Philippe De Jonckheere

(1964 - 2064)

  • J-54 : Des fois il y a des soirs de moindre forme, je descends dans le garage mais je suis vite découragé par la moindre tâche à entreprendre. Je tente de raccommoder un ou deux petits accrocs que j’ai découverts dans les enchâssements récents du Désordre , rien de bien grand, je tente de m’astreindre à une petite heure de travail, au moins une petite heure, pour pouvoir me dire plus tard, je ne sais pas pourquoi j’ai besoin d’une telle réassurance, que pas un jour où je n’aurais passé ne serait-ce qu’une petite heure à travailler au Désordre , mais des fois c’est au-dessus de mes forces vraiment et alors je monte de bonne heure, soit j’écoute un disque et ces derniers temps j’en ai de nombreux à découvrir glanés à la sortie des nombreux concerts de février, Février 17 restera longtemps dans ma mémoire, un mois musical, ou encore un livre, en ce moment donc le recueil de Charles Reznikoff, resté posé en cavalier à côté de mon lit depuis hier soir, ou encore, cela arrive aussi je reste dans le garage et je me passe un film, plus ou moins crayon en main, appareil-photo pas loin, des fois que je tombe sur une scène d’un film en version originale sous-titrée et dans lequel un personnage demande à un autre, à quoi tu penses ? — et cela fait quelques temps que je me dis que je ne devrais sans doute pas m’encombrer de ne relever que de tels passages et au contraire en amasser de nombreux autres et d’inscrire moi-même cette drôle de phrase, celle déclencheuse de mes pensées quand je passais devant la centrale nucléaire de Neuvy-sur-Loire en train, ou encore qui figure au début de Rien d’Emmanuel Venet, ce soir je me laisse tenter par My Sweet Pepper land de Hiner Saleem manqué au cinéma quand il est sorti et je suis bien content de mon choix ce soir. Quel dommage de l’avoir manqué au cinéma. Et combien je goûte, seul, dans mon garage, de regarder cette admirable satyre de la bêtise des hommes machistes et qui se font sans cesse raffutés soit par la remarquable ténacité de cet ancien résistant kurde, soit littéralement décimés par une faction de résistantes kurdes venues venger l’assassinat de l’une d’elles ce qui a pour conséquence heureuse de libérer une autre femme qui peut enfin à la fois enseigner dans l’école et aimer cet homme qui jamais ne l’a harcelée. Et comme il est remarquable dans ce film que la solution à une intrigue, qui portait peu d’espoir dans ses mécanismes, vienne effectivement d’un soulèvement collectif et d’un soulèvement de femmes contre la lâcheté de ces hommes, groupe de femmes dont l’intrigue ne faisait rien pour attirer l’attention sur elles, nous fourvoyant dans cette inattention qui nous met finalement à la place des très sales types pour lesquels ces femmes comptaient pour du beurre. Et rien n’est aussi efficace, si on y est attentif, qu’un effet de personnalisation, d’identification.

    Quelles sont toutes les circonstances dans lesquelles on a pareillement et gentiment rangé les femmes dans le camp des victimes sans défense ? Examen de conscience extrêmement urgent, il me semble. En soi ce film qui s’emploie à reprendre à son compte les codes mêmes du western, aussi bien dans la narration que dans ses objectifs de moralité, et ne fait pas que les déplacer en les implantant dans les contrées kurdes, c’est un western qui nous livre une morale admirablement féministe, la translation du genre western est donc complète.

    Quant aux sourires de Golshifteh Farahani et cette façon dont tous les traits de son si beau visage sont irradiés par ce sourire qui en devient extatique.

    #qui_ca