Philippe De Jonckheere

(1964 - 2064)

  • C’est dimanche matin dans le monde. Je viens d’arrêter d’écrire Mon Oiseau bleu. Les toilettes sont bouchées en bas - vous allez tout savoir (que nous disposons, par exemple, de deux toilettes) ! Dont celles du bas. Qui sont bouchées. Émile y ayant accumulé une bonne moitié d’un rouleau de papier-toilette - je crois que l’on appelle cela du P.Q. - pour couvrir je ne sais quel méfait - on parle bien de méfait, sans doute tabagique, et non de besoins. Et, comme si souvent, absent, oublieux, distrait, ne remarquant pas ce qui crève les yeux - les toilettes sont bouchées, ce n’est pas faute de le dire -, je viens de découvrir qu’ Émile avait par ailleurs déféqué et déposé deux ou trois colombins d’importance sur le bouchon déjà présent et qui, de fait, obstruent les toilettes - je vous ai dit que les toilettes du bas étaient bouchées ? Je bois mon café du dimanche matin en écoutant Downdate de Seijiro Murayama et je suis en train de rassembler mon courage à deux mains, d’une part pour affronter les toilettes bouchées et mettre les mains dans le cambouis - si vous me passez l’expression -, et, plus difficile encore, trouver le moyen de dire mon mécontentement à Émile sans le braquer - en fait sans céder à la tentation, bien compréhensible, de le décapiter -, bref réagir calmement. Je monte chercher la ventouse dans les toilettes du haut, celles qui étaient par ailleurs bouchées pas plus tard que la semaine dernière, cette fois-ci par ma faute, c’est vrai, mais je ne vous dirais pas comment j’ai réalisé ce petit exploit personnel - ça va vous suivez ? - j’ai un peu monté le volume de la musique, Seijiro Murayama - j’ai une théorie un peu personnelle à propos de la musique qui peut faire oublier certaines odeurs, fut-ce de purin, mais je crois que je vais vous l’épargner -, comme pour me donner du courage, à l’étage, j’en profite pour passer une tête par l’embrasure de la porte chez Zoé, où je constate un paysage d’apocalypse, assez bien souligné, il faut en convenir, par la musique du percussionniste japonais expérimental, comme souvent sont les musiciens japonais, singulièrement ceux de musique improvisée, musique arythmée, sans ordre en fait, chantier envahissant, je parle désormais de la chambre de Zoé, au milieu, à peu près, duquel chantier, désordre, tellement désordre, je remarque Zoé écrivant dans un grand carnet dont il me semble reconnaître, à la couverture, qu’elle me l’a, un peu, emprunté - en effet, j’avais acheté ce carnet, un peu luxueux tout de même, dans l’idée de prendre en croquis et en notes les premières ébauches d’un projet que je nourris secrètement depuis que j’en ai rêvé, vraiment rêvé : la construction d’une boîte à l’intérieur de laquelle j’agirais une manière de théâtre de lumières, d’objets et de dessin, lequel serait vidéo-projeté au lointain tandis que je serais accompagné de mes amis musiciens Dominique, à jardin, et Michele, à cour - bref, là aussi, à l’étage, je dois également résister à ma pulsion, bien compréhensible, de la décapiter, elle aussi, d’autant qu’elle cumule d’avoir si peu, et si mal, écouté mon injonction à ranger sa chambre. Comprenant, in extremis, que c’est assez mal, quand même, de décapiter ses enfants, j’ironise : « ne t’avais-je pas demandé de ranger ta chambre mais je vois qu’en fait tu es en train de jeter les bases d’un nouveau roman ? », ce qui nous fait rire tous les deux. Mon téléphone de poche vibre, c’est mon aînée, Sarah, qui entame la conversation par un « Papa, ne t’énerve pas », qui annonce - selon un habituel protocole destiné à tenter de dégonfler mon éventuelle exaspération envers elle, et donc échapper à la décapitation pourtant justifiée et promise - quelque modique méfait, jamais grave, mais qui, sur le coup, souvent, me donne envie de la décapiter - c’est ainsi, souvent, que s’exprime ma colère. Là aussi, en dépit du cumul, les toilettes du bas sont bouchées, celles du haut, c’était la semaine dernière, sur le dessus du bouchon, desdites toilettes, celles bouchées, deux ou trois étrons de rugbyman - de troisième ligne - troisième ligne junior - 8 - du R.C. Vincennes auquel je ne peux pas en vouloir de ne pas entièrement cerner une telle situation - la merde s’ajoute à la merde -, Zoé qui non seulement n’a pas rangé sa chambre pour le bien commun des habitants de cette maison et qui, par ailleurs, a privatisé une ressource - un nouveau carnet de croquis flambant neuf en papier bouffant, 150 grammes par mètre carré - et, donc, Sarah, qui n’a pas pris ses clefs en partant au travail ce matin, en dépit d’un tel étagement, je décide d’en rire une mauvaise fois pour toutes, singeant en cela Jean-Luc Godard tel qu’il est décrit dans Une Année studieuse d’Anne Wiazemski, et, armé de la ventouse, je lâche : « Ainsi va la vie à bord du Redoutable ! »

    Épilogue (heureux)

    Armé de la ventouse, ayant tout juste pris la décision d’écrire le mot Fin à un interminable poème, de sept cent et quelques pages, écrit en tercets, japonisants dans leur inspiration - je crois que l’on appelle cela des haïkus, dont je me suis surtout inspiré de ce que c’est une forme poétique modeste et cinglante dont il arrive parfois qu’elle s’ingénie à décrire, poétiquement donc, les petites vicissitudes de l’existence, ou, au contraire, des considérations météorologiques, climatiques ou astrales nettement plus larges, en revanche j’ai bien conscience que de tels poèmes traditionnels obéissent à des règles, notamment métriques et rythmiques, dont j’ignore tout et auxquelles j’ai peut-être, par endroits, accidentellement, obéi -, je dépose le capot de la chasse d’eau, et, avec une certaine habileté tout de même, fruit d’une expérience mûre, je tente quelques effets de pression-dépression du circuit de chasse, en influant, parcimonieusement, comme il se doit, sur le clapet, opération couronnée d’un certain succès, eurêka ! - si j’ose dire - les toilettes se débouchent dans une sonorité de succion et d’avalement qui résiste, heureusement, à toute description, non sans, cependant, un reflux, spectaculaire, qui, par malheur, la lunette relevée - quel étourdi ! -, macule abondamment mon abdomen, pantalon et chemise propres - mais, à vrai dire, j’étais, également, rasé de frais, parfumé même -, cinq minutes avant que je ne parte - déjà un peu à la bourre - pour déjeuner chez mes parents, un dimanche midi.

    Les choses
    Auxquelles on pense
    En débouchant ses toilettes

    De temps en temps
    Déboucher les toilettes
    Apporte un répit au poète

    Déboucher ses toilettes et
    Écrire le mot Fin d’un recueil
    Quel soulagement !

    #mon_oiseau_bleu