ninachani

photographie, féminisme et révolution ^_^

  • Ils ont tué son père, et les cheminots aussi… - regards.fr
    http://www.regards.fr/culture/article/ils-ont-tue-son-pere-et-les-cheminots-aussi

    La littérature est souvent le reflet d’un monde qui parfois nous échappe et dont on ignore les contours. Comme si nous refusions de nommer la réalité. Le dernier ouvrage d’Edouard Louis, Qui a tué mon père, réveille notre actualité sociale bouillonnante et désigne les coupables.

    #littérature #lutte_des_classes #domination

    • Il y a aussi eu ce bel entretien : "Edouard Louis : « Ma vie d’#écrivain est une vie de #honte »"
      http://next.liberation.fr/livres/2018/05/04/edouard-louis-ma-vie-d-ecrivain-est-une-vie-de-honte_1647852

      A quoi bon la littérature si elle ne s’adresse pas à ceux dont elle parle ?

      Je crois aussi qu’il existe différentes manières de s’adresser. C’est étrange, mais dans mon enfance, personne ne lisait mais on savait que la #littérature ne s’intéressait pas à nous. La littérature parlait parfois des #ouvriers, un peu, mais du #lumpenproletariat, jamais. Ma famille voyait les ouvriers comme des privilégiés, parce qu’ils avaient un salaire tous les mois, alors que nous on survivait des aides sociales. Je vais raconter une autre histoire : je me souviens que quand #Le_Clézio a reçu le prix Nobel de littérature, tout le monde en parlait à télé. Soudain, nous qui n’avions jamais aucun contact avec la littérature, on voyait un écrivain s’exprimer. Un soir, on regardait les informations avec mes parents et il y avait une petite interview de Le Clézio. Il parlait de la manière dont il construisait ses personnages, ses intrigues, et je me rappelle avoir pensé : « Mais pourquoi il ne parle pas de nous ? » J’ai eu un sentiment d’injustice tellement fort, je me disais : On est là, on souffre, mon père a le dos paralysé à cause d’un accident à l’usine et les gens s’amusent à inventer des personnages plutôt que de parler de nous. Je ressentais du dégoût. C’était une manière un peu naïve de formuler les choses évidemment, j’étais enfant, mais c’est ce que j’ai pensé ce jour-là et ça ne m’a jamais quitté. Et cette scène originelle, c’est un des événements qui a fait que je n’ai jamais pu écrire de fiction.

      (...)

      Est-ce que, dans Qui a tué mon père, vous ne vous défendez pas de faire de l’art, ou de la littérature ?

      Je pense que les grands livres, en tout cas les livres que j’admire, se sont constitués #contre_la_littérature, et c’est pour ça qu’ils peuvent ensuite être perçus comme des œuvres littéraires. Je trouve qu’il y a quelque chose de malsain à trop aimer « La littérature ». Quand j’ai commencé à écrire, c’était dans un geste de colère contre le champ littéraire. Je découvrais les livres, je lisais, et je me rendais compte que la #pauvreté ou la violence que j’avais connues dans mon enfance n’apparaissaient nulle part. Que quelqu’un comme mon père ou ma mère n’apparaissaient jamais dans les livres. C’est pour ça aussi que j’ai écrit, pour me venger de la littérature. La #bourgeoisie parle toujours de la littérature comme de quelque chose qui sauve, qui « ouvre les esprits », mais dans la plupart des cas, la littérature, c’est une manière d’exclure et d’humilier les dominés. Il faudrait à la limite toujours se poser la question : qu’est-ce que la littérature exclut pour se constituer comme littérature ? Quelles réalités, quelles vies ? Toni Morrison dit qu’elle a écrit les livres qu’elle aurait aimé lire et qu’elle ne trouvait pas. Quand Zora Neale Hurston ou James Baldwin ont décrit la vie des Noirs américains, ou que Gide a écrit sur l’homosexualité, c’était chaque fois des manières d’inclure de force dans le champ littéraire ce qui avait été mis au dehors.

      (...)

      L’imagination vient-elle au secours du souvenir ?

      Non, pas vraiment. Ce qui me pousse dans l’écriture, c’est plutôt la honte. C’est quelque chose que je dis souvent, mais c’est parce que c’est très important pour moi. Ma vie d’écrivain est une vie de honte. Tous les jours je me lève, je me mets devant mon bureau et je pense : plutôt qu’écrire, je pourrais aller manifester, aider les migrants que l’Etat machiniste persécute ou être bénévole dans une association contre l’homophobie. Je pourrais faire des choses qui auraient un effet immédiat. Vous imaginez, pouvoir faire quelque chose qui à la fin de la journée aura un effet sur la vie d’une personne, sur son corps ? C’est une idée magnifique. Quand vous écrivez, à la fin de la journée vous n’avez rien changé au monde. Ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas écrire, parce qu’à la longue les livres changent le monde, mais ça veut dire qu’il faut apprendre à se confronter à cette honte, pour faire de la littérature autrement. Ça peut être quelque chose de très bien, la honte. Ce qui me terrifie, ce sont les gens qui écrivent sans honte. Il y a les migrants qui meurent dans la Méditerranée, des gays qui se font massacrer en Tchétchénie, des transgenres qui se font agresser dans la rue et pour qui la France ne fait rien, il y a des Noirs tués par les forces de l’ordre comme Adama Traoré, et pendant ce temps il y a des gens qui continuent à écrire sur les petits problèmes de leur vie bourgeoise, leur ennui, leur petit divorce, leurs petites aventures de la bourgeoisie blanche, et ils arrivent à le faire sans honte. Je ne comprendrai jamais ça.