Philippe De Jonckheere

(1964 - 2064)

  • Qu’est-ce qu’un riche ?, dessin de L.L. de Mars

    Je voudrais revenir sur cette idée de la violence.

    La violence j’ai toujours été contre. Et je comprends aujourd’hui à quel point cela fait de moi un bon bourgeois. J’ai enfin compris. Il m’a fallu le temps. Et pourtant cela faisait des années que je remâchais sans cesse une citation de Jean-Luc Godard à propos du cadrage, mais à vrai dire j’ai tellement de mal, chaque fois que je veux la produire, d’en retrouver l’originale, au point même de douter de l’avoir jamais lue ― sans parler que chaque fois que je la cherche sur Internet, je retrouve des traces de mes citations précédentes, je crois que je devrais m’interroger à propos de cette citation dont Godard n’est peut-être pas l’auteur véritable pas plus que de Vent d’Ouest, passons ―, c’est une citation à propos du cadrage, mais dont l’exportation dans tant de champs est possible. À propos du cadrage donc, Godard aurait dit, pensé ou écrit, que l’on parle souvent de la violence des crues et nettement moins souvent de celle des berges qui enchâssent le fleuve dans son lit le reste de l’année. Et il me semble qu’avant même de parler de cadrage cette citation de Godard parle surtout de violence.

    Or la violence des berges n’a jamais été aussi violente, féroce même.

    Mais, la violence des berges est invisible, par définition, en grande partie parce qu’elle est quoti-dienne. Mais ce n’est pas parce qu’une chose est invisible qu’elle n’existe pas, a fortiori si elle est quotidienne.

    Je donne un exemple. Le premier mai, le cortège de tête aurait été violent. C’est possible. On doit pouvoir chiffrer la chose avec la comptabilité de quelques factures de vitrier, c’est-à-dire pas grand-chose, je ne sais même pas si on peut parler d’une crue, une vaguelette est passée au-dessus des berges. Or, au même moment ― et il y a une certaine violence dans ce au même moment ― les berges, elles, ont été d’une violence inouïe (et je ne parle pas, même pas de la violence policière ce jour-là, qui, nul doute, a sans doute été le déluge habituel), non : Macron a annoncé sa volonté de supprimer l’exit-tax, dispositif fiscal qui lutte contre l’évasion fiscale, veillant à poursuivre celles et ceux qui s’en rendent coupables, d’une part, mais aussi de leur faire payer leurs éventuelle velléités de relocaliser leurs capitaux échappés ― au motif, sans doute, qu’on ne peut pas se contenter de dépenser tout ce bel argent dans les pays pour lesquels l’argent n’a pas d’odeur, ou dit autrement, on peut seulement manger autant de chocolat et avoir autant de montres à ses poignet, pour les voitures de courses, on est coincé, le pays hôte ne semble pas en fabriquer. Il m’arrive de demander ce qu’il se passe dans la tête des adeptes de la grande théorie du ruissellement, se pourrait-il qu’ils et elles en soient convaincues elles-mêmes ? Des fois il est étonnant de voir comment tous ces penseuses et penseurs de droite parviennent surtout à se convaincre eux-mêmes. Passons. Dans le cas de l’annulation future de l’exit-tax, ce n’est plus une facture, voire des factures, de vitriers, ce sont carrément des millions, possiblement des milliards que l’on dérobe à des personnes qui en ont besoin, nous tous et toutes, certaines parmi nous, qui en ont crucialement besoin pour être logées, nourries soignées, autant dire des besoins tout ce qu’il y a de fondamentaux, et l’argent de ce rapt des berges est ensuite dirigé vers des organismes, des corps et des institutions qui d’une part n’en ont pas vraiment besoin, mais qui en plus n’en feront rien de bien, rien d’utile, rien de nourrissant, sauf pour eux-mêmes, mais plus j’y pense et plus je me demande qui sont-ils et elles celles et ceux qui effectivement y ont intérêt. En fait c’est toujours devant ce seuil infranchissable que ma compréhension des raisonnements économiques cesse, parce que cela devient littéralement abstrait, ce que j’en perçois c’est que cela relève du systémique, que le système profite au système, lequel ruisselle, en fait, le moins possible et dans des écuelles parfaitement désignées qui sont celles de celles et ceux les seuls vraiment affairés à travailler à cette limitation du ruissellement tout en expliquant à quel point il est vital. Bref pour singer Edouard Levé dans Autoportrait, je comprends le début de la fin et la fin du début, le début du début de la fin et la fin du de la fin du début, ou encore la fin du début de la fin et le début du début de la fin, c’est après que je ne comprends plus.

    Et jusqu’à maintenant, je me tenais hésitant sur ce seuil, puisque ma compréhension ne parvenait pas à aller plus loin quelle était ma légitimité à me joindre à celles et ceux qui elles et eux ont compris depuis longtemps, d’une part qu’il y a duperie, c’est entendu, un ruissellement vers l’amont et non vers l’aval n’est pas un ruissellement mais une captation, mais d’autre part aussi que pour rétablir le cours naturel du ruissellement, il n’y avait qu’une seule solution, le renversement, et étant donné la taille du plateau, cela ne se ferait sans doute pas sans violence.

    Et il aura fallu un dessin de mon ami L.L. de Mars pour que je comprenne qu’il n’y avait justement plus rien à comprendre. Ce dessin c’est celui que j’ai mis en tête de cet article. C’est ce dessin, comme aucun graphique, aucune courbe, aucun fait, qui décrit, avec précision, la violence des berges qui est normalement invisible, transparente.

    Un dessin vaut parfois de longs discours.

    #pendant_qu’il_est_trop_tard

    • On dit d’un fleuve emportant tout qu’il est violent
      Mais on ne dit jamais rien de la violence
      Des rives qui l’enserrent

      Je comprends bien l’idée, mais.
      A part lorsque les rives sont fabriquées par les aménageurs des territoires, ce sont le plus souvent les fleuves qui creusent leur propre lit et de fait, s’enserre dans des rives créés par eux-mêmes. Sont-ce les pauvres qui s’enserrent dans des lois qu’ils auraient dictées ?

    • @philippe_de_jonckheere ça doit paraitre salement autocentré de relayer un article avec un dessin dedans, mais c’est pas le dessin qui me motive, j’ai quelques potes qui ne vous suivent pas dont j’aimerais qu’ils lisent l’article . Je crois que les processus de décillement sont des faits politiques moins observés et commentés que les autres, et pourtant vraiment passionnants (si quelqu’un a des références de travail là-dessus, ça m’intéresse). J’ai très brièvement évoqué je-sais-plus-où le long fondu enchaîné qui m’a conduit de gros con d’un tropisme socio-culturel misogyne à féministe, et de plus en plus, c’est ces moments rarement décrits qui m’intéressent (mes amitiés politiques, désormais, ne sont pas les choses les moins étranges au regard de mon espèce d’apolitisme misanthropique et de mon horreur apriorique du militantisme des années 80, celles de mon adolescence) ; en substance, quelque part, ils doivent contenir les modalités d’une action politique possible, d’un mouvement qui par le partage de l’expérience pourrait assez favorablement remplacer la tentative de conviction militante, l’argumentaire politico rationnel etc., utiles sans doute mais peu efficaces. Et même si l’efficacité est une notion dangereuse - je pense que devant la violence extrême qui « nous » est faite, nous avons besoin d’efficacité.

    • @philippe_de_jonckheere question, Phil : qu’est-ce qui dans ce faite précis -la décision de Macron de supprimer l’exit tax - s’est combiné à d’autres choses ( et auxquelles si ça vous revient) a rendu ce fait assez décisif pour que vous puissiez formuler plus clairement que jamais cette intériorisation nouvelle, cette clarté subite sur un truc auquel vous étiez confronté sans l’avoir jusque là compris de telle façon ? Dans un faisceau de choses quotidiennes (invisibles, donc), quel fait nouveau, ou quelle nouvelle combinaison déclenche leur nouvelle lecture ? Qu’est-ce qui nous change ? (obsession du moment, pardon)

    • Laurent

      Question plus difficile à répondre qu’une autre. Et je me la posais avant que vous ne me la posiez, c’est d’ailleurs le point de départ de cette rubique de « Pendant qu’il est trop tard ».

      La bascule complète, cela ne vous étonnera pas de trop, c’est le plan autisme du gouvernement avec cette parole délirante du premier sinistre, faut qu’on s’occupe des autistes parce que ce serait bête de passer à côté de leur force de travail future. Ca commençait déjà à craquer de partout, mais là, tout d’un coup j’ai vu au travers, j’ai vu ce qu’il y avait derrière (et d’ailleurs il n’y a rien derrière, et là autant vous dire cela rejoint la fin du Secret, votre merveilleux album de bandes dessinées).

      C’était comme si j’avais toujours su que cette histoire de travail était un mensonge, en plus d’être une aliénation, mais que chaque fois que je tentais de me le démontrer à moi-même, je butais sur un dernier petit doute, qui n’était pas toujours le même, et que ces petits doutes s’amalgamant les uns aux autres, m’empêchaient de bien voir, et puis cette parole délirante, on va coller les autistes au travail. Et là j’ai ma preuve, définitive, irréfutable.

      Et depuis que je sais ça, je m’emploie à rechercher et agrandir les coutures qui craquent, en espérant inviter d’autres à regarder par ces interstices. Mais je remarque que c’est très difficile à faire, parce que c’est comme le conte enfantin du roi nu. Moi-même j’ai refusé un temps d’admettre que le roi était et est nu, même quand on me le faisait remarquer (notamment vous ou certaines de mes lectures) et en cela j’ai souvent le sentiment honteux et rétropescitf d’avoir participé à l’aveuglement collectif en refusant d’admettre cette évidence.

      D’ailleurs pour moi l’exemple de l’aveuglement c’est les Papers. A chaque nouveau Papers, Paradise papers, Panama Papers, leaks etc..., on se dit cette fois c’est bon, on ne va pas pouvoir nous raconter de carabistouilles et c’est au même moment qu’on nous explique la théorie de ruissellement qui est naturellement une insigne fumisterie et pendant ce temps-là après les journaux ont fait coup double, à la fois en vendant du papier et s’achetant une nouvelle virginité, on oublie justement le contenu des Papers (une information insignifiante en chassant une autre, surtout si cette dernière était signifiante) et autres fuites d’informations parfaitement avérées, elles, au contraire des constructions et théories folles.

      Donc pour synthétiser la réponse, un jour que je portais mes lunettes, qu’elles étaient propres, que je venais de boire mon café que j’étais bien réveillé, le jour s’est fait au travers d’une déchirure de la toile de fond de scène, j’ai eu une vue imprenable sur les coulisses et depuis je tente de provoquer d’autres occasions d’être décillé et de déciller.

      Et pourquoi l’exit-tax et les casseurs-cueilleurs du premier mai, parce que c’était en même temps, les deux articles étaient l’un à côté de l’autre dans la un du Monde et qu’il n’y avait qu’un geste à faire, celui #de_la_dyslexie_créative en somme.

    • @intempestive @odilon je trouve votre interprétation limitative, elle rend la métaphore contreproductive.

      la légitimité de la berge en tant que contrainte ne découle pas du fait qu’elle ait été générée par le fleuve, elle en est tout autant le résultat d’une contrainte géologique. D’ailleurs, quelle part de décision, de libre arbitre dans la création des berges par le fleuve ? L’un n’est pas plus ni moins responsable que l’autre, susceptible d’être étudié que l’autre.

      Si la crue du fleuve est dangereuse, elle est aussi vitale : qu’en saurait-il été de l’agriculture égyptienne sans le dépôt des limons fertiles ?

      la métaphore est juste la aussi, si quelques âmes émoustillent leur sens artistique en satisfaisant une sorte d’exhibitionnisme, nombreux sont ceux qui ont besoin de tâtonner, de faire leurs erreurs ou leurs approximations dans leur coin sans publicité avant de montrer le fruit d’un travail « personnel ». Bien sûr qu’un besoin excessif de contrôle est dangereux pour l’innovation, la créativité (sur la zad de nddl ce n’est même plus métaphorique), bien sûr que c’est une violence et elle n’est pas plus acceptable ni légitime que la violence du fleuve.

      Le plus violent c’est justement qu’elle se prétende non susceptible d’être remise en question, tout en jugeant et condamnant le fleuve, et que bien des personnes y croient !

      There is no alternative !

      Alors, oui, parlons en des crues ! Mais oui, parlons aussi des berges ! Enfin, c’est mon point de vue, ma lecture, du coup la vôtre m’a fait tiquer ;)