• L’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?

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    Dans le vacarme et l’urgence qui entourent la question écologique, il s’agit pour bien agir de bien distinguer la cause de nos problèmes, afin d’identifier des cibles logiques. Armel Campagne, un jeune historien, vient justement de faire paraître ses recherches sur le Capitalocène, aux éditions Divergences. L’idée est simple : le dérèglement climatique, dû aux pollutions émises par l’extraction et la consommation d’énergies fossiles, n’est pas séparable de l’émergence d’un régime social et économique particulier, le capitalisme. Historiquement, le lien saute aux yeux : le dérèglement climatique comme le capitalisme apparaissent aux 18-19ème siècles, à partir de la révolution industrielle anglaise. Après avoir lu cet excellent bouquin, nous avons donc souhaité rencontrer Armel Campagne, qui a très aimablement accepté, pour creuser avec lui cette question cruciale : l’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?

    • La critique du capitalisme est au cœur de ton analyse. Force est de constater que le terme est généralement utilisé avec très peu de rigueur, et qu’on ne sait pas toujours bien ce qu’on désigne par là. Ce qui n’est pas ton cas. Comment définirais-tu le capitalisme, quels sont ses traits distinctifs ?

      [...] À mon sens, on peut parler de société capitaliste à partir du moment où il y a 3 choses :

      1. Une dépendance généralisée des acteurs sociaux, toutes classes confondues, au travail au sens capitaliste, c’est-à-dire à la vente ou à l’achat de la force de travail. Les classes dominées sont contraintes de louer leur activité (à l’instar des ouvriers) ou de vendre l’essentiel de leur production (à l’instar des artisans et des agriculteurs), les classes dominantes pour leur reproduction matérielle doivent acheter du travail salarié et lui faire produire des marchandises de manière profitable. Ça c’est quelque chose qu’on observe qu’en Angleterre à partir du 17-18ème siècle, alors qu’en France on n’est pas encore dans ce schéma à cette époque.

      2. Deuxième trait caractéristique : une dépendance généralisée des acteurs sociaux par rapport au Marché. C’est-à-dire que même les classes dominantes dépendent avant tout pour leur reproduction matérielle non pas d’une logique d’extorsion de type féodal, tributaire, etc., mais dans le cas des landlords anglais, de la location de leurs terres à des fermiers qui produisent de manière compétitive, et qui dégagent pour ces propriétaires capitalistes une rente qui dépend des prix du marché, du rapport de classes. Pour ce qui est des classes dominées, cette dépendance se manifeste par une absence de moyens d’auto-subsistance, de reproduction matérielle autonome ; et donc une nécessité d’acheter au Marché leur nourriture, leurs vêtements, etc.

      3. Troisième caractéristique : cette dépendance des acteurs sociaux au travail et au Marché (et aux autres catégories du capitalisme évidemment : au capital, à l’argent, etc.), elle prend place dans une certaine unité des rapports économiques, avec au minimum une forme de libéralisation interne de l’économie : abolition des corporations, des barrières douanières, des monopoles, bref des obstacles au Marché concurrentiel auto-régulé. Sont supprimées tout un tas de choses qui sont des freins à cette caractéristique du capitalisme qu’est la « compulsion de croissance » : l’ensemble des acteurs sociaux sont forcés d’améliorer la productivité du travail du fait d’une concurrence généralisée. Cette logique de contrainte impersonnelle, la compulsion de croissance, entraîne des crises cycliques, et donc une dynamique contradictoire du capital.

      Je dirais que c’est ça les trois caractéristiques du capitalisme, car je trouve que la plupart des autres définitions qui sont souvent avancées sont imprécises. Par exemple, le profit, comme simple gain, c’est clairement quelque chose qu’on retrouve avant, le commerce, la monnaie aussi. Ce ne sont pas des caractéristiques suffisamment distinctives, et qui d’ailleurs sont incapables de saisir les spécificités de ce qu’on vit depuis environ deux siècles.