• La fin des Équipes d’Accueil : un énième désinvestissement de l’Etat dans la recherche

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    J’apprends à l’instant qu’une énième réforme du supérieur, menée comme d’habitude sans aucune consultation des personnels, vient de supprimer le statut national des Équipes d’Accueil, c’est à dire le statut le plus courant des laboratoires de Lettres et Sciences humaines et sociales en France. J’ai recopié plus bas le texte de l’annonce de cette réforme. Il s’agit d’un nouveau transfert de responsabilité de l’État vers les établissements, qui fait courir à la recherche le risque de nouveaux arbitrages locaux et de nouvelles restrictions, telles que nous les vivons déjà dans le domaine de la formation.

    La principale ligne d’interprétation logique de cette nouvelle est en effet celle d’une réforme libérale de plus : l’enjeu n’est pas donner plus de liberté pour faire de la meilleure recherche dans de bonnes conditions, mais de rendre impossible le dépassement des localismes bureaucratiques et économiques qui nous étouffent déjà. Ces contraintes étaient déjà difficiles à supporter dans les universités des grandes villes (celles destinées à devenir des universités dites d’excellence : quelle prétention ridicule, au passage !), et rendaient notre travail de moins en moins intéressant, mais on imagine bien la chape de plomb qui va retomber sur les universités et laboratoires de province ou des ex DOM-TOM, où la seule logique d’action et de développement sera l’assujettissement aux bassins d’emplois locaux, avec une perte de légitimité des enjeux scientifiques extra-économiques qu’on pouvait encore négocier au nom d’un label attribué de manière nationale sur des critères certes discutables, mais encore relativement homogènes et respectés. De même, plaignons les disciplines rares ou les thématiques peu à la mode, ou les épistémologies pas très “bankable”. Bref, c’est en gros ce qu’on dénonçait depuis nos premières AG du début des années 2000 qui est en train de s’installer durablement dans toutes nos structures… la mise sous tutelle de la recherche et du supérieur par le marché et par nos administrations, puisque le seul objectif auquel adhèrent aujourd’hui nos présidences et celles et ceux qui les servent, c’est en effet servir le marché, et surtout être serviles…

    Nous sommes tous concernés dans toutes les disciplines et quels que soient nos grades ou nos responsabilités. A mon avis, cette réforme menée en catimini est l’une des multiples étapes depuis 2000 vers la liquidation des LSHS. Il restera évidemment des laboratoires et des formations dans ce secteur disciplinaire, mais dans le contexte qui se prépare ils seront progressivement expurgés de leur contenu critique et de leurs ambitions scientifiques. Des LSHS light, en somme, de simples édulcorants de synthèse au service des sciences dures et de l’économie de marché… Les nouveaux programmes de Sciences Économique et Sociales au lycée vont déjà dans ce sens : dans ce cadre, pourquoi l’État français entretiendrait-il un esprit de critique au niveau des universités et de la recherche quand les flux entrants auront tous subi les lavages de cerveau de l’économie libérale et de l’enseignement d’une sociologie mise au pas ? Si l’on prend l’exemple de l’Histoire, avec ses multiples récupérations politiques dans des perspectives pseudo-mémorielles ou identitaires, on peut là aussi craindre le pire. Les langues, la linguistique et les Lettres ? Quand on se souvient du sort fait à ce secteur disciplinaire par le gouvernement Sarkozy, qui l’avait explicitement et nommément attaqué publiquement, on peut imaginer à quel point il sera respecté par des présidences d’universités de plus en plus fermées à la critique, à l’innovation conceptuelle, et à des épistémologies autres que celles normées par les sciences “dures”.

    Voici l’annonce de cette réforme, telle qu’elle est parvenue aux présidences des établissements d’enseignement supérieur :

    Mesdames et Messieurs les présidents, directeurs et administrateurs des établissements de la vague D,

    Nous tenions à vous informer que le Ministère a pris la décision de mettre fin à la labellisation nationale des EA (équipes d’accueil). Cette décision s’inscrit dans une politique visant à donner aux universités, en responsabilité, les outils de leur autonomie dans l’exercice de leur mission de service public.

    Chacun de vos établissements, dans le cadre de cette autonomie, sera désormais à l’avenir en capacité de déterminer librement l’ensemble des structures de recherche qu’il entend reconnaitre et financer.

    A l’instar des organismes de recherche, vous pourrez donc créer des unités propres ou mixtes, à n’importe quel moment, sans demander un accord de l’Etat. Vous pourrez tout aussi bien créer une unité de recherche en début de contrat en vous appuyant sur une évaluation du HCERES que créer une unité de recherche en cours de contrat (unité en émergence).

    Ces unités devront être évaluées périodiquement par le HCERES, comme les autres unités, et vous pourrez ainsi les renouveler à cette occasion.

    Les universités pourront accueillir des doctorants dans leurs unités de recherche propres, mixtes ou en émergence.

    Le nom de l’unité de recherche sera laissé au choix des établissements avec quelques repères qui seront proposés pour un minimum de cohérence sur les intitulés choisis.

    Les laboratoires continueront d’être inscrits au RNSR (répertoire national des structures de recherche).

    Une circulaire sera adressée à l’ensemble des établissements pour préciser la mise en œuvre de la fin de la labellisation des EA qui devrait prendre effet au 1er janvier 2020.

    En attendant, il a été décidé d’aménager une phase de transition pour les établissements de la vague D dont les contrats quinquennaux vont être prochainement négociés.

    Les unités de recherche déposées auprès du HCERES ont d’ores et déjà été évaluées Nous vous proposons donc d’identifier les unités propres de recherche que vous souhaitez voir labelliser sur la base de ces évaluations du HCERES et d’en transmettre la liste au Département des contrats de site et des accréditations à la DGESIP. Ces unités recevront automatiquement un label « EA » et un numéro.

    Les unités pour lesquelles vous ne souhaitez pas trancher pourront également nous être signalées ; ces dernières seront examinées par le collège des conseillers scientifiques de la DGESIP qui proposera une décision qui sera partagée bien sûr avec l’établissement.

    Vos équipes seront ainsi les dernières à recevoir le label « EA ».

    Nous pourrons échanger sur cette question lors de la réunion inaugurale de présentation de la démarche de dialogue contractuel de la vague D le 7 novembre prochain.

    Bien cordialement.

    Brigitte Plateau,

    Directrice générale de l’enseignement supérieur et de l’insertion professionnelle

    Bernard Larrouturou

    Directeur général de la recherche et de l’innovation

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