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  • Eh bien, recyclez maintenant ! | Grégoire Chamayou
    https://www.monde-diplomatique.fr/2019/02/CHAMAYOU/59563

    Poubelle jaune, poubelle verte, poubelle bleue… À grand renfort de sermons, on nous chante les louanges d’une « citoyenneté moderne » associée à un geste : le tri des déchets, considéré comme la garantie de sauver une planète dégradée de toutes parts. C’est peut-être se méprendre sur la logique qui sous-tend cette injonction à l’« écoresponsabilité » des consommateurs. Source : Le Monde diplomatique

    • En résumé, les producteurs ont diminué leurs coûts et leurs incertitudes en supprimant les filières de réemploi du verre au profit du jetable. Pour faire bonne mesure, ils financent des campagnes de culpabilisation en vue de la propreté en rejetant les fautes sur les comportements individuels. Pour faire bon cynisme, les filières de recyclage n’existent pas vraiment (cfr la poubelle à plastique sino-tiermondiste) et c’est le consommateur qui les finance avec l’aide du contribuable. Rien de neuf sous le soleil, à Bruxelles fin des années 90, on mit en place le tri sur base volontaire, tous les ingrédients étaient déjà en place. Aujourd’hui on a l’effet de masse mondiale en plus, comme toujours avec le capitalisme financier, ses économies d’échelle et ses externalités gratuites dont la destruction est patente et les résolutions laissées aux génération futures, les États payeront bien...

    • Alors que, en 1947, 100 % des sodas et 85 % des bières étaient vendus dans des bouteilles réutilisables, en 1971 cette part n’était plus respectivement que de 50 % et 25 % (2). Dès lors, canettes vides et bouteilles jetables se mirent à joncher les caniveaux, les terre-pleins, les voies sur berge et les aires de pique-nique. On s’en émut. On fit signer des pétitions. On exigea que les autorités prennent des mesures. En 1953, l’Assemblée générale de l’État du Vermont adopta une première loi rendant obligatoire le système de la consigne. Pour les entreprises, c’était une alerte sérieuse. On redoutait que cette législation crée « un précédent qui pourrait un jour affecter toute l’industrie (3) ». Keep America Beautiful fut fondé la même année pour enrayer le mouvement.

      À l’été 1936, alors qu’elle lançait sur le marché ses toutes nouvelles bières en canettes, la Continental Can Company s’était payé une grande campagne publicitaire dans la presse. Elle y vantait les mérites de son invention, si pratique, qui s’ouvrait en un tour de main, conservait le goût et la fraîcheur, et qui, surtout, permettait de « boire directement, sans avoir de bouteilles vides à rapporter ». Le principal argument de vente pour les bières en canettes jetables était, sans surprise, leur jetabilité. Plus de consigne, plus de cadavres de bouteilles à trimballer. Une photographie montrait deux hommes en bras de chemise dans une barque, dont les postures respectives figuraient deux moments d’une même séquence visiblement appelée à se répéter inlassablement au cours de leur longue après-midi de pêche : l’un buvait, le coude en l’air, et l’autre, le bras levé, s’apprêtait à balancer sa canette vide dans les eaux du lac. Buvez, éliminez.

      Au début des années 1970, les initiatives se multiplièrent pour contraindre les fabricants à revenir à la consigne. Une loi sur les bouteilles fut adoptée en ce sens dans l’Oregon en 1971, puis dans le Vermont l’année suivante. Les industriels enrageaient, au point parfois d’en oublier leurs éléments de langage. « Il nous faut lutter par tous les moyens contre les référendums sur les bouteilles organisés cette année dans le Maine, le Massachusetts, le Michigan et le Colorado, où des communistes, ou des gens qui ont des idées communistes, essaient de faire prendre à ces États le même chemin que l’Oregon », s’emportait William F. May, qui avait la double casquette de directeur de l’American Can Company et de président de Keep America Beautiful (4).

      La pratique du recyclage fut ainsi promue par l’industrie comme une solution de rechange aux projets de consigne obligatoire et d’interdiction des contenants jetables. Au terme de cette contre-offensive victorieuse menée par les lobbys industriels, le recyclage devint « la solution exclusive, plutôt que le complément à des programmes contraignants de réduction à la source (5) ». Alors que se mettaient en place les premières pratiques de tri encouragées par l’industrie, le volume des ordures ménagères explosait.

      Ainsi, au moment même où les industriels démantèlent le système de la consigne, s’exonérant des coûts de retraitement, et prennent des décisions structurellement antiécologiques, ils en appellent à la responsabilisation écologique des consommateurs.

      Mais, tandis que nous trions nos emballages dans nos cuisines, de façon moins immédiatement visible d’autres acteurs, à commencer par les municipalités, ont dû investir et s’endetter pour financer les infrastructures exigées par la production exponentielle d’ordures ménagères. En fin de compte, ce sont les citoyens qui ont « financé (à la fois par leur bonne volonté et par leurs impôts) le système de recyclage des emballages produits par l’industrie de la boisson, permettant aux entreprises d’étendre leurs activités sans avoir à assumer de coûts supplémentaires (7) ».

      Liens vers
      https://academic.oup.com/socpro/article-abstract/65/3/395/3231853?redirectedFrom=fulltext
      http://www.thecre.com/pdf/20090423_conley_dissertation.pdf
      https://www.cambridge.org/core/journals/business-history-review/article/american-beverage-industry-and-the-development-of-curbside-recycling-programs-19502000/EB812DA2754CA5C94D6904F1F2D2F7CE
      https://www.alternet.org/2005/10/the_hidden_life_of_garbage

      Auteur de La Société ingouvernable. Une généalogie du libéralisme autoritaire, La Fabrique, Paris, 2018, dont cet article est inspiré.

      Bon, ben, ça donne envie de lire le livre !