• Emploi et chômage : les écarts de mesure s’amplifient
    https://www.latribune.fr/economie/france/emploi-et-chomage-les-ecarts-de-mesure-s-amplifient-822437.html

    L’écart entre les deux mesures de référence du chômage, les demandeurs d’emploi catégorie A de Pôle emploi d’un côté, et les chômeurs au sens du BIT de l’autre, s’est accentué de 0,3 à 0,8 million entre 2013 et 2017, selon une récente étude de l’Insee.

    Les chiffres du chômage font régulièrement l’objet de polémiques. Pour tenter d’apaiser les débats, le service de statistiques du ministère du Travail et Pôle Emploi avaient annoncé en 2017 qu’ils allaient désormais communiquer officiellement les chiffres sur le nombre de chômeurs inscrits à un rythme trimestriel et non plus mensuel. La volatilité des chiffres mensuels et la multiplication des "bugs" ont amené les autorités à revoir le rythme de publication, préférant mettre en avant des tendances.

    En dépit de ce changement, les divergences dans les mesures du chômage persistent, comme l’illustre une étude de l’Insee publiée mardi 2 juillet. Rien qu’en 2017, la France comptait 2,6 millions de personnes de 15 à 64 ans au chômage au sens du Bureau international du travail (BIT) contre 3,4 millions inscrites à Pôle emploi en catégorie A. L’écart entre ces deux mesures, de 0,8 million en 2017, n’était que de 0,3 million en 2013 explique une récente étude de l’Insee.

    "En France, on a deux mesures phares du chômage dans le débat public. Le nombre de chômeurs, au sens du bureau international du travail (BIT) produit par l’Insee, et le nombre d’inscrits à Pôle emploi en catégorie A à Pôle emploi. L’écart entre ces deux mesures s’est fortement accru ces deux dernières années. Entre 2013 et 2017, le nombre d’inscrits à Pôle emploi a augmenté de 200.000 personnes tandis que le nombre de chômeurs au sens du BIT a baissé de 200.000 personnes. Les organismes producteurs ont décidé d’apparier les sources de données individuelles pour comprendre ces différences", a expliqué le statisticien Alexis Montaut, lors d’une présentation à la presse dans les locaux de l’Insee.

    La méthode de l’appariement a permis aux statisticiens de l’organisme public de mieux comprendre de telles disparités. Ainsi, en 2017, 44% des inscrits en catégorie A à Pôle emploi n’étaient pas au chômage au sens du BIT. Sur ce pourcentage, trois types de profils ressortent. 20% étaient dans le halo du chômage, 16% sont inactifs hors halo, et 9% sont en emploi.

    Les inscrits à Pôle emploi dans la catégorie A et dans le halo "sont des personnes qui souhaitent travailler mais ne remplissent pas les critères pour être au chômage au sens du BIT. Elles n’ont pas recherché d’emploi et/ou ne sont pas disponibles, le plus souvent pour des raisons temporaires", explique l’Insee.

    La seconde catégorie correspond aux personnes qui sont inscrites mais qui n’expriment pas le souhait de travailler par découragement ou difficultés à retrouver un emploi. Il s’agit par exemple des seniors, "dont la motivation et les chances de trouver un emploi déclinent à l’approche de la retraite".

    La dernière catégorie correspond à des situations spécifiques et transitoires comme "les conjoints collaborateurs, certaines professions artistiques ou les personnes au chômage partiel par exemple", indique Alexis Montaut.

    À l’opposé, un tiers des chômeurs au sens du Bureau international ne sont pas recensés dans la catégorie A de Pôle emploi. Dans le détail, "22% ne sont pas inscrits à Pôle emploi au moment de l’enquête, beaucoup de jeunes, par exemple. Un chômeur n’a aucune obligation de s’inscrire à Pôle emploi et 11% sont inscrits dans des catégories autres que la A", précise le statisticien. Outre ces disparités dans les chiffres, il y a également des différences méthodologiques à prendre en compte dans le recensement des chômeurs. Si l’inscription à Pôle emploi reste une démarche administrative, l’enquête Emploi de l’Insee est menée à partir d’un échantillon de 92.000 personnes interrogées par téléphone. Cette démarche est effectuée tout au long de l’année.

    Les deux principaux facteurs mis en exergue par les économistes de l’Insee sont le recul de l’âge de départ à la retraite, passant de 60 à 62 ans, et la suppression de la dispense de recherche d’emploi (DRE). Depuis le premier janvier 2012, les demandeurs d’emploi âgés de 57 ans et plus ont l’obligation d ’actualiser leur situation à Pôle emploi. Cette réforme a eu pour conséquence de faire bondir le nombre d’inscrits à Pôle emploi, comme le rappelait une note de l’OFCE publiée en 2016.

    "Le nombre de demandeurs d’emplois de 55 ans et plus enregistré par Pôle emploi en catégorie A (celle qui se rapproche le plus de la définition du chômage par le BIT) a, quant à lui, augmenté de 372.000 entre les fins décembre 2008 et 2014, ce qui correspond à un quadruplement des seniors demandeurs d’emploi. Dans le même temps, le total des demandeurs d’emploi de catégorie A passait de 2,25 millions à 3,25 soit une hausse de l’ordre de 53 %. [...] L’impact de la suppression de la DRE sur la statistique du nombre de demandeurs d’emploi explique probablement une part de la hausse du chômage des seniors âgés de 55 ans et plus. Autrement dit, le changement de « thermomètre » lié à la disparition des DRE aura biaisé à la hausse l’évolution du chômage depuis 2008. Contrairement à l’habitude, le traitement statistique aura ainsi été à rebours de l’objectif habituel de minoration du chômage."

    Les différentes réformes et la multiplication des concepts ont pu ajouter de la confusion aux débats. L’outil régulièrement plébiscité pour faire des comparaisons du chômage dans le temps et l’espace reste le taux de chômage au sens du BIT mesuré par l’Insee dans ses enquêtes. Cet outil permet notamment de prendre en compte l’évolution de la population active, et décrit avec plus de précisions des tendances contrairement à des chiffres bruts mensuels. Un récent rapport du Sénat expliquait en détail la pertinence de cet indicateur :

    "Les statistiques trimestrielles et annuelles d’emploi et chômage produites par l’Insee sur la base de l’enquête sur les forces de travail sont en parfaite conformité avec les règlements européens. Par ailleurs, Yves Perardel, économétricien à l’OIT, a rappelé « la qualité exceptionnelle du travail de l’Insee, notamment dans la précision des données qu’il fournit à un rythme trimestriel ». C’est pourquoi la mesure du chômage au sens du BIT, telle que réalisée par l’Insee dans le cadre de l’enquête Emploi, constitue l’indicateur de référence retenu par l’ensemble des économistes, ainsi que l’a rappelé Christine Erhel lors de son audition : « S’il fallait n’en choisir qu’un, le meilleur indicateur serait celui du BIT. »"