• Ces dĂ©cisions catastrophiques qui nous menacent - Le Point
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    Comment des randonneurs expĂ©rimentĂ©s ont-ils pris cette dĂ©cision absurde de s’engager dans une situation de danger mortel ? Alors qu’ils savaient que ce jour-lĂ  le risque d’avalanche Ă©tait Ă©levĂ© au-dessus de 2 200 mĂštres, que la combe prĂ©sentait un angle propice aux avalanches et qu’une corniche au-dessus de celle-ci comportait un dĂ©pĂŽt de neige apportĂ©e par le vent, autre facteur dĂ©clenchant ? « C’est la dynamique du groupe qui les y a conduits. » Christian Morel, docteur en sociologie et ancien cadre dans les ressources humaines, a enquĂȘtĂ© pendant dix ans sur les processus qui poussent Ă  commettre d’énormes erreurs et les moyens de les neutraliser (1). « La taille du groupe a inhibĂ© la parole et les silences ont Ă©tĂ© interprĂ©tĂ©s comme une approbation du choix dangereux. » Sur les quatre experts, un seul avait optĂ© pour cette descente pĂ©rilleuse, un deuxiĂšme n’avait rien dit, le troisiĂšme avait repĂ©rĂ© les signes alarmants mais ne s’était pas exprimĂ© clairement. Le chef de course, qui avait Ă©galement vu le dĂ©pĂŽt neigeux, analysa le manque d’opposition de ses compagnons comme l’indication que pour eux il n’y avait pas de danger, quand ceux-ci interprĂ©tĂšrent son silence comme un feu vert, un chef sachant par dĂ©finition ce qu’il fait. « Une Ă©quipe de deux skieurs aurait discutĂ© davantage. » La prĂ©sence de femmes eut sa part dans la prise de dĂ©cision : « Reculer ne fait pas viril. »

    Le virilisme tue


    • Ça me fait penser Ă  l’histoire d’un leader de randonnĂ©e dans l’Atlas marocain qui avait emmenĂ© au casse-pipe son groupe de bourgeois·es du troisiĂšme Ăąge (racontĂ© par le beau-fils d’un des participants) : conditions mĂ©tĂ©o dangereuses, fatigue des randonneurs... Le guide marocain Ă©tait contre la poursuite de la rando et voulait arrĂȘter le groupe Ă  couvert mais le chef avait continuĂ©. Une personne Ă©tait morte, d’autres avaient eu les doigts gelĂ©s (amputation). Le guide avait Ă©tĂ© condamnĂ© mais pas le chef, qui Ă©tait bien le responsable (solitaire, cette fois) de la dĂ©cision. C’était un ancien directeur de centrale nuclĂ©aire. #culture_du_risque

    • C’est curieux parce que c’est un #phĂ©nomĂšne_de_groupe dont la psychologie est trĂšs connue, c’est LE gĂ©nĂ©rateur de prise de risques inconsidĂ©rĂ©e et d’accidents.
      Quand des alpinistes partent seul·e ou à deux, ils sont nettement plus sur le qui-vive des signaux de danger, mais au-delà de trois personnes, chaque participant suppose que les autres préviendront si il y existe un risque, ce qui annule toute raison de faire attention et rend le groupe crétin.
      Le ou la #Cassandre qui ose prĂ©venir est considĂ©rĂ©e alors comme une trouble fĂȘte et il lui faudra dĂ©penser une bonne dose d’énergie/foi/autoritĂ© pour ĂȘtre entendu. Tu vois ça aussi dans les groupes de gauche rĂ©volutionnaires qui font bloc quand une femme dĂ©nonce un comportement sexiste, le groupe reste muet voire va dĂ©fendre l’agresseur pour refuser de voir le danger et conserver sa cohĂ©sion. C’est l’origine des scissions qui forment les groupes fĂ©ministes aux USA Ă  la fin des annĂ©es 60.
      Vive les #dissidentes !

      #intelligence_collective #démocratie #tour_de_table #collégialité #consensus
      et pour l’aspect scientifique 1+1 pour l’#anarchie dont les termes sont ici masquĂ©s par la dĂ©monstration de la #hiĂ©rarchie_restreinte

      Certaines organisations vont plus loin encore en appliquant ce que Christian Morel appelle la « hiĂ©rarchie restreinte impliquĂ©e ». « Il s’agit d’un transfert marquĂ© du pouvoir de dĂ©cision vers des acteurs sans position hiĂ©rarchique, mais dĂ©tenteurs d’un savoir et en prise directe avec les opĂ©rations. » Sur des bases aĂ©riennes de l’armĂ©e, un subalterne peut annuler un vol sans en rĂ©fĂ©rer Ă  sa hiĂ©rarchie. Dans les sous-marins nuclĂ©aires d’attaque, les officiers enlĂšvent leurs galons Ă  bord, marquant ainsi symboliquement leur effacement. Lors des lancements de fusĂ©es Ariane, trois techniciens ont pour mission d’annuler toute la procĂ©dure en cas de problĂšme. Afin qu’il n’y ait pas d’interfĂ©rence avec leurs supĂ©rieurs, ils sont placĂ©s dans un local isolĂ© et privĂ©s de tout moyen de tĂ©lĂ©communication. L’application du principe de la hiĂ©rarchie restreinte aurait certainement Ă©vitĂ© le crash de l’avion prĂ©sidentiel polonais le 10 avril 2010, qui rĂ©sulte, selon toute vraisemblance, d’une pression psychologique exercĂ©e par le prĂ©sident et son directeur de protocole sur l’équipage pour atterrir en dĂ©pit d’une visibilitĂ© insuffisante.

    • Il y a deux choses dans ton propos, @touti.
      La dilution des responsabilitĂ©s, selon moi, s’applique dĂ©jĂ  Ă  deux ! Combien de fois tu te retrouves Ă  marcher avec un·e ami·e vers une destination qu’il ou elle a choisie... alors qu’en fait elle ou il pensait te suivre ! Morel raconte dans son bouquin comment quatre personnes vont faire une excursion pĂ©nible alors qu’ils sont bien sous la terrasse parce que les plus Ăągé·es pensent que les plus jeunes vont s’emmerder et que les plus jeunes se disent que les plus Ăągé·es voudront profiter de leur prĂ©sence pour aller faire un tour en ville. En fait personne ne voulait y aller mais le #silence (parlons-nous ! mĂȘme si ce n’est pas toujours agrĂ©able) fait que chacun·e postule que l’autre veut ça et choisit de lui faire plaisir.
      Et puis cette hiĂ©rarchie formelle (le Blanc dans mon histoire, celui qui est l’entrepreneur en randonnĂ©e) qui empĂȘche Ă  l’expertise technique (le guide qui connaĂźt l’environnement local et sait Ă  quoi s’attendre) d’ĂȘtre prise en considĂ©ration puisque c’est elle qui a le pouvoir. La dynamique des groupes restreints montre bien qu’on a le meilleur rĂ©sultat (les dĂ©cisions les plus adaptĂ©es au milieu) quand on a le moins d’autoritarisme dans un groupe. Le virilisme Ă©tant une lutte entre hommes pour le pouvoir sur les femmes et les autres hommes (patriarcat), il annihile par essence l’intelligence (collective et parfois individuelle).

      J’ai lu le premier bouquin de Christian Morel (il a fait un tome 2, son propos est trĂšs bien illustrĂ© et un peu drĂŽle, c’est limite de la pop sociologie) mais je lui prĂ©fĂšre largement ce classique de la psychologie sociale (Morel est d’ailleurs sociologue).
      ▻https://www.cairn.info/dissensions-et-consensus--9782130442714.htm

      TroisiĂšme aspect, pardon : silence complice des hommes qui savent d’abord que ça pourrait leur coĂ»ter quelque chose, d’ouvrir leur gueule, sans bĂ©nĂ©fice, comme toujours dans la vie. Mais en plus laisser une femme se faire casser sert objectivement leurs relations de pouvoir avec toutes les autres femmes, l’air de rien, parce que le spectacle d’une qui se fait casser apprend la laisse aux autres.