• Désenfumage... sur la réforme des retraites (Universités-Recherche)
    qui va peser sur toutes les pensions public/privé

    Par le groupe Jean Pierre Vernant

    « Aussi surprenant que cela puisse paraître, l’annonce ministérielle
    d’une revalorisation des salaires des jeunes chercheurs est
    directement liée à la réforme des retraites. Elle est destinée à faire
    écran aux réformes structurelles de la loi sur la recherche et sur
    l’Université annoncée pour la mi-février, pour adoption au printemps, du moins si le calendrier parlementaire saturé le permet. Pour le comprendre, il convient d’en passer par l’arithmétique.

    Déroulons d’abord la mécanique de la réforme des retraites jusqu’à son cœur : l’article 18. Il prévoit que l’Etat aligne progressivement, sur 15 ans, son taux de cotisation patronale de 74,3% aujourd’hui sur celui du privé dans le nouveau système : 16,9%. Cette mesure
    contribuera évidemment à créer une crise de financement des retraites, pourtant aujourd’hui à l’équilibre. Si globalement, les recettes vont décroître de 68 milliards € sur un total de 330 milliards € par an, la chute sera de 36 milliards € sur un total de 55 milliards € pour la fonction publique d’Etat [1]. En 2037, l’Etat sera le principal
    contributeur à la baisse générale des recettes de cotisation pour un
    montant de 42 Milliards € hors inflation. L’objectif est évidemment de reprendre ce déficit créé de toute pièce sur le montant des pensions
    [2] [3].

    Que fera l’Etat de ce prélèvement sur le salaire socialisé, qui va
    croître pendant 15 ans ? En 2021, il en reversera une partie aux
    budgets des universités et des grands organismes de recherche. Le
    montant annoncé par Mme Vidal lors de ses vœux, 120 millions €, est comparable aux annonces faites chaque année, qui couvrent généralement l’inflation (143 millions € pour 2019) mais pas le glissement vieillesse technicité. Pour partie, ce montant sera cependant consacré à des primes indemnitaires, permettant d’accroître l’adhésion de la technostructure managériale. 92 millions € seront utilisés pour aligner la cotisation salariale et compenser la disparition de la retraite additionnelle de la fonction publique. Par ailleurs, le recrutement pour des postes statutaires (CR et MCF, de plus en plus clairement mis en extinction) se fera à un salaire de 2 SMIC [4].

    En présentant de manière favorable ce système de vases communicants entre budget de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche et creusement annuel d’un trou de 230 millions € dans le financement des retraites, il s’agit de fabriquer le consentement à la réforme réelle.

    Ainsi, le journal les Echos titrait le mercredi 22 janvier : « 
    Frédérique Vidal annonce le doublement du salaire des jeunes
    chercheurs ». Les éléments de langage du ministère ont en effet
    sous-estimé le salaire d’entrée actuel des chargés de recherche et des maîtres de conférences, qui se situe entre le 2ème (1,6 SMIC) et le 3ème échelon (1,8 SMIC), en omettant délibérément la reconstitution de carrière. Passer le salaire d’entrée de 1,7 SMIC à 2 SMIC, beau “doublement” en vérité. Cela constituera « un gain de 2600 à 2800€ sur un an » répète du reste Mme Vidal, soit +0,2 SMIC. Ce qu’il fallait
    démontrer [5].

    On se souvient que la « loi de programmation pour la recherche » était la revendication centrale portée il y a des années lors de grandes réunions des directeurs d’unité annonçant leur démission. En en reprenant le nom, la loi à venir se dotait d’une façade consensuelle : l’inscription dans la loi de l’objectif de 3% du PIB consacré à la recherche. L’objectif, non contraignant, est ramené aujourd’hui à une montée à compter de la fin du quinquennat vers 2,6% du PIB dans 10 ans.

    Que s’agit-il de faire accepter par ces jeux de bonneteau budgétaires
     ? Le cœur de la réforme est l’introduction du système de tenure track
    par des chaires de professeur junior : ces contrats de 3 à 6 ans
    accompagnés d’un financement de recherche seront intercalés entre les post-docs et le recrutement statutaire, accroissant de la même durée la période de précarité. Au passage, les modalités de recrutement et de titularisation seront dérégulées et les conditions statutaires dégradées. Il s’agit bel et bien d’initier la mise en extinction des postes statutaires, déjà raréfiés, pour les jeunes chercheurs. Pour des raisons politiques évidentes, la demande portée par les syndicats de fusion des corps des maîtres de conférence et des professeurs n’a pas été actée.

    Hormis les vases communicants liés à l’article 18 du projet de
    retraites, il importe de comprendre l’absence totale de surprise dans
    ces annonces, théorisées depuis quinze ans par Aghion et Cohen [6].
    Leur rapport de 2004,, suivi à la lettre, prévoyait quatre volets de
    dérégulation et de mise en concurrence :

    – l’autonomie administrative des universités (dérégulation des
    statuts, direction par un board of trustees, etc) : actée ;

    – l’autonomie pédagogique (mise en concurrence croisée des étudiants et des formations, dérégulation des diplômes) : amorcée avec Parcoursup ;

    – l’autonomie de recrutement, d’évaluation et de gestion des
    personnels (dérégulation des statuts, contractualisation, liquidation
    des libertés académiques et du principe de collégialité entre pairs) :
    nous y sommes ;

    – l’autonomie financière (dérégulation des frais d’inscription) :
    travaillé dans le débat public, par l’augmentation des frais
    d’inscription pour les étudiants étrangers et par la multiplication
    des DU.

    Que les réformes structurelles menées depuis quinze ans conduisent à l’effet inverse de celui qu’elle prétendait obtenir ne les arrêtera
    pas. L’obsession néolibérale consistant à utiliser les moyens de
    l’Etat pour construire un marché international des universitaires, des
    chercheurs, des établissements et des formations est telle, dans la
    sphère managériale, qu’elle ne perçoit plus le moins du monde la
    réalité des dégradations qu’elle engendre. Elle persiste, dans une
    période où le nombre de candidats de qualité par poste ouvert explose, à répéter la fiction d’un « défaut d’attractivité » supposément constitué par la fraction limitée de candidats étrangers
    [7]. Cette séparation de la sphère décisionnaire avec l’expérience concrète des conditions d’exercice de la recherche et de l’enseignement est dramatique : la reprise en main bureaucratique est en train de sacrifier une génération de jeunes chercheurs ainsi que le niveau d’exigence dans la création et la transmission des savoirs. »

    [1] Cette chute se fera au rythme de 2 milliards € par an d’économie
    jusqu’en 2036, engendrant un défaut de recette cumulé de 240 Milliards € sur 15 ans pour la fonction publique d’Etat.

    [2] L’élévation de l’âge de départ à la retraite à taux complet est
    une manière d’obtenir cette baisse des pensions. Le décrochage de la
    valeur du point par rapport à l’inflation en est une autre ( 15% de
    baisse depuis 10 ans).

    [3] Le taux de cotisation patronal était un frein aux passages entre
    fonction publique d’Etat et contrats de droit privé, l’employeur
    devant par le passé compenser le différentiel pour le passage FPE vers la FPT ou la FPH. L’objectif est donc également de généraliser
    l’indifférenciation entre les sphères publique et privée et le recours
    à la contractualisation en lieu et place du statut de fonctionnaire.

    [4] Selon l’arbitrage, le recrutement se fera à l’échelon 3 par une
    addition de 73 points d’indice ou à l’échelon 4.

    [5] Les vœux de Mme Vidal comportaient cette incohérence arithmétique flagrante : “Dès 2021, tout chargé de recherche et tout maître de conférence sera recruté à au moins 2 SMIC, contre 1,3 à 1,4 SMIC aujourd’hui. Cela représente, en moyenne, pour les nouveaux maîtres de conférences qui seront recrutés l’année prochaine, un gain de 2 600 à 2 800€ sur un an. Tweet du 21 janvier”

    [6] Rapport Aghion-Cohen

    www.groupejeanpierrevernant.info/RapportCohenAghion.pdf

    voir aussi

    www.groupejeanpierrevernant.info/SlidesAghion.pdf

    Rapport Attali-Macron

    www.groupejeanpierrevernant.info/RapportAttali.pdf

    voir aussi notre billet :

    http://www.groupejeanpierrevernant.info/#ChatTour

    [7] Les trois rapports centraux sur lesquels est construite la loi à venir :

    www.groupejeanpierrevernant.info/NoteIdex.pdf

    www.groupejeanpierrevernant.info/NoteTerraNova.pdf

    www.groupejeanpierrevernant.info/NoteSiris.pdf