Vanderling

La conversation n’est féconde qu’entre esprits attachés à consolider leurs perplexités.

  • Les reines du dimanche.
    Agnès est le prénom de ma mère, elle va sur ses 83 printemps et elle est dans un Ehpad depuis plus de dix ans. Elle a de moins en moins de mémoire, ça a commencé par une forme légère de démence sénile quelques temps avant la mort de mon père, en 2015. Mais elle sourit toujours quand je vais la voir même si elle ne se rappelle plus de m’avoir mis au monde, un jour.
    L’autre dimanche, je l’ai retrouvé dans la salle commune devant la télé. Avec deux autres mémés, en fauteuil roulant elles aussi, dont une en écrasait méchamment. Quand une autre grand-mère (Hélène, 93 ans) rentre dans la salle, avec ses deux cannes, en disant : « Je suis perdue, es-ce-qu’il y a quelqu’un, je suis perdue ». J’ai cru lire dans les yeux de ma mère [ Merde, v’la l’autre ].
    Le dimanche c’est plus calme à l’Ehpad, beaucoup sont à l’extérieur et le service est en sous effectif. J’essaye de rassurer Hélène en lui répondant qu’elle n’est pas perdue. Elle me demande pourquoi on l’a mise là ?
    Ma mère regardait l’immense écran de télévision sans trop rien y comprendre, j’en suis sûr !
    J’en profitais pour commenter les images cathodiques et esquiver la question d’Hélène. Ça parlait d’une autre mémé, the Queen Mother, Élisabeth II. Vous n’êtes plus perdues que je leur annonce, le général de Gaulle est revenu d’Angleterre. Mais il a largué Yvonne, il en a rencontré une plus jeune. Meghane qu’elle s’appelle ! Et je fredonne le p’tit refrain d’une chanson que je chantais, à tue-tête, parfois quand j’étais soûl :
    « Général de Gaulle, tu es notre idooole,
    A toi nos cœurs, nos braaas,
    Général de Gooaaal..!
     »
    La mémé perdue pensait que je me foutais de sa gueule ou que j’étais à demi zinzin.
    Quelqu’un est venue chercher Agnès pour la ramener dans sa chambre. Elle a décroché de l’écran sans trop se rendre compte que j’étais encore là. Hélène n’a pas tarder à la suivre dans le couloir :
    « J e suis perdue, es-ce-qu’il y a quelqu’un, je suis perdue ». J’ai rejoint ma mère dans sa piaule, elle attendait sa soupe, couché dans son lit. En lui disant au revoir, elle me dit : « j’aime bien quand tu me fais des bisous ».
    Comme quoi, tout n’est pas perdu malgré sa mémoire qui flanche.
    #Ehpad #Alzheimer

    https://www.youtube.com/watch?v=8fbzRiYssWk