Louis Derrac

Consultant et formateur spécialisé dans les domaines de l’éducation et de la culture numérique

  • Apprendre et enseigner par temps de crise sanitaire : regards croisés villes-campagnes | Fondation Jean-Jaurès
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    De la « continuité pédagogique » au retour en classe

    Le ministère de l’Éducation nationale, quant à lui, réagit promptement, avec un changement de braquet indéniable, mettant en avant la nécessaire « continuité pédagogique » et précisant par la voix de Jean-Michel Blanquer lors d’une conférence de presse que les semaines à venir ne seraient en aucun cas « une période de vacances »

    [...] Moins d’un tiers des Français souhaitent que les cours reprennent à partir du 11 mai prochain, tandis que 68 % préconisent un retour en classe en septembre 2020

    Les organisations syndicales multiplient ainsi les mises en garde, allant pour certaines jusqu’à taxer le gouvernement de mentir au peuple et de cacher son « objectif primordial » : que les Français « puissent rejoindre leur poste de travail, afin d’entraver le moins possible le fonctionnement de l’activité économique et les profits qui vont avec ».

    Personne ne niera par ailleurs que la situation économique dans laquelle se trouve le pays puisse représenter une priorité, si le gouvernement veut éviter que la France ne plonge encore davantage dans une récession qui s’annonce brutale, et dont nous ignorons les conséquences sociales à moyen et long termes

    Car, malgré toute l’implication des personnels de l’Éducation nationale, la « continuité pédagogique » a montré ses limites. Et si Jean-Michel Blanquer évoquait le 31 mars dernier une proportion de « 5 à 8 % des élèves injoignables »[9], ces statistiques masquent indéniablement des disparités sociales et spatiales de très grande ampleur.

    Continuité pédagogique : les enseignants se dépassent

    Passé le choc de l’annonce, la priorité est de mettre en place les premières réponses pour assurer la continuité pédagogique. En quelques jours, les enseignants et les parents doivent apprendre à transmettre de façon inédite et les élèves à étudier d’une façon nouvelle.

    « J’ai été bluffée par mes enseignants », témoigne la cheffe d’établissement d’un lycée de huit cents élèves à Saint-Amand-Montrond, dans le département du Cher. « Leur métier est fait d’humanité et de relations individuelles. En vingt-quatre heures, ils ont dû s’adapter à l’éloignement de leurs élèves, à leur éclatement, et, souvent, réinventer leurs cours de toutes pièces. Et ils l’ont fait ! » La conscience professionnelle des enseignants ne fait pas de doute, en effet, quand on voit l’ingéniosité de certains pour atteindre leurs élèves les plus réticents ou transmettre des cours aux plus éloignés d’entre eux.

    « Merci pour ce que vous faites pour les élèves, merci pour la prise en charge à distance, merci pour le travail donné, sans compter vos heures. » Tout se passe comme si le confinement avait soudainement mis en lumière le dévouement dont font preuve quotidiennement les enseignants dans leur métier, réalité que certains parents d’élèves avaient peut-être eu tendance à oublier.

    « Les professeurs ont parfois mobilisé leurs propres ressources, c’est vrai, plutôt que d’utiliser systématiquement les ressources officielles. Mais ils s’y sont mis, ils ont écouté les besoins de leurs élèves et, très souvent, ont foncé vers cette nouvelle voie. C’est une force qui, je pense, restera. »

    Pour appuyer le travail des enseignants, le ministère établit des partenariats comme celui noué avec La Poste, qui concerne à ce jour 21 000 établissements : les enseignants peuvent ainsi préparer les documents, les déposer sur une plateforme conçue par La Poste, qui les imprime et les envoie au domicile de l’élève.

    Masse de travail pour certains profs... et élèves

    Et la masse de travail est considérable, en effet, dans le collège de Rayane, à Saint-Denis, à tel point que le chef d’établissement insiste, dans des mails envoyés aux professeurs, pour que ces derniers « donnent du travail dans une proportion raisonnable » et portent « un regard bienveillant sur le rendu des élèves ».

    « C’est rare que je dise à mes professeurs de lever le pied », sourit la proviseure du lycée de Saint-Amand-Montrond. « Mais là, il le fallait, sinon les élèves allaient s’épuiser sur la longueur… et eux aussi ! ».

    Le temps passant, des élèves et des parents ont fait état du fait que le travail fourni par des professeurs ne leur semblait pas toujours aussi louable que le dit l’unanimisme ambiant et que si beaucoup d’entre eux font preuve d’un engagement remarquable, d’autres sont très peu présents pour leurs élèves.

    Le confinement semble avoir un effet loupe indéniable sur la manière dont est perçu le travail de chaque enseignant et sur la conduite des équipes pédagogiques auprès des élèves.

    Du côté des parents :

    37 % d’entre eux admettent ainsi se disputer davantage qu’avant le confinement à propos de leurs enfants – et notamment du temps passé par ces derniers devant les écrans et de la manière de les éduquer.

    La position vis-à-vis de la réouverture des écoles le 11 mai prochain varie d’ailleurs très fortement chez les parents en fonction de l’âge de leurs enfants. Ainsi, le souhait d’une réouverture atteint 40 % parmi les parents d’enfants scolarisés à l’école primaire, contre 27 % des parents de lycéens. Sans surprise, les parents dont les enfants sont relativement autonomes s’accommodent beaucoup plus facilement de l’école à la maison

    Les fractures sociales et territoriales renforcées

    Le confinement renforce ces fractures, l’apprentissage reposant désormais davantage sur les parents, avec des maîtrises des codes scolaires et des ressources culturelles compensatoires parfois profondément différentes d’une famille à l’autre.

    L’obligation scolaire montre ici tout son sens : en son absence, le délitement du lien à l’école pour les élèves issus de familles fragiles ou de territoires en souffrance saute aux yeux

    Nous notions, en effet, à la fin de l’année dernière que 32 % des jeunes des zones rurales n’avaient pratiqué aucune activité extra-scolaire pendant leur scolarité, contre seulement 20 % des jeunes en agglomération parisienne.

    L’absence d’école peut évidemment entraîner l’absence d’enseignement. Mais elle représente aussi bien plus dans les quartiers où l’école est un pilier de la société.

    [...]L’école de la République, comme elle l’a toujours été, joue quotidiennement un rôle dépassant très largement sa fonction première : celle d’étudier, d’apprendre et de passer des diplômes. Le présentiel reste en ce sens la condition essentielle pour que l’école puisse jouer pleinement tous ses rôles, comme celui de « lanceur d’alerte » dans les cas de violences familiales par exemple, pour reprendre les propos de l’éducatrice citée précédemment.

    Au même titre que les 30 % de Français qui continuent leur activité en télétravail[21] indiquent ressentir depuis une « surcharge de travail » par rapport à leur quotidien habituel, suscitant des questionnements sur les effets de la période sur leur santé mentale et psychique (notamment les burn-out), qu’en est-il pour les élèves qui « jouent » sans réserve le jeu des devoirs et des cours suivis à distance ? L’absence de frontières maison-école rend-elle pour eux comme pour les adultes d’autant plus difficile la sanctuarisation de plages de repos ?

    Autre sujet majeur dans les territoires ruraux et les petites villes à l’heure du confinement : l’orientation, enjeu central en matière d’égalité des chances.

    « Le sujet récurrent et qui inquiète les chefs d’établissement c’est celui des élèves qui envisageaient la voie professionnelle ou ceux qui avaient un projet apprentissage qui ne pourra pas se conclure. » Elle reprend : « Un certain nombre de familles, par défaut, envisagent un redoublement. » Pour ces jeunes, deux mois de confinement auront été lourds de conséquences au point de déterminer toute l’année scolaire à venir.

    Les réflexions, propositions pour la suite

    La crise sanitaire, une fois l’émotion retombée, va nécessairement ouvrir des réflexions et des perspectives, et voir fleurir des initiatives dans le monde scolaire. Sans que ces évolutions soient prétextes à la remise en cause des cadres de travail des enseignants, des leçons seront à conserver de cette période de confinement, comme le souligne Jean-Michel Blanquer : « Ce mélange de temps en petit groupe, de temps d’étude, de temps à distance, de temps d’épanouissement par le sport, la santé, le civisme, peut suggérer des innovations sur les plans pédagogiques et éducatifs. »

    La question du numérique devra ainsi faire l’objet d’une attention particulière. Le manque de formation prodiguée aux personnels enseignants a notamment été souligné durant cette période.

    Une récente étude de l’OCDE place d’ailleurs les enseignants français parmi les mauvaises élèves du classement dans leur utilisation du numérique : « Seuls 56 % [d’entre eux] ont les compétences techniques et pédagogiques nécessaires pour intégrer le numérique dans l’enseignement ; bien moins que la moyenne de l’OCDE », résume Andreas Schleicher, père spirituel du classement Pisa.

    Le confinement et l’école à la maison ont fait prendre conscience de façon inédite à beaucoup de parents d’élèves de la reconnaissance nécessaire et souvent insuffisante qu’ils pouvaient exprimer aux professeurs pour leur travail essentiel et difficile.

    La directrice générale de l’Onisep résume en ce sens très bien l’enjeu des prochains mois : « Le vrai défi sera de ne pas oublier les leçons de ces dernières semaines, de bien garder en mémoire le fait que les enfants ne reçoivent pas tous de la même façon la voix de l’enseignant, comme ils n’ont pas tous reçu ses mails durant le confinement. On le sait, bien sûr. Mais l’enseignement à distance nous rappelle de façon criante cette réalité : les différences de milieux dans lesquels évoluent nos élèves. »

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