• Le confinement affame les enfants de familles pauvres | Mediapart
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    En temps normal, les familles les plus pauvres rĂ©ussissent Ă  bricoler. Elles parviennent Ă  se nourrir grĂące au travail informel mais le confinement a portĂ© un coup d’arrĂȘt Ă  leurs moyens de subsistance. Depuis cinq semaines, manger est devenu un parcours du combattant. Les associations d’aide alimentaire sont submergĂ©es, alors des rĂ©seaux de solidaritĂ© se mettent en branle. Des cagnottes sont mises en place dans des Ă©coles pour parer Ă  l’urgence. La fermeture de ces derniĂšres a entraĂźnĂ© celle des cantines et la fin du seul repas complet et Ă©quilibrĂ© de la journĂ©e pour les enfants pauvres. Un repas souvent gratuit grĂące au quotient familial, avec entrĂ©e, plat, dessert.

    La situation est grave, s’alarme Jean Merckaert, le directeur de l’action et du plaidoyer au Secours catholique : « Les plus exclus des exclus, dans les bidonvilles ou les campements, qui vivent de la mendicitĂ© et de revenus informels, ont faim. Aujourd’hui, les Roms craignent plus de mourir de faim que du coronavirus. » D’autant plus qu’au dĂ©part, il a Ă©tĂ© difficile de maintenir les distributions de repas car de nombreux bĂ©nĂ©voles ont plus de 70 ans et sont donc Ă  risque face au Covid-19.

    Les jeunes entre 18 et 25 ans, exclus des aides sociales, sont de plus en plus nombreux Ă  solliciter l’aide du Secours catholique, note encore l’humanitaire : ceux qui vivent du travail informel, comme les femmes de mĂ©nage, ceux qui travaillent au noir sur les chantiers et ceux qui sont en situation irrĂ©guliĂšre, toutes ces personnes hors des radars qui ne peuvent percevoir le RSA (certains bĂ©nĂ©ficient de l’ADA, l’allocation du demandeur d’asile). « C’est dramatique pour eux et cela fait aussi exploser cette hypocrisie d’accepter des personnes corvĂ©ables Ă  merci sans leur donner le droit formel de vivre et de travailler ici. Il faut des mesures de rĂ©gularisation. »

    • Laura a l’habitude de composer avec la pauvretĂ©. Elle est professeure des Ă©coles en REP+. Ses Ă©lĂšves viennent des Rosiers, dans le 14e arrondissement de Marseille, une citĂ© du dĂ©nuement oĂč l’on survit dans des logements vĂ©tustes qui mettent en danger la santĂ© et la sĂ©curitĂ©. Mais depuis que la France est confinĂ©e par la pandĂ©mie de Covid-19, les fragilitĂ©s et les inĂ©galitĂ©s sociales sont exacerbĂ©es et les enfants ont faim. « Des parents me disent qu’ils jeĂ»nent depuis des jours, une mĂšre est anĂ©miĂ©e, une autre n’a plus de lait pour son bĂ©bĂ© qui boit de la tisane en attendant, une troisiĂšme m’a demandĂ© du sel car elle fait des Ă©conomies sur tout et que ça coĂ»te 50 centimes, mais elle est Ă  50 centimes prĂšs. »

      En temps normal, les familles les plus pauvres rĂ©ussissent Ă  bricoler. Elles parviennent Ă  se nourrir grĂące au travail informel mais le confinement a portĂ© un coup d’arrĂȘt Ă  leurs moyens de subsistance. Depuis cinq semaines, manger est devenu un parcours du combattant. Les associations d’aide alimentaire sont submergĂ©es, alors des rĂ©seaux de solidaritĂ© se mettent en branle. Des cagnottes sont mises en place dans des Ă©coles pour parer Ă  l’urgence. La fermeture de ces derniĂšres a entraĂźnĂ© celle des cantines et la fin du seul repas complet et Ă©quilibrĂ© de la journĂ©e pour les enfants pauvres. Un repas souvent gratuit grĂące au quotient familial, avec entrĂ©e, plat, dessert.

      La situation est grave, s’alarme Jean Merckaert, le directeur de l’action et du plaidoyer au Secours catholique : « Les plus exclus des exclus, dans les bidonvilles ou les campements, qui vivent de la mendicitĂ© et de revenus informels, ont faim. Aujourd’hui, les Roms craignent plus de mourir de faim que du coronavirus. » D’autant plus qu’au dĂ©part, il a Ă©tĂ© difficile de maintenir les distributions de repas car de nombreux bĂ©nĂ©voles ont plus de 70 ans et sont donc Ă  risque face au Covid-19.

      Les jeunes entre 18 et 25 ans, exclus des aides sociales, sont de plus en plus nombreux Ă  solliciter l’aide du Secours catholique, note encore l’humanitaire : ceux qui vivent du travail informel, comme les femmes de mĂ©nage, ceux qui travaillent au noir sur les chantiers et ceux qui sont en situation irrĂ©guliĂšre, toutes ces personnes hors des radars qui ne peuvent percevoir le RSA (certains bĂ©nĂ©ficient de l’ADA, l’allocation du demandeur d’asile). « C’est dramatique pour eux et cela fait aussi exploser cette hypocrisie d’accepter des personnes corvĂ©ables Ă  merci sans leur donner le droit formel de vivre et de travailler ici. Il faut des mesures de rĂ©gularisation. »

      Le gouvernement a annoncĂ© le versement par les caisses d’allocations familiales d’une aide pour « les familles modestes avec des enfants, afin de leur permettre de faire face Ă  leurs besoins essentiels ». Le 15 mai, les allocataires du revenu de solidaritĂ© active (RSA) ou de l’allocation de solidaritĂ© spĂ©cifique (ASS) bĂ©nĂ©ficieront de ce coup de pouce. Chacun percevra, par virement bancaire, 150 euros, auxquels s’ajouteront 100 euros par enfant Ă  charge. Les familles touchant des aides au logement recevront Ă©galement 100 euros par enfant. Quatre millions de familles sont concernĂ©es. Or on dĂ©nombre 9,3 millions de personnes vivant dans la pauvretĂ© en France.

      Pour Jean Merckaert, du Secours catholique, le geste du gouvernement est insuffisant car les besoins tournent plutĂŽt autour de 250 euros par mois et par personne selon lui. Des familles se privent de nourriture. Il cite le cas de la Guyane ou de Mayotte oĂč les associations de distribution alimentaire sont dĂ©bordĂ©es. Or, l’aide promise n’arrivera que le 15 mai, soit une Ă©ternitĂ© pour ceux qui ont faim. « Les difficultĂ©s budgĂ©taires rencontrĂ©es en fin de mois arrivent aujourd’hui Ă  la moitiĂ© du mois. 200 euros auraient Ă©tĂ© satisfaisants. Surtout que cette pĂ©riode va durer au-delĂ  du 11 mai et le dĂ©but du dĂ©confinement. Il n’est pas acquis que tous les enfants vont retourner Ă  la cantine. »

      Le manque de rĂ©activitĂ© du gouvernement est dĂ» selon Jean Merckaert Ă  l’incapacitĂ© de l’action publique Ă  s’organiser et Ă  renvoyer la balle Ă  chaque ministĂšre. « Cette pĂ©riode de crise sanitaire sert de rĂ©vĂ©lateur des lacunes de l’action publique : on s’est rendu compte dĂšs les premiers jours que pour tout un tas de personnes, les circuits d’aide alimentaire sont des circuits de survie et quand ça ferme, la puissance publique ne peut rien faire. »

      Au niveau local, des municipalités, comme Lille, distribuent des paniers alimentaires aux familles qui bénéficient de la cantine gratuite ou quasi gratuite. Les villes de Brest ou Paris, entre autres, ont annoncé mettre en place une aide. Marseille a tardé à réagir. Le maire Jean-Claude Gaudin a demandé à Sodexo, qui fournit la restauration collective, de rouvrir sa cuisine centrale pour distribuer 5 000 repas chaque jour aux familles les plus démunies.

      Marie-Aleth Grard, vice-prĂ©sidente d’ATD Quart Monde et membre du conseil scientifique mis en place par le prĂ©sident de la RĂ©publique dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire, a reçu des alertes de tout le territoire concernant les difficultĂ©s Ă  se nourrir. « Ces familles sont Ă  cinq euros prĂšs car tout part trĂšs vite dans le mois. Les budgets ont augmentĂ© car il n’y a plus de cantine et les courses se font dans le magasin le plus proche, pas toujours le moins cher. »

      Son autre inquiĂ©tude concerne la fermeture des bureaux de poste qui empĂȘche par exemple de percevoir le RSA : « Avec 1 850 bureaux de poste ouverts sur 7 000, certains sont restĂ©s sur la touche. Dans les zones trĂšs urbanisĂ©es, vous pouvez aller plus loin au pire. C’est impossible si vous habitez dans une campagne Ă©loignĂ©e. »

      Si les situations de prĂ©caritĂ© ne la surprennent pas, Marie-Aleth Grard relĂšve que ce confinement et ses consĂ©quences mettent en exergue le fait que des millions de personnes vivent trĂšs mal au quotidien. Le sort de ceux qui se trouvent Ă  la frontiĂšre de la pauvretĂ© se dĂ©rĂšgle dĂšs lors qu’un Ă©vĂ©nement vient gripper leur organisation.

      « Notre systĂšme ne marche pas bien. Les rĂ©seaux pallient le manque de l’État. C’est insupportable, cela veut dire que ces familles sont dĂ©pendantes des distributions alimentaires. Vous ne choisissez pas ce que vous mangez et ce que vous donnez Ă  vos enfants dans la sixiĂšme puissance mondiale », ajoute-t-elle.

      C’est aussi le constat de Sadek Deghima, responsable du service de prĂ©vention liĂ© Ă  l’aide sociale Ă  l’enfance, Ă  Harnes, dans le Pas-de-Calais. Il constate au quotidien les ravages sociaux de la crise sanitaire. Dans cette citĂ© miniĂšre, le taux de chĂŽmage bat des records, les habitants survivent au moyen de l’intĂ©rim ou de contrats prĂ©caires, d’heures de mĂ©nage par-ci par-lĂ .

      La cantine scolaire ne soulage plus les parents d’un repas. Pire, le confinement change l’organisation de l’alimentation des familles. Il faut ĂȘtre capable de fournir plus de repas et contenir les envies de grignotage des adolescents qui vident les placards. Dans le quartier, constate Sadek Deghima, il y a une augmentation des bĂ©nĂ©ficiaires de l’aide alimentaire. Notamment parce que « tous ceux qui vivaient Ă  peu prĂšs bien et Ă©taient dans une zone de vulnĂ©rabilitĂ© basculent avec le confinement. La moindre rupture fait basculer dans la prĂ©caritĂ© ».

      Radja fait partie de ces familles en difficultĂ©s et ne cesse de se rĂ©fĂ©rer au temps d’avant, ce temps oĂč elle arrivait Ă  s’en sortir tant bien que mal. À 32 ans, cette mĂšre de trois enfants de 12, 3 ans et 18 mois, est seule. Son mari a Ă©tĂ© expulsĂ© en janvier vers leur pays d’origine au Maghreb. Elle-mĂȘme est sans papiers et ne peut donc bĂ©nĂ©ficier des dispositifs sociaux. « On n’a aucun droit », rĂ©sume-t-elle. « Depuis que je suis arrivĂ©e en France, je ne suis jamais tombĂ©e dans une galĂšre comme ça. Avant, je ne contactais pas les assistantes sociales, je payais mon loyer, je me suis toujours dĂ©brouillĂ©e. Mais avec le confinement on est bloquĂ©s. »

      Elle a Ă©tĂ© serveuse, au noir, pendant plusieurs annĂ©es dans un restaurant, puis elle a travaillĂ© dans une boulangerie avant de s’arrĂȘter lors de sa derniĂšre grossesse. Elle a fait des mĂ©nages pour parvenir Ă  s’en sortir, de quoi gagner quelques centaines d’euros. Depuis le dĂ©part involontaire de son Ă©poux, qui faisait vivre le foyer, Radja n’a plus de logement et est hĂ©bergĂ©e. Surtout, depuis le confinement, elle est assaillie d’angoisses.

      Souvent, elle a l’estomac nouĂ©. « Je ne mange rien, je suis dĂ©moralisĂ©e, je n’ai plus d’appĂ©tit, trop de stress. » La peur de tomber malade et l’impossibilitĂ© de faire garder ses enfants l’a conduite Ă  cesser toute activitĂ©. Radja raconte qu’aujourd’hui, elle s’en remet aux solidaritĂ©s pour nourrir ses enfants.
      La débrouille rÚgne

      Le confinement et ses contraintes la conduisent Ă  rĂ©organiser ses habitudes. L’assistante sociale qu’elle a contactĂ©e lui octroie aussi 50 euros en tickets service. Avec cette somme, elle est censĂ©e tenir vingt jours. Seulement, c’est impossible. « 50 euros, ça part vite avec les couches et le lait. Je ne peux pas aller chez Lidl et Aldi car ils ne prennent pas les tickets service. Je suis obligĂ©e d’aller Ă  Casino oĂč tout est cher. L’assistante ne comprend pas que cela n’est pas suffisant. » La preuve, Ă  peine a-t-elle rĂ©cupĂ©rĂ© la somme qu’il ne lui reste que 20 euros pour tenir 19 jours, soupire-t-elle.

      Elle souffre aussi de ne pouvoir garder la main sur la nourriture de ses enfants et satisfaire leurs dĂ©sirs. « Avant quand je pouvais travaillais, je leur achetais tout, je me dĂ©brouillais. Aujourd’hui, ils mangent ce qu’on me donne. Dans les colis, il y a des yaourts de telle marque, mes enfants ne les mangent pas, ils ne comprennent pas. Celui de 18 mois, je peux l’arnaquer un peu mais les autres non. Je leur dis que demain je leur achĂšterai ce qu’ils veulent comme des chips Pringles en espĂ©rant qu’ils oublient. » L’absence de cantine grĂšve le budget car les petits sont nourris le midi avec un repas complet. Il faut prĂ©parer tous les repas Ă  domicile, goĂ»ter inclus.

      Laurence est enseignante dans une Ă©cole maternelle en REP + qui accueille 270 Ă©lĂšves et compte dix enseignants dans le 1er arrondissement de Marseille, mobilisĂ©s pour aider les familles. DĂšs la fermeture des Ă©coles, le 16 mars, ses collĂšgues et elle se sont rĂ©parti les parents Ă  appeler et les familles les plus en difficultĂ©s. Quatorze d’entre elles ont Ă©tĂ© ciblĂ©es. Aujourd’hui, 35 sont aidĂ©es.

      « On les connaĂźt mais on en a dĂ©couvert beaucoup d’autres, pas celles Ă  qui on pensait forcĂ©ment. D’habitude, ce sont les assistantes sociales qui nous contactent et qui prennent le relais. Au dĂ©but, les parents nous disaient “tout va bien”. »

      Puis Laurence a reçu des messages de mĂšres de famille, lancĂ©s comme des bouteilles Ă  la mer. Elles demandaient s’il Ă©tait possible de rĂ©cupĂ©rer des Ticket-Restaurant pour faire quelques courses. Entre les lignes, Laurence comprend que les petits ont faim et que leurs parents ne savent pas trop vers qui se tourner. Surtout que la Ville de Marseille n’a rien mis en Ɠuvre.

      « On a tous donnĂ© de l’argent avec les collĂšgues mais on a vite vu qu’on n’allait pas y arriver avec nos deniers personnels et surtout on a attendu en vain que la mairie mette en place une aide alimentaire. On est cinq ou six Ă  faire les courses pour les familles les plus prĂ©caires. »

      Mais l’organisation est lourde, surtout qu’il faut continuer Ă  assurer le quotidien et travailler Ă  distance. La dĂ©brouille rĂšgne, raconte Laurence : « Une collĂšgue a trouvĂ© un boucher sympa qui nous a donnĂ© du poulet, ses invendus, pour une dizaine familles. On essaie aussi de rĂ©cupĂ©rer des paniers de fruits et lĂ©gumes. »

      Zazi*, 39 ans, deux enfants de 7 et 4 ans, vit aussi dans le 1er arrondissement. Atteinte d’une maladie auto-immune, qui affaiblit ses dĂ©fenses immunitaires, elle ne peut ni travailler ni sortir en ce moment. Confinement strict. D’ordinaire, son Ă©poux fait vivre la famille en prĂȘtant main-forte, sans ĂȘtre dĂ©clarĂ©, dans un restaurant. Il est actuellement au chĂŽmage technique. Avec un budget serrĂ©, Zazi parvient Ă  faire des courses en temps normal, qui durent autant que possible. « D’habitude, je me gĂšre bien, je vais Ă  Lidl, je dĂ©pense 60 euros lĂ -bas, puis j’achĂšte 50 euros de lĂ©gumes et de viande. »

      Mais aujourd’hui le couple, sans papiers, n’a plus de revenus. Zazi raconte avoir essuyĂ© des remarques racistes de la part d’une assistante sociale qui lui a demandĂ© pourquoi elle Ă©tait venue en France « pour galĂ©rer ». Elle en est sortie en larmes.

      Quand le confinement est tombĂ©, elle n’a pas souhaitĂ© solliciter d’aide. Une de ses voisines, connaissant sa situation prĂ©caire, l’a aidĂ©e spontanĂ©ment. « Elle m’a emmenĂ©e Ă  Carrefour pour faire des courses, elle a dĂ©pensĂ© 200 euros. Ma voisine m’a pris des goĂ»ters, des jus, de la viande, elle sait que je suis malade et que je dois bien manger, sinon je suis trop faible. » Puis les provisions ont fondu. L’assistante sociale ne l’aide toujours pas, assure-t-elle. « Je stressais par rapport Ă  ce qui nous attend et aussi parce que je me demandais comment j’allais faire manger les enfants. » Au bout d’un mois de confinement, elle est arrivĂ©e au bout de ses ressources. « Les petits me demandaient un gĂąteau, une pizza. Je n’avais rien pour leur faire, mĂȘme pas un Ɠuf, de l’huile ou du sucre. » C’est ainsi qu’elle a l’idĂ©e de contacter l’enseignante de son fils. Celle-ci doit bien avoir des connaissances, une possibilitĂ© afin de l’aider Ă  obtenir de la nourriture pour ses enfants


      Laura, l’enseignante du 14e arrondissement, a rĂ©alisĂ© la gravitĂ© de la situation par un concours de circonstances. N’arrivant plus Ă  communiquer Ă  distance avec une mĂšre arabophone alors que de visu, les deux femmes parviennent Ă  se comprendre, elle demande Ă  sa propre mĂšre, qui parle l’arabe, d’appeler celle-ci de sa part afin de s’assurer que tout va bien. « Elles ont commencĂ© Ă  Ă©changer, raconte Laura, et cette mĂšre en rupture totale de revenus s’est sentie Ă  l’aise avec la mienne et lui a dit qu’elle n’avait plus rien Ă  manger. Elle n’avait pas en face d’elle une enseignante, quelqu’un qui allait la juger ou pire la signaler en information prĂ©occupante. Ma mĂšre m’a dit de retirer de l’argent pour elle et de lui faire un sac de courses. »

      Laura s’exĂ©cute et en parle Ă  sa collĂšgue. Les deux femmes Ă©tablissent une liste des familles possiblement en difficultĂ©, une trentaine. Elles ouvrent une cagnotte car elles comprennent qu’elles n’auront pas les moyens de nourrir tout le monde. Aujourd’hui, 120 familles bĂ©nĂ©ficient de cette aide alimentaire.

      Laura et sa binĂŽme sollicitent aussi les pouvoirs publics, comme la mĂ©tropole ou la dĂ©lĂ©guĂ©e du prĂ©fet. Cette derniĂšre leur permet de rĂ©cupĂ©rer des dons matĂ©riels et de prendre langue avec le directeur du centre social du 14e arrondissement, qui devient un point de distribution et de rĂ©cupĂ©ration des livraisons. Une demande de subvention Ă  la Fondation de France a Ă©tĂ© faite et des contacts ont Ă©tĂ© Ă©tablis avec les acteurs traditionnels, comme la Croix-Rouge ou les Restos du cƓur.

      Les colis, « l’équivalent d’un chariot de courses », comprennent des fruits, des lĂ©gumes mais aussi du chocolat pour adoucir le quotidien. « On veut que les bĂ©nĂ©ficiaires aient le choix et la libertĂ© de ce qu’ils mangent. On a ouvert une autre cagnotte pour aider les familles Ă  payer leurs loyers en liquide. »

      Les difficultĂ©s du confinement sont amplifiĂ©es par l’exiguĂŻtĂ© des logements et leur insalubritĂ© parfois avec de l’humiditĂ©, des cafards et des souris. Il est impossible Ă  ces familles de faire du stock. Les produits premier prix sont pris d’assaut.

      MĂȘme les familles qui d’ordinaire parviennent Ă  ne pas avoir recours Ă  l’aide alimentaire s’y rĂ©solvent. C’est le cas de ValĂ©rie, 43 ans, qui habite prĂšs de Brest. À 43 ans, cette ATSEM, en intĂ©rim, a dĂ» cesser de travailler. Des problĂšmes de santĂ© l’ont laissĂ©e handicapĂ©e. Son mari travaille comme garde Ă  domicile. Il est au chĂŽmage partiel depuis le dĂ©but du confinement. Il a travaillĂ© en moyenne une journĂ©e et demie, cette semaine, Ă  temps complet. Elle ne sait pas s’il aura droit Ă  une compensation. Leur fille de 14 ans, qui vit en internat d’habitude, est rentrĂ©e chez eux, obligeant le couple Ă  rĂ©ajuster son budget nourriture.

      Cette famille vit au seuil de la pauvretĂ©. ValĂ©rie perçoit 900 euros d’allocation adulte handicapĂ©, son mari 600 euros, le prix de leur loyer. Une erreur de dĂ©claration les prive d’APL. Ils n’ont plus droit Ă  la CMU car son mari « travaille trop » dĂ©sormais.

      Une fois les charges payées et les différents frais réglés, il leur reste 150 euros pour manger tout le mois. Avec leur perte de revenus, le confinement les contraint à avoir recours aux aides du Secours populaire ou ATD Quart Monde.

      « Ă‡a nous aide beaucoup. On ne peut pas acheter ce qu’on veut. Je n’aime pas trop priver ma fille de nourriture ou de goĂ»ter. Elle me demande des frites, mais sans pommes de terre je ne peux pas lui en faire. Pareil quand elle demande des gĂąteaux trop chers ou un paquet de bonbons. »
      De Brest à Marseille, la solidarité joue son rÎle

      En ces temps de disette, ValĂ©rie fait son pain elle-mĂȘme. Elle se rĂ©sout Ă  cuisiner « ce qu’il y a dans les placards » grĂące Ă  l’aide alimentaire, soit des pĂątes, des haricots verts, du riz, de la farine. Il y a aussi des gĂąteaux, une fois de la viande.

      ForcĂ©ment, les repas sont moins Ă©quilibrĂ©s que d’ordinaire, plus caloriques. Or, ValĂ©rie est censĂ©e perdre du poids eu Ă©gard Ă  ses problĂšmes de santé 

      Les complications financiĂšres, les difficultĂ©s Ă  aider sa fille, atteinte d’une dĂ©ficience intellectuelle, Ă  faire ses devoirs, pĂšsent sur le moral de ValĂ©rie. Alors elle ne regarde plus les informations pour diminuer son anxiĂ©tĂ©, et pour se sortir la tĂȘte de ces problĂšmes, elle s’est portĂ©e volontaire pour tĂ©lĂ©phoner aux personnes isolĂ©es aidĂ©es par ATD Quart Monde. Elle a aussi proposĂ© de donner des draps pour fabriquer des masques, ne pouvant donner de la nourriture.

      De Brest Ă  Marseille, la solidaritĂ© joue son rĂŽle. Charlotte est bĂ©nĂ©vole de l’association Aouf, une plateforme en ligne qui met en lien ceux qui aident et ceux qui ont besoin de ce soutien. Cette initiative est nĂ©e Ă  la fin 2018 aprĂšs le drame de la rue d’Aubagne et a permis d’aider les sinistrĂ©s. Avant l’épidĂ©mie, leur rĂ©seau comptait 150 bĂ©nĂ©voles. Aujourd’hui, 500 personnes sont volontaires pour prĂȘter main-forte.

      Depuis le dĂ©but du confinement, l’idĂ©e, explique Charlotte, est d’ĂȘtre en appui des associations afin de cibler au mieux les actions Ă  mener. Elle dĂ©taille : « On relaie les demandes. EmmaĂŒs vient de lancer une collecte de couches et lait infantile, donc Greg, l’un des fondateurs, est en contact avec les associations locales. Il se renseigne sur les demandes des familles. Par exemple, il demande la taille des couches dont elles ont besoin, et les transmet Ă  EmmaĂŒs. On fait aussi de l’appel aux dons. »

      Maud est une mĂšre d’élĂšve du 1er arrondissement, un quartier dĂ©shĂ©ritĂ© de Marseille. En dĂ©cembre, elle crĂ©e avec d’autres parents une association de parents d’élĂšves pour mettre en place des activitĂ©s, abonder la coopĂ©rative, financer le centre de loisirs et se rencontrer. Aujourd’hui, la cagnotte sert Ă  nourrir des familles en dĂ©tresse. Plus de 30 familles ont bĂ©nĂ©ficiĂ© des paniers de courses.

      SitĂŽt la sidĂ©ration de l’irruption du Covid-19 passĂ©e, Maud se rappelle qu’une petite fille de l’école dort dans une voiture avec ses parents. La famille est dĂ©jĂ  venue prendre des douches chez elle. Elle se dit qu’ils doivent ĂȘtre dans une situation dĂ©licate. Elle n’a pas rĂ©ussi Ă  les joindre. Une amie de Maud a laissĂ© son appartement vide. Une autre famille de l’école s’y est installĂ©e.

      « L’enjeu pour les familles, explique Maud, va ĂȘtre de pouvoir payer leur loyer. Donc on va leur donner de l’argent liquide pour qu’elles puissent le faire. C’est une situation compliquĂ©e qu’on ne peut parfois pas voir. C’est pire que ce qu’on pensait car ces familles sont pudiques dans ce qu’elles vivent, ce qui est logique et normal. »

      Les besoins sont Ă©levĂ©s, les demandes d’aide affluent de toute part. Charlotte donne aussi un coup de main au McDonald’s rĂ©quisitionnĂ© Ă  Marseille (lire l’article de Khedidja Zerouali), qui a distribuĂ© 1 300 colis de pĂątes, riz, lait et chocolat pour les enfants la semaine derniĂšre. Elle considĂšre que, au regard de l’urgence de la crise, il est nĂ©cessaire que les initiatives militantes supplĂ©ent le travail des associations historiques plus installĂ©es.

      « J’admire leur travail. Notre avantage, c’est que nous sommes plus rĂ©actifs, car affranchis des pesanteurs administratives. On offre aussi une aide sans condition, on ne pose pas de questions, on essaie d’interroger les bĂ©nĂ©ficiaires sur leurs besoins. On veut aussi prĂ©server leur dignitĂ©. On essaie au maximum, en respectant les rĂšgles sanitaires, d’apporter les colis chez les gens, pour Ă©viter le mur de la honte et de faire la queue dehors devant tout le monde. »

      Dans son Ă©cole au cƓur de la citĂ© des Rosiers, dans le 14e arrondissement Ă  Marseille, Laura est encore trop prise pour manifester sa colĂšre. « Je fais Ă  titre bĂ©nĂ©vole des choses des services de l’État. À un moment, il faudra rĂ©gler les comptes, lĂ  il y a l’urgence. » Elle se fĂ©licite que dans ce marasme Ă©conomique, une solidaritĂ© parvienne Ă  Ă©merger, cite ces parents dĂ©munis qui l’ont aidĂ©e Ă  participer Ă  l’identification des bĂ©nĂ©ficiaires et aident eux-mĂȘmes Ă  la distribution des vivres.

      « Ce ne sont pas que des consommateurs, il faut le dire. Des personnes en difficultĂ© Ă  qui on donnait des colis m’ont signalĂ© des gens encore plus dans la galĂšre qu’eux et ont prĂ©fĂ©rĂ© qu’on leur donne Ă  eux. Une mĂšre m’a dit qu’elle pouvait m’aider pour la traduction en comorien, d’autres aident Ă  la distribution physique et Ă  la manutention. Il est aussi difficile d’avoir les familles roms au tĂ©lĂ©phone. Une maman est allĂ©e voir ces familles en caravane pas identifiĂ©es. Elle a fait une fiche sur chaque famille pour connaĂźtre la composition et les besoins de chacune d’entre elles. »

      Laurence, l’enseignante de l’école maternelle du 1er arrondissement, a vidĂ© l’école et distribuĂ© aux Ă©lĂšves des stylos, des crayons, des puzzles, tout ce qu’ils ne possĂšdent pas pour pouvoir faire des exercices. Elle en veut aux pouvoirs publics. « Ils ont laissĂ© les gens dans la galĂšre, planifiĂ© un confinement du jour au lendemain sans penser aux familles en difficultĂ©. Le gouvernement n’a rien fait. On aurait pu travailler ensemble pour rĂ©pertorier les familles prĂ©caires. Certaines n’ont mĂȘme pas de compte bancaire, comment vont-elles faire pour percevoir la prime d’aide ? »

      Radja se demande ce qu’elle aurait fait sans ces rĂ©seaux de solidaritĂ©. Les colis que lui font parvenir « deux dames d’une association qui n’est pas dans mon secteur » adoucissent un peu la pĂ©riode. Ils contiennent du thon, des pĂątes, du chocolat, des lĂ©gumes, mĂȘme des jouets, produits d’hygiĂšne convoitĂ©s comme du shampooing. En Ă©change, pour se sentir utile et parce qu’elle aime bouger, elle est secrĂ©taire bĂ©nĂ©vole dans les associations qui l’aident.

      Dans le bassin minier, comme le confie Sadek Deghima, « il y a toujours eu cette tradition de partage et de solidaritĂ©, dans l’ADN des habitants, et cela se renforce en temps de crise ». Des familles sollicitent son Ă©quipe pour les accompagner faire leurs courses car, Ă  Harnes, il faut prendre le bus ou la voiture pour aller au supermarchĂ©. En pleine Ă©pidĂ©mie, les familles rechignent Ă  utiliser les transports en commun et beaucoup n’ont ni permis de conduire ni voiture.

      « Il y a aussi la fracture numĂ©rique, ajoute-t-il. On voit tous les gamins connectĂ©s mais lĂ  beaucoup n’ont pas d’ordinateur et ont honte de le dire. Il y a beaucoup de pudeur, surtout qu’on part souvent de problĂšmes de devoirs et puis finalement, les familles, souvent des mĂšres cĂ©libataires, nous parlent de leurs difficultĂ©s Ă  faire les courses. »

      Sadek Deghima et ses collĂšgues ont rĂ©cupĂ©rĂ© des ordinateurs et des tablettes et les ont mis Ă  disposition des familles qui en Ă©taient dĂ©pourvues. « C’est une fenĂȘtre sur l’extĂ©rieur pour gamins confinĂ©s. » Le travailleur social a aussi dĂ©cidĂ© de distribuer des jeux de sociĂ©tĂ©, le temps du confinement pour offrir un peu de rĂ©pit Ă  ces enfants.