• La révolution commence-t-elle par le local ? Expérimentations communales et dilemmes stratégiques, Mouvements 2020/1 (n° 101). 180 pages
    http://mouvements.info/edito/vive-les-communes

    Ensemble, créons l’assemblée des assemblées, la Commune des communes. C’est le sens de l’Histoire, c’est notre proposition », appelait l’assemblée des Gilets jaunes de Commercy les 26 et 27 jan­vier 2019. Faire de la #commune un foyer d’action directe : le mot d’ordre n’est pas nouveau, mais les pratiques qui s’en réclament connaissent aujourd’hui un nouvel élan. Aux XIXe et XXe siècles déjà, ces pra­tiques de combats anticapitalistes et démocratiques « par le bas » avaient ouvert des cycles d’expérimentations et de controverses : municipalisme ouvrier, utopies communautaires cabétiennes, expériences fouriéristes, communautés de travail, etc. Ces pratiques prolifèrent de nouveau aujourd’hui, sans toutefois toujours se connaître et dialoguer : l’investissement des ronds-points par les Gilets jaunes, qui réinventent les formes de solidarité locales du mouvement ouvrier en créant leurs maisons du peuple, leurs bourses du travail et leurs assemblées ; les pro­jets de prise du « pouvoir municipal » par des listes citoyennes ; les politiques engagées par les élu.es locales et locaux qui rompent avec le néolibéralisme en remunicipalisant les services publics de l’eau ou des transports ; l’occupation de bâtiments par des collectifs qui prennent en charge des biens communs comme à Naples ou Barcelone ; les luttes des habitant.es des quartiers populaires qui combattent la violence d’Etat, réclament l’égalité des droits et construisent des rapports de force directs pour changer leur vie. Du mouvement zapatiste au Chiapas au confédéralisme démocratique du Rojava, des luttes précurseures contre l’exploitation du gaz de schiste en Algérie aux « municipalités du change­ment » à Madrid, de la ZAD à Commercy en passant par Saillans, un espoir de transformation sociale « par le bas » se fait jour ces dernières années. Le lieu où l’on vit, qu’il s’agisse d’un village ou du quartier d’une ville, devient l’espace possible d’une réappropriation populaire de l’autonomie, tant politique que sociale, et le domaine d’expression de résistances à des logiques nationales et supranationales (néolibéralisme, réchauffement climatique, avancée des fascismes).

    Ces expériences, qui mettent toutes en avant les enjeux de proximité et de réac­tivation des liens communautaires, ne sont pas sans poser des problèmes à la gauche, tant cet imaginaire politique a historiquement été exclu du logiciel pro­gressiste. À Mouvements, nous pensons qu’elles fournissent au contraire de puissants leviers de réflexion programmatique et stratégique. Dans le prolonge­ment des dossiers que la revue a récemment consacrés à la réinvention de la lutte contre la finance, au community organizing, aux révoltes sexuelles ou encore au syndicalisme transnational, ce numéro propose un panorama de pratiques mili­tantes locales, communalistes, municipalistes, qui nous semblent devoir inspi­rer le renouvellement de la gauche. À l’aube des élections municipales de 2020, Mouvements dresse un état des lieux critique de ces expérimentations foison­nantes et hétérogènes, afin de dégager des pistes d’émancipation collective et de régénération de la gauche.

    Les questions ne manquent pas. La première est directement liée à l’actualité politique et sociale et semble interroger l’enjeu tactique : un mouvement tel que les Gilets jaunes peut-il trouver un débouché politique dans l’espace local ? Faut-il présenter des « listes jaunes » aux élections ? Quelle alliance avec les can­didatures de gauche ? À ces enjeux tactiques, nous préférons ceux plus straté­giques permettant d’élargir la question : les aspirations à la justice sociale et à la démocratie directe qui se sont exprimées dans ce mouvement gagneraient – elles à se penser et se pratiquer à l’échelle locale ? La réponse n’a rien d’évidente, et divise encore celles et ceux qui revendiquent le port d’un gilet jaune. Si le local peut se présenter comme l’espace du prolongement des luttes et solidari­tés nouvelles inventées sur les ronds-points, des craintes classiques et légitimes apparaissent rapidement. Ne risque-t-on pas de lâcher la proie pour l’ombre, en s’investissant localement au lieu de peser sur les rapports de force nationaux et internationaux ? Doit-on penser la prise de pouvoir local par les Gilets jaunes comme l’occasion d’expérimenter in situ un autre monde possible, fait de radi­calité démocratique et de refonte des liens sociaux, où comme une scène parmi d’autres d’une lutte politique qui passe autant par une réorientation des insti­tutions que par leur destruction ? Le projet d’une fédération des « communes libres » a-t-il une chance d’exister face aux logiques de recentralisation et d’in­ternationalisation du pouvoir d’État et du capital, et de la financiarisation de l’économie ? Dans le cas des Gilets jaunes, la répression policière, le coût person­nel de l’engagement et le mépris médiatique rendent difficile, voire impossible, de mener tous les combats à la fois, et ces questions stratégiques deviennent cruciales.

    La seconde question s’énonce depuis les perspectives de plus long terme por­tées par les mouvements sociaux souhaitant réinvestir l’échelle municipale pour changer le monde : faut-il envisager un réformisme local ou une révolution com­munaliste ?

    #communalisme