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    Le capitalisme patriarcal
    Dans le Texte
    Silvia Federici
    Judith Bernard

    De Silvia Federici, j’ai lu il y a quelques années Caliban et la sorcière. Et j’en avais été éblouie et ravagée à la fois. L’immense féminicide perpétré aux XVIème et XVIIème siècles, cette « chasse aux sorcières » dont l’école nous parle si peu, prenait sens sous la plume de Federici comme un phénomène lié à la structuration capitaliste de nos sociétés. Au sortir du Moyen-Age, alors que s’élaborait l’assignation des femmes dans la sphère domestique et les tâches reproductives, désormais séparées du travail de la production, les femmes qui tentaient d’échapper à cette assignation, en cultivant leur autonomie culturelle et économique, firent l’objet d’une vaste criminalisation qui les vit souvent finir au bûcher. Cette thèse, paraît-il, est discutée par certains historiens ; elle n’en est pas moins saisissante tant elle permet de rendre intelligible un événement qui, sans cela, risque de rester pris dans les ténèbres de l’incompréhensible.

    Elle est d’autant plus convaincante, cette thèse, que Federici détecte dans l’histoire du XIXème siècle un phénomène analogue ; non pas une nouvelle « chasse aux sorcières », mais une nouvelle opération d’assignation des femmes à résidence, sous l’empire du capital. C’est dans sa dernière publication, Le capitalisme patriarcal, que la féministe marxiste propose une série d’articles examinant les relations structurelles entre capitalisme et patriarcat, et notamment l’invention, par les structures économico-politiques, de la « ménagère prolétaire », vers la moitié du XIXème : le capital passe alors de l’industrie légère (textile, où les femmes travaillaient aux côtés des hommes) à l’industrie lourde (métallurgie, travail de force dont les femmes seront évincées), il est las des contestations ouvrières que lui oppose la force de travail, il veut un ouvrier robuste, bien nourri, et pacifié... Alors il lui offre une esclave domestique (la fameuse ménagère) en interdisant aux femmes le travail à l’usine, et fait du travailleur masculin son meilleur allié en augmentant son salaire assez généreusement pour qu’il suffise à nourrir la famille ; et voici les femmes entièrement dépendantes des hommes pour leur survie économique, assujetties à leur époux et exclusivement vouées à reproduire la force de travail.

    Ce à quoi elles doivent désormais exclusivement se consacrer, c’est ce que les féministes appellent le travail de la reproduction : invisible, gratuit, nié, ce travail est le pilier du capitalisme, que Marx a pourtant complètement ignoré et occulté - peut-être fallait-il être une femme pour mesurer l’ampleur de ce travail, et percevoir que c’était bien un travail, contraint par les conditions matérielles d’existence, et non pas l’expression d’une « nature » obéissant à son seul « instinct ». Bien sûr les femmes ont multiplié les stratégies pour tenter de déjouer cette assignation : qu’elles cherchent leur autonomie économique dans la prostitution - et aussitôt le corps social venait jeter l’opprobre sur ces conduites dépravées qui les détournaient de leur vocation ménagère - ou qu’elles opposent à leur esclavage sexuel et domestique des indispositions chroniques (frigidité, hystérie, et toute cette psychopathologie du féminin dont le XIXème a le secret) et c’est la psychanalyse en plein essor qui venait au secours de l’ordre social, en tâchant de rendre les femmes à la jouissance (des hommes).

    On le voit, la puissance politique du féminisme marxiste, sa capacité à éclairer les rapports d’exploitation dans leur profondeur la plus intime, la plus « invisible », est considérable : Federici n’est pas pour rien une figure tutélaire incontournable du féminisme contemporain. Puissent ses travaux connaître la descendance qu’ils méritent, surtout en France où le féminisme marxiste a peu essaimé : en déplaçant ainsi le centre de gravité du marxisme, depuis le travail de la production qui obnubilait Marx, vers le travail de la reproduction qui le rend possible, elle joue Marx contre Marx, comme elle dit, et nous offre des outils politiques d’une exceptionnelle robustesse. En nous évitant de nous en remettre à un féminisme d’Etat très indifférent à la persistance de structures de discrimination et d’exploitation que seules mesurent celles qui sont le plus directement concernées, Federici maintient la lutte à son niveau d’exigence, que bien des femmes prétendument « émancipées » pourraient avoir perdu de vue. Certes, en Occident, on se prétend souvent « libérée », sans voir forcément qu’on ne s’est soulagée du travail reproductif qu’en déléguant ses tâches aux migrantes et à leurs héritières. En conjugant marxisme et féminisme, l’auteure du Capitalisme patriarcal propose une critique sociale beaucoup plus exhaustive, capable de rendre compte des formes les plus sourdes de l’aliénation, et, partant, de leur opposer une lutte aussi lucide que déterminée.