• Denis Colombi : en finir avec l’idée que les pauvres gèrent mal leur argent
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    (…) [Il y a] d’abord une relative méconnaissance de ce qu’est la pauvreté. Les pauvres, et les classes populaires en général, ont peu accès à la parole publique et donc peu l’occasion de défendre leur façon de consommer, leur utilisation de l’argent etc.
    Les travaux des sciences sociales là-dessus sont aussi mal connus et peu diffusés.
    Enfin si chacun imagine facilement ce qu’il ferait s’il était riche, il est très rare qu’on se demande comment on vivrait ou consommerait si on était pauvre. Et si jamais on se pose la question, on le fait avec une forme d’ethnocentrisme de classe.

    C’est-à-dire qu’on plaque nos points de vue et représentations ?

    Par exemple, on se dit “moi si j’étais pauvre, j’épargnerais”. On ne se rend pas compte qu’il existe déjà certaines formes d’épargne dans les classes populaires, même si elles ne prennent pas une forme monétaire. Par exemple, le stockage de nourriture. Les biens sont moins volatiles que l’argent sur un compte en banque car il suffit d’une facture imprévue, des agios ou autre, pour que l’argent fonde comme neige au soleil. Quand on est pauvre, laisser de l’argent sur son compte est plus dangereux que de le stocker, sous forme de nourriture par exemple. Or ce comportement, nécessaire dans cette situation, n’est pas valorisé, parce qu’il n’est pas considéré comme de l’épargne et est moins efficace puisqu’il ne produit pas d’intérêts.

    Ce sont ces stratégies qu’il faudrait davantage reconnaître ?

    Souvent, quand on aborde la question de la pauvreté, on donne l’impression qu’il faudrait que les pauvres adoptent le comportement qui leur permet de devenir vraiment riches. Par exemple, s’ils mettaient de de l’argent de côté, ils pourraient lancer une entreprise. Alors que le plus souvent, le premier problème des pauvres, c’est simplement de survivre. Car pour devenir riches ils devraient faire des efforts démesurés par rapport à ce qui est vraiment possible.

    Les travaux sociologiques montrent que ce qui explique la pauvreté, c’est d’abord la pauvreté. Cela peut sembler être une tautologie, mais en fait c’est la condition dans laquelle on est, en tant que pauvres, qui fait que l’on adopte certains comportements, lesquels s’imposent à nous, comme les solutions pour gérer cette situation.
    Pour mettre fin à cette situation il faut disposer d’assez de ressources pour ne plus être pauvres. Ce que disent de nombreux travaux, c’est que pour ne plus être pauvres, il faut donner de l’argent aux pauvres.

    Est-ce que la crise peut changer ce regard sur les pauvres ?

    Il est possible que l’augmentation du chômage et des difficultés économiques produisent une plus grande tolérance vis-à-vis des plus pauvres. On se sentirait plus proche d’eux. Mais ce n’est pas mécanique, et cela pourrait tout aussi bien s’accompagner d’une plus forte condamnation des pauvres et de la pauvreté. Ceux qui s’en sortiraient le mieux, pourraient avoir le sentiment d’être plus méritants que les autres, voire faire peser sur certains la responsabilité de la crise.
    En 2008, une façon de raconter la crise a été de dire que c’était la faute des “ménages subprime”, autrement dit des plus pauvres qui voulaient acheter des maisons sans en avoir les moyens. Et que c’est l’avidité des pauvres qui avait provoqué la crise !
    Notre regard dépendra en fait de la mobilisation des associations, et de la manière dont nos dirigeants poseront le problème comme étant, soit une question de responsabilité des pauvres, soit une question de responsabilité politique.