• « Voir comme on ne voit jamais » - dialogue entre Pierre Bourdieu et Toni Morrison (@vacarme, 1998)
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    Pierre Bourdieu : Ce qui m’impressionne, quand je regarde votre itinéraire, c’est que vous avez une attitude qu’on pourrait dire à la fois engagée et retenue. Autant que je sache, vous n’êtes jamais entrée dans les formes ouvertes d’engagement. On ne vous voit pas engagée fortement dans le mouvement féministe, bien que le mouvement féministe se réclame de vous ; on ne vous voit pas ostentatoirement engagée avec le mouvement noir, bien que ce mouvement vous réclame. En même temps, vous avez pour vous définir une formule assez belle, une sorte de formule génératrice de ce que vous êtes : vous dites que vous êtes « une femme écrivain africaine-américaine, dans un monde sexualisé et racialisé ». Manifestement, vous êtes très puissamment engagée dans votre œuvre ; et aussi dans vos actions : je pense à ce que vous avez fait récemment à propos de l’affaire de ce juge accusé de harassement. Vous êtes donc très engagée, mais d’une manière très spéciale, « engagée-dégagée ». J’aimerais bien que vous nous disiez la philosophie de cet engagement... qui me plaît beaucoup.

    Toni Morrison : C’est très vrai. J’ai un gros problème : comme vous l’avez rappelé, je vis dans un monde totalement racialisé et sexualisé, et je dois y faire ce pour quoi je me sens vraiment bonne. Or je ne me sens pas bien dans le milieu des organisations : je ne suis jamais là quand il faut, et je n’aime pas recevoir des ordres ; j’ai donc une marge de manœuvre très limitée dans certains milieux politiques. Mais je crois qu’écrire est l’acte politique par excellence. J’en veux pour preuve que la première mesure des gouvernements oppresseurs, c’est de censurer ou de détruire les livres, ou encore de bâillonner les gens. Et ils font cela justement parce qu’ils ne sont pas stupides, parce qu’ils savent très bien que l’acte même d’écrire est séditieux, potentiellement séditieux en tout cas, et toujours porteur d’interrogations. Mes livres ne répondent pas uniquement à des préoccupations esthétiques, pas plus qu’ils ne ré-pondent exclusivement à des préoccupations politiques. Je pense que, pour pouvoir être pris au sérieux, l’art doit faire les deux à la fois. Il n’y a au-cune raison pour qu’une œuvre d’art ne prenne pas son propre monde au sérieux, aucune excuse pour ne pas faire la meilleure œuvre possible. Mais, d’un autre côté, je pense que les écrivains se doivent aussi de s’engager dans un certain type d’action collective. Comme vous le savez, nous n’avons pas aux États-Unis cette longue tradition d’« intellectuels » politiquement actifs ; elle a existé par moments, puis a disparu, et je crois que nous traversons en ce moment une de ces périodes où cette tradition est plus enterrée que vivante, au contraire de la France. C’est pourquoi ce qui s’est passé il y a deux ans aux États-Unis, lors de la nomination d’un certain juge, a créé une situation politique exceptionnelle. Le problème était de trouver quelqu’un qui fût capable de succéder au juge Marshall, ce juge afro-américain absolument extraordinaire qui, durant cinquante ou soixante ans, s’était battu sans relâche et avait remporté de nombreuses victoires au service de deux causes : celle des droits de l’homme, et celle des droits civiques des Noirs. Or le président Bush a choisi un homme noir plus jeune, parce que c’était un Noir de droite et malléable. Pour commenter cette nomination, Bush a déclaré : « Je veux que vous compreniez qu’il n’est pas question de race dans cette affaire, cette nomination a été décidée en dehors de tout critère racial. » C’est alors que sont arrivées les accusations de harcèlement sexuel ; ce fut un véritable fiasco, et tout le monde a été absolument fasciné par cette histoire. Je ne sais pas ce que vous avez pu en percevoir en Europe, mais tout cela était presque paralysant ; ils ne suffisait pas d’appeler les sénateurs par téléphone, parce qu’aussitôt ils vous demandaient : « Pour qui votez-vous ? Qu’est-ce que vous voulez ? » Quoi qu’il en soit — me voilà en colère à nouveau, ce n’était pas prévu ! —, j’ai fait appel à tout un groupe d’écrivains, à des gens de diverses disciplines universitaires : histoire, anglais, droit, droit critique, anthropologie, religion, éthique, philosophie, etc. Nous étions dix-huit ; il y avait des Blancs et des Noirs, des hommes et des femmes. En très peu de temps, parce qu’il y avait urgence, nous avons écrit une anthologie dans laquelle chacun d’entre nous utilisait le point de vue de sa discipline pour déconstruire, analyser et clarifier la situation politique qui nous avait amenés jusque-là. Nous avons intitulé ce livre Race in Justice Engendering Power, jeu de mots un peu compliqué...