• Entretien avec Nicolas Vieillescazes, des éditions Amsterdam - Le vent se lève (il est plutôt frais)
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    LVSL : Pensez-vous, aujourd’hui, qu’une jonction entre marxisme intellectuel et politique puisse se reconstruire ?

    N.V. – Eh bien, malheureusement, je ne vois pas trop où est le marxisme politique aujourd’hui, sinon dans de petites organisations en déclin. Quant au marxisme intellectuel, on est une poignée à se revendiquer du mot « marxisme », donc je ne dirais pas qu’il est florissant non plus ! Cela dit, une chose est certaine : il est difficile de faire pire que les décennies précédentes. Je constate qu’en France, le marxisme réémerge timidement, ici ou là, souvent à la faveur d’un intérêt pour le féminisme, l’antiracisme ou l’écologie, dans le milieu universitaire mais aussi dans le milieu militant, et souvent à l’initiative de personnes très jeunes, par définition délestées du lourd bagage de querelles parfois byzantines des générations antérieures, mais aussi des préjugés négatifs à l’endroit du marxisme ou des sottises sur le totalitarisme. Il n’y a pas si longtemps, si vous vous disiez marxiste ou si vous parliez du marxisme dans des termes autres qu’infamants, on vous riait au nez, y compris ou surtout à gauche (car la droite continue de – feindre de – croire que la France est un pays marxiste). Vous passiez pour une espèce de relique honteuse d’un dogmatisme heureusement dépassé. Mais je crois que la crise de 2008 a changé les choses : on s’est alors remis à parler du capitalisme, mot qui avait été exclu de l’espace public dans les décennies précédentes, et l’on a vu réapparaître, sinon un marxisme franc, qui reste marginal, en tout cas un anti-antimarxisme, ce qui représente déjà un pas considérable.

    Pour cette raison, le travail de Frédéric Lordon me semble particulièrement utile : il ne donne pas une feuille de route, mais tente d’identifier des points aveugles, des points sur lesquels nous butons collectivement. Il nous aide à réinventer la roue, car, après la longue période de destruction des langages et institutions de gauche dont nous sommes en train de sortir, c’est là que nous en sommes. Il y a des lieux d’élaboration de stratégies politiques, comme il y a des lieux de réflexion et d’élaboration des savoirs. Même s’il existe entre eux bien des points de contact, il me paraît important de maintenir cette distinction fonctionnelle a priori.

    Il me semble que, majoritairement, on se politise aujourd’hui à gauche via le féminisme et les luttes LGBTQI, l’écologie et l’antiracisme : il ne s’agit pas du tout de luttes sectorielles distinctes de la fameuse « question sociale », de luttes secondaires, comme on disait jadis, mais de luttes structurelles qui sont autant de fenêtres pour saisir les oppressions dans leur totalité et posent nécessairement les problèmes de la production, de la reproduction sociale, de l’exploitation. Bien que toutes ces luttes ne se revendiquent pas du marxisme, au contraire, et qu’elles réduisent parfois le marxisme à la production capitaliste, à l’exploitation sur le lieu de travail ou à la centralité ouvrière, elles sont, par le geste de totalisation qu’elles effectuent, dans l’esprit de Marx. Comme Fredric Jameson, je pense que le marxisme n’est pas une doctrine ou un système donné dans un corpus fixe de textes canoniques, mais avant tout une « problématique » qui permet d’articuler, en situation, une multiplicité de formes et d’échelles d’oppression et d’exploitation pour mener une lutte simultanée sur de multiples fronts. Il est donc inutile et stérile de vouloir hiérarchiser les luttes, mais tout aussi vain de chercher à les unifier a priori au nom de je ne sais quel système du monde.

    Pour élargir votre question, il faut à mon avis distinguer deux choses : l’urgence qu’il y a à agir dans le sens d’une transformation sociale et politique profonde, d’une part, et, d’autre part, la nécessité pour une vie intellectuelle de prospérer en dehors d’un rapport instrumental. Le rapport à la pensée des gens qui font de la politique est toujours brutalement instrumental, subordonné à la finalité d’une victoire – qui, posée dans ces termes, ne vient jamais. La première chose qu’on dit à un intellectuel, c’est : « D’accord, mais concrètement, on fait quoi ? » Ce genre de demande disqualifie la réflexion et la paralyse… En réalité, comprendre comment le monde social fonctionne, développer un rapport au réel qui ne soit pas complètement illusoire, ce n’est déjà pas si évident, et, à gauche, nous avons beaucoup à faire dans ce sens.

    Ce qu’il faut persévérer à créer, c’est un environnement propice à l’imagination et à la réalisation d’alternatives : et c’est ce qui se passe aujourd’hui. On entend souvent dire qu’il y a trop de médias alternatifs, trop de publications, trop de petits éditeurs, trop de structures associatives, trop de collectifs… Au contraire, il n’y en a pas encore assez et, dans ce cadre foutraque et bordélique, toute une culture politique est en train de se réinventer. Notre travail d’intellectuelles et intellectuels, ce serait ainsi de participer à la récréation de quelque chose comme une « culture de gauche » et – je le dis sans pessimisme – cela prendra des années, voire des décennies. Je trouve par exemple que, collectivement, on devrait davantage se soucier de nous-mêmes, c’est-à-dire passer beaucoup plus de temps à discuter entre camarades (c’est-à-dire aussi en tant que camarades) qu’à dénoncer ou critiquer, amoureusement parfois, les idées ou propos réactionnaires, qui ne devraient nous intéresser qu’à titre de connaissance de l’adversaire : cela ne fait pas progresser nos idées mais contribue à nous enfermer plus encore dans son langage et son monde. Ensuite, cette reconstruction passe par la transmission et la redécouverte de l’histoire des luttes pour l’égalité (ce que font admirablement les féministes), mais débarrassée d’une rhétorique devenue complètement artificielle et qui n’a plus de sens dans les luttes du présent : personnellement, l’opposition entre réforme et révolution, les vieilles haines rances entre communistes et libertaires, etc., tout ça me sort par les yeux. Je veux dire : expliquer comment et pourquoi, dans des situations précises, ces oppositions ont existé et ont été effectives, rien de plus légitime car cela relève du travail de transmission et de connaissance de nos luttes ; s’en revendiquer abstraitement et à tout bout de champ apporte peut-être une satisfaction narcissique, mais ça relève du folklore. Si nous devons tenir bon sur nos principes, il nous faut aussi éviter le double écueil de l’amnésie et du dogmatisme nostalgique.