• Que vaut l’étude de Toubiana et Mucchielli sur la « très faible » surmortalité due au Covid ?
    https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2021/04/01/que-vaut-l-etude-de-toubiana-et-mucchielli-sur-la-tres-faible-surmortalite-d

    L’épidémiologiste Laurent Toubiana, proche des « rassuristes », affirme que la surmortalité en 2020 a été nulle pour les moins de 65 ans et de 4 % pour les plus de 65 ans. Mais son analyse comporte des biais sur le fond et la forme.

    C’est « une étude édifiante », affirme Sud Radio, qui aime donner la parole aux antirestrictions et l’a publiée en avant-première. Vendredi 26 mars, l’épidémiologiste Laurent Toubiana a cosigné, avec trois autres auteurs, une analyse affirmant que « le Covid-19 a eu un impact relativement faible sur la mortalité en France ». On y lit que l’épidémie due au SARS-CoV-2 :
    • n’a pas eu d’incidence sur la mortalité des moins de 65 ans ;
    • a entraîné une surmortalité de seulement 3,66 % chez les plus de 65 ans (depuis rectifiée à 4,1 %) ;
    • est loin des prédictions « catastrophiques » (500 000 morts) annoncées ;
    • a été gérée avec des mesures sanitaires « disproportionnées ».

    Que peut-on dire de la fiabilité de cette étude ? Eléments de réponse.

    Une étude qui pose question sur la forme
    Avant même d’aborder le contenu, signalons que le texte sur lequel s’appuie Sud Radio ne répond pas aux normes habituelles d’une publication scientifique reconnue.
    • Un « preprint » à l’autorité scientifique limitée
    Premier élément à rappeler : le texte publié est un « preprint » (ou prépublication), c’est-à-dire un article qui n’a pas été évalué par ses pairs, étape indispensable pour pouvoir parler de « publication scientifique ».

    L’étude porte sur des questions de démographie, mais seul Laurent Toubiana, épidémiologiste de métier, a une formation en démographie. Ses coauteurs, Laurent Mucchieli et Jacques Bouaud, sont respectivement sociologue de la criminalité et expert en systèmes informatiques d’aide à la décision médicale.

    Plus troublant, le quatrième signataire, Pierre Chaillot, attaché statisticien, est présenté comme chercheur à l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee). Or, l’institut assure au Monde n’être « associé en aucune façon à cette étude » et affirme que « la mention de l’affiliation de son auteur à l’Insee est à la fois erronée et trompeuse ». M. Chaillot précise qu’il appartient au corps de l’Insee mais est en détachement dans une collectivité territoriale depuis 2019. L’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), institut d’appartenance de Laurent Toubiana, s’est également désolidarisé de l’article.

    Des concepts démographiques confondus
    Ce manque d’expertise des auteurs conduit à un manque de rigueur dans les termes et méthodes employés, estime France Meslé, directrice de recherche à l’Institut national d’études démographiques (INED) et membre de l’unité de recherche mortalité, santé, épidémiologie :
    « Il y a une confusion permanente entre mortalité [le rapport entre le nombre annuel de décès et la population totale] et nombre de décès ; le calcul de la différence entre décès attendus et décès observés n’est pas clair ; la méthodologie est très peu expliquée. »

    Des biais dans l’approche
    • L’impossible comparaison avec le scénario du pire
    Cette étude entend démontrer que les mesures de restrictions sanitaires étaient disproportionnées et que le risque lié à la pandémie était surévalué. Pour cela, elle cite la prévision de « 500 000 morts » (en réalité, entre 400 et 500 000) avancée mi-mars 2020 par l’épidémiologiste Neil Ferguson, de l’Imperial College à Londres. « Ils sont où aujourd’hui, ces morts ? », s’interroge M. Toubiana.
    Il ne précise pas que cette estimation était un scénario du pire, qui se fondait sur les hypothèses de mortalité les plus élevées qui auraient pu être observées en l’absence de mesures radicales de prévention. Or, ce scénario ne s’est pas produit, puisque, justement, deux confinements ont été mis en place (au printemps puis à l’automne 2020), empêchant de mesurer la précision de ces prédictions. Une incohérence qui n’en est pas une, estime l’épidémiologiste, qui nie farouchement l’efficacité, pourtant documentée, du confinement.

    • Un calcul sur l’année qui lisse les deux pics épidémiques
    L’objet de cette étude est d’analyser la mortalité sur l’ensemble de l’année 2020. Or, cette analyse sur un an tend à lisser le nombre de décès. « En 2019, la mortalité était inférieure à la moyenne des dernières années en raison de l’absence d’épidémie de grippe. C’est aussi vrai pour janvier-février 2020 », rappelle France Meslé, de l’INED. Or, c’est au printemps et dans une moindre mesure en novembre 2020 que la surmortalité liée au Covid-19 a été la plus forte. Le pays a dépassé les 2 000 morts presque tous les jours entre le 16 mars et le 19 avril, et très fréquemment du 21 octobre au 16 décembre 2020, et a même connu 2 800 décès par jour, quand la moyenne en temps normal tourne entre 1 400 et 1 900.

    « Bien entendu, c’est ce qu’on appelle le théorème de Shannon », convient Laurent Taubiana :
    « Si on veut voir un phénomène court, on choisit un échantillonnage court. Là, on a choisi non pas l’élément fugace, mais sur une année entière. Cette année-là, il y a eu deux épidémies, c’est exceptionnel, et j’essaie de voir au total ce qu’elles ont produit comme morts, sur l’année. »
    A ses yeux, le Covid est « un virus pas très méchant, qui n’a touché que les personnes sensibles ».

    Quelques conclusions qui font l’unanimité…
    Certaines des conclusions de l’étude corroborent celles des chercheurs spécialisés sur la question.
    • Pas de surmortalité pour les moins de 65 ans
    L’étude de M. Toubiana affirme que l’épidémie n’a pas eu d’effet sur le nombre de décès chez les moins de 65 ans. C’est vrai. L’Insee en faisait déjà part à la mi-janvier 2021 ; la surmortalité est de + 2 % pour les 50-64 ans, mais de – 1 % pour les 25-49 ans et même de – 6 % pour les moins de 25 ans. Un phénomène qui s’explique à la fois par la faible létalité du Covid-19 chez les populations jeunes, mais aussi par la chute des autres causes de décès comme les morts sur la route, en baisse de 21,4 % par rapport à 2019, selon les chiffres du ministère de l’intérieur.

    • Une partie des décès s’explique par le vieillissement de la population
    L’étude évoque « l’évolution de la structure de la population française marquée par un vieillissement et donc une augmentation tendancielle de la mortalité ». Là aussi, c’est vrai : la tendance en France est structurellement à la hausse depuis plusieurs années. Comme l’expliquait au Monde Sylvie Le Minez, chef du département des études démographiques et sociales à l’Insee, ce phénomène s’explique par « l’arrivée des générations du baby-boom, beaucoup plus nombreuses que les autres, dans des âges où l’on meurt plus souvent ». L’année 2019 détenait déjà le record de l’année la plus meurtrière de l’après-guerre. « C’est un effet important, qui a été minimisé par le démographe Gilles Pison. Il l’estime à 13 000, moi à 17 000 », précise au Monde Laurent Toubiana.

    … mais une interprétation générale qui fait débat
    • Plusieurs chiffres concurrents pour la surmortalité
    L’étude portée par M. Toubiana compare la mortalité de 2020 à celle qui aurait dû être la mortalité en 2020 sans Covid-19. « Ma référence pour ce calcul, c’est ce que j’ai pu lire ou faire à l’époque de la canicule, et notamment les travaux de Denis Hémon et Eric Jougla sur la surmortalité liée à la canicule en 2003 », précise M. Toubiana, qui juge les autres méthodes « peu classiques ».

    En démographie, la surmortalité s’obtient en comparant deux séries entre elles (par classe d’âge, par sexe, par année, etc.), mais il existe plusieurs manières de calculer celle-ci. « On peut discuter à l’infini là-dessus. Que prend-on comme niveau de mortalité normal ? La moyenne de ces dernières années ? 2019 ? Avec ou sans la grippe, qui est un accident épidémique ? », interroge France Meslé.

    Le mode de calcul retenu par cette étude minimise l’impact de l’épidémie. Selon l’Insee, qui prend un autre point de comparaison (en l’occurrence, l’année 2019), la surmortalité globale en 2020 a été de 9 %. « L’année 2019 n’avait pas été une année à forte mortalité. Pour éviter ce biais, j’ai fait une intégration sur trois ans », se justifie Laurent Toubiana. Après avoir réajusté un calcul, il a néanmoins relevé le taux de surmortalité de quelques dixièmes de points, à 4,1 %.

    • Des experts divisés sur la gravité de l’épidémie
    D’une manière générale, les conclusions de Laurent Toubiana et de ses collègues ne font pas l’unanimité. Leur ligne consistant à minimiser la gravité de l’épidémie n’est pourtant pas isolée. Dans une tribune au Monde, l’historien et démographe Hervé Le Bras, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) invitait lui aussi à « nuancer la gravité de l’épidémie », estimant que « la crainte engendrée par le virus semble en relation inverse de sa létalité ».

    Mais d’autres experts ont de la situation une lecture plus noire. L’Insee, qui a publié le 29 janvier un bilan consolidé de son analyse de l’année 2020, évoque au contraire « une hausse des décès inédite depuis soixante-dix ans », une mortalité « exceptionnelle », dont l’augmentation est « notamment très supérieure à celle observée lors des épisodes grippaux et caniculaires sévères des années précédentes » Dans une étude de mars 2021, l’INED évoque elle aussi une augmentation nette du nombre de décès, et un bilan « accablant » de 68 000 décès liés au Covid-19 en 2020, « en dépit des mesures prises pour freiner la propagation du virus. » Au 31 mars 2021, le Covid-19 a été associé à 95 000 morts en France.

    • On m’a cité le cas d’une personne qui a contracté le Covid durant son hospitalisation pour alors qu’il était déjà en train d’y finir ses jours pour un cancer. Il a été déclaré mort du Covid. Je ne pense pas que ce soit un cas isolé. Je pense que, ne serait-ce que 1 à 5% de déclarations de décès de ce genre suffit à rendre les statistiques (officielles ou non) complètement hors sol.

    • On peut bien mesurer l’effet positif :
      https://seenthis.net/messages/909432

      Ça ne dit pas qu’on ne peut pas mesurer le non effet, ça dit qu’il ne faut pas comparer les chiffres prévus (beaucoup plus de morts) avec les morts qu’il y a réellement eu. En revanche on peut estimer (mais ça reste alors une hypothèse) de manière plus précise encore qu’avant, les morts qu’il y aurait eu si on n’avait pas confiné : puisqu’on a désormais pas mal beaucoup de données de comparaison entre les pays et régions qui ont eu des politiques de santé différentes. Et quand il n’y a pas eu confinement (et/ou pas masque obligatoire, etc) : il y a clairement eu beaucoup de morts en plus.

    • C’est un peu rapide de dire que c’est du pipeau, là aussi sans aucune source, alors que justement des chercheureuses s’évertuent depuis des mois à mettre en place des méthodologies permettant justement de comparer. Cf l’article lié précédemment, qui est un exemple parmi d’autres à Oxford.

      mais aussi nous assurer qu’elles soient comparables entre elles.

      Quelques semaines plus tard, nous avons lancé le Oxford Covid-19 Government Response Tracker, dans cette optique. Il constitue désormais la plus grande base de données mondiale relative aux politiques en matière de pandémie.

      À ce jour, nous avons pu cataloguer 20 types de réponses différentes à l’épidémie, et en suivre l’évolution grâce à l’aide de plus de 600 personnes collectant des données tout autour du monde : les informations recueillies proviennent de 186 pays, et concernent notamment les politiques relatives au confinement, à la santé, à l’économie, et maintenant à la vaccination.

      Comme si des milliers de données sur 186 pays pendant 1 an, ne permettaient pas aussi de prendre en compte les différences socio-économiques (comment est le système scolaire, le système de santé, économie majoritairement capitaliste ou vivrière, etc), pour pondérer les différences de résultats. Ça ne parait pas totalement insurmontable de pouvoir faire ces distinctions et d’en déduire des grandes lignes de choses qui fonctionnent mieux que d’autres.

    • @rastapopoulos Ok, allons-y pour les "grandes lignes"

      Quel est le reproche fait ? Le voici : "Il ne précise pas que cette estimation [500.000 décès] était un scénario du pire, qui se fondait sur les hypothèses de mortalité les plus élevées qui auraient pu être observées en l’absence de mesures radicales de prévention. Or, ce scénario ne s’est pas produit, puisque, justement, deux confinements ont été mis en place (au printemps puis à l’automne 2020), empêchant de mesurer la précision de ces prédictions."

      Il est bien dit que le pire ne s’est pas produit car les confinements empêchent de mesurer la précision des prédictions. Mais paradoxalement, les confinements n’empêchent pas d’en calculer l’impact. Ça c’est de la pure mauvaise foi ou bien de la bêtise, voire les deux à la fois.

      D’ailleurs plus loin on lit "Le mode de calcul retenu par cette étude minimise l’impact de l’épidémie. "

      Alors, d’un coté on lui reproche d’avoir pris les hypothèses maximales, de l’autre on lui reproche de minimiser le résultat. Et parce que sa méthode et son calcul sont valides scientifiquement, on dénigre une deuxième fois en lui reprochant l’inverse de ce qu’on lui reprochait au départ.

      Et je voudrais bien savoir en quoi dénigrer une information tout en disant que ses résultats sont justes c’est du journalisme ? Parce que je rappelle qu’on nous dit ça (extrait ci-dessous) en début d’article et qu’on conclue que c’est vrai à la fin de l’article. Sauf pour le 4ème point ou tout le monde n’est pas unanime. Et ou eux préfèrent les "autres experts [qui] ont de la situation une lecture plus noire" Sachant que ceux qui avaient fait l’hypothèse de 500.000 morts (les mêmes ?) pourtant, ils ne les aiment pas non plus.

      "On y lit que l’épidémie due au SARS-CoV-2 :
      • n’a pas eu d’incidence sur la mortalité des moins de 65 ans ;
      • a entraîné une surmortalité de seulement 3,66 % chez les plus de 65 ans (depuis rectifiée à 4,1 %) ;
      • est loin des prédictions « catastrophiques » (500 000 morts) annoncées ;
      • a été gérée avec des mesures sanitaires « disproportionnées »."

    • hier j’ai regardé le documentaire d’Arte "La fabrique de l’ignorance", ça parle de comment les lobbies manipulent l’opinion avec la recherche scientifique. C’est 1 heure et demie d’historique depuis les premiers pas du lobby du tabac. ça vaut le coup d’être vu. Puis de réfléchir à d’où proviennent nos informations et dans quel état d’esprit on les lit. On papote ici autour d’un article du Monde et en 2021 il est devenu possible dans un chapeau du Monde de dénigrer quelqu’un avec un qualificatif comme « rassuriste » sans que ça ne choque le lectorat. Si je ne suis pas « rassuriste » alors je suis quoi ? "Lecture noiriste " comme on me le propose vaguement en fin d’article ? Mais qui veut que j’ai peur d’être rassuré ? Qui est ce fou qui veut que j’aie peur de vivre ? A qui appartient cette science qui me dit sans cesse "craint la mort !" ? Hier c’était la religion qui me disait cela "aies peur de Dieu", puis ce fut l’Etat ; "aies peur de l’étranger", c’est désormais la science "aies peur de la mort" ...
      Ou bien est-ce plus simplement Louis Dreyfus qui me permet de lire ce discours et de m’en convaincre ?

    • pour info, je découvre ça ce matin dans les références d’un article (https://interestingengineering.com/sunlight-neutralizes-sars-cov-2-8-times-faster-than-assumed) :

      However, the freely available epidemiological data (as of May 29, 2020 (54)) demonstrates that lock‐down measures preventing healthy individuals from remaining outdoors have not resulted in an obvious and statistically significant difference on infections per million inhabitants when compared to countries where healthy individuals were free to stay outdoors, with potential exposure to sunlight radiation.

      https://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/php.13293

    • la note de bas de page numéro 1 dit :

      l’Insee n’a pas encore publié les chiffres pour 2019, que les auteurs ont manifestement calculé à partir des fichiers des décès individuels. Cela dit, aucune chance que les taux de mortalité par âge aient brutalement évolué en 2019, au point de faire varier la moyenne.

      On dispose tout de même du bilan démographique de 2019 sur le site de l’INSEE (https://www.insee.fr/fr/statistiques/4281618?sommaire=1912926)

      Et on peut y lire ceci :

      En 2019, le solde naturel, différence entre les nombres de naissances et de décès, s’établit à + 141 000. En 2016, le solde naturel avait atteint son niveau le plus bas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale (figure 2), il n’a cessé de baisser depuis lors et atteint un nouveau point bas en 2019. Cette baisse est due à la fois au plus grand nombre de décès et au recul des naissances.

      il y a un tableau et un graphique qui illustrent ce propos. en 2019 il y a eu 611000 décès et non pas 599 408 comme le dit cet billet de blog.
      A partir de là, comment faire confiance à un débunkeur qui utilise une donnée sortie de son cul ?