• Rapport de la commission Sauvé : « L’Eglise est un observatoire privilégié de la domination masculine », Nathalie Bajos

    L’enquête inédite menée par la sociologue Nathalie Bajos estime à 216 000 le nombre de victimes de violences sexuelles de la part d’un membre du clergé alors qu’elles étaient mineures. Loin de l’idée de « brebis galeuses », le phénomène est systémique.

    Membre de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Eglise (Ciase) et directrice de recherche à l’Inserm et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), la sociologue Nathalie Bajos a conduit pendant deux ans une étude sur les victimes de violences sexuelles par un prêtre ou un religieux. Avec une équipe composée des sociologues Julie Ancian et Josselin Tricou ainsi que de la démographe Axelle Valendru, elle a travaillé à partir d’une enquête en population générale auprès de 28 000 personnes, d’entretiens semi-directifs auprès de 45 personnes agressées pendant leur minorité et 24 personnes « majeures vulnérables », et de plus de 1 600 questionnaires remplis par des répondants à l’appel à témoignages lancé par la Ciase. Mme Bajos explique pourquoi, avec une estimation de 216 000 victimes, l’institution catholique est un terrain plus propice que d’autres aux violences sexuelles.

    Quelle est l’ampleur du phénomène des violences sexuelles sur mineurs dans l’Eglise catholique ?

    Notre enquête en population générale, réalisée auprès d’un échantillon de 28 000 personnes, donne une estimation de 216 000 personnes de plus de 18 ans aujourd’hui qui auraient subi une violence sexuelle de la part d’un membre du clergé (prêtre, diacre, religieux) alors qu’elles étaient mineures. Ce sont à 78 % des hommes et à 22 % des femmes. Ce chiffre est largement supérieur à celui que l’on peut établir à partir de l’analyse des archives de l’Eglise catholique. Si l’on ajoute celles qui ont été agressées par une personne ni prêtre ou diacre, ni religieux, mais en lien avec l’Eglise catholique (cadres de mouvements de jeunesse, d’école, catéchistes…), on arrive à 330 000 personnes.

    Comment ces agressions se répartissent-elles dans le temps ?

    Pour l’analyse, nous avons distingué trois phases entre 1950 et aujourd’hui : de 1950 à 1970, avec pour cadre une France encore largement rurale et un maillage catholique serré ; de 1970 à 1990, phase de crise sacerdotale et d’effondrement du recrutement des prêtres ; et de 1990 à aujourd’hui. Nous constatons que le taux de violences baisse de manière significative entre la première et la seconde période. Cette baisse est à mettre en perspective avec la crise sacerdotale, la diminution du nombre d’enfants qui ont participé à des activités en lien avec l’Eglise catholique (catéchisme, scoutisme, etc.), mais aussi avec la disparition des petits séminaires et la réduction drastique du nombre d’internats. A partir des années 1990, le taux ne baisse plus de manière significative. L’enjeu est certes numériquement moins important qu’il ne l’était dans les années 1960, mais les violences sexuelles au sein de l’Eglise catholique restent d’actualité.

    Comparées à d’autres institutions, les violences sexuelles sur mineurs sont-elles plus ou moins fréquentes dans l’Eglise catholique ?

    Notre enquête est la première qui permet de répondre à cette question. Nous avons demandé aux personnes interrogées si elles avaient subi des violences et qui étaient le ou les auteurs, mais aussi quelles sphères de socialisation (catéchisme, scouts, colonies de vacances, école publique, cours de musique…) elles avaient fréquentées dans leur enfance. On peut ainsi comparer la prévalence de ces violences sexuelles entre les différentes sphères de socialisation.

    La famille est de loin le premier cadre dans lequel surviennent les violences sexuelles contre personnes mineures (5,8 % des filles et 1,5 % des garçons). Mais, en dehors de la famille, l’Eglise catholique est la première institution pour la fréquence des violences sexuelles. Et cela de manière significativement plus élevée pour les garçons que ce que l’on observe dans l’école publique, les clubs de sport ou les colonies de vacances. Au total, la prévalence des violences y est de 0,82 % si l’on ne compte que les agressions commises par des clercs ou des religieux, et de 1,16 % si l’on inclut les personnes en lien avec l’Eglise catholique, alors qu’elle est de 0,36 % dans les colonies de vacances, de 0,34 % dans l’école publique hors internats, de 0,28 % dans les clubs sportifs et de 0,17 % pour les activités culturelles et artistiques.

    Les violences sexuelles qui y sont commises ont-elles les mêmes caractéristiques ?

    Nous avons essayé de voir quelles étaient les caractéristiques communes avec les violences commises ailleurs et quels étaient les traits spécifiques à l’Eglise. Ce qui est commun, c’est que, quelle que soit la sphère de socialisation, ce sont des hommes qui les commettent, à plus de 95 %. Sociologiquement, cette violence exercée par des hommes sur des femmes et des enfants, c’est la manifestation extrême de la domination masculine. Une deuxième caractéristique que l’on retrouve ailleurs, c’est que ces agressions touchent tous les milieux sociaux, comme les violences contre les femmes.

    L’enquête montre aussi que les ravages que provoquent ces violences dans la vie affective, sexuelle, familiale et professionnelle sont le plus souvent très importants. Un autre point commun, c’est que les personnes victimes de ces violences sexuelles en ont finalement souvent parlé, à plus de 40 %. Là encore, dans la même proportion qu’ailleurs. La question n’est donc pas seulement « pourquoi on n’a pas parlé ? », mais « pourquoi on n’a pas écouté ces personnes ? »

    Quelles sont les spécificités ?

    La durée des abus, d’abord. Ils s’étalent davantage dans le temps que dans les autres sphères de socialisation. En second lieu, les personnes abusées dans l’Eglise déclarent plus souvent avoir subi d’autres agressions, et elles disent plus souvent que les autres qu’elles connaissaient d’autres personnes abusées par le même agresseur (45 %).

    Les femmes sont très majoritaires parmi les personnes victimes de violences sexuelles dans l’enfance dans les familles. A l’opposé, elles sont très minoritaires parmi les victimes de clercs ou de religieux.

    Comment l’interprétez-vous ?

    C’est effectivement une spécificité des agressions dans l’Eglise. Le sex-ratio est inversé par rapport aux autres sphères sociales. Dans les familles, les personnes abusées sont très majoritairement des filles, alors qu’elles le sont autant que les garçons dans les autres sphères de socialisation (colonies de vacances, clubs de sport, activités culturelles et artistiques).

    Il faut mettre cette spécificité en perspective avec le fait que le terme de « violences sexuelles » recouvre différentes situations liées à l’époque, au lieu, au rapport que la personne abusée entretenait avec l’agresseur, etc. La typologie des situations d’abus a évolué au fil du temps. Certaines ont quasiment disparu, d’autres perdurent, d’autres encore sont apparues plus récemment. Par exemple, les agressions qui survenaient dans les petits séminaires ou les internats, qui concernaient essentiellement des garçons, ont fortement baissé pour des raisons structurelles – elles ont quasiment disparu. Quant aux violences commises au domicile familial par un prêtre qui est invité dans la famille, qui en est parfois un quasi-membre, plus qu’un ami de la famille, elles restent toujours présentes et concernent autant les filles que les garçons. Globalement, sur l’ensemble de la période considérée, les garçons ont été plus nombreux à être en contact avec les prêtres, et surtout dans des lieux de vie non mixtes comme les internats. Cette surreprésentation des garçons renvoie donc avant tout à ce que nous avons appelé un « effet d’opportunité ». Et cela évolue au fil du temps. La part des jeunes filles parmi les personnes agressées a d’ailleurs tendance à augmenter.

    Comment expliquer que le taux de prévalence soit plus élevé dans l’Eglise que dans d’autres institutions ?

    Dans toute agression sexuelle sur personne mineure, il y a une relation par définition asymétrique entre l’enfant et l’adulte, il y a toujours une relation d’autorité, que ce soit un père, un beau-père, un prêtre ou un oncle, un professeur, un entraîneur… L’autorité du prêtre, elle, est redoublée par son caractère sacral mais aussi symbolique (« mon père »). Elle s’exerce à l’abri de contre-pouvoirs, notamment par le dispositif de la confession, qui est du domaine du secret (le prêtre sait tout, doit tout savoir de l’enfant, et peut imposer à l’enfant de ne pas parler des actes interdits).

    Le fonctionnement hiérarchique et patriarcal de l’Eglise, avec l’éviction des femmes des zones de pouvoir, est aussi un élément important à prendre en considération pour comprendre la plus grande fréquence des violences sexuelles au sein de l’Eglise par rapport aux autres sphères de socialisation. Par exemple, l’ordination, réservée aux hommes, inscrit dans la structure même de l’institution une inégalité fondamentale entre les femmes et les hommes. Tout ce qui contribue à légitimer ou à renforcer la domination masculine ne peut que favoriser la survenue de violences sexuelles.

    Et il est important de souligner que ces logiques sociales qui favorisent la survenue des violences contre les personnes mineures rendent également compte des violences sexuelles contre les religieuses. L’Eglise est véritablement un observatoire privilégié de la domination masculine.

    Vous dites que 40 % des victimes ont parlé de leur agression. Pourquoi 60 % n’ont-elles pas parlé ?

    Celles qui n’ont pas parlé se sont tues par « honte » (54 %), parce qu’elles ne trouvaient pas les mots pour le dire (33 %), parce qu’elles avaient peur de ne pas être crues (33 %). La plupart ont eu conscience que ce qui s’était produit n’était pas « normal ». Mais arriver à le formaliser, à en parler, à remettre en cause l’autorité du prêtre, apparaît très difficile. D’autant que, souvent, les enfants abusés étaient d’une certaine façon « élus » par leur agresseur. Ils avaient un traitement distinctif par rapport aux autres.

    Que s’est-il passé après pour les 40 % qui ont parlé ?

    Leur parole n’est parvenue que rarement jusqu’à un représentant de l’Eglise – prêtre, évêque, religieux : c’est le cas de seulement 10 % de ceux qui ont parlé de leur agression, soit 4 % de l’ensemble des personnes agressées.

    Le premier blocage, pour que de tels propos parviennent à l’Eglise, c’est la famille. Globalement, il y a peu de parents soutenants, c’est-à-dire qui agissent après la révélation par leur enfant d’une agression. Parmi ceux qui sont informés, un cinquième (21 % des mères et 24 % des pères) entreprennent une démarche (en parler à l’Eglise, aller voir un professionnel de santé…). Ces réactions sont fortement genrées. Aussi bien les filles que les garçons qui en parlent rapidement après l’agression s’adressent à leur mère, beaucoup plus souvent qu’à leur père. Les mères réagissent de manière différenciée : elles soutiennent davantage leurs fils que leurs filles. Comme si elles avaient intériorisé que les violences sexuelles font partie du trajet de vie d’une femme.

    Il y a un second barrage au niveau des membres de l’Eglise catholique. L’institution ne pouvait être au courant des situations des 220 000 personnes agressées, car très peu d’entre elles en ont parlé directement à l’un de ses représentants. Mais rappelons que près d’une personne sur deux a déclaré connaître d’autres victimes du même agresseur. Même si certaines et certains ont pu être informés longtemps après les faits, beaucoup disent qu’à l’époque on « savait » qu’il ne fallait pas aller voir tel prêtre ou tel religieux. L’information circulait. Et si de nombreux enfants savaient, les encadrants pouvaient difficilement ne pas savoir.

    D’autant qu’on peut penser que si un agresseur fait plusieurs victimes, l’une d’entre elles au moins a pu parler…

    C’est une donnée importante. On ne connaît pas le pourcentage d’abuseurs parmi les prêtres et les religieux. Mais si l’on se base sur les estimations faites à l’étranger, autour de 5 %, cela veut dire qu’en moyenne un prêtre aurait agressé 35 enfants (et plus de 60 si l’on estime que 3 % des prêtres ont agressé des personnes mineures). C’est aussi un élément qui permet de penser qu’on savait : un prêtre n’abuse pas pendant des années autant d’enfants sans qu’à un moment des membres de l’Eglise catholique ne soient au courant. Il est d’ailleurs frappant de constater que, d’après les données des archives, les prêtres incriminés auraient abusé en moyenne de trois ou quatre enfants. Cela conduit donc à penser que l’Eglise n’a pas diligenté des enquêtes sérieuses qui auraient permis de mettre en évidence toutes les agressions que les prêtres identifiés comme agresseurs avaient pu commettre.

    Comment remédier aux conditions qui favorisent les violences sexuelles dans l’Eglise catholique ?

    L’idée de brebis galeuses ayant « fauté » de manière exceptionnelle ne tient pas au regard de ces résultats scientifiques. Notre recherche atteste à l’inverse d’un phénomène profondément systémique. On ne peut donc se contenter d’améliorer les conditions de recrutement et la formation des prêtres, même si cela reste un point très important. Les mesures doivent viser à remettre en question le cléricalisme, l’autorité sacrale, qui s’exerce sans contre-pouvoirs. Mais il importe aussi de revoir les positions de l’Eglise catholique sur la sexualité et de remettre en cause l’inscription de la domination masculine dans les structures mêmes de l’institution ecclésiale.

    https://www.lemonde.fr/societe/article/2021/10/05/nathalie-bajos-en-dehors-de-la-famille-l-eglise-catholique-est-la-premiere-i

    #Église #famille #hommes #violences_sexuelles #domination_masculine

    • le paragraphe graissé par mes soins pointe à nouveau le premier rang occupé par la famille comme cadre des violences sexuelles sur les mineurs (et pas que) et indique que l’église est au premier rang des institutions à ce titre, soit, mais vu les pourcentages, je saisis pas du tout comment (où) on arrive à la quantité globale de ces faits de violence