Lukas Stella

INTOXICATION MENTALE, Représentation, confusion, aliénation et servitude, Éditions L’Harmattan, 2018. — L’INVENTION DE LA CRISE, 
Escroquerie sur un futur en perdition, Éditions L’Harmattan, 2012. — STRATAGÈMES DU CHANGEMENT De l’illusion de l’invraisemblable à l’invention des possibles Éditions Libertaires, 2009. — ABORDAGES INFORMATIQUES (La machine à réduire) Croyances informatisées dans l’ordre des choses marchandes, Éditions du Monde libertaire - Alternative Libertaire, 2002 — http://inventin.lautre.net/linvecris.html

  • KRONSTADT
    Tentative de rupture avec l’État capitaliste en Russie

    Nous sommes à la fin de 1920, trois ans après les insurrections prolétariennes de Petrograd et Moscou. Après les défaites insurrectionnelles en Allemagne, en Ukraine, en Italie… la révolution mondiale bat de l’aile. L’État mondial du Capital a bandé ses forces pour empêcher la révolution de s’étendre, isoler et étouffer l’effervescence révolutionnaire. En Russie, les corps de choc de la bourgeoisie internationale isolent le prolétariat et lui portent des coups qui ne cessent de l’affaiblir. Le capitalisme mondial se sert des armées blanches pour accentuer les pressions militaires, terroriser les prolétaires. Mais le danger contre-révolutionnaire ne provient pas seulement des armées blanches, mais aussi de la reconstitution des forces de l’État bourgeois en Russie. De fait, le gouvernement de la République Soviétique de Russie a lui-même contribué activement à l’affaiblissement des avant-gardes révolutionnaires.

    Au fur et à mesure que le rapport social capitaliste reproduisait en Russie les forces de l’État, le capitalisme mondial abandonnait à leur sort les armées blanches et investissait de son rôle de gendarme de l’ordre bourgeois les corps répressifs « rouges ». A l’automne 1920, ce qui reste des armées blanches (de Kalédine, de Dénikine, de Wrangel) est forcé à la reddition, mais les prolétaires vont très rapidement mesurer le prix de cette « victoire ». Loin d’avoir été vaincu, l’État capitaliste repeint en rouge retrouve une stabilité, une classe bourgeoise à nouveau homogène et crédible. L’État bourgeois n’a pas été détruit par le Parti bolchevique et les soviets, ceux-ci y ont été intégrés complètement […]. Ce n’est pas le prolétariat insurgé qui a imposé sa dictature, mais l’État bourgeois en Russie, son Armée Rouge, son gouverne- ment des soviets (Conseil des Commissaires du Peuple), ses syndicats et leurs armées du travail [Troudarmii].

    C’était il y a 100 ans exactement. Le 18 mars 1921, la puissance sociale de l’État capitaliste repeint en rouge en Russie écrasait la révolte prolétarienne de Kronstadt. La voie était ainsi libre pour le Parti/État bolchevik de célébrer en grande pompe le 50ème anniversaire de la Commune de Paris. Le cynisme inhérent à ces sociaux-démocrates quelque peu « radicaux » (seulement dans la forme, jamais sur le fond) n’avait d’égal que leur prétendue rupture avec la société du Capital.

    Déjà en octobre 1917, ce même Parti bolchevik avait réussi à canaliser la haine du prolétariat envers la propriété privée et son État (et sa misère, et ses guerres, et le monde qui va avec !), et à s’approprier l’énergie insurrectionnelle développée par notre classe, pour finalement faire passer pour une révolution le simple remplacement d’un gouvernement provisoire par une nouvelle caste de ministres appelés « commissaires ». Le tout saupoudré de quelques mesures économiques, sociales et politiques qui avaient le goût et la couleur de la révolution (qui « sent terriblement la révolution » pour reprendre le mot attribué à Lénine par Trotski au moment de constituer le soviet des commissaires du peuple) mais qui devaient se révéler n’être qu’un ravalement de façade de l’ignoble dictature sociale du Capital au nom du socialisme et du communisme.

    L’« insurrection d’Octobre », ou plus prosaïquement les événements des
    24/25 octobre 1917 qui culmineront dans la « prise du Palais d’Hiver », siège du gouvernement provisoire, est un « coup » organisé par une fraction du Parti bolchevik, ladite « fraction Lénine/Trotski ». Non pas un « coup d’État », comme se plaisent à le dénoncer depuis une centaine d’années toutes les chapelles de la social-démocratie historique : des socialistes de la deuxième internationale aux partisans de l’anarchisme idéologique et aux tenants de la démocratie ouvrière et sa forme conseilliste. Mais bel et bien un coup d’arrêt (provisoire !) au véritable processus insurrectionnel du prolétariat qui court sur plusieurs mois durant cette année 1917 et qui n’arrêtait pas de se répandre comme une traînée de poudre à travers tout le pays, à travers les villes et les campagnes.

    Comme l’évoquait très justement en octobre 1927 le militant « anarchiste » Piotr Archinov dans un article qui devait tirer les leçons de ces événements pour leur dixième anniversaire, il y a deux Octobres qui s’opposent : d’une part « l’Octobre des ouvriers et des paysans » qui s’attaque à la propriété privée et qui exproprie la classe des capitalistes ; et d’autre part « l’Octobre du Parti bolchevik » qui renverse le gouvernement provisoire incapable de maîtriser le déchainement prolétarien, et qui impose une simple révolution
    d’ordre politique, donc bourgeoise.

    Mais qu’on nous comprenne bien : face à l’insurrection bolchevik d’octobre, nous n’opposons pas la démocratie, le processus graduel et pacifique, l’assembléisme des soviets, comme nos détracteurs pourraient nous en accuser, mais nous tenons au contraire à souligner le véritable processus insurrectionnel du prolétariat. Le problème, c’est que certains secteurs de notre classe, et parmi les plus radicaux, ceux que l’histoire retiendra sous l’appellation des « marins de Kronstadt », ont oscillé entre « l’octobre prolétarien » et « l’octobre bolchevik » pour être finalement coopté par ce dernier et se mettre au service du Parti bolchevik, fort de son prestige organisationnel, dans sa quête du pouvoir politique. Tout le hiatus, c’est que le 25 octobre 1917, et les mois qui suivront, les « marins de Kronstadt » se sont transformés de « fer de lance de la révolution » en bras armé de la contre-révolution bolchevik qui vient…

    La prise en main de notre classe, l’encadrement politique du processus de révolution sociale, telle est la mission fondamentale de toutes les fractions de la social-démocratie historique, avec laquelle le Parti bolchevik n’a jamais fondamentalement rompu, et en ce y compris la fraction Lénine malgré ses changements de cap qui ne s’attaquaient jamais à la base de la politique bourgeoise à destination des ouvriers.

    Se placer du côté des insurgés de Kronstadt n’a rien à voir avec l’élévation du culte de Kronstadt et des ouvriers qui firent payer chèrement leur peau au Capital ; ceux qui sont tombés dans ce piège ont tout juste réussi à consolider l’œuvre de la contre-révolution en érigeant un mausolée de plus devant le- quel faire s’agenouiller les prolétaires.

    Le caractère saillant des événements révolutionnaires de Kronstadt, comme […] [du processus insurrectionnel de 1917], ne réside pas dans leurs résultats immédiats (défaite ou victoire), mais dans l’impact qu’ils ont eu sur le mouvement révolutionnaire international, dans le rôle qu’ils ont joué par rapport à l’extension/résorption de la révolution mondiale.

    C’est la mondialité de l’État capitaliste, l’universalité de la marchandise et de ses métamorphoses incessantes qui déterminent les communistes à pousser cette critique du mouvement révolutionnaire jusqu’à la résolution universelle des contradictions de classes. Pour les communistes qui constituent l’avant-garde révolutionnaire, il n’existe donc pas de victoire qui ne puisse se transformer en défaites et vice versa. Il n’y a pas de lieu duquel le Capital ait été supprimé qui constituerait un asile « rouge », sans la destruction de l’État mondial du Capital grâce à la victoire de la révolution internationale ! Il n’y a pas d’antagonisme entre une lutte partielle et le but historique, car bien que le mouvement révolutionnaire apparaisse nécessairement comme partiel, chaque affirmation contient et pose réellement le développement de la centralisation internationale, les intérêts mondiaux de la classe prolétarienne. Le mouvement révolutionnaire, destructeur de la société, re- pose nécessairement sur des ruptures (rupture des prolétaires de Kronstadt avec le soi-disant « État ouvrier en Russie ») et celles-ci s’expriment par la critique de soi du mouvement révolutionnaire. La critique devient ainsi elle- même force matérielle, partie intégrante de l’action révolutionnaire du prolétariat.

    La critique radicale faite par les insurgés de Kronstadt du soi-disant « État prolétarien en Russie » rejoint, concorde et renforce toute l’action pra- tique/critique des « communistes de gauche » qui formaient, en dépit de leurs faiblesses, l’avant-garde du mouvement révolutionnaire de 1917-1921. Mais la défaite de la rébellion de Kronstadt comme celle des « communistes de gauche » dans l’I.C., n’est pas l’enterrement de la révolution ! La non- abdication des insurgés de Kronstadt, qui ne renièrent pas la révolution mondiale même quand la bourgeoisie parvint à lui porter un coup décisif, se rattache organiquement à une pratique de parti, au parti révolutionnaire dont les représentants se font presque au même moment (juin 1921) exclure de l’I.C. pour n’avoir pas également renié la révolution internationale et tenté de constituer une direction communiste […] [pour en doter le] mouvement de classe. Une organisation comme le K.A.P.D. s’est retrouvée […] [bien que tardivement]39 avec les insurgés de Kronstadt de par sa lutte de fraction au

    sein de l’I.C. contre les tendances sociale-démocrates majoritaires et les positions bourgeoises adoptées par les Partis « Communistes » en faveur du parlementarisme et du syndicalisme… et surtout par son rôle actif et dirigeant dans les luttes ouvrières de mars 1921 en Allemagne. De même, des groupes de la Gauche communiste internationaliste tels la Fraction italienne autour de la revue « Bilan » et la Fraction belge, s’appuyant sur un travail critique du mouvement révolutionnaire, défendirent les intérêts révolutionnaires des prolétaires en Espagne en 1936 et 1937 contre la répression effectuée par le
    « front républicain antifasciste et de ses ministres anarchistes », répression
    identique quant à la nature bourgeoise, à celle du gouvernement bolchevique contre Kronstadt. Ces communistes ne se sont pas accrochés au communisme comme à un dogme, en en faisant une nouvelle religion avec sa bible et ses saints ; leur attitude pratique/critique fidèle au mouvement révolutionnaire du prolétariat n’avait pas pour objectif d’acquérir une place en tant que gardien de « l’orthodoxie marxiste ». De même, les insurgés de Kronstadt n’ont pas fait d’Octobre 1917 un monument sacré. Partout, les uns et les autres
    élevèrent grâce à leur critique essentielle du mouvement, certes non entièrement élaborée, les fondations pour une clarification et un développement du programme historique de la révolution.

    Seule l’action des communistes, tirant les leçons des expériences révolutionnaires du prolétariat, a permis que Kronstadt serve aujourd’hui pour le prolétariat mondial de référence avec Octobre 1917, Berlin 1918-1919, Barcelone 1937, etc. Sans ce travail militant opéré par des groupes de la Gauche communiste, nous pataugerions encore dans le marécage social-démocrate (y compris libertaire) qui confond Octobre 1917 avec n’importe quelle accession de la gauche au gouvernement et à qui l’insurrection de Kronstadt sert de leitmotiv à l’érection de ministères anarchistes, comme en 1936 en Es- pagne, ou encore de « syndicats libres » […] !

    Ce qu’illustre Kronstadt, c’est comment, grâce à la critique révolutionnaire (radicale) que l’abîme des contradictions de classe lui impose de mener incessamment, le mouvement communiste parvient à réémerger des défaites les plus cinglantes et à se revitaliser jusqu’au moment d’un nouvel affronte- ment décisif. Le mouvement révolutionnaire puise aussi sa force des défaites, desquelles les fractions communistes soustraient, à contre-courant, l’œuvre du mouvement révolutionnaire du prolétariat qui a besoin, tel un alambic, de parcourir un chemin long et difficile pour rejaillir plus compacte, plus vive et puissante.

    Que la prochaine vague révolutionnaire mette enfin un point final au cauchemar que constitue pour l’humanité un rapport social basé sur la propriété privée, l’argent et l’exploitation, et donc basé sur l’expropriation de l’immense majorité des êtres humains de leurs moyens d’existence... Exproprions les expropriateurs !

    Groupe communiste Guerre de Classe (extraits)
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    http://inventin.lautre.net/livres/Guerre-de-classe-Kronstadt.pdf