Et le pompon est dĂ©crochĂ© par ce chroniqueur du journal anglais The Telegraph, qui commet ceci : “Cette fois-ci, la guerre est injuste car les gens nous ressemblent, quâils ont des comptes Instagram et Netflix. Ăa ne se passe plus dans un pays pauvre et Ă©loignĂ©.”
Ă Ă©couter bavarder cette faune de commentateurs et de responsables politiques anglais, amĂ©ricains et français, vient Ă lâesprit ce que disait Gramsci Ă propos du passage entre un vieux monde et un monde nouveau : “Dans ce clair-obscur apparaissent les monstres.” Depuis le 23 fĂ©vrier, le conflit en Ukraine en donne une triste dĂ©monstration. Il a fait tomber les masques dâune hypocrisie enfouie sous les grands principes onusiens de “la famille humaine et de ses droits Ă©gaux et inaliĂ©nables”.
Commençons par le conflit en lui-mĂȘme. Lâincursion des troupes russes en terre ukrainienne a fait pousser des cris dâorfraie Ă lâAmĂ©rique et Ă lâUnion europĂ©enne sur la base du principe de souverainetĂ© territoriale. Soit. Flash-back : nous sommes en 2003. Sâappuyant sur des arguments fallacieux, la dissimulation dâarmes de destruction massive, les Ătats-Unis et leurs alliĂ©s commettent le mĂȘme outrage en Irak, sans mĂȘme sâembarrasser dâun mandat onusien.
Hormis quelques voix Ă©parses dont celle de la France, lâOccident nây trouve rien Ă redire. La croisade, au contraire, est menĂ©e au nom des grandes idĂ©es dĂ©mocratiques, avec pour mission de restaurer la dignitĂ© du citoyen irakien, malmenĂ© par un rĂ©gime dictatorial. Pays dĂ©vastĂ© Ă tous points de vue, avec plus de 500.000 morts, lâIrak nâaura ni la dĂ©mocratie, ni la stabilitĂ©, ni la prospĂ©ritĂ© promises.
En 2011, mĂȘme scĂ©nario. Ă la remorque de Nicolas Sarkozy, une alliance de 18 pays, lĂ aussi sans mandat de lâONU, est allĂ©e au-delĂ de la simple protection des civils libyens en prĂ©cipitant militairement la chute dâun rĂ©gime inique. LĂ encore, lâoffensive occidentale, loin de dissiper le chaos, a au contraire plongĂ© ce pays dans une tourmente sans fin, provoquant exode et dĂ©solation, et transformant la rĂ©gion du Sahel en théùtre dâaffrontements dâintĂ©rĂȘts extĂ©rieurs.
Onze ans plus tard, la Libye unifiĂ©e demeure un mythe. FragmentĂ©, le pays ne parvient guĂšre Ă se choisir des leaders lĂ©gitimes par la voie des urnes. Inutile de dire que nul nâaurait songĂ© appliquer des sanctions aux Ătats-Unis pour avoir envoyĂ© ses GIâs en Irak, ni Ă la coalition occidentale intervenue militairement en Libye, sous la banniĂšre de lâOTAN.
Le “camp du bien” se comporte comme si son bouclier de “valeurs” lui autorisait tous les abus, et lui permet dâimposer ses Ă©lĂ©ments de langage Ă la planĂšte entiĂšre. Lâincroyable dĂ©ferlement de sanctions sur la Russie, allant du bannissement du systĂšme Swift jusquâĂ la mobilisation probable du Tribunal pĂ©nal international Ă lâencontre de Poutine, en passant par lâinterdiction des mĂ©dias favorables Ă la Russie, la censure des rĂ©seaux sociaux, lâexclusion des compĂ©titions sportives, laisse songeur. PĂšre la vertu, gendarme de la planĂšte, dĂ©positaire de la conscience universelle et dĂ©fenseur des valeurs du siĂšcle des LumiĂšres, lâOccident, en fait, ne roule que pour lui-mĂȘme.
Il se dĂ©gage comme un arriĂšre-goĂ»t amer pour ceux qui croyaient encore aux valeurs universelles dâĂ©galitĂ©, de droits de lâhomme et de libertĂ© dâexpression. Câest comme si le masque de la duperie sâĂ©tait subitement effritĂ©, dĂ©voilant dâun cĂŽtĂ© une humanitĂ© digne, et de lâautre, une sous-humanitĂ© soumise Ă des rĂšgles diffĂ©rentes, Ă des traitements contrastĂ©s.
Pour les premiers, “blonds aux yeux bleus” comme les qualifie un procureur ukrainien, les principes dâĂ©galitĂ© et de dignitĂ©, lâaccueil chaleureux, la protection et le respect ; pour les basanĂ©s, Syriens, Afghans et Libyens, entre autres damnĂ©s de la terre, le mĂ©pris, le rejet, la violence physique et symbolique.
La morale de lâhistoire, si lâon peut parler ainsi, est Ă©lĂ©mentaire, si Ă©vidente. Dans un monde mĂ» exclusivement par la dĂ©fense des intĂ©rĂȘts propres, il nây a de meilleur alliĂ© que soi-mĂȘme. Et les fidĂ©litĂ©s dâhier ne sauraient engager ou conditionner celles de demain. Cela, le Maroc lâa compris depuis plusieurs annĂ©es et vient de le rĂ©affirmer en “snobant” le vote de la rĂ©solution onusienne qui “exige” le retrait immĂ©diat des Russes. »