O.A

Un peu ici, un peu ailleurs

  • Mort de Maurice Olender, écrivain et figure de l’édition européenne

    Chercheur formé à l’archéologie et à l’histoire ancienne, de même que philologue maîtrisant le grec ancien, il était un pilier de la vie des idées. Il s’est éteint à Bruxelles, le 27 octobre, à l’âge de 76 ans.

    https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2022/10/28/mort-de-l-ecrivain-et-editeur-maurice-olender_6147740_3382.html

    L’écrivain-éditeur Maurice Olender, né le 21 avril 1946 à Anvers (Belgique), est mort, le 27 octobre, à son domicile de Bruxelles, d’une maladie pulmonaire. Il avait 76 ans. Avec lui disparaît une figure d’exception de l’édition européenne, un des artisans les plus actifs de la vie des idées de ces dernières décennies. En créant, il y a plus de trente ans, aux éditions Seuil, « La librairie du XXe siècle » (devenue « du XXIe siècle »), il n’avait pas prévu qu’elle comprendrait un jour plus de deux cents titres, marquerait profondément le paysage intellectuel et rassemblerait plus d’une centaine d’auteurs.

    Dans ce lieu sans équivalent, des historiens (Arlette Farge, Michelle Perrot, Michel Pastoureau, Nathan Wachtel) côtoient des philosophes (Sylviane Agacinski, Jacques Rancière, Henri Atlan), des anthropologues (Claude Lévi-Strauss, Marc Augé, Charles Malamoud) voisinent avec des romanciers (Alain Fleischer, Olivier Rolin, Michel Schneider, Antonio Tabucchi, Jean-Claude Grumberg), sans oublier de grands disparus (Paul Celan, Georges Perec), dont Maurice Olender a publié les œuvres avec autant de soin et d’amour qu’il en prodiguait aux vivants.

    Car la singularité de cette œuvre éditoriale tient au génie particulier de celui qui suscitait les ouvrages au lieu de les recevoir, accompagnait leur genèse, veillait sur ses auteurs, les aidait à accoucher, en Socrate amical, attentif, exigeant. L’amitié ne se dissociait pas, pour lui, du travail de la pensée et de l’écriture. C’est sans doute pour cette raison que la plupart des titres de cette collection d’essais, à la fois savante et littéraire, ont tant compté – pour leurs champs de recherche respectifs, pour les trajectoires des auteurs, et pour le public.
    Avant tout un érudit

    Cette aventure éditoriale fut d’autant plus éclatante qu’elle ne fut pas menée par un éditeur, du moins dans le sens courant du terme. Maurice Olender n’était pas un professionnel de l’édition, mais d’abord et avant tout un érudit, un chercheur formé à l’archéologie et à l’histoire ancienne, un philologue maîtrisant le grec ancien. Après des études de lettres à Bruxelles, il avait été pensionnaire étranger à l’Ecole normale supérieure de la rue d’Ulm, boursier de l’Ecole française de Rome, chercheur associé au CNRS, avant d’être élu maître de conférences à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Ce furent d’abord ses collègues, amis et complices de l’hellénisme français qu’il voulut publier, Jean-Pierre Vernant, Marcel Detienne, Nicole Loraux, Pierre Vidal-Naquet.❞

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    #Litterature#Maurice_Olender#Edition#La_librairie_du_XXe_siècle#La_librairie_du_XXIe_siècle#Race#Racisme

    • Maurice Olender, discret agitateur de la pensée

      A voix nue. 5 épisodes de 30 mn

      https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/serie-maurice-olender

      Depuis 1989, avec sa collection La Librairie du XXe siècle - puis La Librairie du XXIe siècle - Maurice Olender défend un savoir sensible, mêlant poésie, fiction et sciences humaines loin de tout dogmatisme et de toute vérité péremptoire.

      Dans sa jeunesse, Maurice Olender se rêvait homme de théâtre. D’une enfance passée loin des lettres lui est resté le goût du verbe. L’homme est définitivement un conteur. Ecoutons-le raconter son parcours intellectuel d’éditeur, de la fameuse collection La Librairie du XXe siècle - puis La Librairie du XXIe siècle - qu’il créé en 1989 pour les éditions du Seuil. Mais aussi d’historien, lui qui a mobilisé un savoir pluridisciplinaire pour débusquer l’une des mythologies savantes les plus destructrices du XXe siècle : la race.

    • (...) Ses recherches personnelles portaient à la fois sur des figures mal connues de la Grèce antique (Priape, Baubo) et sur les dérives idéologiques de l’imaginaire savant dans la culture européenne moderne. Son livre le plus traduit, Les Langues du Paradis (Seuil, 1989), explorant l’histoire des sciences humaines, décrit la naissance du couple Aryens-Sémites et la participation des linguistes à l’élaboration culturelle du racisme moderne.

      Car Maurice Olender était d’abord un penseur engagé, œuvrant sans relâche à démasquer les usages idéologiques de l’Antiquité, critiquant par exemple l’utilisation des « Indo-Européens » par l’extrême droite. C’est dans le même esprit qu’il avait fondé, en 1981, la revue Le Genre humain, qui a consacré plus de soixante numéros collectifs à l’analyse minutieuse des manifestations de l’abject dans le champ de la pensée.

      Le souci de l’exactitude

      Dans cette activité foisonnante, il avait le souci de l’exactitude, le culte de la virgule, le scrupule du détail. Quand il collaborait au « Monde des livres », dans les années 1980-1990, il lui arrivait de revenir corriger sur épreuves un verbe ou un adverbe. Tous ceux qui ont travaillé avec lui, en France ou dans les universités étrangères où il enseignait, le savent : il était attentif à ce que la plus infime référence fût exacte, notait tout, conservait la moindre trace. Le fonds qui porte son nom, créé à l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine en 2005, est à ce titre une mine pour les historiens de demain.

      Son souci d’exactitude n’était pas une affaire obsessionnelle. Il venait plutôt du fait qu’il avait compris, très jeune, combien les mots peuvent sauver ou tuer. Rien n’est pire, dès lors, que de les négliger. C’est ce qu’il a dévoilé, en poète subtil et pudique, dans l’autoportrait Un fantôme dans la bibliothèque (Seuil, 2017). On y découvre un enfant juif né juste après la Shoah, qui refuse d’apprendre à lire. Il sait que le pouvoir des textes peut être mortel. Puis il décide, finalement, de devenir savant pour s’en protéger mieux. Et en protéger les autres, en conversant sans fin avec eux. La plus longue de ces conversations, il la partagea avec sa femme, la psychanalyste et romancière Lydia Flem.