• « Alors moi, à ce moment-là, pour la première fois ce n’était pas de l’amour ni de la douceur que j’éprouvais pour Elsie, en l’imaginant, en revoyant sa douceur et son regard, cet air attendri qu’elle avait sur tout, comme si elle allait recouvrir toutes choses et les protéger de sa tendresse un peu molle. Oui, à ce moment-là, parce que j’avais pour moi d’être le coeur battant, d’être ailleurs, de croire en la liberté et en la force que donnent la bière et les autres, quand ils sont avec nous dans la rue, que le vent les porte et que la rage et les rires les portent aussi, qu’il y a cet élan qui veut nous débarrasser de nous-mêmes et nous souffle à l’oreille qe cette fois c’est possible, que tout est possible et que le monde est une gouttelette d’eau qui fait du toboggan dans notre paume, en disant, allez, amuse-toi, le coeur bat, la peau vibre, je n’éprouvais pas d’amour pour elle. »

    Laurent Mauvignier, Dans la foule


  • « L’existence de la Mémé Oudgoul avait, par voie de conséquence, perdu une grande partie de son sel. À cela s’ajoutait que la nature avait évolué sous l’effet de constantes émanations de radionucléides. L’éventail des espèces vivantes s’était refermé et, après une brève période de mutations où l’on avait observé des apparitions baroques et spectaculaires, la stérilité avait été la règle, et la planète était retournée à un état essentiellement végétal. »

    Antoine Volodine, Terminus Radieux


  • « Votre colère ne ressemble pas à celle des adultes que Violaine connaît. Elle n’est empreinte d’aucune petitesse, ne s’adresse ni aux objets communs - un verre cassé dans l’évier, une poubelle renversée par le chien - ni aux inconnus encombrants - cet homme qui se gare en travers et bloque la rue principale. Elle ne contient ni hargne, ni amertume, cette routine des regrets. La vôtre, de colère, ce jour-là, est emplie de peine, la peine floue et brutale de votre impuissane, se cogner à une entité gigentesque, un ordre des choses qui ce jour-là vous écrase. »

    Lola Lafon, Mercy Mary Patty


  • « Pour la première fois j’envisageais donc la famille – pas la mienne, naturellement, ceci expliquant sans doute cela – comme une réponse possible à l’accélération générale des mouvements, une solution de repos autre que la solitude, tout en restant lucide sur le caractère transitoire de cet état, occasionnel, éphémère. Mais enfin, certains jours de pluie, de neige ou de grand vent, on pouvait toujours rebrousser chemin, s’approcher à pas comptés de la maison, se dire que la vie tenait dans cette poignée de présences inquiètes et chaleureuses, et avancer sans crainte. »

    Mathieu Riboulet, Quelqu’un s’approche


  • « Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir ; car si je suis à cette place depuis plus longtemps que vous et pour plus longtemps que vous, et que même cette heure qui est celle des rapports sauvages entre les hommes et les animaux ne m’en chasse pas, c’est que j’ai ce qu’il faut pour satisfaire le désir qui passe devant moi, et c’est comme un poids dont il faut que je me débarrasse sur quiconque, homme ou animal, qui passe devant moi. »

    Bernard-Marie Koltès, Dans la solitude des champs de coton


  • « Et nous on est là maintenant à se regarder vieillir et à ne pas comprendre pourquoi Bernard il est là-bas dans cette baraque, avec ses chiens si vieux, et sa mémoire si vieille, et sa haine si vieille aussi que tous les mots qu’on pourrait dire ne peuvent pas grand-chose.

    Je n’irai ni chez Patou ni chez Solange, ni chez personne qui pourrait être tenté de me dire, de m’expliquer, de vouloir me convaincre. »

    Laurent Mauvignier, Des hommes


  • « Sally et Arcadia s’étaient entendues sur une nouvelle forme d’intervention musicale. D’un commun accord, elles avaient renoncé aux concerts qui mettaient tout le monde à feu et à sang et laissaient ensuite le saloon plus flasque qu’une baudruche essouflée. Elles avaient opté pour une petite routine rassurante, cravachée de temps en temps selon les circonstances. »

    Céline Minard, Faillir être flingué


  • « Together with the gravedigger he dropped the body carelessly, sparing his own back. Another problem. This time the grave was too narrow. Had the body expanded, or did the grave somehow narrow in width as the gravedigger lengthened it? “Goddamnit,” the gravedigger said, really angry this time. “This soil doesn’t want him.” »

    Eka Kurniawan, Man Tiger


  • « She made no move to investigate the unfamiliar space, and showed none of the emotions that one might expect. It seemed enough for her to just deal with whatever it was that came her way, calmly and without fuss. Or perhaps it was simply that things were happening inside her, terrible things, which no one else could even guess at, and thus it was impossible for her to engage with everyday life at the same time. If so, she would naturally have no energy left, not just for curiosity or interest but indeed for any meaningful response to all the humdrum minutiae that went on on the surface. »

    Han Kang, The Vegetarian


  • « “Poor unfortunate little girl,” said the midwife, gazing at the baby’s upsetting face. She wasn’t even able to describe it, but she thought it looked like a cursed monster from hell. (...) She was sure there was no creature on earth more hideous than this wretched little one, and if she were God, she would probably kill the baby at once rather than let her live; the world would abuse her without mercy. »

    Eka Kurniawan, Beauty is a Wound


  • « Could he not now turn back? Acknowledge his error and return to where they were once so long alone together. Alone together so much shared. No. What he had done alone could not be undone. »

    Samuel Beckett, Ohio Impromptu (J. Knowlson, Damned to Fame )


  • « l’humanité a lâché la proie pour l’ombre. Plus on économise du temps, moins on en a ; car quand on ignore à ce point sa vraie nature, quand on le brutalise de cette façon, il se venge. (...) Dans leur quotidien, les individus ont l’impression de ne faire "qu’éteindre le feu", sans jamais pouvoir prendre du recul, et les communautés politiques perdrent la maîtrise de leur destin. Paradoxalement, cette course folle s’accompagne alors d’un sentiment d’immobilisme, d’impuissance et de fatalité. »

    Mona Chollet, Chez soi



  • « Yet our low regard for nostalgia often seems not to rest on some substantive standard of excellence, in light of which a preference for the past is seen as missing the mark, but rather expresses idolatry of the present. This kind of “forward-thinking” is at bottom an apologetic species of conservatism, as it defers to and celebrates whatever is currently ascendant. »

    Matthew Crawford, The World Beyond your Head


  • « On paie pour que rien n’arrive, pour ne pas dormir à la belle étoile, pour ne pas partager les récits, les délires et les puces d’un dortoir de dockers, pour poser ses fesses – je l’ai fait avant-hier par fatigue – sur le velours inutile d’un compartiment face à des usagers que l’éducation a rendus trop timides pour qu’ils n’osent ou qu’ils daignent vous adresser un mot. »

    Nicolas Bouvier, Chronique japonaise


  • « Thus understood, choice serves as the central totem of consumer capitalism, and those who present choices to us appear as handmaidens to our own freedom. (...) choosing (from a menu of ready-made solutions) replaces doing, and it follows that such a person should be more pliable to the choice architectures presented to us in mass culture. »

    Matthew Crawford, The World Beyond your Head


  • « She referred, of course, to Jesse and Franck James, the notorious James boys, who robbed banks all over the Upper South and Midwest and became two of the greatest outlaws in all of American history. My embarrassment faded as I sensed an opportunity. I asked, “What did all of the people around Dunmor think of the James boys?” She paused for a second, pensively, and answered in her lilting Southern Kentucky accent : “they’s good boys. Jus’ got in a lil’ trouble, is all.” »

    Marcus Rediker, Outlaws of the Atlantic


  • « Kolya’s life was what it was. Because children grow up, we think a child’s purpose is to grow up. But a child’s purpose is to be a child. Nature doesn’t disdain what lives only for a day. It pours the whole of itself into each moment. We don’t value the lily less for not being made of flint and built to last. Life’s bounty is in it’s flow, later is too late. Where is the song when it’s been sung? The dance when it’s been danced? »

    Tom Stoppard, The Coast of Utopia: Shipwreck


  • « Instantaneous! He remembered all he had ever read in popular publications of long and terrifying dreams dreamt in the instant of waking; of the whole past life lived with frightful intensity by a drowning man as his doomed head bobs up, screaming, for the last time. The inexplicable mysteries of conscious existence beset Chief Inspector Heat till he evolved a horrible notion that ages of atrocious pain and mental torture could be contained between two successive blinks of an eye. »

    Joseph Conrad, The Secret Agent


  • « And there would be also some scandalized concern for his art, too, since a man must identify himself with something more tangible than his own personality, and establish his pride somewhere, either in his social position, or in the quality of the work he is obliged to do, or simply in the superiority of the idleness he may be fortunate enough to enjoy. »

    Joseph Conrad, The Secret Agent


  • « Depuis quelques dizaines d’heures, mes pouvoirs de séduction ignoraient la limite. Aucune femme n’y résisterait. Allons donc ! Aucun homme non plus. Aucun enfant ni aucune bête. Les bêtes à ma vue soudain se mettraient à marcher sur leurs pattes avant en poussant des cris contre nature. Et le règne végétal lui-même ne serait pas à l’abri de la folie de mon charme, les forêts frémiraient quand je foulerais de mon pied régulier leurs sentiers feuillus, tulipes et jonquilles se tortilleraient comme des idiotes à mon approche, et les tournesols se détourneraient du soleil. »

    René Belletto, L’Enfer


  • « Ses camarades de classe et ses professeurs, blancs ou noirs, considéraient que l’événement, pour tragique qu’il fût, était normal en quelque sorte. Elle avait cessé d’être Folásadé Somayina Savage pour devenir la représentante d’une nation générique ravagée par la guerre. »

    Taiye Selasi, Le Ravissement des innocents


  • « Après tout, il a été démontré à plusieurs reprises qu’un nombre important des heures travaillées aux États-Unis ne sont nécessaires, en fait, que pour remédier aux problèmes engendrés par le fait que les Américains travaillent trop (...). Quels emplois sont vraiment nécessaires, alors ? Eh bien, pour commencer, il y a beaucoup d’emplois dont la disparition serait, de l’avis général, un gain net pour l’humanité. Prenez par exemple les télévendeurs, les fabricants de véhicules utilitaires sport "allongés" ou, puisqu’on y est, les avocats d’entreprise. Nous pourrions aussi éliminer toute l’industrie de la publicité et des relations publiques, renvoyer tous les politiciens et leur personnel (...) et nous serions encore très loin des fonctions sociales essentielles. »

    David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste


  • « Quoi qu’il en soit, il obtint l’acquittement, la plupart des juges ayant rendu leur verdict dans une écriture illisible pour éviter de la sorte de s’exposer à la colère du peuple par une condamnation et, par un acquittement, de se déshonorer aux yeux des meilleurs citoyens. »

    Plutarque, Vies parallèles - Vie de César


  • « L’anarchisme, dans les comptes rendus classiques, est habituellement présenté comme le parent pauvre du marxisme, théoriquement un peu boiteux, mais compensant peut-être l’intelligence par la passion et la sincérité. »

    David Graeber, Pour une anthropologie anarchiste