• #L_après ne devra pas être un retour à la « normale » - Libération
    https://www.liberation.fr/debats/2020/03/30/l-apres-ne-devra-pas-etre-un-retour-a-la-normale_1783595

    L’ampleur de la #crise_économique dépendra de l’intensité et de la durée du confinement, qui elles-mêmes sont la conséquence de l’impréparation. Il faudra ensuite penser une économie capable de résister à de tels chocs.

    #Pollution : "Il faut que l’#après soit #différent de l’avant en termes d’émissions de gaz carbonique", déclare Jean Jouzel
    https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/pollution-il-faut-que-l-apres-soit-different-de-l-avant-en-termes-d-emi

    Pollution : « Il faut que l’après soit différent de l’avant en termes d’émissions de gaz carbonique », déclare Jean Jouzel
    Le climatologue Jean Jouzel appelle à changer les comportements et l’organisation de la société pour réduire la pollution de l’air alors que le confinement réduit les émissions de dioxyde d’azote dans toute l’Europe.

  • Carnet d’un confiné, #Coronavirus 2020, #Jour14 - davduf.net
    http://www.davduf.net/carnet-d-un-confine-coronavirus-2020-jour14

    Paris sans parisiens, c’est quand même quelque chose, ce pourrait être une fête, un rêve éveillé, mais c’est froid comme la morgue. #ConfinementJour14 avec aussi des drones, des envahisseurs, les sans-dents à la rue livrés à eux-mêmes et les sans-gants d’Amazon.

    « A Nantes, un hélicoptère dernier cri, avec vision infrarouge, fait des rondes. Des moyens d’anti terrorisme, démesurés, du Blade Runner-sur-Loire, un déballage de contrôle qui coûte un bras --- ou un respirateur de réanimation (par sortie). »

  • #Desillusions
    Carnet d’un confiné, #Coronavirus 2020, #Jour14 - davduf.net
    http://www.davduf.net/carnet-d-un-confine-coronavirus-2020-jour14

    Au loin, sur un mur, toute fraîchement débarquée, j’attrape une céramique #Space_Invader. J’empoigne mon téléphone, décidé à immortaliser ma prise (c’est une app, FlashInvaders, qui permet de redevenir gamin, et de s’adonner à un jeu de piste urbain, de la réalité augmentée, qu’ils disent, rien à gagner, rien à perdre, juste à lever les yeux en permanence, pour ne jamais désapprendre à regarder ailleurs). Cette fois, la machine n’enregistre pas ma trouvaille. J’en suis pourtant persuadé, la pièce n’était pas là, avant. J’insiste, incrédule, on ne va pas me voler ça, aussi ? Je pointe à nouveau la céramique, comme un drone inversé, du bas vers le haut, mais je me fais gronder. Les développeurs ont modifié leur programme, et changé les règles. A l’heure du cauchemar, il serait déplacé d’augmenter quelque réalité que que ce soit, à l’heure de la diminution totale.

    #Safer at home, m’ordonne l’application.

    On s’exécute, penauds et émerveillés, vexés et reconnaissants. On rentre.

    #ho !

    • Les Portugais ont donc pris de l’avance... y-a-t-il des raisons plus structurelles ?

      Il y a d’abord, une continuité gouvernementale dont les Espagnols ne peuvent se prévaloir. L’actuelle coalition de gauche est au pouvoir à Lisbonne depuis 2015. L’Espagne, dans la même période, ont connu quatre élections générales.

      Sans même parler de la crise institutionnelle en Catalogne. Ensuite, contrairement à l’Espagne, le Portugal est sorti beaucoup plus tôt de l’austérité et avec succès. Moins d’austérité, moins de coupes claires dans la santé publique, un pays mieux préparé.

      Ce qui autorise d’ailleurs Lisbonne à faire preuve de générosité : le 28 mars, Lisbonne a décidé de régulariser tous les migrants qui ont déposé un dossier de résidence et de renouveler automatiquement les titres de séjour qui arrivent à échéance.

      Générosité mais aussi mesure de salubrité publique : en régularisant tout le monde, le gouvernement donne accès à toute la population résidant au Portugal au système de santé gratuit et universel : tout le monde protège tout le monde du Covid-19.

    • #coronavirus, mesures sociales de ces derniers jours :

      À gauche

      Espagne : Interdiction des licenciements.
      Portugal : Régularisation des sans-papiers et gel des loyers des foyers les plus modestes.

      À droite

      France : 60 heures hebdomadaires et cueillette des ... Fraises

  • #Virus : les #privilégiés, et les autres - #Libération
    https://www.liberation.fr/amphtml/debats/2020/03/29/virus-les-privilegies-et-les-autres_1783489
    #schneiderman

    Tous égaux devant l’épidémie, c’est une blague. Les épidémies frappent les pauvres plus que les riches. La grande peste de 1347, le choléra de 1832, les riches les ont affrontées derrière leurs hauts murs. « Partir tôt, partir loin, partir longtemps », conseillait, paraît-il, Avicenne à ceux qui en avaient les moyens. Mais on vous voit désormais, les riches, puisque vos tweets passent par-dessus vos hauts murs. On veut bien être projetés dans la grande Histoire, tenir dignement notre rôle, remplir les attestations dérogatoires, obéir aux consignes, mais dans l’égalité. Et puisque l’heure est officiellement au vocabulaire martial, à l’union sacrée aux premières, aux troisièmes lignes, à ceux qui sont au front, aux héros et aux traîtres, il faut écouter l’historien Nicolas Patin, rappelant sur Rue89 la haine des Poilus

    • Sur la grande agora de l’égalité qui s’appelle Twitter, tout manquement est repéré, retweeté, signalé à la foule. Tandis que le gouvernement chuchote poliment au CAC 40 de modérer ses dividendes, voyez comme il envoie les soignants des Ehpad sans protection, voyez comme il envoie sa police fouiller les chariots, à la recherche des biscuits qui ne seraient pas « de première nécessité ». Voyez cette Pénicaud, qui traite de « défaitistes » les petits patrons du bâtiment soucieux d’épargner leurs salariés.

      Dans une distribution de l’info qui serait bornée par Gilles Bouleau et Anne-Sophie Lapix, tous ces manquements passeraient inaperçus, seraient expédiés en quelques secondes, après la litanie quotidienne patriotico-mobilisatrice à la gloire des soignants (ceux-là mêmes qu’ignoraient les mêmes Lapix et Bouleau quand ils manifestaient pour prévenir de la ruine de l’hôpital). Mais ces bornes ont sauté depuis longtemps. Les privilèges sont à nu.

      Daniel Schneidermann

  • * lettre au président de la République - Annie Ernaux

    Monsieur le Président,

    « Je vous fais une lettre/ Que vous lirez peut-être/ Si vous avez le temps ». À vous qui êtes féru de littérature, cette entrée en matière évoque sans doute quelque chose. C’est le début de la chanson de Boris Vian Le déserteur, écrite en 1954, entre la guerre d’Indochine et celle d’Algérie. Aujourd’hui, quoique vous le proclamiez, nous ne sommes pas en guerre, l’ennemi ici n’est pas humain, pas notre semblable, il n’a ni pensée ni volonté de nuire, ignore les frontières et les différences sociales, se reproduit à l’aveugle en sautant d’un individu à un autre. Les armes, puisque vous tenez à ce lexique guerrier, ce sont les lits d’hôpital, les respirateurs, les masques et les tests, c’est le nombre de médecins, de scientifiques, de soignants. Or, depuis que vous dirigez la France, vous êtes resté sourd aux cris d’alarme du monde de la santé et ce qu’on pouvait lire sur la banderole d’une manif en novembre dernier -L’état compte ses sous, on comptera les morts - résonne tragiquement aujourd’hui. Mais vous avez préféré écouter ceux qui prônent le désengagement de l’Etat, préconisant l’optimisation des ressources, la régulation des flux, tout ce jargon technocratique dépourvu de chair qui noie le poisson de la réalité. Mais regardez, ce sont les services publics qui, en ce moment, assurent majoritairement le fonctionnement du pays : les hôpitaux, l’Education nationale et ses milliers de professeurs, d’instituteurs si mal payés, EDF, la Poste, le métro et la SNCF. Et ceux dont, naguère, vous avez dit qu’ils n’étaient rien, sont maintenant tout, eux qui continuent de vider les poubelles, de taper les produits aux caisses, de livrer des pizzas, de garantir cette vie aussi indispensable que l’intellectuelle, la vie matérielle.

    Choix étrange que le mot « résilience », signifiant reconstruction après un traumatisme. Nous n’en sommes pas là. Prenez garde, Monsieur le Président, aux effets de ce temps de confinement, de bouleversement du cours des choses. C’est un temps propice aux remises en cause. Un temps pour désirer un nouveau monde. Pas le vôtre ! Pas celui où les décideurs et financiers reprennent déjà sans pudeur l’antienne du « travailler plus », jusqu’à 60 heures par semaine. Nous sommes nombreux à ne plus vouloir d’un monde dont l’épidémie révèle les inégalités criantes, Nombreux à vouloir au contraire un monde où les besoins essentiels, se nourrir sainement, se soigner, se loger, s’éduquer, se cultiver, soient garantis à tous, un monde dont les solidarités actuelles montrent, justement, la possibilité. Sachez, Monsieur le Président, que nous ne laisserons plus nous voler notre vie, nous n’avons qu’elle, et « rien ne vaut la vie » - chanson, encore, d’Alain Souchon. Ni bâillonner durablement nos libertés démocratiques, aujourd’hui restreintes, liberté qui permet à ma lettre – contrairement à celle de Boris Vian, interdite de radio – d’être lue ce matin sur les ondes d’une radio nationale.

    Annie Ernaux

    #ernaux #covid

  • #Pierre_Charbonnier : « Mon principal espoir est que le zadiste, le jacobin écolo et le #technocrate_radicalisé pactisent »
    https://lvsl.fr/pierre-charbonnier-mon-principal-espoir-est-que-le-zadiste-le-jacobin-ecolo-et-


    #polanyi

    Les arrangements #techno-politiques des Trente Glorieuses ont permis une amélioration de la condition sociale pour beaucoup de gens mais aujourd’hui, outre le fait qu’à l’échelle globale ils ont été très injustes, ce sont précisément les idéologies anti-démocratiques voire proto-fascistes qui renaissent pour prolonger l’utopie de la croissance infinie. On peut difficilement trouver un paradoxe historique plus parlant : ce qui a été mis en place pour nous protéger des grandes explosions politiques est en train d’en provoquer une nouvelle.

    « Les arrangements techno-politiques des #Trente_Glorieuses ont permis une amélioration de la condition sociale pour beaucoup de gens mais aujourd’hui, outre le fait qu’à l’échelle globale ils ont été très injustes, ce sont précisément les idéologies anti-démocratiques voire proto-fascistes qui renaissent pour prolonger l’utopie de la #croissance_infinie. On peut difficilement trouver un paradoxe historique plus parlant : ce qui a été mis en place pour nous protéger des grandes explosions politiques est en train d’en provoquer une nouvelle.« 

    • la menace c’est le marché et la réponse c’est la mobilisation du prolétariat, ne vont pas suffire, parce que trop dualiste, parce que trop occidentaliste, parce que trop ancré dans les coordonnées productionnistes modernes. Ce paradigme était très bien le temps qu’il a duré, dans les circonstances matérielles qui étaient les siennes, et je m’en déclare fièrement héritier, mais, disons, héritier inquiet. Les circonstances matérielles ayant changé, il faut que change aussi la forme du conflit social. Il y a une discontinuité matérielle qui produit une discontinuité dans les formes de conflictualité sociale. Si on ne l’accepte pas on va s’enfermer dans un paléo-socialisme inadéquat par rapport au type de monde dans lequel il se trouve.

  • #confinement
    #super bouquin
    #cérales ont #domestiqué l’#humain

    https://www.contretemps.eu/homo-domesticus-scott
    #homo_domesticus
    #james_c_scott
    #livre

    Ce livre à l’air super, ca fait longtemps que je me dis que j’ai envie
    de le lire,

    comme l’auteur est #anarchiste (et donc anti #copyright ?!) et que le
    premier ministre n’a pas mis en oeuvre sa promesse, un peu ambitieuse,
    d’ouverture des librairies
    (https://france3-regions.francetvinfo.fr/nouvelle-aquitaine/coronavirus-librairies-sont-fermees-restent-fermes-1805),

    je me permet de partager le #fichier #epub :

    https://1fichier.com/?7185q5xlhckovhje1lzg

    et une interview de l’auteur :

    https://www.liberation.fr/debats/2019/06/21/james-c-scott-on-ne-se-debarrassera-pas-de-l-etat-notre-seul-espoir-c-est

    et pour ceux qui s’ennuient encore, un super #docu sur les #blobs, les
    plantes et l’#intelligence chez les #organismes ("Le blob, un génie sans
    cerveau (Documentaire complet) | Le Vortex & ARTE") :
    https://www.youtube.com/watch?v=B1DCzlWB1lM&t=663s

    • interview libé, james C schott

      Des petits pas insuffisants : n’atteint-on pas les limites de l’infrapolitique ?

      Je suis d’accord, et la question est donc de savoir comment mener des actions d’ampleur. L’hypothèse la plus probable est sans doute que quelque chose se produise, qui rendrait impossible de poursuivre avec nos modèles politiques habituels. Une catastrophe majeure, par exemple. On pourrait ainsi considérer qu’il suffit d’attendre cet événement, mais ce serait une faillite de notre sens du devoir. Ce n’est pas ce que ferait le médecin de la #Peste. (cf. post précédent)

    • Dans ce cas, faut-il revenir à #Marx plutôt qu’à #Lénine ?
      Dans la mesure où nos problèmes actuels ne relèvent pas uniquement de l’exploitation des classes, mais aussi de la destruction du monde naturel, ce n’est pas nécessaire. Je choisirais plutôt Karl Polanyi et son idée de grande transformation. Il a expliqué ce que recouvrent en réalité les trois facteurs de production que sont le capital, la terre et le travail : l’exploitation capitaliste de la « terre » et du « travail » est en fait, plus largement, une forme de prédation sur la « nature » et les « vies humaines » tout entières. Si vous saisissez cela, alors vous comprenez les logiques de la marchandisation, la déviation centrale du capitalisme moderne.

  • La #démocratie à l’épreuve du #coronavirus

    « Au printemps de 1832, quoique depuis trois mois le choléra eût glacé les esprits et jeté sur leur agitation je ne sais quel morne apaisement, Paris était dès longtemps prêt pour une commotion. Ainsi que nous l’avons dit, la grande ville ressemble à une pièce de canon ; quand elle est chargée, il suffit d’une étincelle qui tombe, le coup part. En juin 1832, l’étincelle fut la mort du général Lamarque. »

    Victor Hugo, Les Misérables

    Les épidémies n’emportent pas seulement les corps, elles mettent les sociétés en tension et les Etats en danger. Les effets de choix politiques de longue durée s’y révèlent, comme la déconstruction obstinée du service public de la santé, mais aussi de l’appareil de production industrielle (notamment de matériel de santé), qui laisse de nombreux pays, dont la France, singulièrement démunis face au virus[1]. Les institutions s’y trouvent mises à l’épreuve, et souvent le fossé entre les principes qu’elles professent et la réalité de leur pratique s’y donne à voir dans toute sa froide réalité. C’est le cas de la démocratie, mot fétiche s’il en est[2]. La démocratie telle que nous la connaissons, fondée sur l’élection de gouvernants supposés agir en faveur du peuple, est censée être le meilleur système politique, le mieux à même de protéger ses citoyens, de les consulter sur les décisions fondamentales, et de leur accorder une importance égale. Le coronavirus vient brutalement mettre cette supériorité démocratique en doute. Face à la pandémie, les Etats dits démocratiques, notamment la France, ne gèrent ni mieux, ni de manière plus démocratique, que les Etats dits autoritaires, en premier lieu la Chine. Alors que depuis la fin de la Seconde guerre mondiale, et plus encore depuis la chute de l’URSS, les régimes démocratiques dominent la scène internationale, leurs difficultés à faire face à la pandémie affaiblit leurs prétentions hégémoniques. C’est d’autant plus vrai que l’inefficacité des démocraties n’a pas eu comme contrepartie un plus grand investissement démocratique : si les Etats démocratiques n’ont pas mieux affronté la crise, ce n’est pas parce qu’elles auraient passé plus de temps à consulter les citoyens, ou à construire des politiques plus égalitaires. Au contraire, non seulement les réponses des démocraties n’ont pas été plus efficaces, mais elles n’ont pas non plus été significativement plus démocratiques que celles de régimes autoritaires. De même qu’en 1832 l’épidémie de choléra avait révélé l’incurie de la monarchie de Juillet – et l’existence au cœur des villes d’une classe, le prolétariat, que la bourgeoisie laissait mourir dans sa misère – et failli emporter le régime par une insurrection, la pandémie actuelle révèle alors le vide des promesses démocratiques de nos régimes, mettant en danger l’idée démocratique elle-même.

    Une reconfiguration des espaces politiques

    La pandémie de Covid-19 distord notre horizon politique. Son caractère mondial nous rend inhabituellement attentifs à sa progression dans différents pays, aux réponses des différents gouvernements – et, par un jeu d’écho, à la manière dont notre propre pays est vu à l’extérieur. Mais le confinement restreint aussi drastiquement, dans la pratique, le champ de la réalité sociale vécue, nous poussant à nous investir exclusivement dans le foyer, l’immeuble, notre cercle familial et amical. A cette hyper-attention au très proche et au très lointain correspond une désagrégation soudaine de toute une série de niveaux intermédiaires. Alors que la France connaît depuis le 5 décembre un mouvement historique de contestation, les engagements se sont brutalement effrités. Le 5 mars, des dizaines de milliers de travailleur.es et d’usager.es des universités et de la recherche ont manifesté dans toute la France ; le 6 et 7 mars une coordination nationale des facs et labos en lutte a rassemblée 500 délégué.es venu.es de toute la France ; les 7 et 8 mars des manifestations féministes déterminées et massives ont battu le pavé… Tout ceci semble avoir entièrement disparu des préoccupations, notamment médiatiques, alors que les causes de ces mobilisations sont toujours présentes – comme en témoigne l’enfumage de Macron, promettant 5 milliards à la recherche sur 10 ans, une augmentation en-dessous des augmentations des années précédentes, et distribuée sous forme de primes, de contrats précaires et de financements de projets, prenant le contrepied de ce que les chercheur.es demandent[3]. La mascarade des élections municipales n’a pas intéressé grand monde, et les résultats n’ont fait l’objet d’aucun commentaire, ou si peu – contrairement au scandale sanitaire de leur maintien obstiné[4]. Les partis politiques eux-mêmes semblent s’être murés dans le silence, et il faut tendre l’oreille pour entendre les syndicats, alors même que la continuité du travail est au cœur de la stratégie économique de crise du gouvernement.

    Cela ne signifie pas pour autant qu’il n’existerait désormais pour nous que le plus local et l’échelle internationale. Mais l’espace entre les deux est occupé par un seul acteur, massif autant que martial : l’Etat, et en particulier le pouvoir exécutif. Privés de nos collectifs et de nos solidarités, nous, individus, sommes laissés seuls face à l’Etat, qui nous protège et nous soigne dans les hôpitaux[5], qui contrôle nos activités par la police, et surtout qui parle, par la bouche de ses chefs, nous disant comment nous comporter, et nous grondant si l’on ne réagit pas assez vite ou assez bien à ses consignes, dont le contenu change quotidiennement. Mais jusque dans son omniprésence et dans la mise en scène frénétique de son activité, cet Etat révèle aussi ses faiblesses. Il ne peut même pas assurer des conditions minimales de sécurité à ses soignants, en fournissant masques et gel désinfectant. Mettre en œuvre le confinement de la population pose des problèmes logistiques massifs qui n’ont pas été anticipés. L’Etat se trouve d’autant plus en tension que toutes ses actions, tous ses discours, sont attendus, examinés, scrutés. Puisque lui seul occupe l’espace national, tous les regards sont sur lui, dans les médias professionnels comme sur les réseaux sociaux. Les représentants oscillent alors en permanence entre recherche de publicité, au risque de montrer leur incompétence et l’impuissance de l’Etat, et culte du secret, au nom de la raison d’Etat, mais surtout pour masquer le fait qu’ils naviguent à vue. Pour prendre un seul exemple, de multiples réunions ont lieu, avec l’armée, avec des scientifiques, il faut montrer qu’elles ont lieu, mais il ne faut pas dire aux citoyens ce qui s’y dit, ou bien plus tard, trop tard, quand les décisions ont déjà été prises. Cette centralité de l’Etat rend les dirigeants nerveux, et donc dangereux pour leurs citoyens. Ils prennent des mesures incohérentes, suspendent les libertés publiques, le code du travail, tout ce qui dans le droit pourrait encadrer leur action. Ils délaissent entièrement les cadres internationaux de discussion : l’ONU, l’Union européenne, toutes ces institutions supposément centrales dans la gouvernance contemporaine, et qui auraient toutes raisons de l’être face à une pandémie internationale, semblent simplement muettes, ou inaudibles. Chaque Etat européen décide de ses mesures dans son coin, comme si chacun avait, comme la Grande-Bretagne, fait son exit. La seule institution européenne que l’on entend, c’est la Banque centrale, qui active la planche à billets : lorsqu’il s’agit de la santé des entreprises, la coordination est possible ; mais qu’il s’agisse de la vie des habitants, et alors l’Etat reprend, seul, sa souveraineté la plus absolue.

    L’absence de réponse démocratique au virus

    Dans la gestion de cette crise, on peinerait à distinguer entre les réponses des Etats démocratiques et des régimes autoritaires, venant affaiblir encore un peu plus cette distinction si cruciale pour les dirigeants des démocraties occidentales. Dans les pays qui ont choisi des solutions dures de confinement généralisé, on trouve autant la plus grande puissance autoritaire mondiale, la Chine, que des démocraties européennes, qui plus est dirigées par des gouvernements socio-démocrates ou socio-libéraux : l’Italie, la France, l’Espagne. D’autres pays ont plutôt été, au moins dans un premier temps, dans un laisser-faire complet, comme les grandes démocraties libérales que sont les Etats-Unis ou la Grande-Bretagne, mais aussi des régimes plus autoritaires, comme l’Iran. D’autres pays ont pris des mesures de tests massifs et de quarantaine stricte des malades, des démocraties comme Taiwan et la Corée du Sud, mais aussi la bien moins démocratique Singapour. Les réponses ont été variées, mais enjambent largement les typologies classiques entre régimes. Et une chose est certaine : les démocraties ne se sont pas montrées particulièrement plus efficaces, plus attentives à la santé de leur population, plus honnêtes dans leur communication ou plus soucieuses de la vérité que les régimes autoritaires. Pire : au moment même où Donald Trump ou Boris Johnson semblaient prêts à sacrifier des centaines de milliers de leurs citoyens et mettre en péril la sécurité sanitaire internationale, la Chine prétendait avoir vaincu l’épidémie et envoyait dans le monde entier des experts, des respirateurs et des stocks de masques. C’est un pan central des discours de légitimation des démocraties qui s’effondre. Alors que les démocraties étaient censées se caractériser par un plus grand attachement aux principes à la fois politiques et moraux d’ouverture, de transparence, de solidarité, tout autant que par leur efficacité à prendre soin de leurs citoyens, la pandémie vient révéler qu’il n’en est rien. Dans la crise, les Etats dits démocratiques agissent avant tout comme des Etats, ni pires ni meilleurs que des dictatures, et non comme des démocraties.

    Que voudrait dire, pour des Etats, agir en démocratie face à une pandémie ? Cela nécessiterait, a minima, que les citoyens soient réellement informés des choix possibles, qu’un débat public contradictoire puisse avoir lieu, que le pouvoir puisse être contesté dans ses décisions, voire que les citoyens soient associés au processus[6]. Là est le sens d’une démocratie comme pouvoir du peuple, pouvoir de l’ensemble des citoyens : aucune loi, aucun acte du gouvernement, ne doit être étranger au contrôle des citoyens, et quand c’est possible à leur participation directe. Il ne s’agit bien sûr pas d’éliminer, face à une crise sanitaire, la nécessité de prendre des décisions rapides et scientifiquement fondées : mais le moins que l’on puisse dire est que les dirigeants élus ont été d’une rare incompétence. Il n’est pas dit que le premier venu (ho boulomenos, n’importe qui, cette expression qui venait désigner, à Athènes, un citoyen pris au hasard), correctement informé par des scientifiques, aurait vraiment fait pire. En ce premier sens du mot démocratie, qu’on peut qualifier de politique, la démocratie comme pouvoir de l’ensemble des citoyens, les Etats dits démocratiques n’ont pas affronté la crise en utilisant des moyens démocratiques, mais les moyens, banals, qu’ils ont en commun avec tous les Etats, y compris les plus autoritaires. Par le secret, parfois le mensonge, sans contrôle ni des corps intermédiaires ni des citoyens, en prenant les décisions à quelques-uns, et en utilisant l’urgence bien réelle pour se faire attribuer des pouvoirs démesurés.

    L’Etat contre les pauvres

    Mais l’idée de démocratie comme pouvoir de l’ensemble des citoyens n’épuise pas les sens du mot. Il est un autre ensemble de significations qui donnent au mot un sens social : le demos, le peuple, vient aussi désigner la classe la plus nombreuse, c’est-à-dire les travailleurs, les pauvres, par opposition aux privilégiés, aux riches. Une démocratie est un régime qui agit en faveur des dominés, car il donne le pouvoir à la majorité, mais aussi parce qu’il vise la création d’une société plus égalitaire. Or, de ce point de vue, la gestion du gouvernement français apparaît comme encore plus radicalement anti-démocratique. Alors que les entreprises sont massivement soutenues, que les personnes exerçant un métier d’encadrement sont invitées à faire du télétravail, que les bourgeois des villes ont pu tranquillement s’installer dans leurs résidences secondaires et leurs maisons de famille, le message adressé par le gouvernement aux travailleurs, et en particulier aux ouvriers, a été clair : l’économie doit continuer, et pour cela nous sommes prêts à vous faire prendre tous les risques. La ministre du Travail a osé accuser de « défaitisme » les entreprises du BTP qui voulaient mettre en pause les chantiers non prioritaires. Les transports publics continuent de charrier quotidiennement, sans véritable mesure de protection pour ces mêmes conducteurs qui étaient l’objet du plus bas mépris par le gouvernement il y a quelques semaines, des millions de caissier.es, de travailleur.ses du nettoyage, d’ouvrier.es, de livreur.es, de postier.es, d’éboueur.es, et bien sûr de soignant.es. Les effets des dominations de classe, mais aussi de race (beaucoup de ces métiers voient une surreprésentation de racisé.es) et de genre (les métiers plus féminins du soin sont sursollicités, sans parler du poids de la garde des enfants en l’absence d’école, qui retombe massivement sur les femmes), se trouvent alors démultipliés.

    Le virus n’a que faire de notre classe, de notre race ou de notre genre, mais les modalités de sa gestion par le pouvoir restaure et amplifie l’ensemble des inégalités sociales. Les plus grandes capacités des riches, des hommes, des Blancs, à mobiliser des ressources leur permettant de s’extraire du travail, des transports publics, du soin des enfants ou des aîné.es, des courses dans des supermarchés bondés, tout en continuant à bénéficier du travail des pauvres, des femmes, des racisé.e.s va se transformer, face au virus, en plus grande chance d’échapper à la pandémie. Le seul filet de sécurité égalisateur est alors le service public de la santé, où les cas graves sont traités indépendamment de ces considérations – ce même service public que les gouvernements successifs n’ont eu de cesse de casser. Mais en dehors de ce maillon essentiel, tout dans la gestion de la crise renforce le poids des structures de domination. C’est visible dans le choix de continuer à mettre les pauvres au travail, mais aussi dans la gestion policière du confinement[7]. Dans les quartiers bourgeois désertés, non seulement les supermarchés restent ouverts, et relativement peu fréquentés, mais la présence policière est quasiment nulle. On croise des joggers, des employé.es de commerces faisant une pause, des SDF, des livreurs attendant une course… Au contraire, les quartiers populaires des grandes agglomérations sont l’objet d’un contrôle policier tatillon, d’autant plus insupportable que c’est là qu’il y a des problèmes d’approvisionnement, de promiscuité dans les marchés et supermarchés et de concentration de la population dans les rues – puisque c’est là que la densité d’habitations est la plus forte, les appartements les plus exigus et la proportion la plus faible de privilégiés pouvant télétravailler ou partir à la campagne. C’est là qu’ont lieu les contrôles, là que vont tomber les amendes, là que vont être prises les images montrant comment l’Etat fait bien régner l’ordre. Car au contrôle policier s’ajoute le mépris de médias relayant avec complaisance des images de bousculades dans ces quartiers, des commentateurs fustigeant l’irresponsabilité des pauvres et bien sûr des gouvernants faisant porter la responsabilité morale du confinement aux gens soi-disant indisciplinés, pour mieux camoufler leur culpabilité directe dans l’étendue de la catastrophe.

    Que restera-t-il des démocraties ?

    Les personnes, certainement majoritaires parmi les dirigeants, qui n’en ont cure de la démocratie et de ses valeurs égalitaires, ne voient peut-être pas le problème. Mais il faut prendre la mesure de ce basculement : le fait que les démocraties auto-proclamées ne se soient pas montrées plus efficaces qu’un régime autoritaire face à l’épidémie fait peser un danger véritable sur l’idée démocratique. Que le président élu des Etats-Unis envoie des centaines de milliers d’Américains au casse-pipe quand le secrétaire général du Parti communiste chinois envoie dans le monde entier experts et matériel, après avoir vaincu l’épidémie dans son pays, cela n’a rien d’anodin. On pourra sourire au retournement bienvenu de l’histoire, voire le saluer, par anti-impérialisme ; ce serait sous-estimer le danger réel que ce retournement fait peser sur la démocratie, non pas comme régime fondé sur l’élection des dirigeants, mais comme idée d’un pouvoir exercé par le peuple et pour le peuple. Le fait que les démocraties aient fait si peu de cas de l’avis des citoyens, comme le fait qu’elles aient si souvent, comme en France, pris des décisions qui mettent en danger les pauvres, les dominés, et protègent les entreprises et les riches, affaiblit encore le sens du mot démocratie. La démocratie, comme idée et comme pratique, a besoin que les gens y participent, y adhèrent, y croient. Et pour cela, il faut que la démocratie ait une substance, bien au-delà de l’élection ponctuelle des gouvernants, surtout quand le niveau de désagrégation des partis politiques permet à des Trump ou des Macron d’arriver au pouvoir. Si un virus suffit à éliminer toute spécificité des régimes démocratiques, toute valeur des principes démocratiques, il n’y a aucune raison que les gens y accordent de l’importance, surtout quand des régimes autoritaires se montrent plus efficaces dans la protection de la santé de leurs sujets. Le coronavirus ne met pas en danger la démocratie ; mais nos dirigeants, face au coronavirus, sont en train de sacrifier la démocratie pour dissimuler leur incompétence et se maintenir au pouvoir. Organiser entre nous la solidarité, se battre pour les services publics est plus que jamais nécessaire[8]. Mais face au danger que représentent nos dirigeants pour nos santés autant que pour l’idée démocratique, ce n’est pas suffisant. Nous ne pouvons remettre ces questions à l’après, à la fin de l’épidémie. Il faut, dès maintenant, rappeler les gouvernants à l’ordre, le seul ordre qui vaille en démocratie : celui du peuple[9].

    [1] Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent, La casse du siècle : A propos des réformes de l’hôpital public, Raisons d’agir, 2019. Frédéric Lordon, « Coronakrach », 11 mars 2020. Auriane Guilbaud, « Il n’est pas possible d’embaucher des milliers de soignants en un claquement de doigts », Le Monde, 13 mars 2020.

    [2] Je me permets de renvoyer ici au livre Démocratie, paru en février 2020 chez Anamosa.

    [3] https://universiteouverte.org/2020/03/19/5-milliards-des-effets-dannonce-mais-toujours-pas-de-moyens-pour-

    [4] Rémi Lefebvre, Nicolas Bué et Fabien Desage, « Le premier tour des municipales n’a pas eu lieu », Libération, 18 mars 2020. Laurent Le Gall, « Le coronavirus révélateur d’une démocratie grippée », Libération, 19 mars 2020.

    [5] Même si les services publics ne sont en fait pas une émanation de l’Etat, mais bien du public qu’ils servent, comme le rappellent Pierre Dardot et Christian Laval, « L’épreuve politique de la pandémie », Médiapart, 19 mars 2020

    [6] Yves Sintomer, « Face au coronavirus, les politiques n’ont pas eu le cran de poser le débat », Le Monde, 18 mars 2020

    [7] Sur les liens entre gestion policière de l’épidémie et contrôle social, voir « Contagion sociale Guerre de classe microbiologique en Chine », Chuang, février 2020, traduit par Des nouvelles du front

    [8] Michèle Riot-Sarcey et Jean-Louis Laville, « Le monde d’après-demain », Libération, 17 mars 2020. « Face à la pandémie, retournons la « stratégie du choc » en déferlante de solidarité ! »

    [9] Merci à Aurélien Angel, Elisabeth Callot et Célia Keren pour leurs commentaires sur une première version de ce texte.

    https://samuelhayat.wordpress.com/2020/03/23/la-democratie-a-lepreuve-du-coronavirus

    #épidémie #service_public #production_industrielle #santé #autoritarisme #promesses_démocratiques #pandémie #Etat #banque_centrale #légitimité #échelles_géographiques #géographie_politique #incompétence #secret #mensonge #urgence #inégalités #travail #économie #classes_sociales #ouvriers #télétravail #BTP #transports_publics #domination #effets_de_domination #genre #inégalités_sociales #structures_de_domination #police #présence_policière #quartiers_populaires #amendes #contrôle_policier #responsabilité #irresponsabilité #culpabilité #mise_en_danger #incompétence #dictature #totalitarisme

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    Petite citation choisie pour @davduf :

    Mais en dehors de ce maillon essentiel, tout dans la gestion de la crise renforce le poids des structures de domination. C’est visible dans le choix de continuer à mettre les pauvres au travail, mais aussi dans la gestion policière du confinement[7]. Dans les quartiers bourgeois désertés, non seulement les supermarchés restent ouverts, et relativement peu fréquentés, mais la présence policière est quasiment nulle. On croise des joggers, des employé.es de commerces faisant une pause, des SDF, des livreurs attendant une course… Au contraire, les quartiers populaires des grandes agglomérations sont l’objet d’un contrôle policier tatillon, d’autant plus insupportable que c’est là qu’il y a des problèmes d’approvisionnement, de promiscuité dans les marchés et supermarchés et de concentration de la population dans les rues – puisque c’est là que la densité d’habitations est la plus forte, les appartements les plus exigus et la proportion la plus faible de privilégiés pouvant télétravailler ou partir à la campagne. C’est là qu’ont lieu les contrôles, là que vont tomber les amendes, là que vont être prises les images montrant comment l’Etat fait bien régner l’ordre. Car au contrôle policier s’ajoute le mépris de médias relayant avec complaisance des images de bousculades dans ces quartiers, des commentateurs fustigeant l’irresponsabilité des pauvres et bien sûr des gouvernants faisant porter la responsabilité morale du confinement aux gens soi-disant indisciplinés, pour mieux camoufler leur culpabilité directe dans l’étendue de la catastrophe.

  • Pourquoi les #autorités ne comptent pas les #décès survenus en #Ephad dans le bilan des #victimes du #Covid-19 ? - Libération
    https://www.liberation.fr/amphtml/checknews/2020/03/24/pourquoi-les-autorites-ne-comptent-pas-les-deces-survenus-en-ephad-dans-l

    Dans quelle mesure cet angle mort statistique minimise-t-il le bilan réel de l’épidémie ? Et comment se justifie-t-il ? La question se pose de plus en plus, à mesure que les décès potentiellement liés au Covid-19 remontent des Ephad. L’Agence régionale de santé (ARS) du Grand Est et la préfecture des #Vosges ont annoncé hier la #mort de vingt résidents d’un Ehpad de Cornimont (Vosges) « en lien possible avec le Covid-19 », depuis le début de l’épidémie. A Thise (Doubs), près de Besançon, quinze résidents d’un Ehpad sont décédés depuis le dépistage des premiers cas le 5 mars. « Vingt-cinq résidents sur 70 ont de la fièvre et sont confinés dans leur chambre selon le maire », rapporte France 3 Bourgogne Franche Comté. A Saint-Dizier (Haute-Marne), ce serait treize personnes qui seraient #mortes, selon un le média local PTV.

    Dans Le XIIe arrondissement de Paris, l’Ehpad Rothschild compterait une cinquantaine de cas confirmés et aurait déploré cinq décès. A Mauguio (Hérault), près de Montpellier, la presse locale faisait également état de cinq #décès depuis le 10 mars, ainsi que d’une cinquantaine de cas suspects parmi les résidents. Dans l’Aisne, la presse faisait part d’un décès à l’Ehpad de la Mèche d’argent, à Coucy-le-château.

    Les principales fédérations du secteur (Fédération hospitalière de France, Fehap, Synerpa, AD-PA…) avaient adressé vendredi à Olivier Véran un courrier alarmiste, expliquant que l’épidémie « pourrait se traduire par plus de 100 000 décès dans l’éventualité d’une généralisation que nous n’osons imaginer » mais « qui n’est cependant pas exclue, en l’état actuel de notre organisation ».

  • « La limitation de la casse économique ne doit pas prévaloir sur la limitation de la #casse_sanitaire »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/03/20/la-limitation-de-la-casse-economique-ne-doit-pas-prevaloir-sur-la-limitation

    La limitation de la casse économique ne doit pas prévaloir sur la limitation de la casse sanitaire »
    TRIBUNE
    Collectif

    Pour que le confinement soit efficace, des fonctionnaires de la santé, des affaires sociales et de l’économie appellent le gouvernement à imposer aux entreprises non essentielles l’arrêt de leur activité.

    Tribune. Depuis désormais quelques semaines, nous savons que la progression de la pandémie du Covid-19 (coronavirus) est inéluctable et qu’elle aura des conséquences gravissimes. Pourtant, malgré un discours martial, notre gouvernement temporise. L’urgence est cependant bien là : tant qu’il est encore temps, arrêtons l’économie ordinaire.

    Emmanuel Macron et Edouard Philippe affichent une prise de conscience de la gravité de la crise mais, « en même temps », ils ne se donnent pas les moyens de tout faire pour l’arrêter

    Dans une économie de « guerre » contre le virus, comme le répètent les pouvoirs publics, ne devraient plus exister que trois objectifs : équiper les personnes qui sont devant, approvisionner celles qui sont derrières, et protéger tout le monde. C’est tout le paradoxe de l’utilisation de cette image par Emmanuel Macron et Edouard Philippe : ils affichent une prise de conscience de la gravité de la crise mais, « en même temps », ils ne se donnent pas les moyens de tout faire pour l’arrêter.

    On le sait, les mesures de confinement sont le seul outil efficace dont nous disposons pour lutter contre la propagation de l’épidémie. Certes, le confinement a été partiellement mis en place, mais celui-ci repose sur une ligne directrice annoncée très clairement : la « responsabilité individuelle ». Les salariés non indispensables à l’économie ne sont pas tenus de s’arrêter, et l’impossibilité de télétravail est même un des motifs de laissez-passer officiel. Des travailleurs du bâtiment, de l’industrie, des banques, de l’artisanat sont encouragés à venir sur leur lieu de travail alors que leur activité n’a rien d’essentiel dans la crise que nous vivons. Chaque activité professionnelle présentielle maintenue fragilise pourtant le dispositif de « distanciation sociale » mis en place.

    Tension à son paroxysme
    Dans le même temps, on laisse les travailleurs des secteurs essentiels – agroalimentaire, traitement des déchets, chaînes logistiques alimentaires – continuer à travailler sans sécuriser leurs modalités de travail. Le maintien de ces activités renforce les inégalités déjà présentes habituellement : là où la majorité des cadres peut télétravailler, les autres salariés sont sommés de se rendre sur leur lieu de travail. Cette décision accroît en outre la tension, aujourd’hui à son comble, sur les biens sanitaires de première nécessité : masques, gel hydroalcoolique, gants, etc.

    Lire aussi Coronavirus : suivez la propagation de la pandémie en France et dans le monde
    Cette tension arrive à son paroxysme chez les soignants. Dans les hôpitaux, les cabinets médicaux du pays, tous n’ont qu’une seule demande : pouvoir exercer leur métier sans se mettre en danger, et donc sans mettre en danger leurs patients. Ils et elles demandent des masques. Ceux-ci n’arrivent – au mieux – qu’au compte-gouttes et avec retard, accroissant encore la tension et le risque. On ne sait jamais quand, on ne sait jamais combien. Et tant que n’existera pas un discours clair au plus haut niveau de l’Etat, cela sera toujours trop tard et pas assez. Le dire devient urgent et indispensable : nous allons devoir gérer une pénurie grave. Et tous les moyens disponibles vont devoir être orientés vers la santé.

    Trois mesures pourraient être prises immédiatement
    Il est urgent d’inverser les priorités : la limitation de la casse économique ne doit pas continuer à prévaloir sur la limitation de la casse sanitaire. Trois mesures pourraient pourtant être prises immédiatement :

    Réquisitionner les moyens de production des entreprises capables de produire masques, gels hydroalcooliques, respirateurs et autres matériels sanitaires.
    Définir les secteurs d’activité qui ne sont pas essentiels à la vie de la nation et imposer aux entreprises concernées l’arrêt de leur activité le temps d’enrayer l’épidémie.
    Contrôler strictement le respect des règles sanitaires et des mesures de protection des salariés dans les entreprises et les services essentiels à la vie de la nation.
    Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que le gouvernement est vraisemblablement conscient qu’il faudra finalement s’y résoudre. Mais il retarde ses décisions et les prend au compte-gouttes, comme si gagner un jour ou deux d’ouverture des magasins ou un tour d’élections municipales avait la moindre importance et ne mettait pas gravement la population en danger.

    Nous avons déjà changé de monde et le gouvernement fait mine de ne pas le voir

    Nous avons déjà changé de monde et le gouvernement fait mine de ne pas le voir. Que les Bourses dévissent n’a aucune espèce d’importance : pendant cette crise, le marché est à l’arrêt et c’est la logistique qui a déjà pris le dessus afin d’organiser la distribution à la population des biens de première nécessité. Que la production et la consommation décrochent est une évidence, cela devrait devenir un quasi-objectif : plus nous resterons chez nous, plus nous ferons plonger l’activité économique, mais surtout plus vite nous contrôlerons l’épidémie.

    Lire aussi Coronavirus : comment l’Europe est devenue l’« épicentre » de la pandémie
    Bien sûr, il faut soutenir les entreprises : elles sont la condition d’une reprise, demain. Le maintien des collectifs de travail est une nécessité. Le maintien de leur activité est également souhaitable, mais si et seulement si il n’aggrave pas la crise et ne met pas inutilement en danger la santé des travailleurs et des travailleuses. Dans tous les cas où l’activité doit se faire en présentiel et n’est pas strictement indispensable à la lutte contre la propagation du virus ou aux besoins essentiels de la population, il faut arrêter l’économie. Garantir totalement le maintien dans l’emploi, garantir les salaires, garantir tous les minima sociaux et revenus de remplacement, mais arrêter l’activité. Mettre l’économie sous perfusion, creuser la dette publique, mais endiguer la progression du virus.

    Inverser drastiquement nos priorités
    C’est un appel grave et solennel que nous faisons : prenons la mesure de la gravité de la crise qui est devant nous. Mettons de côté les croyances et les dogmes liés au « bon fonctionnement du marché », et mettons tout au service de la sortie de crise. Entrer réellement en guerre contre le virus nécessite d’inverser drastiquement nos priorités et de n’en conserver que trois : la santé, avant tout autre chose, l’approvisionnement, qui permet l’effort sanitaire et garantit une vie décente pour la population confinée, et la protection des personnes qui soignent et qui approvisionnent. Toute notre énergie doit être dirigée vers ces seuls objectifs, par exigence de justice et par souci d’efficacité. Toutes les autres activités ne sont pas seulement inutiles, elles sont dangereuses. Il est urgent de les arrêter.

    Léa Guessier est le pseudonyme d’un collectif de #fonctionnaires et de #hauts_fonctionnaires – tenus au devoir de réserve – en poste dans des ministères, collectivités et établissements publics des secteurs de l’#économie et des #finances, de la #santé et des affaires sociales, de la sécurité sociale, du #travail et de l’#emploi.

  • Didier Fassin : « Ce n’est pas d’en haut qu’il faut espérer du changement » - Page 1 | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/220320/didier-fassin-ce-n-est-pas-d-en-haut-qu-il-faut-esperer-du-changement

    #Didier_Fassin, #médecin et #sociologue, professeur à Princeton et au Collège de France, compare la situation en France et aux États-Unis face à l’épidémie de coronavirus. La #crise actuelle peut-elle faire espérer un changement réel ?

    Didier Fassin est médecin, sociologue et anthropologue. Il est professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et titulaire de la chaire annuelle de Santé publique du Collège de France, également directeur d’études à l’#EHESS. Il est notamment l’auteur de La Vie – Mode d’emploi critique et de Mort d’un voyageur – Une contre-enquête, tous deux publiés au Seuil. Entretien sur la #gouvernementalité par temps de crise, la situation comparée des deux côtés de l’Atlantique et ce que pourrait être le monde d’après.

    Comment le médecin et sociologue ayant étudié les manières de gouverner regarde la réaction gouvernementale à l’épidémie de coronavirus ?

    Didier Fassin : L’épidémie de Covid-19 n’a pas d’équivalent dans l’histoire mondiale depuis plus d’un siècle, et les récentes épidémies d’autres coronavirus, notamment le SRAS en 2002 et le MERS en 2012, avaient été très limitées, ne laissant pas entrevoir la diffusion actuelle du Covid-19. Dans ces conditions, il n’est pas complètement étonnant qu’on n’ait pas immédiatement pris la mesure du problème.

    Didier Fassin en 2016. © DR
    Néanmoins, de nombreux spécialistes des maladies émergentes avaient prévu qu’après les alertes des grippes aviaire et porcine et des infections aux virus Zika et Ebola, une pandémie de grande ampleur finirait par se produire, et les experts de santé publique travaillent depuis longtemps sur ce qu’on appelle en anglais « health preparedness », c’est-à-dire la réponse à une crise sanitaire majeure en contexte d’incertitude.
    Or, il faut se rendre à l’évidence avec le sociologue Andrew Lakoff, qui a étudié plusieurs crises de ce type aux États-Unis : ce qui caractérise les dispositifs en place pour faire face à ces menaces, c’est d’être, comme l’indique le titre de son livre, « unprepared ». Les réactions disparates et désordonnées de la plupart des gouvernements au niveau mondial, de même que l’absence de tests et de masques dans la quasi-totalité des pays, montrent qu’il y a une grande impréparation.

    De plus, les modèles mathématiques fournissent des projections tellement variées qu’elles ne sont que d’une aide limitée – on parlait d’un million de cas de fièvre Ebola, il y en a eu 29 000 – et les solutions proposées par la santé publique ne diffèrent guère de celles mises en œuvre contre la peste au XIVe siècle et contre le choléra au XIXe siècle. Au moins en attendant un éventuel traitement ou vaccin.

    En résumé, il est finalement remarquable que la réponse des États à la crise du Covid-19 se résume aujourd’hui à une police sanitaire appliquée avec plus ou moins de rigueur dans un contexte de pénurie de moyens.

    En situation de crise et de peur, on voit une tension se développer entre sécurité et liberté. L’équilibre vous semble-t-il aujourd’hui respecté ? Et que vous inspire cette notion d’« état d’urgence sanitaire » ?

    Du point de vue du rapport entre sécurité et liberté, le vrai basculement est intervenu il y a quelques années avec l’état d’urgence mis en place après les attentats de Paris en 2015, puis sans cesse renouvelé pendant deux ans. Le basculement a eu deux composantes.

    La première dimension, émotionnelle, correspond à la phase initiale, en novembre 2015 : le peuple et ses représentants ont ressenti un profond désir d’état d’urgence en pensant qu’il était normal de sacrifier la liberté pour plus de sécurité. En fait, les enquêtes parlementaires ont montré que rien n’avait été gagné en sécurité, mais qu’on avait beaucoup perdu en liberté.

    La seconde dimension, légale, correspond paradoxalement à la fin de l’état d’urgence, le 1er novembre 2017 : deux jours avant, le président de la République a en effet fait voter une loi qui a inscrit dans le droit ordinaire les principales prérogatives de l’état d’urgence. Cette loi s’ajoute à d’autres votées avant et après elle qui donnent plus de pouvoirs et moins de limites aux forces de l’ordre, et on en a vu les conséquences avec la violence de la répression des manifestations depuis lors, notamment contre les « gilets jaunes ».

    L’état d’urgence sanitaire me semble, dans ces conditions, relever plutôt d’un geste performatif, destiné à montrer que le gouvernement veut se donner tous les moyens d’agir. Ce n’est évidemment pas exclusif d’abus de pouvoir et d’excès d’usage de la force par la police contre certains publics qui sont sa cible habituelle, mais je ne crois pas que cela change beaucoup la donne du point de vue de la santé publique. Cela étant, il importe de rester collectivement vigilants sur les atteintes possibles, voire durables, aux libertés publiques.

    Vous êtes professeur à l’Institute for Advanced Study de Princeton et au Collège de France. Comment regardez-vous les façons de réagir au coronavirus des deux côtés de l’Atlantique ?

    Si la France a réagi lentement à l’#épidémie, en ne tirant pas profit de ce qui s’était passé en Chine et de ce qui s’annonçait en Italie, elle a fini par prendre le problème à bras-le-corps, alors que les États-Unis n’ont toujours pas pris la mesure de la situation deux mois après leurs premiers cas. Il y a au moins deux grandes différences entre les deux pays.

    La première tient à la confiance dans la #science, qui est affirmée dans le cas français, même si cette affirmation vient après des années de coupes budgétaires dans le domaine de la recherche, alors qu’elle est contestée et dénigrée par le gouvernement états-unien, qui s’est illustré par un déni presque systématique des grands problèmes de notre temps, à commencer par le #réchauffement_climatique.

    Le président des États-Unis a d’abord affirmé que la gravité du Covid-19 était une invention des démocrates pour le déstabiliser, puis a déclaré que des cas existaient bien mais que l’infection était bénigne, que l’épidémie était sous contrôle et qu’elle allait même disparaître comme par miracle, selon ses termes. Il a ensuite répété que les tests et les masques étaient disponibles quand les médecins ne disposaient ni des uns pour confirmer les cas ni des autres pour se protéger, et il essaie maintenant de faire croire au public qu’un traitement efficace a été découvert et va être distribué, en référence à l’hydroxychloroquine, pour laquelle n’existe aucun essai clinique reconnu. Le chef de l’État français s’est au contraire maintes fois réclamé des scientifiques pour prendre ses décisions, y compris celle, très controversée, de maintenir le premier tour des élections municipales.
    Dans les deux pays, cependant, on observe les mêmes stratagèmes de dissimulation de la vérité. Ainsi, on prétend que les tests sont nécessaires seulement pour les patients les plus graves, alors qu’il serait essentiel de pouvoir tester tous les cas suspects pour d’évidentes raisons épidémiologiques et médicales, et on affirme que les masques doivent être réservés à certains professionnels, quand toutes celles et tous ceux qui sont en contact avec des malades devraient pouvoir en bénéficier.

    La seconde différence importante concerne l’organisation politique et administrative de chaque pays. Les États-Unis ont une multitude de niveaux de décision – État fédéral, États, comtés, municipalités –, sans autorité hiérarchique. Par exemple, le maire de Los Angeles a décrété il y a quelques jours le confinement non autoritaire de ses administrés. Puis le gouverneur de la Californie en a fait de même pour ses 40 millions de résidents. Il a été suivi le lendemain par le gouverneur de l’État de New York. Mais à la date du 20 mars, aucun autre État n’a pris cette décision. Quant au président, il continue de diffuser des nouvelles inexactes, de faire des déclarations sans lien avec la réalité et de s’abstenir de toute injonction forte. Dans une certaine mesure, compte tenu de l’impéritie catastrophique des autorités fédérales, il est probablement préférable qu’elles ne soient pas en charge, mais on comprend que ce système génère une hétérogénéité complète des décisions.

    À l’opposé, la France jacobine et centralisée peut mettre en place une réponse plus homogène sur l’ensemble du territoire, et ce que décide le gouvernement peut être appliqué partout. Cela ne garantit évidemment pas que cela le soit de la même façon sur l’ensemble du territoire. Les forces de l’ordre manifestent plus de zèle dans les quartiers populaires que dans les quartiers résidentiels. On peut faire son jogging ou promener son chien dans le centre de Paris où elles sont absentes, mais on se fait contrôler et sanctionner si on est dehors en Seine-Saint-Denis, où elles patrouillent régulièrement.

    Vous affirmez dans une récente tribune pour le site AOC que les États-Unis produisent les conditions de possibilité d’une progression massive de l’épidémie parmi les plus vulnérables. En quoi ?

    Il y a 2,2 millions de personnes dans l’ensemble du #système_carcéral, ce qui inclut les prisons fédérales, les prisons des 50 États et les prisons locales, qu’on appelle des jails. Dans ces dernières, qui regroupent des prévenus en attente de leur jugement qui n’ont pas pu payer leur caution et des condamnés à de courtes peines pour des délits mineurs, les détenus sont regroupés dans des dortoirs de taille variable, pouvant compter jusqu’à une soixantaine de prisonniers, avec des lits superposés séparés par moins d’un mètre. Sachant que plus de 10 millions de personnes entrent dans ces jails chaque année, il est facile d’imaginer combien le coronavirus peut y pénétrer facilement et se disséminer rapidement. Les prisonniers de longue peine sont bien sûr eux aussi exposés à ce risque.

    51dj-ppzsslIl y a également en moyenne, quotidiennement, 50 000 étrangers dans les centres de rétention. Le nombre de celles et ceux qui passent dans ces centres est de 500 000. Les conditions d’enfermement et d’entassement ont été maintes fois dénoncées par les organisations de droits humains. S’ajoutent à ces chiffres les milliers de demandeurs d’asile qui se trouvent dans des camps de fortune de l’autre côté de la frontière sud du pays, au Mexique, interdits d’entrer pour déposer leur dossier, en violation de la Convention de Genève de 1951.
    Quant aux 11 millions de personnes en situation irrégulière dans le pays, on devine aisément que les rafles qui se sont multipliées depuis trois ans ne les inciteront pas à se rendre à l’hôpital pour demander des tests ou des soins si elles sont malades, ce qui facilitera l’extension de l’épidémie.

    Il faudrait aussi considérer les 500 000 personnes sans domicile fixe, plus ou moins abritées dans des refuges où les risques de contamination sont élevés.

    Est-ce si différent en France quand on voit le sort aujourd’hui réservé aux détenus et aux retenus ?

    Évidemment, les ordres de grandeur sont totalement différents. Avec 70 000 personnes détenues, la France a 30 fois moins de prisonniers, qui sont à deux ou trois dans des cellules de neuf mètres carrés prévues pour une personne. Avec 45 000 étrangers passant dans des centres de rétention chaque année, elle enferme 11 fois moins de personnes considérées comme en situation irrégulière, mais dans des conditions souvent médiocres. Les chiffres sont donc différents, mais les risques sont identiques, quoique avec une gravité moindre. Et ces risques portent non seulement sur les détenus et les retenus, mais aussi sur les personnels.

    Une différence importante entre les deux pays est toutefois qu’en France une mobilisation s’est faite pour demander la libération des détenus en surnombre, puisque l’État ne respecte pas la loi concernant l’encellulement individuel, et exiger l’évacuation totale des centres de rétention, puisque l’arrêt des vols empêche les reconduites à la frontière. Des syndicats de magistrats et d’avocats, des organisations non gouvernementales, des chercheurs en sciences sociales, le Contrôleur général des lieux de privation de liberté et d’autres se sont manifestés par des tribunes, des pétitions et des communiqués de presse, que les médias ont relayés. Le résultat est que des mesures, certes encore limitées, ont été prises pour libérer des détenus et des retenus. Rien de tout cela aux États-Unis. C’est comme si ces millions de personnes ne comptaient pas, malgré le danger que les autorités leur font courir.

    À cet égard, le chef de l’État et le gouvernement français devront être tenus comptables de leur passivité dans ce domaine et de ses conséquences. Il est choquant d’entendre le ministre de l’intérieur s’indigner que certains Français sortent de leur domicile, en les traitant d’imbéciles, ce qui est au demeurant un langage indigne de sa fonction, et en les menaçant de poursuites, quand ni lui ni ses collègues ne font le nécessaire pour protéger les populations exposées. Le plus absurde étant de voir les forces de l’ordre verbaliser des sans domicile fixe parce qu’ils sont dans la rue. On ne peut pas en appeler à la responsabilité des Français alors que le chef de l’État et le gouvernement n’assument pas les leurs.

    Même si on a du mal à y penser alors que le pic n’est pas passé, le propre d’une épidémie est d’avoir une fin. Comment cela se passe-t-il après en général ? Y a-t-il retour à la normale, au business as usual ? Peut-on espérer des évolutions sociales allant dans le bon sens ou doit-on craindre de nouveaux raidissements politiques ou des fuites en avant économiques ?

    C’est le vrai défi de l’après-crise, mais la manière dont les États y feront face est vraiment difficile à prévoir. De nombreux pays, dont la France, ont montré des insuffisances dans leur réponse à la situation, même s’il faut reconnaître la difficulté à agir dans un tel contexte d’incertitude. Le manque de tests a fait prendre un retard important dans le contrôle de la progression. La déficience de protection pour les personnes exposées a favorisé les contaminations, y compris dans le personnel soignant. Les mesures de police sanitaire ont été mises en œuvre tardivement et contradictoirement.

    De manière plus structurelle, la réduction des lits dans les hôpitaux qui, tous les ans au moment de la grippe saisonnière, mais aussi à l’occasion de chaque situation critique comme les fortes canicules, met les urgences et les services de médecine en difficulté, s’avère particulièrement dommageable en raison de la gravité du Covid-19 chez certains malades. Quant aux restrictions imposées aux budgets de recherche, et surtout leur déplacement d’une logique de laboratoire vers une logique de projets, privant les chercheurs d’une continuité de leurs travaux, il est difficile de penser qu’ils ne retentissent pas sur la production des chercheurs.
    Le président de la République a juré qu’on ne l’y prendrait plus, qu’il avait compris que certains biens étaient communs, et qu’il donnerait dorénavant des moyens aux hôpitaux et à la recherche. Nous verrons si les leçons du Covid-19 ont été retenues. Ce qui s’est produit après la crise financière de 2008 au plan international ne rend pas très optimiste sur la manière dont les promesses faites au plus fort d’une crise sont tenues une fois qu’elle est passée.

    Mais il est possible que le caractère inattendu de la crise présente et ses conséquences sans précédent du point de vue de la vie en société aient un effet plus profond et plus durable que cela n’a été le cas pour d’autres, et ce bien au-delà de la seule dimension sanitaire. Dans cette hypothèse, ce n’est cependant pas d’en haut, c’est-à-dire du chef de l’État ou du gouvernement, qu’il faut espérer du changement, car on a déjà l’expérience des discours sans lendemain. C’est de la société elle-même, de toutes celles et de tous ceux qui se rendent compte que le monde qu’on leur fait n’est pas celui qu’elles et ils veulent laisser à leurs enfants.

  • sur la gestion (pathétique?) de la pandémie, d’un collègue de Nancy

    Is “#stay_at_home” the correct #social_distancing measure to fight the covid-19 pandemic ?
    https://medium.com/@antonello.lobianco/is-stay-at-home-the-correct-social-distancing-measure-to-fight-the-covid-19-

    “The message “stay at home’’ is undoubtedly simpler than “don’t stay without means of respiratory protection in closed places in the presence of other people and avoid physical contacts’’ but this simplicity comes at the cost of a #bias.

    In other words, looking at everyone on the road as a possible infector, is only a desperate response from a #frightened and #confused society that finds itself sick but does not want to discover itself technologically overtaken.”

  • Le #confinement, ce #luxe dont les plus #pauvres sont privés | StreetPress
    https://www.streetpress.com/sujet/1584637765-confinement-luxe-dont-pauvres-sont-prives

    "Tous les matins, ces hommes croisent #caissières et femmes de ménages, #vigiles et #livreurs, tous embarquant dans les bus et les RER pour Paris. Ceux-là viennent du nord de #Saint-Denis, dans des quartiers réputés plus établis selon l’échelle de la marginalité locale. Immigration plus ancienne mais également concernée par l’injonction à travailler : il faut bien que les bâtiments soient nettoyés et protégés, que les clients soient servis et livrés. Il faut surtout que la routine soit maintenue, coûte que coûte (« whatever it takes », selon une expression qui revient à la mode au gré des catastrophes collectives).

    Alors, ici, on prend les annonces gouvernementales pour ce qu’elles sont : une vaste supercherie. « Rester chez vous, faites du télétravail », c’est la dernière blague, le mot de la fin d’un monde qui ne finit pas de s’abîmer dans l’absurde. Maintenir autant que possible la routine, protéger l’économie, il y a des jours où ces mots sonnent pour ce qu’ils sont vraiment : « allez crever »."

  • « Dans un monde aussi brutal, la #convivialité est un combat »
    Par Geneviève Azam
    Publié le 13 mars 2020 à 14h00 - Mis à jour le 13 mars 2020 à 14h58
    Lecture 3 min.
    #collapsologie

    L’économiste Geneviève Azam observe, dans une tribune au « Monde », que le refus de l’#effondrement du monde conduit la société à se « reformer » autour d’expériences concrètes de #cohésion_sociale.
    Le monde semble vaciller. Les alertes s’accumulent : inégalités insupportables, dépendance à des systèmes techniques incontrôlés, #accélération du chaos climatique et de l’extinction du vivant, déracinement de millions de personnes sans terre pour les accueillir, pollutions, système financier au bord de l’implosion, et désormais épidémie : la liste est longue des menaces qui sapent la confiance dans un avenir, même tout proche. Nous ne vivons pas une crise passagère, offrant une sortie moyennant quelques mesures correctrices pour revenir à la « normale ». Nous sommes confrontés à des irréversibilités et à une accélération hors norme, illustrées tout particulièrement par les #catastrophes écologiques. Nous vivons le temps d’effondrements.

    « Fabrique du diable »

    L’effondrement est aussi politique. Depuis plusieurs décennies, les Etats ont sacrifié la sphère publique, les communs, et ont fait des sociétés un « appendice » du marché et de l’économie, selon l’expression de Karl Polanyi, dans son ouvrage La Grande Transformation, publié en 1944 (Gallimard, 1983). L’économiste faisait alors du grand marché « autorégulateur » une « fabrique du diable » et une des causes des fascismes des années 1930. Avec le néolibéralisme, cette fabrique s’est élargie, et se trouve en surchauffe. A force de devoir s’adapter aux lois de la concurrence, la vie, sous toutes ses formes, humaines et autres qu’humaines, est menacée. Non plus à l’échelle géologique mais à l’échelle historique. L’histoire, pensée dans la modernité comme fabriquée par des humains souverains, nous échappe en partie. La Terre et le vivant ripostent. Nous avons en effet déclenché des événements non maîtrisables et qui s’auto-entretiennent. Le récit néolibéral d’optimisation de la vie et de la santé s’effondre lui aussi.

    Lire aussi : Savants ou militants ? Le dilemme des chercheurs face à la crise écologique
    Le capitalisme global répond à ces événements par une bio-politique, déjà percée à jour par Michel Foucault : l’adaptation des populations prend la forme de fichages, traçages, sélections, confinements, murs et camps de rétention, surveillance et répression. Elle est désormais pratiquée de manière plus « rationnelle » et industrielle avec l’appui de « l’intelligence » artificielle et des algorithmes.

    LES COMMUNAUTÉS DES RONDS-POINTS, CES NON-LIEUX D’UNE VIE CONDAMNÉE À CIRCULER SANS S’ATTACHER, SURGISSENT DU DÉSASTRE
    Pourtant, la créativité humaine échappe aux contrôles. L’imaginaire des effondrements est aussi un dérangement qui, loin de pétrifier la pensée et l’action, semble bien au contraire les libérer de l’attente progressiste d’un futur qui exile de la présence au monde. Il donne la mesure des enjeux et éloigne des illusions d’une transition par étapes successives, d’une « sortie de crise » dans un temps linéaire et réversible. Il anime les générations futures, dont la présence désormais concrète et les engagements redonnent sens à l’idée de faire monde et protège d’attentes apocalyptiques qui, elles, se nourrissent de la perte de sens. Habiter le monde, habiter la Terre, reconquérir les territoires perdus, vidés, détruits ou enlaidis s’incarnent dans de multiples expériences. Expériences concrètes de convivialité nées au sein de communautés terrestres, incluant humains et autres qu’humains, se confrontant aux oligarchies prédatrices et hors-sol.

    Lire aussi : « La recherche publique ne doit plus servir à détruire la planète »
    C’est en refusant la gestion des catastrophes, appelée désormais « réformes », que la société défaite se « reforme », que s’inventent d’autres manières de vivre. Les communautés des ronds-points, ces non-lieux d’une vie condamnée à circuler sans s’attacher, surgissent du désastre. La convivialité retrouvée au sein du vivant se nomme agroécologie, agroforesterie, permaculture, circuits courts de production et de consommation, coopération dans le travail, solidarité sociale, sobriété et partage, accueil des migrants, occupation de terres, techniques conviviales ou low tech. La société se reforme en destituant les institutions du consumérisme et de la société ubérisée. Ce sont des expériences de « joie pure et sans mélange », comme les grèves ainsi qualifiées par Simone Weil lors des manifestations des métallurgistes en 1936.

    Lire aussi : L’appel de 1 000 scientifiques : « Face à la crise écologique, la rébellion est nécessaire »
    Au lieu de l’accélération qui supprime tous les attachements, le temps retrouvé s’accorde au rythme du vivant saccagé par la cadence du monde industriel. La convivialité prend sens quand des avocats en grève se regroupent pour faire appliquer le droit et la justice, quand des enseignants refusent la pédagogie algorithmique, quand des cheminots en lutte s’opposent à la déshumanisation de la fermeture des guichets, quand plus de mille scientifiques appellent à la désobéissance, quand l’échelon de la commune devient à nouveau un enjeu politique face à une métropolisation imposée. Dans un monde aussi brutal, la convivialité est un combat.

    Geneviève #Azam est économiste, essayiste, membre du comité scientifique d’Attac et signataire du Second Manifeste convivialiste (Actes Sud, 144 pages, 9,80 euros).

  • #mais...

    Municipales : #Larcher et Fabius en travers de #Macron | Les Echos
    https://www.lesechos.fr/politique-societe/politique/municipales-larcher-et-fabius-en-travers-de-macron-1184812#utm_source=le%3A

    #sauvés_par_gérard
    #senat_for_ever

    C’est l’histoire folle des élections #municipales 2020 . Perturbées par l’arrivée du #coronavirus , menacées d’une abstention record, reportées virtuellement le temps d’une journée, et finalement maintenues par le jeu des acteurs institutionnels. Emmanuel Macron s’est trouvé empêché par Gérard Larcher, président du Sénat, et Laurent Fabius, président du #Conseil_constitutionnel, de décaler le scrutin pour cause de mobilisation générale contre l’épidémie.

    En milieu de journée, ce jeudi, l’exécutif, qui a écouté les scientifiques, change de doctrine. La France n’a pas dix jours de retard sur l’Italie ; elle n’en a que quatre ou cinq. Il faut donc frapper fort pour « protéger les personnes vulnérables et l’hôpital » et suivre l’Italie sur des mesures de confinement.

  • Affaire Carlos #Ghosn : Rachida #Dati et Alain #Bauer visés par une #enquête pour #corruption
    https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2019/06/04/affaire-carlos-ghosn-rachida-dati-et-alain-bauer-vises-par-une-enquete-du-pa

    Le groupe automobile français #Renault envisage des poursuites contre son ancien patron Carlos Ghosn après avoir indiqué, mardi 4 juin, à l’issue de son conseil d’administration, que ce dernier avait engagé 11 millions d’euros de « dépenses suspectes » au sein d’une filiale commune avec Nissan, établie aux Pays-Bas. Ces dépenses identifiées dans l’audit interne, mené conjointement depuis des mois par Renault et Nissan au sein de leur filiale néerlandaise RNBV, et réalisé par le cabinet Mazars, engagent la responsabilité de Carlos Ghosn, patron déchu, mis en examen au Japon pour de possibles malversations. Ces 11 millions recouvrent des « surcoûts de déplacements de M. Ghosn par avion », qui pourraient être des trajets personnels en jet privé, « certaines dépenses engagées par M. Ghosn » et des « dons ayant bénéficié à des organismes à but non lucratif », ont précisé les administrateurs du constructeur automobile dans un communiqué.

    RNBV va, par ailleurs, faire désormais l’objet d’une enquête du Parquet national financier (PNF), comme l’a révélé Marianne. Après un mois de réflexion, le PNF a décidé, vendredi 31 mai, d’ouvrir une enquête préliminaire pour « corruption » après avoir reçu, à la fin avril, la plainte d’un actionnaire de Renault dénonçant le fonctionnement de la filiale néerlandaise du groupe. C’est l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales qui a été saisi.

  • Christopher Wylie : « #Cambridge_Analytica a fermé, mais ses #tactiques n’ont pas disparu »
    https://www.lemonde.fr/pixels/article/2020/03/11/christopher-wylie-cambridge-analytica-a-ferme-mais-ses-tactiques-n-ont-pas-d

    ENTRETIEN
    L’ancien salarié de l’entreprise avait révélé le vol massif de données personnelles à des fins politiques par l’ancienne société britannique. Il publie aujourd’hui en français son livre, « Mindfuck ».

    Sa coiffure colorée s’est affichée sur les télévisions du monde entier il y a deux ans. Christopher Wylie, ancien salarié de l’entreprise Cambridge Analytica, est le lanceur d’alerte qui a révélé l’existence du gigantesque #vol_de_données_personnelles issues de #Facebook à des fins politiques mené par cette entreprise britannique, au profit notamment de la campagne de Donald #Trump et du #Brexit.

    Lire : tous nos articles sur l’affaire Cambridge Analytica

    Son livre, Mindfuck, est publié mercredi 11 mars en français aux éditions Grasset (512 pages, 24 euros). Un essai dense, qui parle davantage de politique que de technologie, et un outil précieux pour comprendre les mécanismes de l’ascension au pouvoir de Donald Trump.

    A la fin de votre livre, vous êtes au chômage, et un peu dépassé par votre nouvelle célébrité. Que faites-vous aujourd’hui ?
    Christopher Wylie : Ma vie est redevenue plus ou moins normale. Je travaille pour H&M. J’ai eu mon dernier rendez-vous avec des enquêteurs il y a deux semaines. Je suis encore très occupé, mais ma vie est un peu moins frénétique. Vivre sous la surveillance constante du public, ça devient épuisant au bout d’un moment.

    Que retenez-vous de toutes ces enquêtes dans lesquelles vous avez témoigné ?
    J’ai appris que, parfois, les preuves ne suffisent pas. Ça a été le cas dans l’enquête sur la campagne du Brexit. J’ai fourni aux autorités les preuves que Vote Leave, la campagne officielle, avait consacré 40 % de ses dépenses à une filiale de Cambridge Analytica au Canada. Ces dépenses étaient illégales, comme l’ont reconnu les autorités. Donc nous savons que Vote Leave a triché. C’était la plus importante violation de la loi électorale dans toute l’histoire de l’Angleterre.

    Pourtant, malgré toutes ces preuves, rien ou presque n’a été fait. Personne n’a dit « peut-être que nous devrions mettre tout ce processus en pause, en attendant la fin de l’enquête, parce qu’il est possible que cette triche ait eu un impact sur le vote ».

    Il y a pourtant eu des commissions parlementaires (liées à Cambridge Analytica) dans de nombreux pays, des sanctions, des amendes…
    Oui. Mais les régulateurs et les élus, pour la plupart, ne comprennent pas vraiment ce à quoi ils ont affaire. Ils reprennent à leur compte les éléments de langage de Facebook, qui dit « nous sommes un service, nous sommes gratuits, personne n’est obligé d’utiliser notre plate-forme ». C’est comme dire que l’électricité est un service et que si vous ne voulez pas être électrocuté, vous n’avez qu’à vous passer de courant ! Les données, comme l’électricité, sont partout, et peuvent être dangereuses.

    Beaucoup d’élus m’ont dit : « Vous savez, je suis un député, je n’y connais rien en technologies. » Peut-être, mais ça ne vous empêche pas de réguler les compagnies aériennes, les entreprises pharmaceutiques ou du nucléaire !

    Nous avons aujourd’hui un secteur de la technologie à qui on laisse le droit d’expérimenter en direct sur nos sociétés et nos démocraties, sans conséquences pour lui lorsque ça se passe mal. Or, quand vous laissez une bande d’ingénieurs californiens, majoritairement des hommes blancs, créer un produit et l’appliquer à un pays qui a un passé de violences ethniques et religieuses, il se passe ce qui s’est passé en Birmanie. Même après avoir été alerté que son service était utilisé par l’armée comme un catalyseur de nettoyage ethnique, Facebook n’a quasi rien fait.

    Pensez-vous que Cambridge Analytica a eu un impact sur le résultat final dans le référendum sur le Brexit ?
    C’est probable. Si ça n’avait pas produit de résultats, Vote Leave n’aurait probablement pas dépensé 40 % de son budget dans ces services. Mais si on parlait de dopage, on ne se poserait même pas la question : quand un athlète est pris sur le fait, on ne se demande pas si les produits qu’il ou elle a pris ont vraiment fait une différence.

    Mike Bloomberg a dépensé des centaines de millions de dollars en publicités ciblées et en analyses de données pour remporter l’investiture démocrate. Mais sa campagne pour les primaires a échoué. Est-ce que ça ne montre pas les limites de ce que faisait Cambridge Analytica ?
    Je ne peux pas me prononcer sur la campagne de Mike Bloomberg en particulier, mais il faut garder à l’esprit que le but initial de Steve Bannon [l’ancien conseiller politique de Donald Trump, chargé de sa campagne électorale en 2016] était de changer la perception du public, pas de faire élire un candidat en particulier. Il a su catalyser le mouvement alt-right, ce qui a ensuite permis à Donald Trump de réussir.

    Cambridge Analytica a commencé en travaillant sur la contre-propagande, et notamment sur les jeunes hommes musulmans célibataires et en difficulté, qui pouvaient être tentés de rejoindre l’organisation Etat islamique. Bannon a ciblé des profils semblables aux Etats-Unis, sauf qu’au lieu de viser les jeunes musulmans pour les « déradicaliser », ils ont visé les jeunes blancs pour les radicaliser.

    Steve Bannon a très vite compris qu’il pouvait s’appuyer sur des mouvements comme le GamerGate, trouver des groupes de personnes extrêmement en colère et qui étaient prêtes à devenir des trolls extrémistes dévoués.

    C’est une différence majeure avec la campagne de Mike Bloomberg. Trump, en 2016, a pu exploiter ces cellules, dans tout le pays, qui étaient nourries de propagande et de conneries, jusqu’à ce qu’elles ne soient plus que des boules de rage pure.

    Steve Bannon, l’éminence brune de Donald Trump
    A la lecture de votre livre, on a l’impression que Steve Bannon a créé l’alt-right de toutes pièces, seul. Ne lui accordez-vous pas trop de crédit ?
    Je ne pense pas qu’il a tout créé lui-même. Steve Bannon n’est pas un magicien venu de l’hyperespace qui a lavé le cerveau de millions de personnes juste parce qu’il avait accès à des données Facebook.

    Mais il a été un catalyseur. Il a compris, avant tout le monde, un certain nombre de choses qui se passaient sur Internet en 2013-2014. Vous en connaissez beaucoup des politiques qui lisaient Reddit et 4Chan à l’époque ? Moi, non.

    Les démocrates ont-ils compris ce qui s’était passé ?
    Pour comprendre l’élection de Trump, il faut réfléchir en matière d’insurrection. Une erreur que font beaucoup de démocrates est qu’ils continuent de considérer Donald Trump comme un candidat politique. Ceci alors que l’alt-right fonctionne littéralement comme une secte, avec des milliers d’adeptes complètement cinglés. Personne n’ose le dire, parce que ce sont les Etats-Unis, mais si Trump était président du Zimbabwe, on ne parlerait certainement pas de « l’administration Trump », mais du « régime Trump ».

    D’autres « Cambridge Analytica » sont-ils possibles ?
    Oui. L’entreprise a fermé, mais ses technologies et ses tactiques n’ont pas disparu. Je ne sais pas ce que font les autres anciens employés. Nous savons désormais pour Cambridge Analytica, pour la Russie, mais que se passera-t-il la prochaine fois, quand la Corée du Nord aura créé son propre Cambridge Analytica ? Ou l’Iran, la Chine, ou même un pays « ami » ?

    Si un bombardier russe survole la France pour larguer des tracts à la veille d’une élection, il y a de fortes chances que l’armée française lui tire dessus. Mais si exactement la même chose se produit dans le cyberespace, subitement plus personne ne sait comment réagir.

    Ma grande crainte est que ces opérations d’influence deviennent la norme dans tous les pays. La désinformation, de gauche comme de droite, est toujours la forme la plus aisément accessible d’information. L’information de qualité est en général derrière un paywall, et la propagande est toujours gratuite.

    Finalement, la seule entité qui semble agir très directement pour limiter la désinformation reste Facebook. L’entreprise a démantelé plusieurs réseaux de désinformation ces dernières années…
    C’est vrai. Mais est-ce que vous, Français, vous voulez vraiment déléguer la gestion de votre vie politique en ligne à une entreprise californienne gérée par une bande de mecs de la Silicon Valley ? Je ne leur fais pas confiance.

    Et depuis quand est-ce que ce rôle peut être délégué à une entreprise privée, qui a un point de vue incroyablement américain sur la plupart des choses ?

    Facebook a recruté un Européen, l’ancien leader du Parti des démocrates libéraux Nick Clegg, à l’un de ses principaux postes. Dans votre livre, vous racontez avoir croisé M. Clegg dans ses anciennes fonctions. Est-ce qu’il ne peut pas apporter justement une vision plus « européenne » ?
    Pensez-vous vraiment que Sheryl [Sandberg] et Mark [Zuckerberg] en ont vraiment quelque chose à faire ? Que diraient les Français si, après son mandat, Emmanuel Macron vous disait que le changement climatique est un sujet extrêmement important et qu’il a donc décidé d’aller travailler pour une compagnie pétrolière pour « changer les choses de l’intérieur » ? Tout ça, ce sont des beaux discours, mais le résultat, c’est que vous travaillez pour une entreprise qui pose de gigantesques problèmes.

    Pourquoi avez-vous travaillé aussi longtemps pour Cambridge Analytica ? Vous expliquez dans votre livre à quel point vous étiez politiquement en désaccord avec sa direction…
    Lorsque vous êtes dans une relation toxique, la situation n’est pas toujours aussi simple. Et je reconnais que j’ai été un peu absorbé par le côté « cool » du projet original.

    Avec le recul, je me rends bien compte que ce n’est pas parce qu’un projet est passionnant qu’il ne peut pas être utilisé pour de mauvaises choses. Le couteau que vous fabriquez peut être utilisé par un chef étoilé au Michelin ou pour agresser quelqu’un. J’ai ignoré beaucoup de signaux qui auraient dû m’alerter.

    Très peu de gens se lancent dans une carrière d’ingénieur en se disant qu’ils veulent détruire la société. Il y a des problèmes de sexisme et de racisme dans la Silicon Valley, mais la plupart des gens qui y travaillent ne cherchent pas à faire du mal. C’est juste qu’ils sont dans un secteur qui ne leur impose pas un code de conduite professionnel strict, qui n’a pas assez d’agences de régulation et de règles.

    Quelles devraient, selon vous, être ces règles ?
    Les codes de conduite pour les architectes ne se contentent pas de regarder à quel point un design est brillant : il leur impose de regarder des choses comme les flux d’air en cas d’incendie. C’est pareil quand vous êtes médecin ou avocat. L’une des raisons qui font que la société vous octroie un prestige lié à votre profession, c’est que vous devez vous conformer à des standards éthiques.

    L’ingénierie informatique n’est plus une niche depuis longtemps. La science des données non plus. Il est grand temps que ces professions évoluent, et adoptent des codes de conduite qui les engagent à titre personnel.

    Aujourd’hui, les entreprises sont confrontées aux régulateurs seulement lorsqu’elles ont fait quelque chose de mal. Dans le secteur de l’aérospatiale ou du médicament, lorsque vous avez une idée pour un nouveau produit, vous devez d’abord demander une autorisation en amont, avant de le lancer. Je ne vois pas pourquoi ça ne pourrait pas s’appliquer aux #réseaux_sociaux.

  • Castaner-Lallement : « On se #soulève et on les vire ! » | Le Club de Mediapart
    https://blogs.mediapart.fr/pascal-maillard/blog/080320/castaner-lallement-se-souleve-et-les-vire

    #Castaner-#Lallement : « On se soulève et on les vire ! »
    8 MARS 2020 PAR PASCAL MAILLARD BLOG : POLARED - PETIT OBSERVATOIRE DES LIBERTÉS ACADÉMIQUES. RECHERCHE, ENSEIGNEMENT, DÉMOCRATIE
    La répression policière de la manifestation féministe non mixte de ce 7 mars est un tournant dans l’exercice de l’#hyper-violence du #pouvoir macronien. Pour mettre un terme à la trop longue impunité d’un bras armé qui s’est mis hors la loi, Castaner et Lallement doivent démissionner. S’ils ne partent pas, « On se soulève et on les vire ».

    Les faits sont bien rapportés ICI et LÀ. Je les complète par une série de vidéos sous le billet. Les images pourraient se passer de tout commentaire. J’y ajoute néanmoins quelques réflexions personnelles.

    Ce que la police a fait hier soir en réprimant la manifestation féministe est une honte. Une triple honte pour le pays des #Droits humains, ou plutôt pour ce qu’il en reste.