• Évacuation de la Zad. Des gendarmes et civils recevront une médaille
    https://www.ouest-france.fr/environnement/amenagement-du-territoire/nddl/evacuation-de-la-zad-des-gendarmes-et-civils-recevront-une-medaille-617

    Le 25 janvier, à Matignon, Édouard Philippe doit remettre la médaille de la sécurité intérieure, mention spéciale «  Notre-Dame-des-Landes  » à une centaine de gendarmes, civils et autorités administratives.

    Une centaine de personnes, d’après nos informations, seront médaillées le 25 janvier, à Matignon. Ces gendarmes, civils et autorités administratives ont participé, sur le terrain, ou d’un peu plus loin, aux opérations de maintien de l’ordre sur le site de Notre-Dame-des-Landes et à l’évacuation partielle de la Zad, au printemps 2018.

    Le Premier ministre, Édouard Philippe, leur remettra à chacun la médaille de la sécurité intérieure portant la mention «  Notre-Dame-des-Landes  ». On ne connaît pas encore les profils et fonctions précises des récompensés. On sait, en revanche, que la préfète Nicole Klein en fera partie. Depuis, elle a rejoint le cabinet de François de Rugy, ministre de la Transition écologique.

    Cette agrafe «  Notre-Dame-des-Landes  » est toute nouvelle. Elle a été créée au Journal officiel du 1er décembre, pour distinguer les personnels des forces de sécurité qui ont été déployés sur le site de Loire-Atlantique où devait être construit un aéroport international et qui avait été investi par des opposants au projet.


  • « Gilets jaunes » : les forces de l’ordre se préparent au pire
    http://www.lefigaro.fr/actualite-france/2019/01/11/01016-20190111ARTFIG00346-gilets-jaunes-les-forces-de-l-ordre-se-preparent-

    Selon un bilan arrêté au 7 janvier dernier, 6475 femmes et hommes ont déjà été interpellés du 17 novembre au 7 janvier. Soit deux fois plus qu’à l’issue des trois semaines d’émeutes qui avaient secoué la France en novembre 2005.

    #maintien_de_l'ordre


  • Aux #États-Unis, la déconnexion est réservée aux #enfants #riches | Courrier international
    https://www.courrierinternational.com/article/aux-etats-unis-la-deconnexion-est-reservee-aux-enfants-riches

    Il n’y a pas si longtemps, on craignait qu’en ayant accès plus tôt à #Internet, les jeunes des classes aisées n’acquièrent davantage de compétences techniques et qu’il n’en résulte un fossé #numérique. De plus en plus d’établissements scolaires demandent aux élèves de faire leurs devoirs en ligne, alors que seulement deux tiers des Américains ont accès au haut débit.

    Mais aujourd’hui, alors que les parents de la #Silicon\Valley craignent de plus en plus les effets des #écrans sur leurs enfants et cherchent à les en éloigner, on redoute l’apparition d’un nouveau fossé numérique. Il est possible, en effet, que les enfants des classes moyennes et modestes grandissent au contact des écrans et que ceux de l’#élite de la Silicon Valley reviennent aux jouets en bois et au luxe des relations humaines.

    Ce mouvement est déjà amorcé. Les #écoles maternelles à l’ancienne, qui proposent un apprentissage par le jeu, sont en vogue dans les quartiers huppés, alors que l’Utah finance une école maternelle entièrement en ligne, à laquelle sont inscrits quelque 10 000 enfants. Les autorités ont annoncé que les écoles maternelles en ligne se multiplieraient en 2019 grâce à des subventions fédérales versées aux États du Wyoming, du Dakota du Nord et du Sud, de l’Idaho et du Montana.

    Selon une étude de Common Sense Media, une organisation à but non lucratif qui surveille l’exposition aux réseaux sociaux, les jeunes issus de familles modestes passent une moyenne de huit heures et sept minutes par jour devant des écrans à des fins récréatives, alors que la durée est de cinq heures et quarante-deux minutes chez des jeunes plus aisés. (Cette étude a pris en compte chaque écran séparément, si bien qu’un enfant qui chatte une heure sur son téléphone tout en regardant la télévision est considéré comme ayant passé deux heures devant des écrans.) Deux autres études montrent que les enfants blancs sont beaucoup moins exposés aux écrans que les enfants africains-américains et latino-américains.

    Et, selon les parents, il existe un fossé numérique croissant entre les établissements publics et privés d’un même quartier. Alors que la Waldorf School of the Peninsula, une école privée pratiquant la #pédagogie Waldorf très cotée chez les cadres de la Silicon Valley, interdit la plupart des écrans, l’établissement voisin, le collège public Hillview Middle School, met en avant son programme d’#enseignement sur #tablettes.


  • Police : assiste-t-on à une montée des violences ?
    https://www.franceculture.fr/emissions/linvite-des-matins/police-assiste-t-a-une-montee-des-violences

    Une déclaration du ministre de l’Intérieur que contestent plusieurs journalistes et manifestants qui depuis le début du mouvement partagent de nombreuses photographies et vidéos de violences policières sur les réseaux sociaux, comme notre invité David Dufresne. Écrivain et documentariste, il est notamment l’auteur de Maintien de l’ordre réédité chez Fayard, et recense sur votre compte Twitter les signalements de violences policières depuis le début du mois de décembre.

    @davduf j’ai entendu ton intervention ce matin, très bien et merci pour ton travail de recensement des #violences_policières.

    Je voulais revenir sur les affrontements entre policiers et manifestant·es : tu disais qu’avec l’omniprésence grandissante des forces de l’ordre dans l’espace public depuis l’état l’urgence (donc la banalisation de leur présence dans la rue au quotidien) les gens n’avaient plus peur de s’y frotter.

    Je ne sais pas si c’est la seule raison et si vraiment les gens n’ont plus peur. Je crois qu’il y a parmi les manifestant·es un sentiment d’injustice et d’illégitimité, dans la façon dont les forces de l’ordre se conduisent, qui pousse à surmonter sa peur pour aller à l’affrontement.

    Il y a eu des tentatives pour pactiser avec la police mais la réponse a été répressive et les manifestant·es considéré·es comme des délinquant·es. Dès lors, la légitimité du maintien de l’ordre serait remise en cause. Pour le dire vite, un peu comme si les forces de l’ordre n’étaient plus au service de l’intérêt général mais vu comme une milice au service de l’oligarchie.

    Voilà, c’est une de mes interrogations mais peut-être pas très bien formulée #gilets_jaunes


  • « Les “gilets jaunes” veulent rompre avec le sentiment de dépossession », Ivan Bruneau et Julian Mischi
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/01/03/les-gilets-jaunes-veulent-rompre-avec-le-sentiment-de-depossession_5404581_3

    Pour les chercheurs Ivan Bruneau et Julian Mischi, le mouvement de contestation sociale traduit le malaise des populations établies dans les communes rurales en rupture avec tout, notamment les organisations politiques absentes de ces zones.

    Tribune. Le mouvement des « #gilets_jaunes » a donné lieu à de nombreuses analyses à chaud, parfois très survolantes, comme celles ayant mis l’accent sur « les frustrations des classes moyennes » ou « l’individualisation des inégalités ». Il nous semble préférable de revenir aux conditions qui rendent possibles la contestation, lesquelles peuvent être en partie communes aux zones urbaines et rurales, comme le sentiment d’injustice fiscale, mais le mouvement est aussi révélateur de la transformation des #conditions_de_vie et de travail des populations rurales et périurbaines. Certains observateurs ont déjà souligné avec justesse l’enjeu de la mobilité et le rôle central de l’automobile dans le monde rural. Au-delà, l’irruption politique des « gilets jaunes » dans l’espace public des petites communes apparaît comme une réaction collective aux multiples formes de #dépossession qu’ils subissent depuis de nombreuses années.

    Les campagnes françaises sont bien sûr diverses mais elles se caractérisent en général par la surreprésentation en leur sein des catégories populaires relevant du salariat (#ouvriers et #employés) ou du #travail_indépendant (petits artisans, commerçants et agriculteurs). La part considérable des actifs faiblement diplômés contraste avec la faible présence des classes supérieures et des professions intellectuelles, qui résident surtout dans les métropoles. Cette #ségrégation_sociospatiale s’explique par la pression du marché immobilier, mais aussi par le fait que les emplois intellectuels et de direction se concentrent dans les grandes villes alors que les activités de fabrication ou de logistique se déploient désormais essentiellement dans les périphéries rurales et périurbaines. Une telle distance spatiale entre classes sociales, sur fond de séparation entre « travail intellectuel » et « travail manuel », nourrit la mobilisation des « gilets jaunes », qui insistent sur le mépris dont ils se sentent victimes. C’est leur vécu et leur rapport au #travail qui alimentent le rejet de ce qu’ils perçoivent comme l’arrogance d’élites nationales et régionales ne connaissant pas leur quotidien, leurs pratiques, leurs savoirs.

    La distance spatiale entre classes sociales s’est renforcée

    Ainsi, au sein même des territoires ruraux, la distance spatiale entre classes sociales s’est renforcée dans la dernière période. Les dirigeants des entreprises résident de moins en moins sur place. Auparavant les cadres des usines ou des entreprises publiques étaient fréquemment des individus issus de familles « du coin » qui avaient connu une promotion interne et s’engageaient dans la #vie_locale. Rarement d’origine populaire, les nouveaux responsables, davantage mobiles, sont désormais seulement de passage à la tête des établissements en proie à des réorganisations managériales. Plus diplômés, ils connaissent peu le travail réalisé concrètement dans les ateliers et services, travail qu’ils n’ont jamais exercé directement. Vivant le plus souvent dans les #métropoles régionales ou à Paris, ils s’investissent peu dans la vie des communes contrairement à leurs prédécesseurs. Ils ne vont pas prendre part aux activités sportives avec les autres salariés ou fréquenter les mêmes commerces. Leurs enfants ne vont pas à l’école du bourg avec ceux des familles populaires. Ce sont en quelque sorte des citadins de passage, leur distance avec les #classes_populaires_locales est indissociablement sociale et spatiale.

    Le phénomène est général, il s’observe tant dans les usines que dans les établissements bancaires, hospitaliers ou encore scolaires. Symbole de ces mutations favorisant l’éloignement des figures intellectuelles du quotidien des classes populaires rurales : les enseignants des nouvelles générations s’insèrent de plus en plus rarement dans les petites communes où ils sont nommés. Tout comme les médecins ou cadres administratifs des collectivités locales, ils sont nombreux à venir chaque jour des zones urbaines pour exercer sur place. Pour les administrés, il en résulte un sentiment de dépossession à l’aune duquel on peut comprendre leur sensibilité à la violence du discours expert et à la #domination_culturelle des élites politiques nationales.

    Ce sentiment de dépossession est renforcé par l’évolution de la structuration politique des territoires. Les processus récents de fusion des communautés de communes constituent la dernière étape d’une évolution de plus longue durée marquée par l’éloignement du pouvoir décisionnel. Depuis une vingtaine d’années, le développement des structures intercommunales, de leurs budgets et de leurs compétences a accentué à la fois l’influence des « communes-centres » et le rôle des élus dirigeant ces assemblées, présidents et vice-présidents en particulier. La #distance_sociale entre la population et ces « grands élus » nourrit le sentiment de ne pas avoir d’emprise sur les décisions affectant la vie quotidienne, et ce d’autant plus que les enjeux communautaires sont peu discutés au niveau communal.

    Délitement des partis politiques, notamment de gauche

    La raréfaction des débats publics liés à l’élaboration des politiques locales prend place dans un affaiblissement plus général des mécanismes représentatifs. Les campagnes pour les élections municipales se font parfois sans réunion publique, et aujourd’hui les projets de « commune nouvelle » (regroupement de communes) peuvent être réalisés sans consultation de la population. La participation des habitants est peu sollicitée dans l’ensemble, et cette fragilisation de « la démocratie locale » n’est pas compensée par la présence de relais partisans.

    En effet, le délitement des partis politiques, et notamment des organisations de gauche (PCF, PS, PRG), est plus accentué dans ces zones rurales. Si les classes populaires peuvent encore s’appuyer sur des réseaux syndicaux, même fragilisés, elles ne disposent plus de relais proprement politiques. Certes le Front national a connu une forte progression électorale ces dernières années dans les campagnes mais le soutien dans les urnes ne se traduit quasiment jamais par un développement militant de l’organisation, qui a, par exemple, de grandes difficultés à constituer des listes pour les élections municipales. Cette crise des #sociabilités_militantes explique aussi probablement le rôle que jouent les barrages des « gilets jaunes », lieux de rencontres et de discussions, interclassistes et politiquement divers.

    Ivan Bruneau et Julian Mischi ont codirigé avec Gilles Laferté et Nicolas Renahy « Mondes ruraux et classes sociales » (EHESS, 2018)


  • Jaunes de colère : de la trahison macroniste à la révolte populaire, entretien avec Samuel Hayat
    https://grozeille.co/jaunes-de-colere-samuel-hayat

    La #mobilisation peut se faire à deux conditions. D’abord il faut un conflit entre des #principes_moraux différents, ce qui suppose donc qu’un autre principe vienne s’opposer à celui que l’on défend. A propos du XVIIIe siècle, Thompson parle de conflit entre #économie_morale et #économie_politique. L’époque est travaillée par l’apparition des nouveaux principes de l’économie politique : le libre-échange, notamment le libre échange des grains. C’est lorsqu’il y a une confrontation entre les principes de l’économie morale et ceux de l’économie politique que naît la contestation.

    Deuxième chose : il faut qu’on ait l’impression que l’autorité, normalement garante des principes de #justice, les a trahis et a pris parti pour ceux qui s’opposent à ces principes. C’est ce qui se passe aujourd’hui : on a un Président de la République qui met en avant son adhésion à des principes de justice qui ne sont pas du tout ceux des gilets jaunes. Il soutient des principes de justice capitalistes selon lesquels les gagnants doivent gagner encore plus de telle sorte qu’ils tireront tout le monde vers le haut. Selon lesquels, aussi, les #pauvres sont responsables de leur pauvreté puisqu’ils n’ont qu’à traverser la rue pour trouver un travail, qu’à travailler pour s’acheter une chemise et qu’à s’en prendre à eux-mêmes si le monde des gagnants ne leur est pas accessible.

    Macron a d’emblée pris position contre les principes de l’économie morale des classes populaires. Et le fait qu’il ait été aussi ouvert et explicite, surtout dans sa moquerie des principes de l’économie morale, a clairement été perçu comme une trahison. Trahison qui a rendu possible le mouvement, ou en tout cas l’a focalisé sur les principes moraux dont nous parlions.

    A côté de ces deux éléments qui me semblent nécessaires à une mobilisation sur le fondement de l’économie morale, il y a évidemment d’autres choses, plus spécifiques au mouvement actuel. Il y a bien sûr une cause plus structurelle qui tient aux quarante années de politiques néolibérales que nous venons de vivre. Enfin, et c’est sûrement ce qui fait que la mobilisation s’est faite autour des taxes sur le carburant et pas autre chose, il y a le discours soi-disant écologiste des gouvernants qui consiste à dire à toute une série de personnes que leur mode de vie est dangereux pour la planète. Il faudrait le vérifier par une véritable enquête, mais il me semble qu’il y a quelque chose d’inédit dans ce discours de responsabilisation écologique individuelle , quand bien même il serait fondé scientifiquement et politiquement. En gros, avec cette augmentation des taxes sur le carburant, on voit le chef de l’Etat rejoindre la mise en accusation écologique généralisée pour déclarer que non seulement les gens doivent payer plus, mais qu’ils ont intérêt à se taire et à dire merci, parce qu’on les fait payer plus du fait qu’ils sont en train de détruire la planète, ces salauds, et que c’est au nom de la transition écologique qu’on les fait payer plus. Tandis qu’à côté de ça, le gouvernement recule sur le glyphosate, ne taxe pas les gros pollueurs, etc.

    Il faut bien saisir l’ampleur de la trahison que cela représente et l’hypersensibilité que ça peut créer chez les gens : le modèle qu’on nous a vendu depuis un siècle, celui de l’#individu qui s’accomplit en étant propriétaire de sa maison et de sa voiture, qui a un #travail décent et qui vit bien sa vie en se levant tous les matins pour aller bosser, ce modèle-là sur lequel Nicolas Sarkozy a beaucoup surfé avec sa France des gens qui se lèvent tôt et sa politique d’accession à la propriété, tout ce modèle-là on déclare tout à coup qu’il n’est plus possible économiquement et qu’il est dangereux écologiquement, qu’il faut donc se sentir coupable d’être à ce point écologiquement irresponsable, d’avoir suivi des décennies d’incitation à suivre ce modèle. Vrai ou pas vrai, l’effet de ce discours est terrible.

    Je pense néanmoins qu’entre toutes ces raisons, le point fondamental reste la trahison. C’est en cela qu’Emmanuel Macron est complètement différent de Nicolas Sarkozy et François Hollande. La délectation naïve avec laquelle il trahit tous les codes moraux habituels de fonctionnement d’une société inégalitaire est une raison essentielle de la haine dont il est l’objet. Les #sociétés_inégalitaires ont besoin d’être tenues ensemble, soudées, justifiées par autre chose que la pure économie, quelque chose qui donne le sentiment que les gagnants ont une certaine #légitimité à être les gagnants, que les perdants ne sont pas complètement laissés en-dehors de la société, que les gagnants doivent payer leur impôts et que l’#Etat joue un rôle un peu neutre dans tout ce système. Or voir un Président afficher de manière aussi ostensible la culpabilisation de ceux qui ne réussissent pas, c’est une #violence extrême dont les gouvernants ne se rendent visiblement pas compte.

    #gilets_jaunes #écologie #écologie_punitive #culpabilisation #responsabilité_individuelle

    • G – Peut-on voir ce rejet du politique, ni droite ni gauche comme le miroir inversé de ce que propose la vision macroniste d’un contrôle technicien qui ne serait pas politique, mais strictement expert ?

      H – Ces mouvements citoyens ne sont en effet possibles que parce qu’ils viennent répondre comme en miroir à ce processus de dépolitisation de la politique. Cette dépolitisation experte et technicienne appropriée par les forces néolibérales, Macron en est une sorte de symbole. Macron est celui qui trahit le pacte mais c’est aussi celui qui rejette la politique, qui rejette l’idéologisation de la politique. Et en ce sens-là il y a une affinité très forte entre ces mouvements et le monde de Macron dans lequel il y a simplement des citoyens et l’Etat, mais plus aucun des dispositifs de médiation conflictuelle qui existaient et étaient légitimes jusque-là. Dans lequel il n’y a donc plus aucun affrontement partisan qui viendrait diviser le social. Le clivage se fait entre d’un côté les forces de la modernité technicienne et de l’autre les ringards, les Gaulois réfractaires.❞


  • Une tenue jaune qui fait communauté, 27 décembre 2018, Temps critiques.

    http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article392

    1. Le mou­ve­ment des Gilets jaunes semble confir­mer une rup­ture du fil his­to­ri­que des luttes de clas­ses. Elle avait déjà été amor­cée mon­dia­le­ment par les prin­temps arabes, le mou­ve­ment Occupy et les mou­ve­ments des Places qui tous avaient placé en tête des mobi­li­sa­tions des reven­di­ca­tions ou des deman­des tou­chant les liber­tés, l’égalité, les condi­tions de vie en géné­ral ; l’emploi plus que les condi­tions de tra­vail. C’est aussi pour cela que ces mou­ve­ments s’adres­saient bien plus à l’État qu’au patro­nat, dans la mesure où le pro­ces­sus de glo­ba­li­sa­tion/tota­li­sa­tion du capi­tal conduit les États à gérer la repro­duc­tion du rap­port social au niveau ter­ri­to­rial, mais en res­tant dépen­dant des exi­gen­ces de la glo­ba­li­sa­tion.

    2. En France, la force de rési­lience du mou­ve­ment ouvrier tra­di­tion­nel avait encore main­tenu cette idée de lutte de la classe du tra­vail contre le capi­tal. Au prin­temps 2016, la lutte contre la réforme du droit du tra­vail et des sta­tuts pour­sui­vait encore sur la voie « la classe ouvrière avant tout » sans obte­nir de résul­tats tan­gi­bles. Quelques années aupa­ra­vant, les regains de mobi­li­sa­tion engen­drés par le mou­ve­ment des Places n’avaient pas permis un rebond effec­tif, car ce der­nier avait vite pri­vi­lé­gié le for­ma­lisme des assem­blées au détri­ment des conte­nus de la lutte. Une lutte qui sem­blait avoir trouvé un alliage plus pro­met­teur au sein du mou­ve­ment espa­gnol, avec le débor­de­ment du mou­ve­ment des Places vers les soli­da­ri­tés de quar­tier en lien avec les pro­blè­mes de loge­ment.

    3. Dans toutes ces luttes, y com­pris dans le cas de la lutte contre la loi-tra­vail, la ques­tion de la grève géné­rale ou celle du blo­cage de la pro­duc­tion à partir des usines n’a pas été posée, de même qu’elle n’est pas posée au sein du mou­ve­ment des Gilets jaunes. Dans ces condi­tions, conju­guer la pour­suite des occu­pa­tions de ronds-points avec des appels à la grève des sala­riés relève d’une fic­tion de « conver­gence des luttes » ou alors de l’idée dépas­sée que le blo­cage des flux de mar­chan­di­ses serait secondaire par rap­port au blo­cage de la pro­duction des mar­chan­di­ses elles-mêmes

    –—

    PDF format livret recto verso, 12 pages, 3 feuilles A4 : http://tempscritiques.free.fr/IMG/pdf/une_tenue_jaune_qui_fait_communaute_livret.pdf

    PDF format A5, feuille à feuille, 12 pages : http://tempscritiques.free.fr/IMG/pdf/une_tenue_jaune_qui_fait_communaute_feuille.pdf


  • « Gilets jaunes » : Un niveau jamais atteint de violences policières | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/040119/gilets-jaunes-le-gouvernement-est-determine-en-finir

    Un niveau jamais atteint de violences policières

    L’usage de la force comme le niveau, jamais atteint jusqu’alors, des violences policières sont parfaitement assumés par le pouvoir. Selon les chiffres officiels, 1 407 manifestants ont été blessés, dont 46 grièvement, de la mi-novembre à la mi-décembre. 717 policiers, gendarmes et pompiers ont aussi souffert de violences durant cette période. Des dizaines de personnes ont été gravement blessées, mutilées parfois, par des tirs de flashball (ou LBD40) et de grenades GLI-F4 contenant de l’explosif.

    Dans un rapport publié le 17 décembre, Amnesty International dénonce une telle escalade de violence et « de nombreux cas de recours excessifs à la force par des policiers ».

    « Les forces de l’ordre ont utilisé des flashball, des grenades de désencerclement et des gaz lacrymogènes contre des manifestants majoritairement pacifiques », ajoute l’ONG, qui demande des « enquêtes indépendantes, impartiales et efficaces ». Amnesty avait déjà enquêté, en 2017 et en 2015, sur les nombreuses restrictions apportées au droit de manifester et sur l’augmentation de violences policières. « L’application de l’état d’urgence et un usage disproportionné de la force ont restreint ce droit fondamental de manière préoccupante dans ce pays », notait l’organisation.

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    Une autre association, l’ACAT (Association chrétienne contre la torture et la peine de mort), a rappelé qu’elle alertait depuis 2017 « les autorités françaises sur la dangerosité des armes dont elle se dote et sur le caractère contre-productif et possiblement contraire au droit international du recours à ces armes ». « Notre police est surarmée. Ces armes sont-elles vraiment adaptées au maintien de l’ordre lors de manifestations ? Sont-elles indispensables ? »

    À l’occasion des manifestations des gilets jaunes, l’association a rappelé ses recommandations et publié le catalogue des armes aujourd’hui utilisées en maintien de l’ordre (à voir ici) :

    la création d’un organe d’enquête indépendant ;
    l’interdiction des lanceurs de balles de défense ;
    la publication annuelle de chiffres relatifs à l’usage de la force par les policiers et gendarmes : sur les utilisations d’armes, les sanctions disciplinaires pour des faits de violences et le nombre de personnes blessées ou tuées dans le cadre d’opérations de police ou de gendarmerie.

    Les ONG ne sont pas seules à s’inquiéter de la violence disproportionnée des forces de l’ordre. Le Défenseur des droits, autorité indépendante présidée par Jacques Toubon, a choisi d’ouvrir plusieurs enquêtes sur des cas de violences (en particulier les interpellations de lycéens à Mantes-la-Jolie en décembre). L’autorité rappelle, elle aussi, qu’elle demande depuis 2017 :

    le retrait des lanceurs de balles de défense de la dotation des forces chargées du maintien de l’ordre au cours des manifestations ;
    la réalisation d’une expertise sur les armes dites de force intermédiaire, notamment la GLI-F4, visant à mieux encadrer leur usage ;
    le renforcement de la communication et du dialogue dans la gestion de l’ordre public, avant et pendant le déroulement des manifestations ;
    la conduite d’une étude sur la mise en œuvre en France de la doctrine dite de la « désescalade de la violence ».

    L’arme qui suscite les plus vives critiques est le LDB40, qui a succédé en 2015 au Flash-Ball. Interrogé par Le Parisien, son fabricant Jean-Verney Carron reconnaît que cette arme tire des balles en caoutchouc « d’un calibre de 40 mm… c’est beaucoup plus dangereux que le Flash-ball. C’est un calibre de guerre ». Sur de courtes distances, le risque existe de traumatismes graves, voire de décès dans des cas exceptionnels.

    Car le fameux maintien de l’ordre « à la française » est de plus en plus critiqué. « Il est largement perçu comme contre-productif. Bien loin d’apaiser les tensions et de maintenir l’ordre, le recours conséquent à la force publique génère une escalade de la violence. Une autre approche, basée sur le dialogue et la désescalade, se développe chez nos voisins européens », note Aline Daillère, l’une des responsables de l’ACAT (texte à lire ici).

    Dès le mois de mai 2016, deux des meilleurs spécialistes universitaires des stratégies de maintien de l’ordre, Fabien Jobard et Olivier Fillieule, notaient « le splendide isolement » de la France. « En Allemagne, en Suède, en Suisse, l’interaction entre police et manifestants se distingue par la maîtrise et le dialogue. La police française résiste aux nouveaux modèles de maintien de l’ordre, articulés autour de la notion de désescalade », écrivent-ils dans ce texte.

    Autre spécialiste de la police et du maintien de l’ordre, Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, notait récemment que dans le contexte du mouvement des gilets jaunes, « la moindre des choses semble d’essayer d’apaiser la colère plutôt que de l’exacerber ». « Le pouvoir politique, ajoute-t-il, serait bien avisé de donner à ses forces de maintien de l’ordre les mêmes consignes claires de retenue et de stratégie de désescalade que celles qu’il a manifestement données aux forces locales de police et de gendarmerie par le biais des préfectures. »

    Le journaliste David Dufresne, auteur du livre Maintien de l’ordre, tient depuis le 4 décembre une chronique méticuleuse de ces violences policières sur Twitter et sur Seenthis. Les vidéos, témoignages et situations décrites sont accablantes pour le pouvoir et le ministre de l’intérieur, qui n’a à aucun moment rappelé aux forces de sécurité les règles basiques de déontologie, d’engagement et de proportionnalité des réponses.

    Les « factieux », selon Castaner, les « insurrectionnels », selon Griveaux, mettent aujourd’hui en tête de leurs revendications le respect du droit de manifester, l’arrêt des violences et de l’impunité policière. « La répression que vous menez sans aucune retenue sur l’ensemble des lanceurs d’alerte et des citoyens de ce pays est une déclaration de guerre sans cesse renouvelée », écrivent les auteurs des « vœux » au chef de l’État. L’escalade est en route. Le gouvernement le sait et mise à nouveau sur cette stratégie du pire pour tenter d’en finir avec les gilets jaunes.

    #maintien_de_l'ordre


  • Les vertus de l’inexplicable – à propos des « gilets jaunes » | AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/opinion/2019/01/08/vertus-de-linexplicable-a-propos-gilets-jaunes

    par Jacques Rancière

    Les révoltes n’ont pas de raisons. En revanche, elles ont une logique. Et celle-ci consiste précisément à briser les cadres au sein desquels sont normalement perçues les raisons de l’ordre et du désordre et les personnes aptes à en juger. Ces cadres, ce sont d’abord des usages de l’espace et du temps. Significativement ces « apolitiques » dont on a souligné l’extrême diversité idéologique ont repris la forme d’action des jeunesses indignées du mouvement des places, une forme que les étudiants en révolte avaient eux-mêmes empruntée aux ouvriers en grève : l’occupation.

    l y a là assurément bien des raisons de souffrir. Mais souffrir est une chose, ne plus souffrir en est une tout autre. C’est même le contraire. Or les motifs de souffrance que l’on énumère pour expliquer la révolte sont exactement semblables à ceux par lesquels on expliquerait son absence : des individus soumis à de telles conditions d’existence n’ont en effet normalement pas le temps ni l’énergie pour se révolter.

    Il faudrait parfois prendre les choses à l’envers : partir précisément du fait que ceux qui se révoltent n’ont pas plus raisons de le faire que de ne pas le faire – et souvent même un peu moins. Et à partir de là, s’interroger non sur les raisons qui permettent de mettre de l’ordre dans ce désordre mais plutôt sur ce que ce désordre nous dit sur l’ordre dominant des choses et sur l’ordre des explications qui normalement l’accompagne.

    Plus que tous ceux des années récentes, le mouvement des gilets jaunes est le fait de gens qui normalement ne bougent pas : pas des représentants de classes sociales définies ou de catégories connues pour leurs traditions de lutte. Des hommes et femmes d’âge moyen, semblables à ceux que nous croisons tous les jours dans les rues ou sur les routes, sur les chantiers et les parkings, portant pour seul signe distinctif un accessoire que tout automobiliste est tenu de posséder. Ils se sont mis en marche pour la plus terre-à-terre des préoccupations, le prix de l’essence : symbole de cette masse vouée à la consommation qui soulève le cœur des intellectuels distingués ; symbole aussi de cette normalité sur laquelle repose le sommeil tranquille de nos gouvernants : cette majorité silencieuse, faite de purs individus éparpillés, sans forme d’expression collective, sans autre « voix » que celle que comptent périodiquement les sondages d’opinion et les résultats électoraux.

    Occuper, c’est aussi créer un temps spécifique : un temps ralenti au regard de l’activité habituelle, et donc un temps de mise à distance de l’ordre habituel des choses ; un temps accéléré, au contraire, par la dynamique d’une activité qui oblige à répondre sans cesse à des échéances pour lesquelles on n’est pas préparé. Cette double altération du temps change les vitesses normales de la pensée et de l’action. Elle transforme en même temps la visibilité des choses et le sens du possible. Ce qui était objet de souffrance prend une autre visibilité, celle de l’injustice.

    Il est vrai que cette « volonté » peut prendre elle-même la forme d’une revendication : le fameux référendum d’initiative citoyenne. Mais la formule de la revendication raisonnable cache en fait l’opposition radicale entre deux idées de la démocratie : d’un côté la conception oligarchique régnante : le décompte des voix pour et des voix contre en réponse à une question posée. De l’autre, sa conception démocratique : l’action collective qui déclare et vérifie la capacité de n’importe qui à formuler les questions elles-mêmes. Car la démocratie n’est pas le choix majoritaire des individus. C’est l’action qui met en œuvre la capacité de n’importe qui, la capacité de ceux qui n’ont aucune « compétence » pour légiférer et gouverner.

    #Gilets_jaunes #Démocratie

    • Expliquer les « gilets jaunes » ? Qu’entend-on par expliquer ? Donner les raisons pour lesquelles advient ce qu’on n’attendait pas ? Celles-ci, de fait, manquent rarement. Et pour expliquer le mouvement des « gilets jaunes », elles viennent à foison : la vie dans des zones périphériques abandonnées par les transports et les services publics comme par les commerces de proximité, la fatigue de longs trajets quotidiens, la précarité de l’emploi, les salaires insuffisants ou les pensions indécentes, l’existence à crédit, les fins de mois difficiles…

      Il y a là assurément bien des raisons de souffrir. Mais souffrir est une chose, ne plus souffrir en est une tout autre. C’est même le contraire. Or les motifs de souffrance que l’on énumère pour expliquer la révolte sont exactement semblables à ceux par lesquels on expliquerait son absence : des #individus soumis à de telles conditions d’existence n’ont en effet normalement pas le temps ni l’énergie pour se révolter.

      L’explication des raisons pour lesquelles les gens bougent est identique à celle des raisons pour lesquelles ils ne bougent pas. Ce n’est pas une simple inconséquence. C’est la logique même de la #raison_explicatrice. Son rôle est de prouver qu’un mouvement qui a surpris toutes les attentes n’a pas d’autres raisons que celles qui nourrissent l’ordre normal des choses, qu’il s’explique par les raisons mêmes de l’immobilité. Elle est de prouver qu’il ne s’est rien passé qui ne soit déjà connu, d’où l’on tire, si l’on a le cœur à droite, la conclusion que ce mouvement n’avait pas de raison d’être, ou, si l’on a le cœur à gauche, qu’il est tout à fait justifié mais que, malheureusement, il a été mené au mauvais moment et de la mauvaise façon par des gens qui n’étaient pas les bons. L’essentiel est que le monde reste divisé en deux : il y a les gens qui ne savent pas pourquoi ils bougent et les gens qui le savent pour eux.
      Il faudrait parfois prendre les choses à l’envers : partir précisément du fait que ceux qui se révoltent n’ont pas plus raisons de le faire que de ne pas le faire – et souvent même un peu moins. Et à partir de là, s’interroger non sur les raisons qui permettent de mettre de l’ordre dans ce désordre mais plutôt sur ce que ce désordre nous dit sur l’ordre dominant des choses et sur l’ordre des explications qui normalement l’accompagne.
      Plus que tous ceux des années récentes, le mouvement des gilets jaunes est le fait de gens qui normalement ne bougent pas : pas des représentants de classes sociales définies ou de catégories connues pour leurs traditions de lutte. Des hommes et femmes d’âge moyen, semblables à ceux que nous croisons tous les jours dans les rues ou sur les routes, sur les chantiers et les parkings, portant pour seul signe distinctif un accessoire que tout automobiliste est tenu de posséder. Ils se sont mis en marche pour la plus terre-à-terre des préoccupations, le prix de l’essence : symbole de cette masse vouée à la consommation qui soulève le cœur des intellectuels distingués ; symbole aussi de cette normalité sur laquelle repose le sommeil tranquille de nos gouvernants : cette majorité silencieuse, faite de purs individus éparpillés, sans forme d’expression collective, sans autre « voix » que celle que comptent périodiquement les sondages d’opinion et les résultats électoraux.

      Les #révoltes n’ont pas de raisons. En revanche, elles ont une logique. Et celle-ci consiste précisément à briser les cadres au sein desquels sont normalement perçues les raisons de l’ordre et du désordre et les personnes aptes à en juger. Ces cadres, ce sont d’abord des #usages de l’espace et du temps. Significativement ces « apolitiques » dont on a souligné l’extrême diversité idéologique ont repris la forme d’action des jeunesses indignées du mouvement des places, une forme que les étudiants en révolte avaient eux-mêmes empruntée aux ouvriers en grève : l’#occupation.
      Occuper, c’est choisir pour se manifester comme collectivité en lutte un lieu ordinaire dont on détourne l’affectation normale : production, circulation ou autre. Les « gilets jaunes » ont choisi ces #ronds-points, ces non-lieux autour desquels des automobilistes anonymes tournent tous les jours. Ils y ont installé matériel de propagande et baraquements de fortune comme l’avaient fait ces dix dernières années les anonymes rassemblés sur les places occupées.
      Occuper, c’est aussi créer un #temps_spécifique : un temps ralenti au regard de l’activité habituelle, et donc un temps de mise à distance de l’ordre habituel des choses ; un temps accéléré, au contraire, par la dynamique d’une activité qui oblige à répondre sans cesse à des échéances pour lesquelles on n’est pas préparé. Cette double altération du temps change les vitesses normales de la pensée et de l’action. Elle transforme en même temps la visibilité des choses et le sens du possible. Ce qui était objet de souffrance prend une autre visibilité, celle de l’#injustice. Le refus d’une taxe devient le sentiment de l’injustice fiscale puis le sentiment de l’injustice globale d’un ordre du monde. Quand un collectif d’égaux interrompt la marche normale du temps et commence à tirer sur un fil particulier – taxe sur l’essence, aujourd’hui, sélection universitaire, réforme des pensions ou du code du travail, hier – c’est tout le tissu serré des inégalités structurant l’ordre global d’un monde gouverné par la loi du profit qui commence à se dérouler.

      Ce n’est plus alors une demande qui demande satisfaction. Ce sont deux mondes qui s’opposent. Mais cette opposition de mondes creuse l’écart entre ce qui est demandé et la logique même du mouvement. Le négociable devient #non_négociable. Pour négocier on envoie des #représentants. Or les « gilets jaunes », issus de ce pays profond qu’on nous dit volontiers sensible aux sirènes autoritaires du « populisme », ont repris cette revendication d’horizontalité radicale que l’on croit propre aux jeunes anarchistes romantiques des mouvements Occupy ou des ZAD. Entre les égaux assemblés et les gestionnaires du pouvoir oligarchique, il n’y a pas de négociation. Cela veut dire que la #revendication triomphe par la seule peur des seconds mais aussi que sa victoire la montre dérisoire par rapport à ce que la révolte « veut » par son développement immanent : la fin du pouvoir des « représentants », de ceux qui pensent et agissent pour les autres.
      Il est vrai que cette « volonté » peut prendre elle-même la forme d’une revendication : le fameux référendum d’initiative citoyenne. Mais la formule de la revendication raisonnable cache en fait l’opposition radicale entre deux idées de la démocratie : d’un côté la conception oligarchique régnante : le décompte des voix pour et des voix contre en réponse à une question posée. De l’autre, sa conception démocratique : l’#action_collective qui déclare et vérifie la capacité de n’importe qui à formuler les questions elles-mêmes. Car la démocratie n’est pas le choix majoritaire des individus. C’est l’action qui met en œuvre la capacité de n’importe qui, la capacité de ceux qui n’ont aucune « compétence » pour légiférer et gouverner.

      Entre le pouvoir des égaux et celui des gens « compétents » pour gouverner, il peut toujours y avoir des affrontements, des négociations et des compromis. Mais derrière ceux-ci, il reste l’abîme du rapport non négociable entre la #logique_de_l’égalité et celle de l’inégalité. C’est pourquoi les révoltes restent toujours au milieu du chemin, pour le grand déplaisir et la grande satisfaction des savants qui les déclarent vouées à l’échec parce que dépourvues de « stratégie ». Mais une stratégie n’est qu’une manière de régler les coups à l’intérieur d’un monde donné. Aucune n’enseigne à combler le fossé entre deux mondes. « Nous irons jusqu’au bout », dit-on à chaque fois. Mais ce bout du chemin n’est identifiable à aucun but déterminé, surtout depuis que les États dits communistes ont noyé dans le sang et la boue l’espérance révolutionnaire. C’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre le slogan de 1968 : « Ce n’est qu’un début, continuons le combat. » Les commencements n’atteignent pas leur fin. Ils restent en chemin. Cela veut dire aussi qu’ils n’en finissent pas de recommencer, quitte à changer d’acteurs. C’est le réalisme – inexplicable – de la révolte, celui qui demande l’impossible. Car le possible lui est déjà pris. C’est la formule même du pouvoir : no alternative .

      #égalité #égaux


  • Des archives de journaux « contre-culturels » disponibles en ligne
    https://www.actualitte.com/article/patrimoine-education/des-archives-de-journaux-contre-culturels-disponibles-en-ligne/92536?origin=newsletter

    Des publications tirées de périodiques radicaux, jusque-là stockées dans des collections spéciales de plusieurs dizaines de bibliothèques et de particuliers différents, sont enfin accessible publiquement en ligne sur la plateforme Independant Voices. Ces documents relatent les différent combats des féministes, du Black Power, des Amérindiens, des activistes anti-guerre ou LGBT de 1951 à 2016.

    Pour accéder à la collection de Independant Voices :
    https://voices.revealdigital.com/cgi-bin/independentvoices

    #Contre-culture #Presse_alternative #Archives


  • Des mésaventures de Monsieur « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher » en 2018 : Les Champs Elysées, théâtre du pouvoir macronien, de l’investiture aux « gilets jaunes », Ariane Chemin, 29 décembre 2018

    En décembre, retranché à l’Elysée, il a renoncé aux bains de foule et autres déambulations. Pour les fêtes, il s’est privé de vacances au ski, à La Mongie dans les Htes-Pyrénées, où il va depuis son enfance, pour ne pas attiser encore l’exaspération de ses concitoyens. (ailleurs dans le même journal)

    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2018/12/28/aux-champs-elysees-splendeurs-et-miseres-d-emmanuel-macron_5402911_4500055.h

    L’ostentatoire avenue parisienne s’est transformée en rendez-vous des « #gilets_jaunes ». Un retour de bâton pour le président qui y a régulièrement mis en scène son pouvoir « jupitérien ».

    Raide comme un lancier dans son command car , Emmanuel Macron remonte les Champs-Elysées. Il a posé sa main sur l’arceau du véhicule militaire. Derrière lui, le Louvre et sa Pyramide, point de départ de la fameuse « voie royale », perspective esquissée au XVIIe siècle par le jardinier Le Nôtre, qui file désormais sans obstacles jusqu’au quartier d’affaires de la Défense. Un sourire pincé assouplit légèrement les lèvres du héros. Regard martial, maxillaires saillants, il faut clore la séquence du « président normal ». Représenter les Français, mais d’abord incarner la France.

    À chaque président, son mini-coup d’Etat dans des protocoles trop huilés. Ce dimanche 14 mai 2017, la passation des pouvoirs s’est déroulée selon le rituel constitutionnel : tapis rouge, garde républicaine, tête-à-tête avec François Hollande, visite du PC Jupiter, ce bunker réservé au commandement militaire. Emmanuel Macron est devenu à 39 ans le 25e président de la République française.

    Mais, au moment de quitter l’Elysée pour gagner la place de l’Etoile et raviver la flamme du tombeau du Soldat inconnu, surprise : ce n’est pas la traditionnelle Citroën qui patiente devant la grille du Coq, sortie la plus discrète du Palais. Emmanuel Macron n’a pas fait son service militaire mais raffole de l’uniforme. Sa griffe, ce sera ce VLRA (véhicule léger de reconnaissance et d’appui) en « livrée camouflage ».

    Ce jour-là, les Champs-Élysées s’imposent comme la scène politique du pouvoir macronien

    Hormis les cordons de chevaux et de motards de la garde républicaine, rien ne protège le nouveau président des spectateurs postés le long des trottoirs. De quoi aurait-il peur ? On ne hait pas un inconnu. À mi-parcours, plusieurs chevaux se cabrent brusquement, manquant de semer la panique dans le cortège, mais les ruades sont vite oubliées, un épiphénomène dans ce cours radieux. Qu’importe s’il a été élu par moins de 21 millions d’électeurs [8 657 000 au premier tour, ndc] : Macron a conquis le pouvoir à la vitesse d’un Rafale, sans mandat ni parti. Il a raflé 66 % des voix au second tour, face à Marine Le Pen, et savoure son apothéose sur l’avenue de la mémoire nationale.

    Le pays tout entier a pris l’habitude de s’y rassembler pour fêter ses triomphes, deux millions de personnes pour la libération de la capitale en août 1944, un million et demi pour la victoire des Bleus de Zidane en juillet 1998. Ce 14 mai 2017, dans l’objectif des photographes, le visage juvénile du président sur « la-plus-belle-avenue-du-monde », encadré par l’écarlate des plumets, le cuivre des casques, le bleu des gyrophares, symphonie de couleurs devenue spécialité française, offre des clichés de rêve. Comment imaginer que l’avenue de son sacre deviendra bientôt le théâtre de sa disgrâce, l’artère d’une tragédie en plusieurs actes ? Ce jour-là, les Champs-Élysées s’imposent comme la scène politique du pouvoir macronien.

    Un spectacle en trompe-l’œil

    14 juillet 2017. C’est encore l’état de grâce. Le lendemain de son investiture, Emmanuel Macron a rendu visite à Angela Merkel, puis reçu Vladimir Poutine à Versailles. Pour son premier défilé militaire, il a même convaincu le président des États-Unis, installé six mois plus tôt à la Maison Blanche, de traverser l’Atlantique. Comme pour chaque fête nationale, les Champs ont sorti le grand jeu. Tout au long de ses deux kilomètres, l’avenue est pavoisée, drapeaux, fourreaux et kakémonos. Le président savoure le spectacle. On lui donne même les clés des jardins des Tuileries, qu’il traversera à pied, sous la lune, le 8 mars 2018, au retour d’un dîner officiel.

    Cette année, centenaire de l’engagement américain dans la guerre de 1914-1918 oblige, cinq militaires en uniforme de « Sammies » défilent avec l’armée française. Somptueux. Des chars vieux d’un siècle descendent les pavés de l’avenue. « Il y avait beaucoup d’avions », commente Donald Trump, emballé. « Les gens ne savent pas quels grands guerriers il y a en France », s’émerveille le chef d’Etat américain. Il repart même à Washington avec un projet fou : copier ce défilé sur Pennsylvania Avenue, entre le Capitole et la Maison Blanche. « France is back », se réjouissent les diplomates.

    Seuls quelques gradés le savent, les Champs-Elysées offrent ce jour-là un spectacle en trompe-l’œil. En arrivant place de l’Etoile, le président a tapé en souriant sur l’épaule galonnée du chef d’état-major des armées, Pierre de Villiers, comme si de rien n’était. Après son élection, Emmanuel Macron a souhaité garder près de lui le général de 60 ans une année supplémentaire. Mais, deux jours plus tôt, on a rapporté au locataire de l’Elysée le coup de gueule du haut gradé devant la commission défense de l’Assemblée à l’annonce de coupes programmées dans le budget militaire : « Je ne vais pas me faire baiser comme ça ! »

    Macron n’a pas apprécié. Villiers veut faire de la politique ? O.K., il va comprendre. Le nouveau chef de l’Etat l’a recadré lors de la traditionnelle garden-party du ministère des armées, la veille du défilé. « Il n’est pas digne d’étaler certains débats sur la place publique. J’aime le sens du devoir. J’aime le sens de la réserve. » Réserve, devoir, le président reprend à son compte les obligations des militaires pour mieux mettre au sol le chef des armées. « Je suis votre chef ! », claque aussi Macron en poussant les octaves jusqu’au fond des jardins de l’hôtel de Brienne.

    Macron tremble un court moment

    Depuis, les deux hommes n’ont pas échangé un mot. Sur le command car, le visage de Villiers reste blanc comme la nuit qu’il vient de passer. Seule son épouse a pu le convaincre d’aller défiler. Il est seul à savoir que cette revue des troupes est sa ronde d’adieu : allez, se persuade en effet l’Elysée, il ne partira pas, aucun chef des armées n’a osé le faire depuis 1958. La Macronie se trompe. Les militaires ont l’habitude de se faire broyer le dos par des rangers, pas par des souliers vernis, et Villiers est une sacrée tête de lard. Cinq jours après la parade sur les Champs, le général cinq étoiles démissionne.

    Macron tremble un court moment, à l’automne, en apprenant que son ancien chef d’état-major s’apprête à publier un livre : il se rassure en notant que l’ouvrage ne comporte aucune petite phrase ou règlement de comptes. Un coursier a d’ailleurs apporté courtoisement le premier exemplaire de l’ouvrage dédicacé à l’Elysée.

    Dans les jours suivants, Servir (Fayard) est dans toutes les librairies. Depuis les années 1970, les salles de cinéma de l’avenue demeurent, chaque mercredi, le meilleur baromètre du succès d’un film, et le drugstore Publicis, au pied de l’Arc de triomphe, est un bon sismographe des ventes de livres. Dès le 8 novembre, les écrits du général y font chauffer les étals.

    Le grondement de 700 bikers déboulant sur les Champs, le 9 décembre, couvre heureusement cette onde de choc. Johnny Hallyday, ce morceau du patrimoine français, est mort. C’est l’une des dernières mythologies nationales qu’on enterre. L’Elysée a décidé de lui offrir des obsèques XXL. Des dizaines de milliers de fans patientent entre l’Etoile et la Concorde. Des motards venus de tous les pays se joignent aux Harley rutilantes qui escortent le cercueil blanc du rocker. « Johnny était là pour vous, vous êtes là pour lui » : pour mettre en mots les liens tissés par un autre, Macron, ce jour-là, est très bon. Jeunes, vieux, femmes et hommes, urbains et « périphériques », une foule accourue de toute la France pleure un gilet de cuir sur l’avenue la plus courue de France.

    Ici siègent l’argent, le pouvoir, la réussite

    C’est ici, en 2015, qu’Emmanuel Macron a testé pour la première fois sa popularité. Manuel Valls avait pris l’habitude chaque 11-Novembre de prendre un verre avec quelques-uns de ses ministres sur une terrasse des Champs-Élysées. Mais sur BFM-TV, autour de la table du bistrot, c’est le tout frais patron de Bercy qui prend la lumière. Il a l’habileté de descendre seul le trottoir des Champs. « Vous êtes le seul intelligent de ce gouvernement, les autres on ne veut pas en entendre parler », lance une vendeuse de chaussures. Cette fois, la caméra du « Petit journal » est là et immortalise ce premier bain de foule, sa première échappée.

    Vuitton et ses monogrammes dorés, Ladurée et ses macarons parfumés, Lancel, Guerlain, Cartier… Entre l’avenue Montaigne et l’avenue George-V, le « triangle d’or » des Champs-Elysées concentre toutes les griffes du luxe français. Ici siègent l’argent, le pouvoir, la réussite. Le chef de l’Etat connaît bien le quartier. C’est là que banquiers et avocats d’affaires se donnent rendez-vous. Là qu’ils ont leurs bureaux. À l’été 2014, lorsqu’Emmanuel Macron avait quitté le secrétariat général de l’Elysée et réfléchissait à se lancer dans les affaires, Antoine Gosset-Grainville l’avait hébergé quelques semaines dans son cabinet, au 44 de l’avenue.

    Les Champs, c’étaient surtout Henry Hermand. Le mécène d’Emmanuel Macron donnait ses rendez-vous au Lancaster, un palace de la rue de Berri, l’adresse de ses premiers bureaux avant d’emménager rue Lamennais. Le vieux monsieur s’était entiché d’« Emmanuel » en 2002, et le président sait bien que son « casse » électoral aurait été impossible sans ce généreux patron de la grande distribution. Hermand s’est éteint quelques mois avant la présidentielle, au 288e rang des fortunes françaises, sans avoir vu son protégé au faîte de la gloire.

    Les gênantes punchlines du président

    L’aurait-il mis en garde, cet homme de la « deuxième gauche », contre ses saillies de plus en plus gênantes, de plus en plus voyantes ? Ces « gens qui ne sont rien », « le Gaulois réfractaire au changement », « les fainéants, les cyniques, les extrêmes ». Et puis cette phrase volée à de Gaulle : « La seule chose qu’on n’a pas le droit de faire, c’est de se plaindre. » Un festival.

    Les punchlines présidentielles glissent sur les pavés des Champs-Elysées, mais pas sur le bitume des nationales et des départementales, ces routes des triangles de détresse que déploie la France des vieux diesels, des petites retraites, cette France des cuves à fioul qu’il va falloir remplacer au plus vite pour se mettre aux normes.

    Le pays silencieux a la mémoire longue. Les formules tournent dans les têtes et les groupes Facebook, prêtes à surgir sous un gros feutre ou une bombe de peinture. Tout cloche dans les phrases de ce président-là, même le « pognon de dingue ». Pognon, c’est de l’argot de riches, un mot de tradeurs ou de théoriciens de la « société inclusive » encanaillés devant les films d’Audiard, de jeunes banquiers qui fument sur les trottoirs au coin des Champs-Élysées, en bras de chemise et pantalons slimissimes.

    L’été 2018 approche. 2017 avait laissé croire au retour de la croissance, mais elle semble désormais un brin compromise. En bas des Champs, côté pair – celui que préfère la banlieue –, les galeries et boutiques de prêt-à-porter notent que l’économie nationale donne des signes de faiblesse. Mais la veine sourit au président. Dimanche 15 juillet, l’équipe de France de football remporte le Mondial 2018. Dans les loges du stade Loujniki, à Moscou, Macron bondit en l’air comme un coach sur le bord du terrain. Voilà à nouveau la place de l’Etoile au cœur de la folie qui s’empare du pays. La foule entonne même un chant à la gloire du milieu de terrain N’Golo Kanté sur l’air des « Champs Elysées » de Joe Dassin : « Il est petit, il est gentil, il a stoppé Leo Messi, mais on sait tous c’est un tricheur, N’Golo Kanté… »

    Le bus accélère, le quinquennat s’emballe

    En écho aux réseaux sociaux, la RATP rebaptise la station de métro en bas de l’avenue « Deschamps-Elysées Clémenceau », spéciale dédicace au sélectionneur des Bleus. Les noms des vingt-trois joueurs s’affichent sur le fronton de l’Arc de triomphe. Ces dernières années, hélas, le monument a surtout servi d’épitaphe : « Paris est Charlie », pleurait en janvier 2015 une bannière noire projetée sur le monument. Deux ans plus tard, un policier, le capitaine Xavier Jugelé, mourait sous les balles d’un islamiste au 104 de l’avenue, entre les magasins Marionnaud et Yves Rocher. Ce dimanche d’été 2018, le triomphe des hommes de Didier Deschamps permet de retrouver la légèreté oubliée. De l’avenue Marigny au Grand Palais s’improvise une samba endiablée.

    Les champions sont attendus le lendemain, au même endroit. Ce lundi 16 juillet, l’avion de l’équipe de France a atterri à 17 heures à l’aéroport Charles-de-Gaulle, avec pas mal de retard. Quand, à 19 h 20, les héros atteignent enfin la place de l’Etoile, la foule des supporteurs cuit depuis des heures dans une chaleur d’étuve. D’un coup, dans le halo des fumigènes, apparaît le bus à impériale. L’avenue s’efface dans une brume rose, presque un spectacle de Disney. Trop courte extase.

    Jean Lassalle inscrit le « scandale des Champs » aux questions d’actualité de l’Assemblée. « M. Macron a voulu accaparer [les joueurs] à l’Elysée. Résultat : un peuple entièrement déçu, moins de dix heures après avoir dansé tous ensemble. »

    Il y a vingt ans, le bain de foule de l’équipe d’Aimé Jacquet avait duré quatre heures. Cette fois, les groupies de Kylian Mbappé et d’Antoine Griezmann n’ont droit qu’à une parade express. À l’avant de l’autocar, un jeune homme a l’oreille vissée à son portable. Il raccroche et fait un geste au conducteur. Le bus accélère, et c’est tout le quinquennat qui s’emballe avec lui.

    Les 1 700 mètres du parcours prévu sont bouclés en vingt minutes. Tant pis pour la foule massée le long des trottoirs : le couple Macron guette les joueurs sur le perron de l’Elysée et aimerait faire profiter les JT de 20 heures de leurs retrouvailles. À 19 h 51, les Bleus prennent la pose entre coupe et président. Place de l’Etoile, la fan-zone commence à comprendre qu’elle s’est fait voler ses champions.

    Furieux qu’on soit « capable de faire tourner au vinaigre ce qu’il y a de plus beau », le député Jean Lassalle, fils de bergers occitans de la vallée d’Aspe, un fort en gueule réélu sans souci depuis 2002, inscrit le « scandale des Champs » au menu des questions d’actualité de l’Assemblée nationale. « M. Macron a voulu accaparer [les joueurs] à l’Elysée. Résultat : un peuple entièrement déçu, moins de dix heures après avoir dansé tous ensemble. (…) le petit peuple [n’aurait] pas le droit de voir l’équipe qui vient de triompher en son nom devant la planète tout entière ? Il est trop petit, le peuple, trop petit ! »
    Jamais sans Benalla

    Même la coupe a été dérobée aux regards. « On la cherchait partout », a dit Philippe Tournon, l’attaché de presse de l’équipe de France. Le jeune inconnu du bus l’a gardée avec lui et trimballe pendant quelques jours et quelques nuits le trophée dans une malle en aluminium. Il la montre à ses amis de l’Elysée et de la Préfecture de police de Paris, la pose fièrement sur le bureau du commandant Jean-Yves Hunault, propose à Laurent Simonin, autre ponte de la « préf », de l’admirer à son tour.

    Le nom de ce conseiller ? Alexandre Benalla. Depuis la campagne, cet adjoint au chef du cabinet d’Emmanuel Macron ne compte pas ses heures et peut tout dire ou presque au chef de l’Etat. Brigitte Macron a « Mimi » (Marchand), le président peut compter sur Alex. Dans les moments délicats, Benalla sait tout faire, même faire accélérer le bus des Bleus sur les Champs-Elysées.

    Emmanuel Macron a pourtant failli le perdre. Le 1er mai 2018, Benalla a été autorisé à assister en « observateur » aux manifestations aux côtés des forces de l’ordre. Bien qu’il ne soit pas policier, il portait ce jour-là un casque et un brassard. Face à un manifestant, puis à un couple lançant des bouteilles sur des agents, place de la Contrescarpe, il n’a pu se retenir d’intervenir, avec balayette et clés de bras. Suffisant en principe pour saisir la justice. Mais, en un an à l’Elysée, Benalla a tout vu, tout su, et s’est rendu indispensable : le chef de l’Etat a choisi d’étouffer la faute.

    « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher », lance, fin juillet, Emmanuel Macron devant les députés de sa majorité.

    Le 18 juillet, trois jours après la victoire des Bleus, le chauffeur de Laurent Simonin est occupé à admirer la Coupe du monde quand il entend Benalla souffler : « Mon affaire va sortir. C’est une question d’heures. » Dès le lendemain, l’« affaire » vire au scandale. Le parquet de Paris ouvre une information judiciaire, le Parlement deux commissions d’enquête. « S’ils veulent un responsable, il est devant vous. Qu’ils viennent le chercher », lance, fin juillet, Emmanuel Macron devant les députés de sa majorité. Etrange formule, aussitôt moquée sur les réseaux sociaux et qui ne tombe pas dans l’oreille de sourds.

    Le 11-Novembre, Donald Trump est de retour sur la place de l’Etoile, pour célébrer le centenaire de l’armistice de 1918. Il a cette fois sa tête des mauvais jours : Emmanuel Macron vient d’avancer sur CNN l’idée d’une « armée européenne », un projet « très insultant », a tweeté, de son avion, le président américain. Il sèche la remontée des Champs, comme Vladimir Poutine.

    Un souci de plus pour Emmanuel Macron qui sort à peine d’une minitornade médiatique : il s’est englué tout seul dans un débat sur l’opportunité d’un hommage au maréchal Pétain, choquant pas mal de Français et, surtout, d’historiens. La chanteuse béninoise Angélique Kidjo peine à détendre l’atmosphère. L’ambiance a bien changé depuis juillet 2017.

    Et les « gilets jaunes » vinrent chercher Macron…

    Six jours plus tard, les premiers « gilets jaunes » fleurissent sur l’avenue. Ils n’ont pas supporté l’annonce de la hausse du prix des carburants. Ils se donnent rendez-vous sur Facebook et sur les ronds-points des zones commerciales. Parmi eux, peu d’ouvriers, peu d’habitants des quartiers, mais des tas de gens qui se sentent seuls et viennent se réchauffer autour des flammes des braseros. Beaucoup pensent que tous les journalistes et tous les politiques mentent. Ils ont la rage.

    Qu’ils viennent me chercher, disait Macron. « On vient te chercher chez toi ! », crient les manifestants. Ils ont l’intention d’approcher aussi près que possible du palais de l’Elysée. Les rues qui bordent le Faubourg-Saint-Honoré sont bloquées ; le repli se fait donc sur les Champs. Le samedi 17 novembre, ce ne sont que de petites grappes, du côté de la Concorde. Le 24, ils investissent la place de l’Etoile, sur du Joe Dassin encore : « J’manifestais sur l’avenue, mais mon gilet leur a pas plu… ».

    Sur leurs dossards fluo, des doléances sur la vie chère, le smic, l’ISF. « Macron, invite-nous au Fouquet’s ! » Il y a surtout le RIC, ce référendum d’initiative citoyenne, qui pourrait peut-être permettre de renverser le président. L’un des porte-parole du mouvement rêve tout haut du général de Villiers à l’Elysée ; d’autres crient « All cops are Benalla » (« tous les flics sont des Benalla »), détournement improvisé de « All cops are bastards ». Tout s’emmêle, mais un slogan, « Macron démission », fédère les participants, et l’arrière-plan demeure le même : les Champs-Elysées.

    Début décembre, cette fois, ce sont des blindés de la gendarmerie qui encerclent la place de l’Etoile, du jamais-vu depuis la guerre. Le samedi précédent, l’Arc de triomphe a en effet été vandalisé. De Tokyo à New York, la photo fait la « une » des magazines de la planète, qui racontent même que Paris brûle. Dans les entrailles de son musée, la réplique en plâtre d’une statue de François Rude a perdu un œil.
    Le lendemain, Macron s’y rend à pied. Se recueille devant le Soldat inconnu. Ne dit rien. Sauf ces quelques mots, glissés au président du Centre des monuments nationaux : « Rouvrez le plus vite possible. » En s’éloignant, il peut voir des touristes faire des selfies devant les piliers de l’Arc tagués d’insultes. Le 15 mai 2017, l’avenue était le champ d’honneur d’un jeune président. Aujourd’hui, on photographie les stigmates d’un champ de bataille.


  • Macron, Hitler, Marx, Staline, Trump, Lincoln, Jean-Baptiste et Le Monde... (quand l’Absente tue le game !)

    Branle bas de combat ! #Le_Monde aurait osé « la #caricature de trop » ! Comme l’explique brillamment #André_Gunthert sur son « carnet de recherches d’image sociale », cette #Une, grandiloquente et #en_même_temps irrévérencieuse, « vient clore l’impressionnante dégringolade du président Macron »
    http://imagesociale.fr/6975
    seenthissé par @colporteur : https://seenthis.net/messages/747820

    Le récit, commencé en fanfare et qui se clôt sur un champ de bataille, est illustré en couverture du magazine par un photomontage du graphiste Jean-Baptiste Talbourdet

    Mais bien qu’elle contienne toutes les références nécessaires, je ne partage pas les conclusions de cette note, qui prête à l’auteur #Jean-Baptiste_Talbourdet une intension volontairement malveillante sans l’avoir questionné.

    Suite, donc, à cette couverture pour le moins « audacieuse », une shitstorm s’est installée, sur les limites de la représentation du #Chef de l’#État, on croirait presque à un blasphème tant la bronca est générale. #Luc_Bronner, directeur de la rédaction du Monde, oppose un petit justificatif, et c’est là, selon moi, que se joue une couardise dommageable pour tou-te-s :
    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2018/12/29/a-nos-lecteurs-a-propos-de-la-une-de-m-le-magazine-du-monde_5403549_4500055.
    Il avait tous les éléments pour faire une démonstration historique avec un filage magistral et ... non, il se réfugie derrière une rapide référence de l’Histoire de l’Art, en bon #sachant, et prend pour exemple... d’autres couvertures du Monde ! En bref, il lâche le choix politique pour une excuse graphique, esthétisante... alors qu’elle-même est issue d’une tradition politique !

    #Hubert_de_Jenlis, en bon chevalier de #Macron, pense porter un coup de grâce par la preuve irréfutable d’un #plagiat de #Lincols_Agnew qui portraitise #Hitler :
    https://twitter.com/HubertdeJenlis/status/1079143667724627968

    Hors, cet portrait a servi pour illustrer un essai ô combien intéressant paru dans le Harpers en juillet 2017 : The Reichstag Fire Next Time, The coming crackdown par #Masha_Gessen :
    https://harpers.org/archive/2017/07/the-reichstag-fire-next-time
    Le portrait, donc, est signé #Lincoln_Agnew et fait partie d’un diptyque où on retrouve donc Hitler :

    Illustrations by Lincoln Agnew. Source photographs: Adolf Hitler © Hulton Archive/Getty Images; crowd saluting Hitler © Visual Studies Workshop/Getty Images

    Mais aussi #Trump, #Putin, #Obama, #Bush :

    Source photographs: Donald Trump © JB Lacroix/WireImage; Vladimir Putin © Mikhail Svetlov/Getty Images; Barack Obama © Ron Sachs-Pool/Getty Images; George W. Bush © Luke Frazza/AFP/Getty Images; protest © Creative Touch Imaging Ltd./NurPhoto/Getty Images; drone © Erik Simonsen/Getty Images

    Ce qui semblait de toute évidence être une copie se révèle, si on prend le temps de lire l’article, puis de chercher les sources d’inspiration de Lincoln Agnew, être un hommage, dans le fil d’une tradition de représentation de la #Puissance et du #Pouvoir de figures d’autorité, dans la _#Droite ligne de #Gauche_ de l’#iconographie #Russe.
    Et il se trouve que Agnew lui-même s’inspire de #Gustav_Klutsis qui portraitise #Marx, #Engels, #Lenine et #Staline de la même manière en... 1933 !

    Gustav Klutsis, Raise Higher the Banner of Marx, Engels, Lenin and Stalin ! 1933

    (L’année même de l’incendie du du Reichstag dont il est question plus haut.) Portrait qu’on peut retrouver dans la superbe exposition de nov 2017 à février 2018 au musée #Tate : Red Star Over Russia at Tate Modern
    https://www.tate.org.uk/whats-on/tate-modern/exhibition/red-star-over-russia
    Il est vraiment intéressant de regarder la vidéo faite par le Tate Modern pour l’exposition : https://youtu.be/Kd_GHlMkwpQ

    qui revient sur

    the story behind graphic designer #David_King's collection of 250,000 artworks, photographs and documents from the Soviet Union.

    Et cette histoire, derrière la collection, c’est le point de départ sur une #Disparition, une #Invisibilisation. Celle de Léon #Trotski. C’est donc l’histoire de la construction de l’image de la Puissance, du Pouvoir, et la représentation de l’Homme Fort, et comment celle-ci écrase tout sur son passage. Pas grand chose à voir donc avec un parti politique particulier, mais bien plus avec une #oppression_systémique, la plus rependue au monde...

    L’affiche de l’expo est peut-être même la première inspiration de la série, et il est troublant de la mettre à côté du portrait de Macron tant les deux visages se répondent ! Elle est datée de 1923 et signée #Strakhov (Braslavsky) Adolf Yosypovych :

    Elle est issue d’une campagne de propagande pour... l’émancipation féminine ! Et ... combien avez-vous vu de #femmes dans cette suite de portraits, jusqu’à présent ? Hein ?!

    Quel dommage ! Quel dommage que les gonades qui s’expriment contre la pseudo-insulte faite au Chef de la France soient quasiment, uniquement, masculines ou assimilées. Quel dommage aussi que pour défendre un choix, d’autres gonades masculines n’osent aller au bout de la filiation. Je n’irait pas jusqu’à dire quel dommage que si peu soient encore #Charlie, mais ceci dit, ça a quand même son sens. L’année 2018 a vu augmenter, terriblement, la pression du #patriarcat, du #masculinisme même, et la #répression, partout : cette fin d’année est maculée de sang sous les coups frénétiques d’un service régalien qui ne fait que protéger un président fantoche dont quasi plus personne ne veut. Et quand, enfin, arrive une occasion de justifier le maintien de leur chef au Pouvoir, la meute de déchaine, écrasant, une fois de plus la continuité des leçons de l’Histoire, de sa contextualisation globale nécessaire, et participe ainsi, encore plus, au #confusionnisme plutôt qu’à l’#éducation_populaire...
    Quelle misère !

    Épilogue : Toute #oppression crée un état de #guerre.
    #Simone_de_Beauvoir, in Le Deuxième #sexe, t.2, L’expérience vécue


  • Les agents des impôts aux premières loges du ras-le-bol fiscal , Benoît Floc’h, Le Monde
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/27/les-agents-des-impots-aux-premieres-loges-du-ras-le-bol-fiscal_5402530_3224.

    Les agents des impôts aux premières loges du ras-le-bol fiscal
    Selon la direction générale des finances publiques, 250 incidents se sont produits dans des #centres_des_impôts depuis le début du mouvement des « #gilets_jaunes ».

    Le ras-le-bol fiscal, ce sont les agents des impôts qui en parlent le mieux. Eux qui sont quotidiennement confrontés à cette colère sourde, qui s’est manifestée de manière spectaculaire avec le mouvement des « gilets jaunes ». « On le ressent constamment, presque tous les jours », constate Laurent Hutin, représentant syndical Solidaires finances publiques. Pour ce contrôleur des impôts, qui travaille à Cambrai (Nord), le ras-le-bol fiscal a pris le visage de « cette petite mémé qui pleurait dans mon bureau, il y a quelques mois, parce qu’elle n’arrivait plus à payer ses impôts ». « Je n’avais jamais vu ça, soupire-t-il. On essaie de se blinder, mais la souffrance des gens, ça désarçonne… »

    Les Français, qui détiennent le record d’Europe de la pression fiscale, ne veulent plus de taxes. Et pour que le message soit bien clair, certains « gilets jaunes » ont joint le geste à la parole en s’en prenant physiquement aux centres des impôts. Selon les chiffres transmis au Monde par Bercy, 250 incidents se sont produits en France depuis le début du mouvement, fin octobre. Cela va « des #dégradations de serrures à la pose de murs devant les entrées, plus quelques cas d’#incendies de poubelles et vitres brisées », détaille Bercy. Solidaires, le premier syndicat du secteur, en a dénombré « 136, dont 55 avec des dégradations matérielles importantes ».

    Cela couvait depuis longtemps

    Le 17 décembre, le centre des impôts de Thonon-les-Bains (Haute-Savoie) a été vandalisé : des vitres ont été brisées et un feu a été allumé. « Dix impacts de jets de pierre ou de coups de masse » ont été relevés sur la devanture, a constaté France Bleu Pays de Savoie. A Villefranche-de-Rouergue (Aveyron), « une balle de foin pourri » a été placée devant l’entrée du bâtiment, a relaté La Dépêche. Des actions plus violentes avaient eu lieu à Saint-Andiol (Bouches-du-Rhône), Castres (Tarn) ou Falaise (Calvados)…

    Mais, en réalité, cela couvait depuis longtemps. « Le mouvement des “gilets jaunes” met sur la place publique un sentiment que l’on ressentait depuis longtemps », explique Laurent Hutin. Les agents des impôts sont aux premières loges, surtout lorsqu’ils sont à l’accueil, pour observer les affres du « consentement à l’#impôt ».
    « Oui, on le vit, le ras-le-bol fiscal, témoigne Sophie, en poste dans la région parisienne, qui souhaite conserver l’anonymat. Les gens disent qu’ils ne veulent plus d’impôts. Or, c’est notre métier de les recouvrer… » D’où cette colère à laquelle ils sont parfois confrontés.
    Même si certains contribuables font la part des choses : « On est le réceptacle d’une rancœur, mais pas la cible, relativise Sylvain, fonctionnaire en Corse. Le ras-le-bol fiscal, il existe, mais il n’est pas dirigé contre nous. On nous dit “on paie trop d’impôt, mais vous êtes logés à la même enseigne que nous…’’ »

    Subtilités byzantines de la #fiscalité

    Pour Sylvain, la complexité administrative accroît considérablement l’exaspération de citoyens considérant déjà qu’ils sont trop taxés. « J’ai en mémoire le cas d’une personne, raconte-t-il, qui avait obtenu gain de cause [après une réclamation]. Mais elle ne comprenait pas le courrier qu’on lui avait envoyé… Les gens ne comprennent plus le langage de l’administration. C’est frappant chez les jeunes : ils ne comprennent rien à ce qu’on leur dit. »

    Mais, au-delà du langage, c’est surtout la complexité même de la fiscalité qui pollue les relations entre fonctionnaires et contribuables. « Ce sont les #impôts_locaux les plus compliqués à comprendre, déplore Yves Peyras, contrôleur des finances publiques à Toulouse. Selon que vous disposez d’une douche ou d’une baignoire, vous ne payerez pas le même montant de taxe sur votre logement… »
    Sur ce point, la volonté du gouvernement de supprimer progressivement la #taxe_d’habitation devrait satisfaire ceux qui se perdent dans les subtilités byzantines de la #fiscalité_locale… Même si cette annonce a, elle aussi, embrouillé les contribuables. C’est ce qu’Arlette Crouzet, responsable du service des impôts des particuliers Grenoble-Chartreuse, a expliqué à Olivier Dussopt, le 19 novembre, lors d’une visite du secrétaire d’Etat. Elle évoque « beaucoup de réactions épidermiques. Certaines personnes avaient compris qu’elles auraient droit à une exonération à 100 % d’un coup. D’autres avaient bien saisi qu’elles n’auraient droit qu’à un tiers cette année, mais elles ont vu leur taux augmenter à cause des collectivités locales… Bref, les agents ont dû faire face à des entretiens parfois délicats et même houleux. Il y avait un gros décalage entre ce que les gens entendaient dans les médias et ce que nous étions alors en mesure de leur expliquer . »

    Trop d’impôts, trop complexes, et « il y a toujours des gens révoltés contre l’injustice de la fiscalité », note Sandrine, contrôleuse qui travaille dans le Val-d’Oise. L’image du « président des riches » qui réduit l’impôt sur la fortune mais augmente la contribution sociale généralisée (#CSG) des #retraités a visiblement fait des ravages dans les trésoreries…

    « Rendre l’accueil sur place pénible »

    De multiples restrictions administratives nourrissent également ce ras-le-bol qu’un rien suffit à faire déborder. « Les personnes âgées ne comprennent pas qu’elles ne puissent plus payer par chèque », même si ce n’est plus financièrement pénalisé, relate par exemple Yves Peyras, le contrôleur de Toulouse, également représentant syndical Solidaires.

    L’impossibilité de payer en espèces pour des sommes inférieures à 300 euros est visiblement un sujet. Lors de la visite de M. Dussopt en Isère, la question est très vite arrivée dans la discussion qu’il a eue avec les responsables des services : « Avec la baisse de la taxe d’habitation, on a une recrudescence de gens qui viennent payer en liquide. Mais comme ce moyen de paiement est aujourd’hui interdit au-dessus de 300 euros, cela pose problème », a relevé Philippe Vasseur, responsable de la trésorerie de Saint-Martin-d’Hères.
    La crispation a semble-t-il été aiguë : « A cause du paiement en numéraire, a complété Philippe Leray, directeur départemental des finances publiques, on était au bord de la révolution au centre Rhin-et-Danube. Mais c’est un problème général dans le département et ça, on ne l’avait pas vu venir… »

    Il y a plus grave. Selon les agents interrogés, dans le souci de prendre le tournant du numérique et de faire des économies, Bercy voudrait que les usagers perdent l’habitude de venir dans les centres des impôts au profit des démarches en ligne. Concrètement, cela implique de « rendre l’#accueil sur place pénible , explique Sylvain. L’an passé, par exemple, la direction a fait enlever toutes les chaises de la salle d’attente… Mais chez nous, on reçoit beaucoup de personnes âgées, donc on a demandé à ce qu’elles soient réinstallées. »

    En revanche, lorsque son tour est arrivé, il faut se remettre debout, et le rester. « On les reçoit à la chaîne, poursuit l’agent corse, sur des sièges où l’on est mi-assis mi-debout. Mais c’est tellement inconfortable que personne ne s’en sert. Des voltigeurs, une tablette accrochée au bras, comme chez Orange, passent des uns aux autres et essaient de traiter ce qu’ils peuvent. »

    « Temps d’entretien mesuré »

    La direction générale des finances publiques « récuse formellement que des consignes ont été données pour forcer les gens à être debout ou limiter la durée des entretiens », indique-t-on à Bercy. L’administration centrale assure qu’elle ne privilégie aucun « moyen de contact » par rapport à d’autres. Le cabinet de M. Darmanin rappelle que celui-ci veut « augmenter le nombre de points de contacts physiques de 30 % ».

    Reste que le témoigne de Sylvain n’est pas isolé. La situation est comparable à Toulouse. Ou dans le Val-d’Oise : « Il y a quelques années, on recevait encore les gens dans des bureaux, rappelle Sandrine. On prenait le temps de leur expliquer. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. On les reçoit debout pour que ça aille plus vite et qu’ils ne reviennent pas. Enfin, nous, on est assis et eux restent debout. On a pour consigne que l’entretien ne dépasse pas cinq minutes. On les incite à faire leurs démarches sur Internet. Mais là, du fait de la fracture numérique, vous perdez un quart des gens. »

    A Cergy, dans le même département, le dispositif est même un peu plus sophistiqué : « Notre temps d’entretien, explique Myriam Lebkiri, secrétaire départemental de la CGT, est mesuré automatiquement par un outil informatique : le gestionnaire de fil d’attente. Quand le temps est écoulé, ça passe au rouge. Quand on reçoit des #étrangers, qui ne maîtrisent pas le français, leur dire au bout de quelques minutes qu’ils doivent aller sur Internet, ça n’a aucun sens. Or, ces gens ont besoin de leur #avis_de_non-imposition : c’est le sésame pour obtenir leurs prestations, leur titre de séjour, la cantine des enfants, etc. »

    Toutes ces tracasseries rendent la communication difficile. « Quand ils viennent aux impôts, poursuit Mme Lebkiri, les gens pleurent, s’énervent… L’accueil du public est de plus en plus compliqué et on est de plus en plus tiraillé entre ce qui nous semble juste et ce que l’on nous demande de faire. » Sophie donne un exemple : « Certains attendent une heure, relate l’agente en région parisienne, et quand on les reçoit, on se rend compte que leur problème est complexe. Alors, on leur dit qu’ils doivent prendre rendez-vous… Les gens ne sont pas contents, mais on ne peut plus faire autrement… »

    Frustration des agents

    « Les gens ne comprennent pas que l’on soit injoignable au téléphone », constate Yves Peyras, qui invoque, comme d’autres le manque de personnels. « Allez sur Google Maps et regardez les commentaires associés à mon centre des impôts. Vous verrez… » Certains, en effet, sont sans ambiguïté : « C’est très dur de les avoir au téléphone, peste l’un. Ah, les impôts ! Ils adorent qu’on leur passe de l’argent, mais n’aiment pas qu’on leur pose des questions ou que l’on aille les voir… » Mais de nombreux autres témoignages évoquent un « service téléphonique efficace et très sympathique ».

    Pas sûr que cela suffise à remonter le moral des troupes, passablement affecté si l’on en croit les agents des impôts contactés. Beaucoup de fonctionnaires expriment de la frustration : « On n’est plus en mesure de remplir nos missions fiscales », déplore M. Peyras. Le contrôleur évoque le retard qui s’accumule dans le traitement des courriels. Un autre prévient : « Les collègues sont très consciencieux et l’administration compte là-dessus. Mais là, le seau est percé de partout et on n’arrive plus à accomplir toutes nos missions correctement. Par exemple, on ne fait presque plus de contrôle fiscal allégé : on prend pour argent comptant ce que nous déclarent les gens… Le régime des #autoentrepreneurs n’est plus du tout contrôlé chez nous. »
    Rien de tel, pourtant, que le sentiment que certains passent entre les gouttes du fisc pour nourrir… le ras-le-bol fiscal. Là encore, l’administration centrale dément en bloc, en mettant notamment en avant la dernière loi sur la lutte contre la #fraude_fiscale. « C’est une priorité qui ne subit aucun fléchissement », assure-t-on à Bercy.

    • Quel que soit le sujet, la presse pousse son agenda de prescription. Et si on doit parler des GJ, il faut que cela aille dans le sens du vent : les impôts sont trop élevés, les taxes sont trop nombreuses, les impôts sont trop élevés et vraiment les GJ, quelque part, l’ISF, ils sont contre eux aussi, et tiens d’ailleurs, on ne va pas parler des salaires, hein, ni de hausse de productivité, on va parler jusqu’à plus soif des impôts trop élevés.

      Ou on va à nouveau parler djihadisme et antisémitisme, puis on va parler sexisme et racisme, et ça va être tellement mignon que tout le monde va oublier combien ceux qui font cela sont habituellement teigneux avec les faibles et respectueux avec les puissants le reste du temps.

      On ne va pas parler des choses qui fâchent et qui sont trop compliquées : le partage de la valeur, l’évasion fiscale, les lobbys, non, on n’en parle pas. Pourtant, là aussi, il y a quelques records d’Europe à citer pour la France...

    • Pareil.

      Les Français, qui détiennent le record d’Europe de la pression fiscale, ne veulent plus de taxes.

      Moi j’avais compris qu’ils voulaient que, quitte à payer beaucoup d’impôts, ils leur permettent d’avoir des services publics de qualité, de la redistribution pour atténuer les inégalités, etc.

      #journalisme de merde et @reka.

    • Oui, vous avez raison, on peut tous se fâcher des conneries monumentales et de la ligne politique de L’imMonde (la thèse rebattue de la #révolte_anti-fiscale), on peut aussi passer au tamis les énoncés de l’ennemi et y trouver d’autres perles qui rendent compte d’une situation dont on aurait pas aisément connaissance autrement, dont on voit comment ils émergent (au moins partiellement) dans le #discours_public_autorisé.

      Avoir du mal à obtenir un avis de #non_imposition a des conséquences matérielles dramatiques en matière de droits sociaux (et le Monde, pernicieux ?, de citer ici un « étranger » comme si les « aides sociales » leur étaient réservés. Privilégier l’administration à distance, la #taylorisation des services, c’est bien des soucis, et voilà que ça apparaît, voilé, dans la presse de régime.
      Cette vague de contestation, ces forces collectives qui se matérialisent le font aussi dans un contexte de #dématérialisation de la gestion des populations (ni bureaux, ni accueil).

    • @biggrizzly le mde c’est #la_voix_de_son_maitre mais j’espère bien qu’on va continuer à parler de sexisme ou de racisme et même d’attaques des centres des impots, non mais ! voila encore une excuse bidon qui n’empêche en rien de faire AUSSI des articles sur des lois que l’assemblée ou le sénat font passer actuellement en se foutant éperdument de la population, de parler salaires, licenciements, prison, droit de manifester etc.

      Les choix éditoriaux sont politiques mais tout est lié et le ferment de révolte des GJ est enfin commun aux oublié·es d’un bout à l’autre de la france pour les unir dans une #convergence_des_luttes.
      De quoi se plaignent les politiques de tout bord qui rêvaient pourtant bien de cette fameuse union nationale à récupérer à coup de je_suis_machin ou je_fais_du_foot voire jai_des_couilles … Je commençais à fatiguer de voir les gauchistes/syndicalistes/et même anarchomoncul cramponnés à leurs théories sur ce qu’il faudrait faire ou dire, en pleine réunionite pour compter la monnaie de leur silence. Sais-tu combien de fois les militant·es de telle spécificité ce sont retrouvé·es berné·es ces dernières années par des lois fourre-tout qui les empêchaient de fait de les contrer ?
      Un article comme celui-ci je le prends avec joie, c’est toujours ça, le blocage des centres des impôts a commencé et ce sera aussi le blocage des usines ou des banques si il le faut. Ceux qui n’ont rien et dont on a écrasé la gueule toute leur vie n’ont aussi pas grand chose à perdre et illes tapent là où est le nerf de la guerre et tant mieux.
      Et pour les médias, the most effective way to do it is to do it.

    • @touti : je suis totalement en phase avec ton point de vue, et comme d’autres fois, ma concision a évacué toute complexité. Je faisais cette remarque en lien avec le tag #belles_âmes initié par @aude_v et qui permet de suivre toutes ces instrumentalisations de ce qui nous est cher, instrumentalisations qui permettent de perpétuer le pire, sous couvert de s’apitoyer sur des sujets dont les mêmes #belles_âmes se foutent la plupart du temps.

      Oui, cet article évoque des choses importantes, et je les lis moi aussi avec étonnement et plaisir. Mais malgré tout, la voix de son maître ne peut pas s’empêcher de tirer la couverture là où il souhaite, à créer des causalités qui n’existent pas mais qui arrangent l’agenda des puissants. On va parler de l’antisémitisme, mais ce sera pour discréditer les GJ, on va parler de services publics en déshérence, mais ce sera pour dire qu’il y a trop d’impôts et de taxes et que ça crée du malheur chez les petites gens. Parfois, je trouve que le prix à payer pour entendre parler de choses qu’on désespérait de voir exister dans les médias de prescription est très élevé, parce que la conclusion que tout le monde retient en définitive est qu’il y a trop d’impôts. Et le gvt en toute décontraction va pouvoir agir dans le sens demandé par la majorité, il va baisser les impôts... (des plus riches).

      Ceci dit, je suis comme toi, je suis aux anges de constater cette convergence. Mais, le gouffre entre ceux qui convergent et les autres me semble de plus en plus grand. Si tu ne t’informes que par les médias de prescription, désormais, tu ne vois qu’une seule chose au 20h : les boutiques qui perdent de l’argent, les grandes surfaces qui perdent de l’argent, le chômage technique de telle ou telle petite boite. Tout le reste, la Réunion qui brûle, les rond-points bloqués, tu n’en entends pas parler (ah si, tu entends parler des GJ racistes, des GJ sexistes, des GJ nazis, des GJ antisémites et des GJ voleurs). Tu ne vois que les côtés négatifs. Et tu te dis que « vivement que ça s’arrête ».

    • Le prélèvement à la source, une réforme à hauts risques, Benoît Floc’h et Virginie Malingre
      https://www.lemonde.fr/politique/article/2018/12/27/le-prelevement-a-la-source-une-reforme-a-hauts-risques_5402599_823448.html

      Alors que la crise des « gilets jaunes » a remis en lumière la question du pouvoir d’achat, certains redoutent l’effet psychologique de la réforme.

      C’est la #réforme qui ne peut plus être repoussée. Le 1er janvier 2019, le #prélèvement_à_la_source entrera en vigueur et trente jours plus tard, les contribuables découvriront sur leur fiche de #salaire ce qu’il leur reste pour vivre une fois l’#impôt_sur_le_revenu soustrait. Depuis des mois, Bercy se prépare à cette échéance à hauts risques. Le ministre de l’action et des comptes publics, Gérald Darmanin, n’a pas le droit à l’erreur, tant le sujet est politiquement inflammable.

      A l’Elysée, on mesure les risques, mais on affirme que « tout a été fait pour que la réforme se réalise dans les meilleures conditions ». « Nous sommes prêts, assure M. Darmanin au Monde. Il y aura sans doute des erreurs, mais certainement moins que dans l’ancien système de l’impôt “à la papa”, qui en a généré 3 millions en 2018 ! Les agents des finances publiques seront là pour les résoudre, ils font un travail formidable. » Quant au sentiment de gagner moins que pourraient avoir les Français en découvrant leur rémunération nette fin janvier, après retenue de l’impôt, l’exécutif veut croire que le travail de pédagogie effectué suffira à l’empêcher.

      La relation avec l’administration et le pouvoir d’achat sont deux écueils potentiellement déflagratoires, comme l’a notamment montré ces dernières semaines la mobilisation des « gilets jaunes ». Emmanuel Macron le sait. Au lendemain de son élection, il avait d’ailleurs décidé de repousser d’un an la mise en place du prélèvement à la source, initialement prévue pour janvier 2018. Fin août, le chef de l’Etat avait envisagé de la reporter une nouvelle fois, jugeant que les garanties apportées par Bercy n’étaient pas suffisantes.

      Au risque politique, s’ajoute un risque économique. Que les Français aient le sentiment de toucher moins d’argent, qu’ils décident en conséquence de moins consommer et cela pourrait se traduire directement dans les chiffres de l’activité, laquelle donne déjà des signes de ralentissement. « Il y aura un impact psychologique, en termes de pouvoir d’achat et de consommation », prévient le sénateur (LR) d’Eure-et-Loir Albéric de Montgolfier, rapporteur général de la commission des finances. Une mise en garde que le gouvernement ne peut négliger, alors qu’il a construit le budget 2019 avec une hypothèse de croissance de 1,7 % et que l’Insee mise désormais sur 1,3 %.

      Gains de trésorerie
      « Darmanin risque sa peau sur cette affaire », juge un macroniste de la première heure. On ne pourra en tout cas pas lui reprocher d’avoir ménagé sa peine. Dès qu’il en a l’occasion, le ministre issu de la droite plaide pour le prélèvement à la source. Il martèle qu’il ne s’agit pas d’une réforme de l’impôt sur le revenu, mais seulement de son mode de collecte. Dorénavant, l’impôt sera prélevé directement par l’employeur sur le salaire ou la caisse de retraite sur la pension. « Le prélèvement à la source est une façon plus simple de payer son impôt, a-t-il tweeté le 20 décembre. Nous sommes l’un des derniers pays à ne pas l’avoir mis en œuvre. »

      Bercy multiplie également les arguments pour convaincre que non seulement la réforme n’entraîne pas de perte de pouvoir d’achat, mais que, en plus, elle génère des gains de trésorerie. Notamment pour les contribuables mensualisés, qui sont aujourd’hui prélevés le 15 du mois et qui, à partir de janvier, le seront mécaniquement à la fin du mois, rappelle souvent Gérald Darmanin. « Elle permettra de nombreux gagnants en trésorerie et améliorera le quotidien de tous ceux qui connaissent des changements de situation familiale ou professionnelle », assure-t-il. Quant à ceux qui bénéficient de #crédits_d’impôt (services à la personne, frais de garde d’enfant, investissement locatif, etc.), ils percevront 60 % de cet avantage dès le 15 janvier, a décidé l’Elysée en septembre. Soit un transfert de 5 milliards d’euros.

      Par ailleurs, note le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, « les contribuables concernés par le prélèvement à la source sont très minoritaires, puisque 57 % des Français ne payent pas d’impôt sur le revenu, et que, parmi ceux qui le payent, 60 % sont déjà mensualisés ». Pour ces derniers, le fait de payer l’impôt sur douze mois, plutôt que sur dix – comme c’est le cas actuellement –, représente le principal atout de la réforme. C’est en tout cas ce que montre la dernière enquête Elabe sur ce thème, réalisée les 18 et 19 décembre. La même étude accrédite d’ailleurs l’image d’une réforme populaire : 68 % des Français y sont favorables.

      « Une affaire de perception »
      Néanmoins, au sein de la majorité parlementaire, son entrée en vigueur inquiète. « Jusqu’aux retraites, on n’a que des réformes impossibles, surtout le prélèvement à la source », juge un député LRM qui a l’oreille du président. Plusieurs élus évoquent l’enchaînement des mesures, qui brouille leur lisibilité. Pour le député LRM du Rhône Bruno Bonnell, « l’impact du prélèvement à la source n’est pas clair, il va masquer plus ou moins les baisses de cotisations de fin octobre ». « Mais en janvier, ajoute-t-il, il y aura la prime de fin d’année que certaines entreprises verseront, et, en février, la prime d’activité… Donc des plus et des moins, rien d’évident en perception ». Or, comme le dit un conseiller à l’Elysée, « la politique, c’est d’abord une affaire de perception » .

      L’administration fiscale a été mise sous pression, pour éviter au maximum les problèmes techniques. Depuis des mois, de nombreux tests ont été effectués, dont certains avaient donné des résultats calamiteux, comme l’avait révélé Le Parisien début septembre, quand Emmanuel Macron doutait de l’opportunité de mener à terme cette réforme.

      Mais, à en croire l’exécutif, tout serait réglé. « La préfiguration n’a pas révélé d’erreurs », indique-t-on dans l’entourage de Gérald Darmanin. Huit millions de fiches de paie tests ont été envoyées depuis octobre, manière de préfigurer le dispositif et d’acclimater les contribuables. Le ministre compare souvent la mise en œuvre du prélèvement à la source au « bug de l’an 2000 », quand le monde entier craignait que la transition d’un millénaire à l’autre ne fasse dérailler les systèmes informatiques. Il n’en fut rien.

      Certains syndicats se montrent moins affirmatifs. Solidaires finances publiques, le premier syndicat du secteur, appréhende l’arrivée des « #tiers_collecteurs » dans le circuit de l’impôt sur le revenu : les entreprises ou les caisses de retraite, notamment. « Quand vous multipliez les intervenants, vous multipliez les risques : les bugs peuvent venir d’ailleurs que de l’administration, estime Anne Guyot-Welke, sa porte-parole, mais ce sont nos services qui seront rendus responsables. » Et le ministre.

    • Effectivement, le passage en force du prélèvement mensuel obligatoire fait que beaucoup de personnes envisagent de fermer leur compte en banque et de rendre leur carte de crédit.
      Sans fric, pas de financiers, pas de banquiers.

      Le #holdup du gouvernement ne passe pas inaperçu, obliger chacun·e à donner un blanc seing mensuel sur son compte bancaire alors que dans le même temps les services publics sont sacrifiés avec les hopitaux en premier, ça risque de faire très mal, il n’y a qu’une dictature qui semble avoir été prévue au programme pour résoudre le conflit qui en résultera. Ces politiques sont complètement tarés.

    • Je ne sais pas trop quoi penser de cette réforme, sauf qu’elle arrive le jour où je vais perdre plus de la moitié de mon revenu de cas soc’ au motif que j’ai trop touché deux ans plus tôt. (Avant, c’était un an de décalage, les deux ans mettent encore plus en insécurité les gens qui dépendent de la CAF pour vivre.) Parce qu’en 2017 j’ai touché (j’ai vérifié feuille d’impôts à l’appui) un montant d’allocs chômage qui divisé par douze dépasse de deux euros le montant mensuel de l’AAH et zéro CAF (j’ai palpé de folie en 2015, sauf qu’à temps partiel ça ne me faisait pas de quoi être imposable). En clair, je dois vivre deux ans avec un revenu à la hauteur des minima sociaux pour un an et 300 euros mensuels la deuxième année. Je ne comprends pas pourquoi j’ai autant envie de pleurer ces derniers temps... Pourquoi je me sens en insécurité, en danger même... J’ai trouvé ça merdique, le passage à deux ans de décalage. D’autant que la CAF baisse deux fois les prestations : quand tu touches un revenu (ok) et deux ans après (quand tu es censé·e te prélasser sur un matelas bien dodu d’éconocroques).

      Oui, j’aimerais bien que la CAF baisse les allocs en temps réel ou avec un trimestre de décalage (pas de souci avec l’idée que ces prestations baissent proportionnellement au revenu, à partir du moment où ça reste un peu incitatif) et les baisse une seule fois. Parce que là, quand tu es pauvre, qu’en plus tu as des handicaps de divers ordres qui peuvent t’empêcher d’être un·e parfait·e gestionnaire (être pauvre étant un handicap, déjà, pour bien gérer son argent), faire pendant deux ans des économies qui ne servent qu’à provisionner une baisse de revenu annoncée (et évitable si c’était mieux organisé), c’est compliqué. Déjà que les baisses de revenu sont une épreuve pour tout le monde.

      Bon, je vais faire une demande de réexamen et ça va peut-être se régler, je ne vous invite pas encore à pleurer dans ma chaumière ;-). Mais je voulais en rajouter sur cette insécurité à provisionner des trucs pareils qui doit être mise en balance au moment de juger la réforme. Mon père, qui est un grand anxieux à 50 000 par an pour deux, continue à demander à mes frères si on a mis de l’argent de côté pour payer nos impôts, en cas de baisse de revenu. C’est un truc angoissant.


  • Magouilles, nazisme et violence : un policier repenti se livre, « Être de gauche est vu comme être vulnérable, un peu comme ce qui est prêté aux femmes », Mathieu Rigouste
    https://www.mediapart.fr/journal/france/211218/magouilles-nazisme-et-violence-un-policier-repenti-se-livre?onglet=full

    Nicolas a récemment quitté la #police. Il venait de commencer sa carrière dans une unité de la gare du Nord, à Paris. Entre références à Hitler et ultravirilisme, il raconte un quotidien marqué par l’ennui, les magouilles et la #violence. Et comment la sensation de devenir « violent et #raciste » l’a fait renoncer au métier.

    Le fonctionnement intime du pouvoir policier est difficile à observer. Lorsqu’un chercheur y est accepté, les policiers ne lui donnent à voir que ce qu’ils veulent bien. Les témoignages d’anciens policiers ayant rompu assez clairement avec l’institution et le métier pour les décrire sans filtre sont extrêmement rares (voir en Boîte noire).

    Nicolas Garnier (les prénom et nom ont été changés) a quitté la police ces dernières années. Entre références à Hitler et ultravirilisme, il dépeint un quotidien marqué par l’ennui, les magouilles et la violence. Ce qu’il raconte permet de mieux décrire la mécanique de production des pratiques policières. Il a préféré rester anonyme, par « peur de recevoir des menaces » de ses anciens collègues.

    Il était affecté gare du Nord, là où ont été contrôlés en mars 2017 trois ex-lycéens en voyage scolaire qui ont porté plainte contre l’État pour contrôle discriminatoire. L’audience a eu lieu en octobre 2018 au tribunal de grande instance de Paris. Les trois lycéens ont été déboutés le 17 décembre mais ont décidé de faire appel.

    Nicolas a mal vécu son passage dans la police. « Il y a encore quelque chose de coincé, comme si je n’avais pas réglé cette affaire », confie-t-il. Son profil est assez répandu dans les bases de l’institution policière. Il a été socialement construit comme un mâle blanc de « classe moyenne ». Mais sa subjectivité n’est pas représentative des policiers de voie publique. Comme il le reconnaît, il était très marginal dans son commissariat et n’a jamais connu aucun autre policier qui ait, comme lui, rompu avec le métier « par principe ». Identifié à « un gauchiste » par ses collègues, il sait qu’on ne lui montre certainement pas tout. Un de ses collègues prévenait ainsi les autres : « N’allez pas trop loin devant Nicolas. » Les pratiques qu’il rapporte peuvent donc être considérées comme une partie émergée de l’intimité du pouvoir policier.

    L’utilité, la vengeance et l’action
    Nicolas Garnier est né à Paris au début des années 1990, son père est enseignant et sa mère employée. Sa scolarité a été « classique bien qu’un peu douloureuse ». À la suite d’un bac pro, il cherche « un boulot pour être utile aux gens ». Il pense à la police. Lorsqu’on lui demande d’où venait cette idée, il est catégorique : « Les reportages à la télévision me donnaient toujours une vision positive de la police, dans le sens où je me disais, “c’est bien, ils arrêtent des mauvaises personnes, ils sont utiles”. Je m’identifiais à eux, j’avais envie d’être comme eux. » La mystification du #pouvoir_policier joue un rôle fondamental dans l’engagement mais aussi dans la fabrication de l’agent de police.

    Nicolas rapporte une autre dimension de son enrôlement. « Dans mon adolescence, j’ai été agressé environ six fois, par des Noirs et des Arabes. Je ne m’étais pas particulièrement dit “les Noirs et les Arabes sont des méchants”, je m’étais juste dit “il y a des cons et faut empêcher les cons d’agir”. » Le pouvoir policier attire des personnes désireuses de mettre en œuvre leurs conceptions personnelles de la justice. On y trouve nécessairement une part importante d’engagements basés sur des ressentiments racistes, sexistes et de classe. « Je suis blanc, j’ai été agressé deux fois au couteau, une fois dans le hall de mon immeuble, le jour de mon anniversaire, donc il y avait aussi une sorte de rancœur en moi, je pense, qui m’a motivé. »

    Nicolas évoque aussi l’un des motifs d’engagement les plus répandus, « le besoin d’action ». Mais il porte dessus un regard désormais critique. « Je vous dis ça avec du recul, je pense que j’aurais pu travailler en association si j’avais vraiment voulu, mais je devais avoir un besoin de décharge d’agressivité, une envie d’utiliser la #force. Je pense que c’est ce que je recherchais. Voilà, une sorte de besoin de #vengeance, d’utilité et d’#action. »

    Sélectionner et préparer le corps policier
    Après un premier échec au concours des cadets de la République, Nicolas Garnier est pris l’année suivante. La formation a lieu rue Albert dans le XIIIe arrondissement parisien, à côté d’Olympiades. Un chef commence par exiger qu’il se coupe les cheveux. L’enseignement se concentre sur le sport et les interventions mais aborde aussi « le pénal, la légitime défense et le code de la route ». Les concurrents sont notés et classés. En fonction de leur rang, ils choisissent parmi des postes à pourvoir. Le concours permet de repérer ceux qui sont employables et disciplinables pour mieux évacuer les ingérables. Les « profils de gaucho » comme le sien semblent acceptés « tout comme ceux profondément fainéants, même avec des notes très basse, un absentéisme, et une volonté par les formateurs de les exclure ».

    Selon l’ancien policier, il s’agit « de garder à tout prix de la main-d’œuvre pour l’institution ». Nicolas est « plutôt bien classé » et demande la brigade des réseaux ferrés. « C’est comme ça que je suis arrivé à gare du Nord. J’étais content, je me suis dit : “Il va y avoir de l’action”. » Sa détermination reste intacte durant la formation. « Ça allait encore, ma vision, ça s’arrêtait à un milieu très #viriliste et enfantin, un peu gamin, qui cherche à se moquer des autres, à bizuter, mais ça ne m’avait pas tant choqué. »

    Durant son premier stage dans un commissariat parisien, il note « une sorte de flemme à travailler ». Selon Nicolas Garnier, ses anciens collègues « cherchent à #en_faire_le_moins_possible et essaient d’éviter certaines affaires et même d’éviter les affaires en général ». Son second stage a lieu dans une grande gare parisienne où il décrit encore « une ambiance de planqué ». Malgré l’écart de plus en plus évident entre la fiction, la formation et le terrain, le jeune homme reste déterminé à travailler selon l’image qu’il avait de la police.

    Lors de stages auprès des unités d’élite du Raid, la présentation des #armes et des techniques d’intervention participe à renforcer une culture de l’« action ». Une initiation au maintien de l’ordre avec des compagnies de CRS institue en profondeur cet « #esprit_de_corps policier » fasciné par « l’intervention ». Ces dispositifs permettent aussi de repérer les marginaux et les contrevenants.

    « Une brigade un peu spéciale »
    Lorsqu’il est finalement affecté gare du Nord, Nicolas Garnier déchante vite. « Je suis tombé dans une brigade un peu spéciale, ambiance #fasciste, qui prônait le nazisme. Quelques-uns avaient une allégeance à Hitler et les autres étaient complices, sans avoir les mêmes mots mais prenaient quand même bien plaisir à faire des insultes racistes. »

    Selon l’ancien policier, chez les collègues de son unité, « la construction politique est soit absente, soit un cliché de l’#extrême_droite ». Ils votent tous Front national et leurs discussions quotidiennes évoluent dans un « fourre-tout idéologique avec Marine et les étrangers en tête ». On peut imaginer qu’ils sont à ce titre relativement représentatifs des 47 % de policiers et militaires qui assumaient voter FN dans une enquête du Cevipof, le Centre de recherches politiques de Sciences Po, publiée en 2017.

    Dans le commissariat, la hiérarchie est représentée par une major, un brigadier et des lieutenants qui passent de temps en temps. Ils n’ont pas ce type de propos devant les agents qui s’en gardent eux aussi lorsqu’un gradé entre dans la pièce. « Il y avait quand même une sorte de honte auprès de la hiérarchie. »

    Dans la gare, l’unité surveille notamment les fraudes aux portiques et les trains arrivant d’Amsterdam. Les policiers de cette unité travaillent ensemble depuis longtemps, ils se voient chez les uns et les autres. Il y a « un Guadeloupéen » parmi eux. « Ça amenait toujours des situations extrêmement gênantes et cependant, lui-même partageait des a priori extrêmement discriminants, mais pas de manière aussi franche que les autres, mais il était souvent d’accord sur les agissements et les attitudes méprisantes à l’égard des minorités. »

    Cette brigade « un peu spéciale » est en fait complètement intégrée au fonctionnement normal de l’institution policière.

    L’ancien policier se souvient aussi de l’importance du #sexisme dans l’équipe et dans l’institution. « Ça imprègne tout le corps policier, c’est omniprésent, c’est un milieu viriliste. » Il évoque des manières de prendre « à la rigolade » les dépôts de #plainte_pour_viol. Mais aussi des situations révélatrices de la multiplicité des violences rendues possibles par le pouvoir policier. Il évoque par exemple un policier qui tentait d’extorquer des vidéos érotiques personnelles à une femme venue porter plainte contre son ex-compagnon qui la menaçait de les publier. Les violences sexistes des policiers s’inscrivent elles aussi dans une culture dominante. « Être de gauche est vu comme être vulnérable, un peu comme ce qui est prêté aux femmes », résume Nicolas Garnier.

    L’ancien policier a fini par comprendre que la culture policière ne s’accommode pas seulement des pratiques violentes et discriminatoires. Elle les légitime et les valorise. Nicolas Garnier raconte ainsi comment ses collègues « avaient tabassé un mec à l’arrière du commissariat ». L’homme avait perdu une dent, les policiers avaient filmé la scène et se passaient la #vidéo sur un téléphone. « Ils étaient fiers, ils y faisaient référence de temps en temps. »

    Un autre policier pouvait cracher sur un SDF allongé au sol juste pour impressionner les collègues. La formation à cette #culture_de_violence s’opère quotidiennement au contact des pratiques policières banalisées. Nicolas Garnier se souvient qu’une fois, où il devait maintenir au sol « un type insupportable, qui insultait tout le monde », l’homme leur avait craché sur les chaussures. Son collègue lui avait dit : « Tiens, je vais te montrer comment faire. » Il avait essuyé sa chaussure sur la personne menottée. « C’est une sorte de formation, décrypte l’ancien policier. D’abord, c’est de l’humiliation et puis l’envie de renvoyer à l’autre sa violence. »

    Nicolas Garnier en est sûr : « Cette idéologie, c’était ce qui les faisait tenir au travail, ils s’accrochaient coûte que coûte à ces idées, peut-être pour donner du sens à leur #travail. »

    Contrôler les corps « africains », « nord-africains » et « méfiants »
    Cette idéologie participe effectivement à légitimer des pratiques quotidiennes. Nicolas Garnier perçoit chez ses collègues « une satisfaction à user de la violence contre les minorités noires et arabes ».

    « C’était vraiment ce qui leur plaisait. C’était vraiment leur truc. Quand on contrôlait, il y avait un vrai mépris envers ces personnes. D’une manière générale, tout ce qui n’avait pas des codes entre guillemets bourgeois, soit une manière de s’habiller dans les codes des gens qui ont de l’argent. Mais des Blancs aussi, s’ils avaient des signes de #pauvreté sur eux, n’avaient le droit qu’à très peu de respect. »

    L’ex-policier précise que cela s’exprimait « par des tons très secs, des boutades à peine déguisées devant les personnes, toujours en gardant les limites de ne pas être ouvertement insultant ».

    Nicolas Garnier reconnaît que « la majorité des personnes qui se faisaient contrôler étaient des personnes non blanches » mais il lui paraît « difficile » d’évaluer si les contrôles étaient effectués au faciès. « C’était plus imprégné, il y avait un état d’esprit, selon lequel les #Noirs et les #Arabes étaient des sous-personnes, des “sous-races”, dont il fallait contrôler les actions. Mais ce n’était pas dit par la hiérarchie. »

    Ces pratiques de contrôle des corps prennent pourtant forme à l’intérieur d’un cadre institutionnel. Les documents de formation aux Gestes techniques du professionnel d’intervention (GTPI) assurent que « l’important lors d’une intervention est de figer la situation afin de ne pas en perdre le contrôle et de restreindre toutes les possibilités d’action de(s) l’interpellé(s) ». Des textes juridiques précisent les gestes, attitudes et postures auxquelles se conformer. « Les fonctionnaires doivent mettre en œuvre un comportement de surveillance ou de prévention, ralentir, s’arrêter, intervenir », tout en « travaillant en autonomie ». C’est dans cet espace d’« autonomie » relative que sont mises en œuvres les pratiques réelles du maintien de l’ordre social.

    La posture du policier doit s’adapter au statut social de la personne et du territoire qu’il doit contrôler. « Dans les quartiers sensibles, explique un document de formation, il convient de se déplacer en restant toujours vigilant. » La discrimination des corps est elle aussi instituée.

    Lorsqu’ils interviennent sur appel de la radio, les policiers reçoivent des messages désignant « en général des personnes non blanches ». « Donc ce n’était pas notre choix de contrôle », insiste Nicolas Garnier. Ses documents de formation enseignent à décrire une personne par des « types » issus de l’#ethnologie_coloniale : « Caucasien, méditerranéen, moyen-oriental, maghrébin, asiatique/eurasien, amérindien, indo-pakistanais, métis/mulâtre, africain/antillais, polynésien et mélanésien (dont “canaques”). »
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    Nicolas se souvient que dans les communications radio, on employait surtout « Nord-Africain » et « Africain ». Ces dispositifs de profilage racial amorcent une chaîne de pratiques de surveillance et de contrôle, de brimades et de coercitions marquant les corps reconnus comme « Africains » et « Nord-Africains » par les policiers.

    « Ce qui était ciblé, ce n’était pas forcément une couleur mais plus une attitude où on sentait de la méfiance chez la personne », assure l’ex-policier. Cette focalisation détermine le ciblage de corps « méfiants » parce que régulièrement confrontés aux #violences_policières et aux discriminations. Cette disposition de la pensée policière à repérer ce qui se méfie d’elle détermine des pratiques de ségrégation et de prédation, ainsi qu’une prétention à soumettre tout ce qui se sent menacé par l’ordre social et le pouvoir policier.

    Le monopole de la violence légale
    Tout comme cette « brigade un peu spéciale », les violences policières s’intègrent sans difficulté dans les dispositifs législatifs et judiciaires chargés de les contrôler. Si l’#État revendique effectivement le monopole légitime de la violence, il dispose surtout de son monopole légal.

    Durant la formation aux cadres juridiques d’emploi de la force, on présente aux élèves policiers le « code de déontologie », on distribue des livrets informatifs sur « la démocratie », « les libertés individuelles et collectives » qui permettent de légitimer l’existence d’un cadre éthique, moral, légal. Ce rituel autorise l’entrée dans un champ où les pratiques réelles peuvent prendre des formes très éloignées des principes mis au fronton de l’institution.

    C’est ainsi que durant sa formation aux GTPI, Nicolas Garnier apprend à mettre des menottes. On lui indique les zones du poignet qui peuvent être douloureuses, en expliquant qu’il faut « essayer de ne pas faire mal ». Ce qui rend possible la diffusion de pratiques de coercition d’autant plus facilement qu’on vient d’enseigner les zones douloureuses.

    Après une courte réflexion, Nicolas Garnier se souvient d’ailleurs : « Pendant la formation, on nous a dit qu’effectivement, si la personne ne se laissait pas faire, il était possible d’appuyer sur ses menottes pour créer des douleurs au poignet, ça c’était officiel aussi, et qu’une fois que la douleur avait été créée, la personne avait plus tendance à se laisser faire. »

    S’il insiste pour rappeler que « l’idée principale c’est tout de même d’infliger le moins de douleur possible », l’ancien policier explique qu’on lui a pourtant bien enseigné « des clefs de bras, des coups de poing et coups de pieds, type boxe française, des points de pression ». « Même si on nous disait qu’il ne fallait pas mettre de coups, donc je ne sais pas pourquoi on nous l’enseignait, mais on nous apprenait tout de même à mettre des coups. »

    Les violences policières les plus quotidiennes n’entrent pas en conflit avec le cadre judiciaire. Nicolas Garnier se souvient ainsi d’un contrôle d’identité « sur un type, sans raison ». L’homme s’enfuit en courant mais les policiers réussissent à le rattraper. Il est alors coincé dans un local et ne peut s’enfuir. « Et là, je sens chez mes collègues qu’il y a une montée, chez moi aussi, de violence et d’agressivité, qu’ils ont déchargé sur ce type en usant de la force qui était complètement disproportionnée. » « Il n’y avait pas nécessité de l’écraser par terre, de lui mettre les menottes extrêmement fortes. » Mais « au niveau de la loi, ils arrivent encore à se couvrir, ça peut passer », reconnaît Nicolas Garnier.

    L’#impunité_judiciaire quasi totale dont bénéficient les crimes policiers est assez bien connue. Mais les violences quotidiennes sont elles aussi couvertes par la collaboration de l’institution judiciaire. L’ex-agent de police se souvient qu’un de ses collègues avait mis un coup de genou dans le ventre d’« un minot de 14 ans qui faisait vraiment chier en insultant », « pour le faire taire ». L’adolescent avait ensuite été interpellé et emmené au poste.

    Dans son procès-verbal (P.-V.), le collègue ment et écrit que le petit a tenté de lui mettre « un coup de boule ». Au tribunal, un magistrat vient voir le policier en question et le félicite : « Bravo pour votre interpellation. On a revu les caméras et effectivement on a bien vu le coup de boule qu’il a essayé de vous mettre. » Nicolas considère qu’on peut parler d’une forme de « collusion dans le mensonge entre la justice et la police ».

    Les compétences en droit des officiers de police judiciaire permettent de faire entrer la réalité des pratiques dans les cadres de la loi. L’ancien policier se souvient ainsi de techniques consistant pour l’officier à faire reprendre les P.-V. par les agents lorsque ce qu’ils avaient déclaré ne permettait pas de « prendre l’affaire » parce que le parquet l’aurait refusée. Au sujet d’un pseudo-fraudeur, Nicolas Garnier confie : « Donc on a changé la réalité, on l’a mis à la poubelle, on a refait un P.-V., on a menti sur le procès-verbal et on a dit qu’il avait effectivement fraudé. » Il arrivait aussi « qu’on invente des insultes ».

    Puis il décrit un fait moins connu. « Quand on se fait insulter par quelqu’un, on rajoute des insultes au magistrat dans la plainte. Exemple : le type nous dit “sale flic de merde” et on rajoute “les juges je me les fous au cul, jamais j’aurais quoi que ce soit”. Il y a une sorte de mépris de la justice dans le corps policier. On dit qu’ils sont laxistes, que les délinquants se sentent en liberté. »

    Les policiers savent aussi s’arranger avec la loi. Nicolas Garnier confirme un fait déjà connu de l’inspection générale de l’administration. « Ça se fait, une ou deux fois par mois de se mettre un “outrage à agent”, c’est, je ne sais plus, entre 200 et 500 euros, qui tombent, grâce au service d’aide aux victimes et ils touchent leur cachet même si la personne est insolvable. Et dans ce cas, on n’invente pas des insultes, on provoque, on cherche la personne. »

    Fabriquer et discipliner le corps policier
    Lorsque je lui demande pourquoi si peu de policiers rompent comme il l’a fait, Nicolas Garnier explique que son expérience de la police le fait penser à celle de Milgram, réadaptée à la télévision en « Jeu de la mort ». Et il ajoute : « Après, il faut aussi se demander pourquoi on veut rentrer dans la police à la base. C’est l’un des éléments mis en avant par l’historien Maurice Rajsfus pour expliquer la subjectivité policière : on ne devient pas impunément policier. »

    L’ancien policier pense reconnaître une « sorte de perversion de l’usage de la force, prétendument légitime, une sorte de #jouissance liée à la situation de supériorité ». Il considère cela comme une compensation. « Ce métier est dur, alors ils arrivent à tenir en trouvant une compensation, en étant des connards. Je le perçois comme ça. Dans mon cas, c’est peut-être ce qui serait arrivé, j’aurais fini par trouver des compensations en déchargeant mon agressivité sur certaines personnes. Et je me serais dit “c’est normal”. On finit par s’habituer, se dire “c’est pas énorme”, et ça peut grimper. Parce que dans ce milieu, la violence est vraiment répandue. On finit par penser banales des choses qui ne le sont pas. Moi, j’ai pu m’en rendre compte grâce à des références extérieures mais je ne sais pas si tout le monde peut s’en rendre compte. »

    La formation passe aussi par des pratiques de défiance et d’intimidation pour faire respecter « l’esprit de corps ». « Il y a des bizutages, certains collègues te prenaient en photo en train de dormir pour faire pression sur toi. » Nicolas Garnier pose des questions sur le temps matinal passé à « ne rien faire au commissariat » et ne rit pas aux blagues racistes. On lui fait comprendre qu’il est « emmerdant ».

    Puis un jour, un collègue l’intercepte et lui explique « entre quatre yeux, avec un ton menaçant », qu’il a intérêt à se « tenir à carreau » parce que « la police c’est une grande famille, on est très solidaires entre nous, si jamais il y en a un qui commence à causer des problèmes, on sait le régler… » Alors, Nicolas décide de pas trop « ouvrir sa gueule ».

    Cette chaîne de programmation commence à transformer Nicolas Garnier en policier de terrain. « C’est un métier difficile et je sentais que j’étais en train de rentrer dans une sorte de mimétisme avec mes collègues, je pense que j’étais en train de devenir comme eux. Je commençais à avoir des réflexions racistes sur les Noirs et les Arabes. Je me suis dit que c’était quand même bizarre que je commence à penser comme ça. »

    L’ancien policier se souvient d’« une nana complètement folle, qui nous insulte pendant qu’on la ramène au commissariat ». « Je sens que je commence à monter en agressivité. » La femme est amenée « dans un autre endroit du poste, où il y a moins de monde ». Elle crache alors sur un des collègues que Nicolas appréciait particulièrement.

    « Là, ça m’a fait vriller et j’attrape la nana, je l’amène au sol de façon violente. Comme mes collègues avaient fait pendant la course-poursuite contre l’autre type, je me suis mis à faire pareil en fait. Un usage de la force disproportionné en raison d’une agressivité qui monte en soi. Je lui mets le visage par terre pour qu’elle ne nous crache pas dessus, de façon trop forte par rapport à ce qu’elle avait fait. »

    Mais à la différence de nombreux autres policiers, Nicolas Garnier est resté socialisé dans un groupe d’amis qui fissurent son formatage. « Je me suis dit “merde, qu’est-ce que t’es en train de faire et de devenir ?” Soit je commençais à coller, soit je partais. » Nicolas Garnier finit par décider de rompre avec la police.

    Toutes les situations décrites par Nicolas Garnier ont eu lieu en l’espace d’une seule année. Elles décrivent un monde de violences déterminé par la position de pouvoir des policiers sur les #corps qu’ils contrôlent. Alors qu’il évoque les techniques d’intervention, Nicolas note qu’on lui avait appris à ne pas regarder dans les yeux une personne plus grande que soi, « pour ne pas qu’elle se sente en supériorité, toujours cette idée de domination ».

    Les pratiques policières sont structurées par les systèmes sociaux de domination. Une brigade néonazie s’intègre bien dans les cadres du pouvoir policier parce que la violence et les discriminations, légales et illégales, font partie intégrante des répertoires réels du maintien de l’ordre social. Ce ne sont pas des accidents, pas des dysfonctionnements, ce sont les productions d’une machinerie institutionnelle qui remplissent des fonctions rationnelles pour la reproduction d’une société inégalitaire.

    Mathieu Rigouste est chercheur indépendant en sciences sociales. Il est l’auteur, notamment, de La Domination policière : une violence industrielle (La Fabrique, 2012) et État d’urgence et business de la sécurité (Niet, 2016).

    Nicolas Garnier a pris contact avec le chercheur après avoir découvert son travail sur internet, afin de restituer ce qu’il a vu et entendu. « Je ne m’étais pas tant posé de questions sur la police à ce niveau, et du coup je me suis dit que vous pourriez être une oreille pour entendre ce que j’avais à dire. Et qui en ferait peut-être quelque chose d’utile. »

    Contactée pour réagir au témoignage de l’ancien policier, la préfecture de police de Paris n’a pas donné suite.


  • Quand des motards se transforment en #voltigeurs...

    Au sujet de « LA VIDÉO » du flic visant la foule des Gilets Jaunes avec son flingue hier, 22 décembre 2018 à Paris, et de l’absence, quasi partout, du contexte initial quand les policiers balancent des grenades offensives sur des manifestant-e-s ne présentant pas de danger pour eux à ce moment là : il y a en fait plusieurs vidéastes et plusieurs vidéos différentes (et une heure d’écart entre l’heure indiquée par le serveur de Twitter et la France...)

    Ci-dessous, les différentes vidéos, et pour bien voir, le timing exact où on voit le flingue (afin de distinguer les différences d’angles entre les vidéos)

    Première(s) vidéo(s) consécutive(s) à l’action, sans doute dans un quasi direct :

    premier angle 22/12 à 16h29 donc 17h29 via Clément Lanot / @ClementLanot

    URGENT - PARIS #22decembre - Les motards de la police attaqués par un groupe d’individus. Une moto a du être abandonnée pour exfiltrer les forces. Un policier a sorti son arme de service. #GiletsJaunes
    https://twitter.com/ClementLanot/status/1076515134699462656

    Il est très proche des policiers et cette vidéo commence immédiatement sur le flingue pointé, il n’y a donc pas le contexte initial... Soit il a eut le temps de visionner / couper son film et il en transmet un extrait à l’aide de son smartphone, soit il filme à l’aide de son smartphone à l’arrache ( ̶m̶o̶i̶n̶s̶ ̶v̶r̶a̶i̶s̶e̶m̶b̶l̶a̶b̶l̶e̶ confirmé depuis dans une interview) quand il prend conscience de l’importance de ce à quoi il assiste, le tout en plus d’une autre probable autre caméra (gopro sur casque ?) ; en tout cas il y a un effet de zoom sur cette vidéo qu’on ne retrouve pas dans sa seconde vidéo plus bas...

    Exactement au même moment (ce qui m’incite à croire à un direct ou presque) :

    deuxième angle 22/12 à 16h29 donc 17h29 via Stéphanie Roy / @Steph_Roy_

    #Paris Scène extrêmement violente sur les champs Élysées. Des policiers pris à parti, l’un d’eux sort son arme. #GiletsJaunes #ActeVI #Acte6 #ChampsElysees #22Decembre2018 #22Decembre
    https://twitter.com/Steph_Roy_/status/1076515047147487233

    Elle est un peu plus proche du groupe des Gilets Jaunes, sous un autre angle, le flingue apparait à la 9ème seconde.
    Sur le montage final de Line Press pour qui elle couvre la manifestation, le flingue apparait à 48’39" (vidéo calée dessus) C’est en fait ce montage qu’utilise la syndicaliste plus bas, et ça montre les limites de l’image non-commentée / non contextualisée : https://youtu.be/kj9ENdWRfbY?t=2919

    /// Edit : Troisième angle, autre vidéo, cette fois-ci de Remy Buisine pour Brut en live sur facebook : à regarder à partir de 2h12 pour contextualiser & 2h17 pour l’action en elle même : https://www.facebook.com/brutofficiel/videos/676292252793549
    Une fois encore on constate clairement la faute commise par les motards qui, se croyant en danger suite au retrait-panique des camions de police en sous-effectif sur le boulevard, et alors que la foule ne se dirige pas vers eux, ils « couvrent » leur départ avec l’envoi de plusieurs grenades de désencerclement contre elle. Remy Buisine étant au milieu de cette foule (très éparse), on sent bien le moment d’incompréhension et de flottement et comment les déflagrations ont attirée celle-ci vers les motards... A moins que ordre leur ait été donné de faire diversion ?

    //// Edit quatrième angle signalé par Alexis Kraland. Vidéo de Street Politics, où on voit encore plus clairement l’absence totale d’attroupement, et donc de danger immédiat, autour des motards qui aurait soit-disant justifié l’emploi de grenades offensives de désencerclement ; calage de la vidéo au timing de la première grenade de la salve ayant tout déclenché :
    https://youtu.be/fMZPdZl6ulQ?t=561

    Plus tard dans la soirée, Clément Lanot publie une nouvelle vidéo plus longue avec le contexte initial :
    22/12 à 20h28 soit 21h28

    VIDÉO - Un policier sort son arme à feu alors que des motards de la police sont attaqués sur les #ChampsElysées : nouvelles images de la scène. #GiletsJaunes #ActesVI
    https://twitter.com/ClementLanot/status/1076575276438556672

    L’arme apparait cette fois-ci à 0’55’’
    Tout m’incite à penser que ces images sont issues d’une caméra embarquée, type sur casque, comme le font énormément de journalistes désormais. Pour diffuser les images, ils doivent disposer du matériel pour décharger les cartes, et, généralement, ils prennent le temps de visionner pour faire un montage des meilleurs passages.

    #BFM tv publie très rapidement des images et pour cause, des journalistes de sa rédaction seraient sur les lieux et disent avoir assisté à la scène. Le reportage est daté 22/12/2018 à 19h26 Mis à jour le 22/12/2018 à 19h30 : Gilets jaunes : pris à partie sur les Champs-Elysées, un policier sort son arme
    https://web.archive.org/web/20181222225753/https://www.bfmtv.com/societe/gilets-jaunes-pris-a-partie-sur-les-champs-elysees-un-policier-sort-son
    Là, le flingue sort à 0’35’’ ... Problème : on reconnait la seconde vidéo de Clément Lanot, mais une version intermédiaire, sans l’effet de zoom de la première, et sans l’intro contextualisante de la seconde. Et Clément Lanot n’est pas crédité. De plus l’intro montre d’autres images d’un autre moment avant, coupées. Il explique sur twitter qu’il a commencé à filmer à ce moment là et ne dispose pas d’autres images.

    // EDIT ! En fait BFM a mis en ligne la vidéo dès 18h06 pour le serveur de twitter, soit à 19h06 en france, sans plus sourcer Clément Lanot :

    Champs-Élysées : Pris à partie, un policier sort son arme
    https://twitter.com/BFMTV/status/1076539439235641344

    Dans les deux cas, les noms des journalistes de BFM sans le nom de Clément Lanot portent à confusion.
    Les journalistes de BFM évoquent le sujet dès 16h39 (twitter) soit 17h39 en accompagnement d’une autre vidéo d’ambiance globale :

    La situation se tend sur les Champs-Elysées
    https://twitter.com/BFMTV/status/1076517494683324416

    Edit // Stephanie Leroy a mis une vidéo plus complète en ligne qui semble provenir de la même caméra que sont extrait plus haut, et où on voit les différents vidéastes :
    23/12 à 12h56, soit 13h56

    La scène dans sa totalité. #ActeVI #GiletsJaunes
    https://web.archive.org/web/20181223175026/https:/twitter.com/Steph_Roy_/status/1076823956760477696

    //// Edit encore : un témoignage sonore du photographe Alexis Kraland
    https://soundcloud.com/nicolasgregoire/interview-alexis-kraland

    Est-ce que #BFMtv et autre mainstream ont volontairement coupé l’intro lors du JT du 20h comme c’est affirmé un peu partout ? Aucun moyen de l’affirmer sans savoir ce que Clément Lanot leur a envoyé. Pour autant, c’est la publication de la seconde vidéo de Clément Lanot à 21h30 sur twitter qui a contrecarré, mais trop tard, le récit qui circulait partout. Et, clairement, depuis cette publication, la question des choix éditoriaux se pose.
    Est-ce que tous les mainstream ont re-contextualisée l’information qui était tronquée dès que c’était possible ? Est-ce qu’ils le feront à temps et avec suffisamment de puissance pour ré-équilibrer ce qui a été diffusé et manipulé depuis par les syndicats policiers en faisant croire à un simple lynchage « gratuit » ? Je n’ai évidemment pas de preuves mais l’expérience m’inciterait à penser que, comme d’habitude...
    NON
    Ça ne sera pas fait, sauf si un buzz plus gros que celui des policiers en danger réussi à inverser la tendance-marketing. Et ensuite, comme ça va se diffuser en « automedia de misère » (facebook) entre les gilets jaunes, on se plaindra encore que les gens ne font plus confiance aux médias, qu’ils manquent de discernement et qu’ils foncent dans les #fakenews tête baisée... Quelle surprise !

    Effet à moyen terme : Le récit est déjà totalement biaisé, sauf que des arrestations vont surement avoir lieu suite à ces vidéos. Pour ce que j’en vois depuis des années, rarement les photos et vidéos servent à disculper, bien plus souvent à inculper, quand bien même elles contiennent des preuves à décharge. Ça a été le cas encore récemment à Nantes et ce sera surement encore le cas avec cette histoire-ci. Il n’y a quasiment jamais de vrais experts en décryptage d’images, et de toute façon la justice part du principe que la police fait office d’expertise...
    De quoi bien dégouter de l’image en manifestation, et d’une corporation qui préfère globalement la sécurité de l’emploi à l’enquête de fond. J’aimerai plaindre les journalistes face à leur hiérarchie mais trop peu utilisent les outils à leur disposition pour faire basculer les choses.

    /// edit encore : Effectivement et sans surprise, y’a enquête, sur la base d’une agression contre les flics, et non d’une agression des flics contre la foule ayant entrainé la suite... : Policiers attaqués sur les Champs-Élysées : ouverture d’une enquête en flagrance" ; on y voit aussi la vidéo de l’émission en plateau, que je préfère ne pas commenter pour ne pas être trop désobligeante...
    https://web.archive.org/web/20181223173934/https://www.bfmtv.com/police-justice/policiers-attaques-sur-les-champs-elysees-ouverture-d-une-enquete-en-fl

    Le parquet de Paris a annoncé ce dimanche l’ouverture d’une enquête pour violences volontaires avec arme en réunion sur personnes dépositaires de l’autorité publique et dégradations de biens publics. La 1ère DPJ (Direction régionale de la police judiciaire de la préfecture de police de Paris) a été chargée de cette enquête en flagrance.

    //// edit : Si, comme le laisse craindre le montage vidéo qui accompagne un thread d’une Déléguée Nationale UNITE SGP POLICE, c’est le récit du lynchage policier qui l’emporte sur la faute ou l’erreur de discernement, ou l’ordre de disperser sans vision claire de la situation, ce sera, avec toujours plus de témoins de la tromperie, un pas supplémentaire dans la légitime colère populaire contre les désormais #forces_du_désordre...
    https://twitter.com/LindaKebbab/status/1077315892357332994

    ///// edit : On tient peut-être le champion de la honte professionnelle sur le sujet avec le Huffington qui reprend l’intégralité du thread de la policière déléguée syndicale qui regrettait que le flic n’ait pas tiré, et son montage vidéo bidonné sans le souligner ni chercher les sources, bref, un copié-collé sans aucune vérification des faits... Gravissime.
    https://www.huffingtonpost.fr/2018/12/24/policiers-agresses-sur-les-champs-elysees-une-syndicaliste-explique-l

    POLICE - « Les extrêmes se sont rejoints et nous font la guerre. » Voici comment Linda Kebbab conclut ses explications, ce lundi 24 décembre. Alors que l’agression de motards de la police nationale par des manifestants en marge de l’acte VI de la mobilisation des gilets jaunes fait les gros titres depuis deux jours, la déléguée nationale du syndicat Unité SGP Police FO a tenu a livrer ses éclaircissements sur les agissements de ses collègues.
    Sur Twitter, la représentante syndicale a publié une version longue et montée de l’altercation survenue à proximité des Champs-Élysées, samedi 22 décembre. Elle commente les images, justifiant la décision des fonctionnaires de sortir une arme et d’abandonner, dans un premier temps, l’une de leurs motos.



  • À plusieurs voix autour de Jacques Rancière | Cairn.info
    https://www.cairn.info/revue-mouvements-2006-2-page-172.htm

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    Jacques Rancière développe un paradoxe : les défenseurs de la #démocratie affirment que la seule bonne démocratie est « celle qui réprime la catastrophe de la civilisation démocratique. » La démocratie désignerait moins un régime corrompu qu’une forme de société corrélative d’une crise de civilisation pour laquelle, « toute politique oubliée, le mot de démocratie devient à la fois l’euphémisme désignant un système de domination qu’on ne veut plus appeler par son nom et le nom du sujet diabolique qui vient à la place de ce nom effacé. », à savoir « l’homme démocratique : jeune consommateur imbécile de pop-corn, de télé-réalité, de safe-sex, de sécurité sociale, de droit à la différence et d’illusions anticapitalistes ou altermondialistes. » (p. 97) Une fois oubliée la pensée du politique en jeu dans et avec l’idée démocratique, la démocratie ne désigne plus qu’un jeu entre un système de domination oligarchique et un sujet individuel consommateur de tout, coupable d’un mal irrémédiable : la ruine de la civilisation édifiée sur cette libéralité dont il abuse.



  • A Nice, la majorité des écoles disent « non merci » au policier
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/21/a-nice-la-majorite-des-ecoles-disent-non-merci-au-policier_5400835_3224.html

    Des policiers dans les écoles ? A Nice, la mesure, proposée par la municipalité en réponse à la menace terroriste, a du mal à passer. Sur les 154 écoles primaires de la ville, seules 18 ont accepté cette proposition, selon un chiffre communiqué par la mairie à l’Agence France-Presse.

    #Police #Sécuritaire #Education


  • #Marseille : Une seule nuit à la rue c’est déjà trop ! Communiqué des occupants de la maison des mineurs de St just…
    https://fr.squat.net/2018/12/21/marseille-une-seule-nuit-a-la-rue-cest-deja-trop-communique-des-occupants-

    Après l’occupation de l’église Saint-Férréol, les nombreux rassemblements devant l’ASE et le campement solidaire devant le CD, des organisations issues du collectif MIE 13 et leurs soutiens occupent avec des mineurs étrangers isolé-e-s et des familles exilées un ancien couvent aux abords du Conseil Départemmental. # Mise à jour le 20 décembre : Besoin de […]

    #ouverture #Saint-Just



  • Des salariés d’une centrale à charbon mènent l’une des premières grèves pour la transition écologique et sociale
    https://www.bastamag.net/centrale-charbon-greve-salaries-transition-ecologique-social-energetique-c

    Les travailleurs de la centrale à charbon de Cordemais, en Loire-atlantique, veulent donner une seconde vie à leur outil de travail. En grève depuis dix jours, ils demandent un moratoire sur la sortie du charbon programmée en 2022, pour avoir le temps de préparer la reconversion de leur usine. Le projet qu’ils peaufinent depuis trois ans, prévoit de produire de l’électricité à partir de pellets issus de rebuts de bois, collectés localement en déchèterie ou amenés par bateau depuis des ports proches. (...)

    #Inventer

    / #Luttes_sociales, #Climat, Emploi , #Energies_renouvelables, #Reportages, A la une

    #Emploi_


  • « Gilets jaunes » : la révolte des ronds-points
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2018/12/15/sur-les-ronds-points-les-gilets-jaunes-a-la-croisee-des-chemins_5397928_3224

    Adélie a 28 ans, employée aux pompes funèbres, sa vocation. A ceci près que la spécialité est verrouillée dans le coin et travailler plus loin revient trop cher en essence, en garde d’enfant, en temps. Bref, chômeuse. En fait, à cet instant précis, Adélie s’en fout. Depuis quand sa vie ne lui avait pas semblé si excitante ? Laisser le téléphone allumé en rentrant à la maison. Ne plus regarder les dessins animés avec la petite, mais les infos. Parler à des gens auxquels elle n’aurait jamais osé adresser la parole, Stéphane par exemple, avec sa barbichette tortillée en deux tresses et sa dégaine de gouape. Un routier, en fait, adorable. « Sinon, on fait quoi de nos journées ? », dit Adélie. Etre au cœur du réacteur, cette fois au moins.

    #Florence_Aubenas #Paywall

    • La grande reportrice Florence Aubenas et le photographe Edouard Elias racontent cette France qui se retrouve depuis un mois sur les carrefours giratoires.

      Deux bâches sont tendues en plein vent sur une charpente en bois récupéré. Un coin fait cuisine, Butagaz, table bricolée. Deux canapés occupent le fond, un générateur, quatre drapeaux français et le sapin de Noël, apporté par un club de motards. C’est « la cahute », appellation officielle : combien y en a-t-il aujourd’hui en France, posées sur le bord des ronds-points ? Celle-là est à côté du Leclerc, à l’entrée de Marmande (Lot-et-Garonne). « On dirait un campement roumain », jubile Adélie. Des flammes s’élancent de trois gros bidons.

      Adélie a 28 ans, employée aux pompes funèbres (...) au cœur du réacteur, cette fois au moins.

      On est le 6 décembre, il est midi. Trois semaines que le mouvement a démarré, avec l’impression, ici, que tout ne fait que commencer. Un noyau de 150 « gilets jaunes » occupent par roulement le rond-point Leclerc. « Macron, nous te retirons ta Légion d’honneur », proclame la pancarte.

      A la ronde, deux autres ronds-points sont aussi occupés, chacun avec son identité et sa cahute : celui du Leclerc est le plus gros, la vitrine locale du mouvement, le rond-point VIP, baptisé « le QG ». Là se brassent les nouvelles, vraies ou fausses. Bruxelles ne veut plus d’agriculteurs en France, vous êtes au courant ? Les banques vont faire faillite, l’argent sera bloqué, retirez tout ce que vous avez. Quelqu’un a vu l’adjudant de la gendarmerie, celui qui est beau gosse ? Le seul sujet dont personne ne parle, c’est le moratoire pour la taxe sur les carburants, que vient juste d’annoncer le gouvernement. La hausse de son montant avait déclenché le mouvement, mais ça n’intéresse plus personne. Trop tard. Tant pis. Déjà ailleurs. Certains ne sont même pas au courant.

      Trois dames, employées dans une grande surface – dont l’une tricote aussi des bonnets pour 2 euros –, rangent des fromages dans une glacière. La plus jeune a sauté le déjeuner. Trop cher. Il faut s’habituer à entendre l’expression, elle revient sans cesse sur le rond-point. « Moi, c’est pareil, sauf le dimanche de la Fête de la mère », précise la tricoteuse. « Mais ici, c’est gratuit, on pourrait manger », glisse la troisième. La plus jeune râle : « Ah non, j’ai peur d’y prendre goût. »

      Les syndicats de routiers FO-transports et la CGT ont annoncé une grève illimitée. Les paysans devraient les rejoindre, les lycéens aussi. La France pourrait être paralysée. Devant la cahute, les gendarmes boivent le café. « Vous défendez tout le monde ou quoi ? », risque un gradé. « On ne défend pas tout le monde, on défend M. et Mme Tout-le-Monde. Vous
      voyez la nuance ? »

      Vendredi 7 décembre, rond-point de la Satar, 9 heures

      Coralie arrive la première. A son mari, apiculteur, certains sont allés dire : « On a vu ta femme sur le #rond-point avec des voyous et des #cas_soc’. » « Moi aussi, je suis un cas social », constate Coralie, 25 ans. Elle a mis un temps à digérer le mot, mais « objectivement », dit-elle, c’est bien celui qui pourrait la définir. Elle vient de déposer à l’école ses deux fils d’un premier mariage. Garde le souvenir amer d’un élevage de chevaux catastrophique. Aimerait devenir assistante maternelle. Il fait très froid, il faudrait rallumer le feu éteint dans le bidon. « Qu’est-ce que je fais là ? », se demande Coralie. Et puis, un grand gars arrive, qui voudrait peindre un slogan sur une pancarte. « Je peux écrire “Pendaison Macron” ? », il demande.

      « Vas-y, fais-toi plaisir », dit Coralie. Personnellement, elle ne voit aucune urgence à pendre Macron. Et alors ? On affiche ce qu’on veut. Le gilet jaune lui-même sert à ça, transformer chacun en homme-sandwich de son propre message, tracé au feutre dans le dos : « Stop au racket des citoyens par les politiques » ; « Rital » ; « Macron, tu te fous de ton peuple » ; « Non au radar, aux 80 km/h, au contrôle technique, aux taxes, c’est trop » ; « 18 ans et sexy » ; « Le ras-le-bol, c’est maintenant » ; « Marre d’avoir froid » ; « Fatigué de survivre » ; « Staff du rond-point » ; « Frexit » ; « Le peuple en a assé, Macron au buchet. »

      Depuis des mois, son mari disait à Coralie : « Sors de la maison, va voir des copines, fais les magasins. » Ça a été les « #gilets_jaunes », au rond-point de la Satar, la plus petite des trois cahutes autour de Marmande, plantée entre un bout de campagne, une bretelle d’autoroute et une grosse plate-forme de chargement, où des camions se relaient jour et nuit.

      L’activité des « gilets » consiste ici à monter des barrages filtrants. Voilà les autres, ils arrivent, Christelle, qui a des enfants du même âge que ceux de Coralie, Laurent, un maréchal-ferrant, André, un retraité attifé comme un prince, 300 chemises et trois Mercedes, Sylvie, l’éleveuse de poulets. Et tout revient d’un coup, la chaleur de la cahute, la compagnie des humains, les « Bonjour » qui claquent fort. Est-ce que les « gilets jaunes » vont réussir à changer la vie ? Une infirmière songeuse : « En tout cas, ils ont changé ma vie. »

      Le soir, en rentrant, Coralie n’a plus envie de parler que de ça. Son mari trouve qu’elle l’aime moins. Il le lui a dit. Un soir, ils ont invité à dîner les fidèles du rond-point. Ils n’avaient jamais reçu personne à la maison, sauf la famille bien sûr. « Tu l’as, ton nouveau départ. Tu es forte », a glissé le mari. Coralie distribue des tracts aux conducteurs. « Vous n’obtiendrez rien, mademoiselle, vous feriez mieux de rentrer chez vous », suggère un homme dans une berline. « Je n’attends rien de spécial. Ici, on fait les choses #pour_soi : j’ai déjà gagné. »

      Rond-point Leclerc, 11 heures

      Une clameur au bout de la rue, 150 #élèves débarquent du lycée Val-de-Garonne, à Marmande, vers le rond-point Leclerc. Ils ont longtemps hésité à faire grève, les classes comptent une majorité de #boursiers, anxieux pour leurs subsides.

      Depuis les années 1990, Marmande et ses riches terres agricoles se sont abîmées dans le croissant de la pauvreté. « Si je vois mon fils dans le cortège, ça va barder : il est censé préparer le bac S », dit Antoine, un ancien de la pub et fervent « gilet jaune ».

      D’un pas traînant d’ados, les lycéens embraient vers le Centre Leclerc, en face de la cahute. « On va faire des pillages, comme à Paris ? », se renseigne l’un, pas étonné. Ici, Leclerc, c’est bien plus qu’un hypermarché, un empire battant sa propre monnaie et tenu par une famille surnommée « les nababs de Marmande ». Très haut par-dessus les pompes, le prix du gasoil clignote en rouge : 1,39 euro aujourd’hui. On le consulte comme ailleurs le Dow Jones. En général, les autres grandes surfaces s’alignent.

      Au début, ça se passait au mieux entre Leclerc et les « gilets jaunes », l’hyper leur avait même livré une palette de bouteilles d’eau. Puis le patron a estimé que la contestation avait assez duré et a envoyé des employés détruire la cahute pendant la nuit. « On est restés deux jours sans abri : plus personne ne venait. Sans cabane, le mouvement disparaît », dit un « gilet jaune ». Une autre a été construite de l’autre côté du rond-point.

      Voyant arriver les lycéens, vigiles et gendarmes s’approchent. La jeune troupe a déjà fait demi-tour, traînant un unique chariot pour #butin. Christophe, dit « Kéké », les accueille entre deux pins parasols, au milieu du rond-point. Employé à la SNCF, motard, prof de handball, syndiqué Sud Rail, un gros charisme et une petite barbe, Kéké est une des figures des « gilets jaunes » : « On vous applaudit, les jeunes, mais que ce soit clair : si vous faites les cons, nous, les adultes, on se retirera et on vous laissera seuls avec les gendarmes. Vous vous ferez gazer, ce sera plié en une heure. »

      Les lycéens sont contre la réforme du bac, contre Parcoursup, contre la pause déjeuner qui dure quarante-cinq minutes seulement. « Il faut faire un tract », propose l’un. « Un quoi ? »

      Un « gilet jaune » passe parmi eux avec des gâteaux sur un plateau. Installée depuis peu dans la région, Cécile se présente : « Je suis une vilaine mélenchoniste. Je suis zadiste, j’ai fait Notre-Dame-des-Landes. » Des cèpes poussent dans sa cuisine, elle a son propre potager. Demain, le 8 décembre, un samedi annoncé « noir », elle compte manifester à Paris. « Ce sera violent, mais le monde a besoin d’images de violence pour se réveiller. Il faut un référendum pour renverser Macron. »

      Trois lycéennes parlementent : « C’est très dangereux, madame, Marine Le Pen va passer. Vous êtes dans le Lot-et-Garonne, il y a une majorité de personnes blanches qui vivent là depuis des générations. » Cécile, abasourdie : « Tu ne veux pas destituer Macron ? » Les lycéennes : « Vous ne venez pas de province, vous ne comprenez pas. »

      Samedi 8 décembre. Rond-point Leclerc, 14 heures

      Finalement, personne n’ira manifester à Paris. A Bordeaux non plus, et même Agen paraît soudain bien loin. La veille, Dorothée aussi était tentée « de monter au front » : « Je sais que ce ne sera pas la féria, mais j’ai besoin de voir par moi-même. » Finalement non.

      Dorothée, 42 ans, monteuse-câbleuse, 1 100 euros net, est l’une des deux porte-parole des « gilets » de Marmande. « Ça faisait des années que je bouillais devant ma télé, à me dire : “Personne ne pense comme moi, ou quoi ?” Quand j’ai entendu parler des “gilets jaunes”, j’ai dit à mon mari : “C’est pour moi.” »

      A l’autre bout du rond-point, Yohann, l’autre porte-parole, est en train de se faire traiter de « traître » : il a négocié avec le maire (Constructifs/Agir) de Marmande, Daniel Benquet, et certains agriculteurs pour éviter le blocage de la ville. « On doit être des “gilets jaunes” exemplaires, aucune dégradation », sermonne Yohann, ton de bon pasteur. D’autres se mettent à l’accuser de viser une carrière politique, la pire insulte sur le rond-point. Lui, plus fort : « Je veux juste faire chier, je le jure. »

      Kéké propose une action : tout le monde rentre dans le Leclerc « en civil » – c’est-à-dire sans gilet jaune –, remplit un chariot, puis se dirige vers les caisses. Coup de trompette, on enfile les gilets et on abandonne les courses en criant : « On est le 8 du mois, et, désolés, on n’a déjà plus d’argent ! » Quelques petites voix se font entendre. Ici, tout le monde a plus ou moins un lien avec Leclerc, des proches qui y travaillent ou bien comme client, tout simplement. « Je ne suis pas assez culottée pour y aller », murmure quelqu’un.

      Une vingtaine de volontaires finissent par se disperser dans les rayons, sous les affiches célébrant la « foire au porc ». Aucune consigne n’a été donnée sur la façon de remplir les chariots. Mais sans se concerter, tous – ou presque – y entassent la même chose : leurs fantasmes. L’une accumule des #cadeaux de Noël démesurés pour les enfants (« J’en ai trois à charge et 25 euros de budget pour chacun »). Béret et allure de rentier bonhomme, Christian rafle des dessous féminins par brassées, bas et culottes exclusivement. Un couple s’offre les courses dont il rêve, que de la marque, même pour les boîtes de thon, et sans regarder les prix. C’est la première fois : « D’habitude, on a la calculatrice à la main, ça prend des heures. » Martine est perdue, elle ne va plus au Leclerc depuis longtemps. « Trop cher. »

      Aujourd’hui, les virées dans les hypermarchés ont changé de goût. Fini la grande fête innocente des années 1980, avec son sentiment d’opulence et de liberté. « On y va, bien obligé, mais humilié. Un jour, ça pétera aussi. La rage n’est plus très loin », dit quelqu’un. Coup de trompette. Les gilets sortent, en même temps qu’une Marseillaise. Certains photographient le chariot qu’ils ne prendront pas. « C’est déjà ça. »

      Dimanche 9 décembre. Rond-point de Samazan, 15 heures

      On se croirait à un barbecue en famille, ça discute par groupes, un gobelet à la main. « Au début, on ne savait pas où on mettait les pieds », raconte une retraitée. Des gens arrivaient de partout, seuls en général, sans se connaître, pas très sûrs de rester. Personne n’osait vraiment se parler, certains n’ont rien dit pendant longtemps, dos courbé dans un coin. On les a vus peu à peu se redresser.

      Et puis, que s’est-il passé ? Comment tout le monde s’est soudain retrouvé à déballer devant de parfaits inconnus – « Des gens à qui on aurait marché dessus chez Leclerc à peine deux semaines plus tôt, sans les saluer » – les choses les plus profondes de sa vie ? Des choses si intimes qu’on les cachait soigneusement jusque-là, « sauf parfois entre amis, mais c’était gênant ». La cahute est devenue le lieu où « les masques tombent ». Plus de honte. « Ça fait dix ans que je vis sans sortir, à parler à ma chienne. Aujourd’hui, les digues lâchent », dit une infirmière.

      Chacun a son histoire, toujours très compliquée, mais toutes se ressemblent au fond, un enchevêtrement de problèmes administratifs, de santé, de conditions de travail. Pris à part, chacun des éléments paraît logique, voire acceptable, mais placés bout à bout, ils finissent par former une infernale machine à broyer.

      Il est question, par exemple, de ces trois frères, placés dans trois centres aérés différents à cause des écoles, mais il est impossible de payer les trois notes et de les convoyer tous le mercredi : alors il a fallu choisir lequel resterait à la maison. Ou bien ce laboratoire de biotechnologie végétale, un des quatre en France, qui n’arrive pas à recruter : Marmande, c’est trop loin, disent les écoles, on préfère envoyer nos stagiaires au Kenya.

      Vous voyez ces maisons en bord de route, que les voitures frôlent en passant ? Eux, c’est là qu’ils habitent. La mairie et l’école sont à 2 km, la poste à 7 km, le médecin et les impôts à 8 km, Intermarché à 9 km, l’hôpital à 25 km. Le travail de monsieur à 26 km. Ils ont une seule voiture. La suite du feuilleton dure une bonne heure. Mais dans la cahute, tout le monde la réclame.

      « Ici, il n’y en a pas un plus haut que l’autre, personne pour te juger. » Un jeune homme en fauteuil roulant continue : « Dépendre de la société, c’est ce qui pouvait m’arriver de pire. On a une espèce de fierté, lâchons le mot. » Cet autre, un petit costaud, joue le Père Noël dans les écoles et les supermarchés, payé en nature. « Je vis au black, en fait. » La voiture de celui-là roule sans contrôle technique. « On est tous passés hors la loi, sans même le vouloir. On n’a même plus peur des gendarmes. Qu’est-ce qu’on va devenir ? »

      Le rond-point de Samazan se trouve entre le péage de l’autoroute – dont les « gilets jaunes » ouvrent régulièrement les barrières sans faire payer – et le village du même nom, 883 habitants. Si les maires des alentours soutiennent en général le mouvement, l’édile de Samazan est un des seuls à porter le gilet jaune. Cette année, deux agriculteurs de la commune se sont fait saisir les terres. Quatre tracteurs de la Coordination rurale viennent parfois tourner sur les carrefours, solidaires, mais avec leurs propres problèmes. Finalement, les routiers ne feront pas grève, revendications acceptées. Les lycéens non plus : pas de transport collectif, et les parents renâclent à les conduire au rond-point.

      Lundi 10 décembre. Rond-point Leclerc, 20 heures

      On est quel jour ? Le 10 ? Celui où Emmanuel Macron doit prendre la parole ? Non, celui où les #retraites sont versées, voilà la grande attente qui occupe les conversations.

      Ça y est, le président s’est mis à parler, on le regarde dans la cahute sur une tablette. « Il annoncera son départ », pronostique Kéké. Macron est l’unique homme politique dont le nom est prononcé sur les ronds-points de Marmande, jamais aucun autre.

      La politique est prohibée : un militant communiste a bien essayé de tracter, puis un petit couple – lui en costume, elle en blouson de cuir –, se disant France insoumise. Tous ont été chassés. Le seul discours commun évoque les « privilégiés de la République », députés, énarques, ministres, sans distinction, à qui « on ne demande jamais de sacrifices ». En fait, c’est à eux qu’on en veut, bien davantage qu’aux multinationales ou aux patrons.

      Fabien attend un coup d’Etat militaire, « restaurer la discipline et le respect ». Un autre est sûr qu’Emmanuel Macron va lever une armée de migrants, « qui sont tous des guerriers », pour mater les pays récalcitrants dans l’Union européenne. Cette armée pourrait finir par le renverser. Chacun s’écoute sans broncher, personne ne contredit personne. « On va vers la troisième guerre mondiale », conclut quelqu’un. Puis ça rigole quand même. « Vous vous imaginez dire ça à table, en famille ? Tout de suite, ça déraperait. »

      L’allocution est finie. Macron est toujours président. « Il nous a servi du flan, ou quoi ? », demande Nico, interloqué. Silence général. Dehors, un gendarme monte la garde. « Des gens qui n’auraient jamais dû se rencontrer se mettent ensemble. Ça fait peur. »

      Mardi 11 décembre. Rond-point Leclerc, 8 heures

      Des « gilets » du rond-point de Samazan sont venus en visite. On échange quelques mots.

      « A votre rond-point, vous avez des gens de couleur ?

      – Pourquoi ?

      – On dirait que le mouvement ne les arrange pas. Ici, il n’y a que des gens comme moi, des purs Français.

      – Attention, je ne suis pas raciste. Je vais prendre leur défense.

      – Moi non plus, je ne suis pas raciste, sauf pour une tranche d’âge, les 12-25 ans. Pas plus. En tout cas, c’est la première fois que je parle avec quelqu’un qui soutient les migrants. »

      Le premier samedi où elle est venue, cette présidente d’association a failli s’en aller. « J’étais à la torture. Ils se lâchaient sur les Arabes qui profitent. » Puis elle s’est dit : « On est là, il faut essayer. » Curieusement, son mari, fonctionnaire, ne s’est pas mis en colère comme avec leurs amis qui votent Marine Le Pen. Il discute. Oui, ici, c’est possible, chacun fait en sorte que tout se passe bien. La conversation a repris. « Certains Arabes peuvent être méchants, ça dépend de leur degré de religion. »

      Comme par miracle, Zara et Fatma apparaissent à cet instant précis, en foulards imprimés léopard, pour offrir un grand plat de couscous. « Trop timides pour se faire voir », disent-elles, en repartant sur la pointe des pieds. Tout le monde mange du couscous. Un gendarme passe. La direction de #Leclerc vient de couper ses dotations aux associations et à certaines communes : trop d’argent perdu à cause des « gilets jaunes ».

      Mercredi 12 décembre. Rond-point Leclerc, 17 heures

      Mathieu, un routier, gare son camion sur le terre-plein. Il annonce avoir reçu un message du maire de Marmande, Daniel Benquet : « Je souhaiterais avoir les doléances des “gilets jaunes” pour en faire part au premier ministre. » Mathieu a immédiatement répondu : le référendum d’initiative citoyenne, visant notamment certains personnages politiques quand le peuple ne se sent plus représenté. Emmanuel Macron, par exemple. Le maire – qui n’avait pas l’air emballé, selon Mathieu – a demandé s’il y en avait d’autres.

      « Je me suis permis de dire que c’était la seule », dit Mathieu. Sous la cahute, Yohann vient d’arriver. « Moi, je vais monter à Paris. Il faut les attaquer intra-muros : aller marcher sur les bobos. » « Les quoi ? », demande quelqu’un. « Les gens de la métropole qui nous qualifient de sauvages, qui nous méprisent parce qu’on ne pense pas et qu’on ne vit pas comme eux. » Yohann bombe le torse, en mimant des « Bonjour », lèvres pincées. Il est lancé : « Oui, je me suis durci. J’ai une haine, ça me bouffe, ça me réveille la nuit. Je me retiens depuis si longtemps. »

      Il irait même tout de suite, s’il pouvait. Mais il y a celle qui vient de lui téléphoner et qu’il appelle « Madame », puis cette maison pour laquelle il s’est endetté et qui est sa « revanche à prendre ». Dehors, ça pleut dru. Il remet son manteau. Le père de Yohann est employé à la blanchisserie de l’hôpital. Sa mère est femme de ménage. Lui travaille dans les pièces détachées pour automobiles. Classe moyenne, dit-il. Les mains se serrent. Ça va aller ? Il s’excuse. « Je ne sais pas ce qui m’a pris. »

      Un « gilet jaune » demande qu’on le raccompagne à sa voiture : celle des gendarmes est à côté, on ne sait jamais. Lui, c’est un petit retraité qui se met soudain à raconter sa guerre d’Algérie. Puis s’arrête. « Est-ce qu’on va nous laisser respirer ? » Alors, un gendarme : « La lutte continue. » A la demande d’un hôtel cette fois, la cahute a dû être à nouveau déplacée.

      #ouvrières #ouvriers #mobilisation #rencontre


  • Jeux et enjeux d’une sécession diffuse - A Contretemps, Bulletin bibliographique
    http://acontretemps.org/spip.php?article681

    Rien de ce qui bouge en exprimant, dans ses profondeurs, dans l’inattendu de sa mise en branle, une révolte clairement sociale, ramifiée, coagulante, hors contrôle et horizontale, ne saurait laisser indifférent. La sécession des Gilets jaunes apparut ainsi, dès ses premiers symptômes, révélatrice, conjointement, d’un retour du refoulé et d’une réinvention. Elle disait un insaisissable qui est le propre des révoltes plébéiennes : l’éruption d’un innommé conscient de sa force, mais dépourvu de références historiques identifiables.

    Du pouvoir médiatico-politique

    Face à cette subite montée de colères objectivement unifiables, colères aux apparences tranquilles mais charriant un ressentiment potentiellement explosif, l’observateur moyen d’aujourd’hui, journaliste formé aux écoles du consentement ou politique sans autre caractéristique que d’être rallié à l’ordre de la domination, n’a de capacité de jugement que celles que lui confèrent le « nouveau monde » auquel il aspire et l’enseignement de l’ignorance historique qu’on lui a dispensé. Le discours médiatico-politique des premiers temps de la révolte est là pour en attester. Il ne disait rien de ce qui cuisait dans la marmite en surchauffe, mais tout des affects qui animaient ceux qui étaient en charge d’en analyser les causes et les effets : pas la trouille, pas encore, mais un profond mépris pour ce petit peuple de « beaufs » trop abruti pour admettre l’hypothèse de la fin du monde, et donc la nécessité – taxable – de l’urgence climatique. En fait, la fracture était là, claire, nette, évidente, entre les « sachants » et les « petits ». D’un côté, ceux qui marchent dans le sens moral de l’histoire et des droits de l’homme écologique ; de l’autre, ceux qui, médiocrement, égoïstement, n’aspireraient qu’à une immorale survie augmentée.

    Qui ignore le passé des anciennes révoltes est incapable de saisir ce qui se joue, en écho ou en correspondance, dans les nouvelles. Corrélé à l’épuisement de toute capacité dialectique chez les analystes contemporains, tous issus de la petite-bourgeoisie intellectuelle, cette idée à laquelle ils se soumettent volontairement qu’il n’est d’autre monde possible que celui qui les salarie en leur conférant un si pauvre statut de minable communicant, explique, et justifie, l’absolu discrédit dans lequel ils sont tombés. Sans leur complicité, active ou passive, rien ne pourrait tenir du mensonge dominant. Si le terme de « caste » leur convient si parfaitement, ce n’est pas par défaut, mais parce que, consciemment ou inconsciemment, la fonction qu’ils assument, consiste à légitimer, même de manière apparemment contradictoire – en version « de gauche » ou « de droite » –, l’idée qu’il n’est finalement d’autre manière d’en être, de ce monde, qu’en l’acceptant tel qu’il est ou tel qu’il pourrait être, le cadre restant invariablement le même, celui d’un néo-libéralisme plus ou moins régulé. ❞

    (...)


  • Les gilets jaunes ou le retour de « l’économie morale » - Libération
    https://www.liberation.fr/debats/2018/12/18/les-gilets-jaunes-ou-le-retour-de-l-economie-morale_1698590

    par Benjamin Coriat

    Les émeutiers du XVIIIe siècle, dont le mouvement a magnifiquement été étudié et analysé par le grand historien anglais Edward P. Thompson (voir son ouvrage les Usages de la coutume, éd. EHESS, 2018), défendaient une idée forte et essentielle. Marché ou pas marché, rien, jamais, ne doit contrevenir à un principe aussi simple que fondamental : celui du droit à l’existence. Rien, jamais, aucune règle, ne doit contrevenir aux droits de la personne à vivre dignement : se sustenter, se loger, se chauffer, se soigner, s’éduquer et éduquer ses enfants. Cet ensemble simple et basique - le droit à l’existence et le droit de le défendre -, c’est ce que Thompson a désigné sous le nom d’« économie morale », pour l’opposer aux dogmes de l’économie libérale de marché qui cherchait alors à s’imposer. Economie morale contre économie libérale de marché, l’affrontement fut long et récurrent. Jusqu’à ce que, appuyée chaque fois que nécessaire sur la loi martiale et le feu des carabines contre les manifestants, l’économie libérale de marché finisse par l’emporter et organiser nos sociétés.

    Nous voici deux siècles plus tard. Et la cause semble entendue. Au point que, au nom du marché, les discours les plus cyniques sont désormais tenus calmement par nos gouvernants. Ainsi la suppression de l’ISF (qui favorise surtout les 1 % les plus riches), la « flat tax » (qui concerne cette fois les 10 % les plus riches) : c’est pour le bien du peuple qu’on y procède nous est-il asséné sans rire, car telle est la loi de l’économie libérale de marché. Il faut gaver les riches pour que des miettes « ruissellent » sur le peuple.

    Mais voilà. Les choses sont allées si loin, le cynisme des possédants et de leurs mandants au sein de l’Etat a atteint de tels niveaux que, venue du fond des âges, l’économie morale, les principes de justice qui la fonde et le peuple qui la porte resurgissent et réoccupent le devant de la scène. Cette fois non sur les places de marché des villages, mais, le symbole est peut-être plus fort encore, à chaque rond-point ou presque. De nouveau, c’est le droit à l’existence tel qu’en lui-même qui se dresse. Au-delà de la taxe sur les carburants, tout revient : le droit de se chauffer, de se nourrir, d’éduquer et de vêtir ses enfants. La lutte pour le droit à l’existence, telle qu’en elle-même, est de retour…

    #Gilets_jaunes #Benjamin_Coriat #Economie_morale

    • Les gilets jaunes ou le retour de « l’économie morale »

      Par Benjamin Coriat, professeur des universités, membre du conseil d’administration du collectif des Economistes atterrés — 18 décembre 2018 à 17:06 (mis à jour à 19:12)

      Le cynisme des possédants et de leurs mandants au sein de l’Etat a atteint de tels niveaux qu’une revendication d’« économie morale » portée par les émeutiers du XVIIIe siècle resurgit. Cette fois non sur les places de marché des villages, mais à chaque rond-point ou presque.

      Les gilets jaunes ou le retour de « l’économie morale »

      Tribune.

      Plusieurs semaines après son irruption sur la scène publique, le mouvement des gilets jaunes, même s’ils étaient moins nombreux à Paris samedi 15 décembre, continue d’intriguer, d’interroger. Chacun sent bien qu’il vient de loin. « Sans-culottes » qui s’ignorent disent les uns, quand d’autres, soucieux avant tout de discréditer le mouvement, n’y lisent que du simple « poujadisme ».

      Je voudrais suggérer ici une autre lecture encore. En défendant l’idée que l’importance des gilets jaunes tient d’abord au fait que contre la dictature du « libre » marché, ils apparaissent comme porteurs, et ce n’est pas rien, de ce retour de « l’économie morale », qui animait les émeutiers du XVIIIe siècle, économie morale dont le sort semblait depuis longtemps scellé.

      Les émeutiers du XVIIIe siècle, dont le mouvement a magnifiquement été étudié et analysé par le grand historien anglais Edward P. Thompson (voir son ouvrage les Usages de la coutume, éd. EHESS, 2018), défendaient une idée forte et essentielle. Marché ou pas marché, rien, jamais, ne doit contrevenir à un principe aussi simple que fondamental : celui du droit à l’existence. Rien, jamais, aucune règle, ne doit contrevenir aux droits de la personne à vivre dignement : se sustenter, se loger, se chauffer, se soigner, s’éduquer et éduquer ses enfants. Cet ensemble simple et basique - le droit à l’existence et le droit de le défendre -, c’est ce que Thompson a désigné sous le nom d’« économie morale », pour l’opposer aux dogmes de l’économie libérale de marché qui cherchait alors à s’imposer. Economie morale contre économie libérale de marché, l’affrontement fut long et récurrent. Jusqu’à ce que, appuyée chaque fois que nécessaire sur la loi martiale et le feu des carabines contre les manifestants, l’économie libérale de marché finisse par l’emporter et organiser nos sociétés.

      Nous voici deux siècles plus tard. Et la cause semble entendue. Au point que, au nom du marché, les discours les plus cyniques sont désormais tenus calmement par nos gouvernants. Ainsi la suppression de l’ISF (qui favorise surtout les 1 % les plus riches), la « flat tax » (qui concerne cette fois les 10 % les plus riches) : c’est pour le bien du peuple qu’on y procède nous est-il asséné sans rire, car telle est la loi de l’économie libérale de marché. Il faut gaver les riches pour que des miettes « ruissellent » sur le peuple.

      Mais voilà. Les choses sont allées si loin, le cynisme des possédants et de leurs mandants au sein de l’Etat a atteint de tels niveaux que, venue du fond des âges, l’économie morale, les principes de justice qui la fonde et le peuple qui la porte resurgissent et réoccupent le devant de la scène. Cette fois non sur les places de marché des villages, mais, le symbole est peut-être plus fort encore, à chaque rond-point ou presque. De nouveau, c’est le droit à l’existence tel qu’en lui-même qui se dresse. Au-delà de la taxe sur les carburants, tout revient : le droit de se chauffer, de se nourrir, d’éduquer et de vêtir ses enfants. La lutte pour le droit à l’existence, telle qu’en elle-même, est de retour…

      Tout a changé bien depuis le XVIIIe siècle. Mais pas cela. Pas cette question essentielle. Comment et au nom de quels principes, quand la France regorge de richesse, quand 40 entreprises se partagent chaque année quelque 50 milliards de dividendes, et pour la plupart d’entre elles ne payent jamais qu’une petite partie de l’impôt qu’elles doivent… comment peut-on augmenter encore la taxation sur les pauvres, comment peut-on baisser l’aide au logement, attaquer les retraites et les retraités ? Et ce ne sont certes pas les miettes récemment concédées, pourvu que l’essentiel soit préservé, qui changent quoi que ce soit. Oui, plus que jamais l’économie morale, qui pas plus hier qu’aujourd’hui ne semble devoir être dupe des fausses bontés du souverain, doit être saluée. C’est notre chance. Saisissons-la. Avant que les vautours - il y en a toujours au-dessus des champs de bataille - ne fondent sur les plus fragiles.

      Le défi n’est pas mince. Car il ne s’agit plus seulement de rétablir la justice pour le peuple d’aujourd’hui. Il convient désormais de prendre en compte celui de demain. Il faut s’en souvenir : derrière cette affaire de taxation du fioul, il y a, sérieuse et grave la question de la transition énergétique et écologique. Une urgence dont le Président, affairé à sauver les siens, n’a pas dit un mot. Aussi, devant ses absences et défaillances, faut-il gérer et anticiper à la fois pour aujourd’hui et pour demain. Les choses sont ainsi faites qu’avec le triomphe de l’économie libérale de marché, ses opérateurs les plus puissants et les plus emblématiques, les firmes multinationales et les grandes banques ont pu systématiquement et pendant des décennies mettre à sac la planète et ses ressources. Et aujourd’hui encore, en toute impunité continuent de le faire. Une enquête récente vient de l’établir : les banques françaises (pour ne prendre que cet exemple) choisissent de dédier quelque 70 % de leurs financements aux énergies fossiles et aux hydrocarbures ! Ainsi, en 2018, le pillage et la prédation battent leur plein. Et que fait-on contre cela ? Rien. Ou au vrai, pas tout à fait rien. On les récompense les banques, elles-mêmes et les industriels qu’elles financent dans leurs activités de prédation des ressources fossiles, par un abaissement de l’impôt sur les sociétés, et leurs dirigeants par une suppression de l’impôt sur la fortune.

      Oui, il est plus que temps. En revenir aux principes qui animent l’économe morale et à travers eux à la défense du commun et du bien commun, travailler à la formulation d’un droit à l’existence repensé et refondé est non seulement une œuvre de salubrité publique pour les générations présentes, il s’agit aussi, rien de moins, de l’avenir de la planète elle-même, et de celui de nos enfants.

      Benjamin Coriat a codirigé l’ouvrage Vers une République des biens communs ? éd. les Liens qui libèrent, 2018.

      Benjamin Coriat professeur des universités, membre du conseil d’administration du collectif des Economistes atterrés