Il y a une question qui me poursuit depuis l’adolescence.
Pourquoi mon père n’est-il pas mort ?
Pourquoi, lorsqu’il a été arrêté en 1944, torturé, la tête plongée à plusieurs reprises dans une baignoire jusqu’à suffoquer, n’est-il pas mort comme tant d’autres ?
Pourquoi, lorsqu’on l’a entassé, déjà extrêmement affaibli, dans un train à bestiaux en direction de l’Autriche, n’est-il pas mort ?
Pourquoi, arrivé à Mauthausen, alors qu’il était destiné à la chambre à gaz, un de ses codéportés, électricien, l’a-t-il désigné comme son apprenti, lui sauvant ainsi la vie ?
Pourquoi n’est-il pas mort de froid, de faim, d’épuisement ou de maladie pendant seize mois de déportation ?
Pourquoi lui ?
Je suis née parce que mon père est revenu. Cette phrase est d’une banalité presque décevante. Nous sommes des millions à devoir notre existence à une succession de hasards. Mais certains hasards résistent. Ils refusent de devenir de simples probabilités.
Je suis née parce qu’un homme, un jour, a désigné mon père comme son apprenti. Il suffit parfois d’un geste presque insignifiant pour séparer deux destins. L’un rentre chez lui. L’autre disparaît. Je ne crois pas au destin. Je ne crois pas que mon père ait été sauvé parce qu’il avait une mission à accomplir. Je ne crois pas davantage que les six millions de Juifs assassinés soient morts parce qu’il fallait qu’ils meurent. Et pourtant, malgré tout ce que j’ai lu, malgré tout ce que je sais, cette question continue de me poursuivre.
J’ai consacré une partie de ma vie à essayer de comprendre les génocides. J’ai lu des historiens, des juristes, des philosophes, des psychologues. Je connais les mécanismes de la propagande, de la déshumanisation, de l’obéissance, de la violence de groupe. Je sais comment une société peut basculer. Mais il reste toujours un point aveugle. Je comprends comment un génocide devient possible.
Je ne comprends toujours pas comment un homme lève une machette sur la femme qui le soignait encore quelques jours auparavant.
Je comprends les mécanismes. Je ne comprends pas le geste. Une rescapée du génocide des Tutsi disait : « C’est le jour où Dieu a détourné les yeux du Rwanda. » Je suis athée. Pourtant cette phrase m’habite depuis longtemps. Non parce qu’elle invoque Dieu, mais parce qu’elle accepte qu’il existe une part d’irrémédiablement opaque. Une part que l’intelligence ne suffit peut-être pas à atteindre.
C’est avec cette question que je suis partie au Rwanda. Je croyais partir pour comprendre un autre génocide. Je n’avais pas compris que j’emportais avec moi celui qui avait traversé toute mon enfance. Avant de partir, je pensais savoir ce qu’était un génocide. J’en connaissais les dates, les chiffres, les responsables. Je pouvais expliquer les étapes qui conduisent une société à exterminer une partie de sa population. Je pensais que comprendre relevait essentiellement de l’intelligence.
Le Rwanda m’a appris autre chose. Le Rwanda montre les morts. Pas seulement leurs noms. Pas seulement leurs photographies. Pas seulement leurs vêtements. Les morts eux-mêmes. Avant le voyage, cette décision me paraissait avant tout politique. Je pensais qu’elle constituait une réponse au négationnisme. Montrer les corps, c’était rendre le crime impossible à nier. Sur place, j’ai compris que ce choix produisait quelque chose de beaucoup plus profond. Dans chaque mémorial, les morts sont encore présents.
À Nyamata, ce sont d’abord les vêtements qui frappent. Ils sont empilés les uns sur les autres, encore imprégnés de la terre rouge du Rwanda. Il y a des robes, des chemises, des pantalons, des chaussures. Des vêtements d’adultes. Des vêtements d’enfants. Des vêtements de bébés. Il n’y a pas besoin de légende. Les tailles racontent déjà toute l’histoire.
Ici et ailleurs, ce sont les ossements. Les crânes portent encore les traces des coups. Certains sont percés d’un trou parfaitement circulaire. D’autres sont fendus en deux. D’autres encore ont éclaté sous la violence des impacts. Je me suis surprise à les regarder longtemps. Non par fascination. Parce qu’ils avaient cessé d’être des chiffres. Un crâne n’est plus une statistique. Une mâchoire brisée n’est plus un pourcentage. À ce moment-là, j’ai repensé à Auschwitz. J’ai repensé aux chambres à gaz. Aux fours crématoires. Les nazis n’ont pas seulement voulu tuer les Juifs et tziganes d’Europe. Ils ont voulu faire disparaître jusqu’à la matérialité de leur mort. Brûler les corps. Effacer les traces. Détruire les preuves. Notre mémoire de la Shoah est devenue, en partie, une mémoire de cette absence. Nous racontons les morts. Nous montrons leurs photographies. Leurs lettres. Leurs chaussures. Leurs cheveux. Mais nous ne les voyons presque jamais. Je comprends pourquoi. Je comprends les raisons religieuses. Je comprends les questions éthiques. Je comprends la volonté de préserver leur dignité.
Et pourtant, en parcourant les mémoriaux rwandais, une question s’est imposée à moi. Que se passe-t-il lorsqu’une mémoire accepte de montrer les morts ? Je ne parle pas d’images volées. Je ne parle pas d’une fascination pour l’horreur. Je parle de corps que le pays a choisi de conserver parce qu’ils continuent, trente ans plus tard, à témoigner.
Je connaissais déjà l’histoire de Murambi. En avril 1994, des dizaines de milliers de Tutsi y sont conduits avec la promesse d’y trouver refuge. On leur dit qu’ils y seront en sécurité. Ils sont près de cinquante mille. Ils seront presque tous massacrés, à la grenade, à la machette, à coups de gourdin ou de barre de fer, parfois par balles. Les corps sont jetés dans d’immenses fosses communes.
Lorsque les soldats français de l’opération Turquoise arrivent plusieurs semaines plus tard, de nombreux cadavres sont encore à l’air libre. Ils creusent une nouvelle fosse, y rassemblent les corps restants et les recouvrent de chaux. Le conservateur du mémorial nous raconte qu’à quelques mètres de ce charnier, les militaires avaient aménagé un terrain de volley-ball. Lorsque le ballon sortait du terrain, il arrivait qu’il roule jusqu’au-dessus de la fosse.
Après le génocide, les fosses sont ouvertes. Les familles veulent retrouver leurs proches. Une partie des corps recouverts de chaux s’est conservée de manière inattendue. Le Rwanda décide d’en préserver certains. J’avais regardé des photographies avant de partir. Je pensais que cela me préparait. Les photographies mentent. Ou plutôt elles simplifient. Elles retirent le poids des corps. Elles écrasent les volumes. Elles suppriment le silence. Elles retirent surtout l’odeur. Elles donnent l’impression que nous savons ce que nous allons voir. Nous ne savons pas. Nous entrons dans un premier bâtiment. Les salles sont petites. Elles sont presque entièrement occupées par de grandes claies en bois sur lesquelles reposent les corps. Ils sont si proches que je pourrais tendre la main et les toucher. Je suis frappée par une contradiction immédiate. Ces corps sont profondément humains. Et, dans le même temps, ils ne ressemblent plus à des êtres humains. Le cerveau oscille sans cesse entre ces deux perceptions. Il reconnaît une main, un pied, une chevelure. Puis il ne voit plus qu’une forme blanchie par la chaux. Puis il reconnaît de nouveau un visage. Ou ce qu’il en reste.
Les corps sont restés figés dans la position que la mort leur a donnée. Certains semblent encore protéger leur tête. D’autres ont les jambes repliées. D’autres paraissent simplement s’être effondrés. Il ne reste que la peau sur les os. Quelques mèches de cheveux sont parfois la seule trace de couleur dans cette blancheur de craie. Je m’étais préparée à voir des cadavres. Je ne m’étais pas préparée à rencontrer des personnes.
Puis il y a eu l’odeur. Elle est presque impossible à raconter. On peut se dissocier d’une vision. Pas d’une odeur. Une photographie reste devant vous. Une odeur entre en vous. Elle cesse d’appartenir au lieu. Elle vous accompagne. Elle mange avec vous. Elle s’assoit dans la voiture. Elle revient au moment où vous vous brossez les dents. Elle transforme votre propre corps en lieu de mémoire.
Devant une image, il est toujours possible de détourner le regard, de fixer le plafond, une fenêtre, le sol. Une odeur, elle, entre en vous malgré vous. Elle traverse toutes les protections que vous croyiez avoir construites. C’est elle qui m’a fait vaciller.
Ma première réaction a été le dégoût. Pas un dégoût moral. Un dégoût physique. Celui d’un corps vivant confronté à un corps mort. Je m’en suis voulu immédiatement. J’aurais voulu ne ressentir que du recueillement. Que de la tristesse. Que de la compassion. À la place, mon propre corps me rappelait qu’un cadavre reste un cadavre. Cette réaction m’a fait honte. J’avais l’impression de manquer de respect à ces hommes, à ces femmes et à ces enfants qui avaient déjà tout perdu. En sortant, une pensée presque absurde m’a traversé l’esprit. La prochaine fois, j’apporterai du baume du tigre. Car il y aura une prochaine fois. Traverser la moitié du monde avec un petit pot de baume dans un sac pour réussir à rester plus longtemps auprès des morts. Et pourtant, c’était exactement cela. Je voulais revenir. Pas parce que cette visite m’avait fascinée. Parce que j’avais le sentiment de ne pas leur avoir rendu l’hommage que je leur devais.
Le plus étrange est arrivé ensuite. Nous avons repris la route. Nous avons parlé. La vie continuait. Le Rwanda était toujours aussi beau. Les collines défilaient derrière la vitre. Des enfants jouaient au bord de la route. Des femmes portaient des régimes de bananes sur la tête. Des hommes rentraient des champs. Le génocide n’avait pas suspendu la vie. La vie avait repoussé dessus. Le soir, devant mon assiette, j’ai compris que quelque chose résistait encore. Je pouvais manger. Je n’avais pas perdu l’appétit. Mais chaque fois que je portais une bouchée à ma bouche, je retrouvais l’odeur de Murambi. Elle n’était plus là. Et pourtant elle était toujours là.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que ce voyage ne m’avait pas appris davantage de faits. Il m’avait appris autre chose. Pendant des années, j’avais essayé de comprendre les génocides avec mon intelligence. À Murambi, j’avais découvert que certaines choses ne se comprennent qu’avec le corps.
En quittant Murambi, je n’arrêtais pas de penser à Claude Lanzmann. Pourtant, pendant tout le trajet du retour, c’est Shoah qui revenait sans cesse dans mon esprit. Lanzmann y refuse les images d’archives des cadavres et les reconstitutions. Il choisit de faire entendre la parole des survivants, des témoins. Les morts, eux, ne parlent plus ; ils ne peuvent être approchés qu’à travers celles et ceux qui leur ont survécu. J’ai longtemps partagé cette conviction. Elle me semblait d’autant plus évidente que les nazis avaient précisément voulu faire disparaître les corps, réduire les victimes en cendres, effacer jusqu’à la preuve matérielle du crime.
Je ne suis plus certaine de penser la même chose aujourd’hui. Je ne crois évidemment pas que les corps puissent remplacer les témoignages. Sans les rescapés, une immense partie de l’histoire aurait disparu avec eux. Ce sont eux qui rendent leur nom aux victimes, qui racontent leurs vies, leurs familles, leurs gestes quotidiens. Sans leur parole, les morts resteraient silencieux. Mais je crois désormais que les corps disent quelque chose que les témoignages, aussi essentiels soient-ils, ne peuvent pas dire.
Un témoignage raconte un événement. Un historien l’explique. Un corps, lui, n’explique rien. Il atteste. Il oppose à toute tentative de négation sa simple présence. Il ne nous apprend rien sur les motivations des bourreaux, sur les mécanismes de la propagande ou sur les décisions politiques qui ont rendu le génocide possible. En revanche, il rappelle avec une force presque insoutenable que chaque victime était un corps vivant avant d’être un nom gravé sur une stèle ou une ligne dans un livre d’histoire.
Je crois que c’est cela qui m’a le plus bouleversée. Pendant des années, la Shoah a existé dans mon esprit sous la forme de récits, de photographies, de films et d’archives. J’avais le sentiment de connaître cette histoire. En réalité, je connaissais sa représentation. À Murambi, pour la première fois, je me suis trouvée devant ce qui échappe à toute représentation : les morts eux-mêmes. Non pas leur image, non pas leur souvenir, mais leur présence physique.
C’est peut-être pour cette raison que je me suis sentie apaisée, et je mesure à quel point cette phrase peut paraître paradoxale. Cet apaisement ne venait évidemment pas des corps, encore moins du lieu. Il venait de la sensation, très difficile à décrire, que ma quête avait cessé d’être exclusivement intellectuelle. Pendant des années, j’avais cherché à comprendre les génocides en lisant, en regardant des films, en accumulant des connaissances. À Murambi, j’ai découvert qu’il existait une autre forme de compréhension, infiniment plus modeste, qui ne passe plus seulement par l’intelligence mais aussi par le corps.
Depuis mon retour, je me demande si notre mémoire européenne de la Shoah n’est pas aussi façonnée par cette absence des corps. Nous parlons de six millions de victimes. Nous savons ce que signifie ce chiffre. Pourtant, à force de ne plus voir les morts, nous avons peut-être fini par les imaginer de moins en moins. À Murambi, cette abstraction disparaît. Un seul corps suffit à rendre le génocide concret. Il n’y a plus besoin de statistiques, plus besoin de commentaire. La réalité est là, devant vous, et elle ne demande aucune interprétation.
Les corps continuent eux aussi à témoigner. Ils ne répondent à aucune de mes questions. Depuis mon retour, pourtant, j’ai le sentiment étrange d’avoir trouvé des réponses. Je ne sais simplement pas encore à quelles questions.
Je vous remercie sincèrement de prendre le temps de lire cette lettre hebdomadaire. Votre soutien et votre confiance sont précieux à mes yeux. Si vous avez des commentaires, n’hésitez pas à me les envoyer par email ou à me contacter sur Instagram. Si vous en avez l’occasion, partagez ma newsletter avec d’autres