Lukas Stella

L’INVENTION DE LA CRISE, 
Escroquerie sur un futur en perdition, Éditions L’Harmattan, 2012. — STRATAGÈMES DU CHANGEMENT De l’illusion de l’invraisemblable à l’invention des possibles Éditions Libertaires, 2009. — ABORDAGES INFORMATIQUES (La machine à réduire) Croyances informatisées dans l’ordre des choses marchandes, Éditions du Monde libertaire - Alternative Libertaire, 2002 — http://inventin.lautre.net/linvecris.html

  • LA POLITIQUE, LE TRAVAIL ET SON MONDE

    L’administration pénitentiaire du camp de travail national change régulièrement, puisque nous pouvons depuis un certain temps et occasionnellement élire une partie (seulement) de nos administrateurs pénitenciers. Ils proposent chacun‑e une gestion un peu différente de notre prison certains proposent d’expulser des prisonniers « étrangers » au profit des prisonniers « nationaux », d’autres qu’il y ait davantage de « sécurité », d’aucuns une libéralisation des échanges de prisonniers, de marchandises et de capitaux entre camps de travail nationaux, et même certains de rendre notre prison nationale « plus juste », « plus humaine » et/ou « plus écologique » ! Et ce, même si leur pratique est relativement identique (austérité, répression, réformes) puisqu’il s’agit de gérer une même prison en fonction des mêmes objectifs : faire en sorte qu’il n’y ait pas de révoltes des prisonniers, aux moyens d’une dose variable de répression et de misère matériellement augmentée (médias, « loisirs », consommation), faire en sorte qu’il n’y ait pas trop de déficit du budget pénitencier ‑ et donc, si nécessaire, dépenser moins au service des prisonniers ‑ et surtout faire en sorte qu’il y ait une croissance et une profitabilité maximum du camp de travail national ‑ au détriment des prisonniers évidemment.

    Comité érotique révolutionnaire, Libérons-nous du travail (extrait), décembre 2016.

    http://librairie-publico.com/spip.php?article2079



  • VIVRE, OU RIEN
    IL FAUT POUSSER CE QUI TOMBE

    Le monde, ou rien. Voilà quelques semaines que nous sommes plongés dans l’ébullition de la lutte, ses coups de folies et son euphorie. Qu’importe qu’elle triomphe de cette loi. Elle n’est qu’un déclencheur, qu’une occasion, rien de plus. Le statu quo est tout aussi immonde. Ce qui se passe un peu partout est plutôt une manifestation d’une rage diffuse, d’une colère montante, d’un dégoût qui se généralise vis-à-vis de ce monde et ses avocats qui nous martèlent sans cesse, que non, vraiment, il n’y a pas d’alternative.

    Lois sécuritaires, renforcement du pouvoir (et de l’armement) de la police, arrestations arbitraires et matraquage aveugle, la vieille logique du gouvernement par la peur est reprise avec un certain brio par ce gouvernement « socialiste ». Et les médias jouent parfaitement leur rôle, faisant planer une menace diffuse, pluridirectionnelle et omniprésente, implantant jour après jour la peur dans chaque conscience, avec une abnégation remarquable.
    L’État s’appuie en effet sur un arsenal législatif dit « antiterroriste » toujours plus important, toujours plus total, censé nous « protéger » de la « menace djihadiste ». Mais qui peut se faire des illusions sur l’efficacité de mesures judiciaires sur un individu déterminé à mourir pour mener son action à terme ? En tout cas ceux qui nous gouvernent ne s’en font pas. L’antiterrorisme est un voile. La constitutionnalisation de mesures d’exception comme l’État d’urgence ou le renforcement des pouvoirs de la police a un but tout autre. Il s’agit bien, en réalité, de contenir, de contrôler, de maîtriser ceux qui refusent cet état de fait et font de ce refus un principe d’action en vue de faire émerger un autre monde. Ce sont bien ceux qui ont choisi de lutter contre le travail et contre l’État, contre le capitalisme et la pauvreté des existences qu’il génère qui sont in fine visés par ces dispositifs.
    Si nous ne sommes pas organisés, si nos volontés ne se rejoignent pas toujours, ou pas au même moment, ce qui les terrifie est que la convergence se fasse soudainement, à la suite d’un évènement quelconque. Non pas la convergence des luttes comme on peut l’entendre dans les cortèges syndicaux qui n’est qu’un simple agrégat de composantes disparates et conservatrices et qui est vouée à s’effondrer avec le mouvement, mais la convergence des désirs. Du désir de vivre un monde que l’on construira, que nous construisons déjà. Que dans ces moments de lutte se tissent des liens, naissent des amours, émergent des projets communs, se créent des communautés de résistance. Que ces désirs diffus, éparpillés, divers, se rencontrent au gré d’une assemblée étudiante un peu laborieuse, d’une occupation, d’une garde-à-vue ou d’un repas partagé et que ce désir d’être ensemble, d’imaginer ensemble, de faire ensemble devienne de plus en plus pressant. Voilà ce qu’ils craignent.

    Nous qui désirons sans fin, nous voulons vivre pleinement, nous voulons vivre érotiquement. Nous sommes Eros, parce qu’il est comme nous pulsion de vie en même temps qu’amour, parce qu’il est comme nous révolte contre un monde de mort.
    Nous voulons être amour, vivre l’amour, faire l’amour. Nous voulons jouir d’être la vie : fêter, imaginer, créer, rêver, voir, faire, être ensemble, vivre ensemble.
    La vie est un flux, celui de se sentir soi-même, de sentir l’Autre et de sentir notre monde, s’éprouvant, s’épanouissant, s’accomplissant dans cette sensualité. Ce monde actuel, lui, pétrifie ce flux sous forme de marchandise-travail, il nous en dépossède au profit de choses mortes (marchandises, argent, capital) et d’une vie fausse, il réprime ce flux avec l’État, il manipule médiatiquement celui-ci, il est une réification, une aliénation, une mortification, une répression, une manipulation, une négation de la vie.
    Nous n’en voulons plus, de ce monde, de son travail, de ses relations, de ses destructions, de sa misère existentielle. La vie aujourd’hui n’est rien dans ce monde de mort, demain elle sera tout - et ce monde, mort.
    Nous voulons construire autre chose qu’une cage. Nous voulons faire autre chose que travailler. Nous voulons vivre autre chose que cette survie, cette sous-vie. Nous voulons habiter autre chose que ce taudis. Nous voulons aimer autrement que dans l’industrie pornographique. Nous voulons nous imaginer autrement qu’au travers de l’idéologie. Nous voulons être ensemble plutôt qu’être en guerre. Nous voulons créer autre chose que cette destruction. Nous voulons rêver d’autre chose que de ce cauchemar. Nous voulons échanger autre chose que de l’argent et des marchandises. Nous voulons faire croître autre chose que l’économie. Nous voulons faire société autrement qu’au travers du capitalisme. Nous voulons autre chose que ce monde, c’est-à-dire que de ce monde, d’aucune chose, nous voulons.

    L’économie c’est la guerre, la guerre de tous contre tous. Dès tout petit, on nous pousse à suivre nos propres intérêts, dans le cadre posé par la société de marché, on nous fait croire que l’égoïsme est une catégorie ontologique, que la « nature humaine » est ainsi et que pour ne pas perdre il faut donc gagner. Dominer, écraser, maximiser, voilà les maîtres mots de l’entrepreneur de soi, de l’individu d’aujourd’hui qui veut survivre dans cette jungle concurrentielle. À travers le capitalisme, véritable société de l’économie, nos subjectivités se formatent dans un devenir-marchandise de la vie. Le capitalisme façonne des subjectivités à son image et selon sa logique : prédatrices, impitoyables, séparées-isolées l’une de l’autre, égoïstes, machiniques, calculatrices. Même si notre subjectivité vivante résiste tendanciellement à ce formatage, il n’en reste pas moins que notre subjectivité est un champ de bataille – et son résultat – entre une rationalité capitaliste et notre pulsion de vie. Pour que celle-ci triomphe, et elle est une condition préalable à une société vivante-émancipée, sachons que c’est uniquement dans une révolte de la vie qu’une telle subjectivité peut advenir. Les révoltes de la vie ont transformé, transforment, transformeront nos subjectivités, avant même que dans une société nouvelle, de nouvelles vies émergent de nouvelles subjectivités.

    Notre vie ne tolère d’autre limite que celle de sa perpétuation comme Jouir personnel et collectif, c’est-à-dire qu’il ne peut y avoir de limite au Jouir de nos vies que celle où notre pulsion de vie se transforme en pulsion de mort, et où notre Jouir se renverse en Souffrir. La vie n’est pas une débauche, une barbarie, une folie ; c’est au contraire un équilibre entre une vie sur-réprimée, donc mortifiée, et une vie déchaînée, donc (auto) destructrice. La société dans laquelle nous vivons, au contraire, est une barbarie au sens où elle nous sur-réprime d’un côté tandis qu’elle nous pousse de l’autre à un déchaînement destructeur de soi et des Autres. Or notre société est justement une immense accumulation de surrépressions, souvent présentées de manière mensongère comme « naturelles » (travail), voire comme des « libérations » (guerre sportive, pornographie, Spectacle médiatique). La révolte de la vie, sans mortification ni pulsion de mort, est donc une révolte de l’énergie érotique, de la pulsion de vie, trop longtemps sur-réprimée, contre cette sur-répression, et sans devenir pulsion de mort.

    NE TRAVAILLEZ JAMAIS

    L’aggravation continuelle de la crise structurelle du capitalisme (en plus de sa financiarisation et sa gestion en faveur des actionnaires et du patronat), entraîne depuis plus de 40 ans une intensification et une précarisation continue du travail, avec d’un côté une masse croissante de chômeurs brisés par une société du travail sans travail, et de l’autre une organisation néocapitaliste du travail continuellement restructurée, exerçant une pression énorme sur ses salariés (jusqu’au harcèlement), organisant une guerre de tous contre tous au sein même de l’entreprise, et démultipliant ainsi isolement, haines, humiliations, stress, déformations physiques, accidents de travail, licenciements brutaux, dépression, burn-out, suicides. Le travail est d’ores et déjà une souffrance intolérable – mais ne l’est-il pas structurellement ? Nous souffrons de devoir quotidiennement nous vendre comme marchandise pour survivre, ou d’être dépréciés de ne pas être un esclave « rentable » du capitalisme. Nous souffrons de devoir obéir à des impératifs absurdes, avilissants, destructeurs. Nous souffrons de devoir exécuter ces impératifs dans des conditions éprouvantes, voire dangereuses. Nous souffrons de cette activité indifférenciée, absurde, destructrice. Nous souffrons d’être réduits à des robots, des machines, des esclaves. Nous souffrons d’être humiliés faute d’être des esclaves suffisamment « performants ». Nous souffrons de rentrer vidés, de ne pas pouvoir vivre. Nous souffrons d’être en guerre de tous contre tous avec nos semblables, d’être objet d’une haine envieuse ou d’envier haineusement quelqu’un d’autre. Nous souffrons d’être menacés d’élimination économique chaque seconde. Nous souffrons d’être dans une précarité permanente. Nous souffrons d’être traités de « capital humain », de « mauvaise graisse », de « facteur humain », de « bras cassés », d’« assistés », de « fainéants ». Nous souffrons d’être des soldats d’une guerre économique permanente, sacrifiés sur l’autel de la compétitivité, de la productivité et de la croissance, bref du capitalisme. Nous souffrons de souffrir seul, de devoir nous cacher notre souffrance, de nous mentir, de ne pas pouvoir parler de notre souffrance, de devoir cacher celle-ci aux autres. Nous souffrons qu’on nous mente, et qu’on se propose d’approfondir encore notre souffrance et notre servitude avec cette nouvelle réforme du travail. Nous souffrons de travailler, il n’y a pas de « souffrance au travail », travailler au sein du capitalisme c’est souffrir, il n’y a pas « le travail et ses souffrances », le travail, c’est souffrance. Cette loi n’est donc qu’un ultime approfondissement du travail comme souffrance et comme servitude.

    Ne travaillez jamais signifie : ne vendez jamais votre vie, votre temps, votre activité, votre faire, comme marchandise, comme marchandise produisant d’autres marchandises et de l’argent, comme marchandise produisant un monde de mort.
    Le travail est en effet, de par son essence même, l’activité non-libre, inhumaine, asociale. Le travail, c’est une dépossession de sa vie au profit d’une fonction machinique de production de marchandises et de valeur, c’est une vente de soi, de son existence, de son temps de vie, de son activité, de son faire, comme marchandise. C’est un esclavage libre, libre au sens où on l’on peut refuser de travailler contrairement aux esclaves, mais comme on a été dépossédé de toute possibilité d’existence en-dehors du Marché, pour survivre, on doit travailler. Comme des esclaves, nous avons une compensation, eux en nature, nous en argent. Comme des esclaves, on nous envoie des forces de répression lorsqu’on se révolte. Qu’on vende des heures d’activité ou notre production soi-disant autonome, qu’on soit salarié.e ou ubérisé.e, nous sommes réduits à des marchandises productrices de marchandises (qu’importe quelles marchandises, qu’importe comment, tant qu’elles rapportent). Notre labeur n’est pas une réponse qualitative à nos besoins particuliers (y compris collectifs), mais une production machinique de marchandises et d’argent, ou (auparavant) une acquisition machinique de savoirs formatés que l’on soit lycéen.ne ou étudiant.e. Avec ou sans proxénète, nous sommes tous des prostitué.e.s, nous vendons notre cerveau, nos muscles, notre sexe, qu’importe. Nous sommes des robots (travailleurs, en tchèque), des individus réduits à des machines productrices. Nous sommes soumis au capitalisme, ce Moloch insatiable, ce train aveugle écrasant tout sur son passage. La pulsion de vie doit se défaire du travail, du capitalisme et de l’État, c’est d’une abolition et non d’une réforme qu’il s’agit.
    Nous n’avons pas peur de cette société de travail sans travail, c’est cette société de travail sans travail qui a peur de nous.

    Nous n’avons de toute façon pas d’autre choix que d’en finir avec le capitalisme et son travail, en raison même de la dynamique du capitalisme en crise. Chaque entreprise doit, en raison d’une saturation tendancielle des marchés et d’une compétition généralisée pour vendre ses marchandises, réduire ses coûts, donc substituer du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots. Cette élimination de « travail vivant » fait qu’il y a, par conséquent, une baisse tendancielle de la demande (hors-crédit) puisque ceux qui ne travaillent plus ont moins de revenus (comme ceux qui restent d’ailleurs). Depuis 40 ans de troisième révolution industrielle, avec l’introduction de l’informatique, de l’automatisation et de la robotique dans le processus productif, cette substitution structurelle et tendancielle du « travail vivant » (des travailleurs) par des machines-robots a pris une nouvelle dimension. La possibilité d’une substitution complète de certains pans du « travail vivant » par des machines-robots (caisses automatiques, robots-ouvriers, chaînes de montage entièrement automatisées...) provoque ainsi l’explosion du chômage technologique. Et ce chômage technologique, alimentant une baisse de demande solvable, donc une baisse tendancielle de la consommation, entraîne une saturation d’autant plus rapide des marchés, des crises de surproduction toujours plus fréquentes donc de nouvelles substitutions de « travail vivant » par des machines/robots, entraînant une nouvelle baisse de demande solvable, une nouvelle phase de crise, etc., et cela ad nauseam. La dynamique du capitalisme conduit donc à une éviction progressive du « travail vivant » du procès capitaliste : 10-15% de chômage aujourd’hui, plus de 47% en 2030 selon certaines projections. Et cette augmentation structurelle du « chômage technologique » s’effectue en parallèle, comme on le voit depuis plus de 50 ans, d’une intensification et d’une précarisation du « travail vivant » restant. Le devenir structurel du capitalisme, c’est donc une multiplication des phases de crise, une augmentation progressive du chômage technologique et une intensification-précarisation du travail restant, jusqu’au chômage quasi-total, l’esclavage des derniers travailleurs et l’effondrement du capitalisme.
    L’économie ne veut plus de nous, nous ne voulons plus d’elle. L’économie veut se débarrasser de nous, débarrassons-nous d’elle !

    LA VIE LIBÉRÉE

    Le mouvement actuel d’opposition au projet de loi-travail a réveillé nos vies et nos rêves au nom d’un mauvais rêve de certains, il faut maintenant qu’elle s’attaque au cauchemar réalisé du travail et de sa crise. Il ne s’agit plus de lutter défensivement contre une loi en attendant qu’une prochaine phase de crise nous l’impose au nom du « réalisme économique », il faut combattre offensivement cette réalité économique de crise et en crise. Il ne faut plus mendier l’ajournement de l’inévitable au sein du capitalisme en crise, mais abolir celui-ci aujourd’hui. Le réformisme « progressiste » est mort, il n’y a plus qu’un sous-réformisme de cogestion de crise, seule une optique résolument révolutionnaire est désormais réaliste.
    Nous savons toutes et tous que nos « mouvements sont faits pour mourir », et ce n’est pas grave. Si c’est en général un projet de loi rétrograde ou un évènement particulier comme une immolation ou une « bavure » policière qui vont servir de déclencheur à un mouvement de protestation et créer des communautés d’acteurs près à se battre contre un objet commun, le mouvement dépasse toujours son objet et c’est ce dépassement qu’il nous faut chercher.
    Nous nous intéressons peu à la massification, les pétitions sont signées puis oubliées, les cortèges défilent et rentrent chez eux, les vitrines sont brisées puis réparées, les murs tagués puis nettoyés. Si la manifestation peut faire infléchir, si les grèves peuvent faire peur, si les émeutes peuvent être salutaires il nous faut nous saisir de ces moments particuliers que sont les situations insurrectionnelles pour nous rencontrer, nous constituer en communautés, en communautés de lutte, en communautés d’ami.e.s. Il nous faut créer. Il nous faut nous créer.
    Un mouvement ouvre une brèche, crée une coupure temporelle, une rupture dans le déroulement linéaire de nos vies. Ces moments de « pause » nous conduisent à reconsidérer nos vies, à les saisir telles qu’elles sont et à les imaginer telles qu’on voudrait qu’elles soient. Ces brèches sont souvent l’occasion de rencontres, de densification des liens, de création de relations qui dépassent le seul intérêt stratégique. C’est sur la durabilité et la qualité de ces relations qu’il nous faut nous appuyer maintenant pour qu’émergent des communes, partout, tout le temps. Plus que des simples communautés de lutte ou de résistance qui, par définition n’existent que le temps de la lutte, bâtissons de véritables foyers d’insoumission, des points de fixation des colères et des désirs. Saisissons-nous d’appartements, de friches, de bocages, saisissons-nous d’entrepôts, d’universités, de châteaux, transformons des sols bétonnés en jardins d’approvisionnement des luttes. Etablissons-nous sur les territoires et habitons-les et vivons-y le monde que l’on veut vivre.

    Omnia sunt communia. Nous formerons ensemble des communes, comme celle de Paris de 1871, d’Aragon de 1936 et de Notre-Dame-des-Landes, des communes associées entre elles, des communes où nous ferons ensemble ce que nous voulons et personnellement ce que nous voulons, des communes où il y aura de commun ce qui aura été décidé comme tel et ce qu’il y aura de personnel aura été décidé comme tel, des communes où nous pourrons faire autre chose de nos vies que nous vendre comme marchandise, produire des marchandises et consommer des marchandises. Les habitant.e.s des communes plutôt communisantes feront ensemble ce qu’ils auront librement choisi de faire - en accord avec les possibilités du monde-de-la-vie - et partagerons en fonction des besoins de leurs membres leurs activités comme leurs produits (avec, en cas d’abondance insuffisante, une auto-régulation collective). Les communes plutôt personnalisantes seront peuplées de personnes faisant séparément ce qu’ils ont envie-besoin de faire, et partageront après coup sous forme d’une chaîne de dons libres. Désormais, dans l’une comme dans l’autre, nul.le ne sera obligé de vendre son cerveau, ses muscles ou son sexe. Les communes formeront entre elles une chaîne de dons, permettant une satisfaction de l’ensemble de leurs besoins tout en entretenant des relations d’amitié.

    La vie s’épanouira dans une vita contemplativa, mais aussi dans une vita activa, où, au lieu de s’asservir au travail et au capitalisme, nous cultiverons des légumes et des fruits, nous construirons des maisons, tracerons des chemins, écrirons des histoires et des chansons, nous ferons ce qu’il nous plaira en même temps que ce qu’il nous faudra dans l’optique d’une poursuite de notre vie s’épanouissant, et non ce qu’une demande abstraite de marchandises exige. De nouvelles subjectivités émergeront de ces nouvelles vies, épanouies dans une diversité non-finie du faire.
    Il n’y aura plus de gens seulement artistes au détriment de l’épanouissement artistique des autres et de leur propre épanouissement dans d’autres domaines, mais des gens qui, entre autres choses, feront de l’art. Nous ne voulons pas simplement rendre l’art commun à tous mais intégrer l’art à notre faire, à nos vies. Il n’y aura plus de sphère séparée du travail, mais une vie mêlant vita activa et vita contemplativa. Le temps sera celui de notre vie et de ses activités, non celui des montres et du travail. Il n’y aura pas de comptabilité, de mesure, de pointage, de productivité, de rendement, d’évaluation individuelle des performances.
    Nous ré-apprendrons des savoirs-faire dont nous avons été dépossédés (et ce, à chaque génération, avec l’école comme enseignement de l’ignorance), nous saurons tout faire nous-mêmes (collectivement), après des siècles de prolétarisation réduisant l’activité productive à un nombre limités de gestes répétés ad nauseam.

    Les communes formeront leurs propres institutions, lesquelles seront instituées selon notre volonté collective et désinstituées lorsqu’elles ne nous conviendront plus. Les habitants des communes décideront collectivement, en assemblée, ce qu’il faut faire s’agissant des affaires de tous. Et s’il y a des décisions qu’il faut prendre au niveau d’une fédération (plus ou moins grande) de communes, c’est du bas que devra venir toute décision finale. Les communes aboliront donc immédiatement l’État, ce frère jumeau du capitalisme, cette structure de domination bureaucratico-militaro-policière, ce système d’extorsion. Il ne s’agit pas de réhabiliter la politique comme sphère séparée du reste de la société, puisque l’auto-organisation et l’auto-détermination sont le contraire même de l’État et de la politique. Il s’agit plutôt de redonner au politique sa temporalité originaire, celle de la quotidienneté.

    Il est évident que nos communes devront être au-delà des genres et des races constituées capitalistiquement. Les communes seront, ainsi, sans masculinité viriliste, celle du sujet capitaliste, insensible, impitoyable, suprémaciste, et sans féminité soumise, subordonnée, dissociée. Elles seront, de même, sans sujet colonial, raciste, dominateur, exploiteur, et sans sujet indigène, racisé, dominé, exploité. Les communes abolissent d’une seule traite prolétaires et capitalistes, sujet masculins et sujets féminins, (post) coloniaux et indigènes, loin de se contenter de l’affirmation du pôle dominé, lequel fut constitué au moment de l’émergence du capitalisme comme système d’exploitation, patriarcal et colonial.

    Le monde, oui, mais pas ce monde de mort. Au niveau des infrastructures, nous détournerons ce qui est détournable pour en faire ce que nous aurons décidé d’en faire, nous détruirons ce qui n’est pas détournable (gigantesques usines, systèmes aéroportuaires et autres infrastructures de mort) dans une logique non-capitaliste (puisqu’une infrastructure résulte d’une logique matérielle découlant elle-même d’une logique sociale - et lorsque cette logique sociale est capitaliste, il en résulte une logique matérielle et donc une infrastructure intrinsèquement capitaliste). Au niveau des techniques, nous détournerons des techniques détournables, nous détruirons des techniques indétournables (bombes nucléaires, centrales nucléaires, etc.), nous re-découvrirons des techniques et des savoirs-faire, nous développerons des techniques et des savoirs-faire développés aux marges du capitalisme (permaculture), nous inventerons des techniques nouvelles découlant d’une forme de vie et de société nouvelles. Nous établirons un équilibre entre de gigantesques villes invivables, bétonnées et polluées, et des déserts ruraux, en transformant celles-ci en communes urbaines de taille humaine sans rupture avec une campagne environnante, et celles-là en communes rurales de centaines ou de milliers d’habitants. Il en résultera un univers matériel de techniques et d’infrastructures conviviales, autonomisantes, non-destructrices, et de communes de taille humaine. On ne s’en remettra donc pas à des méga-usines automatisées, où ce qu’on avait voulu abolir (travail, hiérarchie, spécialisation des activités, pollutions) se reconstituera.

    Il est temps d’en finir avec le travail, avec l’économie, avec l’État, avant qu’ils en finissent avec nous. Ce sera notre monde, ou rien. Ce ne sera pas ce monde de mort, mais la mort de ce monde. Crevons cette société morbide, moderne, capitaliste, colonialiste-raciste, patriarcale, étatiste, hétéronome, hiérarchique, totalitaire. Créons une société vivante, nouvelle, non-marchande, égalitaire, libertaire, autonome, horizontale, plurielle. Créons une vie de désir, cette vie que nous désirons, que nous décidons. Créons des espaces-temps d’intersubjectivité, d’auto-organisation, d’insoumission.

    Soyons résolus à ne pas mourir, et nous voilà vivre. L’histoire ne se fera pas sans nous, une fois encore. Ce sera notre histoire, cette fois.

    Comité érotique révolutionnaire

    http://www.palim-psao.fr/2016/04/vivre-ou-rien-il-faut-pousser-ce-qui-tombe-par-le-comite-erotique-revolut

    http://inventin.lautre.net/livres.html#comiterotique

    L’autonomie ou rien
    http://inventin.lautre.net/livres/CER-L-autonomie-ou-rien.pdf

    Vivre la commune
    http://inventin.lautre.net/livres/CER-Vivre-la-commune.pdf

    Libérons-nous du travail
    http://www.palim-psao.fr/2016/12/parution-de-liberons-nous-du-travail-le-manifeste-du-comite-erotique-revo



  • ÉLISÉE RECLUS, LA PASSION DU MONDE
    « La Passion du Monde » anime le parcours et l’oeuvre de Elisée Reclus, géographe et anarchiste français (1830-1905). Le film de Nicolas Eprendre fait le portrait d’une personnalité peu banale, tout à la fois grand voyageur, scientifique reconnu et homme de conviction.
    Les photographies de Nadar nous transmettent un regard plein de bonhomie et d’acuité. La voix de Carlo Brandt donne vie à des pages qui mêlent poésie et humour, pensée scientifique et politique. Hélène Sarrazin (biographe), Kenneth White (écrivain), Philippe Pelletier et Federico Ferretti (géographes), dressent tour à tour la figure d’un homme qui nous est proche,et dont les analyses font échos aux nôtres en ce début de 21 siècle.

    https://rutube.ru/video/ce25efad21e1675e31526834fc641d87


  • AVALANCHE 9
    Correspondance anarchiste, Janvier 2017

    Les anarchistes se sont toujours appropriés des moyens pour faire des idées antiautoritaires et des luttes une matière pour alimenter le dialogue et l’action subversives. C’est en ce sens-là que cette publication se veut aussi un moyen et plus précisément, celui d’offrir un espace pour nourrir le débat international entre anarchistes. C’est pourquoi ces pages laisseront surtout la place aux combats dont le ressort est anarchiste : des luttes autonomes, directes et auto-organisées ; des combats qui poussent vers la destruction du pouvoir sous toutes ses formes ; des luttes qui se déroulent aujourd’hui, comme hier ou qui sont à venir.

    https://avalanche.noblogs.org/files/2016/12/Avalanche-FR-9.pdf


  • NOT IN MY NAME !
    Anselm Jappe

    Dans une des Histoires de Monsieur Keuner de Bertolt Brecht, intitulée « Mesures contre la violence », Keuner raconte ceci : « Un beau jour, au temps de l’illégalité, M. Egge qui avait appris à dire non, vit venir chez lui un agent, qui présenta un certificat établi par ceux qui étaient les maîtres de la ville, et sur lequel était écrit que toute demeure dans laquelle il posait le pied devait lui appartenir ; de la même façon, toute nourriture qu’il désirait devait lui appartenir, et tout homme qu’il apercevait, devrait devenir son serviteur. L’Agent s’assit sur une chaise, réclama à manger, fit sa toilette, se coucha et demanda le visage tourné vers le mur : "Vas-tu être mon serviteur ?" M. Egge le couvrit d’une couverture, chassa les mouches, veilla sur son sommeil, et comme ce jour-là il lui obéit pendant sept années. Mais quoi qu’il fît pour lui, il y eut une chose qu’il se garda bien de faire : c’était de dire un mot. Lorsque les sept années furent passées, et que l’Agent fut devenu gros à force de manger, de dormir et de donner des ordres, l’Agent mourut. Alors M. Egge l’enveloppa dans la couverture tout abîmée, le traîna hors de la maison, nettoya la couche, passa les murs à la chaux, respira profondément et répondit : "Non !" »

    Je n’ai jamais voté de toute ma vie. J’ai même été arrêté à 17 ans par la police pour avoir fait de la propagande anti-électorale devant un bureau de vote. Je ne réussis pas à comprendre ceux qui prétendent être « critiques », « révolutionnaires », ou « contre le système » et qui vont quand même voter. Les seuls électeurs que je comprenne, ce sont ceux qui votent pour leur cousin ou pour quelqu’un qui leur procurera un logement social.

    Il est vrai que, même si l’on déteste l’argent, on ne peut pas actuellement renoncer à son usage, et même si on critique le travail, on est généralement obligé d’en chercher. Mais personne n’est obligé de voter, ni d’avoir la télévision. Parfois on est forcé de se taire, mais on n’est jamais obligé de dire : « Oui, patron ».
    Peut-on voter sans y croire, en considérant seulement la toute petite différence qui pourrait quand même exister entre le candidat X et la candidate Y, entre le parti des bonnets blancs et le parti des blancs bonnets ? Les candidats, les partis et les programmes me semblent tous égaux. Mais si c’est ainsi, me dira-t-on, pourquoi ne pas participer aux élections avec un programme différent, ne serait-ce que pour attirer l’attention du public, avoir un représentant au conseil communal ou au Parlement, se faire rembourser les frais de propagande ? Cela a mal tourné pour tous ceux qui s’y sont essayés, même à l’échelle locale. « Qui mange de l’Etat, en crève », disait Gustav Landauer, qui a payé de sa vie sa participation à une tentative de changer réellement les choses, au lieu d’aller voter. La machine politique broie ceux qui y participent. Ce n’est pas une question de caractère personnel. Bakounine disait fort judicieusement : « Prenez le révolutionnaire le plus radical et placez-le sur le trône de toutes les Russies ou conférez-lui un pouvoir dictatorial – avant un an, il sera devenu pire que le tsar. »

    Mais il existe quand même une différence, m’objectera-t-on, sinon entre Hollande et Sarkozy, au moins entre Mélenchon et Le Pen ! S’il n’y avait que ceux-ci au deuxième tour, et si tout dépendait de ton vote ? Tu irais quand même empêcher le pire, rien que pour sauver quelques immigrés de la déportation ! – D’abord, il est ridicule d’évoquer de telles improbabilités, comme on le faisait en 2002 pour pousser le troupeau vers les bureaux de vote. Et l’ennemi, c’est toujours l’électeur : le problème n’est pas Le Pen ou Berlusconi, mais les millions de Français ou d’Italiens qui les aiment parce qu’ils les trouvent semblables à eux.

    Ensuite, la question est mal posée. Dans les dernières décennies, des représentants de la gauche, voire de la gauche communiste ou radicale, ont participé à de nombreuses expériences de gouvernement, dans le monde entier. Nulle part ils n’ont rechigné à mettre en œuvre les politiques néo-libérales, même les plus féroces ; souvent ce sont eux qui en ont pris l’initiative. Je ne connais pas un seul cas d’un membre de la gauche au pouvoir qui a démissionné en disant qu’il ne pouvait pas suivre une telle politique, que sa conscience le lui interdisait. Ceux qui sont capables de scrupules semblables ne seront pas même proposés aux élections cantonales par leurs collègues de parti.

    Cependant, la corruption exercée par le pouvoir, le goût du privilège, l’ambition ne constituent que le niveau le plus superficiel de la question. Le véritable problème, c’est que nous vivons dans une société régie par le fétichisme de la marchandise, et dans la « politique » comme dans l’ « économie », il n’existe aucune autonomie des personnes, aucune marge de manœuvre. Si une autonomie existe, elle existe hors de la politique et de l’économie, et contre celles-ci. On peut, dans une certaine mesure, refuser de participer au système, mais on ne peut pas y participer en espérant l’améliorer. Les « masques », comme Marx appelait les acteurs de la société capitaliste, ne sont pas les auteurs du scénario qu’ils sont appelés à jouer. Ils ne sont là que pour traduire en réalité les « contraintes du marché » et les « impératifs technologiques ». Pourquoi alors s’étonner que ceux qui veulent « jouer le jeu », une fois qu’ils sont arrivés à ce qu’on appelle très injustement « le pouvoir », ne font qu’être « réalistes », concluent des alliances avec les pires salauds et s’exaltent pour chaque petite victoire obtenue en échange de dix saloperies qu’ils ont dû accepter en même temps ? Et est-ce que vous vous souvenez de ceux qui étaient convaincus que des femmes, ou des noirs, ou des homosexuels déclarés en politique auraient fait une politique « différente » ?

    Il y avait effectivement de bonnes raisons pour préférer la démocratie bourgeoise au stalinisme ou au fascisme. Mais Hitler n’a été arrêté par aucun « vote utile ». C’est sûr que ce n’est pas avec le bulletin de vote qu’on évitera le pire, bien au contraire. « Elections, piège à cons », criait-on dans la rue en 1968. Dans les urnes, c’était toujours le Général qui gagnait.

    Texte paru dans la revue française Lignes, n°37, février 2012, pp. 85-88.


  • GUERRE DE CLASSE

    Cette société nous offre seulement une lutte pour la survie de base dans laquelle nous ne sommes rien sauf une force de travail et des consommateurs. Bien sûr, tout cela est enveloppé dans de belles paroles magnifiant les valeurs de l’honnête citoyen et les besoins du pays et de l’économie, dans des modes et de fades manières de vivre que les médias, les politiciens, les scientifiques, les célébrités nous débitent jour après jour. Les vêtements de marque, les nouveaux téléphones mobiles et les écrans plasma, les voitures en leasing et les prêts hypothécaires, les sorties du samedi soir, les émissions de télé et les idylles familiales dans les centres commerciaux seront-ils des produits de substitution suffisant pour une vie vraiment humaine ? Est-ce tout ce que nous désirons vraiment et ce dont nous avons vraiment besoin ?

    PAS POUR NOUS !

    Nous n’avons aucune grandiose propriété et compagnie qui nous feraient vivre, et par conséquent nous devons aller travailler. Nous vendons notre temps et notre énergie, notre force de travail, à la classe des bourgeois qui possèdent les moyens de production. Nous échangeons notre force de travail contre un salaire qui nous permet d’acheter ce dont nous avons besoin pour survivre et qui a été produit ailleurs par des travailleurs comme nous. Quel que soit ce que nous gagnons, dès que nous avons dépensé notre salaire, nous devons à nouveau nous précipiter au travail. C’est notre travail qui fait fonctionner toute la société et l’économie : les usines, les supermarchés, les bureaux, les hôpitaux, les chantiers… Nous sommes la classe des prolétaires et dès lors nous nous rebellons !

    CONTRE LE TRAVAIL SALARIÉ

    Le travail nous aliène parce que le temps pendant lequel nous travaillons ne nous appartient pas, ce n’est pas une partie complète de nous – par-dessus tout, c’est un moyen pour obtenir de l’argent. Nous vendons notre force de travail comme une marchandise à des patrons individuels et aussi à la bourgeoisie toute entière, et dès lors ce sont eux qui la contrôlent, qui la possèdent et qui en profitent vraiment. Nous devons juste travailler aussi longtemps et aussi vite qu’il nous est demandé. Donc, nous luttons contre le travail salarié qui est la base de notre exploitation et de l’ensemble du système capitaliste.

    CONTRE L’USINE DES LOISIRS

    Nous ne travaillons pas pour satisfaire directement nos besoins, ni les besoins de l’ensemble de l’humanité. Les besoins vitaux sont satisfaits par la médiation des salaires – de l’argent, parce que nous sommes aussi aliénés du produit de notre labeur qui appartient à la bourgeoisie. Toute la société nous est étrangère : les relations sur lesquelles elle est basée, ses structures, ses institutions, ses richesses et même ses connaissances. Par conséquent, la dictature du Capital règne aussi en dehors du travail. Les loisirs que nous cherchons en font partie. C’est le Capital, et pas nous, qui détermine comment manger, faire l’amour, se loger, voyager, s’amuser… Par conséquent, nous luttons contre la totalité des rapports sociaux capitalistes qui nous piègent dans une usine géante où nous sommes comme des vaches à lait à chaque moment de nos vies.

    CONTRE LE CAPITALISME

    Notre travail est une marchandise comme aucune autre : c’est la seule qui est capable de créer une nouvelle valeur, plus grande que la sienne. Les patrons nous exploitent tous, puisqu’ils nous paient seulement pour notre force de travail et tout le surplus que nous avons produit, c’est leur plus-value, leur profit. Le profit est réinvesti dans des moyens de production, dans la production de nouveaux capitaux qui tous sont la propriété contrôlée, possédée et vendue par les bourgeois. Le Capital, c’est notre travail mort personnifié dans des choses. C’est notre temps et notre énergie, que nous avons tués au travail, non pour satisfaire les besoins humains mais pour produire des marchandises. Le seul but du mode de production capitaliste est d’accomplir le profit et de multiplier le Capital. Les besoins humains sont totalement secondaires et ils ne sont « satisfaits » à travers la production que dans la mesure où, et de la façon dont, ils servent l’expansion du Capital. C’est la raison pour laquelle, même les régimes « socialistes » (l’URSS et ses satellites) étaient capitalistes et le capitalisme existe encore aujourd’hui en Corée du Nord, en Chine ou à Cuba. Là où il y a du travail salarié, il y a inévitablement aussi le Capital et il ne peut en être autrement juste parce qu’il y a aussi un costume idéologique « marxiste », une réorganisation de la bourgeoisie à travers un parti politique et un État et ses efforts (sans aucune chance durable de réussir) pour donner une autre forme aux lois capitalistes du marché, de la compétition et de la valeur.

    CONTRE LA DÉMOCRATIE, L’ÉTAT ET LA POLITIQUE BOURGEOISE

    La démocratie est l’essence même de la société capitaliste et pas seulement une de ses formes poli-tiques. Les citoyens atomisés, qui parviennent à une unité artificielle à travers une sphère séparée de politique nationale, sont une caractéristique commune des États parlementaires, staliniens, fascistes ou même islamistes. Ce sont là des organisations de la bourgeoisie en tant que classe, qui se développent à partir des rapports sociaux de la société de classe. C’est pourquoi la lutte révolutionnaire du prolétariat est antidémocratique et antiétatique et n’a rien en commun avec la politique bourgeoise, les partis politiques (qu’ils soient de gauche ou de droite, parlementaires ou extraparlementaires, légaux ou interdits), les élections et les coups d’État politiques.

    CONTRE LES SYNDICATS ET LE GAUCHISME

    Cela fait longtemps que les syndicats de classe (par opposition aux syndicats « jaunes » directement fondés par la bourgeoisie) ont cessé d’être des organisations de la classe ouvrière. Ils sont devenus une partie de l’État capitaliste, une institution pour la vente organisée de la force de travail et pour maintenir la paix sociale. Comme tels, ils doivent être détruits et non pas réformés. Les faiblesses et les défaites de notre classe ont engendré (et continuent d’engendrer) beaucoup de courants du gauchisme qui joue le rôle de la social-démocratie historique. Au moment des révolutions, ils ont toujours été le dernier recours et bastion du Capital parce qu’ils ne luttent pas pour la destruction du capitalisme, mais pour sa réforme radicale. Par conséquent, les prolétaires luttent contre toutes les formes du gauchisme : le stalinisme, le trotskisme, le maoïsme, de nombreux types d’anarchisme, les mouvements altermondialistes et anti-impérialistes…
    (...)

    Extraits de Guerre de classe, positions programmatiques
    http://www.autistici.org/tridnivalka


    Si nous, inventeurs d’incroyances, partageons cette analyse, nous rejetons leurs solutions autoritaires préfabriquées et dépassées, relatives à la centralisation, au Parti et à la dictature. Nous combattons pour une libre auto-organisation égalitaire.



  • UNE AFFAIRE DE PAPIER QUI TRAINENT !
    Des similitudes entre les attentats, qui en disent long...

    • Attentats du 11 septembre 2001, on retrouve le passeport Satam Al Suqami.
    • Attentat Charlie Hebdo 7 janvier 2015, une carte d’identité au nom de Saïd Kouachi a été retrouvée à l’intérieur d’un véhicule.
    • Attentats de Paris 13 novembre 2015, découverte d’un passeport syrien aux abords de l’établissement le Bataclan.
    • Attentat de Nice 14 juillet 2016, on retrouve les papiers d’identité d’un Franco-Tunisien à l’intérieur du camion qui a foncé dans la foule.
    • Attentat de Berlin 19 décembre 2016, la police allemande a retrouvé des papiers d’identité à l’intérieur du camion qui a également foncé dans la foule.


  • DES ANARCHISTES CONTRE L’ANTIFASCISME

    "Cet antifascisme là, n’est en fait rien d’autre qu’une scène culturelle, un milieu avec une identité communautaire tel que les années 80/90s ont tant su en produire : Skaters, gothiques, fans de jeux-vidéos, traders, satanistes, technophiles, new-borns, ravers, baby-boomers, véliplanchistes et je ne sais quoi d’autre encore. L’autoproclamé antifascisme est aujourd’hui devenu, comme tous ceux cités avant, un vulgaire mode de consommation collectif et éphémère. L’on est antifasciste quelques années avant de devenir trader ou mécanicien. Parfois on le reste éternellement comme d’autres dédient leurs vies à Michael Jackson, à leur collection de boite d’allumettes ou à leur travail.

    Tout d’abord le code vestimentaire, du lacet au caleçon, il y a les marques conseillées et les marques bannies – le plus souvent parce qu’elles sont déjà réservées par la communauté opposée : les néo-fascistes - le gang adverse de celui des néo-antifascistes, vous suivez ? Ensuite il y a le lien social : les fêtes, les bars, squats et salles de concert attitrés, tout autant d’occasions d’éprouver son style et son charisme au devant de l’altérité intra-communautaire. Aussi la musique officielle et les allégeances collectives aux divers outils de la domestication tels que les syndicats ; l’antifasciste va choisir tel ou tel syndicat -celui que son identité communautaire lui suggère- de la même manière qu’un nationaliste corse au supermarché va choisir un fromage corse parmi une centaine d’autres. Puis une bonne dose de mythomanie, de mythologie et de peopolisation à propos des affrontements de rue avec l’ennemi fantasmé tentaculaire afin de justifier l’antifascisme au-delà de son obsolescence manifeste.

    Il y en a d’autres encore, de ces éléments qui font que l’antifascisme aujourd’hui n’est plus qu’un simple loisir. Avec la mort du fascisme, on a du maintenir l’anti-fascisme sous respiration artificielle, et avec un acharnement thérapeutique sans barrières, jusqu’à ce que l’on aboutisse à cet avatar dégénéré à la fois de la société de consommation et de la nostalgie d’une lutte offensive contre le pouvoir. Alfredo Bonanno nous raconte, aprés avoir souligné l’importance de la mémoire et de la transmission des anciens qui ont combattu le fascisme les armes à la main : « Je comprends moins ceux qui un demi-siècle plus tard et n’ayant pas vécu ces expériences (ne se trouvant donc pas prisonniers de ces émotions) empruntent des explications qui n’ont plus aucune raison d’exister et qui ne sont souvent rien de plus qu’un simple écran de fumée derrière lequel se cacher confortablement.

    Je suis anti-fasciste !, vous jettent-ils à la figure comme une déclaration de guerre, et vous ? »"
    L’anti-fascisme est la lutte contre l’un des différents modes de gestion de l’État et de la domination. Il se place aux cotés de l’anti-théocratisme, l’anti-démocratisme, l’anti-républicanisme etc. Il n’est qu’un composant minimal parmi tant d’autres de l’anti-autoritarisme. Si nous décidons cependant de prendre la plume contre l’anti-fascisme d’un point de vue anarchiste, ce n’est pas par amour du fascisme, mais bien par haine de tous les modes de gouvernement de l’État, du pouvoir et de ses ennemis qui ne souhaitent que le gérer ou le remplacer par un autre.

    L’anti-fascisme a trop souvent servi d’excuse à des unions sacrées et des fronts unis d’alliances contre-nature, il a trop souvent servi à renforcer la succession du fascisme par d’autres sociétés de domination, telles que la démocratie. Lorsque l’anti-fascisme n’est que l’autre nom de la défense de l’existant, il n’est qu’un autre adversaire du projet anarchiste.

    https://infokiosques.net/spip.php?article722

    https://infokiosques.net/IMG/pdf/antifascismefinale.pdf


  • CONVERSATION AVEC UN ANARCHISTE SYRIEN
    (Extraits)

    Dans l’environnement politique très dur d’un régime autoritaire, beaucoup ont dû faire preuve de créativité et exploiter les ouvertures qu’ils voyaient dans le but d’organiser toute sorte de mouvement, et cela a conduit de facto à un mode d’organisation décentralisée. (...)

    L’autodétermination est fondée sur l’autonomie et la décentralisation, non pas sur la notion wilsonienne d’« un peuple » avec une sorte d’autodétermination nationaliste centralisée. Il s’agit de la capacité des Syriens à déterminer leur propre destin. (...)

    L’autodétermination syrienne ne signifie pas une voie unique que tous les Syriens doivent suivre, mais que chaque personne détermine sa propre voie, sans les interférences des autres. (...)
    Le régime fonctionne et a toujours travaillé contre l’autodétermination syrienne car il détient la totalité du pouvoir politique et refuse de le partager. Les islamistes agissent contre l’autodétermination syrienne, non pas en vertu du fait qu’ils sont islamistes (raison pour laquelle beaucoup de libéraux s’opposent à eux), mais parce qu’ils ont une vision de la façon dont la société devrait fonctionner, et qu’ils veulent l’imposer aux autres, avec leur consentement ou pas.
    Les alliés du régime d’Assad, l’Iran, la Russie et les diverses milices étrangères, sont contre l’autodétermination syrienne parce qu’ils sont déterminés à soutenir ce régime en raison du fait qu’ils ont décidé que leurs intérêts géopolitiques devaient supplanter la décision des Syriens de choisir leur destin par eux-mêmes. (...)

    L’anarchisme doit être considéré comme un ensemble de pratiques plutôt qu’une idéologie. Une grande partie de l’organisation au sein du soulèvement syrien a eu une approche anarchiste, même si ce n’est pas explicite. Il y a le travail du martyr Omar Aziz qui a contribué à l’émergence des conseils locaux. Pour l’essentiel, ces conseils étaient conçus par Aziz comme des organisations où l’autogouvernance et l’aide mutuelle pourraient s’épanouir. Je pense que la vision d’Omar a donné un souffle de vie dans la façon dont les conseils locaux peuvent fonctionner, bien qu’il faille noter que les conseils ont cessé rapidement de se concevoir en termes d’autogouvernance, choisissant plutôt de se concentrer sur le travail en direction des médias et les efforts pour organiser les secours. Mais ils fonctionnent encore sur la base des principes de l’entraide, de la coopération et du consensus.
    Les principes de l’autogouvernance, de l’autonomie, de l’entraide et de la coopération sont présents dans un grand nombre des organisations nées au sein de l’insurrection. (...)

    Il y a consensus autour de la table, des États-Unis à la Russie et à l’Iran, disant que peu importe ce qui se passe en Syrie, les institutions du régime doivent rester intactes. Les mêmes institutions qui ont été construites par la dictature. Les mêmes institutions qui ont pillé la Syrie et provoqué le mécontentement populaire à l’origine du soulèvement. Les mêmes institutions qui ne sont que les vestiges du colonialisme français. (...)

    Nader Atassi, écrivain syrien, septembre 2013


    http://www.lavoiedujaguar.net/Conversation-avec-un-anarchiste

    http://syrie.blog.lemonde.fr/2013/02/19/breves-syriennes-7-les-moukhabarat-debarrassent-la-syrie-dun-dang

    http://inventin.lautre.net/contributions.html#omaraziz

    http://www.editionsantisociales.com/pdf/Abou_Kamel.pdf

    #syrie


  • LE PARTI "COMMUNISTE" CUBAIN CONTRE-RÉVOLUTIONNAIRES

    Contre-révolutionnaires d’hier, d’aujourd’hui et de toujours : le Parti « Communiste » cubain, avec Machado, Batista, Castro
    (Groupe Communiste Internationaliste – 1996)
     
    L’action contre-révolutionnaire du Parti « Communiste » cubain, le parti unique du régime castriste, ne commence pas au moment où Fidel Castro se proclame « marxiste-léniniste ». Dès 1923, il fonctionne en tant que « Regroupement Communiste » aux ordres du stalinisme international. Comme toujours et partout dans le monde, à chaque moment décisif, ces « marxistes-léninistes » se sont situés contre les intérêts tant immédiats qu’historiques du prolétariat. A Cuba, il y a trois moments décisifs où la dictature générale du capital a concentré sa tyrannie contre le prolétariat et où le terrorisme d’Etat a atteint un niveau extrême : sous Machado, sous Batista et sous Castro. Et à chaque fois, les « marxistes-léninistes » cubains ont abandonné les luttes ouvrières et se sont mis aux ordres du tyran de service.
     
    L’absolutisme de Gerardo Machado y Morales se caractérise par la persécution, l’emprisonnement et l’assassinat de militants ouvriers comme Alfredo López (secrétaire de la Fondation Ouvrière de La Havane), Enrique Varona, Duménico, Cúxar,… Contre cette tyrannie, la classe ouvrière lance une gigantesque bataille dont le moment culminant sera la grève générale déclenchée le 28 juillet 1933 et qui se généralise immédiatement à l’ensemble du pays. Le 7 août, en plein milieu de cette bataille, les staliniens, en échange de la légalisation du parti « communiste » et de leurs organismes syndicaux par Machado lui-même, donnent l’ordre de reprendre le travail. Les documents signés par le stalinien Cesar Villar au nom de la Confédération Nationale Ouvrière de Cuba (agence de la Confédération Syndicale Latino-Américaine de Montevideo) seront affichés par la police de Machado elle-même sur les colonnes des édifices, les lampadaires et sur les arbres dans les parcs des différentes villes. En dépit des appels au calme, la grève et l’action directe se poursuivent et, le 12 août, alors que le pays est au bord de la guerre civile, Machado prend la fuite accompagné de plusieurs membres éminents de son entourage : des ministres, des hauts fonctionnaires de la police et des chefs militaires responsables directs de la répression. Précisons que durant ses 8 années de tyrannie, Machado a pu compter sur le soutien de l’Amérique du Nord, et qu’au plus fort de la grève, l’île fut encerclée par des cuirassés nord-américains. Mais, comme cela s’est passé en d’autres occasions, le gouvernement américain décida rapidement de changer de cap, et Sumners Wells, l’envoyé de Roosevelt, prit soudainement fait et cause pour l’opposition démocratique, une formule de rechange qui finit par s’imposer.
     
    Un peu plus tard, c’est face à Batista que les staliniens s’agenouillent. Celui-ci permet d’abord à Juan Martinello d’organiser le Parti de l’Union Révolutionnaire en échange d’une collaboration secrète. Ensuite, il autorise la sortie du journal stalinien Hoy. En 1938, le Parti « Communiste » déclare en séance plénière que Batista « n’est plus le point focal de la réaction mais le défenseur de la démocratie ». C’est le résultat de la stratégie stalinienne internationale de Front Populaire appliquée ouvertement dans l’île. Suite à cette déclaration, Blas Roca (déjà secrétaire du Parti « Communiste » Cubain) et Batista se rencontrent ; en septembre 1938, ce dernier légalise le « communisme ». Le Parti de l’Union Révolutionnaire, dont la raison d’être disparaît, se dissout au bénéfice du « communisme » et, pour effacer aux yeux du prolétariat sa collaboration totale avec les différents dictateurs, il décide de changer de nom et devient le PSP : Parti Socialiste Populaire. Lors de la campagne électorale de 1940, Batista bénéficie du soutien inconditionnel des staliniens cubains qui appliquent à la lettre la politique de Front Populaire dictée par Moscou ; en échange de quoi certains de ces staliniens, tel Juan Marinello et Carlos Rafael Rodríguez, seront (déjà) nommés ministres.
     
    Avant les élections de 1940, la position des staliniens cubains était la suivante : « Fulgienco Batista y Zaldívar, cubain à 100 pour 100, défenseur jaloux de la libre patrie, tribun éloquent et populaire… autorité de notre politique nationale, idole d’un peuple qui pense et veille à son bien-être… homme qui incarne les idéaux sacrés d’un Cuba nouveau et qui, par son action démocrate, s’identifie aux nécessités du peuple, recèle en lui-même le sceau de sa valeur. » Il faut savoir que ceux qui chantent à ce moment-là les louanges de Batista (les Blas Roca, Carlo Rafael Rodrígues, etc.) encenseront plus tard Fidel Castro et deviendront ses ministres. Le 28 janvier 1941, Blas Roca écrit : « Nous resterons fidèles à la plate-forme de Batista dans son entièreté. » Et quelques jours plus tard, c’est Juan Marinello qui déclare : « Les seuls hommes loyaux à la plate-forme de Batista sont ceux qui militent au sein de l’Union Révolutionnaire Communiste. » Mais cet amour entre les staliniens et le dictateur Fulgencio n’est pas à sens unique. Le militaire sait reconnaître les extraordinaires services rendus par le Front Populaire. Ainsi, Batista dira par exemple : « Cher Blas… je suis heureux de te ratifier ma conviction sur l’efficace et loyale coopération que mon gouvernement a reçu et vient encore de recevoir de la part du Parti Socialiste Populaire, de ses dirigeants et de ses masses. »
     
    Le Parti Socialiste Populaire, légalisé et reconnu comme parti syndical de l’Etat, dispose maintenant de toutes sortes de moyens et se développe de façon spectaculaire. Batista lui permet, pour la première fois en toute légalité, de publier un journal, de se doter de tous les mécanismes légaux pour contrôler le mouvement ouvrier, d’élire des sénateurs, des députés et des dizaines de fonctionnaires municipaux, d’avoir une présence permanente dans toutes les instances officielles de publicité et même de faire partie du Cabinet. Cela fait du PSP une force nationale de première importance : le nombre d’affiliés au parti passe de 2.800 en janvier 1938 à 5.000 en septembre de la même année puis à 23.000 en janvier 1939.
     
    Les staliniens cubains soutiendront jusqu’au bout la dictature bourgeoise centralisée par Batista, et plus tard, ce sont eux qui fourniront les cadres fondamentaux de la réorganisation étatique castriste. Le 12 avril 1958, lorsque celui qui va devenir le prochain tyran, Fidel Castro, ordonne la grève générale contre Batista, elle n’est pas suivie. La CTC (Centrale des Travailleurs Cubains) dirigée par les staliniens l’interdit et invoque les mêmes arguments que ceux utilisés quelques années plus tôt pour liquider la grève de 1933, grève qui avait abouti à la chute de Machado. Les fonctionnaires staliniens qui travaillent dans l’appareil étatique de Batista continuent à assumer leurs fonctions et restent sourds aux appels de Fidel Castro qu’ils qualifient d’aventurier petit-bourgeois. Au même moment, les Nouvelles de Moscou affirment que les insurrections armées ne sont que des étincelles et qu’elles n’affaiblissent en rien le pouvoir de Batista. Le Mouvement du 26 juillet (1958) lui-même condamnera, en août de la même année, la « trahison » du Parti Socialiste Populaire. Mais, une fois le « linge sale » des trahisons lavé en famille, tout le monde se réconcilie à l’ombre de Castro et on enterre l’histoire des désaccords passés sous toutes sortes de mensonges ou de contre-vérités, le XXème congrès du Parti « Communiste » d’Union Soviétique allant jusqu’à déclarer que « les communistes cubains étaient en premières lignes du combat » (déclaration de Severo Aguirre).
     
    Ce n’est que lorsque la chute de Batista devient évidente et imminente, à la fin de l’année 1958, que les staliniens cubains se décident à jouer sur les deux tableaux. C’est ainsi que Carlos Rafael Rodrígues, ministre de Batista de 1940 à 1944 et ministre sans portefeuille pendant toute la dictature de Batista, se rend à la Sierra Maestra pour conclure un accord officiel avec Fidel Castro, un accord qui préfigure tous ceux qui suivront et fait de ce même C.R. Rodrígues un personnage décisif du régime castriste. Dès lors, l’un des premiers actes gouvernementaux de Fidel Castro sera, le 10 janvier 1959, de légaliser à nouveau le Parti Socialiste Populaire. Nous n’allons pas ici analyser les innombrables luttes internes entre fractions au sein du PSP, les différentes purges, nous n’allons pas non plus examiner les nombreuses oscillations et revirements qui amenèrent Fidel Castro, viscéralement anti-communiste et formellement opposé au PSP, à se soumettre entièrement aux diktats du Parti de Moscou.
     
    A titre de rappel pour les lecteurs qui n’ont aucune idée de la trajectoire de Fidel Castro, rappelons simplement qu’il était un fervent admirateur et un membre du parti « orthodoxe » d’Eduardo Chibás, ennemi implacable du PSP. Dans la citation qui suit, il traite d’ennemis et de traîtres ceux qui seront sous peu ses plus proches collaborateurs au sein du gouvernement et du Parti « communiste ».
     
    Castro dit de Blas Roca qu’il est : « Notre Daladier », et il ajoute : « il change de nom comme de couleur politique et il change plus de ligne tactique que de chemise. C’est un caméléon politique. Un jour, il attaque le militarisme, le lendemain, il le défend… » Il n’hésite donc pas à traiter l’ensemble du parti, et son futur collaborateur Blas Roca, de traîtres à la cause du prolétariat : « Ceux qui claironnent leur gauchisme et leur amour du peuple… tournent le dos aux travailleurs et se placent humblement aux ordres de la botte militaire de Batista… Personne ne peut m’empêcher de leur crier la vérité à la figure à ces profiteurs marchands du prolétariat… » Et ils ne cesseront pas d’être des « marchands du prolétariat » quand ils se mettront sous la coupe de Fidel Castro.
     
    Au contraire, ce sont les Blas Roca, Carlos Rafael Rodrígues,… et y compris Anibal Escalante, ce « communiste moscovite » qui avait comploté depuis toujours contre le régime de Castro, c’est-à-dire en fin de compte, la totalité du parti, qui finit, malgré les apparences, par faire de Fidel Castro un véritable vassal de Moscou, un « marchand du prolétariat » supplémentaire.
     
    Pour terminer, voici la déclaration que fit Fidel Castro (peu après son fameux plaidoyer « L’histoire me donnera l’absolution »), alors qu’il était détenu au Mexique sur les instances de la police de Batista qui l’accusait d’être membre du « parti communiste » : « … Quel sens moral a-t-il, par contre, monsieur Batista, pour parler de communisme alors qu’il fut candidat à la présidence du Parti Communiste aux élections de 1940, alors que ses affiches électorales s’abritaient sous la faucille et le marteau, alors que sur les photos il se promène avec Blas Roca et Lázaro Peña, alors qu’une demi-douzaine de ses ministres actuels et de ses collaborateurs de confiance furent des membres importants du Parti Communiste ? »
     
    Tels sont les antécédents fondamentaux de ce mariage historique qui a fait du parti « communiste », le parti fondamental de l’Etat capitaliste cubain.


    https://www.autistici.org/tridnivalka/guerre-de-classe-052016-en-marge-de-la-mort-de-fidel-castro


  • LINKY OBJET PÉDAGOGIQUE POUR UNE LEÇON POLITIQUE
    Pour un inventaire des ravages de l’électrification

    L’imposition autoritaire du mouchard électronique Linky dans 35 millions de foyers par l’Etat, en l’occurrence les parlementaires et le Ministère de l’Ecologie – et par Enedis (ex-ERDF, ex-EDF), le monopole légal de la distribution d’électricité en France - a déclenché dans tout le pays refus et protestations, individuels et collectifs, organisés et spontanés. La presse locale chronique cette pléthore de réunions, de manifestations, de pétitions, soutenue des vœux et délibérations de 300 conseils municipaux.1 Félicitations aux promoteurs de Linky : à défaut d’avancer d’un pas dans la pseudo-« transition énergétique », ils auront au moins stimulé la vie associative qui s’est saisie du sujet.
    La presse nationale, c’est-à-dire parisienne, méprise et ignore de son mieux ce mouvement fondé, selon elle, sur des craintes irrationnelles de pollution électromagnétique et d’espionnage des foyers, et sourd aux « impératifs de maîtrise énergétique » notamment en vue de l’ouverture des marchés à la concurrence, généralement hostile aux projets techno-marchands célébrés dans ses pages sciences et économie : objets connectés (machins communicants), domotique (maison machine), smart city (ville machine), big data (mégadonnées).

    Ce n’est pas d’aujourd’hui que la technocratie a pris le réflexe de renvoyer à la préhistoire les réfractaires à l’emballement technologique et à l’effondrement écologique : « Vous êtes contre tout !... Les chemins de fer ! L’électricité !... Allez donc élever des chèvres en Ardèche, si vous voulez revenir aux grottes et à la bougie ! »
    Combien de fois avons-nous reçu cette injonction d’un forcené du Progrès ; scientifique, ingénieur, technicien, entrepreneur, cadre, politicien, universitaire ou journaliste. Nos élites, voyez-vous, s’imaginent l’Ardèche comme une réserve truffée de grottes, où reléguer ces obscurantistes exaspérants qui sapent la croissance et le moral des ménages.

    Ceux qui vivent contre leur temps, tel le géographe anarchiste Elisée Reclus, ont opposé au progrès des sciences et technologies le regrès social et humain. Vous pouvez vérifier le mot, c’est du bon et vieux français. Lisez Elisée, écologiste avant l’heure : Histoire d’un ruisseau, Histoire d’une montagne, L’homme et la Terre, Nouvelle Géographie Universelle. Non seulement le progrès industriel et technologique n’entraîne pas fatalement le progrès social et humain, mais il entraîne à rebours son regrès. Cette thèse sacrilège et mécanoclaste longtemps soutenue par des marginaux excentriques – et les victimes du progrès, bien sûr – a reçu depuis quelques années l’approbation officielle des autorités scientifiques, des états qu’elles avisent, et des entreprises converties au « capitalisme vert » et aux « technologies vertes ». D’où Linky.
    Voici donc où nous ont mené deux siècles de révolution industrielle et technologique, en accélération exponentielle. Au ravage du milieu (terre, air, mer), à l’extermination des espèces, au chaos des peuples, bouleversés, broyés, balayés dans une panique globale, d’un bout du monde à l’autre.

    Nous qui, dans nos emplois, nos activités et nos vies, faisons sans cesse l’objet de bilans, d’audits, d’évaluations, en fonction d’objectifs fixés « en commun », selon nos dirigeants, ou simplement décidés par ces derniers (après tout, c’est leur job), il nous revient de renverser les rôles et d’examiner à notre tour le bilan de ces deux siècles de société industrielle et technologique. Qu’elle soit privée, publique (étatique) ou mixte. De dire ce qu’elle nous a apporté et enlevé, si nous souhaitons sa prolongation ou sa disparition, et suivant quelles modalités.
    Il nous faut du même coup évaluer les évaluateurs, cette technocratie à la direction des sociétés industrielles et post-industrielles, en fonction de ses promesses et de ses résultats, et dire, suivant ses propres règles qu’elle nous applique, ce qu’elle mérite : primes et promotions, ou licenciement sans indemnité.

    Nous, Grenoblois, sommes idéalement placés pour engager cet examen. Grenoble se situe en effet au cœur et à l’avant-garde de la deuxième révolution industrielle : justement celle de l’électricité. C’est en 1869 qu’Aristide Bergès, ingénieur, chimiste, entrepreneur, équipe d’une turbine et d’une conduite forcée sa papeterie de la combe de Lancey, à dix kilomètres de la ville, pour transformer en électricité l’énergie du torrent. En 30 ans, Bergès métamorphose la vallée du Grésivaudan, la ville de Grenoble et la société industrielle. Les ingénieurs-patrons des entreprises voisines suivent son exemple. Bergès devient conseiller municipal à Grenoble, conseiller général du canton, maire de Villard-Bonnot où se trouve son usine. Il lance le slogan de la « Houille blanche » lors de l’exposition universelle de 1889, à Paris, qui lui est largement consacrée. Péchiney ouvre son premier laboratoire à Froges, dans la vallée, à côté de l’usine d’électrolyse. Il en sort par exemple le procédé de fabrication industrielle de l’aluminium, l’alu des barquettes alimentaires - si cher aux ouvriers d’Ecopla à Saint-Vincent-de-Mercuze, et si nocif aux vaches des alpages, à la santé des hommes et au milieu naturel. Il est vrai que nos emplois valent plus que nos vies, ce que de François Ruffin (Fakir) à Emmanuel Macron (En marche !), tous nos progressistes sont venus confirmer aux 77 victimes d’un naufrage financier.2 Lénine nous l’avait bien dit : « Le communisme, c’est l’électricité plus les soviets ! » Et les artistes futuristes de la Belle époque, fascistes comme Marinetti, communistes comme Maïakovski avaient rivalisé d’odes à la vie moderne, urbaine et industrielle, célébrant les machines, les avions, les trains, les autos, les paquebots, les stades, les gratte-ciels, le télégraphe – l’électricité - le cinéma, les masses, la vitesse, la violence, la guerre.3 Dieu que l’avenir était radieux au temps passé ! Au mépris d’un siècle de catastrophe, les ennemis du genre humain poursuivent aujourd’hui leur fuite en avant. Ainsi le théoricien « communiste » Toni Negri et ses disciples « accélérationnistes » de la revue Multitudes rejoignent aujourd’hui les transhumanistes « libertariens » dans l’apologie des robots et la haine de la vie vive, impulsive, élusive, irréductible à toute volonté de maîtrise machinale.4

    Bergès, et son fils Maurice qui lui succède comme maire et chef d’entreprise, créent également une société d’éclairage urbain et une compagnie de tramway. On voit que nos entrepreneurs et nos édiles n’avaient pas attendu le XXIe siècle, ni les directives européennes, pour se lancer dans les « énergies alternatives » et les modes de « déplacement alternatif ». Même si, à l’époque, il s’agissait simplement de créer un marché que nul ne disait « vert » ni « éco-responsable ». Ces lignes de tramway furent d’ailleurs démontées dès que le profit parut plus juteux dans les lignes de car et les voitures particulières.

    Les ingénieurs entrepreneurs de la cuvette grenobloise savent bien qu’au-delà de la « Houille blanche », c’est de la matière grise qu’ils exploitent. Aussi profitent-ils de leurs postes d’élus et de leurs positions d’influence pour obtenir la création en 1898 d’un Institut d’électrotechnique de Grenoble, auprès de la jeune université, afin de leur fournir les compétences nécessaires à leurs recherches-développements. De même en 2012, l’Institut national polytechnique de Grenoble crée-t-il spécialement une « chaire industrielle d’excellence » sur les smart grids, financée par ERDF.5
    C’est l’essor du « Mythe grenoblois »,6 maintes fois ressassé et tout aussi mythique qu’à sa première énonciation. De la turbine de Bergès sont issues en 150 ans, de manière télescopique, des centaines de laboratoires et d’entreprises, s’associant et se dissociant en arborescences incessantes, et envahissant tout le milieu physique et social de la technopole. Électrochimie, électromécanique, électromagnétisme, électronucléaire, informatique, micro et nanotechnologies, etc. C’est aussi ce que les progressistes des années soixante, ingénieurs et universitaires, socialistes et chrétiens, ont nommé « le laboratoire grenoblois » et propagé comme « modèle grenoblois » ou « développement endogène innovant ». Soit cette idée mythique d’un progrès indivisible où l’innovation technologique et la croissance économique tracteraient le progrès social et humain, mesuré statistiquement par l’augmentation de la consommation, du pouvoir d’achat et de l’espérance de vie. Les curieux liront Sous le soleil de l’innovation7 pour une histoire critique de ce modèle grenoblois, indissociable de la révolution électricienne et de ses prolongements.

    Sans doute cette idée du progrès répondait aux aspirations de la masse des campagnards fascinés par les lumières de la ville, comme elle répond aujourd’hui à celles des masses de migrants fascinés par les lumières des métropoles. Et c’est pourquoi les trois-quarts de l’humanité s’entasseront d’ici peu dans les mégapoles - le terme noble et technocratique pour dire ce qui n’est plus ville, ni cité, ni urbanisation, mais une populoire. La mondialisation est aussi un effet de l’électrification. L’habitat concentrationnaire de masse est aussi un effet de la mondialisation.

    Nul n’est meilleur que son temps. Quoique nous n’ayons aucun goût pour les procès anachroniques et rétrospectifs, il faut avouer qu’Aristide Bergès (1833-1904), au contraire d’Elisée Reclus (1830-1905), fit de son mieux pour vivre avec son temps dont il fut le plus zélé des serviteurs. Voici son adresse aux électeurs du canton de Domène, le 1er août 1880, dix ans après la Commune et la débâcle de l’Empire face à la Prusse :

    « Je suis au milieu de vous tous un travailleur dont vous avez vu les débuts et dont vous avez pu apprécier les constants efforts pour rechercher et augmenter les richesses de vos montagnes. Or, il reste dans cet ordre d’idées de grands avantages généraux à réaliser et j’ai la confiance que je pourrai y être de quelque utilité. Au point de vue politique, moral et matériel, de grandes choses restent à faire pour que les institutions républicaines répondent à toutes les espérances conçues.
    Améliorer les écoles et le sort des instituteurs, et rendre l’instruction laïque, gratuite et obligatoire. Créer dans nos villages, des rues convenables, des fontaines et des lavoirs, des promenades et des jardins publics. Y organiser un service médical. Rectifier et terminer les chemins vicinaux. Faciliter les rapports des conseillers municipaux avec l’administration forestière.

    Protéger l’agriculture et particulièrement étudier les moyens de remettre en valeur les terres basses de l’Isère. Tels sont les points les plus pressants du programme auquel je travaillerai ardemment. La République, qui, après son existence victorieusement assurée, s’imposera à tous, doit être SCIENTIFIQUE et non IMAGINATIVE ; (…)
    Aristide Bergès, Candidat républicain. Ingénieur et industriel à Lancey, Conseiller municipal à Grenoble »8

    À vrai dire, Elisée Reclus aurait pu signer bien des points de ce programme – et nous le pourrions aussi. Nous ne sommes pas hostiles à la création de fontaines, de lavoirs et de jardins publics dans nos villes et nos villages (on ne disait pas encore « espace vert »). Nous voudrions, nous aussi, remettre en valeur les terres basses de l’Isère et le « Graisivaudan étincelant » dont le géographe Paul Vidal de la Blache célébrait en 1903 la splendeur agonisante : « Paysage unique dans l’Europe Occidentale, qui fait pendant à la Brianza milanaise ; verger magnifique qu’on ne trouve plus vers le Sud (…) Le Graisivaudan en est sinon le type le plus achevé, du moins l’expression la plus ample et, pour l’histoire des hommes, la plus importante. (…) Sous les vignes courant en feston entre les arbres fruitiers, se succèdent de petits carrés de luzerne, blé, chanvre, maïs : une merveille de petite culture. »9
    Il faudrait bien sûr raser les entrepôts, lotissements, centres commerciaux, la Zone d’innovation et de recherche scientifique et technique (Zirst), les boîtes high tech (Soitec, Memscap, etc.), les laboratoires et salles blanches où STMicroelectronics produit les « puces » et les composants de Linky et autres « objets connectés ». Bref, il faudrait rendre la terre aux paysans, ou plutôt aux ouvriers d’Ecopla, de Tyco Electronics, d’Arkema, à Brignoud10 et des autres usines de la vallée, délocalisées ou automatisées. Tant pis pour l’industrie du cancer, ils pourraient ainsi « produire local pour consommer local », ce qui ferait plaisir à Eric Piolle, le maire Vert de Grenoble, ex- promoteur du TGV (Lyon-Turin) et ingénieur chez Hewlett-Packard.
    Osons le blasphème, il faudrait revenir en arrière, avant 1869.

    De quoi rendre nos progressistes fous furieux. Le correspondant local de Fakir, Fabrice Lallemand, est ingénieur chez Soitec.11 François Brottes, le député PS local, est fameux pour sa déclaration : « Ici les élus ont été vaccinés à la high tech, cela permet d’avancer plus vite et d’éviter de se poser des questions métaphysiques ».12 Il a d’ailleurs avancé si vite qu’il a bondi de la présidence de la commission des Affaires économiques, où il multipliait les pressions en faveur du compteur Linky, à la présidence de RTE (Réseau transport électricité), un poste à 398 000 €.13
    En fait, tout le souci des progressistes grenoblois (gauchistes, communistes, alternatifs, écologistes, etc.) est d’habiller d’une phraséologie « rebelle » leur soumission à l’idéologie du capitalisme le plus avancé de la Silicon Valley, afin de sauver la face. D’où les bredouillis où il est question de « se réapproprier les outils technologiques ». En clair, les « fablab », le « logiciel libre », et – si la machine à gouverner le veut bien – l’octroi plus ou moins généreux d’un « revenu de base universel » pour les hackers et les makers. L’aumône des robots à la main d’œuvre obsolète. Malgré toute la dévotion qu’ils affichent pour l’emploi, les progressistes soutiennent par-dessus tout le progrès technologique et le développement des forces productives, comme ils l’ont toujours fait. Aussi tiennent-ils pour quantité négligeable les 6000 suppressions de postes de releveurs que provoquera la mise en service du compteur Linky.

    Enfin parmi les points d’accord probables avec Aristide Bergès et Elisée Reclus, nous soutiendrions, en 2016, la restauration des services médicaux, tel l’hôpital de la Mure, en Matheysine, victime de la rationalisation financière et technocratique et celle de l’école publique, laïque et gratuite, sinon obligatoire.14
    Quand il n’écrivait pas à ses électeurs et à ses ouvriers, c’est aux clients de la Société d’éclairage électrique de la vallée du Grésivaudan que Bergès s’adressait. C’était d’ailleurs les mêmes. Voici son merveilleux prospectus sur les bienfaits de la lumière électrique :
    « L’usage de la lumière électrique, surtout dans les campagnes, est un des effectifs facteurs de la civilisation chez l’individu, dans la famille et dans la commune. Que faut-il à un homme qui veut s’élever dans la moralité et le bonheur ? Qu’il aime mieux la famille que le cabaret. Qu’il puisse augmenter sans fatigue et sans ennui le travail qui lui incombe, et qui seul peut l’enrichir. Qu’il voit plus de gaîté dans sa maison. Qu’il échappe à l’excessive économie, retombant en privation sur les siens.
    Or, la lumière électrique contribue puissamment à ce résultat, car elle exerce son influence, en hiver surtout, sur une période de temps qui est presque la moitié de la vie. C’est autour de la lampe électrique que, le soir, commencent le repos et la vie de famille. Avec cette lampe, la lumière est suffisante et agréable. Elle est égale d’intensité pour tous, pour le riche comme pour le pauvre, et ce n’est pas une mince satisfaction que cette égalité devant la lumière, qui perpétue sans discontinuité les dons du Soleil, qui sont aussi égaux pour tous.
    Les enfants sont plus incités à l’exécution de leurs devoirs scolaires. Les petits sont mieux surveillés et regardent avec des yeux brillants ce point lumineux si propre et si constant.
    Les adultes lisent, s’instruisent et pensent à quelque occupation intérieure qui, pendant ces longues heures, pourrait être rendue lucrative. Le père apprécie qu’il peut éventuellement terminer un travail commencé et gagner le prix de la lampe si bien utilisée déjà. Les mères vaquent avec plus de facilité à leurs soins de ménage et, débarrassées des inconvénients de la mauvaise odeur du pétrole, s’élèvent dans des idées de propreté, qui sont le desideratum de leurs aspirations intérieures. La cuisine est plus soignée, son odeur meilleure.
    Le petit globe brillant projette comme un rayon de joie qui se répercute et s’enfle en étant partagé par les êtres aimés. Il n’est pas jusqu’au vieillard qui philosophe sur les progrès auxquels il ne croyait qu’avec hésitation, et qui se dit que, si la nuit il a des insomnies, il peut éclairer sa lanterne et refouler les noires idées.

    Enfin la liberté individuelle s’insinue à cette occasion, et, si le chef de famille fatigué veut se reposer, il n’a pas à dire à tout le monde : allons tous nous coucher, il faut, pour économiser, éteindre la lampe. L’étable mieux éclairée sera aussi mieux tenue et le bétail se trouvera mieux soigné et plus observé. Au point de vue hygiénique, l’avantage est inappréciable ; plus d’atmosphère viciée, la lampe électrique n’empruntant rien et ne donnant rien au milieu ambiant. Si, des considérations individuelles ou de famille, nous passons aux avantages communaux, ces derniers se poursuivent. Les rues, éclairées comme dans les villes, changeront, le soir et la nuit, l’aspect des villages, et la vie des relations y prendront une plus grande importance. Il suffira de mettre une lampe dans un quartier malsain pour que la correction s’en suive.
    J’ai toujours été surpris de voir les quartiers indécis de moralité ne pas réclamer des lampes. Or, rien n’est plus facile que de les imposer. On aura moins envie d’aller à la ville, qu’on retrouvera chez soi, dans son village, et ce sera tout bénéfice pour la santé et pour la bourse. Et qui sait si le cruel problème de la dépopulation des campagnes ne sera pas influencé. Car il faut entrevoir que les petites forces motrices, permettant les petits ateliers à domicile, arriveront à leur tour et feront leur œuvre de civilisation et de bien-être, l’atelier dans le village et même dans la famille étant préférable à tout autre.
    Je ne dis rien de la diminution relative des chances d’accidents et d’incendie. L’agriculteur est trop bon juge de ses intérêts et de l’économie finale de toutes choses pour ne pas arriver à se rendre compte, en résumé, que la lampe électrique est non seulement le plus économique moyen d’éclairage, mais que réunissant ses autres avantages multiples, elle arrive à revaloir ce qu’elle coûte et que, par suite, elle est comme gratuite. L’éclairage électrique, dans le groupement des villages et des usines génératrices, constitue enfin une solidarité en quelque sorte vivante, que des téléphones rendent instantanée, et qui établit un nouveau lien de services réciproques.
    L’usine, on peut le croire, est encore plus impressionnée, dans le cas de force majeure, où quelques accidents très rares provoquent une interruption de lumière, par le ricochet du désagrément imposé aux abonnés, que par toutes autres pénalités commerciales. C’est pourquoi on peut compter sur toute la sollicitude possible pour assurer la continuité du service, qui sera de plus en plus acquise au fur et à mesure du fonctionnement. Du haut de mon plateau de Lancey, d’où j’aperçois la vallée lumineuse, j’envoie un salut fraternel et amical à tous les abonnés présents et futurs de la Société d’éclairage électrique de la vallée du Grésivaudan.
    Aristide Bergès »15

    Cher Monsieur Bergès & Cie,
    Nous, les abonnés futurs et présents de la Société d’éclairage électrique, nous avons des griefs à exprimer quant aux effets de vos progrès. Vos promesses ont mal tourné. C’est vrai, les hommes ne passent plus leurs soirées au cabaret, à boire, à jouer, à beugler, mais seuls et muets, collés devant leurs écrans. D’ailleurs, il y a de moins en moins d’estaminets, ces « parlements du peuple » où s’engueuler sur ce qu’il y a dans le journal, comme il y a de moins en moins de journaux et de marchands de journaux. Fini le café du Commerce, vos successeurs ont tout délocalisé sur Internet, dans des forums « virtuels ». Quant à la famille, elle est décomposée. Chacun son écran, sa chaîne et sa vie. C’est, paraît-il, un grand progrès sur la famille « nucléaire », même si, en réalité, on vivait tous dans le même village, voire dans la même maison ; les jeunes, les vieux, les frères, les soeurs, les cousins, des générations à porter le même nom au cimetière. Il y a bien des familles « recomposées », mais la maison n’est plus si gaie ni si fruste. C’est moins pesant et plus aseptisé, mais aussi moins chaud et plus indifférent.

    Et puis, vous avez beau dire, l’éclairage électrique ce n’est pas le soleil pour tout le monde. Ça coûte plus cher à chacun – plus cher que la chandelle ou le pétrole, ça se discute – mais infiniment plus cher pour tous, aucun doute là-dessus. La société électrique, c’est nous les sociétaires et contribuables qui en faisons les frais. Non seulement la facture d’abonnement et de consommation, mais les dettes colossales et les déficits abyssaux d’EDF et d’Areva, les 5 à 7 milliards de Linky, sans compter ce que nous payons en nature : les barrages, les centrales, les lignes haute tension, les eaux et forêts assassinées, les sols saccagés, les emprises sur le foncier, la flore et la faune exterminées, les brouillards de pollution, les rejets radioactifs, les mines de charbon et d’uranium, les déchets nucléaires, le matériel hydroélectrique et toutes les industries connexes qu’il a fallu créer pour que brille « ce petit globe, dans la cuisine, comme un rayon de joie projeté qui se répercute et s’enfle en étant partagé par les êtres aimés. »
    Tout ça pour ça.
    Les Alpes, les Andes, l’Himalaya dévastés pour y voir plus clair, le soir, dans l’étable et les mauvais quartiers ? Mais rasez-les, vingt dieux ! Et ne construisez que de beaux quartiers !... Ce n’était pas fatal, Monsieur Bergès. Votre triomphe n’induit pas que l’électrification du monde devait triompher. Un dépliant touristique trouvé dans le Vercors, nous apprend que le hameau de Tourtres « se distingue des autres par ses maisons construites en galets et en tufs, tandis que sur le reste des deux communes les maisons sont bâties de pierres plates (…) Les canaux toujours visibles, servaient à l’irrigation et apportaient l’énergie nécessaire aux machines (moulins, scieries, soieries). Tourtres fut longtemps un hameau prospère et industriel, plus important que son chef-lieu, dont l’activité s’éteignit avec l’arrivée de l’électricité. »
    On est toujours gêné de rappeler qu’il y avait une industrie au Moyen-Âge, bien avant la révolution du capitalisme industriel, motorisée par des milliers de moulins à eau et à vent, et que somme toute, l’apport de la vapeur, de l’électricité et du pétrole, n’ont permis qu’un gigantesque accroissement des forces productives et des populations, et une effroyable dégradation du milieu et des conditions de vie.16

    Et ça continue !
    Le Monde : « Dans le Tyrol, la houille blanche menace les hautes vallées : un projet hydroélectrique à 1, 2 milliards d’Euros. » (21 novembre 2013). On voit que, contrairement à ce que vous dîtes, la lampe électrique n’est pas « comme gratuite », ni même « le moyen d’éclairage le plus économique ». Quant à enrayer l’exode rural et à susciter une multitude d’ateliers dans les villages, l’électricité s’est révélée aussi efficace que le chemin de fer. Ce fut un aller simple pour la ville, ses usines, ses lumières, ses salaires, ses magasins, ses « produits blancs » (machines à laver, frigos, électroménager), ses « produits bruns » (télés, chaînes, radios, etc.) ; parce que, voyez-vous, il était plus facile, et plus nécessaire alors, d’amener les campagnards à la ville que d’amener la ville aux campagnards. Maintenant, c’est l’inverse. Nos villages déserts, fermés, sans bistrots, boutiques, ni paysans, deviennent des villages dortoirs pour les « pendulaires », ou des villages vacances pour les citadins. Grâce à Internet, au smartphone, au télétravail, aux deux voitures par foyer, et au TGV, 100 000 « rurbains », s’installent chaque année dans cette campagne qu’ils « rurbanisent ». Forcément, nos métropoles débordent. Une France à 67 millions d’habitants, c’est plus d’une moitié supplémentaire par rapport à celle de Bergès et de l’exode rural (40 millions). Ceux qui n’ont plus les moyens de vivre en ville et ceux qui ont les moyens de vivre hors des villes, fuient vers les campagnes résidentielles. Comptez sur eux pour noircir les « zones blanches », réduire les « fractures numériques », acheter les « objets connectés » et les voitures électriques « intelligentes » qui stimuleront à la fois la gabegie d’électricité, la nécessité d’en produire davantage et celle d’en maîtriser la répartition au plus juste, grâce au compteur Linky.
    Le Monde : « EDF amorce un virage vers la maison connectée. Lancement de Sowee, une filiale consacrée aux objets connectés et aux services associés. » (14 octobre 2016). Il s’agit, selon le Monde, de ne pas laisser le marché libre aux entreprises californiennes, Google, Amazon, Facebook, Apple, en matière de « domotique ».
    Philippe Monboulou, Président d’Enedis : « Les « smart grids » (réseaux électriques intelligents) représentent un nouvel espace à conquérir. L’autre enjeu, c’est le véhicule électrique et les sept millions de points de charge prévus à l’horizon 2030. Demain, les batteries des véhicules électriques pourront aussi servir de solutions de stockage pour l’électricité. » (Le Daubé, 25 novembre 2016)

    Mais l’Etat électronucléaire nous avait déjà imposé le chauffage électrique afin de nous rendre captifs et dépendants d’EDF et du corps des ingénieurs des Mines. Nous aurons donc toujours plus de logements électriques, de voitures électriques, de bus électriques, de vélos électriques, d’appareils électriques et communicants, censés contribuer aux économies d’énergie et à la réduction du chaos climatique, puisque l’hydraulique, le solaire, l’éolien font partie des « énergies renouvelables » et que « le nucléaire n’émet pas de CO2 ». Et ces myriades d’objets communicants fournissent l’or et le minerai de « l’économie de la connaissance », les mégadonnées (big data) entreposées à grands frais dans les banques informatiques qui consomment déjà 9 % de l’électricité en France, et qui rejetteront autant de CO2 que les avions en 2020 aux Etats-Unis.17 Si vous avez le sentiment que l’électrocratie se moque de vous, qu’elle vous ment, vous manipule, vous asservit, vous opprime, vous pille, vous exploite, vous détruit le monde, vous gâche la vie, vous rend malade et vous met en danger, c’est normal : c’est bien ce qu’elle fait. Et encore, n’habitez-vous pas Arlit, au Niger, d’où l’on tire l’uranium nécessaire au maintien de notre mode de vie et de notre « économie de l’immatériel ».

    Vous nous trompez donc, Aristide Bergès, lorsque vous nous vantez la propreté et l’innocuité de l’électricité : « L’avantage est inappréciable ; plus d’atmosphère viciée, la lampe électrique n’apportant rien et ne donnant rien au milieu ambiant. » C’était sans compter la pollution chimique des lampadaires à vapeur de mercure et des nouvelles ampoules de « basse consommation » ; la pollution radioactive de Tchernobyl, Three Miles Island, Fukushima et celle des centaines de centrales nucléaires en activité.
    C’était sans compter la pollution lumineuse et sonore qui nous cache le chant des étoiles, dans les villes actives nuit et jour, sans temps mort, ni entraves. Cette merveilleuse traînée électrique qui, selon votre lointain successeur, Jean Therme, directeur du Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble, signale les zones de prospérité : « Les métropoles économiques à grands potentiels de développement sont repérées de nuit par les investisseurs, grâce aux images fournies par les satellites, sinon en vue directe, depuis un avion. Plus ces villes sont lumineuses, éclairées, plus ils sont intéressés ! Lorsque le ruban technologique de l’arc alpin, entre ses barycentres constitués par Genève et Grenoble, s’illuminera d’une manière continue, lorsque les pointillés des pôles de compétences comme les biotechnologies de Lausanne, la physique et l’informatique du Cern à Genève, la mécatronique d’Annecy, l’énergie solaire de Chambéry ne formeront plus qu’une longue colonne vertébrale, nous aurons gagné. » (Le Daubé. 25/10/2004)
    Précisons que « l’énergie solaire de Chambéry » désigne l’Ines (Institut national de l’énergie solaire), un centre du Commissariat à l’énergie atomique qui a ajouté « et aux Energies alternatives » (EA) à son intitulé (CEA-EA). C’est dire que la production d’énergie solaire sur laquelle les écologistes des années 70 fondaient tant d’illusions, sera tout aussi centralisée, accaparée, industrialisée et destructrice que l’hydraulique, le charbon, le nucléaire et l’éolien.18. Quant à « l’arc alpin » de Genève à Valence, il s’agit du projet technocratique de « faire émerger une métropole d’excellence de dimension européenne » sous le nom de « Sillon alpin ».19
    Finalement, les paysans et les migrants ne sont pas les seules victimes des lumières de la ville ; les investisseurs aussi viennent y flamber. Mais ils n’y laissent pas leur sommeil, ni leur santé – cette fameuse espérance de vie, amputée d’un lustre pour ceux qui travaillent la nuit, ou en 3x8. Ou qui, simplement, sont électrisés par le rythme, le tapage et la frénésie citadine. Et nous en sommes, nous qui ne nous sommes pas encore réfugiés « dans une grotte, en Ardèche ». Il se trouve, en dépit de l’opinion reçue dans certains milieux (post-anarchistes, post-féministes, post- humains, cyborgs et nos excuses aux oubliés) que la nature existe, que l’homme est un animal, et même un animal diurne, au rythme circadien. Que la liberté et le bien-être pour cet animal, comme pour les autres, consistent à vivre à son rythme, dit naturel. Que si on l’en empêche ; que ce rythme est troublé, criblé de stimuli et asservi à tous les stress ; cet animal humain, fatigué, dispersé, dépressif devient vulnérable aux attaques du milieu. C’est ainsi.

    C’est ainsi que la fée Electricité de nos manuels scolaires est devenue l’affreuse sorcière de nos contes d’enfant. Mais les sorcières étaient en fait de très bonnes et très sages femmes, affreusement calomniées par les prêtres et les puritains.20 Et même, des écologistes naturelles (!) selon Françoise d’Eaubonne, théoricienne de l’écoféminisme (Ecologisme, féminisme : révolution ou mutation, 1978. Le sexocide des sorcières, 1999). Rassurez-vous, progressistes de droite et de gauche (libéraux, étatistes, libertariens, sociétaux- libéraux, libéraux-libertaires, post-libertaires, etc.) on ne reviendra pas en arrière, au temps des fées et des sorcières, ni à la bougie. Il faut de la cire pour faire des bougies, et des abeilles pour faire de la cire. La politique de la terre brûlée pratiquée par l’industrie agrochimique et les exploitants agricoles – pesticides, herbicides, homicides - nous met à l’abri de pareilles régressions, de tout retour à la ruralité, rance et réactionnaire.
    Et ce qu’on en dit vaut pour les soi-disant « défenseurs de l’environnement », c’est-à-dire les écotechniciens qui se sont accaparés le « label Vert » avec le soutien des media, à la fois pour se procurer des « opportunités de carrière » et pour empêcher l’émergence de toute véritable défense du milieu naturel et humain. À Tulle, à Sens, à Saint-Étienne, on nous interroge du bout des lèvres : « Mais vous, à Grenoble, vous avez Eric Piolle, un maire écologiste, alors qu’est-ce qu’il dit sur le Linky ? » Pardi. Il dit ce que disent Monboulou, patron d’Enedis, Ségolène Royal, ministre de l’Ecologie ainsi que les élus Rouges, Roses, Verts à l’Assemblée nationale et à la Métro locale, que le Vert Eric Piolle co-dirige avec le Rose Christophe Ferrari, maire de Pont-de-Claix et président en titre : Linky est nécessaire à la (pseudo) transition énergétique. Aussi, en réponse aux opposants, la Métro a-t-elle voté à l’unanimité un vœu en faveur du compteur Linky (Le Daubé, 3 avril 2016).
    C’est qu’Eric Piolle n’est pas seulement Vert, mais (ex) ingénieur chez Hewlett-Packard ; comme Michel Destot et Hubert Dubedout, les précédents maires de Grenoble, étaient ingénieurs au Commissariat à l’énergie atomique de Grenoble ; comme Vincent Fristot, l’actuel président de Gaz et électricité de Grenoble (GEG) est à la fois Vert et ingénieur. Les ingénieurs Verts étant les meilleurs techniciens de la société électrique et son véritable service de maintenance et d’innovation, GEG travaille à l’installation de ses propres modèles de compteurs communicants, pour le gaz (40 000 appareils) et pour l’électricité (100 000 appareils), d’ici 2024 (Le Daubé, 8 mai 2016). Cependant, c’est dès aujourd’hui qu’Eaux de Grenoble Alpes envoie aux usagers des courriers comminatoires afin d’installer des compteurs à tête radio, Aquadis ou Flodis, fonctionnant sur 433 mégahertz : « Conformément à l’article 30 du Règlement du Service de l’eau potable : “L’usager… doit permettre aux préposés du service de l’eau, l’accès à tout moment au compteur,… pour le remplacer”. Nous vous précisons que cette intervention est gratuite mais obligatoire. » Suivis d’un premier rappel. « Ce remplacement est impératif au regard de la réglementation, le compteur pouvant induire également un risque de défaillance et/ou de fuite inopinée. »

    C’est connu. Les fuites de compteur provoquent de terribles dégâts des eaux que votre assurance ne prendra pas en charge, si votre installation n’est pas aux normes. En tant qu’ingénieur-chef d’une entreprise de fabrication et de distribution d’un fluide, Aristide Bergès aurait apprécié ce chantage subtil pour contraindre les « usagers » à la soumission envers ses exigences technologiques et commerciales., On ne détaillera pas ici comment des entreprises privées et publiques se sont approprié l’eau qui coule pour tous, afin de nous la vendre au robinet et en bouteille. C’était encore une des horreurs de la barbarie pré-industrielle que cette eau gratuite, en « libre service », puisée au puits ou à la rivière par tout un chacun. Une véritable provocation au gaspillage. Heureusement, l’hypertrophie des villes et des populations, les souillures des égouts et des usines ont imposé le traitement et la distribution industriels de l’eau, sa « mise en valeur » et la création d’un marché captif. À quelque chose malheur est bon.

    C’est parce que le contrôle et l’espionnage électroniques à distance menacent également les réseaux d’eau et de gaz que nous participons, à Grenoble, à l’Association de défense contre les compteurs communicants.21 Cet intitulé signifie :
    1) Qu’au-delà du Linky, nous nous opposons à tous les compteurs communicants, au contrôle et à l’espionnage électroniques de nos domiciles.
    2) Qu’au-delà des pollutions électromagnétiques, du gaspillage matériel et de la déshumanisation des services de distribution, nous refusons la société cybernétique qui est le nouveau stade de la société industrielle et technologique.

    Nous refusons de cogérer les diverses nuisances des compteurs communicants avec les pouvoirs publics et privés. Nous ne sommes pas là pour comptabiliser, négocier, « encadrer », « aménager » les taux de rayonnement électromagnétique qu’on nous inflige, mais pour les supprimer à la source, avec le système économique qui les engendre. Pas plus qu’ayant dénoncé le gadget de destruction massive que représentait le téléphone portable (notamment en Afrique) et l’instrument de désocialisation qu’était ici le smartphone (notamment dans la jeunesse) nous ne luttons pour déplacer les antennes de téléphonie (chez les voisins) ou diminuer leur rayonnement.22
    Nous refusons le pilotage automatique de nos maisons, de nos villes, de nos vies, de nos personnes, par des machines en réseaux dits « intelligents », « smart », « communicants », au moyen du marquage électronique de tout et de tous et des banques de traitement des mégadonnées (big data). Nous ne sommes pas des insectes sociaux, nous sommes des animaux politiques.

    Les progressistes nous disent qu’il y a du bon dans le chemin de fer, l’électricité, la société industrielle (capitaliste privée ou d’état, ou mixte) et, désormais, dans la société cybernétique. D’ailleurs les chiffres le prouvent. Nous sommes dix fois plus nombreux sur terre, qu’il y a deux siècles et nous y vivons plus vieux, dans de meilleures conditions – au moins dans les métropoles « avancées ». Ce qui justifie d’étendre au reste de la planète l’American way of life de la Silicon valley. Bref, croissez et multipliez. Mieux vaut le confort sous dépendance informatique que les hasards de la liberté.
    Les mêmes, qui n’en sont pas à une contradiction près, déclarent impossible tout « retour en arrière’ . Précisément parce que nous sommes si nombreux sur un îlot si dévasté, Il nous faudrait confier le calcul et la répartition de nos rations de survie aux calculateurs les plus rationnels. Bref, les coupables de la catastrophe nous imposent la poursuite de la fuite en avant technologique, sous prétexte de gérer les conséquences de deux siècles de révolution industrielle et technologique. Il s’agit d’instaurer un état d’urgence écologique, perpétuel, sous dictature informatique – c’est-à-dire des technocrates qui vampirisent nos données pour en nourrir leurs machines.23

    Nous disons que plus il y a d’humains dans un monde toujours appauvri et réduit, moins il y a d’humanité. La quantité s’obtient en raison inverse de la qualité. On le vit déjà à l’époque du néolithique, quand les petites bandes éparses de chasseurs-cueilleurs, une cinquantaine de nomades par territoire, cédèrent la place aux éleveurs cultivateurs sédentarisés. Les squelettes de chasseurs-cueilleurs exhumés par les préhistoriens sont ceux d’individus grands, minces, robustes, exempts de caries et de carences osseuses, au contraire des éleveurs cultivateurs affaiblis par leur nouvelle alimentation (monotone) et leur nouveau mode de vie (travail, stratification sociale, habitat populeux, épidémies). Mais la production des agriculteurs leur permit de nourrir cent fois plus de population sur un même territoire et de repousser les chasseurs-cueilleurs vers les forêts et les déserts. Ou de les exterminer. Dix paysans mal nourris étant plus forts qu’un seul chasseur-cueilleur en bonne santé. Entre limiter la croissance de leur population ou accroître la production alimentaire, ils choisirent – suivant quelles modalités ? - la deuxième option.
    Puis ils ne cessèrent d’étendre leurs champs, de défricher, de dévaster les milieux naturels, leur faune et leur flore, et d’épuiser les sols. En somme l’agriculture change la Qualité de vie des chasseurs-cueilleurs en Quantité de vies des éleveurs agriculteurs. Quel intérêt y a-t-il à avoir plus de vies, plutôt que des vies meilleures ? Un gain de puissance du groupe sur les autres, essentiellement au profit de la chefferie. En Chine, en Mésopotamie, en Egypte, les agro-empires de l’Antiquité instaurent sur une échelle colossale, ce règne de la quantité qui nous écrase plus que jamais.24
    De même si « l’humanité » adopte l’agro-industrie (engrais chimiques) et les machines, c’est, selon Engels, dans sa polémique contre Malthus, parce qu’elle permet de nourrir – mal – une plus grande population.25 Cent ouvriers mal nourris sont néanmoins plus forts que dix paysans en bonne santé. Cette force multipliée par celle des machines permit aux armées industrielles de vaincre les armées paysannes et de transformer les campagnes – de les détruire. En somme l’industrie change la Qualité de vie des campagnards en Quantité de vies des citadins. Le même principe d’efficacité permit aux « nouvelles classes moyennes » d’ITC (ingénieurs, techniciens, cadres) et d’employés du « secteur tertiaire », alliées aux drones, robots, ordinateurs, d’évincer les anciennes classes d’agriculteurs et d’ouvriers. Mille employés, même nourris de malbouffe industrielle, sont néanmoins plus forts que cent ouvriers – encore plus mal nourris, d’ailleurs.

    On sait la suite qui nous est promise par le secteur le plus progressiste du capitalisme technocratique, celui des technologies convergentes (NBIC)26 et par ses idéologues : la production consciente et planifiée de « l’homme bionique » (bio-électronique), du cyborg (cyber- organisme), du cybernanthrope comme raillait Henri Lefèvre. Le concepteur de la cybernétique, Norbert Wiener, nous l’a annoncé dès 1945 : « Nous avons modifié si radicalement notre milieu que nous devons nous modifier nous-mêmes pour vivre à l’échelle de ce nouvel environnement. »27
    Nos lecteurs auront rectifié d’eux-mêmes : ils ont modifié si radicalement notre milieu que nous devrions maintenant nous modifier pour y survivre. Et si nous ne voulons pas ? Eh bien, nous disparaîtrons comme tant de peuples et d’espèces avant nous, cédant notre « niche écologique » à la nouvelle espèce supérieure. C’est qu’il lui en faudra de la matière et de l’énergie pour accomplir son projet d’Übermensch. En somme, la technologie change la Qualité de vie des humains en Quantité de vie des inhumains. Ou l’inverse. Il faudra peut-être se débarrasser de toute l’humanité superflue pour que vive l’élite nécessaire. Les présidents Bush (père & fils) nous l’avaient bien dit quand l’évidence de l’effondrement écologique et du chaos climatique est devenue inévitable, notre mode vie, l’American way of life, n’est pas négociable – et nous sommes tous américains. Des battants. Des vainqueurs. À l’esprit positif et à la foi indéfectible dans la Science et le Progrès.

    Et c’est nous, les « ennemis du Progrès », que l’on traite d’utopistes ! L’utopie, ou plutôt la dystopie, consiste à croire que nous pouvons poursuivre à l’infini l’effroyable transformation du monde et de l’espèce humaine que les déments progressistes nous infligent de gré ou de force. Ce que nous ont permis les chemins de fer, l’électricité et l’emballement technologique des deux derniers siècles, ce sont l’accélération, l’intensification et l’accroissement de tous les processus. Production, population, consommation. L’allongement et l’accélération de l’activité quotidienne, la multiplication des moyens de communication nous ont permis de mener de plus en plus de vies séparées, successives ou simultanées à une vitesse toujours plus frénétique.
    Nos aïeux menaient dans leurs villages et leurs quartiers des vies de famille et de voisinage, lentes et lourdes, des vies rassemblées, où tout avait lieu à distance de marche : le travail, le commerce, l’habitat, le repos, les fêtes, les échanges, les amours, les querelles, etc. C’était donc aussi des vies directement vécues et collectivement vécues, mais naturellement vécues. Si l’on met de côté les ordres monastiques qui relèvent d’un autre registre, il fallut attendre les premiers phalanstères pour voir des tentatives, d’ailleurs suivies d’échecs, de reconstituer des communautés artificielles. Cette vie d’avant, toute prise dans la société la plus immédiate pouvait être affreusement étouffante et mutilante. Elle a suscité en réaction de multiples voies d’évasion, de refuges et de vagabondages.

    Nos contemporains mènent dans leurs agglomérations des vies dispersées, souvent solitaires, séparées et virtuelles. Grâce aux moyens de communication, ils éloignent leur lieu de travail de leur(s) lieu(x) de résidence et celui-ci (ceux-ci), de la zone de chalandise et/ou de loisirs. Leurs horaires ne sont pas moins éclatés et irréguliers que leurs espaces. Ils sont toujours en transit, en voiture, dans le train, le bus, l’avion, sur leurs écrans, vivant à distance et par intermittence, entre leurs familles décomposées, leurs « amis » sur les « réseaux sociaux » et sur les « forums Internet ». Ils sont donc contraints pour maintenir leurs liens et pour se retrouver, à une énorme dépense d’énergie et de matière achetée à force d’argent, c’est-à-dire de travail. Autrement dit, ils passent leur vie à gagner les moyens de se rassembler. Que ne font-ils pas un court-circuit pour vivre d’abord ensemble, avec ceux qui sont ici, au lieu de vivre ailleurs, avec ceux qui sont au loin ? À quoi bon ce détour, sinon à stupidement alimenter la machine économique ?

    C’est Illich, peut-être, qui dans La convivialité (1973), avait relevé ce paradoxe. L’abondance des embouteillages empêche qu’on aille plus vite en voiture, à Paris de nos jours, qu’en calèche à la Belle époque. Mais pour se payer cette voiture censée lui permettre d’aller plus vite – achat, assurance, entretien, essence, stationnement et garage - le conducteur perd une si grande partie de sa vie qu’il irait plus vite à pied ou en vélo. Plus le coût social, écologique, économique de l’industrie automobile. Faut-il enfoncer les portes ouvertes ? Le temps n’est pas de l’argent. Ma vie n’a pas de prix. Aucun emploi, aucun salaire, ne vaut que je lui sacrifie mon seul bien, offert une fois pour toutes par mes père et mère, et que personne ne peut augmenter ni me rembourser. L’électrification du monde ne nous fait pas gagner de temps. Elle nous en fait perdre par les multiples détours économiques et sociaux qu’elle rend d’abord possibles, puis obligatoires. Elle ne nous fait pas vivre mieux, ni plus heureux. Sans compter le ravage de notre milieu naturel. Et croyez bien que c’est dit à regret par des gens qui ne peuvent s’empêcher de lire la nuit.
    Il en est de même des chemins de fer et de l’ensemble de la société industrielle et technologique, dont le bilan est non moins effroyable. Ce constat de faillite que ses auteurs ne songent plus à nier, mais qu’ils cherchent à tourner à leur avantage, en nous réclamant de nouveaux crédits (d’argent, de temps, de destructions et de peine) et en faisant miroiter de nouveaux mirages d’abondance doit entraîner de notre part, sociétaires de la société, deux décisions :
    Le licenciement de la technocratie dirigeante.
    Le démantèlement de la société électrique & industrielle.

    Laissez-nous vivre et rendez-nous la terre, les abeilles et les bougies !

    Pièces et main d’œuvre
    Grenoble, décembre 2016


    1 http://refus.linky.gazpar.free.fr
    2 cf. Le Postillon n°37, octobre 2016
    3 cf. Antifascisme radical ? Sur la nature industrielle du fascisme. Sebastian Cortes. Editions CNT-RP, 2015
    4 cf. Multitudes n°58, printemps 2015
    5 cf. Linky, la filière grenobloise, sur www.piecesetmaindoeuvre.com
    6 Pierre Frappat. 1979, Ed. Alain Moreau
    7 Pièces et main d’œuvre. 2013, Editions L’Echappée
    8 cf. Sous le soleil de l’innovation. Pièces et main d’œuvre. Ed L’Echappée, 2013
    9 cf. Tableau de la géographie de la France (la Table ronde, 2000) ; Planification urbaine et croissance à la grenobloise sur www.piecesetmaindoeuvre.com
    10 cf Métro, boulot, chimio (éd. Le Monde à l’envers) et “Réindustrialisons” : quand “Là-bas si j’y suis” défend le cancer français sur www.piecesetmaindoeuvre.com
    11 cf Fakir n°69, mars-avril 2015
    12 cf. In their own words. Le parallèle entre le Grésivaudan et la Silicon Valley par ceux-là même qui l’ont commis : www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php ?page=resume&id_article=117
    13 cf. Linky : la filière grenobloise, op. cité
    14 Mais il est vrai que nous préférons Elisée Reclus, George Orwell et Victor Serge, combattants sans dieu ni maîtres de l’union libre et de la libre pensée, aux cagots anti-anarchistes qui défilent aux cris de « Dieu est grand ! », consentent au voilage des femmes et attaquent les réunions où l’on ose critiquer leur islamolâtrie (cf. communiqué de Mille Babords : www.piecesetmaindoeuvre.com/spip.php ?page=resume&id_article=885)
    15 cf. Sous le soleil de l’innovation. Pièces et main d’œuvre. Ed L’Echappée, 2013
    18 cf. Frédéric Gaillard. Le Soleil en face. Rapport sur les calamités de l’industrie solaire et des prétendues énergies alternatives. Ed. L’Echappée, 2012
    19 cf. Isère Magazine, novembre 2004
    20 cf. Caliban et la sorcière, Silvia Federici. Ed. Entremonde 2014
    21 cf. http://grenoble-anti-linky.eklablog.com
    22 cf. Le téléphone portable, gadget de destruction massive. Pièces et main d’œuvre (L’Echappée, 2008) ; Adresse à tous ceux qui ne veulent pas gérer les nuisances, mais les supprimer, juin 1990, par L’Encyclopédie des nuisances. www.piecesetmaindoeuvre.com
    23 cf. L’Enfer vert, un projet pavé de bonnes intentions. Tomjo. L’Echappée
    24 cf. De la Popullulation, sur www.piecesetmaindoeuvre.com
    25 cf. Esquisse d’une critique de l’économie politique. 1843-1844
    26 Nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives
    27 cf. Norbert Wiener. Cybernétique et société.


  • Le syndrome d’hypnose capitaliste
    http://inventin.lautre.net/contributions.html#mathiasdemain

    La norme c’est la guerre économique, la promesse c’est la victoire, le moyen c’est nous. Et nous partons tous les matins pour faire la guerre économique, au début dès la sortie de l’école, diplôme en poche, par wagons entiers pour défourailler sur le marché de l’emploi et prendre position au travers d’une entreprise et mener la bataille des parts de marché la fleur au fusil.


  • LE SYNDROME D’HYPNOSE CAPITALISTE

    Pour bien comprendre le syndrome d’hypnose capitaliste il est utile de bien comprendre sa sœur jumelle qui errait entre les lignes de front de la Première Guerre mondiale et qu’on désignait comme « hypnose des batailles ».

    Lors des offensives françaises de 14-18, des soldats emportés dans la tourmente des combats se retrouvaient au centre d’un chaos indescriptible, les obus explosaient, les balles sifflaient, les corps amis ou inconnus volaient autour d’eux démembrés, les yeux, les oreilles saturés d’une réalité abominable à laquelle la conscience n’était pas préparée. Certains soldats perdaient alors pied et développaient l’hypnose des batailles au milieu des combats. Ils pouvaient alors errer hébétés, chantant ou riant, sans orientation… Cette perte de la raison, du sens commun, et surtout du sens de la guerre, cette « hypnose des batailles » fut parfois considérée comme un refus volontaire de combattre et valut à certains soldats d’être condamnés à mort en conseil de guerre et envoyés au peloton d’exécution pour être fusillés par leur propre régiment sous la visée de fusils souvent amis.
    L’hypnose des batailles pouvait perdurer quelquefois après la guerre sous forme de névrose, ou s’en aller avec le temps grâce aux traitements de l’époque. Pourquoi donc faire un parallèle entre « l’hypnose des batailles » et sa sœur désignée comme « l’hypnose capitaliste » ?
    Maintenant que nous sommes remontés à la racine du syndrome, nous allons commencer à comprendre que les tableaux ont des points communs. Souvenons-nous des soldats partant la fleur au fusil, sous les hourras du peuple, dans des halls de gare bondés et des trains chargés jusqu’à la gueule de cette chair à canon joyeuse. Il est question alors d’une conscience toute orientée par des croyances communes, orchestrée par un modèle politique, médiatique et culturel dominant auquel personne ne songerait de se détourner.

    La norme c’est la guerre. La promesse c’est la victoire. Le moyen c’est la chair humaine. Pourtant, avec un soupçon de conscience, peut-on se réjouir de la guerre ? Comment ne pas imaginer que l’ennemi, lui aussi, vit de la promesse dans la victoire. Or la guerre est toujours triste et la victoire jamais acquise, et dans toutes les hypothèses, jamais pour les deux protagonistes à la fois. Le travail culturel est donc passé par là pour nettoyer le chemin vers la guerre. Voici les liens qui apparaissent entre le champ de bataille boueux et un capitalisme tout aussi crasseux.

    La norme c’est la guerre économique, la promesse c’est la victoire, le moyen c’est nous. Et nous partons tous les matins pour faire la guerre économique, au début dès la sortie de l’école, diplôme en poche, par wagons entiers pour défourailler sur le marché de l’emploi et prendre position au travers d’une entreprise et mener la bataille des parts de marché la fleur au fusil. « Nous sommes une équipe », a dit le chef de service, « à l’attaque », disait le sergent.
    Pourquoi partir si joyeusement à la guerre capitaliste ? Parce qu’elle est la norme et la culture commune. Il n’existe simplement pas d’autre réalité dans la tête de chacun. Les politiques, les médias, la culture, c’est la guerre économique, tout fait norme pour le groupe et pour le peuple. Cette norme possède un cœur battant qui est une promesse, la promesse d’un avenir radieux pour chacun, à condition qu’il se donne corps et âme à la norme et à la bataille.
    Promesse d’une belle maison, d’une voiture possiblement neuve, d’écrans nombreux et souvent renouvelés pour suivre et être suivi, pour assimiler et être assimilé par la norme au plus près et au plus vite. Promesse d’avoir toujours à manger, promesse d’un avenir encore meilleur pour nos enfants. Et peu importe si la promesse est bidon en réalité, elle est une croyance quasi religieuse, un dogme, une norme.
    La maison, la voiture et tout le reste ne sont bien souvent pas à nous, mais à la banque qui nous vend notre existence à crédit (souvent pour le double de son prix avec de la monnaie produite pour l’occasion) pendant que l’entreprise nous vend l’espoir d’avoir la possibilité de nous endetter grâce à elle et à la « sécurité de l’emploi » qu’elle nous procure. Comme le soldat est l’outil et le moyen de la violence déchainée, nous sommes l’outil et le moyen du capitalisme déchainé. Sans nous, ni la bataille ni le capitalisme n’existeraient.
    L’hypnose des batailles c’est le soldat au milieu du chaos qui prend conscience en même temps qu’il perd conscience de ce qu’il vit, de ce qu’il produit et de cette insupportable réalité d’être au centre de cela. Par un acte inconscient, le soldat refuse de participer au chaos tout en acceptant d’en rester là, quitte à mourir, car même s’il meurt ça sera sans lui. Le soldat qui vit l’hypnose des batailles n’est plus là par l’esprit, il a abandonné son corps sur le champ de bataille pour vivre sa réalité intime, dernier refuge face au désastre et à l’épouvante.
    L’hypnose capitaliste est moins visuelle, moins spectaculaire dans le sens ou l’épouvantable désastre n’est pas rassemblé sur un même champ que nous pourrions saisir d’un seul regard. Non, les champs de batailles capitalistes sont si multiples et disparates qu’il est impossible de les saisir tous ensemble du regard. De plus ces champs de batailles capitalistes ne sont pas souvent orientés directement vers la destruction des hommes, ce travail est bien souvent indirect et dirigé contre la nature et s’en prend à la vie.
    Si nous pouvions voir dans leur ensemble les scènes de destructions directes et indirectes orchestrées par le capitalisme nous serions probablement saisis d’effroi si profondément que cela provoquerait en nous un effondrement moral et psychologique quasi immédiat tant ce déchainement terrifiant serait insoutenable.

    Le capitalisme, avant de s’en prendre à nous, s’en prend à la nature, à la vie et donc à nous finalement puisque nous sommes vivants. Si nous pouvions contempler du regard une seule journée d’extractivisme ou de déforestation ou de pêche planétaire alors nous pourrions comprendre de quoi il est question, mais le champ de destruction est bien trop vaste pour nos yeux et seuls les mots parviennent à la conscience, et les mots ne pèsent pas lourd face au déferlement du divertissement capitaliste orchestré par nos multiples écrans qui nous plongent dans la méconnaissance et l’oubli instantanés.
    Le pire est peut-être de comprendre aussi que lorsque que l’épouvantable désastre des conséquences économiques est filmé sous forme documentaire, il ne nous parvient alors que sous la forme d’un spectacle audiovisuel réduit à la taille d’un écran. Cet écran qui verse sans discernement des images de tous types, informations, désinformation, séries, publicités, divertissements, et ce, 24h sur 24h. De fait, tout ce qui passe au travers d’un écran est susceptible d’être égalisé dans sa nature au niveau d’un simple clip vidéo.
    Car avant la stupeur de l’hypnose capitaliste, il y a une hypnose lente et douce distillée par nos écrans, 6 heures par jour en moyenne, une incroyable morphine qui nous appelle à la norme culturelle, à la croyance radieuse des jours meilleurs grâce à la technologie et à la consommation. De fait, les écrans nous éloignent de la réalité du champ de bataille économique et cette mise à distance masque toute la violence et les crimes perpétrés contre la vie, le noyant finalement dans le flot distrayant d’autres images plus attrayantes mille fois renouvelées.
    La recherche insatiable du plaisir nous fait nous détourner du sens des champs de batailles capitalistes qui détruisent la nature et la vie en notre nom pour produire nos objets pour la plupart inutiles et polluants. Nous avons à loisir le choix entre des objets censés assouvir nos frustrations existentielles et des spectacles sur écrans qui nous divertissent. Le plaisir, même factice et destructeur ou encore virtuel, nous l’acceptons volontiers en guise de réalité.
    L’hypnose capitaliste commence dans la douceur des écrans en dehors de la réalité du champ de bataille économique, et quand celui-ci est évoqué, c’est sous la forme d’un spectacle qui prend place au milieu des autres divertissements. Si vous n’aimez pas ce spectacle, il vous suffit de changer de « chaîne » pour quitter l’inconfort de votre conscience face à l’horreur. Dans le monde réel on ne peut pas quitter le champ de bataille. Notre conscience nous poursuit au cœur du réel jusqu’à l’épuisement, jusqu’à l’hypnose des batailles.
    Combien d’enfants soldats français de 18 ans se retrouvèrent en Afghanistan dans la tourmente des balles et des engins explosifs dissimulés sous les routes, appelant en pleurs leurs mères le soir sur Skype en suppliant de pouvoir rentrer à la maison, car la guerre n’était pas comme sur la console de jeux qu’ils avaient l’habitude d’utiliser dans le salon ou dans leur chambre. Bienvenue dans la réalité. Je connais cette histoire véridique d’une mère qui répondit à son fils : « Reste en Afghanistan, tu as un bon travail et un bon salaire, en plus tu vas pouvoir t’acheter la voiture neuve que tu voulais ! » Il a fini dans le service psychiatrique de l’armée. Retour en France, fin de l’histoire.

    Revenons à la guerre économique.
    Cela signifie aussi que l’hypnose capitaliste ne peut survenir qu’au cœur de la guerre économique lorsque nous sommes touchés directement sans écran, sans pouvoir fuir, sans pouvoir changer de « chaîne ». Nous sommes alors enchaînés à la réalité de cette bataille économique où nous comprenons que tout ce à quoi nous avons cru nous est maintenant infernal, insupportable, car nous perdons tout nos repères, nos espoirs, nos croyances devant la réalité nue. Voilà, vous êtes viré, anéanti et devrez subir ce chaos car votre heure est venue, et vous resterez planté là au cœur du champ de bataille économique, une bataille qui ne vous concerne déjà plus du tout, tant vous êtes sonné par la déflagration qui vous atteint.
    Sur le champ de bataille économique, c’est la stupeur, la perte de repères, le vide intérieur, ce moment où tout ce à quoi nous croyons ne tient plus une seconde devant l’hécatombe et le désastre, et vos amis qui tombent aussi. Prenons un bataillon décimé, au sein du capitalisme, nous l’appellerions une « entreprise qui licencie ».
    Prenons une usine centenaire, où les ouvriers viennent travailler de pères en fils et de mères en filles depuis des générations sous la promesse de jours meilleurs, d’un logis, du boire et du manger, et finalement à notre époque, une promesse d’écrans multipliés de toutes les tailles. Soudain l’entreprise ferme sans faire faillite car elle délocalise sa production vers un pays qu’on disait concurrent… Pays ennemi ? Pays ami ? Qui est l’ennemi ? Où sont les promesses ? Qui payera les crédits ? Où sont passé les jours meilleurs qui justifiaient mon sacrifice quotidien au travail 8 heures par jour ? Et mes enfants ? Et les écrans qui m’absorbent et me montrent que je ne fais plus partie de la norme dorénavant ? Et la consommation réduite aux ersatz et à la contemplation frustrée des publicités faute d’argent suffisant ?
    Sans travail qui suis-je ? Sans argent qui suis-je ? Qui suis-je hors de la norme ? Et le cancer contracté au travail à respirer des effluves toxiques, qui est responsable maintenant ? Et ma femme, et mon mari qui se détourne au moment difficile de la vie sans travail ? Les distances à parcourir en voiture quand l’essence coûte trop cher ?
    La vie et l’espoir sont absents au milieu du chaos de la guerre économique et ni la promesse et ni la croyance en demain ne tiennent la route lorsque le piège capitaliste se referme sur celui qui n’en fait plus partie. Absent à soi-même au milieu du champ de bataille économique, le chaos comme seule référence existentielle.
    L’hypnose capitaliste c’est le moment de prise de conscience, puis de la perte de conscience devant le désastre de ce à quoi nous avons participé. Ce désastre ne nous apparaît malheureusement que lorsque nous sommes touchés directement, ce moment où nous sommes exclus de la norme du travail et de la consommation. Ce moment où sans argent et devant le désastre, la promesse ne tient plus et l’avenir est balayé.
    Ce moment où tout part en miette, emportant souvent la famille et le couple, peut provoquer l’hypnose capitaliste, poussant celui qui en est touché à se retirer en lui-même pour abandonner son corps sur le champ de bataille, la drogue, l’alcoolisme, la folie, les écrans, le suicide, l’addiction venant combler la névrose de se retrouver au cœur de ce que personne ne veut contempler, un champ de bataille dont nous sommes le moyen et l’outil de destruction, finalement orientés vers nous-mêmes à la fin de l’histoire.

    Ça n’est pas une consolation que de savoir que lorsque nous sommes touchés, cela ne représente presque rien face à l’intensité du combat capitaliste contre la nature et la vie. C’est juste une balle qui nous atteint personnellement et nous touche dans notre conscience lorsque l’équivalent de millions de tonnes de bombes se déversant quotidiennement sur la surface de la terre au travers des activités capitalistes d’extractivisme pétrolier ou de minerais, au travers de l’empoisonnement de l’eau et de la terre par les montagnes de déchets résultat de la méga-machine consumériste. Sans parler des fumées toxiques des usines qui produisent à la chaîne des objets industriels toujours nouveaux qui viennent titiller le désir sans fin de nos regards sans vie rivés à la lueur électrique sur nos écrans bariolés. Faut-il évoquer aussi l’agriculture moderne, donc chimique qui empoisonne la terre, l’eau ainsi que nos corps lentement mais sûrement ? Les écrans publicitaires nous font avaler cette agriculture comme des aliments qui sont des ersatz depuis longtemps sous de fausses promesses trop sucrées, trop salées et trop grasses. Nous savons maintenant ce que valent les promesses capitalistes. Du plaisir frelaté qui empoisonne la vie sous toutes ses formes.
    L’hypnose capitaliste se vit seule, car elle est indexée sur notre horloge intime et se déclenche soudainement lorsque c’est l’heure de comprendre, l’heure de l’hébétement et de la panique, l’heure de se réfugier à l’intérieur de soi-même faute de refuge à l’extérieur dans un monde où l’humanité disparaît pour ne laisser place qu’aux vainqueurs du jour, futurs battus de demain à coup sûr, d’un champ de bataille devenu planétaire.
    Ceux qui ont été touché par l’hypnose des batailles ont-ils décidé ce que seront dorénavant les futures batailles ? Ceux qui ont été touchés par l’hypnose capitaliste ont-ils décidé ce que sera dorénavant la vie sur Terre ? Qui décide la norme ? Qui orchestre la promesse de cet avenir radieux de plaisirs empoisonnés ?
    Nous alimentons le champ de bataille tout en parlant de la paix, nous qui détruisons la Terre en parlant d’écologie, nous qui nous aliénons au travail en parlant d’épanouissement, qui possédons la conscience et qui pourtant vivons en dehors de sa révélation.
    Pour sortir de l’hypnose il faudra sortir de la norme et accepter la solitude des possibles, l’incongruité créative, la possibilité collective, le sourire et la joie véritable en lieu et place de la promesse factice et argentée d’un avenir radieux si destructeur. Pour sortir de l’hypnose il faudra voir et comprendre les plaies infligées à la Terre ainsi qu’à nous-mêmes. Pour sortir de l’hypnose il sera question de cesser d’obéir à la norme pour s’aligner avant tout sur ses choix intimes, se lier à son destin personnel et collectif en conscience dans le respect des autres, de la nature et de la vie. Inventer une nouvelle culture commune où la vie et son expansion sous toutes ses formes sera centrale.
    Bien sûr nous pouvons nous détourner de la vie encore quelques temps, en nous laissant porter par la douce lueur de nos divertissants écrans, mais nous multiplierons alors le nombre de celles et ceux qui viendront à leur heure, à être violemment emportés par la déshérence de l’hypnose capitaliste. Car le champ de bataille ne cesse de s’étendre, l’extraction, l’extension technique, les réseaux repoussent en s’accélérant ce qu’il nous reste de vie et de liberté sur cette Terre et bientôt viendra le temps de rentrer en soi pour y chercher refuge, pour chercher désespérément un lieu de paix et de sécurité pour pouvoir exister quelque part, exister sans la norme, exister à soi, exister dans l’amour lorsque l’amour aura déserté la norme pour ne laisser que des champs de bataille mille fois retournés à la quête obsessionnelle d’une dernière once de pouvoir, ou d’extraire quel qu’en soit le prix une dernière once de matière profitable sous les ongles technophiles des derniers aliénés obéissants, les derniers soldats du capitalisme.

    Quittons l’hypnose des écrans, désertons devant l’hypnose capitaliste qui nous est promise. Quittons la norme avec la joie et le sourire en laissant le champ de bataille de la guerre économique pour revenir à l’essentiel, à la simplicité de l’existence en phase avec la vie biologique et organique. Laissons les objets de consommation et les objets techniques sur les étagères, car nous abandonnons la norme, le travail capitaliste, l’extractivisme, la pollution et les déchets qui nous sont vendus dans le même temps de façon culturellement immorale et décomplexée.
    Vivons de peu, ensemble et avec joie. En quittant le champ de bataille, en nous détournant de la norme car tout est à inventer. Alors faisons cela en toute simplicité en nous méfiant des solutions techniques qui bien souvent ne sont que des pollutions à la fabrication, à l’usage, ainsi que de futurs déchets inextricables, et revenons à nos capacités humaines en confiance et en harmonie avec le vivant.
    L’hypnose des batailles comme celle du capitalisme font suite à une hypnose culturelle collective insensée, douce et lente, orchestrée par les politiques, les médias et nous-mêmes. C’est une fabrication culturelle à l’origine, possédant un choix et une orientation. Une sorte de mimétisme collectif organisant une norme qui devient dogme, une quasi religion impossible à remettre en question. Que reste-t-il de l’humain au sein d’un tel processus collectif organisé autour de la guerre, de l’aliénation et des déprédations ?
    Alors que l’hypnose des batailles ne touchait que quelques soldats au cœur de l’épouvante, gardons en tête que les autres, la majorité, continuaient le combat. Il en est de même pour l’hypnose capitaliste. Ceux qui en sont touchés ont une conscience et une fragilité que les autres, majoritaires et toujours croyants, n’ont pas. La croyance capitaliste, collective, suicidaire et absurde pourra donc perdurer jusqu’à la fin.
    Pourtant ce qu’il faut bien comprendre maintenant c’est que les dogmes et obsessions humaines n’auront bientôt plus cours. Que l’activité et la folie des hommes ne tournent plus maintenant sur elles-mêmes comme en 14-18. L’histoire de l’humanité ne s’écrit plus uniquement entre humains au travers de la guerre, avec des obus ou de l’argent.
    Non, le temps actuel est un temps nouveau et inédit pour l’humanité, où la guerre économique des hommes a appelé un combattant bien plus fort que lui et que sa culture. Ce combattant pourra tout effacer de lui un jour de grand déséquilibre et le ramener à l’état d’animal errant pour partager ce qu’il refuse de réaliser, la vie tout simplement.

    La Terre ne pourra supporter encore bien longtemps la guerre que nous lui faisons et qui prend maintenant un tour tragique. Les déséquilibres réels dans la biosphère, dans l’eau et dans l’air, ne sont pas des spectacles de divertissement pour nos écrans et nos consciences consuméristes. Il est question de notre cadre de vie, le cadre réel de nos existences au moment où nous quittons les écrans des yeux pour vivre pour de vrai. Sur le champ de bataille les soldats sont liés à des croyances que d’autres ont forgées, ces autres humains qui dirigent existent pour forcer la marche et faire obéir jusqu’au néant, jusqu’à la limite du supportable, jusqu’à l’hypnose des batailles.
    La bataille contre la nature est d’un autre ordre, car c’est la nature en dernier recours qui forme les ordres, et ses ordres sont les mêmes depuis toujours, ceux qui permettent à la vie de demeurer et de se répandre depuis la nuit des temps. Qui peut discuter devant la vague de 10 mètres de haut ? Pas même une centrale nucléaire ? Qui peut parlementer avec des vents de 200km/h ? À quoi sert de voter si la couche atmosphérique est trop fine pour nous protéger du soleil durablement, nous promettant un cancer de la peau mondial, ou des rayonnements que nos organes internes ne pourraient supporter ? Quel aveuglement absurde.
    Les soldats qui subissent l’hypnose des batailles et ceux qui continuent à se battre sans comprendre, peuvent-ils négocier avec un ouragan qui leur tomberait dessus ? Les seules réalités et obsessions humaines n’auront bientôt plus cours sur cette Terre. Tout n’est pas spectacle et la réalité de la vie existe en-dehors de la culture hypnotique des hommes. Peut-être faudrait-il entendre le message de la vie avant la dernière bataille qui s’annonce et qui la verra gagner dans le moment le plus épouvantable de l’humanité dans sa chair, mais libérée qu’elle sera dans son esprit des obsessions qui la font se détruire et détruire le monde vivant.
    Après des milliers d’années d’évolution, l’humanité s’apprête à quitter l’histoire en une petite centaine d’années à peine. Le ridicule existe, nous vivons en son cœur et c’est le capitalisme technologique qui en écrit le dictionnaire abominable et créatif.

    Enfin et pour finir, je voudrais évoquer le fantasme ultime de ceux qui ont depuis toujours la responsabilité des batailles à travers l’histoire, et de leurs conséquences. Ceux qui sont à la source du capitalisme guerrier contemporain et qui sont aujourd’hui bien informés sur la fin de l’histoire. Car ce sont eux qui fondent la culture commune puisqu’ils ont tous les moyens techniques et médiatiques pour forger les nouvelles valeurs mimétiques, la nouvelle inconscience collective, le nouvel aveuglement qui leur est profitable. Seulement cette élite est mortelle et respire la même eau, le même air et vit sur la même terre qu’elle s’évertue à détruire pour augmenter son pouvoir, son contrôle sur le niveau d’aliénation collectif.
    Ces personnes surpuissantes et immensément riches forment le symbole monstrueux et hypertrophié du capitalisme. Elles sont les inventrices de la croyance dogmatique dans la science et la technique pour un soi-disant avenir radieux qui forme des montagnes de déchets ingérables. Nous savons maintenant ce qu’il en est de l’avenir qui se prépare.
    Projetons le nouveau champ de bataille et que voyons-nous ? Des robots, mais pour se battre contre qui ? Contre d’autres robots ? Pour finir immanquablement à nouveau dans la boucherie commune faute de robot. Pourtant la question à résoudre depuis la nuit des temps reste inchangée : pourquoi donc s’entretuer ? Car la destruction de la planète ou de l’humanité reste profitable. Faut-il en rire tant c’est amoral et cynique ?
    La bataille économique prend la même tournure, et sur le champ de bataille sont entrés les robots. Les usines robotisées rivalisent pour gagner en vitesse, en productivité, mais pour quoi faire s’il n’y a plus de clients ? Les clients étant ceux-là même qui travaillaient pour gagner de quoi consommer comme Ford l’avait bien compris.
    La question que nous devrions donc tous nous poser est : pourquoi et pour qui travaillons nous ? Le microcosme élitiste mondial a-t-il encore besoin de travailleurs finalement ? Probablement que non, les robots suffiront. Enfin, puisque rien n’arrête la destruction par la technique de notre planète et de notre humanité tout le monde sera en danger assez rapidement maintenant pour simplement se maintenir en vie ou manger à sa faim.
    Voici donc que l’élite capitaliste sort son dernier joker, et pas des moindres, résultat de la fusion entre l’humain et la technologie, voici donc le transhumain.
    Une incroyable fuite en avant, actant la fin de l’humanité prête à son autodestruction, pendant qu’une poignée d’humains bricolent la génétique et la technique pour respirer l’irrespirable, pour boire l’imbuvable et manger l’immangeable qu’ils produisent à l’échelle planétaire. À défaut de supporter la vie plus longtemps, les transhumains inventent la non-vie de demain sur une planète humainement invivable mais transhumainement supportable.
    J’aimerais dire à cette élite qui depuis toujours a perdu l’entendement et qui possède maintenant les moyens du délire parfait à l’échelle du monde que leur hypothèse ne fonctionnera pas pour les mêmes raisons que la guerre contre la nature ne fonctionne pas. Les transhumains sont à l’image des OGM, un délire dangereux.

    L’erreur humaine est toujours la même depuis la nuit des temps lorsque l’homme veut se faire Dieu en concentrant les pouvoirs, l’argent, la technologie. Autant dire tous les attributs de la guerre. La chronologie historique répète inlassablement le même cycle délirant, seule l’échelle de grandeur vient à s’accroitre inexorablement avec des conséquences de plus en plus difficiles à calculer, pour arriver à notre époque actuelle, c’est à dire un délire entropique d’échelle planétaire qui nous condamne rapidement à la conscience et à l’action fondamentale en faveur de la vie.
    Car à l’échelle contemporaine l’hypnose des batailles, ou l’hypnose capitaliste, ne sont même plus de mise tant l’enjeu nous dépasse tous. Car l’heure est venue de former une nouvelle culture collective débarrassée de la guerre, de la technique et du pouvoir autoritaire pour entrer en phase avec la vie pendant que celle-ci nous appelle encore à elle et avant qu’elle nous repousse définitivement et fasse taire notre délire mégalomaniaque planétaire et transhumaniste, au travers de chocs ingérables et impossibles à contrecarrer.
    Mes lectures me démontrent malheureusement qu’à travers le temps, de grands penseurs ont vu venir l’époque actuelle bien avant l’heure, présentant le tableau, mettant en garde, avertissant mille fois à la lumière de leurs intelligences visionnaires. Et je suis au regret de vous dire que ces hommes n’ont éclairé de leur vivant que ceux qui ont pris leur place pour poursuivre l’alerte. Depuis plus de cent ans maintenant l’alerte retentit de plus en plus fort, mais rien n’y fait. La trajectoire de nos sociétés collectives délirantes reste invariablement inchangée. Aussi je ne me fais aucune illusion sur la portée de ce texte qui synthétise et développe cette notion nouvelle d’« hypnose capitaliste ». Ce que j’écris viendra au mieux égayer quelques temps le spectacle permanent alimenté sur les écrans. Ce texte n’est que l’écho de temps plus anciens qui ne parvient pas à l’oreille du monde.
    Et pourtant il est question d’un champ de bataille bien réel sur lequel nous sommes tous, de gré ou de force, volontairement ou à notre corps défendant. L’enjeu collectif est d’une telle dimension que je peux comprendre qu’on puisse se sentir désemparé dans la prise de conscience de notre trajectoire actuelle.

    Quoi faire ? À défaut d’une œuvre politique collective, d’une nouvelle culture inspirée et reliée à la vie qui viendrait en lieu et place du capitalisme, il nous reste la possibilité de ne plus participer personnellement à la méga-machine industrielle et technologique. Politiquement, on voit que les élections se font souvent avec moins de 40% de votants, sans compter ceux qui ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. La désertion a déjà commencé politiquement sans que cela change la réalité puisque qu’il n’y a pas d’alternative culturellement autre que le capitalisme. Nous avons donc le choix entre capitalisme rouge, vert, bleu ciel ou encore bleu foncé… Qui oserait politiquement parler d’arrêter la méga-machine industrielle pour développer un nouvel art de vivre ensemble dans la simplicité ? Le train est lancé et c’est un TGV, à chacun d’imaginer un monde sans croissance avec plus d’équité. Courage.
    Refusons de consommer, refusons d’acheter, refusons l’usage de la monnaie bancaire au service du capital et de l’industrie, refusons au maximum les produits industriels et technologiques, entamons l’atterrissage vers une vie simplifiée, locale, reliés les uns aux autres par le choix et non par la norme. Ne remplaçons plus, réparons, faisons de peu. Revenons à la vie réelle. Consommons peu et peu d’énergie. Développons le zéro déchet comme trajectoire et comme indicateur de respect de la vie. Cultivons nous, apprenons des grands penseurs humanistes et reliés à la vie, produisons la nouvelle culture commune vivante, indépendante du capital, reliée les uns aux autres et au vivant.
    Relions nous pour le meilleur puisque le pire nous le connaissons déjà, pour peu qu’on ouvre les yeux sur le champ de bataille économique tel qu’il est, façonné par l’idéal capitaliste et son élite internationale profiteuse, amorale et finalement inhumaine.
    À défaut de refaire le monde, abandonnons-le pour nous retrouver autour d’un feu, les yeux dans les yeux et l’âme au cœur de la vie.

    Mathias Demain


  • DES COMMUNES SANS ÉTAT

    CES VILLAGES AUTOGÉRÉS DE KABYLIE

    En Kabylie, l’aide publique faisant défaut, beaucoup de villages ont appris à se prendre en charge au fil du temps. Avec un système social d’autogestion bien rodé, ils peuvent aujourd’hui subvenir à leurs besoins élémentaires, ils ont réalisé plusieurs projets, devenant un exemple en matière de lutte pour l’environnement. El Watan Week-end s’est rendu dans certains de ces villages et a rencontré leurs comités.

    « L’Etat est inexistant dans nos villages. Il ne se rappelle de nous que quand il nous envoie les gendarmes pour nous remettre les convocations du service militaire. » Celui qui a le loisir de sillonner ces contrées de Kabylie sera certainement marqué par sa beauté sauvage, mais pas uniquement. A travers certains de ses villages, la wilaya se veut un modèle en termes de substitution au rôle de l’Etat pour plusieurs aspects de la vie quotidienne de sa population.

    En mai dernier, elle a vu le lancement du projet Ayla Tmurt, qui consiste en une convention intercommunale pour le développement local entre 7 de ses communes. Ou comment mutualiser ses ressources pour assurer son propre développement. Une notion d’entraide et de solidarité qui se décline jusque dans les villages.
    Car ici, les habitants souffrent en été comme en hiver. Selon les saisons, les températures sont insupportables. En été, on suffoque, alors que l’hiver est vraiment rude. Le froid y est glacial et la neige atteint souvent plus d’un mètre de hauteur. La plupart de ces villages sont difficiles d’accès. Les routes sont, pour certaines, impraticables mais ce n’est guère ce dont se plaignent les habitants de cette partie de la Kabylie. « En termes de développement local, beaucoup de nos villages se retrouvent livrés à eux-mêmes.

    Nous sommes obligés de nous débrouiller avec nos propres moyens pour pouvoir survivre dans ces régions montagneuses et isolées », explique un sexagénaire rencontré à l’entrée du village Iguersafène, commune d’Idjer (l’une des sept communes concernées par Ayla Tmurt), daïra de Aïn El Hammam (ex-Michelet), à 70 km de Tizi Ouzou. A Iguersafène, les habitants ont créé leur propre système de gestion. Tajmaât, ou le comité de village, est toujours d’actualité et c’est lui qui gère les affaires locales. Avec un système d’autogestion bien rodé, ce sont les habitants qui financent, avec l’aide de leur communauté établie en France, tous les projets réalisés.

    RESSOURCES

    Ici, on respire la propreté. Vous ne risquez pas de trouver un mégot par terre. D’ailleurs, plusieurs panneaux dressés dans tout le village rappellent à tout un chacun l’importance du combat pour l’environnement. Depuis 2012, les familles paient la taxe d’environnement fixée par le comité à 400 DA/an. Ces dernières veillent parallèlement sur l’opération du tri sélectif des déchets. Sur les routes, les poubelles entreposées indiquent chacune le genre de déchets à jeter séparément.
    Déchets organiques, verre ou plastique, ils sont collectés dans un centre aménagé pour cela. Les déchets plastiques sont vendus à des usines de transformation, permettant ainsi au comité d’avoir de nouvelles entrées d’argent et conforter un peu plus les caisses du village. Les déchets organiques, eux, sont compactés et entreposés dans un CET aménagé à l’extérieur du village. Pour veiller au transport de ces derniers, les habitants ont acheté un tracteur et paient mensuellement son chauffeur, un jeune du village, 25 000 DA. « Nous dépensons jusqu’à 8 millions de dinars par an. Nous finançons nos projets avec nos propres fonds.

    Les familles cotisent à hauteur de 800 DA/an et nos ressortissants vivant à l’étranger 60 euros/an », explique Arezki Messaoudène, ancien enseignant de maths, gérant d’une entreprise et président du comité du village d’Iguersafène. Iguersafène compte, aujourd’hui, 45 000 habitants. C’est le plus grand village de la commune Idjer. En quelques années, Iguersafène est devenu une œuvre artistique à ciel ouvert, notamment depuis l’organisation au village de la 12e édition du festival populaire et solidaire Raconte-arts, en 2014. « L’autogestion et l’autosuffisance sont devenues une culture chez nous.

    Avec l’absence de l’aide de l’Etat, nous ne comptons, désormais, que sur nous-mêmes. Mais cela ne date pas d’aujourd’hui. Tout a commencé depuis l’indépendance », raconte le président du village. Pour rejoindre les maquis de l’ALN avec armes et munitions, 65 habitants d’Iguersafène décident en 1957 de rallier l’armée coloniale afin de tirer profit de son armement. Aussitôt engagés, ils organisent une fuite collective vers le quartier général du colonel Amirouche. En signe de représailles, tout le village a été rasé par l’armée française.

    SOLUTIONS

    Avec le manque de moyens après l’indépendance, les villageois se sont trouvés dans l’obligation de tout reconstruire par eux-mêmes. C’est à partir de là qu’ils organisent le premier volontariat, puis un deuxième pour alimenter le village en eau de source. « La mairie ne s’est occupée que de l’assainissement. En 2008, nous avons demandé l’extension du réseau électrique aux 145 nouveaux foyers que comptait le village, mais rien n’a été fait jusqu’aujourd’hui.

    On ne peut pas attendre l’aide de l’Etat quand on vit isolé dans les montagnes. » En 1998, les villageois décident d’alimenter l’intérieur des maisons en eau potable et installent pour la première fois leurs propres compteurs d’eau. Le projet a été réalisé avec leurs propres fonds et leur a coûté 34 millions de dinars. Les familles ne paient mensuellement que 100 DA par foyer.

    La consommation n’est limitée que pendant les périodes de sécheresse, entre juin et décembre. « Pendant cette période, il la consommation autorisée est de 80 litres d’eau par jour et par personne. Au-delà de cette quantité, les familles seraient sommées de payer des pénalités de 500 DA/m3 ou 0,5 DA le litre », explique le président du comité. Pour les besoins de l’entretien du réseau, les habitants ont recruté, à temps plein, un plombier du village qu’ils paient 25 000 DA/mois. Les volontariats sont une tradition ici et s’organisent chaque semaine.

    A tour de rôle, tout le monde doit accomplir des tâches pour l’intérêt du village. Dans le cas d’une absence injustifiée, le concerné peut demander un autre horaire ou payer des pénalités de 1000 DA/jour. Avec les fonds de la caisse du village, les habitants ont réalisé, durant ces derniers mois, 100 mètres de caniveaux, aménagé les pistes du village, élargi les rues afin de les rendre carrossables et construit deux places publiques. Ils ont aussi rénové le cimetière du village et installé des éclairages autour et sur la route qui mène audit cimetière. « La somme déboursée pour la réalisation de tous ces projets avoisine les 6,5 millions de dinars », confie-t-il.

    COTISATIONS

    Le village s’est également doté d’un règlement communautaire que l’ensemble des habitants appliquent à la lettre. D’ailleurs, il est soumis actuellement à débat, car les villageois veulent l’amender. « Nous finirons les discussions autour du nouveau règlement d’ici la fin de l’année. Il faut l’adapter à notre époque, car le village et les mentalités ont évolué depuis », assure Arezki Messaoudène. Et puis, en termes de valeurs, dans tous les villages visités, les habitants n’abandonnent jamais quelqu’un dans le besoin. Les personnes démunies sont systématiquement aidées. Dans ce village comme dans beaucoup d’autres en Kabylie, l’assemblée générale est considérée comme un parlement où le président du comité est perçu comme un guide.

    C’est le cas aussi à Boumessaoud, dans la commune d’Imsouhal, daïra d’Iferhounène, à 70 km de Tizi Ouzou. Cette année, il a été élu le village le plus propre de Kabylie. Avec 350 habitants seulement, le village natal du défunt Cherif Kheddam recèle des atouts potentiellement rentables, à en juger par le nombre de visiteurs qui y affluent d’autres wilayas. Là aussi, ce sont les villageois qui financent tous les projets.

    Nacer Ami, 66 ans et maçon de profession, est l’un des membres du comité. Rencontré à l’entrée du village, il nous explique qu’ici on adopte la même réglementation qu’à Iguersafène. « Nous avons réalisé presque les mêmes projets. Nous avons les mêmes lois qui régissent la vie des habitants. La différence est dans le système de cotisation et dans les sommes exigées pour les pénalités », explique-t-il. A Boumessaoud, le comité exige 120 DA/an par personne.

    Les volontariats se font deux fois par semaine. Quant au comité, il se réunit presque quotidiennement, notamment depuis qu’il a été récompensé. Le fils de Nacer Ami, Ramdane, 22 ans, cuisinier à Azazga, assure que son village « ne s’était même pas préparé pour le concours ». « Nous étions déjà prêts, car le volontariat et l’entretien du village se faisaient depuis des dizaines d’années. C’est une tradition que nous avons apprise de nos aïeux. Tous les dessins, sculptures et décorations du village sont l’œuvre des habitants », précise Ramdane.

    A Boumessaoud, les habitants ont réalisé leur propre projet d’assainissement en 1974 qu’ils ont rénové en 1991. Selon le comité, les quatre nouveaux forages ont coûté à la caisse du village plus de 10 millions de dinars. Comme à Iguersafène, les habitants comptent surtout sur l’aide des leur communauté basée en France. « Si on enlève Sonelgaz, il ne reste rien de la présence de l’Etat dans notre village. Nous avons sollicité une fois l’aide de la mairie et elle nous a donné deux bidons de peinture seulement. Alors, si on ne dépendait que d’elle, on serait réduits aujourd’hui à l’âge de pierre », regrette Nacer Ami.

    DIASPORA

    Dans les villages cités plus haut comme à Tazerouts, dans la commune d’Abi Youcef, à Aïn El Hammam, ce sont les comités qui tranchent sur les conflits entre villageois. « Si ces derniers peinent à trouver un terrain d’entente entre les parties plaignantes, ils seront dans l’obligation de juger l’affaire en assemblée générale.
    Et ce n’est qu’après et en l’absence de toute issue qu’ils peuvent permettre aux parties en conflit de recourir à la justice. Si l’une d’elles décide d’y aller à leur insu, elle sera systématiquement condamnée à payer 10 000 DA d’amende. Mais personne ne l’a fait jusqu’à aujourd’hui », assure Slimane Aït Khaldoune, 44 ans, membre du comité de Tazerouts. L’autogestion, les habitants de ce village l’ont adoptée en 1960.

    « Nous avons réalisé avec nos propres fonds, entre autres, la place du village, construit plusieurs fontaines, un manège pour enfants à 500 000 DA et une crèche », affirme Youcef Aït Ali Amara, 59 ans, un autre membre du comité et retraité de la garde communale.Situé à 1200 m d’altitude, Tazerouts, qui compte aujourd’hui 1200 habitants, se réjouit de compter plusieurs commerçants qui l’aident dans la réalisation de ces projets.

    Mais ils ne sont pas les seuls, Slimane avoue que les familles de son village comptent aussi, comme c’est le cas de toutes les autres, sur « les cotisations de la diaspora, les retraites françaises pour ceux qui avaient travaillé en France, ou celles des moudjahidine pour les anciens combattants de la guerre de libération ». Mais cela reste insuffisant, selon lui : « On ne peut pas tout attendre de l’Etat. Il y a beaucoup de choses qu’on peut faire aussi. Mais ce dernier doit aussi accomplir ses missions et asurer pleinement ses responsabilités.

    Notre commune est pauvre en termes d’infrastructures. Nous n’avons pas de lycée, pas d’hôpital, pas de salle de conférence. Nous n’avons ni stade, ni cinéma, ni polyclinique. Nous ne pouvons pas tout faire », s’indigne Slimane. La responsabilité de l’Etat revient souvent sur la question des rapatriements des dépouilles des personnes décédées à l’étranger, que dénoncent certaines associations de la diaspora souhaitant avoir l’aide de l’Etat. Pourtant, ce problème ne se pose plus pour ces villages autogérés.

    A Tabourt, un village de 900 habitants relevant de la commune de Tifigha, à 17 km d’Azazga, c’est l’association du village, basée en France, qui prend en charge les frais de rapatriement des corps des personnes originaires de leur région. « Notre association paie les frais d’avion avec deux billets pour les membres de la famille du défunt. Une fois le corps arrivé en Algérie, c’est le comité qui dépêche une ambulance pour le transport de la dépuille et c’est lui qui couvre tous les frais des funérailles », assure Abderrahmane Ramdani, résidant de Tabourt, enseignant de français au lycée technique d’Azazga.

    PROJETS

    Bien que pourvus de moyens limités, ces villages autogérés ne manquent pas d’idées. A Tazerouts, le comité compte ouvrir un studio d’enregistrement pour les jeunes artistes du village, une station radio, construire un autre château d’eau et investir les 7 millions de dinars récoltés l’année dernière, après avoir été élu 2e village le plus propre de Kabylie, dans un musée qui sera construit sur la colline dominant la région.

    De son côté, le comité d’Iguersafène compte pouvoir transformer les déchets plastiques à domicile pour les vendre plus cher. Le comité a déjà conclu un accord avec un client de Béjaïa. Ce n’est pas tout, car le comité compte aussi ouvrir une forêt-école dédiée à la recherche pour écoliers, étudiants et pour les universitaires d’où qu’ils viennent. Les habitants espèrent que ce projet pourra attirer plus de gens et de touristes dans leurs villages.

    Djamel Outafout, retraité et responsable d’une entreprise de production de matériaux de construction, rencontré à Azazga, espère que les comités de village pourront un jour arriver à s’unir, comme c’est le cas chez lui à Tigzirt. Quant à Zidane Raab, 17 ans, meneur de jeu de la Jeunesse Sportive d’Azazga et son petit frère Idir, rencontrés à Iguersafène, ils se « réjouissent de savoir que leur village est devenu un exemple en Kabylie », même si beaucoup reste à faire, notamment en matière de préservation de l’environnement (beaucoup de routes sont jonchées aujourd’hui de bouteilles d’alcool et de déchets organiques).

    Certains évoquent la question de la fuite des jeunes qui s’installent ailleurs pour travailler. D’autres pensent déjà à l’avenir des familles qui dépendent des retraités qui disparaissent avec l’âge. En dépit de cela, ces villages autogérés donnent l’exemple et espèrent qu’ils seront suivis par d’autres. Et comme le dit si bien Idir Raab, « l’avenir est entre les mains des générations qui ont vécu l’époque florissante de ces villages autogérés de Kabylie ».

    Meziane Abane


  • RÉFORME ET CONTRE-RÉFORME
    DANS LE POUVOIR BUREAUCRATIQUE
    (...)
    La restauration du stalinisme montre définitivement le caractère illusoire de tout réformisme bureaucratique, et l’impossibilité congénitale pour la bureaucratie de « libéraliser » sa gestion de la société. Son prétendu « socialisme humain » n’est autre que l’introduction de quelques concessions « bourgeoises » dans son monde totalitaire ; et déjà ces concessions la ruinent. La seule humanisation possible du « socialisme bureaucratique » est sa suppression par le prolétariat révolutionnaire, non par une prétendue « révolution politique » mais par la subversion totale des conditions existantes, et la dissolution pratique de l’internationale bureaucratique.

    Les émeutes du 21 août 1969 ont montré à quel point le stalinisme ordinaire est rétabli en Tchécoslovaquie, et aussi à quel point il est menacé par la critique prolétarienne : dix morts, 2000 arrestations, et les menaces d’exclusion ou de procès contre le fantoche Dubcek n’arrêtent pas la grève perlée à l’échelle nationale, par laquelle les ouvriers tchèques mettent en péril la survie du système économique de leurs exploiteurs, indigènes et russes.

    L’intervention russe, si elle a pu freiner le processus objectif de transformation en Tchécoslovaquie, a été chèrement payée par le stalinisme international. Les pouvoirs bureaucratiques de Cuba et de Hanoi, directement dépendants de l’État dit soviétique, n’ont pu qu’applaudir - à la grande honte de leurs admirateurs trotskistes et surréalistes, et des belles âmes de gauche - à l’intervention de leurs maîtres.

    Castro, avec un cynisme particulier, a longuement justifié l’intervention militaire, nécessitée selon lui par les menaces d’une restauration du capitalisme, démasquant par là la vérité de son propre « socialisme ».

    (...)
    La crise tchécoslovaque n’a fait que confirmer la décomposition avancée du stalinisme. Jamais celui-ci n’aurait pu jouer un si grand rôle partout dans l’écrasement du mouvement ouvrier, si le modèle bureaucratique totalitaire russe n’avait été apparenté, à la fois à la bureaucratisation du vieux mouvement réformiste (social-démocratie allemande et IIe Internationale), et à l’organisation de plus en plus bureaucratique de la production capitaliste moderne. Mais maintenant, et après plus de quarante ans d’histoire contre-révolutionnaire, la révolution renaît partout, et fait trembler les maîtres de l’Est comme ceux de l’Ouest, attaqués à la fois dans leurs différences et dans leur profonde parenté. Les courageuses protestations isolées qui ont été émises à Moscou après le 21 août annoncent la révolution qui ne manquera pas d’éclater bientôt en Russie même. Le mouvement révolutionnaire connaît désormais ses ennemis véritables, et aucune des aliénations produites par les deux capitalismes, bourgeois privé et bureaucratique d’État, ne peut plus échapper à sa critique. Face aux immenses tâches qui l’attendent, il ne s’emploiera plus à combattre les fantômes ni à soutenir les illusions.

    Internationale Situationniste 12


  • RÉFORME ET CONTRE-RÉFORME
    DANS LE POUVOIR BUREAUCRATIQUE
    (...)
    La restauration du stalinisme montre définitivement le caractère illusoire de tout réformisme bureaucratique, et l’impossibilité congénitale pour la bureaucratie de « libéraliser » sa gestion de la société. Son prétendu « socialisme humain » n’est autre que l’introduction de quelques concessions « bourgeoises » dans son monde totalitaire ; et déjà ces concessions la ruinent. La seule humanisation possible du « socialisme bureaucratique » est sa suppression par le prolétariat révolutionnaire, non par une prétendue « révolution politique » mais par la subversion totale des conditions existantes, et la dissolution pratique de l’internationale bureaucratique.
    Les émeutes du 21 août 1969 ont montré à quel point le stalinisme ordinaire est rétabli en Tchécoslovaquie, et aussi à quel point il est menacé par la critique prolétarienne : dix morts, 2000 arrestations, et les menaces d’exclusion ou de procès contre le fantoche Dubcek n’arrêtent pas la grève perlée à l’échelle nationale, par laquelle les ouvriers tchèques mettent en péril la survie du système économique de leurs exploiteurs, indigènes et russes.
    L’intervention russe, si elle a pu freiner le processus objectif de transformation en Tchécoslovaquie, a été chèrement payée par le stalinisme international. Les pouvoirs bureaucratiques de Cuba et de Hanoi, directement dépendants de l’État dit soviétique, n’ont pu qu’applaudir - à la grande honte de leurs admirateurs trotskistes et surréalistes, et des belles âmes de gauche - à l’intervention de leurs maîtres. Castro, avec un cynisme particulier, a longuement justifié l’intervention militaire, nécessitée selon lui par les menaces d’une restauration du capitalisme, démasquant par là la vérité de son propre « socialisme ».

    (...)
    La crise tchécoslovaque n’a fait que confirmer la décomposition avancée du stalinisme. Jamais celui-ci n’aurait pu jouer un si grand rôle partout dans l’écrasement du mouvement ouvrier, si le modèle bureaucratique totalitaire russe n’avait été apparenté, à la fois à la bureaucratisation du vieux mouvement réformiste (social-démocratie allemande et IIe Internationale), et à l’organisation de plus en plus bureaucratique de la production capitaliste moderne. Mais maintenant, et après plus de quarante ans d’histoire contre-révolutionnaire, la révolution renaît partout, et fait trembler les maîtres de l’Est comme ceux de l’Ouest, attaqués à la fois dans leurs différences et dans leur profonde parenté. Les courageuses protestations isolées qui ont été émises à Moscou après le 21 août annoncent la révolution qui ne manquera pas d’éclater bientôt en Russie même. Le mouvement révolutionnaire connaît désormais ses ennemis véritables, et aucune des aliénations produites par les deux capitalismes, bourgeois privé et bureaucratique d’État, ne peut plus échapper à sa critique. Face aux immenses tâches qui l’attendent, il ne s’emploiera plus à combattre les fantômes ni à soutenir les illusions.

    Internationale Situationniste 12



  • SALARIÉS, BIG DATA IS WATCHING YOU

    Géolocalisation, réseaux sociaux d’entreprise... Le contrôle électronique des travailleurs s’accélère.

    Un petit tour sur les sites de vendeurs de mouchards laisse d’ailleurs peu de doutes sur le double emploi de ces outils. « On peut avoir un aperçu rapide des écarts entre le planning et les horaires de présence et identifier l’utilisation des véhicules hors horaires ou zones de travail », vante ainsi la société Ocean, qui revendique 110 000 véhicules équipés en France.

    Là aussi, la loi est sujette à interprétation l’utilisation de la géolocalisation pour contrôler les horaires de travail des salariés est légale lorsqu’il n’existe aucun autre moyen de contrôle. Et ce but doit être clairement explicité. Dans le cas contraire, l’employeur ne pourra pas utiliser les données recueillies contre un salarié en cas de contentieux aux prud’hommes.

    La question se pose également pour les réseaux sociaux d’entreprise, qui font évoluer les intranets vers des formes plus dynamiques ‑ et beaucoup plus intrusives ‑ de communication. Facebook a lancé le 10 octobre son propre réseau social à destination des entreprises. « WorkPlace » reprend l’ergonomie de Facebook dans le cadre d’un intranet accessible depuis un ordinateur ou un smartphone, à n’importe quelle heure. La communication se fait de manière horizontale, sans intermédiaire. Si elle en fait la demande à Facebook, la direction de l’entreprise peut même avoir accès au contenu des « working chat », les messages privés, selon la forme expérimentée en 2016 par 300 entreprises en France (dont le Club Mcd, Renault, Danone, Lagardère ou les centres d’appels de la marque Free). Légalement, l’employeur est autorisé à rendre l’utilisation de ces réseaux obligatoire. Ainsi, fini les mails entre collègues. Tout le monde surveille tout le monde.

    Deux salariés d’une entreprise pilote l’ont compris à leurs dépens. Un matin, ils commentent sut le réseau social l’absence de personnel d’encadrement dans leur service. Réponse immédiate du n°1 du groupe, bien content de ces considérations sans filtre sur le fonctionnement de ses équipes. Les deux salariés ont finalement dû essuyer le retour de bâton du manager pris eu défaut. Ironie de l’histoire, dans cette entreprise de téléconseil où tout est cadencé à la minute près, un cadre aurait discrètement libéré du temps à ses salariés pour qu’ils prennent le loisir d’aller liker » ses messages sur le réseau, afin qu’il soit bien vu par le « top management ». Gare en revanche aux bons mots et aux sautes d’humeur : les salariés peuvent être sanctionnés pour des propos tenus « même en messagerie privée », écrit un directeur dans un mail à ses salariés, quelques mois après le lancement de la version test.

    Malgré la profusion des réseaux sociaux d’entreprise, leur diffusion reste timide. Et 90 % des tentatives débouchent sur des échecs, estime le cabinet Cancer, notamment du fait de la grande réticence des salariés face au caractère intrusif de ces outils. Nous assistons néanmoins à un basculement progressif vers une nouvelle ère de l’organisation du travail. Car, à ces outils connectés et aux plateformes numériques, s’ajoutent désormais des algorithmes d’intelligence artificielle capables d’analyser une grande quantité d’informations. Les emails professionnels, les messageries instantanées, les appels téléphoniques, les déplacements dans les locaux et le moindre clic de souris peuvent être analysés par des programmes visant à améliorer la rentabilité des employés. Le « big data » au service d’un « management scientifique.

    L’entreprise américaine Humanyze a par exemple imaginé un badge à puce qui, couplé à un microphone et à différents capteurs, permet d’analyser les déplacements et les comportements des salariés, comme le ton de leur voix ou leur posture. Des caméras intelligentes sont capables d’étudier les expressions du visage d’un candidat au cours d’un entretien d’embauche. C’est d’ailleurs parle profilage des candidats, via l’analyse systématique de leurs données personnelles, que les algorithmes sont entrain de s’imposer dans les ressources humaines.

    Extraits de Politis N° 1427


  • STADE NUMÉRIQUE DU CAPITALISME

    Une analyse critique du capitalisme numérique, des techniques numériques, de l’informatique et de la cybernétique.

    Une émission d’analyse critique du capitalisme numérique et ses dynamiques historiques depuis 1940-1950 (naissance de l’ordinateur, de l’informatique et de la cybernétique), avec une première partie (50 minutes) d’analyse critique des techniques numériques comme cas particuliers d’une même dynamique d’accroissement de la puissance de calcul (fondement même de l’informatique, de l’ordinateur) au service du capital, au sein du processus productif (automation, gestion du procès de travail, travail numérique) comme en termes de variétés de marchandises numériques (outils numériques, logiciels, mais également services numériques d’une entreprise comme Amazon). Et avec une deuxième partie (50 minutes) autour de la cybernétique, au service du capital dans l’industrie fordiste, dans l’organisation du travail toyotiste, dans l’accumulation de capital fictif et dans l’armée robotisée, mais également idéologie fétichiste des boucles d’information comme moyen hétéronome, automate, incontrôlable de régulation sociale.

Cette émission n’a aucunement l’intention de prescrire l’usage actuel ou futur de l’informatique, elle en fait simplement une analyse radicale (allant jusqu’aux racines des techniques numériques) et critique du capitalisme numérique d’un point de vue anticapitaliste-antifétichiste.

    http://sortirducapitalisme.fr/173-le-stade-numerique-du-capitalisme

    http://sortirducapitalisme.fr/media/com_podcastmanager/capitalismenumerique.mp3


  • 80% DES GENS NORMAUX SONT DES MALADES MENTAUX

    Dans un article publié en dernière page du journal Le Monde du 30 mai 2010, (http://www.lemonde.fr/idees/article/2010/05/29/tous-des-bourreaux-mon-cher-par-nancy-huston_1364973_3232.html) l’écrivaine canadienne Nancy Huston rappelle que des scientifiques français ont renouvelé la célèbre expérience de Stanley Milgram de 1960, consistant à inciter des gens normaux, avec la caution d’une autorité scientifique, « à infliger à un inconnu des décharges électriques de plus en plus élevées ». Les résultats ne sont guère encourageants, puisque « le pourcentage d’obéissants augmente encore : sont prêts à torturer à mort un innocent, non plus les deux tiers, mais les quatre cinquièmes de nos semblables ».

    On peut envisager cette expérience comme un test, destiné à mesurer l’intensité de cette déficience mentale notoire qu’on appelle « obéissance ». Car c’est bien de cela qu’il s’agit. L’être humain est humain dans la mesure où il reconnaît les autres comme ses semblables, et ne leur fait jamais ce qu’il ne voudrait pas qu’on lui fasse. Montrer qu’on est capable du contraire apporte la preuve qu’on est un malade mental. Comme ce n’est pas à cause de l’hérédité (il n’y a pas de « race » méchante), c’est forcément une dégénérescence acquise. Et comme cela touche une très large majorité de gens, force est de conclure qu’il s’agit d’un fléau social.

    Faire obéir autrui, c’est toujours nier son humanité. On fait obéir les animaux et les machines. Tandis qu’on explique aux autres humains ce qu’on voudrait qu’ils fassent. Car l’humain parle, et c’est sa raison qui le différencie des animaux. Agir comme si l’humain ne comprenait pas la parole, c’est le ramener au stade d’une poupée de son. On peut alors lui piquer des aiguilles dans le corps, sans ressentir aucune compassion.

    Les imbéciles qui pensent que le Mal est intrinsèque à l’homme et s’évertuent de le combattre par la contrainte utilisent un remède pire que la maladie qu’ils prétendent guérir. Car c’est la contrainte qui rend méchant et l’obéissance qui fabrique les bourreaux. Autant dire que les gens dits « normaux », c’est-à-dire respectant des normes, en général sans en remettre jamais en question le bien fondé, sont de parfaits produits d’une pédagogie de la contrainte : plus ils seront « sages » et obéissants, plus ils seront susceptibles d’appuyer sur le bouton si une autorité « reconnue » leur dit de le faire.
    Mais comment peuvent-ils être insensibles aux cris de douleur qu’il entendent ? Car l’expérience inclut un feed-back émotionnel dont on pourrait penser qu’il devrait inciter les sujets de l’expérience à refuser de poursuivre. Certes, ils se posent des questions, mais ils les adressent à l’autorité qui les chapeaute, comme de gentils élèves l’ont appris. Et la réponse rassurante des responsables leur suffit pour commettre des actes criminels. Ils sont des assassins parce qu’ils sont « normaux ».

    On leur a dit : « qui aime bien châtie bien ». Alors que le simple bon sens suffit pour affirmer sans ambiguïté que : celui qui aime ne châtie pas. Ils ont entendu des phrases comme « si je te fais mal, c’est pour ton bien », ou bien « tu me remercieras plus tard ». La souffrance fait alors partie partie de leur conception du bien. Comme le dominicain masochiste qui inflige aux autres les pires supplices par amour de la souffrance qu’il s’inflige à lui-même en portant un cilice sous sa bure d’inquisiteur, ils ne saisissent plus la frontière entre le bien et le mal qu’on fait à autrui. Au contraire, ils sont adeptes de principes moraux définissant le Bien et le Mal comme de vastes catégories définies par des lois, sans relation avec les sentiments qu’on éprouve à agir de telle ou telle façon. La justice de l’État, les yeux cachés par un bandeau, s’exerce sans égard pour la personne humaine qu’elle acquitte ou condamne. Et ceux qui parlent en son nom sont des élèves bien obéissants, de bon et zélés serviteurs de raisons qui ne sont ni les leurs, ni celles des gens dont ils s’occupent. Ils sont d’ailleurs très fiers, en général, de cette absence d’humanité qu’ils travestissent sous une apparence de neutralité de la justice. Que feraient alors des gens normaux, si un juge leur donnait l’ordre d’appuyer sur le bouton des décharges électriques ? Combien oseraient refuser ?

    Comme on le voit, l’obéissance, cette déficience mentale, ne va pas sans l’autorité. Car on obéit toujours à quelqu’un. Si on le fait, c’est qu’on appris à lui reconnaître le droit de nous contraindre. Évidemment, si la contrainte est physique, comme un revolver dont le canon est appuyé sur la tempe, il est difficile de ne pas obéir. Mais ce n’est pas le cas dans la majeure partie des actes par lesquels les gens « normaux » reconnaissent à l’autorité le droit de leur faire faire quelque chose. Car chaque fois qu’une personne obéit, elle accorde à une autre le droit d’exercer son autorité. Ce n’est pas tant parce que l’adjudant leur ordonne de faire demi-tour que les soldats le font, c’est au contraire parce qu’ils le font que l’adjudant prouve qu’il a de l’autorité. Les soldats qui n’obéissent pas sapent l’autorité de celui qui les commande. Autant dire qu’un général qui n’est pas obéi n’est rien de plus, malgré ses galons, qu’un pantin qui gesticule. D’ailleurs, les tenants de l’autorité ont généralement la prudence de ne jamais donner des ordres dont ils savent qu’ils ne seront pas suivis. Car, même s’ils punissent les mutins, leur résistance a miné l’autorité.

    L’apprentissage de l’obéissance est la principale raison de ce qu’on appelle en général l’éducation. Les circulaires de l’Éducation Nationale (autrefois plus justement appelée Instruction Publique) sont souvent très claires à cet égard. Puisqu’il faut une dizaine d’années de conditionnement répétitif pour arriver à fabriquer à partir d’enfants des adultes satisfaits d’être disciplinés, c’est évidemment que cette attitude n’est pas fondamentale à l’être humain. Ayant alors intériorisé, sous forme de « doubles messages » du genre « je te fais du mal pour te faire du bien », la souffrance individuelle comme bien public, il n’est pas étonnant que le bon élève soit virtuellement le pire des bourreaux. On sait que les prisons sont la meilleure école pour fabriquer des bandits, ainsi que des malades mentaux. Mais l’école, l’armée, les grands corps de l’État, le clergé, fonctionnent tous sur le même modèle où chacun est récompensé selon son obéissance à l’autorité. Il en va de même des bandes de malfrats, genre Mafia ou Services Secrets. Le sport, notamment d’équipe, est une autre école de cette violence exercée contre la liberté d’agir et de penser. Pas étonnant que l’école ou le foot soient des terrains où les pires violences se manifestent volontiers. Pas étonnant non plus à ce qu’un système fondé sur l’obéissance à l’autorité ait fait du foot et de l’école les lieux privilégiés du conditionnement social. Il faut ajouter à cela le rôle rempli par les médias, notamment les séries télévisées, dans le renforcement des mécanismes qui construisent cette maladie mentale : on y voit en effet très souvent des représentants de l’ordre justifier des actes de torture, physique ou mentale, pour obtenir des résultats en vue du « bien public » (par exemple, cette ignoble série intitulée 24 heures chrono, où un agent de l’État présenté comme sympathique justifie en permanence les pires des pressions sur des individus bien sûr présentés comme d’avance coupables).

    Car le test présenté plus haut comporte une lacune : il y est dit que les individus auxquels les sujets de l’expérience sont appelés à infliger des décharges électriques étaient « innocents ». On n’ose imaginer avec quelle joie carnassière et quelle férocité jubilatoire les mêmes « gens normaux » auraient appuyé sur leur bouton si on leur avait présenté l’opération comme une vraie séance d’aveu, face à quelqu’un supposé être un « ennemi de la société ».

    La maladie mentale qui atteint la majorité des gens dits normaux n’est pas une fatalité. Elle ne vient pas d’une cause extérieure, genre contagion. Elle tient au contraire au fonctionnement même de leur « normalité ». Tant que l’autorité et l’obéissance resteront des vertus sociales, l’humanité ne cessera de ressembler à une écurie. Avec ses animaux bien dressés, ses mangeoires, ses palefreniers et ses propriétaires terriens.

    Mais il n’est pas de maladie mentale dont on ne peut guérir. Certes, il est difficile de se remettre d’une longue exposition à la soumission, surtout agrémentée de croyances qui la sanctifient. Cependant, comme on l’a remarqué lors de l’expérience : « mieux le sujet était était intégré à la société, plus il était susceptible d’obéir à l’ordre de torturer ». Voilà qui devrait combler d’aise les grade-chiourmes : on peut faire torturer la moitié des honnêtes gens par l’autre moitié. Ça laisse de la marge au terrorisme d’État pour trouver de la main-d’oeuvre. Car rien n’incite plus les moutons à se faire tondre qu’entendre les bêlements de terreur de leurs congénères. Pourtant, si 80% des gens acceptent les ordres inhumains, il en reste encore un cinquième : « les insoumis, c’était plutôt les marginaux, des individus mal intégrés ». On s’en serait douté. Cela fait du monde, quand même. Tout n’est pas perdu. Il reste encore assez d’êtres humains pour redonner de l’élan à la liberté, à l’égalité et à la fraternité. Sans contrainte, ni ordre. Sans autorité, ni discipline. Comme des êtres sains d’esprit. Absolument.

    Paul, 2010
    _

    ‪LE JEU DE LA MORT‬
    La Zone Xtrême

    https://www.youtube.com/watch?v=KNV3b5MYVAE


  • ILS SAVENT TOUT DE NOUS
    Extrait d’un article de Siné Mensuel, novembre 2016

    Tristan Nitot n’est pas un adversaire des nouvelles technologies. Fondateur de Mozilla Europe, à l’origine du navigateur libre Firefox, ce passionné d’informatique a été membre du Conseil national du numérique de 2013 à 2015 et participe aux travaux de la Commission nationale informatique et liberté (Cnil). Son cri d’alerte n’en a que plus de poids, nos libertés sont menacées par les géants du Web (Google, Apple, Facebook, Amazon).

    D’après vous, même quand on tombe amoureux, notre ordinateur ou notre téléphone nous flique...

    On est surveillé tout le temps. C’est d’un degré de finesse tel que Facebook (FB), par exemple, s’est rendu compte qu’ils sont capables de déterminer quand deux utilisateurs tombent amoureux. Ils expliquent. graphiques à l’appui, que quand ils passent à l’action, leurs comportements changent. D’abord ils échangent des messages, puis de plus en plus, de manière fulgurante, et après, ça baisse... Ils se rencontrent, passent à autre chose ! Mark Zuckerberg, le patron de FB, est très fier d’expliquer qu’il sait si deux personnes ont tics chances de conclure ou ras, car il sait tout sur elles...

    Vous dites que Facebook ne se cache pas d’aller faire voter les gens.

    Ils ont demandé à certains utilisateurs de Facebook s’ils allaient voter ou pas. Quand ils répondaient « oui », la réponse apparaissait sur la page Facebook de tous leurs amis. Ainsi, Facebook incitait les utilisateurs à aller voter. L’intention est peut‑être louable mais le potentiel de dérapage est incroyable, par exemple en ne poussant qu’un camp à voter.
    On sait aussi quand vous êtes en bonne santé ou si vous avez des comportements à risque... Si vous commandez trop de pizzas, ça peut intéresser votre assureur. Tous les aspects de la vie sont touchés, avec des capteurs de santé, combien de pas vous faites, quelle est votre tension artérielle... Cela peut être positif.J’ai ces capteurs‑là, je fais attention à ma santé. Mais il)’ a un côté sombre. Ils mesurent par exemple la fréquence cardiaque, certains pourraient savoir qu’elle a augmenté à tel moment de la journée. Est‑ce que vous vous êtes fait un 5 à 7 avec tel autre utilisateur situé au même endroit et dont ta fréquence cardiaque a accéléré au même moment ?

    Mais il faut des gens pour déchiffrer ces données !

    Il y a plus d’un milliard d’utilisateurs de FB : idem pour Google et les Smartphones ! Il est impossible de collecter ces données avec des moyens humains. Mais on a des algorithmes, des logiciels capables d’analyser des grandes niasses d’informations sous la direction d’un data scientist, un scientifique des données, capable de programmer les ordinateurs pour faire des analyses de masse et mieux cerner les comportements.

    Dans quel but ?

    Pour l’argent. Le boulot des grandes sociétés comme Google, FB & Co consiste à tout savoir des utilisateurs dans le but de leur afficher des publicités ciblées. Vous êtes tin homme, vous allez bientôt avoir 50 ans, vous avez de bons revenus, ça ne vous dirait pas de changer de bagnole ? Et hop, vous recevez une pub pour Mercedes. Plus ils savent de choses sur vous, plus ils sont capables de mettre de la publicité ciblée qui correspond à vos désirs, et plus ils vendent cher cette publicité aux annonceurs. C’est ce qu’on appelle le capitalisme de la surveillance. Nous ne sommes pas les clients de ces sociétés parce qu’un client, c’est celui qui paie.Je prends souvent limage de deux cochons qui discutent, il y en a un qui dit à l’autre : « Je suis super content, cette nourriture qu’on a gratuitement, c’est génial », et l’autre lui répond : « En plus, on est logés. »
    Et quand j’explique ça, je montre une photo de saucisson parce qu’effectivement, le cochon termine en saucisson. Le cochon n’est pas le client du fermier. Cette notion, nous la comprenons très bien dans la vraie vie. En revanche, on se précipite chez Google en étant persuadé que nous sommes client. Mais non ! le client, c’est l’annonceur.

    Vous racontez l’histoire d’un pédophile qui s’est fait attraper. C’est positif, ça, non ?

    On savait déjà que Google lisait nos emails quand on utilise Gmail. Ils connaissent le contenu et le destinataire du message. C’est leur métier de savoir à qui on parle et de quoi on parle. Mais ce qu’on ignorait, c’est qu’ils analysent également les documents en pièces jointes. Un pédophile avait échangé des photos ‑avec tin complice en utilisant Gmail. Gmail a ouvert les pièces jointes et l’a dénoncé. Le type est en taule. On est tous sur surveillance, Google est extrêmement clair là‑dessus, ils lisent tous les mails, analysent tous les contacts c’est écrit noir sur blanc dans leurs conditions générales d’utilisation. Ces machins qui font 40 pages et auxquelles on dit ‑ Oui je suis d’accord - sans jamais les lire. C’est rébarbatif, écrit dans du jargon juridique, et ça nous prend la tête.

    Il y a donc une menace sur la vie de nos démocraties ?

    Dès lors qu’on se sait surveillé, on s’autocensure. C’est une manière d’imposer la normalité dans chaque tête. Les Français sont un peu submergés ou sur la défensive face à la complexité et à l’irruption de la technologie dans nos vies, donc ils n’ont pas les moyens de la penser avec un esprit critique.

    Est‑ce simple de tromper Facebook avec de fausses informations ?

    Pas vraiment. Tout ce que vous dites est analysé. Quand vous cliquez sur j’aime, il le note. C’est un vrai cauchemar pour ça. Le pire, c’est Facebook sur le téléphone. Si vous prenez un téléphone Android ‑ en gros 90 de part de marché ‑, Facebook vous demande d’accéder à vos textes, vos photos fichiers, vidéos... En bas, vous cliquez sur un bouton vert pour accepter.

    Et si on refuse ?

    Vous n’avez pas Facebook sur votre portable.

    Vous dites que la surveillance sur Internet favorise la conformité aux normes sociales et pourtant, en parallèle, on volt comment la parole peut se libérer, notamment dans la fachosphère.

    En fait, chacun choisi sa norme. Celle de la fachosphère consiste à trainer dans la boue les « journalopes » les « gauchiasses ». C’est le concept de la bulle de filtre : les réseaux sociaux, détectant les sujets qui vous intéressent, vous servent des propos qui sont similaires aux vôtres. Donc vous êtes à l’aise, dans une nonne car autour de vous les gens ont la même attitude : cracher sur le progrès, l’ouverture, le féminisme, l’acceptation des migrants... Les normes coexistent du moment qu’elles ne communiquent pas entre elles.

    http://www.sinemensuel.com