• Autopsie d’un accident du travail | Eric LOUIS 69
    https://blogs.mediapart.fr/eric-louis-69/blog/250422/autopsie-dun-accident-du-travail

    9 novembre 2021.

    Thierry et Frédéric travaillent sur une canalisation. Opération simple. Ils en ont vu d’autres, les deux tuyauteurs. Des années de métier à traîner leurs guêtres dans les industries du coin.

    D’autant plus que cette usine leur est familière. La sucrerie Cristal Union se trouve à quelques kilomètres seulement de leur employeur. Ou plutôt, c’est MCMI qui s’est installé près de la sucrerie. Le gérant fondateur de la petite boîte de maintenance ne s’est pas implanté là par hasard. Il travaillait même chez Cristal Union auparavant. La proximité de l’usine lui assure une activité sans enquiller des kilomètres chronophages. Il peut ainsi répondre aux urgences sans délai.

    Dans ce coin du Santerre, tout à l’est de la Somme, l’activité industrielle n’est pas des plus denses. L’emploi s’y fait rare. La Somme est un département économiquement dévasté. Ses contrées les plus reculées en payent le prix fort.

    Thierry et Frédéric ont démonté la vanne. La canalisation est ouverte. Béante. Elle est vide, bien sûr. L’installation a été consignée. Les flux de matière sont neutralisés en amont. Interdits de circuler. Évidemment. Heureusement.

    Une sucrerie, c’est de la grosse industrie, c’est du sérieux. Cristal Union est une grosse boîte : 1 milliard d’euros de chiffre d’affaires, 10 usines implantées en France. 2 000 salariés. Que le PDG appelle ses « collaborateurs ». On mesure la crédibilité d’une entreprise à son niveau de novlangue entrepreneuriale. Là, c’est du sérieux.
    Des services QSE (Qualité sécurité environnement), des procédures éprouvées, une gestion des risques et des dangers maîtrisée.
    Même si l’usine tourne à plein. C’est le début de la « campagne » sucrière. La réception des betteraves, la transformation. La fabrication du sucre. Le temps fort de l’année, qui dure environ trois mois. Un seul mot d’ordre : pas d’arrêt de production. Les installations tournent 24 heures sur 24. 7 jours sur 7.

    Il est presque 11 heures.

    Les gars ne s’en font pas. Le chantier va être rondement mené. Ils assurent un maximum avant la pause casse-croûte. L’après-midi sera tranquille.

    Sans prémices aucuns, la vapeur d’eau sous pression jaillit de la canalisation ouverte. Sa température est de 115 °C. Les deux travailleurs sont frappés de plein fouet par cette vague bouillante. Le choc est terrible. Dévastateur.

    Thierry, 48 ans, est brûlé au troisième degré sur 55 % du corps.

    Pour Frédéric, 31 ans, c’est encore plus dramatique. Il est touché à 80 %.

    Les deux hommes seront héliportés à l’hôpital militaire Percy, à Clamart, en région parisienne, au service des grands brûlés.

    Frédéric sera plongé dans un coma artificiel.

    Pour ces travailleurs, un long calvaire commence. Leur vie a basculé.

    Retravailleront-ils un jour ?

    Quel traumatisme pour leurs proches ?

    Ces questions, le journaliste du Courrier picard dépêché sur place ne se les pose pas. Il décrit les faits, tels que les lui rapporte le directeur de l’usine.

    Puis il conclut, presque soulagé : « La sucrerie n’a pas été arrêtée. Seul l’approvisionnement des camions a été arrêté durant le temps des opérations, afin de ne pas gêner l’accès des secours et faciliter les opérations, ajoute Vincent Caille, le directeur de l’usine. Les camions betteraviers ont été arrêtés quelques minutes après l’accident.
    C’est donc une longue file d’une quarantaine de camions transportant des betteraves qui s’est formée avant l’entrée de l’établissement. L’approvisionnement de la sucrerie en betteraves a recommencé à 13 h 15. »
    Ouf !

    Dans la courte vidéo accompagnant l’article sur le site internet du Courrier picard, on peut effectivement voir en une perspective quasi artistique la longue file de semi-remorques aux bennes crasseuses, immobilisés le long des bâtiments de l’usine.

    Cet accident m’interpelle. Son traitement honteux me révolte.

    Cristal Union ne m’est pas inconnu. J’y ai bossé. Pour y vider des silos de sucre, à la pioche et à la pelle.

    J’y ai perdu un collègue. Un pote. Quentin Zaraoui-Bruat, enseveli au fond d’un silo le 21 juin 2017, à 21 ans.

    J’ai eu l’occasion de me frotter aux dirigeants de Cristal Union au cours des combats judiciaires qui ont suivi ces drames. A leur cynisme. A leur mépris. A leur obstination à rejeter la faute sur les victimes.

    Il faut dire qu’ils en ont la triste habitude, comme l’annonce le « palmarès » des morts sur leurs sites de production : (...)

    #travail #accidents_du_travail #usine #Cristal_Union #sous-traitance #justice #Direction_régionale_de_l’économie_de_l’emploi_du_travail_et_des_solidarités #CGT #Fakir #François_Ruffin #toctoc

  • Une filiale du groupe Vinci poursuivie pour homicide involontaire suite à la mort d’un intérimaire
    https://basta.media/filiale-Vinci-poursuivi-pour-homicide-involontaire-apres-l-accident-du-trav

    ce n’est pas uniquement par « maladresse, imprudence, inattention, négligence ou manquement à une obligation de prudence ou de sécurité » que Dodin Campenon-Bernard serait responsable de l’accident de travail de Maxime Wagner. Mais bien par « la violation manifestement délibérée » d’une ou plusieurs obligations de sécurité.

    Pour la famille d’un ouvrier mort sur un chantier du Grand Paris, deux ans d’abandon et de questions sans réponse
    https://basta.media/Accident-du-travail-pour-la-famille-d-un-ouvrier-mort-sur-un-chantier-du-gr

    #accidents_du_travail #vinci #grand_paris #sous-traitance

  • Aberration à Malakoff : contre la démolition-reconstruction de la tour INSEE
    https://topophile.net/savoir/aberration-a-malakoff-contre-la-demolition-reconstruction-de-la-tour-inse

    À l’opposé d’une démarche qui exploiterait le potentiel du « déjà là » les ministères des Solidarités, de la Santé et du Travail veulent démolir l’immeuble qui hébergeait jusqu’en 2015 les services de l’INSEE à Malakoff, pour reconstruire un immeuble du même usage et de la même surface… Dans quelques mois débuteront les opérations de... Voir l’article

  • Rosny à l’école du bois-terre-paille
    https://topophile.net/faire/rosny-a-lecole-du-bois-terre-paille

    qui Équipe d’Architecture régénérative, direction Recherche et Innovation, mairie de Rosny-Sous-Bois | Direction : Emmanuel Pezrès, Charlotte Picard | Architecte chef de projet : Vincent Raeppel | Ingénieur bois : Adrien Estève | Ingénieur fluides : Mathieu Lebourhis, Giampiero Ripanti | Suivi de chantier : Chloé Zordan. quoi Groupe scolaire Simone Veil : 11 classes... Voir l’article

  • Même les formes légères du COVID-19 peuvent endommager notre cerveau | National Geographic
    https://www.nationalgeographic.fr/sciences/meme-les-formes-legeres-du-covid-19-peuvent-endommager-notre-cerv

    Même les formes légères du COVID-19 peuvent endommager notre cerveau
    Des imageries cérébrales montrent que le COVID-19 peut entraîner des troubles cognitifs tels que des problèmes de mémoire ou des difficultés de concentration chez certains patients, même si leurs symptômes étaient légers durant la maladie.

    Un bon bilan du 20 avril 2022 du National Géographique sur l’état du cerveau après Covid19

    #covid19 #cerveau #brouillard_cérébral #maladie_infectieuse

  • Les riches d’Occitanie : la fête continue
    https://lempaille.fr/les-riches-doccitanie-la-fete-continue

    Peut-on parler d’une bourgeoisie régionale ? Qui et combien sont-ils ? Quelles fortunes possèdent-ils ? Nous avons tenté d’apporter quelques débuts de réponses, en fouillant ce monde tenu par le secret et l’opacité. Une chose est sûre, ce groupe social s’est enrichi comme jamais ces dernières années…

    Crise d’enrichissement

    Au niveau national, le seuil d’entrée dans le classement des 500 fortunes de Challenges, jadis à 50 millions en 2007, est aujourd’hui passé à 180 millions. Résultat, même notre magnat des médias régional, le multimillionnaire Baylet s’en est fait éjecter ! Le magazine estime ainsi que leur fortune a triplé en dix ans. Quant au classement des 100 plus riches de Capital, c’est une première en 2021 : tous et toutes dépassent le milliard d’euros.

    #fortune #richesse #capitalisme #Numéro_5_Régional @l_empaille

  • Une pilule contraceptive masculine efficace à 99 % sur les souris

    https://www.nouvelobs.com/societe/20220324.OBS56128/une-pilule-contraceptive-masculine-efficace-a-99-sur-les-souris.html

    Administré oralement aux souris mâles pendant quatre semaines, YCT529 a drastiquement réduit la production de spermatozoïdes et a été efficace à 99 % pour prévenir les grossesses, sans que ne soient observés d’effets secondaires. Et six semaines après l’arrêt de l’ingestion de YCT529, les souris pouvaient à nouveau procréer.

    L’équipe, financée par les Instituts américains pour la santé (NIH) et l’organisation à but non lucratif Male Contraceptive Initiative, travaille avec l’entreprise YourChoice Therapeutics pour commencer des essais cliniques dans la deuxième moitié de 2022, a précisé la professeure Gunda Georg.

    #contraception #pilule #contraception_masculine #enfin ?

  • Au Maroc, la pire sécheresse depuis 40 ans fait craindre une grave pénurie d’eau

    https://www.francetvinfo.fr/monde/afrique/maroc/le-maroc-face-a-sa-pire-secheresse-depuis-40-ans-menace-d-une-grave-pen

    Soumis de longue date aux variations climatiques, le pays subit un sévère déficit pluviométrique depuis septembre 2021 et une baisse alarmante des réserves des barrages de près de 89% par rapport à la moyenne annuelle, selon les statistiques officielles.

    Dans un article pour l’Institut marocain d’analyse des politiques (Mipa), la chercheuse Amal Ennabih estime que la rareté de l’eau est « profondément liée à la façon dont cette ressource est utilisée pour l’irrigation, consommant environ 80% de l’eau du Maroc chaque année ». Une situation d’autant plus alarmante que 10% seulement des terres agricoles sont irriguées, relève l’expert Abderrahim Hendouf, qui plaide pour une réduction du poids excessif du secteur agricole dans l’économie marocaine.

    #Maroc #eau #sécheresse #climat #agriculture #irrigation #dessalement

    • Maroc : méthodes traditionnelles, drones, dessalement… Quelles techniques pour lutter contre la sécheresse ?

      https://www.jeuneafrique.com/1331267/politique/maroc-methodes-traditionnelles-drones-dessalement-quelles-techniques-p

      Alors que le stress hydrique menace de s’accentuer dans les années à venir en Afrique du Nord, plusieurs options s’offrent au royaume pour protéger sa population et son agriculture.

      Dans son rapport annuel publié le 14 mars, la Cour des comptes consacre plusieurs pages au secteur de l’eau. Pour introduire ses recommandations en matière de gestion hydrique, l’instance de contrôle évoque le constat suivant : avec «  22 milliards de m³ par an » , le Maroc «  figure parmi les 20 pays les plus "stressés" au monde en termes de disponibilité de ces ressources. »

      Alors que le contexte de sécheresse menace sévèrement la saison agricole, le taux de remplissage des barrages tourne autour des 30 %. Mais selon le rapport de la Cour des comptes, le déficit pluviométrique n’expliquerait que partiellement l’insuffisance hydrique du royaume. En effet, les équipes de Zineb El Adaoui pointent également la politique de gestion de la ressource.

      Répartition déséquilibrée

      Parmi les points négatifs relevés par le rapport pour 2019-2020 : une répartition structurelle déséquilibrée des ressources qui entraîne d’importantes disparités régionales et des écarts entre l’offre et la demande. Aujourd’hui au Maroc, les nappes phréatiques sont surexploitées à hauteur d’1,1 milliards de m³/an.
      Des chiffres qui interrogent sur la pertinence de la politique des barrages héritée de la fin des années 1960. «  La capacité actuelle de stockage dépasse le potentiel des apports... » , résume le chercheur Ali Hammani de l’Institut agronomique et vétérinaire (IAV) Hassan II à Rabat.

      La part des sources en eaux non-conventionnelles «  se limite à 0,9 % de la totalité des ressources en eau mobilisées » , indique le rapport de la Cour des comptes. Ces sources non-conventionnelles, ce sont la récupération des eaux de pluie, le dessalement de l’eau de mer et des eaux saumâtres, ou encore la réutilisation des eaux usées traitées.

      Mais ces techniques de récupération et de valorisation de l’eau ne se valent pas toutes. En plus de nécessiter des infrastructures onéreuses, certaines d’entre elles ont des répercussions négatives sur l’environnement, comme le rejet de métaux lourds dans la mer.

      Le traitement des eaux de pluie

      Lors d’un épisode de sécheresse comme celui que vit actuellement le pays, l’agriculture dépendant des eaux de pluie paraît plus fragile que jamais. Une meilleure collecte et valorisation des eaux de pluies permettrait au Maroc de renforcer sa sécurité alimentaire.
      Pour l’eau potable, une des méthodes de prédilection est celle des «  matfias » . Dans le contexte agricole, il est plus fréquent de réaliser des «  tabias »

      Dans le Plan national de l’eau (PNE), le gouvernement se fixe comme objectif d’atteindre 300 millions de m³/an via la généralisation de la collecte des eaux pluviales. Selon le professeur Hammami, cet objectif «  n’est pas suffisamment ambitieux, compte tenu de l’énorme potentiel en matière de technique de stockage au sol et de captage des eaux de pluie. »

      D’autres solutions de valorisation de ces eaux pluviales sont également considérées par les spécialistes en agroécologie. Il s’agit de techniques ancestrales peu onéreuses et souvent bénéfiques pour la préservation de la biodiversité et la séquestration du dioxyde de carbone. Elles sont mises en place dans le cadre domestique (lessive, consommation humaine) ou agricole (abreuvement du bétail, amélioration de la production).

      Ainsi pour l’alimentation en eau potable, une des méthodes de prédilection est celle des «  matfias » , individuelles ou collectives. Il s’agit de bassins couverts permettant de stocker les eaux de pluies ou de ruissellement. Dans le contexte agricole, il est plus fréquent de réaliser des «  tabias » , des diguettes en terre construites suivant les courbes de niveau pour capter le ruissellement.

      Dessalement des eaux de mer et des eaux saumâtres

      Le 3 mars dernier, le ministre de l’Équipement et de l’Eau, Nizar Baraka, annonçait la construction d’une station de dessalement d’eau de mer pour le Grand Casablanca, dont le coût est estimé à 10 milliards de dirhams (927 millions d’euros). Considérée comme une des plus grandes d’Afrique, cette unité devrait couvrir les besoins en eau de l’ensemble de la région à l’horizon 2050.

      «  Le recours au dessalement de l’eau de mer me paraît être une solution pertinente dans les zones déficitaires notamment au sud du royaume » , affirme Hammami. «  Mais il ne peut être, à mon sens, justifié que s’il est orienté vers l’alimentation en eau potable et l’irrigation des cultures à très haute valeur ajoutée » , ajoute-t-il, évoquant le méga-projet d’irrigation de 5 000 hectares annoncé en 2016 dans le cadre du programme de développement de la région Dakhla-Oued Eddahab.

      Cette solution implique pourtant quelques défis, notamment en termes de coûts énergétiques. Une question qui ne se pose pas pour les pays riches en énergies fossiles, ce qui n’est pas le cas du Maroc. À titre comparatif, l’Arabie saoudite dessale 5,5 millions de m³/ an, soit l’équivalent de 60 % de l’eau douce consommée dans le pays. «  Pour obtenir une qualité qui répond aux normes, le coût du traitement devrait être en partie subventionné par l’État » , suggère Hammami.

      Réutilisation des eaux usées

      Le Maroc produit annuellement plus de 600 millions de m³ d’eaux usées. Un chiffre voué à augmenter dans les années à venir avec le développement urbain et l’évolution démographique. L’assainissement de ce volume est «  impératif pour atténuer les pénuries d’eau et restaurer la qualité des eaux, qui connaissent une grande détérioration » , alerte le chercheur de l’IAV.

      Cette solution, relativement vertueuse écologiquement, devrait être principalement allouée au nettoyage des voiries et à l’arrosage des jardins publics et des golfs. Mais la réutilisation des eaux usées souffre d’une mauvaise image auprès du public. Pour cette raison, souvent, les paysans refusent que leurs terrains accueillent l’installation d’unités d’assainissement des eaux usées.

      Développer cette voie nécessiterait, aussi, de changer la perception qu’en ont les Marocains. À ce propos, la Cour des comptes insiste sur l’importance d’investir dans une meilleure communication publique pour «  sensibiliser à la préservation des ressources en eau et à la rationalisation de son utilisation. »

      Modernisation des pratiques

      Pour optimiser la gestion hydrique dans le royaume, notamment dans le cadre de l’agriculture irriguée, Ali Hammami fait plusieurs recommandations : la régulation de l’accès à l’eau, le partage d’information entre les différents acteurs de la gestion hydrique, la promotion de la recherche et de la formation mais surtout, l’adoption de nouvelles technologies.

      Selon lui, la voie du salut serait l’agriculture de précision et la généralisation du paradigme du «  more crop per drop » (plus de récolte par goutte). En déterminant les quantités d’eau nécessaire et en contrôlant les prélèvements de l’eau souterraine, on parviendrait donc à augmenter la productivité de l’eau consommée en agriculture tout en préservant les nappes phréatiques.

      Le spécialiste cite dans ce cadre, la technologie des objets connectés (IoT) et l’usage des drones agricoles et des images satellites. Le professeur de l’Institut Hassan II, est également adepte des mécanismes de régulation via compteurs connectés et des systèmes intégrés de suivi et d’amélioration des performances.

      Rym Bousmid

    • Alzheimer, démence, difficulté d’élocution… Une étude publiée dans The Lancet Planetary Health, jeudi 10 mars, associe la pollution de l’air à la diminution des performances cognitives : plus une personne est exposée à un air pollué, plus ses fonctions mentales seront affectées.

      Pour en arriver à ce résultat, des chercheurs de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), de l’université de Rennes et de l’Ecole des hautes études en santé publique ont analysé les données de plus de 61 000 Français âgés de plus de 45 ans. Ces participants font partie de la cohorte épidémiologique française Constances et ont été recrutés aléatoirement à partir des listes de l’Assurance-maladie. Les chercheurs ont établi un score de leurs performances cognitives à partir de tests mesurant la mémoire, la fluidité d’expression orale (fluence verbale) et la capacité à prendre des décisions (fonctions exécutives).

      Puis les chercheurs ont superposé ces résultats avec des cartes dites « d’exposition » qui estiment la concentration de polluants à l’adresse du domicile de chaque participant. Dans cette étude, trois polluants ont été pris en compte : les particules fines (PM2,5), le dioxyde d’azote (NO2) et le carbone suie. « Nous nous sommes concentrés sur ces trois polluants car ils sont associés ou issus du trafic automobile, explique Bénédicte Jacquemin, chargée de recherche à l’Inserm et coauteure de l’étude. Les évidences scientifiques dans tous les domaines de la santé montrent que ces polluants sont probablement les plus nocifs pour la santé. »

      Un facteur de risque « modifiable »

      Selon l’étude, non seulement l’exposition à de plus grandes concentrations de polluants serait associée significativement à un plus bas niveau de performances cognitives mais chaque polluant agirait différemment sur ces performances. « Les capacités les plus impactées sont la fluence verbale et les fonctions exécutives, précise Bénédicte Jacquemin. Le dioxyde d’azote et les particules PM2,5 agissent d’avantage sur la fluence verbale, tandis que le carbone suie a un plus grand impact sur les fonctions exécutives. »

      Pour les participants les plus exposés, les chercheurs ont constaté une différence allant de 1 à près de 5 % du score des performances cognitives par rapport aux participants moins exposés. « Cinq pour cent à niveau individuel, cela n’a pas un impact fort, explique la chercheuse. Mais nos résultats sont très importants au niveau de la population parce que tout le monde, ou presque, est exposé à un niveau de pollution atmosphérique plus élevé que ce qui est recommandé par l’OMS. »

      Aujourd’hui, plus de 50 millions de personnes sont atteintes de démence dans le monde, et ce chiffre devrait tripler d’ici 2050, selon le rapport mondial Alzheimer 2019. En plus des facteurs de risque non modifiables, par exemple l’âge ou la génétique, il existe plusieurs facteurs appelés « modifiables » qui, s’ils étaient évités, pourraient prévenir ou retarder le déclin cognitif et les cas de démence.

      Depuis quelques années, la pollution de l’air est ainsi reconnue comme un facteur de risque « modifiable » de la démence. Cependant, aucune étude ne s’était jusqu’alors intéressée simultanément à plusieurs types de polluants et à leurs potentiels effets respectifs sur les différents domaines de la cognition. « Cette étude est très importante, soutient Kyle Steenland, professeur d’épidémiologie à l’université Emory aux Etats-Unis, qui n’a pas participé à l’étude, car elle est représentative de la population française. Il est nécessaire d’avoir plusieurs études sur ce sujet, sur des population différentes, et de voir que nous obtenons à chaque fois les mêmes réponses est assez significatif. »

      Un QI diminué

      Cependant les recherches ne sont pas terminées. « Cette étude est transversale, c’est-à-dire que nous avons pris une photo de la situation à un moment donné, explique l’auteure de l’étude. On montre une association. Pour établir une causalité, il faut une étude longitudinale c’est-à-dire avec un suivi sur le long terme, que nous prévoyons de faire par la suite. » Ce que confirme Kyle Steenland : « Les auteurs ont fait du très bon travail en essayant d’éliminer tous les biais, tels que l’âge, le sexe, le niveau socio-économique et les autres maladies. Cependant il est nécessaire de poursuivre les recherches en suivant des personnes plusieurs années pour voir si une exposition à la pollution entraîne un déclin des performances cognitives plus rapide. »

      « Ces changements sont suffisants pour faire passer les personnes ayant des capacités cognitives inférieures à la moyenne dans la catégorie de déficience intellectuelle »

      Dans la base de données de la cohorte Constances, aucune mention n’est faite, par exemple, de la durée depuis laquelle les participants vivent à leur domicile. « Ceci est une des limites de notre étude, confirme Bénédicte Jacquemin, nous n’avions pas l’historique complet de participants. Cependant, pour notre future étude longitudinale, nous avons des participants qui ont répondu à des questionnaires sur leur historique, nous prendrons alors en compte ce biais-là. »

      Cette étude n’est pas la première à démontrer les effets néfastes de la pollution automobile sur les performances cognitives. Un autre rapport, publié le 7 mars dans le journal Proceedings of the National Academy of Sciences, a démontré que le QI de la moitié des Américains avait diminué suite à l’exposition à l’essence au plomb au XXe siècle. Pour parvenir à un tel résultat, les auteurs ont corrélé la concentration de plomb dans le sang des enfants 1 à 5 ans entre 1976 et 2016 avec les données sur leur QI.

      Alors que ce carburant est aujourd’hui interdit, l’exposition aux gaz d’échappement des voitures à l’essence au plomb aurait ainsi retiré en moyenne 2,6 de points de QI à plus de 170 millions d’Américains. « La baisse de quelques points de QI peut sembler négligeable, expliquent les auteurs de l’étude, mais ces changements sont suffisants pour faire passer les personnes ayant des capacités cognitives inférieures à la moyenne (score de QI inférieur à 85) dans la catégorie de déficience intellectuelle (score de QI inférieur à 70). »

      Les chercheurs se rejoignent sur un point : les réglementations sont indispensables pour aider à diminuer l’exposition aux polluants. En 2020, des scientifiques estimaient, dans la revue The Lancet, qu’en agissant par des changements dans la réglementation qui encadre les niveaux de pollution, près de 40 % des cas de démences pourraient être évités, qu’ils tiennent au mode de vie ou à l’environnement.

      Clémentine Thiberge

  • Lucas Chancel : « Les modes de vie des plus riches nous conduisent dans le mur »

    https://www.nouvelobs.com/idees/20220220.OBS54744/lucas-chancel-les-modes-de-vie-des-plus-riches-nous-conduisent-dans-le-mu

    C’est tout un symbole. Le nouveau yacht de Jeff Bezos, un voilier ultra-luxueux de 127 mètres de long, d’une valeur de 430 millions d’euros, ne passe pas sous le pont de Rotterdam. Qu’à cela ne tienne : la municipalité devrait démonter l’ouvrage historique - une infrastructure publique - pour que l’excentricité ultra-polluante du fondateur d’Amazon puisse voguer vers d’autres flots…

    • Alors que le quinquennat Macron a été marqué par le mouvement des Gilets jaunes, le sujet des inégalités sociales et climatiques est cruellement absent de la campagne présidentielle, déplore l’économiste Lucas Chancel. Entretien.

      C’est tout un symbole. Le nouveau yacht de Jeff Bezos, un voilier ultra-luxueux de 127 mètres de long, d’une valeur de 430 millions d’euros, ne passe pas sous le pont de Rotterdam. Qu’à cela ne tienne : la municipalité devrait démonter l’ouvrage historique - une infrastructure publique - pour que l’excentricité ultra-polluante du fondateur d’Amazon puisse voguer vers d’autres flots...
      Les 10 % les plus émetteurs de la planète pèsent, à eux seuls, pour près de la moitié des émissions totales de dioxyde de carbone, relève le Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab) dans son dernier rapport. Pour lutter contre le changement climatique, il faudrait donc commencer par cibler les pollueurs les plus aisés par une fiscalité adaptée, soutient l’économiste Lucas Chancel, codirecteur du WIL.

      L’OBS : Vous travaillez sur les liens entre les inégalités de richesse de revenus et de patrimoine et la crise climatique. Pourquoi ces deux sujets - le social et l’écologie - sont-ils intriqués ?

      Lucas Chancel : C’est simple : les inégalités de richesse engendrent des inégalités de pollution. En moyenne, un Français émet chaque année 8,7 tonnes d’équivalent dioxyde de carbone (CO2). Sauf que quand l’on regarde dans le détail, on s’aperçoit que les 10 % les plus riches émettent 25 tonnes de CO2. A l’autre bout de l’échelle, la moitié de la population française n’émet, elle, que 5 tonnes de CO2 - ce qui correspond à l’objectif de réduction des émissions fixé par l’Accord de Paris pour 2030. On retrouve des disparités encore plus fortes au niveau mondial : nos données montrent que 10 % des plus gros émetteurs sont responsables de 46 % des émissions de CO2, tandis que les 50 % du bas n’en produisent que 13 %. Et la crise sanitaire a creusé encore un peu plus ces disparités. On a récemment vu des milliardaires, qui ne savent plus quoi faire de leur argent, faire du tourisme spatial avec des niveaux de pollution associés qui sont gigantesques. Mettre en relief ces disparités permet de sortir de l’idée que l’humanité, dans sa globalité, est responsable de la catastrophe climatique...

      Les émissions de gaz à effet de serre et les pollutions sont étroitement imbriquées dans les inégalités de richesse, tant entre les pays qu’au sein d’une même nation. Il y a de très gros pollueurs au Brésil et de petits émetteurs en Europe. Poser l’enjeu écologique sous l’angle social est primordial si l’on veut éviter de reproduire certaines erreurs, à l’image de l’augmentation en France de la taxe carbone, à l’origine du mouvement des « gilets jaunes ». On a demandé aux moins biens lotis de faire, proportionnellement, un effort plus important qu’aux plus aisés, sans tenir compte du fait que les émissions des plus modestes sont bien souvent « contraintes », par exemple dans les zones périurbaines, sans transports en commun. Dans le même temps, on n’a rien demandé à ceux qui polluent en investissant dans les énergies fossiles ou en prenant l’avion pour se rendre de Paris à Marseille. On leur a même fait de multiples cadeaux fiscaux, comme la suppression de l’ISF ou la « flat tax ».

      Un cocktail explosif.

      Qu’aurait-il fallu faire ? D’autres pays ont procédé différemment. Prenez les Suédois. A partir des années 1970, ils ont investi à grande échelle dans des réseaux de chaleur urbains alimentés par des énergies renouvelables. Quand le prix de l’énergie a augmenté, avec l’introduction d’une taxe sur le carbone en 1991, les ménages qui se chauffaient au fioul avaient à leur disposition une alternative moins chère et moins émettrice. En France, on aurait pu mettre en place des bonus écologiques ultra-forts pour que les ménages puissent acquérir, sans reste à charge, un véhicule moins polluant. On aurait aussi pu verser des compensations aux plus modestes, comme cela a été fait dans la province canadienne de Colombie-Britannique : une partie significative des recettes fiscales de la taxe carbone de 2008 a été reversée aux classes populaires et moyennes. Si on ne prend pas en compte la question inégalitaire, on bloque la machine et on réduit d’autant nos chances de lutter contre les dérèglements écologiques.

      Sur les inégalités, quel bilan tirez-vous du quinquennat Macron ?

      Hélas, le présupposé idéologique de ce quinquennat a été diamétralement opposé à ce que suggèrent les dernières études en économie : on reste dans l’idée que les inégalités ne sont pas un problème - du moment que la pauvreté diminue - et qu’elles peuvent même stimuler l’économie. Ce quinquennat aura au moins permis de démontrer l’inanité de la théorie du ruissellement. Des études ont été menées après la suppression de l’impôt sur la fortune et la modification de la taxation sur les dividendes. Ces travaux ont étudié le supposé lien causal entre la baisse de la fiscalité des plus riches et un surcroît d’investissement dans les entreprises ou d’embauches. Aucun effet réel n’a pu être prouvé... Par contre les dividendes ont été versés de manière encore plus inégalitaire.

      Par ailleurs, pendant que l’on faisait ces cadeaux au haut de la pyramide, on a coupé dans la sphère sociale, dans la couverture chômage, dans certaines prestations comme les APL (Aide personnalisée au logement). Notre système fiscal, déjà peu progressif, est devenu encore plus régressif avec des taux d’imposition plus faibles pour les plus aisés que pour les plus modestes. Difficile dans un tel contexte de demander des efforts aux ménages modestes pour réduire leur consommation d’énergie...

      Dans votre ouvrage, « Insoutenables inégalités », il y a une courbe frappante qui montre que les émissions des plus gros pollueurs ont augmenté plus vite que celles des autres... En France aussi ?

      En France, les émissions des personnes des 10 % plus riches ont diminué moins rapidement que celles des 50 % du bas de l’échelle. Ce mouvement s’explique en partie par le creusement des inégalités de patrimoine, qui s’est amplifié depuis le milieu des années 1980. Rappelons que la moitié de la population française n’a quasiment pas de patrimoine. On pense souvent que les riches polluent plus parce qu’ils consomment davantage. C’est vrai, mais c’est la partie émergée de l’iceberg : une grande part de leurs émissions provient de leur patrimoine et en particulier de leurs actifs financiers. Ces investissements sont encore largement fléchés vers des activités carbonées. Or, il faut bien avoir en tête qu’un investisseur a beaucoup plus d’alternatives qu’un consommateur de carbone. Si je suis en zone périurbaine, sans alternative à la voiture, je vais être touché de plein fouet par une taxe carbone, tandis que si j’investis 500 000 euros dans un producteur de pétrole, je ne vais pas subir ce « signal prix » alors que je pourrais très bien investir cet argent ailleurs... On marche sur la tête.

      Comment définir un placement polluant ?

      C’est une question sur laquelle la recherche a déjà des éléments de réponse. Pour les 1 % ou 0,1 % les plus riches, on peut d’ores et déjà faire des estimations des émissions carbone de leurs placements financiers qui semblent assez fiables. Par contre, au niveau des individus, cette mesure devient difficile car nous manquons encore d’outils de politiques publiques associées. En fait, c’est en créant de nouvelles mesures fiscales ou de nouvelles règles que l’on pourra mesurer finement ces émissions. Nous sommes au même point que lorsque l’impôt progressif sur le revenu a été mis en place au début du XXe siècle. A l’époque, les conservateurs expliquaient doctement que cet impôt était impossible à mettre en oeuvre parce que nous n’avions pas de données individualisées sur les revenus. La puissance publique a donc créé des outils de déclarations fiscales. Un mouvement similaire accompagnera la mise en place d’un impôt sur le patrimoine avec une composante carbone.

      Pourquoi les inégalités sont-elles encore un impensé des politiques écologiques ?

      C’est d’abord par facilité. Les politiques, qui s’appuyaient sur des travaux d’économistes peu soucieux de la question sociale, ont pensé qu’il suffisait d’appuyer sur le bouton « taxe carbone » pour résoudre le problème climatique. Depuis trente ans, les politiques - Emmanuel Macron et son gouvernement tout particulièrement -, ont largement démissionné face au problème des inégalités, comme s’ils refusaient de le voir ou le considéraient comme une fatalité, un mouvement inéluctable de l’Histoire. Enfin, cet impensé peut s’expliquer aussi par le cadrage habituel des enjeux climatiques qui a longtemps été, et reste encore, générationnel : les « boomers » détruiraient la planète et l’avenir des générations futures.

      Certes, il y a des disparités réelles entre générations, mais on commence à prendre conscience que les différences d’émissions sont principalement liées aux écarts de richesse qui existent au sein d’une même génération. Vous soulignez que nous ne sommes pas tous exposés de la même façon aux risques climatiques... Hélas, on manque encore en France d’une cartographie précise sur la qualité de l’air, du sol, des eaux. On sait toutefois que les communes les plus pauvres sont plus exposés aux pollutions de l’air ou aux risques industriels et chimiques. Au niveau mondial, de nombreuses études montrent que dans les pays du Nord comme du Sud, les plus aisés sont généralement moins soumis aux risques environnementaux. Les plus modestes sont non seulement les plus exposés mais aussi les plus vulnérables.

      Le paradigme de cela, c’est l’ouragan Katrina, qui a touché la Nouvelle-Orléans en 2005. Mon collègue François Gemenne a montré par exemple que les plus riches - ne serait-ce que parce qu’ils avaient une voiture pour s’enfuir - ont « mieux » vécu cette tragédie. Et puis, quelle que soit la nature des crises, ceux qui ont du patrimoine peuvent rebondir plus vite. Ainsi, un agriculteur sans épargne qui sera touché par la sécheresse tombera facilement dans la pauvreté. Il faut à tout prix éviter que la crise climatique ne vienne exacerber ces inégalités, notamment via des mécanismes d’assurance et de protection sociale-écologique.

      Vous soutenez la proposition, portée par plusieurs candidats de gauche à la présidentielle, d’instaurer un ISF climatique. De quoi s’agit-il ?

      C’est le retour de l’ISF, mais dans une version modernisée. Avant qu’il ne soit supprimé par Emmanuel Macron, cet impôt ne rapportait qu’entre trois et cinq milliards d’euros en raison de l’énorme quantité de niches fiscales qui permettaient d’y échapper (sans elles, il aurait dû rapporter entre 10 et 15 milliards). L’ISF vert doit d’abord être un ISF sans niches. On y intégrerait par ailleurs une composante pollution avec un taux plus élevé portant sur les actifs financiers placés dans des secteurs polluants ou émetteurs de carbone.

      Ce volet « carbone » de l’ISF a vocation à n’être que transitoire puisque, si l’on prend au sérieux les objectifs de l’Accord de Paris, nous devons atteindre la neutralité carbone en 2050. C’est là une des différences avec les impôts progressifs sur le revenu ou le patrimoine. Eux n’ont jamais eu pour objectif d’annihiler la richesse alors que cet ISF climatique doit nous aider à nous débarrasser des énergies fossiles.

      Mais est-ce vraiment faisable ?

      La mise en place d’un tel outil exige de mettre la main sur de nombreuses informations, à dissiper le greenwashing des banques... Il y aurait une absurdité totale à penser qu’au XXIe siècle, avec les puissances de calcul dont on dispose, on ne soit pas capable de collecter ces données, surtout au vu de ce qui est en jeu : la sauvegarde de l’habitabilité de la Terre. Nous avons les moyens d’y parvenir, il ne nous manque que la volonté politique.

      Est-ce qu’il faudrait le compléter avec un système de quotas carbone individuels pour réduire de manière planifiée nos émissions ?

      C’est un débat qu’il va falloir mettre sur la table assez rapidement. Aujourd’hui, je préfère mettre nos efforts sur les investissements massifs permettant de créer des alternatives et une refonte du système fiscal. Mais à mesure que l’on va avancer dans la transition le principe des quotas deviendra de plus en plus pertinent. Le Royaume-Uni avait commencé à imaginer un tel système avant la crise de 2008. Dans ce schéma, chacun se voyait attribuer une même « enveloppe » de crédits carbone. Une bourse secondaire de revente permettait un effet redistributif : il faut racheter des quotas pour dépasser son budget de départ.

      La philosophie qui porte ce système est intéressante car elle renverse la perversité actuelle : aujourd’hui, nous donnons de fait des droits de pollution supplémentaires à certains individus - essentiellement les plus aisés. Pourquoi des gens auraient davantage de droits de tirage sur la destruction de la planète que d’autres ? Absolument rien ne le justifie. Je pense que la première étape pour avancer, c’est de prendre conscience des écarts d’émissions entre individus et de la distance à parcourir pour atteindre les objectifs climat du pays.

      En France, la cible d’émissions individuelles c’est cinq tonnes en 2030. En réalité, la moitié la plus pauvre de la population y est déjà et une autre est largement au-dessus. Faisons en sorte que nos politiques publiques ciblent plus explicitement cette moitié supérieure, par exemple via des mesures fiscales ou réglementaires.

      En dehors de l’augmentation de la fiscalité sur les actifs fossiles, faut-il aussi augmenter les taxes sur l’aviation de tourisme ou les jets privés ?

      On peut cibler des consommations précises : les yachts, les vols intérieurs, etc. On peut aussi soumettre les propriétaires à des obligations de rénovation plus strictes qu’aujourd’hui pour en finir avec les passoires thermiques. En 2012, le plan « Bâtiment Grenelle » avait fixé un objectif de 400 000 rénovations de logements par an et l’adaptation des 800 000 logements sociaux les plus énergivores avant 2020. Seulement 10 % de l’objectif a été atteint, selon un rapport parlementaire. Il faut mettre à contribution les propriétaires pour accélérer le rythme. On a perdu dix ans là-dessus en France.

      Est-ce qu’il faut s’attaquer directement aux entreprises comme Total, qui a engrangé en 2021 un bénéfice d’environ 14 milliards d’euros ? En les nationalisant, par exemple ?

      Ce ne sont pas des Martiens qui détiennent Total. Derrière chaque entreprise, il y a des individus, des actionnaires, qui prennent des décisions ou refusent d’en prendre. L’enjeu, c’est de les identifier et de faire porter sur ces personnes, via des politiques fiscales, des réglementations ou des incitations, l’effort nécessaire à la bifurcation écologique.

      Faudrait-il envisager des nationalisations ?

      Dans certains secteurs stratégiques, oui. Le changement climatique est la plus grande défaillance de marché de l’histoire et nous avons besoin de pilotage à long terme, ce que les marchés ont encore beaucoup de mal à faire. Il est donc certain, si l’on veut sérieusement réussir cette transition écologique, que l’on aura besoin d’acteurs publics plus puissants que ces quatre dernières décennies. Alors que les patrimoines privés n’ont cessé d’augmenter, celui de l’Etat n’a, lui, fait que décliner. Il faut enrayer cette dynamique.

      Si l’on suit vos recommandations, une large partie des actifs financiers qui demeurent dans des secteurs fossiles perdront toute valeur demain si la transition énergétique est réellement engagée. Comment éviter que l’accumulation de ces actifs « échoués » ne se mue en une crise financière ?

      Ce qu’il faut d’abord avoir en tête c’est que le changement climatique non maîtrisé nous prépare des crises financières à répétition. Les investissements dans le secteur des énergies fossiles ont été faits depuis trente ans alors que nous disposions déjà de toutes les données nécessaires sur les effets catastrophiques des gaz à effet de serre. Les détenteurs de gros patrimoines polluants ne peuvent pas venir demander des compensations quand ils comprendront enfin les conséquences de leurs choix.

      Quant aux actifs détenus par des classes moyennes, des petits retraités anglo saxons par exemple qui ont mis leur épargne là-dedans, il faut les accompagner pour qu’ils en sortent au plus vite. Je ne propose pas ces différents outils fiscaux pour le simple plaisir de prendre de l’argent aux plus riches, mais bien pour empêcher des inégalités de richesse et de pollution extrêmes et financer un modèle social écologique.

      Comment peut-on créer de la prospérité sans carbone ?

      Une manière de le faire, c’est d’investir dans les secteurs du lien, de l’éducation, de la santé, des secteurs qui sont moins carbonés. Augmenter le salaire des profs, celui des soignants, ou bien créer un service public de la dépendance, ça génère moins de CO2 que de mettre le même argent dans la construction d’autoroutes ou de centrales à gaz. Il y a une alliance à imaginer entre le développement des services publics et l’écologie. Mais pour financer tout ça, il faut aussi repenser notre système fiscal. On en est encore loin.

      Vous pensez vraiment un renversement possible ?

      Nous demeurons coincés, depuis les années 1980, dans un mode de pensée héritée de la droite américaine qui clame que pour que l’économie fonctionne, il faut le moins d’Etat possible, le moins d’impôts possible. Ce modèle est à bout de souffle, on le voit et on peut espérer qu’un mouvement de balancier va avoir lieu. Mais vous avez raison, rien n’est encore écrit. Le fonctionnement économique actuel et les modes de vie insoutenables des plus riches nous conduisent dans le mur.

      Revenons sur les voyages spatiaux de Bezos et de ses confrères : on voit l’absurdité totale de la concentration des richesses. Dans la mesure où nous sommes dans une situation où nos émissions de carbone doivent diminuer drastiquement, il n’est pas acceptable que les dernières tonnes émises le soient pour assouvir les désirs de consommations ostensibles des plus privilégiés.

      Emilie Brouze, Sébastien Billard, Rémi Noyon

      « Insoutenables inégalités », de Lucas Chancel (éd. Les Petits matins, 2021 - nouvelle édition augmentée).

  • Naarea, la start-up qui veut laver le nucléaire plus blanc que blanc

    https://www.nouvelobs.com/economie/20220216.OBS54554/naarea-la-start-up-qui-veut-laver-le-nucleaire-plus-blanc-que-blanc.html

    Cette deep-tech française planche sur un mini-réacteur sans danger ni déchets. Ce rêve peut-il devenir réalité ou sert-il d’autres desseins ?

    #suspense

    #nucléaire #nucléaire_vert #start_up #deep_tech #SMR #AMR #illusion #green_washing #france_2030

    • Construire un mini-réacteur nucléaire contenu dans un cube d’un mètre de côté, qu’on pourrait installer partout sur la planète et qui contribuerait de façon sûre et propre à l’avènement du monde neutre en carbone que nous devons atteindre d’ici 2050 : tel est le grand projet de Jean-Luc Alexandre, ingénieur quinquagénaire passé par Spie Batignolle, Alstom et Suez, et d’Ivan Gavriloff, consultant en innovation industrielle. Ensemble, ils ont fondé la start-up Naarea, qui doit donner naissance à ce nucléaire qui lave plus blanc que blanc.

      En les écoutant, il se peut que vous soyez traversé par l’image de Peter Isherwell, ce personnage emblématique du film « Don’t look up », entrepreneur convaincu que sa technologie sauvera la planète de la comète qui la menace... Naarea peut-elle vraiment contribuer à lutter contre le réchauffement climatique ou fait-elle miroiter des solutions impossibles ?

      Dans le milieu assez conservateur du nucléaire français, on regarde avec une certaine prudence cette jeune pousse disruptive qui veut ouvrir la voie à un atome qui ne soit ni super-étatique, ni super-centralisé. Tout le contraire de la façon dont cette énergie s’est développée jusqu’à présent dans le monde. A la manière américaine, Jean-Luc Alexandre et Ivan Gavriloff veulent faire collaborer des scientifiques et entreprises ultrapointus peu habitués à travailler ensemble, lever des millions auprès de différents investisseurs, candidater aux appels d’offres publics destinés à soutenir l’innovation, et avancer sur leur voie.

      Les réacteurs à sels fondus

      Aux Etats-Unis, cette stratégie a permis à plusieurs start-up de pousser des projets de petits réacteurs nucléaires, les Small Modular Reactors (SMR), dont la puissance ne dépasse pas 300 mégawatts (MW) (contre 1 650 pour un EPR). Parmi elles : Nuscale ou TerraPower, soutenue par Bill Gates, qui planche sur deux technologies de réacteurs dont l’une partage beaucoup avec celle retenue par Naarea. Nos deux aventuriers de l’atome ont d’ailleurs « pitché » le célèbre milliardaire, au même titre que des dizaines d’autres investisseurs, en vue d’attirer leurs deniers. Objectif : lever « plusieurs dizaines de millions d’euros dans les prochaines semaines, en amorçage », avant de recommencer, pour rassembler au total 650 millions d’euros sur cinq ans.

      Que racontent-ils à leurs potentiels investisseurs ? Que le nucléaire sauvera la planète du réchauffement, et qu’ils disposent d’une technologie qui peut résoudre les problèmes aujourd’hui posés par l’atome. Jean-Luc Alexandre explique : « Le nucléaire représente aujourd’hui 4 à 5 % de l’énergie mondiale. Ce n’est pas à ce niveau qu’on peut avoir un rôle sur le climat. Pour qu’il remplace en grande partie les énergies fossiles, il faut faire dix fois plus. Et pour y arriver, il faut le rendre acceptable en s’attaquant à ce qui ne l’est pas aujourd’hui : les déchets et la sûreté. »

      Le réacteur Naarea, plus petit qu’un SMR avec une puissance de 1 à 40 MW, fabriquerait à la fois de l’électricité et de la chaleur. Sur le papier, il fonctionne avec une technologie dite « à sels fondus », contrairement à la quasi-totalité des réacteurs existants qui sont « à eau pressurisée ». Son combustible, liquide, ne remet pas en cause le principe de base de la fission, mais n’a pas besoin d’eau pour se refroidir. Ce qui ouvre des possibles en termes d’implantation : chauffer les villages les plus reculés, aujourd’hui alimentés en fuel, propulser des porte-conteneurs, voire des avions et des fusées, faire tourner des usines, et, pourquoi pas, alimenter les bornes de recharge des véhicules électriques sur les aires d’autoroute.

      Cette technologie est aussi censée réduire très fortement le risque d’accident. Comme le détaille l’ingénieur : « Le sel fondu se dilate quand la température augmente. Si celle-ci s’élève trop, il sort de la zone critique et la température descend d’elle-même. Il n’y a pas de risque de fusion comme à Tchernobyl. » Par ailleurs, contrairement aux réacteurs existants, celui de Naarea ne sera pas sous pression, ce qui simplifie sa conception, réduit les contraintes de sûreté et les coûts associés. Une casserole d’eau bouillante reste plus sûre qu’une Cocotte-Minute sans soupape...

      Après Astrid

      Enfin, parce qu’il s’agit d’un réacteur de 4e génération, il doit produire bien moins de déchets que les réacteurs de 2e génération qui fonctionnent en ce moment en France, ou de 3e génération - celle des EPR de Taishan en Chine, d’Olkiluoto en Finlande ou de Flamanville en France. Il aura en effet la capacité, en fonctionnant avec des neutrons rapides, de valoriser les combustibles usés, y compris les matières hautement radioactives, qui s’accumulent aujourd’hui dans les piscines d’Orano La Hague et d’EDF, et d’éviter qu’ils ne deviennent des déchets. Dans les plans de Naarea, un prototype pourrait être mis en service dès 2026 et construit en série, le réacteur pourrait sortir un mégawattheure à « moins de 40 euros, moins que le charbon » en 2030.

      On serait tenté d’y voir des marchands de rêve, si des pointures de la recherche ne faisaient partie de l’aventure. Comme Daniel Heuer, physicien soixantenaire et cerveau du futur réacteur, qui a déjà son bureau au siège de Naarea. Fraîchement retraité, cet ancien directeur de recherche au CNRS a travaillé pendant plus de vingt ans sur... les réacteurs à sels fondus.

      Car la technologie n’est pas nouvelle : développée dans les années 1950 aux Etats-Unis, elle a été abandonnée au profit des réacteurs à eau pressurisée, pour lesquels « le retraitement du combustible n’était pas envisagé à l’époque », explique Daniel Heuer, et qui se révélaient plus compétitifs. C’est lui qui dirigera la réalisation des études et du design du réacteur, tout en s’appuyant sur les experts du Commissariat à l’Energie atomique (CEA), auquel Naarea ouvre un nouvel horizon après l’abandon par le gouvernement, en 2018, de son projet de construction d’Astrid, un réacteur de 4e génération à neutrons rapides au sodium.
      Jean-Claude Garnier, ancien chef de projet R&D d’Astrid et aujourd’hui responsable du programme Réacteurs de 4e génération au CEA, raconte : « Le cahier des charges d’Astrid avait été défini dans les années 2000. Or, dix ans plus tard, le contexte énergétique et la façon de penser le nucléaire avaient changé. On s’est mis à réfléchir à des réacteurs plus petits, capables de trouver leur place dans un mix contenant beaucoup d’énergies renouvelables... »

      Une équipe d’une vingtaine de personnes (contre 200 à l’époque d’Astrid) s’est remise à l’ouvrage sur les différentes technologies qui permettent un recyclage infini des combustibles nucléaires usés, et particulièrement sur les sels fondus. Parmi ces experts, des figures bien connues dans le milieu, comme Joël Guidez, ex-conseiller scientifique du CEA, qui rejoindra lui aussi Naarea. « Ils parlent d’innovation de rupture mais c’est un petit club de retraités ! », s’amuse un expert du nucléaire auprès de l’Agence internationale de l’Energie.

      L’appel du pied de Macron

      Pourquoi donc ce retour en grâce de la 4e génération, dans un pays qui semblait avoir tourné la page en fermant en 1997 Superphénix, un prototype de réacteur à neutrons rapides au sodium, puis en enterrant le projet Astrid ? Jean-Claude Garnier affirme : « Au début des années 2000, la filière nucléaire s’est demandé comment aller vers plus de sobriété dans la consommation d’uranium, dans l’hypothèse d’un redéveloppement du nucléaire. Un peu comme on a cherché à faire des voitures qui consommaient moins. La 4e génération y contribue. »

      Le besoin s’est aussi fait sentir de fabriquer des réacteurs nucléaires ne produisant pas seulement de l’électricité, mais aussi de l’hydrogène décarboné et de la chaleur - un atout de la 4e génération, qui atteint des températures plus élevées. La Pologne et les Pays-Bas ont d’ailleurs déjà montré leur intérêt pour ce nucléaire pour faire tourner leurs usines.

      Enfin, en France tout particulièrement, face à la saturation inquiétante des capacités d’entreposage du combustible usé, alors que les pistes de retraitement actuelles rencontrent des difficultés et que l’Autorité de Sûreté nucléaire (ASN) appelle le gouvernement à prendre d’urgence une décision sur l’opportunité de poursuivre l’entreposage de matières radioactives pour un hypothétique usage futur qui n’arrive pas, les opérateurs du traitement du combustible réfléchissent à leur avenir.

      Les Etats-Unis, le Canada, la Chine et la Russie n’ont pas tergiversé comme la France. Le gouvernement américain a relancé dès les années 2000 son industrie nucléaire moribonde en lançant des appels à projets, et créé une dynamique de start-up à l’affût de différenciation et d’innovation. Selon Jean-Claude Garnier : « Ce qu’on voit aujourd’hui en France correspond à ce qui s’est lancé il y a dix ans aux Etats-Unis. Et il se passe autant de choses en Chine, qui investit sur toutes les technologies sans exception, mais on en entend moins parler... »

      A ce jour, trois réacteurs à neutron rapide au sodium type Astrid sont en construction en Russie et en Chine, et quelques start-up s’intéressent aux sels fondus outre-Atlantique (TerraPower aux Etats-Unis, Terrestrial au Canada..)

      Comme là-bas, Naarea, le CEA et d’autres partenaires potentiels tentent de monter un consortium qui pourra répondre à l’appel à projet sur « des technologies de transformation et de rupture sur le nucléaire », annoncé par le président Emmanuel Macron dans le cadre du plan d’investissement France 2030, sur lequel il est encore revenu lors de son discours de relance du nucléaire le 10 février. Celui-ci prévoit en effet d’y allouer 1 milliard d’euros, dont la moitié pour le SMR Neward et l’autre moitié pour des projets type Naarea.

      Verrous technologiques

      Le sérieux technique de l’entreprise ne fait pas tellement débat dans la filière. En revanche, les « verrous technologiques » sont encore nombreux et laissent planer le doute sur la faisabilité à court terme du projet. « Un réacteur, c’est de la physique et des matériaux. On doit être sûr qu’on peut maîtriser son fonctionnement même, et que les matériaux résisteront à des températures très élevées, à l’irradiation et à la corrosion », explique Jean-Claude Garnier.

      Dans ces conditions, Valérie Faudon, porte-parole de la Société française de l’Energie nucléaire (Sfen), bras armé de l’atome en France, doute du calendrier : « D’ici 2030, on sera avant tout dans une phase de recherche et développement, et c’est le sens de l’annonce du président sur France 2030. Avant de pouvoir construire un prototype, il faut passer plusieurs jalons avec l’autorité de sûreté. Beaucoup disent que ces réacteurs n’arriveront à l’échelle industrielle qu’à la fin des années 2030. Pour la fusion, on parle de 2100, même si cela fait débat. » Et d’ajouter : « Tout dépend des moyens qu’on y mettra et bien sûr des exigences de l’Autorité de Sûreté nucléaire, qui devra valider la conception de ces réacteurs, sachant qu’on est sur des technologies de rupture. Aujourd’hui, l’ASN est bien occupée par les prolongations décennales des centrales existantes, les EPR2 en projet et le SMR Nuward... »

      Il faudra aussi trouver comment traiter le combustible dont le caractère liquide suppose une opération complexe de retraitement en fonctionnement, et une solution au risque de dissémination. Yves Marignac, expert de l’association NégaWatt, met en garde : « Ils disent que leurs petits réacteurs pourront aller partout. Or, à chaque fois qu’il y a une matière radioactive quelque part, il y a un risque de dispersion, qu’elle soit accidentelle ou malveillante. Plus vous disséminez ces matières, plus vous disséminez le risque. A la différence d’un panneau photovoltaïque, vous ne pouvez pas laisser la gestion d’un réacteur à un chef de village. »

      Un problème que Daniel Heuer ne nie pas, quand Jean-Luc Alexandre promet « des réacteurs surveillés et contrôlables à distance », dont Naarea resterait propriétaire et qui présenteraient un faible intérêt pour une personne mal intentionnée... « Tout cela est extrêmement illusoire, tranche Yves Marignac. La promesse d’apporter à l’humanité une énergie nucléaire propre, accessible à tous et compétitive est fausse. Mais elle entretient l’idée qu’un nucléaire est envisageable sans effet négatif. Naarea réactive cet imaginaire, mais sa seule vraie finalité est de donner de l’assise au nucléaire. »

      Un acteur y a en tout cas vu son intérêt. En novembre dernier, Naarea a annoncé la signature d’un partenariat avec Assystem, ingénieriste réputé dans le secteur nucléaire, qui accompagnera la start-up dans la réalisation d’un jumeau numérique du réacteur, qui simulera son comportement avant d’engager la construction d’un prototype. Un processus qui permet de gagner temps et argent, voire de limiter les mauvaises surprises. « Les bénéfices qu’Assystem dit attendre de son association avec cette entreprise sont révélateurs, observe Nicolas Goldberg, expert chez Colombus Consulting. Le petit réacteur, c’est aussi l’histoire qu’on raconte pour avancer sur d’autres sujets : le développement du numérique, la R&D appliquée, les conditions de certification du nucléaire... »

      Naarea, un outil de financement de toute la filière nucléaire ?

      Morgane Bertrand

    • Voir aussi la communication officielle sur le site du partenaire stratégique, qui vaut son pesant de cacahuètes au thorium :

      ... solution énergétique sûre, décarbonée, circulaire, non intermittente, décentralisée, économique, produite à partir de déchets industriels, qui élargit la voie des renouvelables ... conviction que le climat est notre patrimoine ... réaliser la transition écologique à l’échelle collective et atteindre une abondance juste et partagée ... développement d’une écologie citoyenne et stimulante, pour accroître la résilience des territoires, réformer l’économie, susciter de nouvelles générations d’entrepreneurs, et élargir le champ des possibles ...

      #sans_vergogne

  • Mort de Shaoyao Liu : non-lieu définitif pour le policier auteur du tir

    https://www.liberation.fr/societe/police-justice/mort-de-shaoyao-liu-non-lieu-definitif-pour-le-policier-auteur-du-tir-202

    La Cour de cassation rejette ce mercredi un pourvoi de la famille du Chinois Shaoyao Liu, tué en 2017 à Paris par un agent lors d’une intervention à son domicile. La plus haute juridiction met en avant la légitime défense.

    #tué_par_la_police #police #BAC #justice #violences_policières #brutalité_policière
    #légitime_défense vs #impunité

    • « On ne comprenait pas ce qu’il se passait » : le soir où Shaoyao Liu a été tué par la police devant ses enfants
      https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/11/17/on-ne-comprenait-pas-ce-qu-il-se-passait-le-soir-ou-shaoyao-liu-a-ete-tue-pa

      Publié le 17 novembre 2020 - Mis à jour le 08 juin 2021

      Le père de famille chinois a été tué par des policiers de la BAC chez lui en mars 2017, dans des circonstances peu claires. La cour d’appel de Paris a confirmé, mardi, la validité du non-lieu prononcé en 2019.

      Le ciel était bas, ce soir de dimanche 26 mars 2017, quand la vie de la famille Liu a basculé. La mère, Zhu (tous les prénoms ont été changés), et l’aînée, Jiao, 25 ans, étaient de sortie. Dans l’appartement familial du 6e étage de la villa Curial, un ensemble de résidences de plus de 1 000 logements dans le 19e arrondissement de Paris, Rose, 17 ans, et Gabrielle, 22 ans, achevaient une longue journée de révisions, l’une pour son bac blanc, l’autre pour ses examens de gestion. Ariane, 18 ans, et Tuan, 15 ans, étaient rentrés dans l’après-midi d’un Salon sur la pop culture japonaise. Le père, Shaoyao, avait vaqué à ses occupations quotidiennes, entre linge sale, repas et balades. Vers 19 h 30, il était monté au 7e étage pour se plaindre d’un bruit – « comme si on tapait sur un tuyau », racontera Rose aux enquêteurs – et avait eu une brève altercation avec un voisin croisé sur le palier.

      Une heure plus tard, le chaos envahissait l’appartement. Les cris. Une porte qu’on défonce. Un éclair dans l’entrée éteinte. Un père gisant dans le couloir. Un homme imposant, en sweat noir, brassard orange de police au bras, agenouillé sur le quinquagénaire, lui retirait son dentier, qui l’empêchait de respirer, et réclamait un linge pour compresser son torse troué.

      Et puis ce message, délivré par l’un des autres brassards sur place, à la radio de la police : « On a été requis par un collègue hors service pour une personne qui se baladait villa Curial avec un couteau à la main (…) elle s’est réfugiée chez elle, (…) ça gueulait dans l’appartement, ça parlait chinois, on ne comprenait rien (…) on a demandé d’ouvrir la porte, il avait des ciseaux, c’était pas un couteau, mais des ciseaux. Il a porté un coup à un collègue au niveau du thorax (…) et du coup, bah on a tiré. »

      Est-ce ainsi que les faits se sont déroulés ? Le dossier judiciaire, que Le Monde a pu consulter, retrace les événements qui ont conduit à la mort du père de famille de 56 ans. Si les versions des policiers et de la famille sont souvent irréconciliables – les premiers plaidant la légitime défense ; les seconds, la pure bavure policière – elles se rejoignent sur un même constat : ce soir-là, de part et d’autre de la porte d’entrée des Liu, « on ne comprenait pas ce qu’il se passait ».

      Mardi 17 novembre, la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris a confirmé le non-lieu prononcé en juillet 2019 par les juges d’instruction chargés de l’enquête. La famille a d’ores et déjà annoncé qu’elle allait poursuivre sa bataille judiciaire et se pourvoir en cassation. « Nous souhaitons qu’une décision de justice “normale” soit rendue, explique au Monde Me Pierre Lumbroso, avocat des parties civiles. Jusqu’à présent, nous avions le sentiment que les juges d’instruction et le parquet, qui dépendent au quotidien du travail des policiers, n’ont pas été très prompts à mettre en cause le récit de ces derniers. » Contactée, l’avocate du tireur n’a pas souhaité s’exprimer.

      Tenue civile, brassard et fusil d’assaut

      Tout commence par l’appel d’un voisin du 7e étage au 17, à 20 h 13. L’homme, retraité des forces de l’ordre, est un habitué : selon le commissariat du 19e arrondissement, il avait appelé à 56 reprises les services de police dans les mois précédents. « Le Chinois fou » – surnom qu’il donne à Shaoyao Liu – déambule à son étage, criant dans sa langue natale, la seule qu’il parle, « [brandissant] un couteau ». Il ne sait cependant plus où se trouve M. Liu désormais : il l’a fait fuir en criant : « C’est quoi ce bordel ? »

      Aucune équipe de police secours, habituée à gérer les urgences du quotidien, des tapages aux accidents de la route, n’est disponible. Trois membres des brigades anticriminalité (BAC), spécialistes de la prise en flagrant délit de voleurs à l’arraché ou de trafiquants de drogue, sont dépêchés sur place. En tenue civile, brassard au bras, ils ont avec eux, outre leur pistolet de service, un fusil d’assaut HK G36.

      A 20 h 26, les voilà devant la porte des Liu. Ils tambourinent aux cris de « police ! » – des appels que la famille assure ne pas avoir entendus, mais qui sont confirmés par les voisins et un enregistrement audio. La vue par le judas de trois personnes armées crée la panique dans l’appartement. Leurs brassards orange ne calment pas les Liu. En décembre 2016, une famille chinoise avait été séquestrée à La Courneuve par des hommes équipés de ces brassards, afin de leur soutirer de l’argent. « C’est courant, qu’il y a de faux policiers », dira Tuan, l’un des enfants, à l’inspection générale de la police nationale (IGPN).

      « C’est en chinois »

      Les cris redoublent quand les individus, face au refus d’ouvrir, se mettent à donner des coups de pieds dans la porte : « Ecartez-vous ! », ordonne Shaoyao Liu en chinois à ses enfants, se positionnant derrière pour la retenir. « Calmez-vous, ça ne sert à rien de défoncer la porte », implore à plusieurs reprises Gabrielle, cette fois en français. Des mots que les policiers diront ne pas avoir compris.

      A 20 h 29, ils demandent l’envoi d’un bélier. « Toujours les cris, les hurlements. Là, on commence à avoir peur de ce qui se passe à l’intérieur de l’appartement, relatera le gardien de la paix V. aux juges d’instruction. Soit il est en train de les agresser, soit… On ne comprend pas ce qui passe, c’est en chinois. (…) On décide de casser la porte. (…) On se dit “état de nécessité”. »

      Le gardien de la paix V., pistolet Sig-Sauer à la main, et son collègue, G., armé du fusil d’assaut, se mettent à deux pour faire céder la porte. A l’intérieur, la lumière s’éteint. La porte cède, et G., pris dans son élan, se retrouve dans l’entrée plongée dans le noir. « Il vient de me planter, il me donne des coups de couteau ! », crie-t-il à ses collègues restés au seuil de l’appartement. Gabrielle et Rose, distantes de quelques mètres de leur père, affirment ne pas l’avoir vu porter de coup. Déséquilibré par son entrée fracassante, gêné par la longueur de son HK G36 – entre 75 cm et 1 mètre, selon les modèles – et par la proximité de M. Liu, G. n’est pas en position de se défendre, affirment ses collègues devant l’IGPN. Le gardien de la paix V. tire. Shaoyao Liu est touché en plein cœur. « Je le vois tomber mollement, comme un poids mort. Il s’effondre », raconte G.

      « C’étaient des ciseaux »

      La lumière s’allume. Les policiers cherchent « le couteau ». « L’une [des filles de M. Liu] m’a répondu “il n’avait pas de couteau, c’étaient des ciseaux”, rapporte la gardienne de la paix D., le troisième policier, à l’IGPN. Je dois vous avouer que j’ai été surprise de cette affirmation, si bien que je leur ai demandé où [était] l’arme. » La paire de ciseaux est retrouvée non loin. Ses lames font moins de dix centimètres, quasiment deux fois moins que celle du couteau décrit par le voisin du dessus.

      A 20 h 31, D. dégaine sa radio et annonce que l’un de ses collègues a fait usage de son arme. Les premiers secours ne tardent pas. M. Liu est déclaré mort à 21 heures. G. est à son tour examiné. Il présente une plaie de 1,2 cm à l’aisselle gauche, peu profonde, qui nécessitera un point de suture.

      Entre-temps, les enfants ont été rassemblés dans une chambre par une gardienne de la paix arrivée en renfort. Rose, sous le choc, vomit. Les autres sont partagés entre pleurs et sidération. Le médecin de la brigade de sapeurs-pompiers demande au major de police présent s’il doit passer voir les enfants. « Il m’a indiqué que le défunt avait des antécédents psychiatriques, (…) et que ses filles étaient très calmes, voire soulagées », déclare-t-il à l’IGPN.

      Les enfants restent enfermés ainsi jusqu’à 22 heures passées, heure à laquelle on leur demande d’aller annoncer la nouvelle à leur mère. Celle-ci, qui ne parle que chinois, a été récupérée vers 20 h 45 au restaurant où elle travaillait. Elle attendait depuis dans une voiture de police en bas de l’immeuble.

      A l’annonce du décès de son mari, Mme Liu fond en larmes et crie. Les policiers lui demandent alors de faire moins de bruit, raconte-t-elle au Défenseur des droits. Ce dernier s’est autosaisi de l’affaire et a pu confirmer ces faits auprès d’une personne, envoyée sur les lieux ce soir-là par la mairie du 19e arrondissement afin de reloger d’urgence les Liu.

      « Aucun ADN de poisson »

      La machine judiciaire se met alors en branle. L’IGPN entend la famille et les policiers dans la semaine. Des membres de la diaspora chinoise organisent des rassemblements, place de la République ou devant le commissariat du 19e arrondissement, pour demander justice. Le 5 avril, une information judiciaire est ouverte contre X pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, par une personne dépositaire de l’autorité publique ».

      Les ciseaux de M. Liu sont analysés, ils ne comportent « aucun ADN de poisson ». L’expertise met à mal la thèse de la famille, qui affirmait qu’il était en train d’en écailler un pour le dîner. L’avocat de la famille, maître Lumbroso, s’interroge sur ce qu’il s’est passé lorsque les enfants étaient enfermés : « On a pu maquiller la scène de crime, on a pu laisser les policiers préparer leur stratégie de défense… Si le tireur n’avait pas été policier, il aurait été mis en garde à vue directement pour éviter cela. » L’IGPN et les juges d’instruction, eux, se questionnent sur deux autres points : l’état psychiatrique de M. Liu et la proportionnalité de la réponse des policiers.

      Antécédents psychiatriques

      Au début de 2012, Shaoyao Liu avait été interné à l’hôpital Maison-Blanche, après avoir jeté un ordinateur et deux chaises de son balcon. On lui diagnostique un « trouble délirant, ainsi qu’un alcoolisme chronique ».

      En septembre 2016, le voisin du dessus, avec lequel les relations sont notoirement exécrables, dépose une main courante. M. Liu, qui lui reproche de ne pas régler son problème récurrent de fuite d’eau, l’aurait menacé, une tringle à rideau à la main. Deux mois plus tard, le quinquagénaire est filmé dans le parking de l’immeuble, tentant de bloquer la porte d’accès avec une barre de fer. Il est raccompagné chez lui sans encombre par les policiers alors appelés sur place.

      En outre, d’après ses enfants, son « alcoolisme » se limitait à la consommation de bière deux à trois fois par semaine. Le bilan toxicologique de M. Liu, le jour de sa mort, faisait état de 0,71 gramme d’alcool par litre de sang. Une dose cohérente avec les deux grandes canettes de Heineken retrouvées dans la poubelle de la cuisine le soir même.

      Les nombreuses questions concernant les antécédents psychiatriques et la consommation d’alcool de Shaoyao ont particulièrement choqué la famille Liu, encore fortement traumatisée par le drame. « Je n’accepte pas qu’on me pose toutes ces questions, car nous sommes les victimes et notre père ne méritait pas de mourir, lâche Jiao devant les juges d’instruction. On cherche tout ce qui concerne son passé, mais on ne cherche pas à comprendre pourquoi la personne qui a tiré a fait ça. » D’autant que ses antécédents sont étalés dans la presse dès le soir de sa mort. « Je me souviens encore du titre du Parisien “Un policier blessé à l’arme blanche, son collègue tue l’agresseur” », raconte, toujours émue, Gabrielle au Monde.

      Gilet pare-balles

      L’IGPN et les juges d’instruction se sont bien intéressés aux motifs du tir de V., questionnant la proportionnalité de la réponse des trois policiers – équipés de gilets pare-balles, armés et entraînés –, face au quinquagénaire de 1,60 m muni de ses ciseaux.

      Pourquoi ne pas avoir tenté de maîtriser M. Liu sans utiliser de pistolet ? « Parce que je n’avais pas envie de me prendre un coup de couteau », répond le tireur, V., aux juges d’instruction. Et s’il avait su que c’étaient des ciseaux ? « J’aurais agi pareil. »

      Pourquoi ne pas avoir fait usage d’une arme non létale, de type bâton ou Taser ? Parce que la BAC n’utilise pas de « tonfa » et qu’aucun des trois policiers n’était habilité pour utiliser un Taser. Deux d’entre eux étaient en revanche habilités au port du fusil d’assaut.

      Ce fusil avait-il sa place sur une intervention de police secours ? « On était obligés de le prendre (…) parce qu’on était en alerte attentat, continue V. Il [faut] qu’il y ait un équipage BAC toujours porteur du G36. » Selon les auditions des policiers, la gardienne de la paix D. avait demandé à son collègue G., porteur du fusil d’assaut, s’il préférait rester dans la voiture avec l’arme – le coffre n’étant pas sécurisé pour l’y laisser seul – ou s’il souhaitait se joindre à l’intervention. La seconde option avait été retenue.

      « Nous avons agi en professionnels »

      « Je ne comprends pas les proportions qu’a prises cette affaire. Nous avons agi en professionnels », affirme la gardienne de la paix D. face à l’IGPN.

      De la procédure, il est précisément question dans la décision du Défenseur des droits concernant la mort de M. Liu, datée de juillet 2020, que Le Monde a pu consulter. Jacques Toubon y demande à ce que « soient clairement définis les cas dans lesquels les fonctionnaires de police peuvent avoir recours au fusil d’assaut », afin d’éviter qu’adviennent des « conséquences disproportionnées », notamment lors d’interventions à domicile. Il souhaite, par ailleurs, que des poursuites disciplinaires soient engagées envers les trois policiers et leur hiérarchie présente sur les lieux, en raison de leur « manque de discernement » face à « l’appréciation de l’urgence et le port du fusil d’assaut » et de « l’absence de diligences dans la prise en charge des membres de la famille de M. Liu ».

      Le Défenseur des droits, qui avait accordé un délai de deux mois au ministère de l’intérieur pour répondre à ses demandes n’avait toujours aucun retour au 16 novembre. Contacté, le ministère renvoie vers la Préfecture de police de Paris. « L’enquête administrative ne révélait aucun manquement aux obligations déontologiques et professionnelles à l’encontre des policiers intervenants », fait savoir cette dernière. Comprendre : aucune sanction disciplinaire n’a été prise.

      Seuls changements opérés depuis la mort de M. Liu : le tireur, V., « très choqué », selon ses mots auprès de l’IGPN, a été affecté dans le Sud. Les gardiens de la paix G. et D. sont restés dans la BAC 19 et ont été habilités à l’usage du Taser. A la mi-novembre, ils ont été mis en cause dans une affaire de violences policières révélée par StreetPress. Un Algérien de 37 ans les accuse de l’avoir tabassé dans la nuit du 7 au 8 juillet 2020, après un délit. Une radiographie, effectuée quelques jours plus tard, montre l’une de ses côtes fracturée.

      Laura Motet