Cartes oubliées du Golfe Persique et syndrome du ’Yakafocon’.
Un petit dernier texte sur ce bourbier coûteux.
Il y a des questions géopolitiques si mal posées qu’elles finissent par m’agacer profondément. Alors, j’écris.
En ce moment, deux questions tournent en boucle sur tous les plateaux :
Peut-on « ouvrir » le détroit d’Ormuz par la force militaire ?
Ne suffit-il pas d’escorter les bateaux ?
La réponse est non, sans créer un méga problème mondial.
Et ce n’est ni du défaitisme ni de l’idéologie, c’est une simple question de mathématique, de logistique et de réalité géographique.
Avant de jouer à la Bataille Navale, on pourrait peut-être regarder une carte pour éviter de se tirer une balle dans le pied.
Alors, j’ai bricolé cette infographie jointe pour l’expliquer « le front » :
1. Le « Golfe Persique » n’est pas une mare avec un petit bouchon à l’entrée.
C’est un système géant industriel. Entre le Koweït et la mer d’Arabie, il y a environ 1 700 kilomètres de navigation côtière. Ce n’est donc pas « un point à forcer », c’est une artère logistique entière à sécuriser en permanence.
2. On y trouvent des centaines de cibles industrielles vulnérables .
Sur ces 1 700 km, il ne s’agit pas juste de « faire passer un bateau ». Il faut charger, décharger, raffiner. C’est une route jalonnée de :
– Centaines de plateformes offshore.
– Terminaux gaziers et pétroliers massifs.
– Raffineries géantes.
– Milliers de kilomètres de pipelines sous-marins.
Autrement dit : autant de cibles fixes, immobiles et impossibles à protéger dans leur totalité.
3. La menace permanente est toujours proche.
Cette route longe une côte iranienne hostile, truffée de forteresses en grottes et de bases de missiles et autres engins volants dissimulés. Une côte qui reste, la plupart du temps, à moins de 100 kilomètres des routes maritimes.
À cette distance, TOUT est à portée de missiles antinavires, de drones rôdeurs, de vedettes rapides et de mines furtives. L’asymétrie est totale.
4. Le vrai blocage est donc aussi assuranciel, pas militaire
La question est comment lever le risque qui pèse sur chaque tanker. Le système ne tient pas avec des frégates, il tient avec des assureurs.
J’ai écrit sur ce sujet un long texte au début du conflit (9 mars).
Il a suffi d’une poignée d’attaques pour que les primes explosent, rendant le trafic non assurable. De 100 navires par jour en flux continu, on tombe à 3 ou 5 passages. Bon, c’est déjà le cas.
Cerise sur le gâteau : le blocage est sélectif. L’Iran laisse tranquillement passer les pétroliers chinois. Un laissez-passer VIP qui prouve bien qu’il ne s’agit pas d’un blocus militaire irrationnel, mais d’un péage géopolitique calculé.
5. Ma conclusion impertinente :
Alors non, on ne « libère » pas le détroit d’Ormuz à coups de tweets majuscules.
Sécuriser 1 700 km de routes maritimes et une zone industrielle de 200 000 km², truffée de cibles à portée de tir, c’est un fantasme militaire et une hérésie financière. On est plus dans les moyens militaires du premier choc pétrolier pour envoyer quelques bateaux d’accompagnement avec un tanker, la menace a radicalement évolué…
Je n’ai aucune envie de jouer les Cassandre, mais voici la réalité brutale : on fonce droit vers le baril à 140 dollars. Ou plus.
C’est l’hypothèse centrale des modélisations économiques (Bloomberg, banques d’affaires), si le blocage s’installe au-delà de 5 semaines. Avec 15 à 20 % de l’offre mondiale durablement hors jeu, la facture va être sanglante pour tout le monde.
6. Alors, qui a vraiment les cartes en main et qui bluffe ?
L’administration américaine s’est enfermée dans une impasse, le salut ne viendra pas de Washington. Voici les vrais acteurs capables de siffler la fin de la récréation :
– La Chine (Le patron économique) : Premier client de l’Iran et premier importateur du Golfe, Pékin a le pouvoir absolu de tordre le bras à Téhéran si l’inflation mondiale menace ses propres exportations.
– Oman et le Qatar (Les médiateurs) : Les seuls capables de parler aux deux camps avec pragmatisme, sans perdre la face. Avec quelques arguments...voir plus loin.
– Les Lloyd’s de Londres (Les juges de paix) : Le détroit ne rouvrira pas quand un président le décidera, mais quand les assureurs britanniques accepteront d’assurer les bateaux.
– La carte maîtresse : l’équilibre de la terreur financière.
Il y a ce dernier levier, bien plus cynique que les porte-avions : l’argent du régime iranien.
Le véritable talon d’Achille des Gardiens de la Révolution sont leurs fonds massifs et leurs sociétés écrans discrètement hébergés chez leurs voisins du Golfe (Émirats, Qatar) pour contourner les sanctions.
Mais, c’est de facto une prise d’otage mutuelle.
Téhéran peut certes pulvériser les usines de dessalement de Dubaï, mais en frappant ses voisins, l’Iran détruit sa propre banque. Les monarchies du Golfe détiennent « l’arme nucléaire financière » : elles peuvent fermer du jour au lendemain les robinets du blanchiment et livrer les réseaux iraniens au Trésor américain.
En résumé : l’administration américaine bluffe pour l’instant avec une force militaire inopérante dans ce contexte, l’Iran joue au poker menteur, mais n’osera pas faire sauter totalement sa propre banque, et les vraies cartes sont tenues par Pékin, les assureurs londoniens et les banquiers de la péninsule arabique.
Mais, si Trump accepte d’attaquer comme certains le pensent, on est parti pour un baril à 170 dollars et beaucoup de dégâts.
Merci donc à ceux qui ont confondu un « chokepoint » logistique mondial avec un plateau de télé-réalité, et qui ont voté pour un crétin patenté incapable de situer l’Iran sur une carte.
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Supplément du mardi soir :
Le bal des victimes, des opportunistes et les agendas parallèles.
Autour de la véritable table de négociation (tenue par la Chine, les pays du Golfe et les assureurs londoniens), d’autres acteurs rôdent. Leurs agendas n’ont pas toujours quelque-chose à voir avec la sécurité maritime, mais ils comptent bien profiter de la panique.
1. Ceux qui supplient que ça s’arrête.
L’Union Européenne, le Japon, l’Inde et le reste de l’Asie…
Presque aucun levier militaire ou diplomatique sur Téhéran, et ce sont eux qui vont payer l’addition. Avec des économies hyper-dépendantes des importations énergétiques, un baril à 140 dollars est synonyme de récession immédiate.
2. Ceux qui glissent leur dossier sous la table.
La Russie (Le pyromane ravi) : Le chaos est une échelle, et le baril à 140 dollars est un ascenseur pour le Kremlin. Le seul acteur majeur qui a tout à gagner d’un blocage prolongé. Poutine appellera doctement à « la désescalade » devant les caméras, tout en priant pour que le blocage dure jusqu’à Noël.
Israël : Le prix de l’essence à Tokyo ou Paris n’est pas le problème de Jérusalem. L’agenda est clair : obtenir la destruction de l’arsenal balistique et nucléaire iranien et du Hezbollah au passage. La séquence à exploiter : Trump qui se croit imbattable.
La Turquie : L’économie turque, sans pétrole et sous perfusion, a un besoin vital que le trafic reprenne. Mais Erdogan ne peut pas s’empêcher de jouer le courtier. Il va tenter de s’imposer comme le « médiateur » entre l’Occident et l’Iran, espérant monnayer ce service diplomatique à prix d’or et promouvoir ses propres routes commerciales de contournement.
Le Pakistan : Voisin ruiné, mais doté de l’arme nucléaire, Islamabad s’improvise aussi médiateur, terrorisé à l’idée qu’un baril à 140 dollars n’achève son économie sous perfusion du FMI, tout en espérant secrètement vendre à la Chine son port de Gwadar comme route de secours.
On pourrait continuer, mais c’est suffisant pour ce soir.
Ah, j’oublie.
L’animateur du show orange tweete des punchlines générées de manière aléatoire par Grok.
Nota : ma carte est un peu bricolée à partir de trois autres, donc c’est à considérer plus comme un schéma et pour comprendre qu’on ne parle pas en réalité que du détroit...
C’est toute la région qui est un talon d’Achille. Comme on dit, les cons ça ose tout, c’est même à cela qu’on les reconnaît. Donc c’est mal parti pour le prix d’essence à moins de 2 euros, si Trump « ose »…