La journaliste Mona Chollet, liĂ©e par sa lignĂ©e maternelle Ă la rĂ©gion, dĂ©nonce la « politique de la ruine » mise en Ćuvre par IsraĂ«l, en Palestine ou au Liban, Ă travers la destruction systĂ©matique des maisons.
[photo] Un abri temporaire en bois, construit par Alaa Jouda, un Palestinien de 38 ans, pour sa famille et ses enfants, sur les dĂ©combres de leur maison dans le camp de rĂ©fugiĂ©s dâAl-Chati, Ă lâouest de Gaza, le 11 mai 2026. (Yousef Zaanoun/Activestills)
Longtemps dĂ©laissĂ©e comme objet de pensĂ©e, la maison occupe une place centrale dans nos existences. ChĂ©rie, hantĂ©e, perdue, fantasmĂ©e, elle est une membrane qui tantĂŽt nous protĂšge, tantĂŽt nous enferme, elle est traversĂ©e par les enjeux de lâĂ©poque et souvent les matĂ©rialise. Câest pourquoi, cet Ă©tĂ©, LibĂ©ration a invitĂ© des philosophes, Ă©crivains, anthropologues⊠à examiner le sujet sous divers angles.
« Un lieu, je veux un lieu ! Je veux un lieu Ă la place du lieu pour revenir Ă moi-mĂȘme, pour poser mon papier sur un bois plus dur, pour Ă©crire une plus longue lettre, pour accrocher au mur un tableau, pour ranger mes vĂȘtements, pour te donner mon adresse, pour faire pousser de la menthe, pour attendre la pluie. Celui qui nâa pas de lieu nâa pas non plus de saisons. Pourras-tu me transmettre lâodeur de notre automne dans tes lettres ? EmmĂšne-moi lĂ -bas, sâil reste encore une place pour moi dans le mirage figĂ©. EmmĂšne-moi vers les effluves de senteurs que je respire sur les Ă©crans, sur le papier, au tĂ©lĂ©phone⊠»
Ces lignes Ă©perdues de nostalgie sont extraites dâune lettre du poĂšte palestinien Mahmoud Darwich (1941-2008) Ă©crite durant son exil Ă Paris, dans les annĂ©es 1980, Ă son ami Samih al-Qassem (1939-2014) restĂ© en Palestine, et publiĂ©e dans leur correspondance, les Deux MoitiĂ©s de lâorange. Je les ai citĂ©es dans lâun de mes premiers livres, il y a plus de vingt ans, bien avant de consacrer un essai â Chez soi (la DĂ©couverte) â aux multiples fonctions quâune maison remplit pour nous.
Pouvoir refermer une porte sur soi, mettre son corps Ă lâabri des intempĂ©ries, se protĂ©ger des intrusions, prĂ©server son intimitĂ©, entretenir la vie au sens physiologique â dormir, se nourrir, faire ses besoins, se laver â, mais aussi au sens symbolique : exprimer son identitĂ© en conservant les objets que lâon aime, en exposant ses photos de famille⊠Câest tout cela que nous offre un lieu.
NĂ©e Ă GenĂšve dâun pĂšre suisse, je pourrais ĂȘtre intarissable sur les chalets des vacances de mon enfance, sur leur enivrante odeur de bois qui, Ă peine le seuil franchi, formait dĂ©jĂ un abri Ă elle toute seule. Mais câest ma lignĂ©e maternelle â grand-pĂšre palestinien, grand-mĂšre nĂ©e en Egypte de parents syriens â qui me fait signe aujourdâhui, inĂ©vitablement, lorsquâon parle de maisons.
Jâai grandi dans un univers domestique Ă forte tonalitĂ© orientale : les courgettes et feuilles de vigne farcies de ma grand-mĂšre, et tant dâautres plats et pĂątisseries dont le souvenir me fait encore saliver ; lâeau de la fleur dâoranger quâelle distillait elle-mĂȘme en Egypte, quâelle achetait en quantitĂ©s industrielles en Suisse et dans laquelle elle nous noyait Ă moitiĂ©, mon frĂšre et moi, Ă la moindre insomnie ; les mĂ©lopĂ©es de Fairouz, dâOum Kalthoum, dâAbdel Halim Hafez ou dâAsmahan dans la cuisine, reprises Ă tue-tĂȘte par ma mĂšre⊠Des bribes dâun art de vivre largement transfrontalier, si bien dĂ©peint par les rĂ©alisateurs Marya Zarif, Syrienne exilĂ©e au QuĂ©bec, et AndrĂ© Kadi, dans un film dâanimation enchanteur, Dounia et la Princesse dâAlep (2022).
Cet hĂ©ritage rend dâautant plus douloureux le spectacle de la « politique de la ruine » â selon lâexpression du politiste Ziad Majed â mise en Ćuvre par IsraĂ«l, Ă une Ă©chelle invraisemblable, en Palestine ou au Liban, Ă travers la destruction systĂ©matique des maisons.
Gaza a été rasée ou endommagée à plus de 80 %
A JĂ©rusalem-Est, des Palestiniens sont expulsĂ©s pour laisser place aux colons, comme Asmahan Shweikeh, 72 ans, et onze membres de sa famille, qui ont eu une heure pour rassembler leurs possessions, le 9 novembre 2025. Sous le choc, la vieille femme a Ă©tĂ© sortie sur un brancard. Au mĂȘme moment, son voisin Jumaâa Odeh voyait ses meubles et ses ustensiles de cuisine jetĂ©s dans la rue. Le soir venu, des drapeaux israĂ©liens flottaient sur le toit et les nouveaux occupants diffusaient de la musique Ă plein volume pour fĂȘter leur triomphe (+ 972 Mag, 11 novembre 2025).
Dâautres Palestiniens sont sommĂ©s de dĂ©truire eux-mĂȘmes les murs qui les abritent, sous peine dâune forte amende. « Mes larmes coulaient tandis que je le faisais », tĂ©moigne lâun dâeux sous couvert dâanonymat (RFI, 19 mai 2026). Fakhri Abu Diab, habitant sexagĂ©naire du quartier de Silwan, sây est refusĂ©. Devant un tas de dĂ©combres, il dĂ©signe lâendroit oĂč, enfant, il sâasseyait avec sa mĂšre pour boire le thĂ© en revenant des champs : « Ils ont dĂ©moli mon enfance, lâodeur de ma mĂšre, tous mes souvenirs » (voir Middle East Eye, 22 janvier 2026).
RasĂ©e ou endommagĂ©e Ă plus de 80 % selon les Nations Unies, Gaza est Ă©videmment la partie de la Palestine oĂč cette politique a Ă©tĂ© poussĂ©e le plus loin. Avant le 7 octobre 2023, malgrĂ© lâenfermement, le blocus, le bourdonnement constant des drones, les bombardements rĂ©guliers, ses habitants sâarrangeaient â en particulier, grĂące Ă leur front de mer si convoitĂ© â pour grappiller autant de plaisirs quotidiens que possible, comme lâa racontĂ© le journaliste Mohammed Omer AlmoghayerâŻdans son livre On the Pleasures of Living in Gaza : Remembering a Way of Life Now Destroyed (non traduit) . Ce territoire autrefois vibrant a Ă©tĂ© transformĂ© en paysage lunaire.
Parmi les mots en « -cide » (urbicide, Ă©cocide, scolasticide, gĂ©nocideâŠ) qui peuvent sâappliquer Ă ce quây fait lâarmĂ©e israĂ©lienne, il y a le « domicide », dĂ©fini par lâONU comme la « destruction de masse des habitations et des infrastructures civiles ».
Une destruction menĂ©e au moyen de bombes, de tirs dâartillerie, de bulldozers, mais aussi de robots chargĂ©s de tonnes dâexplosifs. « En novembre 2024, quinze robots ont Ă©tĂ© dĂ©clenchĂ©s dans deux rues du camp de Jabalia, relate lâinfirmier Mohammed Tamous. Les explosions ont rasĂ© des pĂątĂ©s de maisons entiers. Des dizaines de personnes ont Ă©tĂ© tuĂ©es. Nous Ă©tions Ă cinq kilomĂštres et nous avons entendu les dĂ©tonations comme si elles avaient lieu Ă cĂŽtĂ© de nous. » (The New Arab, 25 mai 2025).
A Gaza, les maisons restĂ©es debout ont perdu toute capacitĂ© Ă protĂ©ger leurs habitants, en raison de la menace permanente dâun bombardement, mais aussi des quadricoptĂšres (petits drones). Le 16 aoĂ»t 2025, Amal al-Khudari, 35 ans, Ă©tendait du linge sur son balcon, son fils de 4 ans Ă ses cĂŽtĂ©s, quand lâun dâeux lâa prise pour cible, la blessant mortellement. LâintimitĂ© aussi devient impossible. Une nuit de lâĂ©tĂ© 2025, M. F., 26 ans, dormait dans sa chambre quand, vers lâaube, elle a Ă©tĂ© rĂ©veillĂ©e en sursaut : entrĂ© par la fenĂȘtre ouverte, un drone planait devant son lit (Middle East Eye, 22 aoĂ»t 2025).
Le meurtre et la destruction sâaccompagnent dâune insistante volontĂ© de profanation
Le meurtre et la destruction sâaccompagnent dâune insistante volontĂ© de profanation. Des soldats israĂ©liens se filment dans les maisons de familles tuĂ©es ou dĂ©placĂ©es, saccageant une cuisine, chevauchant un tricycle, fouillant dans les tiroirs Ă lingerie. Sans parler de la pratique consistant Ă dĂ©fĂ©quer dans les intĂ©rieurs (sur les tables, dans les marmites), documentĂ©e dĂšs le siĂšge de Beyrouth (The Washington Post, 28 septembre 1982), et encore signalĂ©e rĂ©cemment en Cisjordanie par Amira Hass dans Haaretz (28 juillet 2025). AprĂšs la guerre de 2014, le Gazaoui Ahmed Owedat avait retrouvĂ© sa maison dĂ©vastĂ©e, jonchĂ©e dâexcrĂ©ments et souillĂ©e de graffitis : « BrĂ»lez Gaza », « Bon Arabe = Arabe mort » (The Guardian, 7 aoĂ»t 2014)âŠ
Le 20 mars dernier, la neurobiologiste franco-libanaise Samah Karaki, originaire du Sud-Liban, annonçait sur Instagram que sa famille avait dĂ» fuir : « Les images vues de Gaza, des soldats vandalisant des maisons, retournant des objets, exposant des vies, finiront par concerner ma propre mĂ©moire. Les draps Ă fleurs et Ă cĆurs roses deviendront un dĂ©cor ridiculisĂ© dans des vidĂ©os mĂ©prisantes. »
La maison dâenfance de la journaliste gazaouie Ruwaida Amer a Ă©tĂ© dĂ©truite par un bombardement israĂ©lien en 2000, quand elle avait 7 ans. Avec passion, durant dix ans, elle a menĂ© les travaux pour agrandir et embellir lâhabitation que sa famille avait finalement pu retrouver : « Je ne voulais jamais quitter la maison. Je terminais mes tĂąches Ă lâextĂ©rieur au plus vite et je rentrais chez moi. Au dĂ©but de la guerre, je disais que je pouvais tout supporter tant que notre maison subsistait. DĂ©placĂ©e au camp de rĂ©fugiĂ©s de Khan YounĂšs, je mâasseyais seule lorsque je me sentais fatiguĂ©e et effrayĂ©e, et jâimaginais ma maison dans sa tranquillitĂ© : ma chambre, mon lit, chaque recoin. » Elle dit sâĂȘtre « Ă©croulĂ©e » en recevant la vidĂ©o qui montrait lâobjet de tant de soins et dâamour pulvĂ©risĂ© par une bombe (+ 972 Mag, 15 novembre 2025).
Sa consĆur Nour Aboaisha, elle, tente de fuir un prĂ©sent dystopique en se remĂ©morant les moments oĂč elle se blottissait sur son lit avec un cafĂ© et sa sĂ©rie prĂ©fĂ©rĂ©e (Yaani, 11 mai 2026). Le blocus israĂ©lien interdisant lâentrĂ©e de matĂ©riaux de construction, elle vit dĂ©sormais, comme de trĂšs nombreux Gazaouis, sous une tente glaciale en hiver et Ă©touffante en Ă©tĂ©, envahie par les eaux usĂ©es lors des fortes pluies, oĂč les rats dĂ©vorent les rĂ©serves de nourriture et mordent les bĂ©bĂ©s durant la nuit, oĂč les amputĂ©s se traĂźnent faute de prothĂšses, oĂč des malades du cancer agonisent (le dernier centre hospitalier traitant le cancer a Ă©tĂ© bombardĂ© le 15 mai 2025).
La jeune autrice Nour Elassy, Ă©vacuĂ©e de Gaza il y a un an et dĂ©sormais Ă©tudiante Ă Paris, publiera le 9 septembre un recueil de poĂšmes intitulĂ© Ceci est ma maison : « Ceci nâest pas, et nâa jamais Ă©tĂ© /Des dĂ©combres. /Ceci est ma maison. »
RĂ©fugiĂ© en Italie, le journaliste Ahmed Dremly dit son Ă©motion de renouer avec des luxes ordinaires, presque oubliĂ©s en deux ans et demi de cauchemar : de lâeau au robinet, une douche chaude, la possibilitĂ© dâallumer une lampe le soir (Middle East Eye, 4 juillet 2026)âŠ
Contre cette dignité-là , toute la sophistication militaire du monde ne pourra jamais rien
Parmi les moins mal lotis, dans ce lieu apocalyptique quâest devenu Gaza, figure le charpentier Alaa Jouda. Sur les gravats de sa maison bombardĂ©e, il a Ă©difiĂ© avec des matĂ©riaux de rĂ©cupĂ©ration un chalet dotĂ© de fenĂȘtres oĂč il vit avec sa famille (RFI, 14 juin 2026).
Dâautres Gazaouis exhibent sur Instagram des tentes rutilantes, en dĂ©montrant une parfaite maĂźtrise des codes du rĂ©seau social : rituels matinaux, tĂąches mĂ©nagĂšres expĂ©diĂ©es avec panache, pauses-cafĂ©, couchers de soleil⊠Ils parviennent Ă cultiver quelques plantes et lĂ©gumes aux abords de leur abri â en particulier, cette menthe qui symbolisait pour Darwich le quotidien heureux en Palestine.
Samah (@samahsweedan) fait visiter sa tente dĂ©corĂ©e de tapis, de coussins, de plantes vertes et de lanternes, un drapeau palestinien aux couleurs Ă©clatantes accrochĂ© Ă une paroi de toile. Laith Rashdan (@laithh.ra) se filme au rĂ©veil, jouant avec son chat avant dâĂ©merger Ă lâextĂ©rieur en sâĂ©tirant. Mahmoud Shamalakh (@mahmoud.shamalakh) montre les plats simples et dĂ©licieux quâil prĂ©pare pour sa petite sĆur et son petit frĂšre sur un rĂ©chaud de fortune.
Contre cette dignité-là , toute la sophistication militaire du monde ne pourra jamais rien.
Sur Facebook, le rĂ©alisateur Abbas Fahdel rend compte jour aprĂšs jour, dans des publications saisissantes, de la destruction du Sud-Liban, oĂč il vit. Le 19 juillet, il racontait comment les arbres bordant les routes de Bint Jbeil avaient Ă©tĂ© abattus un Ă un par des soldats israĂ©liens. Et il concluait : « Un jour, les routes de Bint Jbeil retrouveront leurs alignements dâarbres. Les enfants marcheront de nouveau sous leur feuillage sans savoir que dâautres, avant eux, avaient voulu leur voler cette ombre. Ce sera peut-ĂȘtre la plus belle des rĂ©ponses : planter lĂ oĂč lâennemi avait arrachĂ©, faire grandir lĂ oĂč il avait voulu stĂ©riliser la vie. Car la vĂ©ritable force nâappartient pas Ă celui qui dĂ©truit. Elle appartient Ă celui qui replante. »