• Barbara Stiegler : « La crise due au coronavirus reflète la vision néolibérale de la santé publique », propos recueillis par Nicolas Truong, le 09 avril 2020
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/09/barbara-stiegler-la-crise-due-au-coronavirus-reflete-la-vision-neoliberale-d

    Dans un entretien au « Monde », la philosophe explique que la colère citoyenne face à l’impréparation des gouvernements doit déboucher sur un sursaut politique et une véritable « démocratie sanitaire ».

    (Y’a du monde derrière le mur ?)

    • Professeur de philosophie politique à l’université Bordeaux-Montaigne et responsable du master « soin, éthique et santé », Barbara Stiegler est l’auteure d’Il faut s’adapter. Sur un nouvel impératif politique (Gallimard, 336 p., 22 euros) et de Du cap aux grèves. Récit d’une mobilisation. 17 novembre 2018-5 mars 2020 (Editions Verdier, 139 p., 7 euros, à paraître).

      Dans un entretien au Monde, elle explique les raisons idéologiques de l’impréparation des gouvernements à la crise due au coronavirus et en appelle à la mise en place d’une « démocratie sanitaire ».
      Comment expliquer l’impréparation, notamment française, face à cette pandémie mondiale ?

      L’impréparation est en effet générale, mais les motifs divergent selon la culture politique de chaque pays. Aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni, les choix qui ont été faits au départ allaient dans le sens du laisser-faire et s’inscrivaient dans une vision utilitariste assumée. Pour le bien commun, il valait mieux que certaines vies de moindre valeur soient sacrifiées.

      En France, où un tel discours aurait eu du mal à passer, la réduction continue du nombre de lits et de soignants et la pénurie de masques, d’équipements de protection et bientôt de médicaments conduit également à trier les patients, mais sans le dire publiquement.

      Cette situation reflète plutôt la vision néolibérale de la santé publique et son imaginaire. Dans sa conception du sens de l’histoire, nous irions en effet vers un monde immatériel de flux et de compétences, censé être en avance sur le monde d’avant, qui lui serait fait de stocks et de vulnérabilités, c’est-à-dire au fond de matière et de souffrance.

      Nos économies développées seraient fondées sur « l’innovation » et sur « l’économie de la connaissance », ce serait là d’ailleurs le nouveau sens de la santé, et elles devraient déléguer aux continents du Sud, à l’Afrique et à l’Asie principalement, la fabrication industrielle des biens matériels. Avec une telle conception fantasmatique du sens de l’histoire, nos gouvernants ne pouvaient que renvoyer l’épidémie infectieuse et l’industrie manufacturière à un monde sous-développé et à des temps anciens que nous, Occidentaux, aurions dépassés. L’idée fut au fond qu’un tel virus était, comme les stocks de masques, trop archaïque pour concerner nos sociétés, trop performantes pour y être exposées.

      L’origine supposée de la pandémie a d’ailleurs pu contribuer à redoubler ce mécanisme de déni. Car quel rapport nos vies aseptisées et nos systèmes de santé ultramodernes pouvaient-ils bien avoir avec ce sombre mélange de saleté, d’élevage domestique confiné et de faune sauvage malade qu’évoquent les marchés d’animaux asiatiques ?

      Tournant le dos à ces images déplaisantes de chauve-souris et de volailles infectées, pourtant emblématiques de notre économie mondialisée qui entasse les vivants dans des environnements industriels de plus en plus dégradés, le néolibéralisme préfère tourner ses regards vers l’avenir radieux promis par l’innovation biomédicale et continuer d’occulter les facteurs sociaux et environnementaux de toutes les pathologies, tant infectieuses que chroniques.
      Quelle vision de la médecine porte l’idéologie néolibérale ? Et dans quelle mesure reprend-elle celle de Walter Lippmann [écrivain et polémiste américain (1889-1974)], qui, d’après vous, théorisait déjà, dans les années 1930, une conception néolibérale de la santé ?

      L’idée véhiculée depuis des années est au fond que notre système sanitaire doit en finir avec la vieille médecine clinique, fondée sur la souffrance et la plainte du patient, de même qu’il serait censé en avoir fini avec les grandes épidémies infectieuses, supposant l’assistance à des populations vulnérables. C’est le sens de la médecine dite « proactive », portée par les promesses du virage numérique et des données massives (big data) en santé.

      A notre vieille médecine jugée « réactive », la vision proactive oppose des processus d’optimisation continue, où ce sont les patients eux-mêmes qui sont censés gérer de manière optimale leurs propres comportements face aux risques.

      Comme chez Walter Lippmann, l’idée est d’augmenter les performances des individus et leur capacité à s’adapter, y compris à un environnement dégradé. Cette vision, que l’on retrouve dans le champ de la maladie chronique avec la « médecine des 4 P » (« personnalisée », « prédictive », « préventive », « participative »), sous-tend une nouvelle conception de la santé publique, qui passe exclusivement par la responsabilité individuelle et qui refuse d’assumer une vision collective des déterminants sociaux de santé, toujours soupçonnée de déboucher sur une action sociale trop collectiviste.

      C’est l’accumulation de tous ces dualismes imaginaires qui a créé la cécité de nos gouvernants face à la crise et qui a produit la situation actuelle : un très long retard au démarrage pour prendre des mesures collectives de santé publique, doublé d’une spectaculaire pénurie organisée au nom de la santé elle-même, alors même que des alertes sur les maladies émergentes se multipliaient dans la littérature scientifique depuis des années et que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) lançait des recommandations très claires dès la fin du mois de janvier.
      Ce retard de compréhension, voire ce déni, d’une grande partie des élites politiques ne vient-il pas démentir les positions de Walter Lippmann, et ne donne-t-il pas raison à son contradicteur, John Dewey [philosophe pragmatiste américain 1859-1952], qui soutient que les publics sont par principe en avance sur leurs représentants ?

      Absolument. Comme la crise climatique et comme d’autres grandes crises sanitaires, ce virus révèle le retard des gouvernants et de leurs stéréotypes sur les citoyens, ou plus exactement sur ceux que John Dewey nomme les « publics », c’est-à-dire les groupes de citoyens qui sont en première ligne face à un problème.

      Avec Walter Lippmann, les néolibéraux considèrent que ceux qu’ils appellent les « dirigeants » (leaders) sont par principe en avance sur la population. Parce qu’ils sont beaucoup plus mobiles, ils auraient une vue plus adaptée à la mobilité du réel, tandis que les masses inertes seraient par nature enfermées dans ce qu’il appelle des « stéréotypes », c’est-à-dire des représentations figées du réel.

      Or, la situation actuelle tend à démontrer l’inverse. Si les « élites » mondialisées sont aveugles et dans le déni, c’est du fait même de leur mobilité, car cette dernière les attache à des manières de vivre qui se révèlent de plus en plus archaïques et inadaptées à la crise écologique, tandis que les populations s’inquiètent de manière bien plus lucide et commencent à douter.

      Dans ce conflit des représentations, les stéréotypes des dirigeants ont un énorme pouvoir de contamination, tout aussi viral que les fameuses « fake news » des réseaux sociaux.
      Aviez-vous pris vous-même la mesure de l’ampleur de l’épidémie ? Etiez-vous plutôt du côté des stéréotypes des gouvernants ou de la lucidité de ces publics ?

      Je n’ai rien compris à ce qui se passait. Débordée par d’autres fronts ouverts par la mobilisation sociale, j’ai plus ou moins fait confiance au gouvernement dans sa gestion du virus et j’ai adhéré par inertie aux stéréotypes et aux « fake news » diffusés par le discours dominant : « C’est une petite grippe », « Il ne faut rien changer à nos habitudes de sortie » (le président Emmanuel Macron, le 6 mars), « La Chine et l’Italie surréagissent ».

      C’est seulement le soir de la fermeture brutale de tous les cafés et tous les restaurants par le premier ministre, Edouard Philippe, que j’ai commencé à comprendre qu’on nous cachait quelque chose. Une injonction contradictoire apparaissait au grand jour, qui reprenait exactement la même structure que l’élément déclencheur de la crise des « gilets jaunes » avec la taxe carbone. « Soyez mobiles, mais ne prenez pas votre voiture » (novembre 2018) devenait « Restez chez vous, mais allez voter » (mars 2020), contradiction qui n’a pas cessé d’être relayée ensuite par des énoncés du type : « Restez chez vous, mais allez travailler ».

      Au lieu de passer leur temps à dénoncer les réseaux sociaux et accréditer l’idée que le pouvoir serait par principe du côté du savoir, les experts et les gouvernants seraient bien inspirés de reconnaître leur retard sur les événements.
      Quels sont les effets psychiques, sociaux et politiques de ces injonctions contradictoires ? Et quels effets produisent-ils sur notre démocratie ?

      La multiplication de ces signaux contradictoires autour du thème de l’ouverture et de la clôture, de la stase et du flux, produit un effet permanent de « double contrainte » (double bind), qui est intenable pour ceux auxquels elle s’adresse et qui sape complètement l’autorité des gouvernants. Son origine est toujours la même. Elle vient de la crise écologique et sanitaire qui fracasse le cap, et avec lui le discours de ses capitaines, de l’intérieur. Et elle est aussi ce qui produit leur retard et leur stérétotypie par rapport aux « publics » au sens de John Dewey.

      En Chine, en Italie et en France, ce furent en effet les publics concernés, ceux qui étaient réellement en lutte contre le virus, qui ont été à chaque fois en avance sur la situation et qui ont dû se révolter contre les pouvoirs en place. Or, ce retard a été sans cesse dénié et dissimulé par les dirigeants.

      Dans notre pays, ce fut et c’est encore la fonction du discours dominant sur l’indiscipline et l’irresponsabilité des Français. Ce discours a aussi pour fonction de nous culpabiliser. En surinvestissant le registre moral, il s’agit de produire une complète dépolitisation des questions, qui passe par l’héroïsation des soignants, l’activation de la fibre morale de tous les citoyens et la stigmatisation des mauvais Français.

      En mettant en scène notre ignorance, il permet enfin de donner les pleins pouvoirs aux dirigeants. Dans un monde complexe, mouvant et incertain, les masses doivent laisser la décision aux experts et dans une situation de crise, la démocratie doit faire place à l’union sacrée derrière son chef de guerre.

      Sauf que derrière la mise en scène d’un pays en ordre de bataille, la défiance est toujours là et la colère grandit. Cette colère n’ira dans le bon sens qu’à condition de devenir politique. Pour cela, il faut exiger dès maintenant une véritable démocratie sanitaire. Que les choix de santé publique deviennent, comme les choix économiques et sociaux, une affaire collective et non la chose réservée des experts et des dirigeants.

      Puisque nous entrons dans un temps de crises majeures, le prétexte de la pandémie n’est pas audible, à moins qu’on choisisse clairement d’en finir avec la démocratie et de préférer un gouvernement autoritaire (la Chine) ou par le big data (la Corée du Sud). Cette tentation existe dans les discours dominants, mais je crois qu’il faut systématiquement la combattre.
      Le pouvoir dit « Restez chez vous », mais également que « tout continue ». En quoi s’agit-il d’une illusion ?

      Cette illusion est le moteur des « grands plans de continuité d’activité » (business continuity plan), qui fleurissent dans toutes nos organisations. Ces plans jouent évidemment sur le bon sens. Ne faut-il pas continuer à soutenir la vie, à s’occuper de nos élèves, de nos étudiants, de nos enfants, à assurer le maintien des fonctions vitales du pays ?

      Mais derrière ces assertions de bon sens, c’est tout autre chose qui se joue. En imposant à tous l’économie du numérique, qui livre toute une population, y compris les plus jeunes (une injonction contradictoire de plus !), au pouvoir des écrans, nos responsables ne font en réalité qu’une chose : poursuivre à toute force la pression du surmenage, de l’évaluation et de la compétition mondialisée qui minent nos sociétés.

      L’idée est de ne surtout pas affronter les discontinuités inouïes du réel et de les recouvrir par une continuité factice, en jouant sur des ressorts psychologiques bien connus : la peur du vide, l’évitement du deuil et la terreur devant l’inédit.

      Cette situation illustre parfaitement ce que j’étudie depuis plusieurs années. Le néolibéralisme n’est pas seulement dans les grandes entreprises, sur les places financières et sur les marchés. Il est d’abord en nous, et dans nos minuscules manières de vivre qu’il a progressivement transformées et dont il s’agit aujourd’hui que nous reprenions collectivement le contrôle.

  • Peste et politiques urbaines à Bombay, 1896-1914 Vanessa Caru - Avril 2021

    Quelles peuvent être les conséquences d’une épidémie pour une ville ? Vanessa Caru décrit la façon dont l’épidémie de peste qui a touché Bombay au tournant du XXe siècle a changé le regard des autorités coloniales britanniques, leurs politiques urbaines et en dernière analyse la morphologie de la ville.

    Le 18 septembre 1896, le premier cas de peste bubonique, vraisemblablement apportée par des rats embarqués sur un bateau en provenance de Hong Kong, est décelé à Bombay.
    Première ville indienne infectée du fait de l’importance de son port, Bombay paye un lourd tribut à la maladie qui s’y installe de manière durable. Jusqu’en 1914, chaque hiver donne lieu à une résurgence de l’épidémie, qui décline ensuite au printemps, entraînant en un peu moins de vingt ans près de 184 000 morts, sur une population estimée au début des années 1890 à 820 000 habitant·es.

    Cet article vise à interroger les conséquences de la crise suscitée par l’épidémie sur la morphologie sociale de la ville et sur la politique urbaine menée par les autorités coloniales britanniques. Durant les décennies 1860-1880, celles-ci se sont concentrées uniquement sur ce qu’elles considéraient comme les points névralgiques de leur domination : l’aménagement du port et la construction des bâtiments administratifs à la hauteur du statut de capitale régionale de Bombay. La crise suscitée par l’épidémie les a-t-elle amenées à revoir leurs priorités ?

    Un changement de regard sur la ville
    Lorsque la peste touche Bombay, toute une partie de la ville, habitée par les classes populaires, reste largement inconnue des autorités (figure 1). C’est particulièrement le cas des faubourgs usiniers qui, avec l’essor à partir du milieu des années 1850 d’une industrie cotonnière, se développent au nord des quartiers plus anciens, en dehors de tout contrôle des autorités coloniales. De manière révélatrice, avant l’enquête cartographique entreprise en 1914, les Britanniques ne disposent pas de carte précise de ces espaces. L’arrivée de la peste modifie profondément la manière dont ils les appréhendent.


    Figure 1. Carte de la ville de Bombay au début du XXe siècle

    Au début de l’épidémie, l’étiologie de la maladie demeure en effet encore largement incomprise par les autorités, notamment sanitaires. Deux théories coexistent : la théorie contagionniste, qui fait du corps humain le principal vecteur, et la théorie infectionniste, qui relie l’apparition de la maladie aux conditions sanitaires locales et considère « qu’un lieu attrape l’infection et que toute personne s’arrêtant dans ce lieu court le danger d’attraper la peste » (Condon 1900, p. 11). Les mesures prônées prennent donc pour cible l’espace urbain et se déclinent de la désinfection à la destruction des bâtiments jugés les plus insalubres. Avec la diffusion des découvertes pastoriennes, cette dernière théorie est rapidement désavouée par les autorités scientifiques (Kidambi 2007).

    L’approche infectionniste reste cependant très présente dans la pratique des administrateurs, notamment du fait des résistances que suscitent les mesures visant les corps. En mars 1898, par exemple, une tentative d’hospitalisation forcée d’une fille de tisserands débouche sur une violente émeute, lors de laquelle deux soldats britanniques sont tués. Si, sous la pression des mobilisations populaires, les autorités sont forcées d’abandonner les mesures les plus drastiques, elles maintiennent les opérations concernant le bâti, qui font l’objet d’un plus large consensus dans la population. Celles-ci sont l’occasion de montrer qu’elles continuent à œuvrer pour l’éradication de l’épidémie et de réaffirmer leur contrôle, ébranlé, sur la ville.

    L’épidémie suscite donc une intense production de savoirs sur l’espace urbain
    . Chaque résurgence de la maladie donne lieu à des descriptions minutieuses de son cheminement géographique, les équipes d’administrateurs et de volontaires arpentant sans relâche les rues, à la recherche des cas suspects et pénétrant pour la première fois à l’intérieur des logements. Alors que les sources de la période précédente décrivaient une insalubrité socialement indifférenciée, celles produites durant l’épidémie l’associent à certaines populations, les masses populaires, et à leurs pratiques. Les élites coloniales et indigènes perçoivent désormais les quartiers ouvriers comme des nids épidémiques, dont l’immédiate proximité fait peser un danger pressant sur leur santé (Caru 2013, p. 77-82).

    Le Bombay City Improvement Trust ou la production d’une urbanité bourgeoise

    La suite : https://metropolitiques.eu/Peste-et-politiques-urbaines-a-Bombay-1896-1914.html
    #politiques_urbaines / #urbanisme_colonial / #épidémie / #histoire / #Inde / #Bombay / #Peste / #crise / #domination #cartes

  • L’école digitale, incubateur à crétin·es ? Le Courrier Suisse, 25 avril 2021, Collectif
    https://lecourrier.ch/2021/04/25/lecole-digitale-incubateur-a-cretin%c2%b7es

    L’école digitale, incubateur à crétin·es ?

    La sphère politico-médiatique dénonce le retard pris dans la digitalisation de l’école et pousse à son accélération. Pourtant la pertinence du numérique à l’école n’est guère discutée, en dépit d’études montrant qu’il est contre-productif dans les apprentissages. Un membre d’un groupe d’enseignant·es critiques face au numérique* fait le point dans Moins !.

    Ces derniers mois, après une période d’enseignement à distance, de nombreux éditoriaux ont pointé les lacunes et le retard de l’école en matière de numérisation. Ainsi, Titus Plattner considérait encore dans les colonnes de 24heures (éditorial du 28 octobre 2020) que c’était « comme si l’école était revenue au temps des fessées » pour parler des élèves qui n’avaient pas reçu un véritable enseignement à distance. Et de regretter que les autorités n’aient pas « investi massivement dans les nouvelles technologies ».

    Ce débat n’est pourtant pas nouveau dans le monde de l’éducation. En effet, à chaque fois qu’une nouvelle technologie émerge, on nous promet une véritable révolution éducative. « Les livres seront bientôt obsolètes à l’école […]. Notre système scolaire va complètement changer en dix ans » prévoyait déjà il y a plus de cent ans Thomas Edison, fasciné par le potentiel éducatif du cinéma1. Philippe Bihouix et Karine Mauvilly montrent que « les mêmes arguments ont été systématiquement repris à travers les âges : éveil de l’intérêt des enfants, possibilité d’adapter le rythme de l’enseignement à chaque élève, participation et implications accrues, ouverture de l’école sur le monde extérieur »2. Malgré les espoirs mis dans le cinéma, la radio, la télévision, le magnétophone, la vidéo, puis l’ordinateur, la révolution n’est pas venue. Mais cette fois-ci, avec le numérique, ce serait différent. Vraiment ?
    Apprentissage du ou par le numérique ?

    Avant de faire un tour d’horizon du paysage digital scolaire et de ses promesses révolutionnaires, il convient, pour éviter toute confusion, de distinguer l’apprentissage du numérique de l’apprentissage par le numérique. Dans le premier cas, il s’agit de déterminer s’il est pertinent que les élèves apprennent à utiliser des outils numériques à l’école. Si oui, lesquels doivent-ils maitriser à la fin de leur scolarité ? Les suites bureautiques de Microsoft – Word, Excel, Powerpoint ? Des outils de traitement d’images ? Des rudiments de programmation ? Ces questions sont légitimes et les réponses sont loin d’être évidentes.

    Rappelons ici que le temps scolaire est limité et que l’introduction de tels savoirs numériques ne se fera qu’au détriment d’autres apprentissages. Savoir utiliser certains outils peut évidemment grandement faciliter la réalisation de certaines tâches. Bien que ce soit également souvent le cas pour les élèves, il n’est pas pour autant souhaitable d’introduire ces outils dès le plus jeune âge. En effet, en nous rendant la vie plus facile, ils empêchent certains apprentissages. Dans son livre La fabrique du crétin digital, le docteur en neuroscience Michel Desmurget le résume ainsi : « plus nous abandonnons à la machine une part importante de nos activités cognitives et moins nos neurones trouvent matière à se structurer, s’organiser et se câbler »3. Et d’ajouter que les études scientifiques montrent clairement « que les enfants qui apprennent à écrire sur un ordinateur, avec un clavier ont beaucoup plus de mal à retenir et reconnaître les lettres que ceux qui apprennent avec un crayon et une feuille de papier »4.

    Ainsi, pour le philosophe Denis Thouard, ce qui importe est de développer notre capacité à penser. Et dans cette entreprise, le langage et les mathématiques sont fondamentaux car « ils nous permettent d’utiliser d’autres techniques et d’autres savoirs, mais aussi et surtout de les comprendre et de les interpréter. Ce sont des méta-techniques culturelles, qui servent à penser »5. Il avance l’argument suivant : « pour bien lire du numérique (c’est-à-dire du numériquement codé), il faut d’abord savoir bien lire (et non seulement décoder) ». Par conséquent, c’est une bonne maîtrise des savoirs de l’ancien monde qui permettra aux élèves de se saisir des enjeux du numérique. Mais ces savoirs non numériques (français, mathématiques, langues étrangères, histoire, géographie, etc.) ne gagneraient-ils pas à être enseignés par le numérique ?
    Des résultats nuls voire néfastes

    Même si l’on observe un véritable engouement pour l’introduction d’ordinateurs et de tablettes personnels dans les écoles (certains cantons ont déjà généralisé l’utilisation de ces outils en classe et à la maison), la littérature scientifique ne laisse que peu de doute sur ce sujet. En effet, Desmurget, en compilant les différentes études d’impact, montre que « malgré des investissements massifs, les résultats se sont révélés terriblement décevants. Au mieux la dépense est apparue inutile ; au pire, elle s’est montrée néfaste »6.

    Les résultats du programme PISA de l’OCDE sont tout aussi accablants. On y lit notamment (dans la synthèse Connectés pour apprendre de 2015) « qu’en moyenne, au cours des dix dernières années, les pays qui ont consenti d’importants investissements dans les technologies de l’information et de la communication dans le domaine de l’éducation n’ont enregistré aucune amélioration notable des résultats de leurs élèves en compréhension de l’écrit, en mathématiques et en sciences ». Plus loin : « les élèves utilisant très fréquemment les ordinateurs à l’école obtiennent de bien moins bons résultats en compréhension de l’écrit ». Dans le rapport suisse des résultats PISA 2018, on apprend que « les élèves qui n’utilisent pas d’appareils numériques en classe obtiennent en moyenne de meilleurs résultats que ceux qui les utilisent ». Loys Bonod pointe d’ailleurs le paradoxe suivant dans l’étude PISA 2012 : « les [pays] les plus performants dans PISA 2012 sont non seulement les pays les plus en pointe sur le plan des technologies numériques, mais également ceux qui intègrent le moins ces mêmes technologies numériques en classe »7. La tendance est claire : plus on investit dans le numérique à l’école, plus les résultats chutent !

    Les mécanismes de l’impact délétère des technologies de l’information et de la communication pour l’enseignement (TICE) sur les apprentissages sont connus. Desmurget cite de nombreuses études qui montrent que les TICE sont avant tout source de distraction pour les élèves et que cela induit, par conséquent, une augmentation des difficultés scolaires. « L’affaissement des notes résulte alors d’un double mouvement : stérilité des usages strictement académiques et nocivité des emplois distractifs »8. Quid de la motivation ? En effet, selon la doxa technophile, les TICE permettraient aux élèves d’évoluer dans un environnement véritablement stimulant en éliminant tout reliquat de l’ancien monde (comme les livres, les crayons ou autres tableaux noirs). C’est oublier, comme le rappelle Daniel T. Willingham9, que ce n’est pas l’objet en lui-même qui intéresse l’élève, mais bien le contenu auquel il permet d’accéder. Pour illustrer son propos, il indique qu’un smartphone n’aurait pas beaucoup d’intérêt pour un enfant s’il permettait uniquement d’appeler ses parents. Dans une synthèse sur l’étude de l’impact des environnements d’apprentissage utilisant Internet, le chercheur Teklu Abate Bekele arrive à la même conclusion : « contrairement à l’opinion commune, les technologies en elles-mêmes ne motivent ni ne contentent les étudiants. De plus, ce sont les contenus, les méthodes et l’aide reçue qui sont jugés cruciaux »10.
    Un faux choix dicté par l’économie

    Dès lors, pourquoi, en dépit des effets nuls – voire même néfastes – du numérique dans l’enseignement, observe-t-on un tel engouement pour les TICE ? La réponse principale est d’ordre économique. D’une part, en substituant la technologie à l’humain, il sera possible, à terme, de se passer d’une partie des enseignant·es et diminuer ainsi la masse salariale liée à la formation. D’autre part, on assiste à des offensives agressives des différents acteurs du numérique (notamment les GAFAM) et des milieux économiques pour pénétrer le marché de l’éducation. Et les enjeux sont colossaux, autant en termes de volume de produits à écouler que de potentiels utilisateurs et utilisatrices rendu·es captif·ves par l’utilisation d’outils dès le plus jeune âge, en milieu scolaire.

    S’il n’est donc pas souhaitable d’éduquer par le numérique, devons-nous pour autant renoncer à une éducation au numérique ? La question doit se poser, car même si l’école abandonne le projet numérique, les jeunes continueront (dans un avenir proche du moins) à utiliser les médias numériques dans leur quotidien extrascolaire. Cette utilisation comporte un certain nombre de risques graves11. L’utilisation d’Internet et des réseaux sociaux nécessite donc des compétences pour faire face à ces risques et c’est sans aucun doute (devant l’inaction ou l’incapacité des parents) à l’école d’assumer cette responsabilité. L’éducation au numérique est donc essentielle, mais ne doit pas nécessairement être faite par le numérique. « Et peut-être que la meilleure mise en garde est celle qui fait comprendre au jeune qu’il n’a, le plus souvent, pas besoin de l’écran. Eduquer au numérique, c’est d’abord enseigner à s’en passer » concluent lucidement Bihouix et Mauvilly12.

    Au vu de ce qui précède, il n’y a aucune raison rationnelle de céder au chant des sirènes technophiles vantant les mérites de l’école numérique et ses joujoux connectés. Car à défaut de revenir au temps des fessées, l’école reviendra au temps des crétins.

    Notes
    1. ↑ Thomas Edison cité par Michel Desmurget dans La fabrique du crétin digital, Seuil, 2019, p. 229.
    2. ↑ Bihouix, P. et Mauvilly, K., Le désastre de l’école numérique, Seuil, 2016, p. 20-21.
    3. ↑ Op. cit. p. 231.
    4. ↑ Idem.
    5. ↑ Thouard, D., « La pensée numérique », Revue Projet, n° 345, 2015.
    6. ↑ Op. cit. p. 234.
    7. ↑ Bonod, L., « Ecole numérique : quelle évaluation ? » dans Biagini, C., Calilleaux, C., Jarrige, F., Critiques de l’école numérique, L’Echappée, 2019, p. 203.
    8. ↑ Op. cit. p. 239.
    9. ↑ Willingham, D. T., « Have Technology and Multitasking Rewired How Students Learn ? », American Educator, Eté 2010, p. 23-42.
    10. ↑ Bekele, T. A., « Motivation and Satisfaction in Internet-Supported Learning Environments : A Review », Educational Technology and Society, Vol. 13, n° 2, 2010, cité par Normand Baillargeon dans Légendes pédagogiques, Les Editions Poètes de brousse, 2013, p. 136.
    11. ↑ Voir l’article « Le sacrifice de l’enfance, prix à payer du numérique », p.13, Moins !, n°51, mars-avril 2021.
    12. ↑ op. cit. p. 218.

    * Collectif d’enseignant·es critiques face à l’école numérique. Article paru dans Moins !, journal romand d’écologie politique, n°51, mars-avril 2021 (dossier : « L’école : vers un enfermement dans le numérique ? »), sous le titre original « L’abruti 2.0 : futur produit de l’école numérique ».

  • Travail à la demande
    https://www.arte.tv/fr/videos/075833-000-A/travail-a-la-demande

    Livraison de repas à domicile, voitures avec chauffeur, participation rémunérée à des sondages : « l’économie des petits boulots » ou « gig economy » génère un chiffre d’affaires planétaire de 5 000 milliards de dollars, en constante expansion. Des États-Unis au Nigeria, de la France à la Chine, un voyage à la rencontre des travailleurs « à la tâche » de l’économie numérique mondialisée. « Accédez à une main-d’œuvre mondiale, à la demande, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 », promet la plate-forme d’Amazon Mechanical (...)

    #Amazon #AmazonMechanicalTurk #Uber #discrimination #GigEconomy #pauvreté #travail (...)

    ##pauvreté ##Deliveroo
    https://api-cdn.arte.tv/api/mami/v1/program/fr/075833-000-A/1920x1080

  • France is first EU member state to start testing digital Covid travel certificate | Coronavirus | The Guardian
    http://www.theguardian.com/world/2021/apr/20/france-is-first-eu-member-state-to-start-testing-digital-covid-travel-c
    https://i.guim.co.uk/img/media/3e250e2a3aa6a4f857e2eb51c38b252d565a4bb9/0_75_2308_1385/master/2308.jpg?width=1200&height=630&quality=85&auto=format&fit=crop&overlay-ali

    France is first EU member state to start testing digital Covid travel certificate. French trial will be extended from 29 April to include vaccination certificate. France has become the first EU member state to begin testing a digital coronavirus travel certificate as part of a Europe-wide scheme that Brussels hopes will allow people to travel more freely within the bloc by the summer.The TousAntiCovid app, part of the country’s contact tracing programme, has been upgraded to store negative Covid-19 test results on travellers’ mobile phones and is being trialled on flights to Corsica and overseas départements from this week.The trial will be extended from 29 April to include vaccination certificates, officials told Le Monde, and the system could eventually be adopted for public events such as concerts, festivals and trade fairs, although not for bars and restaurants.
    The French trial will form one part of a “reinforced, consolidated and standardised” Europe-wide system, the minister for digital transition, Cédric O, said, with talks already under way with several countries and airlines to ensure early recognition.
    The European commissioner for justice, Didier Reynders, said last week he expected the EU’s “digital green certificate” to be operational by by 21 June. The certificate is an urgent priority for southern European member states whose economies have been devastated by the pandemic.The scheme has deliberately not been called a “vaccine passport” to avoid discriminating against people not yet offered a shot. Brussels has stressed that while it should make travel easier, it must not become a pre-condition of free movement.The certificate should mean travellers will not need to quarantine, allowing them to store on their phones evidence that they have been vaccinated, have recently tested negative, or have antibodies after recovering from Covid-19.In France, people taking a coronavirus test from Tuesday will receive a text message or email giving them access to a state-certified online document that can be downloaded and either printed off or stored in the TousAntiCovid app. The same will apply to those being vaccinated from next week, with a complete database of past tests and vaccinations open for download by everyone from mid-May. Antibody test results should be incorporated at a later stage.
    The app will generate a secure QR code containing a range of information including the traveller’s name, the date and type of their test or vaccine, and details of the relevant doctor or laboratory, all of which can be checked against a national database.Several EU members states are developing similar systems, leading to concerns about how well they will work together. The EU’s privacy watchdogs also warned earlier this month the scheme must respect data protection laws and “have an appropriate legal basis” in each member state.Denmark last week began trialling its Coronapas, available to people who have been either vaccinated, tested positive two to 12 weeks previously, or negative within the past 72 hours. The Danish scheme currently only allows users to access non-essential businesses such as hairdressers, beauty salons and driving schools, but is set to expand to include museums, theatres, cinemas and restaurants from 6 May.
    The Netherlands is also testing a scheme called Back to Live that allows people to attend live events provided they have tested negative at special sites from 8am that morning and recorded that on a CoronaCheck app with a QR code.

    #Covid-19#migrant#migration#france#UE#sante#passeportvaccinal#frontiere#circulatoin

  • The clitoris, pain and pap smears: how Our Bodies, Ourselves redefined women’s health, Laura Barton, TheGuardian, 22 Apr. 2021
    https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2021/apr/22/our-bodies-ourselves-clitoris-pain-pap-smears-womens-health

    First published 50 years ago, the feminist classic was hugely influential, telling truths about women’s bodies long obscured by a chauvinist medical establishment

    https://i.guim.co.uk/img/media/4122be7ae319822ba59c49679a9d31cc351f340a/1_0_4165_2500/master/4165.jpg?width=700&quality=85&auto=format&fit=max&s=14ef03d0b59cefda8cccdc

  • Données de connexion : la France contourne la justice européenne
    https://www.mediapart.fr/journal/france/220421/donnees-de-connexion-la-france-contourne-la-justice-europeenne

    Le Conseil d’État était appelé à se prononcer sur l’application d’une jurisprudence de la Cour de justice de l’Union européenne ayant jugé illégale l’obligation de conservation généralisée imposée aux opérateurs. Tout en reconnaissant ces décisions, il en écarte leur application en raison de la « menace » pesant actuellement sur la sécurité nationale.

    C’est une véritable acrobatie juridique à laquelle s’est livré le Conseil d’État dans sa décision, rendue mercredi 21 avril, relative à l’obligation de conservation généralisée des données de connexion imposée en France aux acteurs du numérique.

    Saisie par un collectif d’associations qui demandaient son annulation, la plus haute juridiction administrative était confrontée à un dilemme en apparence insoluble. D’un côté, une jurisprudence constante au niveau européen, encore rappelée au mois d’octobre dernier dans un arrêt de la Cour de justice de l’Union européenne (CJUE), a déjà jugé cette obligation contraire aux textes européens protégeant la vie privée. Mais, ce faisant, ce sont des dizaines de milliers de procédures pénales utilisant des données de connexion ou de géolocalisation qui risqueraient de tomber dans l’illégalité.

    Comme le rappelle le Conseil, ces données sont en effet particulièrement nombreuses et utilisées massivement par les services de renseignement, la police et certaines autorités administratives.

    Il les classe ainsi en trois catégories : « Les données d’identité, qui permettent d’identifier l’utilisateur d’un moyen de communication électronique (par exemple les nom et prénom liés à un numéro de téléphone ou l’adresse IP par laquelle un utilisateur se connecte à Internet) ; les données relatives au trafic, parfois appelées “fadettes”, qui tracent les dates, heures et destinataires des communications électroniques, ou la liste des sites internet consultés ; les données de localisation, qui résultent du “bornage” d’un appareil par l’antenne-relais à laquelle il s’est connecté. »

    Face à la perspective de chaos juridique que représenterait l’annulation du droit d’accès à ces données, le Conseil d’État était pressé, de l’autre côté, par le gouvernement de tout simplement écarter l’application de la jurisprudence européenne, au mépris de la Constitution et au risque d’une guerre juridique ouverte entre les juges français et européens.

    Grâce à une pirouette juridique particulièrement technique, détaillée dans un arrêt de 39 pages, les magistrats du Palais-Royal ont finalement réussi à trouver une voie médiane. Mais celle-ci les conduit à faire le grand écart en acceptant la jurisprudence de la CJUE, tout en neutralisant son application en France par un raisonnement juridique inédit.

    La position de la CJUE sur la question de la conservation et de l’accès aux données de connexion est pourtant bien connue, et affirmée par une série de décisions sans ambiguïtés. La décision fondatrice de cette jurisprudence, l’arrêt « Digital Rights Ireland », a été rendue dès 2014. Celle-ci avait invalidé une directive européenne visant à harmoniser les législations nationales en matière de collecte et d’utilisation des données de connexion.

    Dans l’arrêt « Digital Rights Ireland », la cour estimait que l’obligation de conservation indiscriminée faite aux opérateurs constituait « une ingérence » dans les droits fondamentaux « d’une vaste ampleur et d’une gravité particulière dans l’ordre juridique de l’Union, sans qu’une telle ingérence soit précisément encadrée par des dispositions permettant de garantir qu’elle est effectivement limitée au strict nécessaire ».

    Deux ans plus tard, l’arrêt « Tele2 » du 21 décembre 2016 avait jugé contraire à la législation européenne toute « réglementation nationale prévoyant, à des fins de lutte contre la criminalité, une conservation généralisée et indifférenciée de l’ensemble des données relatives au trafic et aux données de localisation de tous les abonnés et les utilisateurs inscrits concernant tous les moyens de communication ».

    Parallèlement, en France, un collectif d’associations, regroupant notamment La Quadrature du Net et l’hébergeur associatif French Data Network (FDN), avait saisi le Conseil d’État pour demander l’annulation de plusieurs décrets imposant une obligation de conservation, notamment ceux pris en application de la loi renseignement de juillet 2015.

    En juillet 2018, le juge administratif avait finalement décidé de demander, avant de se prononcer, l’avis de la CJUE, à laquelle il avait envoyé une série de questions préjudicielles.

    Ses réponses sont tombées le 6 octobre 2020. Sans surprise, ce nouvel arrêt « La Quadrature du Net » a confirmé la jurisprudence de la CJUE. Si elle reconnaît le droit aux États d’exiger un accès aux données de connexion détenues par les opérateurs et fournisseurs d’accès, notamment en cas de « menace pour la sécurité nationale », l’obligation de conservation doit « être temporellement limitée au strict nécessaire ». « Cette conservation ne saurait présenter un caractère systématique », réaffirmait l’arrêt.

    Enfin, le 2 mars dernier, la CJUE rendait un nouvel arrêt concernant cette fois plus spécifiquement l’utilisation des données de connexion dans le cadre d’une procédure pénale.

    Dans cette nouvelle décision, les juges européens ont jugé illégal tout accès « à des fins pénales » à ces données en dehors « des procédures visant à la lutte contre la criminalité grave ou à la prévention de menaces graves contre la sécurité publique ». En pratique, cela voudrait dire que les services de police et de gendarmerie n’ont désormais plus le droit d’accéder aux données stockées par les opérateurs dans le cadre d’une bonne partie de leurs enquêtes ne portant pas sur des infractions assez graves.

    La décision rendue mercredi 21 avril concerne le recours déposé par La Quadrature du Net et FDN. Acculé par la réponse aux questions préjudicielles du 6 octobre 2020 et par le nouvel arrêt du 2 mars, le gouvernement a tenté ces dernières semaines de convaincre le Conseil d’État d’opter pour une solution radicale : tout simplement refuser d’appliquer la jurisprudence de la CJUE.

    Selon le site d’information Contexte, l’exécutif a dans ce but transmis au Conseil un mémoire affirmant que la conservation généralisée des données de connexion est « indispensable » pour que l’État puisse remplir certains objectifs « constitutionnels », comme la sauvegarde des intérêts fondamentaux de la nation, la recherche d’auteurs d’infractions et leur prévention, et la lutte contre le terrorisme. Le gouvernement, pointe Contexte, affirme que les données de connexion sont utilisées dans plus de 85 % des enquêtes. Autant de procédures qui seraient menacées en cas d’application de la jurisprudence de la CJUE.

    Dans son arrêt, le Conseil d’État écarte clairement la solution proposée par le gouvernement et qui aurait conduit à un conflit ouvert entre juges français et européens.

    « Contrairement à ce que soutient le premier ministre, il n’appartient pas au juge administratif de s’assurer du respect, par le droit dérivé de l’Union européenne ou par la Cour de justice elle-même, de la répartition des compétences entre l’Union européenne et les États membres, affirme l’arrêt. Il ne saurait ainsi exercer un contrôle sur la conformité au droit de l’Union des décisions de la Cour de justice et, notamment, priver de telles décisions de la force obligatoire dont elles sont revêtues. »

    Une définition « monstrueuse » de la sécurité nationale

    En conséquence, l’arrêt ordonne bien au gouvernement d’abroger « dans un délai de six mois » deux textes imposant aux opérateurs de communications électroniques la conservation des données de connexion pendant un an : l’article R. 10-13 du code de la propriété intellectuelle « pour les besoins de la recherche, de la constatation et de la poursuite des infractions pénales » et un décret du 25 février 2011 pour pouvoir identifier les auteurs de contenus illicites.

    Mais, dans le même temps, « le Conseil d’État rappelle que la Constitution française demeure la norme suprême du droit national. En conséquence, il lui revient de vérifier que l’application du droit européen, tel que précisé par la CJUE, ne compromet pas en pratique des exigences constitutionnelles qui ne sont pas garanties de façon équivalente par le droit européen », explique le communiqué de la juridiction. Et, parmi ces « exigences constitutionnelles », figurent celles « relatives à la sécurité nationale et à la lutte contre la criminalité ».

    Or, affirme l’arrêt, « à la date de la présente décision, l’état des menaces pesant sur la sécurité nationale […] justifie légalement que soit imposée aux opérateurs la conservation générale et indifférenciée des données de connexion ».

    Cette menace « procède d’abord de la persistance d’un risque terroriste élevé ». « Par ailleurs, poursuit l’arrêt, la France est particulièrement exposée au risque d’espionnage et d’ingérence étrangère, en raison notamment de ses capacités et de ses engagements militaires et de son potentiel technologique et économique. » Enfin, « la France est également confrontée à des menaces graves pour la paix publique, liées à une augmentation de l’activité de groupes radicaux et extrémistes ».

    Ce faisant, le Conseil d’État innove donc en reconnaissant l’existence d’un état d’exception, détaché de l’état d’urgence, qui permettrait de déroger au droit commun. « En revanche », pointe le Conseil d’État, cette solution va imposer « au gouvernement de réévaluer régulièrement la menace qui pèse sur le territoire ». Ainsi, un décret devrait être régulièrement pris afin de « justifier la conservation généralisée des données et de subordonner l’exploitation de ces données par les services de renseignement à l’autorisation d’une autorité indépendante ».

    Cette première étape du raisonnement du Conseil d’État permet de justifier la conservation généralisée des données de connexion et leur exploitation par les services de renseignement. Reste la question de leur exploitation dans le cadre d’enquêtes pénales qui, elle, reste en théorie illégale.

    Pour contourner ce problème, le juge administratif estime que la solution proposée par la CJUE, consistant en une conservation ciblée des données et limitée aux crimes graves, est, en toute logique, impossible à mettre en place. « En effet, pointe son communiqué, il n’est pas possible de prédéterminer les personnes qui seront impliquées dans une infraction pénale qui n’a pas encore été commise ou le lieu où elle sera commise. »

    Par contre, souligne le Conseil, la CJUE a également autorisé l’utilisation, dans le cadre d’une enquête pénale portant sur la criminalité grave, de la pratique dite de « conservation rapide » des données consistant à « demander aux opérateurs de geler les données de trafic et de localisation relatives à une personne, pour les besoins d’une enquête pénale, sur une courte période ».

    Et cette autorisation vaut « lorsque cette conservation rapide porte sur des données initialement conservées aux fins de sauvegarde de la sécurité nationale », poursuit l’arrêt. « Ainsi, l’autorité judiciaire est en mesure d’accéder aux données nécessaires à la poursuite et à la recherche des auteurs d’infractions pénales dont la gravité le justifie. Le même principe s’applique nécessairement aux autorités administratives indépendantes disposant d’un droit d’accès aux données de connexion », conclut le Conseil d’État.

    Ainsi, si la conservation indiscriminée des données de connexion est bien en théorie interdite, conformément à la jurisprudence de la CJUE, elle reste imposée aux opérateurs au motif de la menace actuelle pesant sur la sécurité nationale afin que puissent y accéder les services de renseignement. Et elles pourront toujours être utilisées dans les enquêtes pénales au titre de la « conservation rapide ». Le juge devra toutefois vérifier le respect du « principe de proportionnalité entre gravité de l’infraction et importance des mesures d’enquête mises en œuvre, qui gouverne la procédure pénale ».

    Concernant l’accès des services de renseignement aux données de connexion, l’arrêt impose cependant une limite en apparence importante. Les avis de la Commission nationale de contrôle des techniques de renseignement (CNCTR), saisie des demandes d’accès, qui n’étaient jusqu’à présent que consultatifs, devront désormais être « conformes », c’est-à-dire qu’ils s’imposeront au gouvernement. Cependant, le premier ministre pourra contourner cette obligation en « cas d’urgence dûment justifiée ».

    Une construction juridique qui a provoqué la colère des associations requérantes. « Le Conseil d’État a réinterprété la notion de “sécurité nationale” pour l’étendre très largement au-delà de la lutte contre le terrorisme et y inclure par exemple l’espionnage économique, le trafic de stupéfiants ou l’organisation de manifestations non déclarées, dénonce ainsi dans un communiqué La Quadrature du Net. Ainsi, il peut conclure que la sécurité nationale est systématiquement menacée, justifiant le contournement permanent des garanties protégeant les libertés fondamentales, et ce même en dehors des périodes officielles d’état d’urgence, soumises à un contrôle démocratique (aussi théorique soit-il). »

    « Cette décision traduit le blanc-seing donné par le Conseil d’État au gouvernement et aux services de renseignement, poursuit le communiqué. Reléguant le droit à la vie privée, à la sûreté ou à la liberté d’expression à une pure déclaration de principe dénuée d’effectivité, le Conseil d’État confère à la sacro-sainte sécurité nationale une définition si monstrueuse qu’elle lui permet d’annihiler le reste des droits fondamentaux. Aujourd’hui, il a durablement inscrit dans le droit français le renversement de principe en matière de surveillance : tout le monde est suspect, de tout. »

    #données #surveillance #CJUE #Conseild'État-FR #FrenchDataNetwork-FDN #LaQuadratureduNet

    • le Conseil d’État innove en reconnaissant l’existence d’un état d’exception, détaché de l’état d’urgence, qui permettrait de déroger au droit commun.

      « Le Conseil d’État a réinterprété la notion de “sécurité nationale” pour l’étendre très largement au-delà de la lutte contre le terrorisme et y inclure par exemple l’espionnage économique, le trafic de stupéfiants ou l’organisation de manifestations non déclarées, dénonce ainsi dans un communiqué La Quadrature du Net. [...] Aujourd’hui, il a durablement inscrit dans le droit français le renversement de principe en matière de surveillance : tout le monde est suspect, de tout. »

  • La justice annule la loi qui empêche la 5G , LeCourrier Suisse, mercredi 21 avril 2021, ATS
    https://lecourrier.ch/2021/04/21/la-justice-annule-la-loi-qui-empeche-la-5g

    Selon la Chambre constitutionnelle de la Cour de justice, la loi modifiée, qui renforçait le moratoire, est « contraire au droit supérieur.

    A Genève, la Chambre constitutionnelle de la Cour de justice a invalidé la loi qui empêche le déploiement du réseau 5G. Elle estime que la disposition légale, qui renforce le moratoire, est contraire au droit supérieur.

    Les trois opérateurs de téléphonie mobile autorisés en Suisse ont obtenu gain de cause, comme l’a révélé Le Temps mercredi. Visant à interdire, par précaution, pendant trois ans, le déploiement de la 4G+ et de la 5G dans le canton, la modification de la loi sur les constructions et les installations diverses (LCI) avait été adoptée par le Grand Conseil en février 2020.

    Cette modification législative rendait obligatoire le dépôt d’une demande de permis de construire pour toutes les nouvelles adaptations physiques ou de logiciel, même mineures, d’antennes de téléphonie à la 5G. Cette disposition renforçait le moratoire accepté en avril 2019 et qui interdisait l’installation de nouvelles antennes.
    Droit fédéral

    Dans un arrêt rendu le 15 avril, que Keystone-ATS a obtenu, la Chambre constitutionnelle considère que la LCI modifiée est contraire au droit supérieur. D’une part, parce que la protection de la population contre le rayonnement des installations de téléphonie mobile relève de la Confédération, qui a fixé des valeurs limites dans une règlementation détaillée.

    De l’autre, la loi litigieuse « a pour effet de rendre impossible, pour les recourantes, la réalisation de leur obligation de couverture, qui leur incombe en vertu du droit fédéral ». Les sociétés ne peuvent ainsi plus offrir leurs prestations en tenant notamment compte des besoins futurs et des développements des techniques, souligne la Chambre constitutionnelle.
    Pas de base légale

    Cette décision est saluée par le PLR, opposé à la modification législative. Le parti s’inquiète de l’impact délétère que peut avoir ce blocage sur l’économie et la population. Et de préciser que la pandémie a favorisé l’essor du télétravail et le développement des processus numériques, ce qui a pour effet une surcharge des réseaux.

    Le fait qu’un tribunal casse un moratoire dépourvu de base légale avait été prédit par le conseiller d’Etat Antonio Hodgers, en charge du Département du territoire, lors du débat au Grand Conseil. Mercredi, le gouvernement n’avait pas encore décidé d’un éventuel recours contre l’arrêt de la Chambre constitutionnelle.

  • I Thought My Job Was To Report On Tech In India. Instead, I’ve Watched Democracy Decline.
    https://www.buzzfeednews.com/article/pranavdixit/indian-government-using-tech-destroy-democracy

    I love writing about tech. But covering how a Hindu nationalist government is using it to destroy a secular democracy isn’t what I signed up for. I was in a cavernous college auditorium on the frigid winter afternoon in New Delhi in 2015 when Sundar Pichai, the CEO of Google, was selling the promise of India, his home country and the company’s largest market, to 2,000 high school and college students. “Part of the reason we’re all very interested in India is that it’s an amazingly young (...)

    #Google #Facebook #Netflix #Twitter #WhatsApp #censure #manipulation #technologisme (...)

    ##religion

  • Loi sécurité globale adoptée : résumons
    https://www.laquadrature.net/2021/04/16/loi-securite-globale-adoptee-resumons

    La loi sécurité globale a été définitivement adoptée hier par l’Assemblée nationale, à 75 voix contre 33, au terme d’un débat soumis aux exigences de la police et dont nous n’attendions plus grand chose (lire notamment notre analyse de l’examen en commission à l’Assemblée ou au Sénat). La prochaine étape sera l’examen de la loi par le Conseil constitutionnel. Nous lui enverrons bientôt nos observations. Avant cela, prenons un instant pour résumer les changements juridiques qui, sauf censure de la part du (...)

    #algorithme #drone #anti-terrorisme #biométrie #géolocalisation #aérien #facial #législation #reconnaissance #vidéo-surveillance #immatriculation #LoiSécuritéGlobale #surveillance (...)

    ##LaQuadratureduNet

  • Quand la grande distribution fait de l’or avec vos données
    https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/quand-la-grande-distribution-fait-de-l-or-avec-vos-donnees_21480

    Avec l’explosion du e-commerce et des programmes fidélités, les enseignes de la grande distribution disposent d’une masse de données sur leurs clients qu’elles pourraient monétiser. « Etes-vous intéressé par notre carte de fidélité ? » Qui n’a jamais entendu cette banale phrase lancée par l’hôtesse ou l’hôte de caisse au moment de régler ses achats ? Le fonctionnement est simple : plus le client consomme, plus il bénéficie de promotions. L’enseigne peut ainsi avoir connaissance des produits consommés par (...)

    #Monoprix #Tesco #Walmart #Amazon #CDiscount #BigData #consommation #marketing (...)

    ##publicité

  • Au Poste #15 avec Olivier Tesquet, auteur d’« État d’urgence technologique (...) - davduf.net
    http://www.davduf.net/au-poste-15-avec-olivier-tesquet-auteur-d-etat-d

    Depuis plus de 10 ans, l’homme-machine Olivier Tesquet traque nos traces, et le joyeux capitalisme de surveillance. On l’a convoqué #AuPoste. Il est resté près de deux heures et demi, passionnantes, et glaçantes. Tesquet parle comme son livre « État d’urgence technologique » (Premier Parallèle) se déguste : avec précision et concision. Tesquet nous raconte par le menu comment, désormais, sanitaire, sécuritaire et militaire se conjuguent au présent et à l’omniprésent. « On me demande souvent s’il faut (...)

    #Google #Hikvision #Palantir #Amazon #Facebook #algorithme #CCTV #biométrie #facial #reconnaissance #vidéo-surveillance #GAFAM #surveillance #drone (...)

    ##LaQuadratureduNet

  • GendNotes : victoire temporaire contre l’interconnexion des fichiers, par La Quadrature du Net, le 14 avril 2021
    https://www.laquadrature.net/2021/04/14/gendnotes-victoire-temporaire-contre-linterconnexion-des-fichiers

    Dans une décision rendue hier, le Conseil d’État s’oppose à l’alimentation sauvage des fichiers de police. Il a ainsi accueilli partiellement les griefs que nous soulevions contre l’application de prises de notes de la gendarmerie nationale, GendNotes, qui prévoyait des possibilités illimités d’interconnexions avec d’autres fichiers. La plus haute juridiction administrative a donc fait de GendNotes un gadget sécuritaire, maintenant que l’application est dépouillée des possibilités de reconnaissance faciale.

  • How Facebook let fake engagement distort global politics: a whistleblower’s account , by Julia Carrie Wong,TheGuardian, 12 Apr. 2021
    https://www.theguardian.com/technology/2021/apr/12/facebook-fake-engagement-whistleblower-sophie-zhang

    The inside story of Sophie Zhang’s battle to combat rampant manipulation as executives delayed and deflected

    “What we have seen is that multiple national presidents believe that this activity is sufficiently valuable for their autocratic ambitions that they feel the need to do it so blatantly that they aren’t even bothering to hide,” Zhang told the Guardian.

    She argues that Facebook is allowing its self-interest to interfere with its responsibility to protect democracy, and that the public and regulators need to know what is happening to provide oversight.

    A Facebook spokesperson, Liz Bourgeois, said: “We fundamentally disagree with Ms Zhang’s characterization of our priorities and efforts to root out abuse on our platform.

  • Revealed: the Facebook loophole that lets world leaders deceive and harass their citizens , Julia Carrie Wang, TheGuardian, 12 Apr. 2021
    https://www.theguardian.com/technology/2021/apr/12/facebook-loophole-state-backed-manipulation

    A Guardian investigation exposes the breadth of state-backed manipulation of the platform

    Facebook has repeatedly allowed world leaders and politicians to use its platform to deceive the public or harass opponents despite being alerted to evidence of the wrongdoing.

    The Guardian has seen extensive internal documentation showing how Facebook handled more than 30 cases across 25 countries of politically manipulative behavior that was proactively detected by company staff.

    The investigation shows how Facebook has allowed major abuses of its platform in poor, small and non-western countries in order to prioritize addressing abuses that attract media attention or affect the US and other wealthy countries. The company acted quickly to address political manipulation affecting countries such as the US, Taiwan, South Korea and Poland, while moving slowly or not at all on cases in Afghanistan, Iraq, Mongolia, Mexico, and much of Latin America.

  • ‘Sometimes, it’s shocking’: Raoul Peck on his bold new colonialism series , TheGUardian, 7 avr 2021
    https://www.theguardian.com/tv-and-radio/2021/apr/07/raoul-peck-exterminate-all-the-brutes-colonialism-hbo

    His new HBO series Exterminate All the Brutes is a sweeping journey back through some of the most horrific moments in civilization over the past half-millennium to trace the roots of humanity’s worst impulses: genocide, slavery, fascism, white supremacy, colonialism. Written, directed and narrated by Peck, the four-hour series (pruned down from 15 episodes) is scaffolded by the ideas of three cornerstone texts: Sven Lindqvist’s Exterminate All the Brutes (examining Europe’s genocidal colonization of Africa), Roxanne Dunbar-Ortiz’s An Indigenous Peoples’ History of the United States (the first history of the country told from the perspective of indigenous peoples) and Michel-Rolph Trouillot’s Silencing the Past (an analysis of power and silence in history [..]). The work of the three authors, who are credited in the opening titles, serves as a lodestar in the same way Baldwin’s writing did in I Am Not Your Negro.

  • Seeing stones: pandemic reveals Palantir’s troubling reach in Europe, Daniel Howden, Apostolis Fotiadis, Ludek Stavinoha, Ben Holst, 2 Apr 2021, The Guardian
    https://www.theguardian.com/world/2021/apr/02/seeing-stones-pandemic-reveals-palantirs-troubling-reach-in-europe

    serious questions over the way public agencies work with Palantir and whether its software can work within the bounds of European laws in the sensitive areas where it is being used, or perform in the way the company promises.

    https://i.guim.co.uk/img/media/f0958e27ccc9fd0c36296651025b6ba5601a4bdf/0_116_3500_2101/master/3500.jpg?width=620&quality=45&auto=format&fit=max&dpr=2&s=15e590ed344a5917

  • Details from 500 million Facebook users found on website for hackers , Associated Press in New York, 3 Apr 2021, The Guardian
    https://www.theguardian.com/technology/2021/apr/03/500-million-facebook-users-website-hackers

    Details from more than 500 million Facebook users have been found available on a website for hackers.

    The information appears to be several years old but it is another example of the vast amount of information collected by Facebook and other social media sites and the limits to how secure that information is.

    The availability of the data set was first reported by Business Insider. According to that publication, it contains information from 106 countries including phone numbers, Facebook IDs, full names, locations, birthdates and email addresses.

    Facebook has been grappling with data security issues for years. In 2018, the social media giant disabled a feature that allowed users to search for one another via phone numbers, following revelations that the political firm Cambridge Analytica had accessed information on up to 87 million users without their knowledge or consent.

    In December 2019, a Ukrainian security researcher reported finding a database with the names, phone numbers and unique user IDs of more than 267 million Facebook users – nearly all US-based – on the open internet. It is unclear if the current data dump is related to this database.

    The Menlo Park, California-based company did not immediately respond to a request for comment. In a statement provided to other publications, Facebook said the leak was old and stemmed from a problem that had been fixed in 2019.

  • ‘They can see us in the dark’: migrants grapple with hi-tech fortress EU

    A powerful battery of drones, thermal cameras and heartbeat detectors are being deployed to exclude asylum seekers

    Khaled has been playing “the game” for a year now. A former law student, he left Afghanistan in 2018, driven by precarious economic circumstances and fear for his security, as the Taliban were increasingly targeting Kabul.

    But when he reached Europe, he realised the chances at winning the game were stacked against him. Getting to Europe’s borders was easy compared with actually crossing into the EU, he says, and there were more than physical obstacles preventing him from getting to Germany, where his uncle and girlfriend live.

    On a cold December evening in the Serbian village of Horgoš, near the Hungarian border, where he had spent a month squatting in an abandoned farm building, he and six other Afghan asylum seekers were having dinner together – a raw onion and a loaf of bread they passed around – their faces lit up by the glow of a fire.

    The previous night, they had all had another go at “the game” – the name migrants give to crossing attempts. But almost immediately the Hungarian border police stopped them and pushed them back into Serbia. They believe the speed of the response can be explained by the use of thermal cameras and surveillance drones, which they had seen during previous attempts to cross.

    “They can see us in the dark – you just walk, and they find you,” said Khaled, adding that drones had been seen flying over their squat. “Sometimes they send them in this area to watch who is here.”

    Drones, thermal-vision cameras and devices that can detect a heartbeat are among the new technological tools being increasingly used by European police to stop migrants from crossing borders, or to push them back when they do.

    The often violent removal of migrants without giving them the opportunity to apply for asylum is illegal under EU law, which obliges authorities to process asylum requests whether or not migrants possess identification documents or entered the country legally.

    “Routes are getting harder and harder to navigate. Corridors [in the Balkans are] really intensively surveyed by these technologies,” says Simon Campbell, field coordinator for the Border Violence Monitoring Network (BVMN), a migrant rights group in the region.

    The militarisation of Europe’s borders has been increasing steadily since 2015, when the influx of migrants reached its peak. A populist turn in politics and fear whipped up around the issue have fuelled the use of new technologies. The EU has invested in fortifying borders, earmarking €34.9bn (£30bn) in funding for border and migration management for the 2021-27 budget, while sidelining the creation of safe passages and fair asylum processes.

    Osman, a Syrian refugee now living in Serbia, crossed several borders in the southern Balkans in 2014. “At the time, I didn’t see any type of technology,” he says, “but now there’s drones, thermal cameras and all sorts of other stuff.”

    When the Hungarian police caught him trying to cross the Serbian border before the pandemic hit last year, they boasted about the equipment they used – including what Osman recalls as “a huge drone with a big camera”. He says they told him: “We are watching you everywhere.”

    Upgrading of surveillance technology, as witnessed by Khaled and Osman, has coincided with increased funding for Frontex – the EU’s Border and Coast Guard Agency. Between 2005 and 2016, Frontex’s budget grew from €6.3m to €238.7m, and it now stands at €420.6m. Technology at the EU’s Balkan borders have been largely funded with EU money, with Frontex providing operational support.

    Between 2014 and 2017, with EU funding, Croatia bought 13 thermal-imaging devices for €117,338 that can detect people more than a mile away and vehicles from two miles away.

    In 2019, the Croatian interior ministry acquired four eRIS-III long-range drones for €2.3m. They identify people up to six miles away in daylight and just under two miles in darkness, they fly at 80mph and climb to an altitude of 3,500 metres (11,400ft), while transmitting real-time data. Croatia has infrared cameras that can detect people at up to six miles away and equipment that picks upheartbeats.

    Romania now has heartbeat detection devices, alongside 117 thermo-vision cameras. Last spring, it added 24 vehicles with thermo-vision capabilities to its border security force at a cost of more than €13m.

    Hungary’s investment in migration-management technology is shielded from public scrutiny by a 2017 legal amendment but its lack of transparency and practice of pushing migrants back have been criticised by other EU nations and the European court of justice, leading to Frontex suspending operations in Hungary in January.

    It means migrants can no longer use the cover of darkness for their crossing attempts. Around the fire in Horgoš, Khaled and his fellow asylum-seekers decide to try crossing instead in the early morning, when they believe thermal cameras are less effective.

    A 2021 report by BVMN claims that enhanced border control technologies have led to increased violence as police in the Balkans weaponise new equipment against people on the move. Technology used in pushing back migrants has “contributed to the ease with which racist and repressive procedures are carried out”, the report says.

    BVMN highlighted the 2019 case of an 18-year-old Algerian who reported being beaten and strangled with his own shirt by police while attempting a night crossing from Bosnia to Croatia. “You cannot cross the border during the night because when the police catch you in the night, they beat you a lot. They break you,” says the teenager, who reported seeing surveillance drones.

    Ali, 19, an Iranian asylum-seeker who lives in a migrant camp in Belgrade, says that the Croatian and Romanian police have been violent and ignored his appeals for asylum during his crossing attempts. “When they catch us, they don’t respect us, they insult us, they beat us,” says Ali. “We said ‘we want asylum’, but they weren’t listening.”

    BVMN’s website archives hundreds of reports of violence. In February last year, eight Romanian border officers beat two Iraqi families with batons, administering electric shocks to two men, one of whom was holding his 11-month-old child. They stole their money and destroyed their phones, before taking them back to Serbia, blasting ice-cold air in the police van until they reached their destination.

    “There’s been some very, very severe beatings lately,” says Campbell. “Since the spring of 2018, there has been excessive use of firearms, beatings with batons, Tasers and knives.”

    Responding to questions via email, Frontex denies any link between its increased funding of new technologies and the violent pushbacks in the Balkans. It attributes the rise in reports to other factors, such as increased illegal migration and the proliferation of mobile phones making it easier to record incidents.

    Petra Molnar, associate director of Refugee Law Lab, believes the over-emphasis on technologies can alienate and dehumanise migrants.

    “There’s this alluring solution to really complex problems,” she says. “It’s a lot easier to sell a bunch of drones or a lot of automated technology, instead of dealing with the drivers that force people to migrate … or making the process more humane.”

    Despite the increasingly sophisticated technologies that have been preventing them from crossing Europe’s borders, Khaled and his friends from the squat managed to cross into Hungary in late December. He is living in a camp in Germany and has begun the process of applying for asylum.

    https://www.theguardian.com/global-development/2021/mar/26/eu-borders-migrants-hitech-surveillance-asylum-seekers

    #Balkans #complexe_militaro-industriel #route_des_Balkans #technologie #asile #migrations #frontières #contrôles_frontaliers #caméras_thermiques #militarisation_des_frontières #drones #détecteurs_de_battements_de_coeur #Horgos #Horgoš #Serbie #the_game #game #surveillance_frontalière #Hongrie #Frontex #Croatie #Roumanie #nuit #violence #refoulements #push-backs #déshumanisation

    ping @isskein @karine4

  • Vidéosurveillance : le principal suspect d’un vaste piratage inculpé aux Etats-Unis
    https://www.lemonde.fr/pixels/article/2021/03/19/le-pirate-informatique-suisse-tillie-kottmann-inculpe-par-un-grand-jury-amer

    Tillie Kottmann, résidant à Lucerne en Suisse, est soupçonné d’avoir orchestré le piratage de dizaines de milliers de caméras de vidéosurveillance aux Etats-Unis au début de mars - dont celles des usines de Tesla, d’hôpitaux et de prisons. Un grand jury américain a mis en accusation, jeudi 18 mars, le hackeur suisse Tillie Kottmann. Il est soupçonné d’avoir orchestré le piratage de dizaines de milliers de caméras de vidéosurveillance aux Etats-Unis au début du mois de mars, en ayant réussi à avoir accès (...)

    #CCTV #vidéo-surveillance #hacking

  • Salut tout le monde !

    On est très content·e·s de vous annoncer la sortie du Cahier d’enquête Stasis Soigner la technologie ? !!!

    Après plus de 2 ans de séminaires et discussions, voici 8 enquêtes sur la technologie envisagée, entre autres, au travers du soin. Elles se lisent comme un tout organique, reflet d’une réflexion collective, que l’on vous invite à poursuivre.

    Les textes soulèvent des questions autour de l’intelligence artificielle, du consentement, de l’addiction aux cellulaires, des serveurs webs, de la colonisation de l’espace, et des déchets de ces divers régimes technologiques. Chacune des enquêtes amène à discuter, penser, repenser nos positions vis-à-vis des technologies, et donne des outils pour lutter, rompre, ou changer notre rapport à leur spectre omniscient.

    Voici le lien Facebook vers la publication : https://www.facebook.com/permalink.php?story_fbid=2879346142331790&id=1662324727367277

    Le Cahier est disponible en ligne sur Le Pressier en format PDF pour 5$ ou en format livre pour 14$ : https://lepressier.com/collections/collectif-stasis/products/soigner-la-technologie

    Des copies se trouvent également aux librairies suivantes :

    L’Euguélionne

    Port-de-Tête

    Librairie Le Plateau

    Le Pressier

    Zone libre

    Librairie l’Écume des Jours

    La Livrerie

    Librairie anarchiste L’insoumise

    ******* Merci de bien vouloir partager ce message, sur FB ou par courriel:D *********

    En bonus, voici la table des matières :

    Éditorial

    Anoptikon • Ève C.

    Code, Figures • Olivier Lanctôt

    A Scroll Through the Present • Jean-Philippe Bombay & Samuele Collu

    Subjectivité sanitaire, Enquête sur le soin et le consentement • Léna Dormeau & Coline Fournout

    (Re)médiations spectrales : enquête holographique sur fond diffus de matière plastique • Marie Lecuyer

    What The Hell Happened in Fukushima ? • Interview with Sabu Kohso

    L’existence capsulaire • Ségolène Guinard

    Technique et histoire : au cœur de l’écoumène • Nicolas Gauthier & Annabelle Rivard

    À bientôt !!

    STASIS

    p.-s : au plaisir de se revoir pour une discussion Stasis en personne, et peut-être un lancement en chair, os et boissons ! On espère !!!

    –-
    Stasis - groupe d’enquête sur le contemporain
    www.groupestasis.com
    https://www.facebook.com/1662324727367277

  • DOUBLE MONDE

    L’ère informatique s’impose dans une société numérique, au temps dévastateur des ondes électromagnétiques. Après les compteurs communicants, les objets connectés, c’est la 5G qui sera la clé de cette smart city que les marchands mettent en place sur tout le territoire. Cette dictature technologique élimine l’humain visible de la prise de décision. Seuls les fabricants et les utilisateurs de machines, accompagnés de leurs programmeurs, détiennent l’emprise sur la pensée et le pouvoir sur les comportements. Ce pilotage centralisé automatisé du fonctionnement de l’entreprise-ville traite ses populations comme des marchandises à gérer, des stocks en flux tendus qu’il faut rentabiliser. L’humain est une erreur qu’il faut corriger, un ensemble de données statistiques qui permet le contrôle par la machinerie générale.
    La ville, dite intelligente, ôte la liberté à une population entièrement soumise à la machinerie générale, supprimant le hasard, abolissant l’imprévu, détruisant toute initiative spontanée, bannissant toute personnalité non conforme. Les habitants deviennent les passagers de leur propre existence, les spectateurs des personnages qu’ils jouent au cœur des représentations mises en scène par la machinerie des marchandises en spectacle. Avoir l’air d’être dans le coup pour se donner de grands airs dans l’air du temps. Toute communication se réduit ici à la consommation d’images de marque et de jeux de rôles où l’individu se consume comme sa propre représentation. Marquer son image c’est se faire remarquer comme objet conforme, dans les étals de la concurrence des jeux d’apparence, s’afficher pour gagner à se vendre aux autres.

    Plus l’informatisation de la gestion et du contrôle se généralise, plus la société se fragilise. Le devenir de la société numérique est déjà menacé. (...) La robotisation de la société l’a transformée en un système machinique, un mécanisme à décerveler pour une productivité optimale et des affaires toujours plus bénéfiques. Ce sont des machines à gérer les gains de certains en faisant régner l’ordre nécessaire à cette rafle. Plus besoin de penser, un système dit intelligent tourne pour nous.

    Le système machinique qui contrôle et dirige nos existences s’est accaparé l’intelligence de l’instant dans la permanence de son manque. Cette intelligence artificielle n’est qu’un artifice d’intelligence conçu pour éblouir la crédibilité et glorifier la technologie. Les individus formatés à suivre le programme croient religieusement en l’intelligence de la machine. Cette simulation d’une intelligence informatisée autorise la gouvernance totalitaire par la programmation inconsciente des perceptions et de la compréhension. La dictature économique mondiale a maintenant comme instrument de sa domination une technologie informatique et robotique aliénante.
    La technologie numérique imposée par le système marchand est la réification permanente de la contrainte en tout lieu. Ce progrès du contrôle global se réalise dans la régression accélérée des libertés et le conditionnement de la pensée. Les machines numériques du capitalisme ont surmultiplié les profits et la répression de la non-conformité. L’aspect spectaculaire des représentations numériques se réalise par la machinerie publicitaire qui martèle les pensées sous air conditionné pour se rendre indispensable par intoxication addictive. L’administration bureaucratique conditionne la survie par une technologie du contrôle qui rend la misère et la révolte invisibles. La machinisation dispense l’humain de ses responsabilités et l’ampute de sa liberté. L’État accapare la sphère commune, la dépolitise en la rendant technique, économique et complexe, ne pouvant plus être gérée que par des spécialistes éclairés. Nos conditions d’existence sont restreintes à des lignes comptables, à des statistiques de rentabilité marchande. La liberté de penser et de décider est volée par les usurpateurs de pouvoir, l’économie se fait tyrannique.

    La pensée informatisée se réifie par respect du code, reproduction des modèles conçus par les directives du programmeur, soumissions aux conventions et procédures des applications. La logique binaire de la machine sépare et reproduit. Elle ne communique pas, elle transfère des données séparées, elle ne choisit pas, elle conditionne des mises en relations selon sa programmation (computer/mettre ensemble). Ce découpage en petits morceaux dissocie les ensembles en éléments, dissèque à vif les relations, exclut tout ce qui relie à l’ensemble, élimine la compréhension générale, l’intelligence pertinente du moment.
    Soumise à une addition de vérités préfabriquées, cloisonnées, opposées et intransigeantes, la compréhension est maintenue dans l’ignorance des séparations contradictoires, occultant le contexte et l’histoire. Ayant tout coupé en parties distinctes, et séparé tout ce qui était relié structurellement, la technologie nous fait percevoir une accumulation d’images-objets figées dans la réalité immuable des affaires marchandes. Cette déformation pétrifiante des apparences du monde nous sépare des mouvances incertaines du vivant, ainsi que mentalement de nous-mêmes. La cohérence unitaire de notre être vivant est taillée en pièces. La nature et les autres nous sont rendus étrangers comme nous sommes devenus étrangers à notre propre nature, expropriés de l’usage de nos vies. Notre faculté à vivre pleinement est mutilée par nos prothèses numériques.
    L’informatisation du monde c’est la destruction de la communication entre personnes, cet échange partagé où chacun accepte d’être modifié dans un copilotage à plusieurs. De la communication, l’informatique n’utilise que l’échange de données figées, supprimant des rapports tout ce qu’il y a d’interactif, de vivant et d’humain.

    Lukas Stella, Double monde,
    Confinement en confusion, démence sous air conditionné, 2020 (extraits)
    http://inventin.lautre.net/linvecris.html#double-monde

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