J’ai croisé pour la première fois les actuels animateurs de L’Offensive pendant l’occupation de Lille 3 contre le CPE en 2006. Ils vendaient à la criée Le Combat syndicaliste. Ils militaient alors à la Confédération Nationale du Travail, la CNT, « syndicat révolutionnaire ». La scission avec la branche « anarcho-syndicale » de la CNT-AIT, où je retrouvais des amis antinucléaires, était alors largement consommée. Nous avions aussi des amis communs au Scalp, la Section carrément Anti Le Pen, avant que le film Antifas chasseurs de skins remette à l’honneur « l’antifascisme de rue » et son look skinhead des années 1980.
Le temps a passé entre concerts de oï dans les squats et déplacements du RC Lens ; les étudiants remuants sont devenus cadres de la tech payés en K€.
Suivons la trajectoire de Kevin D., parmi les fondateurs et animateurs de L’Offensive. J’avais croisé ses parents, fort sympathiques, pour un film contre la mythologie minière. Kevin est le fondateur et le « Chief Executive Officer » de la coopérative numérique Les Tilleuls, qui a ses bureaux à Lille, Paris, Nantes, lyon, et des antennes à Tunis et Oujda.
Kevin est un entrepreneur successfull, son salaire largement au-dessus de la moyenne. Il est le « créateur du framework API Platform », un logiciel fondé sur une base « open source » utilisée aujourd’hui par BeIn Sports, KPMG, Siemens, DHL, Alstom, EDF, Volvo, Cartier, General Electric, Arte, Orange, Renault, BNP Paribas, Decathlon, France Télévisions, M6, Libération, mais aussi En Marche et le gouvernement français lui-même29.
Avec son statut coopératif, l’entreprise est un sous-traitant d’industriels nuisibles à l’humanité. Qui s’intéresse au logiciel libre à usage anti-écologiste peut suivre les conférences de Kevin à travers le monde (dernièrement à Munich, Amsterdam et Disneyland Paris), sur sa page web personnelle ou sur Linkedin, Bluesky, GitHub, Mastodon, X et Youtube. On ne révèle rien, tout est en ligne.
Les associés-coopérateurs des Tilleuls sont des techies, comme les surnomment péjorativement les Californiens, et ils en sont fiers : « On tire l’économie mondiale depuis vingt ans. C’est nous qui avons construit tout ça », revendique Kevin D. au sujet de Twitter, Facebook et des grandes industries numériques, auprès du Monde en 2022, pour présenter son collectif « OnEstLaTech », un collectif d’ingénieurs, chercheurs et entrepreneurs engagés pour une technologie coopérative30.
Le fondateur des Tilleuls précise dans un autre article que « les travailleuses et les travailleurs de la tech sont en mesure de prendre le pouvoir. Ils ont tous les atouts en main : ils disposent des méthodes les plus efficaces, de l’ingéniosité nécessaire et de la capacité à automatiser tout ce qui peut l’être31. » Les ingénieurs au pouvoir ! Et tout le pouvoir aux ingénieurs ! Nicolas Casaux, l’animateur du site Le Partage, s’est intéressé à ces « cadres de la mégamachine » qui fondèrent OnEstLaTech, programmeurs chez Orange, Publicis, IBM, Hachette ou chercheurs à l’EHESS32. Ces dignes représentants de la classe des technocrates prétendent que « l’automatisation » et « l’intelligence artificielle », une fois débarrassées de leurs « actionnaires », permettront de « travailler mieux, moins », de gagner en « autonomie », et même de « réhumaniser » le travail.
OnEstLaTech propose de prendre en main un environnement numérique que les capitalistes nous ont préalablement imposé pour supprimer les humains des services publics, les services de soins et d’accueil - et jusqu’aux tâches intellectuelles. Macron promettait en 2017 de remplacer 120 000 fonctionnaires par des machines.
On avait jusqu’alors prêté peu d’attention à L’Offensive, celle-ci ne prêtant que peu d’attention aux luttes écologistes. En vingt ans, on n’a jamais croisé ses membres dans un rassemblement anti-nucléaire, une vélorution, une manif contre l’agrandissement de l’aéroport, ni même sur la friche Saint-Sauveur à Lille – « enjeu emblématique des municipales » de 2020 d’après Le Monde34, « projet urbain le plus contesté du XXIème siècle » à Lille d’après La Voix du nord35, victoire historique de l’écologie sociale contre la métropole lilloise, d’après moi.
Pourquoi densifier ? Quelle ville ? Quelle nature en ville ? L’Offensive n’en a jamais rien dit. Elle préfère ânonner un « communalisme » factice et impossible dans une métropole de 1,2 millions d’habitants connectés à la plus puissante centrale nucléaire d’Europe, et dont la survie quotidienne dépend de macro-systèmes techniques mondiaux et criminels. Attendez que les Offensifs réinventent le « Comité de quartier » où débattre de la couleur des pistes cyclables et des jours de collecte des déchets.
Contrairement à ce que suggère L’Offensive, « l’écologie sociale » n’est pas une tartiflette verte et rouge, écolo avec une conscience sociale, un truc comme ça, un peu vague. Si Bookchin recycle le terme d’« écologie sociale », c’est pour se distinguer à la fois de l’écologie scientifique, qui refuse de considérer les causes sociales des désastres pour seulement les gérer, et du primitivisme américaine qui ferait peu de cas, selon lui, de nos traditions humanistes.
On parle en France d’« écologie politique » mais les deux expressions sont synonymes. Quoi qu’il en soit, les manœuvres ont fonctionné puisque les Soulèvements de la Terre s’associent à L’Offensive et à la France insoumise aux municipales.