• https://www.mediapart.fr/journal/politique/220326/quatre-vingts-ans-apres-les-illusions-perdues-de-la-departementalisation-d

    ❝Quatre-vingts ans après, les illusions perdues de la départementalisation de l’outre-mer
    Le 19 mars 1946, l’Assemblée nationale actait la départementalisation des « quatre vieilles » colonies : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion. Défendue avec passion par les élus de ces territoires, cette loi dite « d’assimilation » a suscité des rêves d’égalité, avant de symboliser une « espérance trahie ».

    Que reste-t-il des promesses nées il y a quatre-vingts ans de la loi dite « d’assimilation », qui avait abouti à la départementalisation de ce que l’on appelait alors les « quatre vieilles » : la Guadeloupe, la Guyane, la Martinique et La Réunion ? Voté le 19 mars 1946 par une Assemblée nationale constituante dominée par la gauche, ce texte était synonyme d’égalité aux yeux de ses partisan·es – au premier rang desquel·les figurait le Martiniquais Aimé Césaire. Aujourd’hui, il évoque surtout la désillusion.

    Hormis à La Réunion (et à Mayotte, départementalisée il y a quinze ans), le statut de département d’outre-mer (DOM) est partout remis en cause. En Martinique, en Guadeloupe et en Guyane, l’heure est à la revendication autonomiste. En mai 2022, les présidents et présidente des principales assemblées de ces territoires ont signé la « Déclaration de Fort-de-France », dans laquelle ils appelaient à l’ouverture d’« une nouvelle étape de l’Histoire des pays d’outre-mer au sein de la République » afin de « ne plus subir des politiques publiques inadaptées à [leurs] réalités ».

    « Dans le “pays natal” d’Aimé Césaire, soixante-seize ans après la loi du 19 mars 1946 […], il nous revient d’exiger que soit installé un nouveau cadre d’action à la hauteur de notre temps », ajoutaient-ils.

    Une manière de dire que le modèle « domien » est « à bout de souffle », selon les mots de Justin Daniel. Pour cet ancien professeur de science politique à l’université des Antilles, auteur d’un essai sur le sujet (75 ans de départementalisation outre-mer. Bilan et perspectives. De l’uniformité à la différenciation, L’Harmattan, 2021), le statut de département d’outre-mer est tout à la fois « une impasse » et le symbole d’une « espérance trahie ».

    Le rêve d’Aimé Césaire

    Césaire lui-même l’avait admis bien avant de s’éteindre en 2008. Pourtant, il y croyait vraiment au moment de voter cette loi. « Il était bercé aux idéaux de la Révolution française – comme beaucoup d’autres. Il croyait à la devise “Liberté, égalité, fraternité” et il pensait que la France était capable d’offrir l’égalité aux peuples colonisés », remarque la politiste Françoise Vergès, petite-fille de Raymond Vergès, député de La Réunion en 1946, et autrice d’un livre d’entretiens avec Césaire à la fin de sa vie (Nègre je suis, nègre je resterai, Albin Michel, 2005).

    Lui et les autres défenseurs de la loi (dont Raymond Vergès ou encore le Guyanais Gaston Monnerville) « ont en commun le partage d’une culture politique de la gauche française », soulignait en 2021 Yvan Combeau, professeur d’histoire contemporaine à l’université de La Réunion. « Toutes leurs allocutions se nourrissent de renvois à l’histoire de la Révolution, la Commune, la Grande guerre, le Front populaire, aux idées des philosophes des Lumières… »

    C’est cet idéal – ou plutôt cette France idéalisée, voire fantasmée – qui guide Césaire au moment de défendre la loi, le 25 février, dans un rapport fait au nom de la commission des territoires d’outre-mer. « Cette demande d’intégration constitue un hommage à la France et à son génie », entonne-t-il, avant d’affirmer qu’elle marque « l’aboutissement normal d’un processus historique » commencé « depuis un siècle ».

    Depuis le milieu du XIXe siècle, ces territoires occupent en effet une place à part au sein de l’Empire. Leurs habitant·es sont considéré·es sur le papier comme des citoyen·nes français·es, mais ils et elles restent régi·es par le statut colonial. « Césaire est né français, il se considérait comme français », précise l’essayiste David Alliot, qui prépare une biographie du « poète de la colère » (à paraître chez L’Archipel).

    La revendication départementaliste n’est d’ailleurs pas nouvelle : les élus martiniquais, guadeloupéens et réunionnais l’avaient soutenue respectivement en 1874, 1881 et 1882. Césaire le rappelle dans son rapport, et il renvoie même à la Révolution, lorsque ces territoires avaient été départementalisés une première fois (entre 1795 et 1799). Il s’inscrit en outre dans la lignée de Victor Schœlcher, l’homme du décret d’abolition de l’esclavage du 27 avril 1848, qui considérait « l’esclave des îles comme le candidat par excellence à l’assimilation ».

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    #colonisation #départementalisation #Martinique

  • Archives coloniales belges : autour des minerais de la RDC, une bataille économique et symbolique
    https://www.courrierinternational.com/article/vu-d-afrique-archives-coloniales-belges-autour-des-minerais-d

    Un litige oppose l’État belge et l’entreprise américaine KoBold Metals, chacune des deux parties souhaitant avoir la primeur de la numérisation de 500 mètres linéaires de rayonnages d’archives du début du XXe siècle, qui pourraient permettre de cartographier les richesses minières très convoitées de la République démocratique du Congo. Sensible, l’affaire entremêle des enjeux économiques colossaux et d’autres liés à la mémoire de la colonisation, soulignent les médias africains.

    L’entreprise minière américaine KoBold Metals souhaite numériser et exploiter des millions d’archives de données géologiques déposées au Musée royal de l’Afrique centrale, situé à Tervuren, en Belgique, rapporte The East African. Cette société compte parmi ses investisseurs Bill Gates, Jeff Bezos et l’ancien maire de New York Michael Bloomberg. Or cette volonté se heurte à celle de l’État belge, qui entend se charger lui-même de cette numérisation.

    Cette affaire intervient dans un contexte de rapprochement stratégique entre la République démocratique du Congo (RDC) et les États-Unis autour des ressources minières du pays africain, dont le sous-sol, riche en cuivre, cobalt et lithium, est devenu l’objet d’appétits aiguisés, dont celui des États-Unis. Une bataille d’autant plus âpre qu’elle mêle des considérations économiques, géopolitiques et historiques.

    Ses ramifications plongent en effet jusqu’à la période coloniale, quand le vaste territoire du Congo était sous domination belge. Ses ressources étaient alors exploitées par le roi Léopold II, qui a gouverné le pays comme une possession personnelle de 1885 à 1908.

    Informations “inestimables”

    Selon Business Insider Africa, les archives, qui datent du début du XXe siècle, sont considérées comme essentielles pour la cartographie des gisements de lithium, de cobalt et de cuivre, minéraux clés de la transition énergétique mondiale. Les 500 mètres linéaires de rayonnages du musée belge regorgeraient de renseignements sur ces trésors miniers encore inexploités.

    L’État belge entend, après leur numérisation, rendre ces données accessibles et publiques, tout en ayant pris l’engagement de rétrocéder ensuite les archives à la RDC. Business Insider Africa indique qu’un plan d’archivage et de digitalisation subventionné par l’Union européenne est déjà en cours depuis plus de deux ans.

    Des responsables du musée ont cependant précisé au titre économique africain que les documents historiques ne permettaient pas à eux seuls de localiser précisément les gisements potentiels. “Il n’existe aucune carte indiquant où creuser pour trouver du lithium”, a tempéré François Kervyn, directeur du département des sciences de la Terre du musée.

    KoBold Metals, présente en RDC, dispose déjà de sept contrats d’exploitation de mines de lithium accordés par les autorités de Kinshasa, indique Actualités CD. Si l’entreprise américaine, appuyée par les autorités congolaises en vertu d’un accord portant sur l’exploitation des archives, souhaite les numériser, c’est pour “profiter au passage de la primeur des informations [qu’elles] contiennent”, souligne le site de la RTBF.

    Dans l’objectif de cartographier, grâce à l’intelligence artificielle, tout le potentiel minier du pays africain, KoBold Metals souhaite investir 537 millions de dollars (455 millions d’euros), ajoute The East African. La Belgique, qui ne s’estime pas liée par l’accord conclu entre Kinshasa et l’entreprise, s’y oppose.

    Ruée vers la RDC

    L’enjeu est d’autant plus important que la RDC estime que 90 % de ses réserves géologiques restent inexplorées, signale l’Agence congolaise de presse. Lors du sommet minier qui s’est tenu le 4 février à Washington, le ministre des Mines congolais avait souligné que la valeur des exportations minières congolaises avait dépassé en 2024 les 25 milliards de dollars (21 milliards d’euros). Une goutte d’eau par rapport au potentiel encore inexploité, qui pèserait, selon les autorités congolaises, plus de 25 000 milliards de dollars, (plus de 21 000 milliards d’euros). Des chiffres tout simplement vertigineux.

    La RDC se situe en effet parmi les principaux producteurs mondiaux de cuivre. Le pays possède, en outre, au moins la moitié des réserves mondiales de cobalt, nécessaire à la fabrication des téléphones portables et des batteries, selon l’Institut d’études géologiques des États-Unis. Une richesse qui place le pays africain au cœur de la transition énergétique mondiale, avec plus de 70 % de la production mondiale de cobalt et environ 10 % de celle du cuivre.

    Les vastes ressources naturelles, en particulier celles de la RDC, sont devenues un enjeu majeur pour les Occidentaux, lesquels souhaitent réduire leur dépendance à l’égard de la Chine pour les minéraux critiques. Dans ce but, une cartographie des ressources minières congolaises est centrale. En janvier dernier, le site spécialisé Mines CD indiquait ainsi que la RDC avait fourni aux États-Unis une liste ciblée de projets miniers susceptibles d’accueillir des investissements américains.

    Cette affaire des archives belges créera sans doute un précédent, estime Business Insider Africa, dans le sens où son issue pourrait façonner non seulement l’avenir de l’exploration minière pilotée par l’IA, mais aussi le débat actuel sur la propriété de données scientifiques datant de l’époque coloniale.

    Elle “soulève également des questions de souveraineté, d’équité d’accès et de gestion d’archives issues de la période coloniale”, relève aussi Actualités CD. En effet, même si KoBold Metals affirme son intention de rendre les documents accessibles une fois leur numérisation effectuée, la RDC s’interroge sur la pertinence du choix, de la part de son gouvernement, de confier à une entreprise privée étrangère des données précieuses pour sa souveraineté économique.❞

    #archives #congo #belgique #extractivisme #néocolonialisme

  • « La part imaginaire et intellectuelle des objets spoliés en temps de guerre coloniale est souvent occultée »
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/02/26/la-part-imaginaire-et-intellectuelle-des-objets-spolies-en-temps-de-guerre-c

    Elara Bertho, historienne de la littérature, 26 février 2026

    Si les manuscrits saisis par la France coloniale étaient étudiés dans leurs pays d’origine, ils permettraient de réécrire une histoire de l’Afrique décentrée, fine et au plus près des acteurs sociaux, souligne, dans une tribune au « Monde », l’historienne de la littérature Elara Bertho.

    La loi-cadre relative à la restitution des biens culturels sera vraisemblablement votée dans les semaines à venir. Le code du patrimoine va en être considérablement bouleversé, et les musées français vont devoir revoir en profondeur leur manière de gérer les collections issues de la période coloniale. Le débat a été largement polarisé par la question des « chefs-d’œuvre », le cas des statues du trésor royal d’Abomey ayant été abondamment commenté par les médias.
    Lire aussi | Restitution de biens culturels : le Sénat approuve une loi-cadre permettant de rendre les œuvres acquises pendant la colonisation à leur pays d’origine

    Ce débat oublie la question des restitutions d’archives et de livres : la part imaginaire et intellectuelle des objets spoliés en temps de guerre coloniale est souvent occultée. Corans, études coraniques, narrations historiques, poèmes et ouvrages de tous ordres pourraient être concernés par cette loi sur les restitutions. Ce qui est en question, ce ne sont pas uniquement les objets en tant que tels – les manuscrits, les livres, les feuillets –, mais ce qu’ils racontent, ce qu’ils décrivent, ce qu’ils transmettent. Non seulement ces objets matériels manquent, mais leur absence empêche, sur place, la transmission de toute une histoire intellectuelle, spirituelle ou encore poétique.

    Saisi en avril 1890 à la capture d’El Hadj Oumar Tall au Mali, le fonds légué par le général Louis Archinard, connu comme la « Bibliothèque de Ségou », en est certainement l’exemple le plus célèbre. Les 500 manuscrits qui ont été déposés à la Bibliothèque nationale de France proviennent de l’ensemble de l’Afrique de l’Ouest. Le « trésor de Ségou » n’est pas simplement constitué d’or, de bijoux, de sabres et de « chefs-d’œuvre » comme on l’entend traditionnellement dans la muséographie : il raconte un empire intellectuel et culturel florissant qui a été d’un seul coup d’un seul arasé lorsque ces manuscrits ont été « saisis ».

    Des savoirs oubliés

    Les circulations savantes entre les centres universitaires du Maroc, de l’Egypte, ou encore au-delà avec les centres levantins, insérant l’empire d’El Hadj Oumar Tall dans un monde islamique savant globalisé, ont alors disparu. Ne reste qu’un face-à-face entre colon et colonisé dans l’histoire intellectuelle : il empêche des transmissions de savoirs, de textes, de circulations et d’exégèses qui manquent cruellement pour restituer aujourd’hui la complexité des histoires africaines.

    D’autres manuscrits dorment littéralement dans des tiroirs. Parce qu’ils sont écrits en arabe ou avec des langues africaines comme le haoussa ou le pulaar notées avec l’alphabet arabe (que l’on appelle « ajami »), ils n’ont, la plupart du temps, jamais été catalogués correctement par des conservateurs francophones. Nombre d’inventaires contiennent par exemple des notations « feuillets en arabe », montrant que, depuis qu’ils ont intégré des réserves françaises, ils n’ont jamais été lus faute de compétences ou d’intérêt, puis carrément oubliés. Il n’est pas rare de trouver des mentions génériques, dans les inventaires, de « Coran », qui n’en sont pas : ce sont simplement des textes rédigés en arabe ou en ajami dont l’archiviste était bien en peine de décrire le contenu.

    Certains officiers ayant participé aux nombreuses expéditions contre Samory Touré, tout au long de la décennie 1890 dans les actuels Mali, Guinée, Côte d’Ivoire, sont revenus avec des butins de guerre, et, parmi ces butins, figuraient des manuscrits qu’ils ont légués à leurs villes natales. C’est ainsi que des petits musées régionaux ou des médiathèques comme celles de Caen, La Rochelle (Charente-Maritime), Bordeaux ou encore Le Havre (Seine-Maritime) détiennent des manuscrits ouest-africains datant du XIXe siècle que personne n’a jamais été en mesure de déchiffrer.

    Réécrire une histoire complexe

    Que nous disent ces manuscrits et ces archives aujourd’hui ? Que nous sommes face à un vaste gâchis. Rendus silencieux lorsqu’ils sont mal catalogués, ces textes, qui pourraient être lus, commentés, étudiés, et remis en circulation, pourraient contribuer à réécrire une histoire complexe des empires africains, de leurs centres intellectuels et de leurs grands savants. On y apprendrait, par exemple, que les chefs de guerre de l’armée de Samory Touré étaient loin d’être des ignares sanguinaires et qu’ils conservaient dans leurs effets personnels des copies des textes du Qadi Iyad, savant de Marrakech du XIIe siècle : sept siècles après, ils étaient encore copiés et sans aucun doute commentés avec passion par des hauts dignitaires en haute Guinée qui ne s’en séparaient jamais, même en campagne de guerre.

    Réécrire une histoire de l’Afrique décentrée, complexe, fine, au plus près des acteurs sociaux, qui intègre toute leur part imaginaire et intellectuelle : voilà ce à quoi ces manuscrits pourraient contribuer s’ils étaient de nouveau étudiés dans leurs pays d’origine. La loi-cadre sur les restitutions va remodeler considérablement le paysage de toutes les institutions conservant des archives et des manuscrits. Bien moins impressionnants qu’une statue royale, ces textes qui pourraient être rendus sont tout aussi importants.

    #restitutions #spoliations #colonisation

  • « La prison était un outil de répression pour la mise en valeur de la colonie »
    https://afriquexxi.info/La-prison-etait-un-outil-de-repression-pour-la-mise-en-valeur-de-la-col

    Série · Dans « Prisons et passé colonial », nous explorons les liens encore vivaces entre les réalités pénitentiaires sur le continent africain et la colonisation. Dans cet entretien, Clémence Bouchart, de Prison Insider, explique notamment que les codes judiciaires et pénitentiaires, importés par les colons, n’ont pratiquement pas été réformés après les indépendances.

    L’image dépeint un environnement sombre et restreint, vraisemblablement une cellule ou une pièce fermée. Au premier plan, deux personnes sont présentes. L’une est assise, visiblement accroupie, la tête entre les mains, adoptant une posture de détresse ou de réflexion. L’autre personne est perchée près d’une fenêtre grillagée, les jambes repliées, enveloppée dans un drap qui semble être une couverture. La lumière qui pénètre par la fenêtre est limitée, créant un contraste entre l’extérieur et l’intérieur sombre de la pièce. Les murs portent des marques, probablement des graffiti, ce qui suggère un environnement négligé. L’atmosphère générale est lourde et empreinte de mélancolie, reflétant un sentiment d’isolement et de désespoir.

    En septembre 2024, une énième tentative d’évasion à la prison de Makala, à Kinshasa, la capitale de la République démocratique du Congo (RD Congo), aboutissait à un viol massif. Au total, 269 femmes ont été violées, selon un rapport de l’ONU, , sur les 348 que comptait le pavillon réservé aux détenues féminines.

    Dans un article publié quelques semaines plus tard dans Afrique XXI, le chercheur Denis Augustin Samnick expliquait comment la gestion nocturne de la prison avait notamment rendu possible cette « spectaculaire flambée de violence ». Il mettait en cause d’autres problèmes structurels assez communs aux prisons du monde entier, comme la surpopulation et le manque d’investissements.

    Si certaines problématiques ne sont pas spécifiques aux prisons africaines, le fait que la grande majorité d’entre elles ait été construite durant la période coloniale en est une – que l’on retrouve aussi dans d’autres anciennes colonies dans le monde, comme le Pakistan. Makala ne fait pas exception : elle a été construite en 1957 par le colon belge et elle est aujourd’hui l’une des plus surpeuplées au monde.

    Les murs de ces établissements destinés à enfermer ont donc une longue histoire coloniale, tout comme le système judiciaire tout entier qui a été importé, imposé et très rarement réformé au moment des indépendances. Ainsi que l’explique dans cet entretien Clémence Bouchart, responsable des productions éditoriales à Prison Insider (qui publiera prochainement une longue enquête sur ce lien entre colonisation et prisons), ces règles mises en place par le colon visaient spécifiquement les colonisés et restent aujourd’hui des outils discriminatoires qui ciblent principalement les plus pauvres.❞
    (...)

  • « Comment peut-on laisser quelqu’un agoniser dans une cellule ? » : colère et incompréhension après la mort d’un jeune Kanak en prison
    https://www.mediapart.fr/journal/france/210226/comment-peut-laisser-quelqu-un-agoniser-dans-une-cellule-colere-et-incompr

    Frédéric Grochain, 31 ans, a été retrouvé mort dans sa cellule du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand, le 6 février. Son décès interroge sur la prise en charge sanitaire des détenus calédoniens transférés vers des prisons métropolitaines après les révoltes de 2024.

    Benoît Godin, 21 février 2026

    FrédéricFrédéric Grochain a été retrouvé mort le vendredi 6 février au matin, seul dans sa cellule du centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand (Saône-et-Loire). Comment ce jeune Kanak originaire de Ponérihouen, en Nouvelle-Calédonie, a-t-il pu mourir en détention si loin de chez lui, à 31 ans ? « On est confrontés ici à un double scandale, dénonce son avocate Julie Jarno. Une défaillance flagrante de la prise en charge médicale d’un détenu et la déportation inacceptable de prisonniers kanak, y compris de personnes vulnérables comme Frédéric Grochain. »

    Le jeune homme fait en effet partie des dizaines de détenus transférés vers la métropole dans la foulée des révoltes du 13 mai 2024. Ce jour-là, alors que le Grand Nouméa s’embrase, une mutinerie éclate également au Camp Est, prison surpeuplée et insalubre, occupée à plus de 90 % par des Kanak. La répression est particulièrement brutale – un prisonnier meurt après l’intervention des forces de l’ordre. Quelques semaines plus tard, l’administration pénitentiaire lance une vague de transferts dans l’opacité la plus totale.

    D’après les décomptes du collectif Solidarité Kanaky, du 8 juin 2024 au 22 avril 2025, 69 détenus ont ainsi été envoyés, sans leur consentement, à 17 000 kilomètres de chez eux, dans différentes prisons métropolitaines. Une situation dont s’est récemment émue la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Selon Julie Jarno, « l’administration aurait ciblé ceux qu’elle considère avoir été actifs pendant la mutinerie et ceux qui portaient des revendications, notamment sur les conditions indignes de détention ».
    Illustration 1

    « Mais mon client ne correspondait à aucun de ces deux cas, ajoute l’avocate. Visiblement, l’administration a aussi pris des gens au hasard pour faire de la place. » Frédéric, détenu depuis fin 2023 pour différents larcins, fait partie du second convoi, parti de Nouméa le 22 juin. Sa famille n’a pas été informée de son départ forcé et précipité. Ce n’est que plusieurs jours plus tard, lorsque sa mère se rend directement au Camp Est en compagnie d’autres parents de détenus alertés par les rumeurs, que la direction de l’établissement leur confirme ces transferts.
    « Un très grand isolement »

    Défendant bénévolement les intérêts d’une douzaine de ces détenus, pour la plupart en grande précarité, Julie Jarno rencontre Frédéric Grochain pour la première fois à Varennes-le-Grand, à l’automne 2024. « Il avait déjà passé six à huit mois sans voir personne », précise-t-elle, affirmant découvrir « un homme sympa, qui fait des blagues », mais « complètement perdu ». « Il chuchotait comme s’il était épié, avait toujours l’impression que tout le monde était contre lui », témoigne-t-elle. Une fragilité psychologique qui interroge l’avocate sur sa prise en charge.

    Julie Jarno s’en inquiète alors auprès de la conseillère d’insertion et de probation de son client, qui lui indique que Frédéric Grochain a en effet connu une hospitalisation en mars 2025 pour des troubles psychiques et qu’il fait l’objet d’un suivi. Les deux femmes n’en sauront pas plus, secret médical oblige.

    Ce qui est certain, c’est que le jeune homme souffre d’une grande solitude. Il n’utilise la cabine téléphonique de la prison que pour appeler, rarement, une cousine vivant en région parisienne. En revanche, il ne peut joindre ses proches en Nouvelle-Calédonie, vu le coût exorbitant d’un appel – équivalent à un appel international. Durant près de dix-neuf mois, ses seules visites sont celles de son avocate – quatre en tout, la dernière remontant au 19 décembre 2025.

    « Ce très grand isolement, on le retrouve chez beaucoup de ces déportés kanak déracinés, souligne Julie Chapon, membre de Solidarité Kanaky. Très peu ont des proches ici, très peu ont des parloirs. On fait ce qu’on peut avec le collectif pour leur rendre visite, mais nous sommes peu nombreux. »

    Une victime directe du système judiciaire et carcéral colonial.

    Christian Tein, président du FLNKS

    Peu avant la mort de Frédéric Grochain, son frère venait d’arriver dans l’Hexagone pour s’y installer avec sa compagne. C’est en téléphonant au centre pénitentiaire de Varennes-le-Grand pour obtenir un droit de visite que Judygael Grochain a appris la triste nouvelle. « Les dernières fois que je l’ai vu, avant son entrée au Camp Est, il allait bien, s’étonne-t-il. Je pense que sa situation s’est aggravée par la suite. »

    Une autopsie, demandée par le procureur de la République de Chalon-sur-Saône pour établir les raisons de la mort, a révélé que le jeune Kanak souffrait de tuberculose. Contactée par Mediapart, l’administration pénitentiaire affirme ne pas en avoir été informée avant sa mort, rappelant que la prise en charge sanitaire des personnes incarcérées dépend du ministère de la santé.

    L’agence régionale de santé (ARS) de Bourgogne-Franche-Comté se refuse quant à elle à tout commentaire, invoquant le « respect du secret médical et de l’indépendance des soignants ». Dans un communiqué du syndicat Ufap daté du 12 février, les surveillants de Varennes-le-Grand renvoient dos à dos les deux administrations, indiquant avoir « signalé la dégradation rapide de [l’]état physique » de Frédéric Grochain à chacune.

    Une dilution des responsabilités qui indigne Judygael Grochain : « Un gendarme [chargé de l’enquête] nous a dit que mon petit frère était très faible, qu’il ne s’alimentait plus, raconte-t-il. Je n’ai pas fait l’école de médecine, mais quand on voit une personne comme ça, on sait qu’il faut faire quelque chose ! Je n’arrive pas à comprendre comment on peut laisser quelqu’un agoniser dans une cellule jusqu’à son dernier souffle sans que personne réagisse. »
    Peu de retours en Nouvelle-Calédonie

    « Frédéric Grochain souhaitait rentrer en Nouvelle-Calédonie », indique Julie Jarno, précisant qu’il avait déposé une demande de transfert vers Nouméa dès la fin de l’année 2024. Elle restera sans réponse. « Il aurait vraiment fallu qu’il puisse rentrer, insiste l’avocate. Le Camp Est est certes une des pires prisons de France, mais les détenus kanak peuvent au moins y voir leurs proches, obtiennent plus facilement des permissions de sortie et des aménagements de peine. Dans le cas de Frédéric, qui n’était pas forcément en capacité d’alerter lui-même sur son état de santé, cela aurait sans doute permis de repérer qu’il allait mal. »

    Selon Solidarité Kanaky, un seul des détenus envoyés en métropole a pu rentrer dans l’archipel sur un vol payé par l’administration pénitentiaire en raison d’une procédure en cours en Nouvelle-Calédonie. Deux autres ont vu leur demande de transfert acceptée et ont même été conduits à l’aéroport de Paris-Orly le 24 novembre 2025… sans jamais embarquer. Ils attendent toujours un autre vol au centre pénitentiaire du Sud francilien (Seine-et-Marne).

    Quant aux personnes libérées, elles ne peuvent compter que sur elles-mêmes et leurs proches pour se payer l’onéreux billet retour vers Nouméa. « Et les déportations se poursuivent, assure Julie Chapon. Nous en sommes maintenant à plus de quatre-vingt-dix. En décembre, encore deux prisonniers kanak ont été conduits ici contre leur volonté. » Pour la militante, la question ne peut se régler sur le seul plan juridique : « Il faut saluer l’action des avocats, mais elle ne suffit pas. C’est un sujet politique qui doit faire l’objet d’une mobilisation politique. »

    Jusqu’ici assez discret sur le sujet, le Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) a réagi le 13 février dans un communiqué signé de son président. Évoquant « une blessure collective pour [leur] nation », Christian Tein présente Frédéric Grochain comme « une victime directe du système judiciaire et carcéral colonial, qui s’est durci de manière inédite depuis les événements de 2024 ».

    « L’enfermement prolongé, l’isolement, l’éloignement forcé et les défaillances dans la prise en charge sanitaire constituent des violences institutionnelles dont l’État français porte l’entière responsabilité », poursuit l’homme qui a lui-même passé près d’un an en détention à Mulhouse-Lutterbach (Haut-Rhin). De leur côté, Judygael Grochain et Me Julie Jarno attendent de connaître les premiers résultats de l’enquête en cours, mais se disent déjà prêts à engager la responsabilité des administrations pénitentiaire et hospitalière dans cette affaire.

    Benoît Godin❞

    #Nouvelle-Calédonie #Prisons #répression #colonialité

  • Nouvelle-Calédonie : pour Paul Néaoutyine, président de la province Nord, « sans consensus, l’Etat court à l’échec »
    https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/02/23/nouvelle-caledonie-pour-paul-neaoutyine-president-de-la-province-nord-sans-c

    Alors que doit être examiné, mardi 24 février, au Sénat, le projet de loi constitutionnelle issu de l’accord de Bougival, Paul Néaoutyine, président de la province Nord, estime, dans un entretien au Monde, que cet accord rompt avec celui de Nouméa de 1998.

    Publié le 23 février 2026

    Ils ont signé les accords de Bougival en juillet 2025, puis d’Elysée-Oudinot en janvier, textes qui créent « un Etat de la Nouvelle-Calédonie intégré à l’ensemble national ». Rangés dans le camp des modérés, l’Union nationale pour l’indépendance (UNI) et sa principale composante, le Parti de libération kanak (Palika), sont cités comme des soutiens par le gouvernement, alors que le projet de loi constitutionnelle issu de ces accords sera examiné, mardi 24 février, au Sénat.

    Mais Paul Néaoutyine, président de la province Nord et figure historique du Palika, a décidé de sortir de sa réserve habituelle pour critiquer le projet endossé par son camp. Signataire des accords passés de Matignon-Oudinot, en 1988, et de Nouméa, en 1998, cet ancien président du Front de libération nationale kanak et socialiste (FLNKS) témoigne de l’adhésion fragile des indépendantistes à la poursuite du processus.
    Dans le débat sur le futur statut de la Nouvelle-Calédonie, vous affirmez que les « fondamentaux » de l’accord de décolonisation de Nouméa « ne sont pas là ». Que recouvrent-ils, aujourd’hui ?

    Les fondamentaux de l’accord de Nouméa sont le plancher en deçà duquel notre combat reculerait. L’accord de Nouméa de 1998 est un accord de décolonisation, fondé sur la pleine reconnaissance du peuple kanak, peuple premier, comme préalable à la fondation d’une nouvelle souveraineté partagée, dans un destin commun entre toutes les communautés. Cet accord sui generis a instauré une citoyenneté appelée à devenir nationalité, a organisé le transfert irréversible des compétences de la France vers la Nouvelle-Calédonie, a établi un partage de souveraineté avec la France sur la voie de la pleine souveraineté, l’Etat reconnaissant la vocation du pays à une complète émancipation et se disant prêt à accompagner le pays dans cette voie. L’accord de Nouméa précisait aussi qu’une partie de la Nouvelle-Calédonie ne pouvait se dissocier de l’ensemble.
    Lire aussi | Article réservé à nos abonnés En Nouvelle-Calédonie, l’enlisement sans fin des discussions sur l’accord de Bougival

    Le dispositif de Bougival officialise un fédéralisme interne et externe, un statut d’autonomie dans la France qui se veut pérenne. Je ne vois pas où il y aurait continuité avec l’accord de Nouméa. Avec ce nouvel accord, nous sommes dans une logique inverse qui subordonne l’accord de Nouméa à celui de Bougival. Il est dit : « Les dispositions de l’accord de Nouméa qui ne sont pas contraires au présent accord demeurent en vigueur. » C’est donc l’aveu indirect qu’il y a des dispositions de l’accord de Nouméa qui sont contraires à l’accord de Bougival.
    En quoi ces points divergent-ils des accords de Bougival et Elysée-Oudinot, qui se réfèrent aux précédents ?

    L’ouverture du corps électoral [gelé depuis 2007 pour les élections provinciales] par l’accord de Bougival de juillet 2025 obéit aux desiderata du Medef de Nouvelle-Calédonie, favorable à l’économie de comptoir, qui préconisait de porter la population à 500 000 habitants en 2050. On voit poindre une nouvelle version de la colonisation de peuplement contre laquelle le peuple kanak s’est toujours dressé. Lorsque le ministre de l’intérieur et des outre-mer d’alors, Gérald Darmanin, a voulu passer en force sur la question du corps électoral en 2024, il a démontré trois choses. Une, que l’Etat français a cessé d’être impartial et s’est aligné sur le discours radical des Loyalistes, mauvais conseillers en la circonstance. Deux, que sans consensus et réel dialogue, l’Etat court à l’échec. Trois, qu’il porte la pleine responsabilité d’avoir plongé le pays dans le chaos [les violences de mai 2024].

    La question du corps électoral a toujours été un sujet sensible. Depuis 2017, le FLNKS a décidé de l’ouvrir aux natifs [soit 12 000 électeurs potentiels supplémentaires nés sur le territoire depuis 1998], preuve que les indépendantistes ne sont pas fermés à des aménagements. Mais, sans consensus, l’Etat n’obtiendra rien d’autre que ce qu’il a semé en mai et juin 2024.❞

    (...)

    #Nouvelle-Calédonie #Décolonisation #extractivisme

  • Georgia Meloni se rend en Ethiopie et confirme les ambitions italiennes en Afrique
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/02/13/a-addis-abeba-georgia-meloni-confirme-ses-ambitions-africaines_6666590_3212.

    ❝Georgia Meloni se rend en Ethiopie et confirme les ambitions italiennes en Afrique

    Deux ans après le premier sommet Italie-Afrique à Rome, la présidente du conseil italien participe à une nouvelle rencontre en Ethiopie. Objectif : renforcer la présence italienne sur le continent via le « plan Mattei », un ensemble de projets économiques et diplomatiques qui mêle investissements, coopération et lutte contre l’immigration.

    Par Allan Kaval (Rome, correspondant), 13 février 2026

    Deux ans après un premier sommet Italie-Afrique organisé à Rome début 2024, le gouvernement de la présidente du conseil italien Giorgia Meloni continue d’affirmer de grandes ambitions sur le continent. Une nouvelle rencontre diplomatique est prévue vendredi 13 février, à Addis-Abeba, en Ethiopie, qui se prolongera le lendemain par un discours de la dirigeante italienne, invitée d’honneur de la 39e session ordinaire de l’Union africaine.

    Annoncé à moins d’un mois de l’échéance, le sommet est présenté par le gouvernement italien comme une étape majeure dans la mise en œuvre de sa stratégie volontariste de coopération avec les Etats africains. Il sera toutefois relativement court – les travaux commençant à 18 heures – et impliquera un nombre encore indéterminé de chefs d’Etats et de gouvernements.

    Dès son arrivée au pouvoir, en octobre 2022, Giorgia Meloni avait tracé les grandes lignes d’une nouvelle approche, pensée initialement pour, comme le voulait l’expression alors en vogue, « traiter à la racine » les flux migratoires reliant l’Afrique subsaharienne à l’Europe. Mme Meloni avait de fait été élue après s’être engagée à mettre fin aux arrivées de migrants par la mer, sur les côtes italiennes et en particulier sur l’île de Lampedusa. L’ambition était accompagnée de la promesse d’une relation « d’égal à égal » et « non prédatrice ».

    L’arrivée au pouvoir de la présidente du conseil correspondait aussi à un moment marqué par la nécessité pour Rome de substituer des approvisionnements de gaz naturel provenant de Russie. Le prédécesseur de Georgia Meloni, Mario Draghi, avait déjà engagé cette transition avec célérité, se tournant vers l’Afrique, et notamment vers l’Algérie, dans les mois qui avaient suivi l’invasion de l’Ukraine. Claudio Descalzi, le président du géant national des hydrocarbures ENI, avait joué un rôle majeur dans ce pivot (...)

  • Waste as a new form of colonialism in Africa and Asia - Agenzia Fides
    https://www.fides.org/en/news/77340-Waste_as_a_new_form_of_colonialism_in_Africa_and_Asia

    11 February 2026 by Cosimo Graziani

    The search for rare earths for energy transition is often regarded as a form of neo-colonialism, and today it is the area in which this phenomenon manifests itself most clearly, especially due to its geopolitical and economic effects. However, there are other neo-colonial practices that are less visible but with equally negative consequences at the local level. One of these is the export of waste to Africa and Asia by Western countries, particularly the export of plastic, clothing, and electronic waste. The export of waste to the Global South is a phenomenon that has been ongoing for decades and that in the past was addressed through attempts to regulate and stem, notably with the drafting of the Basel Convention on the Control of Transboundary Movements of Hazardous Wastes (1989). In addition to halting waste movements, the Convention also aimed to assist developing countries in the ecological management and disposal of waste.
    Unfortunately, despite its intentions, the Convention failed to produce concrete results in international waste management. On the contrary, the situation has worsened over the years. The global export of waste has been dubbed “Waste Colonialism,” precisely because it remains a form of exploitation by countries with a colonial past over their former colonies.
    The most traditional form of this colonialism concerns the export of plastic, which was initially not included in the Basel Convention and was only included in 2019 with the introduction of a specific amendment.
    For years, China was one of the main destinations for exported waste; however, it stopped importing plastic and other waste in 2018. As happens in all economic mechanisms affected by restrictions, trade flows subsequently shifted toward other destinations in Asia, beginning with countries such as Malaysia, Vietnam, and Indonesia (...)
    #colonialism #economy #geopolitics #pollution #environment #healthcare

  • La France reconstruit sa stratégie de défense en Afrique
    https://www.lemonde.fr/afrique/article/2026/02/09/la-france-reconstruit-sa-strategie-de-defense-en-afrique_6666025_3212.html

    Quatre ans après le départ des forces françaises déployées au Mali dans le cadre de l’opération « Barkhane » et une longue phase de recul de la présence militaire française en Afrique, la France ne cache plus sa nouvelle stratégie sur le continent. Dernier signe en date de ce redéploiement : la ratification à venir, dans le courant de février, d’un accord de défense avec le Kenya qui avait été annoncé, en juillet 2025, au détour de la publication de la revue nationale stratégique 2025, document de doctrine en matière de défense et de diplomatie.

    L’accord, signé le 27 novembre 2025, se veut l’incarnation d’un pivot, recherché de longue date par Paris, vers l’Afrique anglophone. Selon le document que Le Monde a pu consulter, il comprend classiquement de nombreux éléments juridiques sur le statut des militaires français sur le sol kényan : conditions d’entrée sur le territoire, exemptions fiscales, droit applicable… Il mentionne aussi l’organisation d’exercices conjoints et d’entraînements, ainsi que le partage d’informations.

    Seul enjeu explicitement mentionné : la sécurité maritime, dossier que la France tente d’investir depuis plusieurs années à l’échelle régionale. « Le Kenya a besoin de renforcer son dispositif pour lutter contre la piraterie et la contrebande, et l’offre de la France en matière de contre-terrorisme, de renseignement, d’entraînement des forces spéciales est très adaptée à la situation », précise Nathaniel Powell, spécialiste de l’Afrique au sein du cabinet de conseil britannique Oxford Analytica.

    Sur le plan militaire, côté français, le Kenya peut aussi être un point d’appui précieux pour intervenir dans l’océan Indien, jusqu’à Mayotte ou la Réunion – en complément de la dernière base d’importance de Paris sur le continent, à Djibouti, qui compte près de 1 500 soldats, des moyens aériens déployés en permanence et une emprise navale. C’est aussi une fenêtre sur la Somalie, où opère la milice djihadiste des Chabab, affiliée à Al-Qaida, et plus généralement sur la Corne de l’Afrique. « Le partage de renseignement humain peut être intéressant pour la France », avance l’expert.

    (...)

    #France #Afrique #Françafrique #Kenya

  • Israël avance vers l’annexion formelle de la Cisjordanie

    https://www.mediapart.fr/journal/international/090226/israel-avance-vers-l-annexion-formelle-de-la-cisjordanie

    De manière générale, le cabinet de sécurité a justifié l’extension d’un contrôle israélien sur les zones A et B administrées par l’Autorité palestinienne au nom des « infractions liées à l’eau », des « atteintes aux sites archéologiques » et de la lutte contre « les nuisances environnementales polluant l’ensemble de la région ».

    Les mesures annoncées sont un énième coup de canif dans les accords d’Oslo, qu’Israël a depuis longtemps cessé de respecter. « Nous allons continuer à enterrer l’idée d’un État palestinien », s’est vanté Bezalel Smotrich. Le président palestinien, Mahmoud Abbas, a demandé une intervention immédiate des États-Unis et du Conseil de sécurité des Nations unies, dénonçant la confiscation des terres palestiniennes et « une tentative israélienne évidente de légaliser l’expansion de la colonisation ». Le Hamas a invité les Palestinien·nes à « intensifier la confrontation avec l’occupation et ses colons ».

    Jusqu’à présent, « l’apartheid israélien s’inscrivait dans un système bureaucratique très sophistiqué », explique un responsable au sein de l’Institut palestinien pour la diplomatie publique (PIPD) : « Cela prenait du temps pour exproprier les Palestiniens. » Ces derniers pouvaient alors espérer gagner quelques années face aux expulsions, en multipliant les recours auprès de la justice israélienne – même si l’issue ne leur était quasiment jamais favorable, la Cour suprême étant l’un des instruments de défense de l’apartheid israélien. « Aujourd’hui, on n’a plus le temps. On assiste à l’accélération des processus législatifs et bureaucratiques permettant à n’importe quel colon de pouvoir s’installer très facilement en Cisjordanie », poursuit cette source du PIPD.

    Impunité israélienne
    Dans un communiqué commun, l’Arabie saoudite, la Jordanie, le Qatar, le Pakistan, l’Indonésie, l’Égypte, la Turquie et jusqu’à l’allié arabe d’ordinaire le plus complaisant avec Israël, les Émirats arabes unis, ont condamné les mesures du cabinet annoncées dimanche soir. L’Union européenne a dénoncé « un autre pas dans la mauvaise direction ». Israël intensifie pourtant sa colonisation sans entrave.

    En octobre, la Knesset, le Parlement israélien, a voté en première lecture un texte ouvrant la voie à l’annexion de la Cisjordanie. L’ONU rapportait en décembre une « nette augmentation » des projets de construction de logements israéliens en Cisjordanie, avec des plans pour « près de 47 390 unités de logements avancés, approuvés ou présentés » en 2025, contre une moyenne de 12 800 par an entre 2017 et 2022 – avant l’arrivée au pouvoir de l’actuelle coalition.

    À Jérusalem-Est, annexée illégalement par Israël en 1980, une trentaine de familles palestiniennes, soit près de 175 personnes, sont menacées d’expulsion dans le quartier de Silwan, au pied de la vieille ville, rappelle l’ONG anticolonisation Ir Amim. L’organisation parle d’un « point de bascule » pour ce quartier, dans un contexte de « violations meurtrières du cessez-le-feu qui continuent à Gaza [et] d’augmentation de la violence des colons, [de] la saisie des terres et [de] l’expansion des colonies sur le territoire palestinien occupé ». Huit familles ont déjà été chassées de chez elles à Silwan et leurs maisons immédiatement investies par des colons israéliens.

    Face au génocide à Gaza et alors que plus d’un millier de Palestinien·nes ont été tué·es en Cisjordanie par l’armée ou les colons depuis le 7-Octobre, les pays européens, dont la France, ont émis des sanctions ne ciblant que quelques colons, masquant la réalité d’une violence d’État. L’Union européenne est pourtant le principal partenaire commercial d’Israël.

    « La dissonance cognitive et la totale déconnexion entre les discours diplomatiques ou les solutions politiques proposées et la réalité sur le terrain sont de plus en plus claires, observe le responsable du PIPD. Israël accélère l’annexion mais la communauté internationale se focalise sur la réforme de l’Autorité palestinienne. »

    Même si les « tactiques » des autorités israéliennes diffèrent selon les territoires visés – Gaza et la Cisjordanie, dont Jérusalem-Est –, l’objectif reste le même, poursuit cette source : « remplacer la population palestinienne ».

    Dans l’enclave du Sud, le blocus puis le génocide ont poussé les plus aisés et les classes intellectuelles à fuir une vie devenue impossible. Le phénomène se répète en Cisjordanie : les raids de l’armée, les arrestations, les routes bloquées et le chômage qui explose, les attaques de colons qui vident certaines zones de leurs habitant·es palestinien·nes, ont rendu le quotidien insupportable, et les plus chanceux et chanceuses émigrent. Une annexion de jure devrait amplifier cette violence et cette expansion coloniales – et, en face, accélérer la disparition d’une société palestinienne riche et diverse sur ses territoires.

    #Israël #Palestine #Cisjordanie #colonisation

  • https://afriquexxi.info/Au-Gabon-l-echec-de-la-prison-a-l-occidentale

    Prisons et passé colonial
    Au Gabon, l’échec de la prison « à l’occidentale »

    Série · Surpopulation, violence, manque d’hygiène, absence de réinsertion, dossiers à la traîne, voire perdus… Le système carcéral gabonais, directement inspiré de l’ancienne puissance coloniale, est en souffrance depuis très longtemps, faute de réforme et de volonté politique.

    Caroline Chauvet Abalo, 28 janvier 2026

    En 1887, près des plages de sable fin, de l’océan translucide et de la forêt vierge s’implante un bagne. Dans ce pénitencier de Libreville – alors capitale du « Congo français » –, des condamnés asiatiques du protectorat d’Anname (actuel Vietnam) y sont condamnés à des travaux forcés. Mais le bagne ne fait pas long feu : les forçats d’Asie ne supportent ni le climat équatorial ni, surtout, la dureté des travaux. En 1900, l’établissement ferme pour quelques années, puis se transforme en prison coloniale. À Ndjolé (centre du Gabon), sur une île du fleuve Ogooué, le pénitencier ouvert en 1898 accueille, lui, des Gabonais et des prisonniers de toute l’Afrique-Occidentale française (AOF). Il est réputé pour avoir reçu des figures de l’opposition à la colonisation, comme le Guinéen Samory Touré, ou Cheikh Ahmadou Bamba Mbacké, le fondateur de la confrérie mouride au Sénégal.

    Entre 1900 et 1910, le nombre de centres de détention a augmenté dans le sillage de l’installation des postes administratifs. Ceux-ci suscitent d’ailleurs de nombreux mouvements de résistance de la part des populations face à cette expansion coloniale. De 1910 à 1946, la loi sur l’indigénat confère des pouvoirs exceptionnels aux responsables administratifs, ce qui permet de sanctionner rapidement tout fauteur de troubles.
    La construction d’établissements pénitentiaires s’est poursuivie à un rythme soutenu. En 1958, deux années avant l’indépendance, une nouvelle prison voit le jour à Libreville. Dans les années 1980-1990, elle est surnommée « Sans Famille », signe de la désolation qui y règne. Depuis l’indépendance, de nombreux autres centres de détention ont poussé en province.

    Pourtant, pour de nombreux chercheurs et défenseurs des droits humains, la captivité, telle qu’elle existe aujourd’hui, est un échec dans le sens où elle n’a pas permis de réduire la délinquance. Elle est plutôt synonyme, au Gabon comme dans beaucoup d’autres pays, de nombreuses violations des droits fondamentaux.
    Un « poison épreuve » comme jugement

    La colonisation a importé un système qui a bouleversé les sociétés traditionnelles au sein desquelles la justice était appliquée différemment. Il n’existait pas de corpus législatif écrit et tout se transmettait oralement. « Les populations gabonaises avaient élaboré des lois intimement incorporées dans leurs coutumes », explique Fabrice Nguiabama-Makaya, enseignant-chercheur à l’université de Libreville et spécialiste des systèmes judiciaires et d’enfermement pré- et postcoloniaux.

    (...)

    #Prison #Gabon #répression #legcolonial

  • En Angleterre, les rêves de retour des exilés de l’archipel des Chagos

    https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2025/01/25/en-angleterre-les-reves-de-retour-des-exiles-de-l-archipel-des-chagos_651478

    Par Cécile Ducourtieux, 25 janvier 202

    De 1968 à 1973, la population de cette colonie britannique au cœur de l’océan Indien a été dépossédée de sa terre, en partie livrée à l’armée américaine. Près de la moitié de cette diaspora a échoué dans les années 2000 à Crawley, dans le Sussex. A la faveur d’un récent accord de rétrocession à Maurice, elle caresse le mince espoir d’un retour.

    L’air est glacé et les nuages bas sur Crawley, une commune sans grand charme du Sussex, construite de toutes pièces après la seconde guerre mondiale et surtout connue pour sa proximité avec l’aéroport de Gatwick. Ce jour de début janvier, l’office de météorologie britannique a prévu de la neige, le déjeuner du troisième âge de la communauté chagossienne, qui devait se tenir au centre communautaire Broadfield, au sud de la ville, vient d’être annulé. « On ne voulait prendre aucun risque pour nos anciens », explique Mylene Augustin, 55 ans.

    Malgré les intempéries, cette cheffe de profession, au doux sourire, ouvre quand même grand les portes de son petit pavillon. Le séjour contient plein de photos de famille, la télévision est allumée sur la chaîne mauricienne MBC. Elle est déterminée à raconter son histoire et celle de sa mère, Marie-Lucie Tiatous, 80 ans, qui habite avec elle : des vies d’exil mais aussi de résilience.

    Les deux femmes sont des piliers de la communauté chagossienne de Crawley, évaluée à 4 000 personnes, soit près de la moitié de la diaspora de ce peuple (10 000 individus dans le monde). Les Chagossiens de Crawley veulent qu’on les écoute au moment où ils ont l’impression, une fois de plus, d’être des pions baladés par la grande histoire. « Des esclaves des temps modernes, dont les Etats disposent à leur guise », déplore Mylene Augustin.

    Profonde injustice

    Il y a une soixantaine d’années, les Chagossiens ont été victimes d’une profonde injustice. Ces populations créoles, descendantes d’esclaves déplacés d’Afrique à partir du XVIIIe siècle, vivaient depuis des générations sur l’archipel des Chagos, un chapelet d’îles isolées au milieu de l’océan Indien, à 1 800 kilomètres à l’est des Seychelles et à 2 000 kilomètres au nord-est de Maurice.

    Plantés de cocotiers, ourlés de plages immaculées et bordés de récifs coralliens, ces 55 kilomètres carrés de terres émergées ont d’abord été la propriété de la France jusqu’à ce que, après les guerres napoléoniennes, ils soient cédés aux Britanniques, en 1815. Dans les années 1960, Maurice est devenue indépendante du Royaume-Uni, mais, malgré ses prétentions territoriales sur ces atolls, les a laissés (contre rétribution) sous souveraineté britannique.

    A l’époque, dans le contexte de la guerre froide, les Etats-Unis cherchent à établir une base militaire dans l’océan Indien et le gouvernement travailliste d’Harold Wilson, qui négocie l’acquisition de la technologie nucléaire américaine, propose de leur louer l’archipel, prétendant qu’il n’est peuplé que de pêcheurs de passage. Entre 1968 et 1973, les 1 500 à 2 000 habitants des Chagos sont déplacés de force à Maurice ou aux Seychelles. Une importante base navale et aérienne est implantée à Diego Garcia, la plus grande des îles.

    Attendre que Donald Trump se prononce

    Depuis, les Chagossiens réclament en vain un droit de retour sur leur terre, avec le soutien de l’association mauricienne Chagos Refugees Group et de celui de personnalités, comme le Prix Nobel de littérature français Jean-Marie Le Clézio. Maurice, qui revendiquait toujours ce territoire, a en revanche obtenu gain de cause : dans un avis consultatif de 2019, la Cour internationale de justice a donné raison à l’Etat insulaire, déclarant illégale la souveraineté du Royaume-Uni sur ces atolls. Quelques mois plus tard, une résolution de l’ONU allait dans le même sens. En 2022, le gouvernement britannique s’est finalement résolu à entrer en négociation avec Maurice.

    Les discussions ont abouti en octobre 2024 à un accord de rétrocession à Maurice. Londres a cependant obtenu que la base américaine reste sur Diego Garcia dans le cadre d’une location qui durerait quatre-vingt-dix-neuf ans. Cet engagement, salué dans les médias britanniques comme l’émancipation d’une des dernières colonies du Royaume-Uni, doit encore être ratifié par les Parlements des deux pays, ce qui n’est pas tout à fait gagné.

    Le nouveau premier ministre à Maurice depuis novembre 2024, Navin Ramgoolam, réclame une renégociation et des proches du président des Etats-Unis, Donald Trump, ont émis des réserves avant son investiture – en dépit du maintien de la base militaire, car ils considèrent ces îles comme trop stratégiques pour être cédées, craignant qu’elles tombent sous la coupe de la Chine. Le gouvernement britannique a d’ailleurs choisi d’attendre que Donald Trump se prononce avant de conclure un accord définitif.

    (...)

  • Nucléaire : au Niger, 1.000 tonnes d’uranium au centre de toutes les convoitises
    https://www.lesoir.be/726010/article/2026-02-01/nucleaire-au-niger-1000-tonnes-duranium-au-centre-de-toutes-les-convoitises

    L’attaque survenue jeudi passé contre l’aéroport de Niamey, attribuée à des « mercenaires » djihadistes, n’est pas un simple incident sécuritaire. Le site abriterait environ 1.000 tonnes d’uranium concentré, devenu un enjeu géopolitique majeur depuis le putsch de 2023.

    Que s’est-il passé à l’aéroport de Niamey, dans la nuit de mercredi à jeudi dernier, où des tirs et des détonations ont été entendus peu après minuit par de nombreux habitants du quartier ? Si le calme y était revenu au bout d’environ une heure, la junte au pouvoir est dans un premier temps restée silencieuse. L’hypothèse d’une attaque djihadiste a toutefois rapidement été privilégiée. Le Niger, pays sahélien en proie à des violences djihadistes récurrentes, est dirigé par le général Abdourahamane Tiani, chef du régime militaire qui a renversé le 26 juillet 2023 le président civil élu Mohamed Bazoum lors d’un coup d’Etat.

    Vendredi, dans un communiqué lu à la télévision publique Télé Sahel, le ministre nigérien de la Défense, le général Salifou Modi, a expliqué qu’« un groupe de mercenaires télécommandés a attaqué la base aérienne 101 de Niamey » pendant « une trentaine de minutes », avant une « riposte aéroterrestre ». Bilan des affrontements : quatre militaires blessés côté nigérien, vingt assaillants tués – le général Modi a utilisé le terme « neutralisés » – et onze autres grièvement blessés. Selon SITE, un groupe spécialisé dans la recherche sur le djihadisme, l’Etat islamique (EI) a revendiqué l’attaque ayant causé « des dégâts significatifs ».

    Minerai d’uranium entreposé

    Dans la foulée, c’est le chef de la junte, le général Tiani, qui a félicité les soldats nigériens « ainsi que les partenaires russes qui ont défendu avec professionnalisme leur secteur de sécurité ». Il a aussi accusé les présidents français Emmanuel Macron, béninois Patrice Talon et ivoirien Alassane Ouattara d’avoir été les « sponsors » de cette attaque. Les relations entre le Niger d’une part et la France et le Bénin d’autre part, se sont nettement détériorées depuis le coup d’Etat, tandis que le général Tiani s’est rapproché de la Russie. Paris et Cotonou sont régulièrement accusées par Niamey de tentatives de déstabilisation.

    L’attaque contre l’aéroport de la capitale nigérienne n’est toutefois pas anodine. Situé à une dizaine de kilomètres de la présidence nigérienne, c’est un site stratégique abritant une base de l’armée de l’air nigérienne, une base de drones récemment construite ainsi que le quartier général de la Force unifiée créée par le Niger, le Burkina Faso et le Mali pour combattre les groupes djihadistes. Mais surtout, bien que cela n’ait jamais été confirmé officiellement par la junte, il est à peu près certain que 1.000 tonnes de minerai d’uranium concentré y sont entreposées.

    Ce yellow cake – ainsi appelé en anglais en raison de sa couleur jaune – provient de la mine d’Arlit, au nord du pays, près de la frontière algérienne. Le site était opéré par le groupe français Orano, qui en a été chassé après le coup d’Etat de 2023. L’Etat nigérien a repris le contrôle total de la Somaïr, la filiale d’Orano qui exploitait la mine. La junte a, par la même occasion, mis la main sur le stock de yellow cake présent sur le site, estimé à 1.400 tonnes.

    Le yellow cake est un concentré de minerai d’uranium. Il est faiblement radioactif – il n’y a pas de danger d’explosion, par exemple –, mais c’est la base du combustible utilisé dans les centrales nucléaires, et à ce titre, c’est une matière première très précieuse. Que les autorités putschistes entendent bien négocier à leur profit. En visite à Arlit mi-novembre, le général Tiani avait déclaré que le pays allait « produire plus d’uranium, le mettre sur le marché international et le vendre au profit des Nigériens ».

    On le sait, la proximité nouvelle entre Niamey et Moscou fait de la Russie un client tout trouvé pour cet uranium. Bien que les deux capitales le nient, elles auraient d’ailleurs passé un contrat de vente pour un montant de 170 millions de dollars. Le plus difficile reste toutefois à faire : acheminer le minerai jusqu’en Russie, où il pourra être traité dans les usines du conglomérat Rosatom, principal fabricant mondial de combustible nucléaire.

    Une enquête très documentée de nos confrères du journal français Le Monde a montré, photos et vidéos à l’appui, qu’un convoi d’une trentaine de semi-remorques chargés de containers contenant selon toute vraisemblance 1.000 tonnes de yellow cake, et escortés par des véhicules lourdement armés, avait quitté la mine d’Arlit le 27 novembre pour arriver à l’aéroport de Niamey le 3 décembre. Mais si des avions-cargos russes Antonov ont été depuis repérés sur le tarmac de la base aérienne, la porte de sortie la plus classique pour une si grande catégorie de minerai reste la voie maritime.

    Difficile accès à la mer

    Or le Niger est un pays enclavé, sans accès direct à la mer. Du coup, la route « naturelle », la plus courte et la plus sûre, est celle qui relie Niamey à la ville côtière de Cotonou, et à son port. Mais on l’a vu, les relations entre le Niger et le Bénin rendent cette solution impraticable. Selon Le Monde, la tentative de putsch qui a eu lieu contre le président Talon début décembre pourrait même avoir été soutenue par la junte nigérienne, ce qui lui aurait permis de rouvrir la voie d’accès. Il n’en a rien été, puisque le « coup » a échoué.

    Restent deux routes alternatives, passant par le Burkina Faso pour rejoindre le Togo et le port de Lomé. Mais outre qu’elles sont plus longues, elles sont aussi beaucoup plus dangereuses, car elles traversent des régions où les groupes djihadistes affiliés à Al-Qaida ou à l’EI sont particulièrement actifs. Le risque d’embuscades est énorme et la sécurisation d’un tel convoi traversant trois pays ressemble à un impossible casse-tête, quand bien même des soldats ou des mercenaires russes pourraient y être mêlés.

    En attendant, l’uranium reste donc « au chaud » à Niamey, mais l’attaque de jeudi montre qu’il n’y est pas forcément à 100 % en sécurité. Alors que les chancelleries européennes – qui craignent de voir le yellow cake tomber dans les mains de Moscou ou, pire, dans celles de groupes terroristes – s’agitent en sous-main, Orano a promis de poursuivre ses actions juridiques contre l’Etat nigérien mais aussi contre « quiconque voudrait mettre la main » sur le stock tant convoité. De son côté, le département d’Etat américain a ordonné le départ immédiat de tout son personnel diplomatique non essentiel.

    #France #Niger #uranium #Russie #AllianceDesEtatsDuSahel #EtatIslamiqueSahel

  • Au Niger, le “déni au sommet” après l’assaut contre l’aéroport de Niamey
    https://www.courrierinternational.com/article/terrorisme-au-niger-le-deni-au-sommet-apres-l-assaut-contre-l

    Après l’attaque de l’aéroport international Hamani Diori de Niamey dans la nuit du 28 au 29 janvier par les djihadistes du groupe État islamique, la presse ouest-africaine examine les secousses diplomatiques. Les médias internationaux rappellent de leur côté que les insurgés ont pénétré dans une enceinte qui abrite notamment une cargaison d’uranium concentré, que le Niger entend vendre à la Russie sans avoir pour l’instant de solution logistique.

    “Nous rappelons aux sponsors de ces mercenaires, notamment à Emmanuel Macron, [le président béninois] Patrice Talon, [le président ivoirien] Alassane Ouattara : nous les avons suffisamment écoutés aboyer, qu’ils s’apprêtent eux aussi à leur tour à nous écouter rugir”. Par ces accusations citées par la BBC, le président de la transition du Niger, Abdourahamane Tiani, n’a pas manqué d’écorcher ses ennemis ouest-africains et français le 29 janvier, tout en saluant l’appui des “partenaires russes” pour repousser l’attaque d’un groupe djihadiste contre l’aéroport international de Niamey.❞

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    #Niger #France #uranium

  • Histoire de l’hôpital et du « cimetière musulmans » de Bobigny
    https://histoirecoloniale.net/histoire-de-lhopital-et-du-cimetiere-musulmans-de-bobigny

    Histoire de l’hôpital et du « cimetière musulmans » de Bobigny

    Un hôpital réservé aux nord-africains et un "cimetière musulman" pour les patients décédés dans cet hôpital qui suscita les protestations de l’Etoile Nord-Africaine. Bobigny fut durant l’entre-deux-guerres un haut-lieu de la ségrégation coloniale en France. Un hôpital « franco-musulman » exclusivement réservé aux patients nord-africains colonisés et participant au contrôle policier étroit des « Français musulmans » y fut en effet inauguré en 1935, – il a été rebaptisé hôpital Avicenne en 1978. L’année suivante, il fut flanqué d’un « cimetière franco-musulman » pour les patients décédés dans cet hôpital. L’Etoile Nord-Africaine protesta alors en ces termes : « Nous avons à maintes reprises signalé les multiples abus et brimades dont sont l’objet les Nord-Africains hospitalisés à Bobigny.(…) Mais nos inquiétudes ne visaient que les soins, qui manquaient aux malades, et que nous étions bien loin de penser que les morts étaient astreints aux loi de l’indigénat. La direction de l’hôpital vient de se signaler par une mesure où elle prouve que même morts, on n’échappe pas aux règles qui régissent les vivants ». Sophia Lamri fait l’histoire de la création de cet hôpital, Benedicte Penn celle du cimetière.
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    #immigration #Algérie #Islam #discrimination #entre-deux-guerres

  • https://afriquexxi.info/Les-engages-de-La-Reunion-grands-oublies-de-l-histoire-coloniale*

    *Les engagés de La Réunion, grands oubliés de l’histoire coloniale

    Reportage · Au musée Stella Matutina, une exposition est consacrée aux travailleurs contraints, dès l’abolition de l’esclavage, à la mise en sucre de Bourbon à la sueur de leur front et dans des conditions serviles. Le devoir de mémoire commence à peine dans cette île de l’océan Indien, notamment sous l’impulsion des descendants.

    Eva Sauphie, 30 janvier 2026

    À La Réunion, toute la population ou presque est liée à l’histoire du sucre et à celle de « l’engagisme ». Ce système a succédé à l’esclavage à la suite de l’abolition en 1848. Sous la pression des planteurs, qui ont alors besoin de remplacer les esclaves, l’administration française recrute sur la base d’un contrat d’engagement une main-d’œuvre bon marché qu’elle fait travailler dans les plantations de canne à sucre et dans les usines sucrières. Juridiquement libres, mais en fait contraints de s’engager, ces travailleurs viennent majoritairement du sud de l’Inde (118 000 déplacés indiens), notamment des cinq comptoirs français (Yanaon, Karikal, Pondichéry, Chandernagor, Mahé), mais aussi de ports sous domination britannique (Calcutta, Madras). Une convention est signée entre ces deux empires vers 1860 pour réglementer le code de l’engagisme. D’autres forçats du sucre sont recrutés en Afrique de l’Est, qui fournit le deuxième contingent de l’île (entre 34 000 et 37 000 engagés), à Madagascar, aux Comores, en Chine et au Vietnam. Au total, l’engagisme a concerné pas moins de 164 000 étrangers à Bourbon, l’ancien nom de l’île.

    Néanmoins, ce pan de l’histoire coloniale est longtemps resté enfoui dans les archives départementales de l’île. L’exposition Les engagés du sucre, présentée au musée Stella Matutina jusqu’au 4 avril 2027, sort ce passé des oubliettes. Sur les bas flancs de Piton Saint-Leu, sur la côte ouest de La Réunion, vient s’étirer cette ancienne usine sucrière construite en 1858 au beau milieu de la savane et des champs. Vers 1860, c’est ici que débarquèrent 196 engagés, des Indiens pour la plupart. Des cases d’habitations jonchant le littoral sont encore visibles aujourd’hui, en contrebas, vers la Pointe au Sel. Elles ont été construites sur les quelque 500 hectares de terres rachetés en 1869 par Jean Dussac, un médecin français. Une importante population d’origine indienne vit toujours sur place, non loin de la maison de l’ancien propriétaire devenue depuis le Fonds régional d’art contemporain (Frac Réunion).

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    #Colonisation #Esclavage #Inde #Réunion #Mémoire #Mozambique

  • https://orientxxi.info/Palestine-36-Notre-histoire-ne-commence-pas-avec-la-Nakba

    Palestine 36. « Notre histoire ne commence pas avec la Nakba »

    Annemarie Jacir revient avec son nouveau film Palestine 36 sur un épisode primordial de l’histoire de son pays : la Grande révolte de 1936, qui a vu les Palestiniens se soulever à la fois contre le mandat britannique et le projet colonial sioniste. Orient XXI a rencontré la réalisatrice lors de son passage à Paris. Le film sort en salle ce mercredi 14 janvier 2026.

    Sarra Grira. (...) Nous n’avons pas l’habitude de voir des films historiques de votre signature. Pourquoi ce choix avec Palestine 36 ?

    A. J.— En 2012, j’ai réalisé le film When I saw you (« Quand je t’ai vu »), dont les événements se déroulent après la défaite de 1967. Mais cette fois, je voulais remonter pas seulement avant 1967, mais même avant 1948. La grande révolte de 1936 est un moment crucial de notre histoire, et je ne comprends pas ceux qui choisissent de faire débuter le récit de la résistance palestinienne avec la Nakba. Il est impossible de comprendre ce qui s’est passé pendant la Nakba sans comprendre ce qui s’est passé en 1936. C’était le premier soulèvement palestinien. Il a touché toute la Palestine et a mobilisé l’ensemble de la population. Bien sûr, il y a eu des soulèvements avant cette date, contre les Ottomans ou les Britanniques, mais ils n’avaient pas la même ampleur.

    Bien sûr, nous savons ce qui s’est passé après cette révolte et tout ce que nous avons perdu depuis. Mais je crois aussi que nous devons célébrer cette histoire et ce que notre peuple a accompli durant cette période : sa capacité à s’organiser et à mener la première grève générale. C’est un point essentiel. Et il est important de revenir sur ce qui s’est passé durant cette période pour comprendre où nous en sommes aujourd’hui.❞
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    #Palestine #mandat britannique #colonisation

  • https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/01/17/marine-duc-geographe-au-groenland-la-memoire-des-violences-coloniales-reste-

    Marine Duc, géographe : « Au Groenland, la mémoire des violences coloniales reste vive et pèse dans les recompositions géopolitiques »

    Publié le 17 janvier 2026

    Les visées de Trump sur l’île arctique ont des effets sur les politiques danoises à l’égard de la population inuite et sur l’expression du nationalisme groenlandais, explique l’universitaire dans un entretien au « Monde ».

    Marine Duc est géographe, spécialiste du Groenland et maîtresse de conférences à l’université de Reims, où elle étudie les rapports de pouvoir postcoloniaux entre la population groenlandaise et le Danemark. Elle a travaillé notamment sur les inégalités éducatives et de genre, ainsi que sur les politiques extractivistes au Groenland.

    *Comment analysez-vous la réponse groenlandaise aux menaces d’annexion de Donald Trump ?*

    La situation a évolué depuis les premières prétentions de Donald Trump, il y a un an. En janvier 2025, le président des Etats-Unis pouvait espérer sans doute un soutien d’une partie de la population, du fait d’un sentiment antidanois exacerbé au Groenland ces dernières années. Ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il n’existe qu’une très petite minorité favorable à l’action de Trump, et les déclarations répétées du président des Etats-Unis suscitent de l’anxiété parmi la population.
    La position du « ni-ni » défendue par les leaders groenlandais, et par de nombreux militants et membres de la société civile, est claire : ils ne veulent être ni danois ni américains ; ils sont groenlandais, et les accords sur l’autonomie élargie de 2009 reconnaissent pleinement leur droit à l’autodétermination. Les visées de Donald Trump semblent avoir pour effet de transformer l’expression du nationalisme, en déclenchant des manifestations d’union nationale transpartisane, comme l’a montré la déclaration conjointe, le 9 janvier, des cinq partis politiques groenlandais. Cette unanimité est assez rare dans l’histoire politique du Groenland.❞
    (...)

  • https://afriquexxi.info/Les-nouveaux-empires-de-la-France-en-Afrique

    Les nouveaux empires de la France en Afrique

    Entre affirmations catastrophistes sur le recul économique de la France en Afrique et immutabilité rêvée de l’exploitation coloniale, un rapport de l’association Survie tente de démêler le mythe de la réalité et fait le point sur les intérêts économiques de la France sur le continent.
    « Le constat est sans appel : les statistiques du commerce international confirment l’érosion continue des parts de marché françaises en Afrique francophone, tant à l’import qu’à l’export », affirme d’emblée le rapport de Survie disponible depuis le 13 janvier ici.

    Mais cette affirmation est aussitôt nuancée par une mise en garde : le risque de « prendre comme référence une situation caricaturale, le plus souvent celle du tournant des années 2000, marquée par un héritage colonial où les flux commerciaux étaient principalement polarisés sur la métropole ».

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  • La Maison-Blanche fait de la recolonisation sa doctrine globale
    https://legrandcontinent.eu/fr/2026/01/05/make-colonialism-great-again-la-maison-blanche-fait-de-la-recolonis

    Make Colonialism Great Again : la Maison-Blanche fait de la recolonisation sa doctrine globale

    La nouvelle doctrine américaine envisage de revenir sur l’une des principales avancées de l’histoire du XXe siècle, en répondant au mot d’ordre néo-réactionnaire : « bring back colonialism ».

    #états-unis #recolonisation #impérialisme

  • Comment Bad Bunny, superstar du reggaeton, est devenu un rempart latino anti-Trump | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/international/100126/comment-bad-bunny-superstar-du-reggaeton-est-devenu-un-rempart-latino-anti

    Comment Bad Bunny, superstar du reggaeton, est devenu un rempart latino anti-Trump

    À l’approche de son concert à la mi-temps du Super Bowl en Californie, le chanteur portoricain incarne la résistance à la politique migratoire des États-Unis. Son dernier album, ode à l’indépendance de son île des Caraïbes, prend encore une nouvelle dimension avec la crise au Venezuela.

    Ludovic Lamant, 10 janvier 2026

    À qui parler et en quelle langue ? L’année 2025 s’est conclue par une passe d’armes virale entre Bad Bunny et Rosalía, deux des plus grand·es artistes du monde de la musique hispanophone d’aujourd’hui. Le chanteur portoricain de 31 ans avait expliqué dans un podcast au New York Times, au moment d’évoquer la genèse de son album Debí Tirar Más Fotos, qu’il se moquait de savoir si son public comprenait l’ensemble de ses textes en espagnol – ajoutant que même certain·es hispanophones ne comprenaient pas tout de son parler portoricain.

    « Je m’en fous », a-t-il lancé ce jour-là, dans un élan qui a fait le régal des réseaux sociaux. Ce à quoi la Catalane de 33 ans, au moment de sortir son quatrième album Lux en novembre, où elle chante en treize langues différentes, dont l’arabe, l’allemand et l’ukrainien, a répondu, face aux deux mêmes journalistes du New York Times, qu’elle était convaincue du contraire : « Je me situe à l’inverse de Benito [le prénom de Bad Bunny – ndlr]. Moi si, cela m’importe. Cela m’importe tellement que j’ai fait l’effort de chanter dans une langue qui n’est pas la mienne, même si ce n’est pas ma zone de confort. »

    Les réseaux sociaux n’ont pas tardé à durcir les positions des deux camps, y injectant des siècles de colonisation et d’oppression dans les Amériques. Et Rosalía s’est sentie obligée de se justifier, regrettant une mauvaise interprétation de ses propos, avant d’effacer son commentaire, en répondant à une vidéo TikTok dont l’autrice affirmait : « [Bad Bunny] fait une déclaration politique lorsqu’il choisit de chanter uniquement en espagnol. C’est quelque chose avec lequel tu ne peux pas t’identifier, parce que tu n’es pas latina, tu es espagnole. »

    Super Bowl sous tension
    Joint par Mediapart, Albert Laguna, qui donne un cours à l’université états-unienne Yale sur « l’esthétique et la politique » chez Bad Bunny, revient sur le rapport spécifique à l’espagnol du Portoricain. « La trajectoire d’une star internationale, selon les règles de l’industrie de la musique aujourd’hui, l’oblige à composer avec l’anglais, au moins sur quelques titres, si l’anglais n’est pas sa langue d’origine, explique le chercheur. Le dernier album de Bad Bunny fait tout l’inverse : il construit son succès à l’international dans un rapport non seulement à la langue espagnole, mais à un espagnol de Puerto Rico, avec ses expressions vernaculaires et son argot. C’est en cela très excitant. »

    D’abord connu au milieu des années 2010 pour ses hits calibrés de trap et de reggaeton, avant d’en bousculer les codes à partir de 2020, Bad Bunny – de ses vrais prénoms et nom Benito Antonio Martínez Ocasio – a été l’artiste le plus écouté de 2025 sur les plateformes, devant Taylor Swift.

    Il a prévenu qu’il ne chanterait qu’en espagnol lors du concert événement qu’il donnera à la mi-temps du Super Bowl, le 8 février, à Santa Clara, en Californie. Lors de la finale de 2025, le concert de Kendrick Lamar avait rassemblé plus de 126 millions de personnes devant leur télévision.

    Des figures pro-Trump de la galaxie Maga (« Make America Great Again ») ont manqué s’étouffer à l’annonce du choix de la National Football League (NFL). D’abord parce que celui qui avait appelé à voter Kamala Harris en 2024 ne chante pas en anglais – ce à quoi l’intéressé avait répliqué, invité de l’émission télé « Saturday Night Live » en octobre, après avoir glissé quelques mots en espagnol : « Vous avez quatre mois pour apprendre, si vous n’avez pas compris ce que je viens de dire. »

    Surtout, Bad Bunny s’est imposé comme une des principales figures de l’opposition à Trump, et en particulier de sa politique migratoire. Au point de refuser de faire une tournée de concerts aux États-Unis, de peur d’y voir des raids de la police de l’immigration ICE visant des migrant·es dans son public.

    La ministre américaine de la sécurité intérieure, Kristi Noem, a prévenu dès octobre que des personnels de l’ICE seraient déployés lors du Super Bowl, afin d’intercepter d’éventuel·les migrant·es : « Seuls les Américains au regard de la loi, ceux qui aiment leur pays, devraient se rendre au Super Bowl », a-t-elle menacé.
    Plaidoyer post-colonial

    Dans le clip de sa chanson NUEVAYoL, qui évoque les cultures de l’immigration portoricaine à New York, et qu’il a mis en ligne le 4 juillet dernier, jour de la fête nationale aux États-Unis, Bad Bunny a ajouté vers la fin de la chanson quelques secondes où il imite un Donald Trump parlant à la radio. Le faux président (à partir de 2 min 40 s dans la vidéo ci-dessous) reconnaît avoir « fait une erreur » et veut s’« excuser auprès des migrants » : « Ce pays n’est rien sans les migrants », citant entre autres les Portoricain·es, les Colombien·nes et autres Vénézuélien·nes…

    Alors que les États-Unis viennent de faire tomber le président du Venezuela Nicolás Maduro, le concert du Super Bowl s’annonce encore plus tendu. D’autant que le dernier album de Bad Bunny, son sixième, est un plaidoyer post-colonial pour les racines, la fierté et l’indépendance de Porto Rico, et par extension des Caraïbes et des Amériques. Lors de ses apparitions, le chanteur arbore souvent la pava, ce sombrero de paille typique de la culture paysanne jíbara, dans l’intérieur montagneux de Porto Rico.

    Il a aussi travaillé les visuels qui accompagnent les chansons de ce nouvel album, y compris des fiches de type PowerPoint qui ouvrent ses clips, avec l’historien Jorell Meléndez-Badillo, un spécialiste de l’histoire coloniale de cet archipel de 3,2 millions d’habitant·es.

    Le statut de Porto Rico est très particulier : c’est un « État libre associé » des États-Unis. Ses habitant·es sont de facto, depuis une décision de 1917, des citoyen·nes états-unien·nes et peuvent circuler librement dans le pays. Ils et elles ne paient pas d’impôts fédéraux aux États-Unis, contribuent à la Sécurité sociale et ne peuvent pas voter pour des élections aux États-Unis.

    En 2019, Bad Bunny avait soutenu les manifestations massives contre le gouverneur de l’île et un système politique corrompu, après la publication de messages internes révélant la misogynie, l’homophobie ou encore le cynisme des autorités lors de la gestion de l’ouragan Maria de 2017. Le chanteur a aussi appelé à voter en 2024 pour le Parti indépendantiste portoricain (PIP), parti indépendantiste, qui plaide pour la séparation radicale d’avec les États-Unis (la formation avait décroché près de 31 % des voix, contre 14 % en 2020).

    Enfin, il a organisé tout l’été 2025 une résidence de pas moins de trente concerts à domicile, à San Juan, capitale de Puerto Rico, dans l’espoir notamment de doper l’économie locale.

    C’est en mobilisant tous les genres musicaux de l’île qu’il parvient à construire ce récit politique sur Puerto Rico et son indépendance.

    Dès janvier 2025, l’artiste, acteur à ses heures perdues, avait mis en ligne, quelques jours avant la sortie de son album, un court métrage de treize minutes en forme de critique virulente de la gentrification (ou embourgeoisement) de l’île aux dépens des Portoricain·es condamné·es à l’exil – ce que certain·es appellent une gringificación, soit l’afflux de touristes gringos (états-uniens), en particulier depuis la catastrophe de l’ouragan Maria. Le film imagine ainsi un archipel aux mains des États-Unis où l’on ne parlera plus qu’anglais…
    Le court-métrage « DeBÍ TiRAR MáS FOToS ». © Vidéo Bad Bunny

    Le dernier titre de son album, LO QUE LE PASÓ A HAWAii (« ce qu’il s’est passé pour Hawaï »), creuse le même sillon, avec un final ultrapolitique et un appel à la résistance bouleversant. Il fait référence à l’annexion en 1898 d’Hawaï par les États-Unis, qui aurait entraîné le déplacement forcé des populations déjà installées, et redoute un avenir similaire pour son archipel.

    Il chante, en apostrophant Puerto Rico : « Ils veulent nous ôter le fleuve, mais aussi la plage, / Ils veulent mon quartier, et que la grand-mère s’en aille. / Non, ne lâche pas le drapeau, ne lâche pas le “lelolai” [un rythme traditionnel jíbaro – ndlr]. / Je ne veux pas qu’ils fassent avec toi ce qu’il s’est passé pour Hawaï. »

    « Dans cette chanson, explique l’universitaire Albert Laguna, il revient sur le fait que Puerto Rico est la plus vieille colonie au monde [depuis le passage de Christophe Colomb en 1493 – ndlr] et s’inquiète d’un futur sans Portoricains, d’une jeunesse sans avenir, avec des autorités corrompues et une spéculation immobilière brutale. » Le titre est même ponctué de quelques silences, qui pourraient renvoyer aux apagones, ces coupures d’électricité régulières sur l’île.

    Mais la puissance de Debí Tirar Más Fotos ne se résume pas à ses paroles acérées. Albert Laguna décrit bien à quel point Bad Bunny s’est appuyé sur des styles musicaux anciens de Puerto Rico, certains oubliés ou qu’on croyait passés de mode, pour faire retentir cet appel à l’indépendance.

    « Il a repris de la musique jíbera, une sorte de musique country portoricaine venue des montagnes, celle que les grands-parents jouent à leurs petits-enfants à Noël, précise le spécialiste. Mais aussi de la salsa, qui avait un peu cédé le pas, ces derniers temps, au reggaeton et à la música urbana [dembow, dancehall, etc. – ndlr]. Il redonne vie aussi à la bomba, aux racines afro-portoricaines marquées [pratiquée par des personnes réduites en esclavage dans des plantations de l’île – ndlr], et à la plena, un style musical très populaire dans les années 1940, 50 et 60. C’est en mobilisant tous ces genres musicaux qu’il parvient à construire ce récit politique sur Puerto Rico et son indépendance. »

    À ce jeu, LA MuDANZA (« le déménagement ») occupe une place particulière dans l’album, hommage à ses parents et ses ancêtres, mais aussi aux musiques afro-américaines. Le final du clip (à partir de la troisième minute), qu’il a mis en ligne le jour de son anniversaire, montre « Benito » planter le drapeau portoricain et enfiler une pava.

    Il chante au rythme des percussions de bomba, sous l’apparition de masques multicolores africains, identifiés à la localité de Loiza, connue pour sa population descendant, en grand nombre, de personnes esclavisées. Bad Bunny prévient : « Personne ne me jettera d’ici, je ne bougerai pas d’ici. / Dis-leur que c’est ma maison, que c’est ici qu’est né mon grand-père. »

    Lors de l’annonce de la sélection de Bad Bunny pour le Super Bowl, Donald Trump avait réagi le 6 octobre, jugeant ce choix « totalement ridicule ». Avant de reconnaître : « Je n’ai jamais entendu parler de lui. » Le président des États-Unis va devoir s’habituer à entendre parler du chanteur portoricain, et sans doute bien après son concert du 8 février prochain.

    Ludovic Lamant

    #Porto-Rico #impérialisme #musique #langues

  • En hommage à Maryse Condé (1934-2024), écrivaine guadeloupéenne, prix Nobel alternatif de littérature en 2018, je poste cet entretien accordé au quotidien LIbération en 1997. Le passage sur les appropriations et usages de la « langue coloniale » est particulièrement intéressant et à mettre en perspective avec, par exemple, les analyses de Kateb Yacine (1929-1989).

    Maryse Condé, Antilles mutantes
    https://www.liberation.fr/livres/1997/09/18/maryse-conde-antilles-mutantes_214339

    Née à Pointe-à-Pitre, romancière et professeure de littérature à l’université de Columbia, Maryse Condé est sortie de la traditionnelle opposition créole-français en cannibalisant, pour la faire sienne, la langue coloniale. Entretien.
    par Claire Devarrieux, publié le 18 septembre 1997.

    Les fictions qui traitent d’un secret familial sont généralement conçues pour l’élucider. Dans Desirada, son dixième roman, Maryse Condé approfondit au contraire le mystère, le construit comme un monstrueux fardeau de mensonges, ou de demi-vérités, dont l’héroïne choisira de se détourner. Qui était son père ? Elle est née d’un viol. Sa mère et sa grand-mère donnent des versions opposées. Ni l’une ni l’autre n’ont eu d’amour maternel à transmettre, c’est un manque glaçant qui gagne le livre peu à peu, alors qu’il avait commencé dans la chaleur de l’enfance. Desirada (la Désirade est une petite île des Antilles, dépendant de la Guadeloupe) entrecroise les lignes de force de destins féminins, comme la plupart des nouvelles de Pays mêlés. C’est surtout le tableau d’une diaspora. On y rencontre à Paris des enfants d’Haïtiens émigrés à Cuba, une Russe égarée en Haute-Guinée, un musicien né à Londres de parents qui venaient de Trinidad. L’héroïne épouse le musicien, le suit en Amérique où il voudrait imposer sa propre « symphonie du Nouveau Monde ». Un personnage optimiste ­ ce que n’est pas tout à fait le livre, bien qu’il soit parcouru d’un grand vent de liberté ­ dit : « Personne ne veut entendre que les immigrés ne sont pas des damnés. Ils sont le sel de la terre ainsi que la lumière du monde. » Maryse Condé est née Maryse Boucolon en 1937 à Pointe-à-Pitre. Sa mère était enseignante, son père travaillait dans une banque. Après son bac, elle a été ravie de partir étudier en France, à Fénelon, puis à la Sorbonne. Elle a publié son premier roman en 1976, après avoir longtemps vécu en Afrique, sans laquelle elle dit qu’elle ne serait pas devenue écrivain, et où elle a puisé la matière de Ségou, son plus grand succès. Elle vit depuis douze ans à New York, où elle enseigne la littérature à l’université de Columbia. Son oeuvre n’est pas autobiographique. Ni insulaire.

    Le message de « Desirada » est-il qu’il faut arracher ses racines pour être libre ?

    Oui, en un sens. Nous, Antillais, on nous demande toujours de nous définir par rapport à nos racines. Je crois qu’il est grand temps de dire : ça n’a pas tellement d’importance, l’endroit d’où nous venons, ce qui compte c’est le peuple que nous sommes devenu, ce que nous avons aujourd’hui comme culture à présenter au reste du monde. Je crois qu’il faut cesser cette quête traumatisante des racines, et puis essayer de vivre au présent. Ce n’est pas facile.

    Pourquoi avez-vous écrit des Guadeloupéens qu’« ils ne survivraient pas à l’arrivée du troisième millénaire » ?

    Nous ne survivrons pas tels que nous avons été. Avec Maastricht, avec l’ouverture des frontières, le fait que les Européens peuvent venir s’installer comme ils veulent, le fait que privés de travail nous sommes obligés de partir à l’étranger de plus en plus loin pour chercher à survivre, la composition de la Guadeloupe change énormément. Entre la Guadeloupe que ma grand-mère a connue, même pas, que ma mère a connue, et la Guadeloupe d’aujourd’hui, l’écart est considérable.

    Il ne reste rien de votre enfance ?

    Pas grand-chose. Des lieux, des bribes. La maison : disparue. La famille : dispersée. L’endroit où je passais les vacances a été coupé en deux par une nouvelle route, un côté a été bâti, et de l’autre côté reste le vieux pont sur lequel je jouais, au-dessus d’une petite rivière qu’on appelait la Sarcelle. Ça me paraît un symbole. Maintenant cette route est abandonnée, elle a été remplacée par une déviation. Voyez, tout le paysage dans lequel j’ai grandi a disparu, c’est un peu l’impression que j’ai quand je retourne en Guadeloupe, ce n’est pas nous qui générons le changement, il est décidé par les institutions en place, même physiquement le pays nous échappe.

    Où en êtes-vous avec la politique ?

    J’étais, d’une façon peut-être un peu idéale, pour l’indépendance de la Guadeloupe. Je ne me suis pas assez engagée parce que, avant tout, je voulais écrire. Or, je crois que la politique est une chose qu’on fait à plein temps. Il m’aurait fallu me lancer vraiment dans le combat, et à cause de ce manque de décision, finalement je n’ai pas été capable d’influer sur le statut guadeloupéen. Alors, je suis un peu en retrait. La cause demeure, mais étant donné qu’on n’a pas su la défendre au moment où il fallait, il faut maintenant essayer de gérer l’échec, de le transformer. On n’a pas pu mener la Guadeloupe à l’indépendance, faisons-nous une raison, voyons comment, dans la situation actuelle, on peut quand même préserver un minimum d’indépendance culturelle, d’indépendance spirituelle, puisque sur le plan économique et politique, on a complètement échoué. Ce n’est pas très gai comme constat. Mais c’est la sagesse. Le problème de l’indépendance ne se pose plus comme en 1960.

    Et avec la langue française ?

    Il y a une sorte de dichotomie dans la littérature antillaise. On vous dit : le français est la langue de la colonisation, et le créole, c’est la langue maternelle, plus vous êtes proche de la langue maternelle, plus vous êtes authentique. D’abord, je ne sais pas très bien ce que veut dire authentique, il n’y a pas de norme. Deuxièmement, il y a possibilité de pervertir le français tel que le colonisateur a voulu nous l’imposer. Une langue, c’est quelque chose qu’on refait à son image. Quand je parle français, c’est un français que j’ai cannibalisé, réinterprété avec mon histoire, avec mon ethnicité, mon expérience particulière, ce n’est pas la langue coloniale, c’est devenu la mienne. Enfin, je crois que pour un écrivain, toutes les langues sont des langues étrangères qu’il lui faut déconstruire. Il lui faut trouver sa propre voix avec des mots imposés par la société. La dichotomie créole/français est terriblement simpliste, elle a un air comme ça politique, révolutionnaire, en fait elle ne s’appuie pas sur la réalité de l’ambiguïté de l’utilisation d’une langue par le locuteur, et sur le problème que pose la langue en général à celui qui écrit.

    Ne pas écrire systématiquement sur les Antilles vous éloigne des écrivains antillais ?

    La littérature antillaise parle des lieux qu’elle considère comme antillais, de la terre (le Martiniquais parle de la terre martiniquaise, le Guadeloupéen de la terre guadeloupéenne). Elle fait l’inventaire de ce que nous possédons, c’est très bien, mais elle oublie qu’il y a davantage de Guadeloupéens et de Martiniquais en dehors de la région que dans la région elle-même. Il y a d’énormes communautés d’Antillais aux Etats-Unis, en Europe, partout, est-ce qu’il faut exclure ces gens-là de la littérature antillaise ? Il faut au contraire s’intéresser à ceux qui créent à l’extérieur, parce que, étant donné qu’ils sont constamment confrontés avec l’Autre, ils ont toujours à se redéfinir ou à se définir comme Antillais. On ne sait pas très bien ce que c’est. Mais on sait absolument qu’on est différent des autres, et c’est ça qu’on cultive.
    Qu’est-ce qui vous fait le plus plaisir, que Derek Walcott et Toni Morrison aient le prix Nobel, ou que Patrick Chamoiseau ait le Goncourt ?

    Ça me fait plaisir pour eux parce que je les aime bien tous les trois ­ Patrick est un vieux copain­, mais je ne peux pas dire que j’éprouve un sentiment de fierté régionale ou raciale. Je crois que j’en ai fini avec ça. Ce qui est important c’est qu’en tant qu’écrivains ils soient couronnés. Ce n’est pas parce qu’ils sont antillais, ou qu’elle est une femme noire, que je me sens plus heureuse.
    Vous sentez-vous plus proches des écrivains femmes que des écrivains hommes ?

    Non. Pas du tout. J’aime beaucoup Edwidge Danticat. Elle a 26 ans, elle écrit en anglais, sur Haïti, à Brooklyn. Je vois là une nouvelle génération de la littérature antillaise. Je me sens pas proche d’elle parce que c’est une femme. Je n’ai pas ce genre de considération. J’enseigne la littérature féminine, mais pour une raison, je dirais, pédagogique, parce qu’elle est moins connue. Il y a une espèce de silence, on parle toujours des hommes, c’est agaçant à la fin, toujours, toujours les mêmes. C’est bizarre que ça résiste comme ça en cette fin du XXe siècle, où on pourrait penser que le monde est plus ouvert. Et puis j’enseigne aussi des hommes, comme Raphaël Confiant. Je ne divise pas en catégories.

    Parmi les amis écrivains que je fréquente à New York, il y a Caryl Phillips, qui vient d’Antigua, il y a Antonio Benites-Rojo, qui vient de Cuba. On a les mêmes intérêts, on cherche à dire la même chose, on a la même expérience de ce qu’on appelle exil, déracinement. Ce n’est pas basé sur des affinités de langue, l’un est anglophone, l’autre espagnol, ce n’est pas basé sur des affinités de sexe, puisque ce sont des hommes, c’est basé sur des affinités littéraires, une façon de concevoir le travail d’écrivain. Tous les trois, nous sommes d’avis que la littérature antillaise ne peut être confinée à la production insulaire, qu’elle a largement débordé la frontière des îles. Nous essayons de faire entrer dans l’expérience antillaise celle de toutes les communautés éparses à extérieur. De trouver une voix qui soit complexe, qui mêle les influences traditionnelles et ce changement auxquels nous sommes confrontés à tous les instants de notre vie. Nous sommes un peu des mutants, il faut tenir compte en littérature de ces mutations. Je sais que les Antillais n’aiment pas ça, ils préfèrent les écrivains qui les confortent, leur fait croire que leur société n’a pas tellement changé. Nous qui voulons trop les tourner vers l’avenir, vers ce qui va arriver, il est certain que ça les déconcerte un peu, ils préfèrent une littérature plus régionale. Et régionaliste.

    Maryse Condé, Desirada , Robert Laffont, 282 pp., 129F. Pays mêlés . Même éditeur, 222 pp., 129F.

    #écriture #langues #colonisation #Antilles #Guadeloupe

  • Franc CFA : la nouvelle présidence sénégalaise donne le signal de la rupture
    https://www.mediapart.fr/journal/international/290324/franc-cfa-la-nouvelle-presidence-senegalaise-donne-le-signal-de-la-rupture

    Même s’il dit vouloir être prudent, le nouveau président sénégalais est déterminé à abandonner le franc CFA. Attendue par les populations d’Afrique de l’Ouest, cette sortie a des contours encore flous. Le Sénégal va-t-il créer sa propre monnaie ou participer à une monnaie régionale ?

    Ses premiers mots après l’annonce de son élection ont été sans ambiguïté. Son mandat sera marqué par « le choix de la rupture », a annoncé Bassirou Diomaye Faye, élu dimanche président du Sénégal dès le premier tour, avec plus de 54 % des suffrages. Parmi les nombreux sujets (constitutionnels, sociétaux, corruption) qu’il entend prendre à bras-le-corps, l’un d’eux risque de s’inviter rapidement dans les débats. Un dossier susceptible d’embraser les esprits bien au-delà du Sénégal, même si Faye entend l’aborder avec prudence et méthode : l’abandon du franc CFA.

    Lors de la campagne bouleversée de la présidentielle, cette question s’est très vite invitée dans les débats entre candidats. Le nouveau président n’a pas caché ses intentions : retrouver une souveraineté monétaire par rapport à la France est pour lui une priorité. « Nous essaierons d’abord de mettre en œuvre une réforme monétaire au niveau sous-régional, a expliqué Ousmane Sonko, l’opposant historique au pouvoir de Macky Sall qui s’est effacé au profit du nouveau président élu. Lors de cette élection, si nous n’arrivons pas à impulser les réformes au niveau communautaire, alors nous prendrons la responsabilité de doter le Sénégal de sa propre monnaie. »

    Le projet a effrayé tous ses adversaires politiques. « Sortir du franc CFA serait un non-sens économique », lui avait répliqué l’ancien premier ministre et ministre des finances sénégalais Amadou Ba. Une telle sortie « serait inopportune », avait renchéri l’ancien maire de Dakar, Khalifa Sall, soutenant que « pour avoir une économie forte, il fallait une monnaie forte ». Cette décision, en tout cas, ne peut pas être « unilatérale », avait ajouté Idrissa Seck, autre candidat à la présidentielle.

    Le Mali, le Niger ou le Burkina Faso, qui rejettent ouvertement désormais toute présence française sur leur territoire, agitent régulièrement la menace d’abandonner le franc CFA. Mais ils n’ont jamais mis leur menace à exécution.

    Le Sénégal, en revanche, est autrement crucial. Avec la Côte d’Ivoire, il est le pays de la zone franc le plus en capacité de prendre son indépendance monétaire rapidement. Par sa taille, sa démographie et son économie, il a un pouvoir d’influence et d’attraction sur tous ses voisins. Son choix va concerner directement ou indirectement les treize autres pays qui utilisent le franc CFA. « La monnaie, ce n’est pas une question technique, c’est d’abord un sujet politique », a rappelé le nouveau président sénégalais pendant sa campagne.
    En finir avec la monnaie coloniale

    Cantonnée pendant des années à des cénacles d’universitaires et d’économistes, la question de l’abandon du franc CFA et de la sortie de la zone franc est désormais reprise dans tous les pays de l’Afrique francophone par la population. Beaucoup moins par leurs dirigeants, qui se montrent beaucoup plus prudents sur la possibilité de couper les ponts avec l’ancienne puissance coloniale.

    Alors que la présence et l’héritage français sont de plus en plus contestés dans les pays d’Afrique francophone, le maintien de cette monnaie est vu comme le symbole le plus manifeste de cette survivance coloniale, d’une mise sous tutelle permanente de la France. Même si l’acronyme a changé de sens pour devenir franc pour la communauté financière africaine, il reste marqué par la tâche indélébile et infamante de ses origines : franc des colonies françaises d’Afrique.

    Sous tutelle monétaire

    Soucieuse d’affirmer son emprise, la France a créé la zone franc en 1939. Elle regroupe alors quinze pays d’Afrique francophones. Au moment de la signature des accords de Bretton Woods, le gouvernement français complète cette architecture par la création du franc CFA, « franc pour les colonies françaises d’Afrique », en décembre 1945.

    Les principes qui régissent cette union monétaire sont restés intangibles depuis sa création : il s’agit d’assurer la stabilité monétaire et de lutter contre l’inflation ; toutes les actions monétaires étant supervisées par le Trésor français, qui centralise les réserves de change.

    Quatorze pays partagent le franc CFA. Mais ils sont regroupés en deux blocs. Le premier regroupe le Bénin, le Burkina, la Côte d’Ivoire, la Guinée-Buissau, le Mali, le Niger, le Sénégal et le Togo dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA). Il a son propre institut d’émission, la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) censée être indépendante des États membres mais où siègent des représentants français.

    Le deuxième bloc rassemble le Cameroun, la Centrafrique, le Congo, le Gabon, la Guinée équatoriale, le Tchad, réunis au sein de la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale (CEMAC). Son institut d’émission est la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC). Elle est organisée de la même façon que son homologue.

    Officiellement, tous les pays sont libres d’adhérer ou de quitter cette union monétaire, liée à l’ancienne puissance coloniale. Dans les faits, aucun pays n’a osé abandonner le franc CFA depuis sa création.

    Le passage du franc à l’euro n’y a rien changé dans les rapports monétaires avec les pays de la zone franc. Pas plus que les projets de réforme signés en décembre 2019 en catimini entre Emmanuel Macron et le président ivoirien Alassane Ouattara.

    Pour couper court aux critiques des pays francophones, le président français avait alors proposé une réforme qui est censée entrer en vigueur à partir de 2027. En utilisant l’un des subterfuges de communication dont il est familier, il avait alors proposé l’abandon du franc CFA pour le remplacer par l’eco : précisément la dénomination choisie par les pays africains membres de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cedeao), en vue de créer une monnaie unique pour leur zone économique. Une façon de torpiller le projet, ce que n’avaient pas manqué de souligner nombre d’économistes africains.

    En signe d’ouverture et de « nouveaux rapports » avec les pays africains francophones, Emmanuel Macron avait aussi annoncé le rapatriement des réserves de change, jusqu’alors centralisées en France dans les deux banques centrales de la zone franc. Quelque cinq milliards d’euros, soit la moitié des réserves, ont déjà été transférés en 2021, année de la fin de la représentation française au sein des deux instituts d’émission.

    Mais pour le reste, rien n’avait réellement bougé, comme le remarquait l’économiste et écrivain sénégalais Ndongo Samba Sylla : « Non, le franc CFA n’est pas mort. Macron et Ouattara se sont seulement débarrassés de ses atours les plus polémiques », écrivait-il dès l’annonce de la réforme du franc CFA.

    Le carcan du franc CFA

    Depuis sa création, le franc CFA obéit au même schéma, comme le rappelle l’économiste Kako Nubukpo, professeur à l’université de Lomé : « La fixité de la parité entre le franc CFA et l’euro, la totale convertibilité du franc CFA en euro, la liberté de circulation des capitaux entre la zone franc et la zone euro, et la centralisation des réserves de change. » Le tout sous le regard vigilant du Trésor français.

    Les défenseurs du maintien du franc CFA avancent que ce lien permanent avec le franc puis l’euro a apporté une stabilité monétaire aux pays de la zone franc, leur garantissant une moindre inflation et un accès aux capitaux étrangers, assurés de bénéficier d’une parfaite convertibilité.

    Ce dernier aspect n’a pas échappé aux multinationales – en particulier extractives –, qui ont pu rapatrier pendant des années leurs bénéfices sans encombre hors du continent africain. Pas plus qu’à certains dirigeants des pays de la zone franc qui ont profité de cette liberté de circulation et de cette convertibilité pour aller cacher leur fortune en France et ailleurs.

    Pour les partisans de l’abandon du franc CFA, ces avantages ne sont rien par rapport aux inconvénients de la zone franc. La dimension politique est essentielle, à leurs yeux : alors que l’écrasante majorité des pays dans le monde ont leur propre politique monétaire, pourquoi devraient-ils rester dans un rapport de sujétion avec la France et désormais la zone euro ?

    Ce rapport de dépendance n’est pas qu’une figure de style. Si le Trésor français est garant de la zone franc et peut consentir des prêts à des pays en difficulté financière, il n’a que très rarement mis en œuvre cette possibilité. En revanche, les gouvernements français n’ont pas hésité à utiliser l’arme de la répression financière à l’égard de pays de la zone franc jugés trop récalcitrants par rapport aux vues françaises, comme en Guinée-Bissau.

    Une surévaluation asphyxiante

    Mais la dimension économique importe tout autant. Au moment de la décolonisation, les pays de la zone franc réalisaient 60 % de leurs échanges avec la France. Depuis, la part de ses échanges est tombée à moins de 20 %, comme avec l’Europe. Exportant surtout des matières premières, ces pays n’ont plus de relation privilégiée et particulière avec le continent européen en général et la France en particulier : ils commercent – même maigrement – avec le monde entier.

    S’inscrire dans la sphère d’influence de la zone euro ne leur a pas facilité l’accès aux marchés de capitaux. Les investissements étrangers y sont faibles, davantage en tout cas que dans d’autres pays africains comme le Ghana. À rebours, la parité fixe avec la monnaie unique européenne, sur laquelle ils n’ont aucune prise puisque n’étant jamais associés à la moindre décision monétaire européenne, les amène à vivre en permanence avec une monnaie étrangère, qui contraint tous leurs choix politiques.

    Pour tous ces pays, l’euro est une monnaie totalement surévaluée par rapport à leurs économies. Le débat sur ce point est vif depuis des décennies, jusqu’au sein du Fonds monétaire international. Sous pression de l’institution internationale, la France a dû concéder en 1994 une dévaluation du franc CFA par rapport au franc. Mais ce fut la seule et unique fois.

    Pour faire face aux crises et aux chocs conjoncturels en tout genre – particulièrement importants pour ces économies liées aux cycles des matières premières –, les gouvernements n’ont qu’une seule arme à leur disposition : la dévaluation interne avec son cortège de plans d’austérité.

    L’eco dans les limbes

    Si la nécessité de sortir du franc CFA recueille un large assentiment parmi les économistes et les populations africaines, la question de son remplacement reste problématique : beaucoup redoutent qu’un abandon trop rapide, mal préparé, n’entraîne une période de chaos et de désordres économiques, préjudiciables à tout point de vue.

    Discutée depuis plusieurs années, l’idée avancée par la Cedeao de créer une zone économique commune et une monnaie unique pour tous les pays de l’Afrique de l’Ouest, sur le modèle de la zone euro, est régulièrement avancée. C’est une des hypothèses que semble caresser le nouveau président sénégalais en remplacement du franc CFA. Mais le projet fait du surplace. Aucun des pays n’est à ce stade en mesure de remplir les critères de convergence fixés pour aller vers une monnaie unique.

    Un autre facteur ralentit aussi cette avancée : le poids que le Nigéria pourrait exercer dans ce nouvel ensemble. Sans le dire ouvertement, beaucoup de ses voisins, notamment francophones, craignent d’abandonner un joug pour tomber sous un autre. Étant le pays démographiquement et économiquement le plus important, le Nigéria est une puissance indiscutable. Mais ses défaillances démocratiques, ses déboires économiques et le niveau de corruption de ses dirigeants dissuadent nombre de pays voisins à aller plus avant.

    Le rêve d’une rente pétrolière

    Pourquoi alors ne pas tenter la création d’une monnaie unique avec tous les pays actuels membres du franc CFA ? L’idée fait son chemin dans les pays africains francophones. Puisqu’ils sont déjà habitués à travailler ensemble, ont des instituts monétaires, abandonner le franc CFA pour le remplacer par une monnaie unique paraît être la voie la plus sûre.

    L’économiste sénégalais Ndongo Samba Sylla n’est guère tenté par cette solution qui lui paraît trop compliquée. Il est désormais favorable à une monnaie nationale.

    D’une part, explique-t-il, avoir une monnaie unique partagée entre plusieurs pays est l’exception plutôt que la règle : l’expérience de l’euro n’a pas été renouvelée par la suite. D’autre part, bien qu’ayant partagé pendant plus de soixante ans le franc CFA, les pays de la zone franc n’ont pas construit une zone économique commune.

    Les échanges entre eux sont réduits à la portion congrue : ils s’élèvent à peine à 5 %. Dès lors, pourquoi penser que la création d’une nouvelle monnaie commune changerait la donne ? D’autant que les divergences de vue entre les pays de la zone franc sur la politique à mener, ou les relations avec la France, risquent de ralentir toute évolution, voire d’empêcher ce mouvement d’émancipation.

    La tentation pour certains acteurs sénégalais de rompre seuls avec le franc CFA est d’autant plus grande qu’un renversement économique important est attendu dans le pays : le Sénégal est en passe de devenir un producteur d’hydrocarbures. D’importants gisements gaziers et pétroliers ont été découverts au large des côtes et doivent entrer en production dès cette année.

    Si cette perspective inquiète les populations locales et notamment les pêcheurs, cette manne potentielle fait rêver jusqu’au sommet de l’État. Beaucoup espèrent qu’ils vont enfin obtenir les moyens financiers qui leur font tant défaut pour assurer leur développement et affirmer leur indépendance.

    Sans attendre, le pouvoir s’est déjà préparé : il a réformé son code minier et changé sa fiscalité pour obtenir une part plus élevée des exploitations pétrolières et gazières. Et il envisage même de créer un fonds souverain pour placer les gains de cette rente.

    Dans ce nouvel environnement, abandonner le franc CFA paraît beaucoup moins aventureux, selon certains économistes. Mais pour d’autres, il présente le risque de tomber dans un autre piège, celui du mirage de la rente pétrolière, dans lequel s’est enfoncé notamment le Nigéria. Et quid dans ce cas-là des projets de panafricanisme ?

    Beaucoup de questions sont en suspens à l’aube de cette nouvelle présidence sénégalaise, qui entre concrètement dans l’ère des ruptures.

    Martine Orange❞

    #FrancCFA #Sénégal #néocolonialisme #souveraineté

  • « On était faits pour être ici » : les Hmong, peuple nourricier de la Guyane à l’héritage menacé
    https://www.liberation.fr/environnement/agriculture/on-etait-faits-pour-etre-ici-les-hmong-peuple-nourricier-de-la-guyane-a-l
    https://www.liberation.fr/resizer/350OYDAdIs45do0zfx01HW5qL50=/1200x630/filters:format(jpg):quality(70):focal(3508x1418:3518x1428)/cloudfront-eu-central-1.images.arcpublishing.com/liberation/JXPJM3BJZ5AGTJ5AHETMPABXQ4.jpg

    En produisant environ 70 % des fruits et légumes du département, l’ethnie originaire d’Asie, installée dans deux villages depuis la fin des années 70, est un pilier de la souveraineté alimentaire de la région. Mais l’agriculture peine à séduire les jeunes générations.

    En Guyane, on vit principalement sur la côte. Un peu au bord des fleuves ou des nombreux cours d’eau. Mais le reste n’est que forêt. Une forêt dense, parfois opaque, primaire. Hostile en somme. A l’exception d’un village. Un irréductible de la jungle amazonienne. Cacao – c’est son nom – ne fait pas partie de ces bourgades boueuses nées de la fièvre de l’or, celles qui déchirent et polluent au mercure ce bout de France en Amérique du Sud. Ici, les Cayennais affluent tous les dimanches pour profiter du marché, dévorer une assiette de porc au caramel ou de canard laqué. Il suffit d’avaler les 80 km de route qui s’enfoncent dans la forêt, et finissent, tournicotant, par prendre un peu de dénivelé. Voici l’un des deux villages hmong, rare point de convergence touristique de Guyane, et véritable grenier de la région.

    Les Hmong sont des nomades du Sud-Est asiatique, originaires du Laos, et un peu des pays alentour. Dans la deuxième partie du XXe siècle, ils se sont alliés aux Français en Indochine et aux Etats-Unis au Vietnam, s’attirant les foudres des régimes communistes qu’ils ont systématiquement combattus. L’arrivée de ceux-ci au pouvoir au Laos, en 1975, les a poussés à l’exil. Sur les 20 000 qui demandent l’asile, la France, redevable, en accueille une partie dans le Gard, et décide d’envoyer un millier d’entre eux en Guyane, entre 1977 et 1988, où les conditions climatiques sont jugées similaires à celles du Laos. Aujourd’hui, ils représentent 2 % de la population, et produisent entre 70 et 80 % des besoins en fruits et légumes de la région, selon la chambre d’agriculture.

    Alternative salvatrice

    « Nous sommes les harkis d’Asie », résume sobrement Ky Gilles Lau, membre de l’association de sauvegarde de la culture hmong. Agriculteur comme son père, le voici qui range son étal sur la place du marché qui jouxte un grand parking plein qu’une fois par semaine, le dimanche. Il fait partie de la première génération née dans la région, se dit « Guyanais de chez Guyanais », mais plaide pour préserver la culture hmong, son dialecte qu’on entend encore à chaque coin de rue, et transmettre la mémoire de la génération pionnière qu’il voit peu à peu disparaître. « Mon père et mon oncle sont arrivés ici dans les années 70, rembobine-t-il. Ce n’était qu’un camp d’orpaillage, sans route, accessible uniquement en pirogue. Les Français pensaient peut-être qu’on allait disparaître. Mais nos parents ont bâti Cacao à la sueur de leur front. » Ils ont troqué l’exil pour la survie.

    L’une des particularités du peuple hmong, c’est qu’il a toujours voyagé « muni de graines », selon Ky Gilles. Différentes espèces de fruits et légumes que ses parents ont plantées ici, en même temps qu’ils bâtissaient leur village. D’abord incités à cultiver du riz, sans succès, ceux-ci s’adonnent finalement au maraîchage. « Cacao est une cuvette, ce qui rend sa terre plus fertile que d’autres parties de la Guyane », précise le quadragénaire. De quoi survivre dans un premier temps sans trop dépendre de l’aide des militaires français, installés non loin de là. Puis de prospérer, en utilisant parfois des produits chimiques, pour devenir la principale manne agricole d’un territoire qui manque cruellement d’exploitations.

    Cacao et l’autre village hmong – Javouhey, plus à l’ouest – offrent une alternative salvatrice à la Guyane qui importe l’essentiel de ce qu’elle consomme. Ici, la nourriture se paie 40 % plus chère que dans l’Hexagone. Alors toute production locale est bonne à prendre. Surtout à l’heure où l’Etat français ambitionne d’aider son territoire d’outre-mer à atteindre la souveraineté alimentaire à l’horizon 2030. Ce qui nécessiterait, à en croire Emmanuel Macron qui était de passage ici les 25 et 26 mars, de cultiver 20 000 à 30 000 hectares supplémentaires. Le Président n’a pas honoré Cacao de sa présence : il a préféré visiter l’une des rares exploitations créoles à Matoury, dans la banlieue de Cayenne.

    Tourisme et transmission

    Un défi complexe, de l’aveu même des Hmong, qui luttent depuis bientôt cinq décennies contre une météo capricieuse, notamment lorsque la pluie tombe à torrent. Les exploitants qui se lancent se heurtent souvent au manque de foncier, en grande partie détenu par l’Etat, et doivent se contenter du marché guyanais, car il est n’est pas rentable d’exporter leur production vers la métropole, ni vers le Brésil ou le Suriname voisin. Bernadette Heu, 32 ans, constate qu’une bonne moitié des jeunes de sa génération ont quitté le village pour rejoindre Cayenne ou la métropole. « Si vous n’avez pas de terre, il n’y a pas beaucoup d’opportunité ici. » Ky Gilles abonde : « On fait un peu de l’agriculture par défaut, il n’y a pas d’autres débouchés. Donc ceux qui ne trouvent pas de boulot dans les champs s’en vont. »

    Reste tout de même le tourisme. Et ce rendez-vous dominical qui attire toujours plus de monde. « Venir ici, c’est un peu une balade de santé, une évasion. Ça change de Cayenne », raconte Stéphane, un « métro » – né dans l’Hexagone – installé en Guyane depuis trois ans. Il est attablé avec un ami sous un hall ouvert où quelques stands de broderies asiatiques côtoient des cuisines éphémères. Sa voiture est garée dans la rue principale, entre les centaines d’autres visiteurs d’un jour venus respirer l’air moite de la forêt, et faire leurs courses pour la semaine. On vient autant pour les légumes que pour les maisons sur pilotis, où le matériel agricole est stocké au rez-de-chaussée. Voyage asiatique dans une France sud-américaine, symbole du syncrétisme propre à la Guyane. On y avance sous le concert des picolettes, des oiseaux qui chantent depuis leur cage, véritables institutions guyanaises. « C’est aussi une tradition hmong, s’amuse Ky Gilles. Comme quoi on était faits pour être ici. »

    Lorsque la nuit approche, les voitures décampent, et le village retrouve sa torpeur habituelle. Les adolescents, qui semblaient terrés jusque-là pour fuir le brouhaha des étrangers, se retrouvent, les yeux rivés sur leurs téléphones. Leurs parents circulent dans des pick-up rutilants, le bas de caisse débordant d’une terre ocre séchée. Eux vivotent sur des quads. Jason se dit « attaché au village », mais avec son accent moins marqué que celui de son paternel, il rêve de métropole.

    « Nos parents se sont battus pour s’installer ici et, nous, nous risquons de nous battre pour retenir nos propres enfants », résume sans fatalisme Bernadette Heu. Car même si le dialecte hmong tend à se diluer, la vie reste douce à Cacao. D’où l’optimisme de Ky Gilles, qui voit mal son héritage disparaître. « Tant que le village existera, il vivra. » Et l’agriculture de Guyane avec.❞

    #Guyane #Laos #Hmong #GuerreIndochine