Sombre

The point, as Marx saw it, is that dreams never come true. (Hannah Arendt)

  • A l’#hôpital de Laval, les syndicats déposent un signalement auprès de la justice pour « mise en danger des personnels hospitaliers »
    https://www.lemonde.fr/societe/article/2022/08/16/a-l-hopital-de-laval-les-syndicats-deposent-un-signalement-aupres-de-la-just

    Le personnel de l’hôpital de Laval alerte depuis des années sur la dégradation des conditions de travail. Ici, une banderole affichée devant l’hôpital le 21 août 2020. JEAN-FRANCOIS MONIER / AFP

    Fermées à de multiples reprises ces derniers mois, les urgences de l’hôpital de Laval se trouvaient déjà, faute de médecins, au bord de l’asphyxie en décembre.

    Ils dénoncent des conditions de travail dégradées, un manque de personnel médical et paramédical ainsi que l’augmentation de la charge de travail liée au Covid. La CGT 53 et Force ouvrière (FO) ont déposé, vendredi 12 août, un signalement auprès du procureur de la République de Mayenne, ont annoncé les syndicats dans un communiqué.

    « Aujourd’hui, nous réalisons un signalement auprès de vous, Madame, Monsieur le Procureur de la République, sur le fait que l’État français, de par ses décisions de #fermetures_de_lits depuis de nombreuses années, met en danger les personnels hospitaliers de Laval », précisent les syndicats.

    Ils ont également alerté sur la dégradation de l’offre de soins pour les patients. Une situation qui découle, selon Maxime Lebigot, infirmier et secrétaire adjoint FO au centre hospitalier de Laval, de la « souffrance psychologique et physique » des professionnels de santé.

    #santé_public #soignants

  • بعد ثلاثة عقود على « آيات شيطانية »... سلمان رشدي مطعوناً في نيويورك
    https://al-akhbar.com/Media_Tv/343066

    Le quotidien libanais Al-Akhbar, considéré comme "proche du Hezbollah", publie un long dossier pour la droit de Salman Rushie à écrire librement et condamnant toute tentative de faire taire ses idées par le meurtre" (« من هذه المنطلقات كلّها، نقدم هذا الملفَّ، دفاعاً عن حق سلمان رشدي، وإدانةً لمصادرة رأيه عبر محاولة تصفيته جسدياً »)

    [Bien entendu, ce n’est qu’une odieuse manoeuvre de fourbes et d’hypocrites qui manient avec talent la célèbre takiya (https://atlantico.fr/article/decryptage/la-taqiya-ou-le-concept-coranique-qui-permet-aux-musulmans-radicaux-de-dis) comme on dit dans les bons médias.]

    #salman_rushdie

  • La faune sauvage paye un lourd tribut à la sécheresse en Europe de l’Ouest

    Pire que celles de 1976 et 2003, la sécheresse actuelle entraîne une surmortalité des poissons, oiseaux et mammifères en raison de l’assèchement historique des cours d’eau et des sols.

    Hécatombe de carpes dans le marais breton-vendéen, entre Noirmoutier et Saint-Jean-de-Monts (Vendée). Mort par dizaines de biches et de cerfs dans le parc naturel de la Sierra de Baza, près de Grenade, dans le sud de l’Espagne. Asphyxie de centaines de grenouilles consécutive à la quasi-disparition du lac Petrus dans le Mercantour, à la frontière italienne. La sécheresse sans précédent qui sévit actuellement dans l’ouest de l’Europe, la pire depuis le début des relevés en 1959, est un désastre pour la faune sauvage.
    « Et encore ! Nous ne voyons que la partie émergée de l’iceberg », alerte Jean-Noël Rieffel, directeur de l’Office français de la biodiversité (OFB) en région Centre-Val de Loire. « La situation est historiquement très dégradée et 2022 s’annonce comme une année de référence en termes de surmortalité des espèces aquatiques et terrestres », prédit-il.

    Sous terre, de manière invisible, une infinité d’insectes et d’invertébrés meurent d’assèchement. L’indice d’humidité des sols est plus bas que celui enregistré lors des précédentes sécheresses historiques, en 1976 et 2003, d’après les mesures du CNRS. Par endroits, tous les micro-organismes disparaissent et, avec eux, les fonctions qu’ils jouent dans la chaîne alimentaire, explique l’OFB, établissement sous tutelle du ministère de la transition écologique.

    Multiplication des assecs

    C’est ainsi que des sangliers apparaissent à proximité des tuyaux d’irrigation ou sur les plages. Faute de coléoptères, lombrics et chenilles, et même escargots et limaces, qui constituent habituellement leur régime de remplacement quand les premiers viennent à manquer, les hérissons paient un lourd tribut, parcourant des kilomètres pour trouver de la nourriture. Nombre d’entre eux finissent écrasés sur les routes.

    Le hérisson est un animal sentinelle. Son comportement donne l’alarme, lorsque l’état de l’écosystème qui l’abrite se dégrade. Même chose avec la rainette verte. Selon le Fonds mondial pour la nature (WWF), l’amphibien présent dans les mares, étangs et lacs de la moitié nord de la France est parmi les premières espèces à être touchées par l’assèchement des zones humides et la pollution des eaux. Il figure sur la liste des espèces menacées de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN).

    Dans les milieux aquatiques, les effets de la sécheresse sont palpables. Début août, à Orléans, la température de la Loire s’élevait à 31 °C. Le 15 juillet, la température du dernier fleuve sauvage du Vieux Continent, avec la Vjosa, en Albanie, a même atteint un pic à 32 °C. « Ce niveau, rarement atteint par le passé, s’avère létal pour de nombreux poissons. Il provoque une catastrophe chez les grands migrateurs comme l’alose ou le saumon de Loire-Allier, dernière souche sauvage d’Europe occidentale, qui remontent habituellement le fleuve en cette saison », observe M. Rieffel.

    Ces espèces sont condamnées à une double peine : l’augmentation de la température de l’eau due au rayonnement solaire et à la baisse du niveau général du fleuve, et la diminution des écoulements, qui ralentit la mobilité indispensable au cycle biologique des poissons. « De nombreuses mortalités piscicoles nous sont signalées depuis le début de l’été, mais elles augmentent en fréquence depuis quelques jours », indique l’expert.

    En cause, la multiplication des assecs, ces cas les plus extrêmes de l’étiage qui se manifestent quand l’eau ne s’écoule plus et que le lit de la rivière ou de l’étang s’assèche. La sécheresse de 2022 intervient dans un contexte déjà fortement dégradé. Selon une étude de l’Observatoire national des étiages publiée en mai, « toute la France est affectée par l’assèchement estival des petits cours d’eau » depuis une décennie. Entre 2012 et 2021, le taux cumulé des assecs a été « globalement en hausse », relate l’étude.

    Les oiseaux touchés par ricochet

    Durant les années les plus sèches (2012, et 2017 à 2020), ce sont le pourtour méditerranéen, les pays de la Loire, le Centre et la Bourgogne qui ont été les plus concernés. Il y a encore dix ans, les assecs étaient « ponctuels ». A partir de 2015, ils ont été de plus en plus nombreux à être observés au moins deux mois de suite. Et, depuis 2017, il n’est pas rare que les assecs durent « trois mois ou plus ».

    L’impact est notable sur la mortalité des écrevisses à pattes blanches, sur celle des insectes aquatiques tels que les odonates (famille à laquelle appartiennent les libellules), des mollusques comme la moule perlière (inscrite sur la liste rouge européenne des espèces menacées) et des amphibiens comme le triton et la salamandre, précise l’OFB. « Seuls les animaux capables de partir à la recherche d’eaux plus fraîches peuvent en réchapper. Les autres sont en danger de mort, à cause d’une plus forte concentration des polluants dans les cours d’eau et de la prolifération d’espèces exotiques envahissantes », relève Loïc Obled, directeur national de l’OFB chargé de la police, de la connaissance et de l’expertise.

    Par ricochet, les oiseaux sont eux aussi touchés. A proximité des milieux aquatiques, les populations de canards et de limicoles, ces échassiers aux grandes pattes et au long bec, se concentrent là où il reste de l’eau, dégradant les conditions sanitaires générales et perturbant les milieux, par l’accumulation de fientes et le développement de maladies. Depuis le mois de juillet, l’OFB enregistre une recrudescence de grippe aviaire parmi les oiseaux sauvages.
    La sécheresse touche autant les migrateurs, qui se préparent au grand retour vers l’Afrique, que les oiseaux inféodés à l’agriculture, comme les perdrix. Elle fait aussi échouer les éclosions de toutes les espèces aviaires, par dessèchement de la membrane interne de l’œuf, et elle accroît la mortalité des oisillons, en particulier chez les espèces cavicoles (qui nichent dans les cavités) et celles qui vivent dans les frondaisons (le feuillage des arbres), où la température du nid, parfois proche de 50 °C, devient rédhibitoire. Sont également durement touchés les martinets et les hirondelles insectivores, qui logent sous les toitures et se retrouvent sous-alimentés et déshydratés.

    Période de « grand désordre »

    « La sécheresse actuelle est sans commune mesure avec celles de 1976 et 2003, parce qu’elle s’inscrit dans une tendance longue liée aux émissions de gaz à effet de serre. C’est important de le souligner, car si les populations animales peuvent récupérer à moyen terme d’un événement climatique ponctuel, elles ont beaucoup plus de mal à s’en remettre si cet événement se répète », fait remarquer Philippe Grandcolas. Directeur adjoint scientifique de l’Institut écologie et environnement (INEE) au CNRS, ce dernier considère que la Terre est entrée dans une période de « grand désordre », caractérisée par une « recomposition » des écosystèmes. Certains animaux s’installent ailleurs, tels les insectes thermophiles : ayant besoin de températures élevées pour se développer, ils sont aujourd’hui repérés en Bretagne et en Normandie, alors que, dans un passé récent, ils vivaient exclusivement au sud de la Loire.

    D’autres, y compris parmi les mammifères, ne tolèrent pas le changement climatique et les événements qui l’accompagnent. Après la sécheresse de 2003, une étude menée dans la réserve nationale de Chizé (Deux-Sèvres) avait mis en lumière un impact fort sur la condition physique et les performances reproductrices des chevreuils avec, pour les faons qui terminent leur allaitement en été, un déficit de masse corporelle durable et une surmortalité.

    En 2002, un article paru dans la revue Nature – « Ecological responses to recent climate change » – avait aussi révélé « un modèle cohérent de changement écologique dans tous les écosystèmes, du niveau des espèces à celui des communautés ». Vingt ans plus tard, ces perspectives s’assombrissent. Les sécheresses pourraient devenir « de plus en plus fréquentes et sévères dans la région méditerranéenne, en Europe occidentale et dans le nord de la Scandinavie », d’après une étude britannique de la Royal Meteorological Society, publiée en 2017. En raison de la gestion « non durable » des terres, elles devraient « progressivement causer plus de dommages » d’ici à la fin du XXIe siècle.

    https://www.lemonde.fr/planete/article/2022/08/15/la-faune-sauvage-paye-un-lourd-tribut-a-la-secheresse-en-europe-de-l-ouest_6

  • Le fiu fait partie de l’existence tahitienne authentique. Il existe toujours dans les îles les plus reculées de Polynésie, là où la nature garde encore une bonne part de sa puissance d’inspiration. Le fiu, c’est l’instauration naturelle immédiate de la grève sauvage. Le fiu est cette puissance naturelle d’inertie qui s’empare de l’individu dans n’importe quelle situation et fait de lui un absent. Indisponible, inintéressé, injoignable. Je suis là mais je n’y suis plus. Je ne viendrai pas travailler, il y a urgence absolue à ne rien faire.
    Le fiu est généralement défini, dans les dictionnaires falsifiés, comme un état d’âme proche du spleen, alors qu’il serait à tout prendre bien plus proche de la vacuité bouddhique.
    Il est cet appel naturel performatif par quoi l’individu court-circuite le stress, la frénésie, la contrainte. La dissolution radicale, soudaine et irrépressible, de tous les problèmes attachés au sérieux de l’existence et de tout le sérieux attaché à ces problèmes. Le fiu est l’ennemi du productivisme, de la rentabilité, du temps compté, du travail aliéné.
    Il est la forme naturelle primitive du refus tout puissant de toute contrainte.
    https://observatoiresituationniste.com/2022/08/07/le-fiu-tout-puissant

  • « Une proportion significative des #arbres est en train de mourir », alerte le microbiologiste Francis Martin
    https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien/l-invite-de-8h20-le-grand-entretien-du-vendredi-05-aout-2022-4552600

    Est-ce que l’équilibre de nos forêts est rompu ? « En tout cas il est délicat à trouver. Ca va dépendre des écosystèmes forestiers » , répond Laurent Tillon, responsable biodiversité de l’Office National des Forêts. Privés d’#eau en assez grande quantité, le système immunitaire des arbres est affaibli, ce qui favorise l’arrivée de parasites : « Ils n’ont plus la capacité de se défendre face aux insectes », ajoute-t-il.

    #sécheresse #capitalocène

  • La fonction répressive du plein emploi
    https://www.mediapart.fr/journal/economie/120822/la-fonction-repressive-du-plein-emploi

    De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles. Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs.

    #L'étrange_plein-emploi #croissance,_plein_emploi,_chômage,_conjoncture,_Inflation,_productivité

    • La fonction répressive du plein emploi, Romaric Godin
      De l’emploi, mais des revenus en berne et une activité au ralenti. La situation est complexe. Pour essayer de la comprendre, Mediapart propose une série de deux articles.

      Aujourd’hui : pourquoi le nouveau plein emploi n’est pas le paradis des travailleurs.

      Pourquoi la croissance de l’#emploi ne parvient-elle pas à renforcer la position des salariés et à conduire à des augmentations de #salaire ? Pour tenter de trouver une réponse, il faut comprendre en quoi l’explication la plus évidente n’est pas pertinente. Car la croissance à elle seule ne suffit pas à expliquer l’évolution de l’emploi. Autrement dit, les économies actuelles créent plus d’emplois qu’elles ne créent de « richesses », ces jobs sont donc le fruit d’une réduction globale de la productivité du travail.

      Les chiffres, de ce point de vue, sont sans équivoque. En France, par exemple, le PIB du deuxième trimestre 2022 est supérieur de 0,9 % à celui du dernier trimestre 2019, alors que l’emploi est supérieur de 3,5 %. On a donc produit un peu plus avec beaucoup plus d’employés. Aux États-Unis, la productivité du travail dans le secteur non agricole calculée par le bureau fédéral du travail a reculé de 4,6 % au deuxième trimestre et de 7,7 % au premier trimestre.

      Ces chiffres expliquent en grande partie l’incapacité de la courbe de Phillips (lire le premier volet de la série : Le Lien brisé entre emplois et inflation) à fonctionner aujourd’hui. Si les emplois créés le sont dans un contexte d’activité faible, la condition même d’existence de ces emplois est de ne pas coûter trop cher.

      Pour le dire autrement : la croissance des salaires est largement déterminée par la croissance de la productivité. Lorsqu’une unité de travail permet de produire plus, le profit est plus grand, et, en théorie, une partie de ce profit peut être rendu au travail. Dans ce cas, la progression du salaire réel est possible puisque le #capital peut se rémunérer sur les gains de productivité.

      Mais lorsque ces gains sont faibles ou n’existent pas, voire, comme actuellement, lorsque la #productivité se réduit, la profitabilité des entreprises dépend nécessairement de la compression des salaires et, lorsque cela est possible, de la hausse des prix. C’est ainsi que l’on peut se trouver dans une situation comme la nôtre : de l’emploi, mais pas de hausse des salaires réels.

      La vraie question se déplace alors. Pendant deux siècles, les gains de productivité ont été la condition sine qua non de la croissance, des créations d’emplois et de l’amélioration des salaires réels. Certes, les luttes sociales et les réglementations étaient nécessaires pour arracher des concessions dans le partage de la valeur ajoutée, mais ces concessions étaient possibles et même largement souhaitables pour le développement de la consommation et donc de nouveaux marchés.

      Ce moteur semblant très largement éteint ou réduit, le système économique se mue progressivement en un régime différent où il faut plus de main-d’œuvre, parce que la croissance du chiffre d’affaires dépend plus directement du travail (on doit travailler plus pour produire plus et non plus travailler moins pour produire plus), mais où il faut aussi de la main-d’œuvre meilleur marché.

      Ce phénomène n’est pas nouveau, le ralentissement des gains de productivité a commencé voici cinq décennies. Et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’essentiel des réformes néolibérales visant à affaiblir le travail et à « libéraliser » l’emploi. Mais ce phénomène structurel s’est encore accéléré après les crises de 2008 et 2020.

      La nature des emplois créés

      Dans un contexte où il faut vendre plus et produire moins cher, sans gains de productivité, la solution réside dans l’élargissement du domaine du marché à des activités gérées jusqu’ici par la puissance publique ou la sphère domestique (services à la personne, transports, énergie, etc.) et dans l’élargissement des sources d’approvisionnement vers des pays à faible coût de main-d’œuvre. Et cela modifie profondément la structure de l’emploi et son rapport général macroéconomique.
      Jusque dans les années 1970-80, les emplois détruits par les gains de productivité étaient remplacés par d’autres emplois industriels, fruit du réinvestissement des profits et des perspectives de demande alimentées par la hausse des salaires. Mais dans ce « nouveau monde », cette logique ne prévaut plus. Les emplois grignotés par les maigres gains de productivité industrielle se retrouvent dans les secteurs de services, ce qui abaisse la productivité globale. Dans un premier temps, cela crée du chômage massif qui, par ailleurs, aide à discipliner le monde du #travail.

      Puis, progressivement, le nouveau système économique se met en place. La marchandisation de la vie quotidienne s’accélère et avec elle les activités de services à la personne. Parallèlement, comme l’a indiqué l’économiste Jason E. Smith dans un ouvrage traduit récemment en français (et présenté ici), les besoins de l’économie se concentrent sur le développement massif de deux domaines principaux. D’une part, celui chargé de contrôler et de rendre plus efficaces les travaux de services où l’on doit gagner le peu de productivité qu’il est possible de réaliser. D’autre part, tous ceux chargés de renforcer la circulation de la production.

      Toutes ces activités se résument à deux grands secteurs d’emplois : les services à la personne (livraison, santé, assistance à l’enfance ou à la vieillesse, etc.) et les services aux entreprises (encadrement, sécurité, informatique, marketing, publicité, etc.). En fin de processus, lorsque la marchandisation et la mondialisation ont atteint un niveau très élevé, ces emplois occupent tout l’espace économique. Les chiffres récents viennent confirmer cette hypothèse.

      En France, les services marchands représentent 72,6 % des créations d’emplois entre le dernier trimestre 2019 et le deuxième de 2022, soit plus de 547 000 emplois. L’industrie, sur la même période, a détruit 12 000 emplois. Et si l’on s’en tient au premier trimestre, pour lequel nous disposons du détail des créations d’emplois, on constate que la plus forte hausse en pourcentage depuis fin 2019 est le secteur « information-communication » (+ 7,2 %), tandis que la plus forte hausse en valeur absolue revient aux « services aux entreprises » (188 400 emplois, soit 29 % du total du secteur privé).

      Mais la France n’est pas isolée. Aux États-Unis, le même phénomène se constate également. Dans le dernier rapport sur l’emploi de juillet, le secteur qui produit le plus d’emplois est celui des services aux entreprises avec, entre février 2020 et juillet 2022, pas moins de 986 000 emplois créés, soit davantage que l’ensemble du secteur privé sur la même période (+ 629 000).

      Gérer les contradictions

      Le problème, c’est que ces emplois sont par nature peu productifs. Ils sont donc nécessaires au fonctionnement de l’économie, mais font peser un risque sur la rentabilité future des entreprises. En régime capitaliste, la productivité est la mesure avancée de la croissance à long terme.

      Mais à présent, la situation est délicate : pour tenter de renforcer la rentabilité de l’économie, seuls les services du type de ceux que l’on a décrits peuvent se développer et doivent ainsi augmenter leur chiffre d’affaires, donc embaucher. Mais ces embauches, en raison de leur faible productivité intrinsèque, pèsent de plus en plus sur la rentabilité. C’est une fuite en avant et une contradiction interne majeure qui ne peut se résoudre que par des moyens de contournement.

      Depuis 2008, l’argent facile assuré par les banques centrales pour les entreprises permettait d’assurer un moyen de dépasser temporairement cette contradiction. C’est ce qui a donné lieu au phénomène bien connu d’entreprises « zombies », entreprises peu productives, voire peu rentables, qui survivaient grâce aux crédits ou au soutien d’actionnaires réalisant sur les marchés de confortables plus-values par ailleurs.

      À cela s’ajoutait une pression sur les gouvernements pour baisser les impôts sur les entreprises ou renforcer les subventions. En France, on se souvient évidemment du CICE (crédit d’impôt pour la compétitivité et l’emploi), pérennisé en 2019 sous forme de baisses de cotisations, mais on pourrait aussi évoquer la baisse des impôts de production ou de l’impôt sur les sociétés et les diverses exonérations de cotisations sociales. Tout cela permet de maintenir la rentabilité d’entreprises peu profitables mais riches en emplois.

      Avec la crise sanitaire, ce phénomène s’est généralisé et amplifié via de généreuses aides publiques qui ont formé une forme de « sécurité sociale des entreprises ». Et sans doute cette générosité publique n’est-elle pas pour rien dans la reprise de l’emploi. Les zombies sont plus vivants que jamais.

      Mais cette situation n’améliore pas pour autant celle des salariées et salariés, en lutte constante pour leur survie, dans ces entreprises qui exercent une pression sur les rémunérations et les conditions de travail. Ce n’est pas pour rien que les problèmes liés à l’intensification du travail sont de plus en plus fréquents dans les sociétés occidentales. Il faut gagner là où cela est possible de plus en plus de productivité, mais si ces gains sont minimes voire nuls, la pression sur le personnel est immense.
      Lorsque survient l’inflation importée par un choc externe, la pression sur ces entreprises et leurs salariés se fait encore plus forte. Une partie des entreprises peuvent augmenter leurs prix, mais sans gains de productivité, cette augmentation n’est pas redistribuée au personnel mais utilisée pour redistribuer aux actionnaires ou investir dans les activités de contrôle et de circulation.

      On a la preuve de ce phénomène en regardant la nature de l’investissement au premier semestre en France. Sur les six premiers mois de l’année, l’acquis de croissance de l’investissement en biens manufacturés du secteur privé non financier, autrement dit l’investissement productif, est de - 2,2 %, le même acquis pour l’investissement en services marchands est de + 5,4 %. Et les postes « services aux entreprises » et « information-communication » mènent la hausse.

      Le plein emploi répressif

      Dès lors, les créations d’emplois s’expliquent, mais aussi l’incapacité de ces créations à tirer les salaires vers le haut. Car la situation de contradiction interne sur les salariés se poursuit plus que jamais. Se met alors en place un système où le salarié est piégé : inflation ou pas, il est toujours trop cher (comme l’est la protection sociale).

      On semble donc assister à une nouvelle forme de « plein emploi ». Jusqu’ici, le #plein_emploi était la terreur des classes dirigeantes. En 1943, dans un texte célèbre, Aspects politiques du plein emploi, l’économiste Michał Kalecki estimait que les classes dominantes ne pouvaient accepter le plein emploi, qui renversait le rapport de force naturel au sein du capitalisme. La crise des années 1970 est venue confirmer cette analyse qui, au reste, était traduite sur le plan économique par la courbe de Phillips.
      Qu’en est-il aujourd’hui ? Cette crainte du plein emploi est toujours d’actualité, on l’a vu, et les banques centrales mènent une politique de lutte contre l’inflation en tentant de faire remonter le chômage. Mais le plein emploi a pris aujourd’hui une nouvelle forme et cela change tout.
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      Par la nature des emplois créés et la situation d’un capitalisme de bas régime, le plein emploi actuel prend une forme particulière. Il ne renforce pas le pouvoir des salariés, mais au contraire les maintient dans des logiques de faibles rémunérations et de conditions de travail dégradées.

      Certes, ceci conduit à des formes de rébellion qui peuvent entraîner des pénuries de main-d’œuvre dans certains secteurs. Mais ces pénuries n’amènent pas pour autant de vrai changement en termes de situation des travailleurs parce que le tissu économique, soumis à la pression de la faible productivité, ne le supporte pas.

      Aussi voit-on émerger une situation nouvelle : le plein emploi dans le capitalisme de bas régime est un plein emploi répressif qui permet de justifier des politiques antisociales et n’est pas synonyme d’améliorations salariales. Pour contraindre les travailleurs à accepter les emplois mis sur le marché sans broncher dans les conditions dictées par le capital, l’État renforce alors les contraintes sur le monde du travail.

      La politique de l’actuel gouvernement français en est l’illustration parfaite : les créations d’emplois le conduisent à proclamer la nécessité de « travailler plus » et lui permettent de justifier une réforme répressive de l’#assurance-chômage et du #RSA.

      En réalité, on peut même imaginer que les deux réalités se chevauchent : pour imposer ce plein emploi répressif, une poussée de chômage n’est pas inutile. Elle permet de discipliner à nouveau le monde du travail et de l’amener à se contenter de ce que lui donne le capital. Ceci doit sans doute inciter à modifier la réflexion de Kalecki : ce que les classes dominantes refuseront toujours politiquement, c’est un plein emploi qui remet en cause leur pouvoir. Mais l’émergence d’un plein emploi qui le renforce est désormais un fait nouveau à prendre en considération.

      #chômeurs #chômage

  • L’écrivain Salman Rushdie hospitalisé après avoir été poignardé sur scène dans l’État de New York
    https://rfi.my/8elh

    « Retour sur “Les Versets sataniques” », par Laurent Binet (accès libre, janvier 2021) // https://www.monde-diplomatique.fr/62669


    « Portrait avec Khomeiny », 2008 © Francesco Arena
    #Salman_Rushdie

  • Sauver la #nuit. Comment l’#obscurité disparaît, ce que sa disparition fait au vivant, et comment la reconquérir

    Que voyons-nous lorsque, le soir venu, nous levons les yeux vers le ciel ?
    Pour la plupart d’entre nous, habitants des villes et alentour, pas grand-chose. Les occasions de s’émerveiller devant une voûte céleste parsemée d’étoiles sont de plus en plus rares.
    Aujourd’hui, la Voie lactée n’est plus visible pour plus d’un tiers de l’humanité. Plus de quatre-vingts pour cent de la population mondiale vit sous un ciel entaché de pollution lumineuse, une pollution qui, à l’échelle mondiale, ne cesse de s’accroître. Chaque soir, en France, ce sont onze millions de lampadaires qui s’allument ; chaque jour, plus de trois millions et demi d’enseignes lumineuses, sans compter les millions de lumières bleues de nos divers écrans rétroéclairés.
    Or, au-delà de l’appauvrissement de notre relation au ciel – une relation qui nourrit, depuis toujours, nos représentations du monde –, on connaît désormais les effets négatifs de la #lumière_artificielle sur l’environnement et la santé. Érosion de la #biodiversité, dérèglement de notre #rythme_biologique, perturbation de nos #rythmes_de_sommeil, etc. Éteindre les #lumières est un geste non seulement esthétique, mais aussi écologique et sanitaire.
    « Nous laissera-t-on un ciel à observer ? » s’inquiétaient déjà les astronomes amateurs dans les années 1970. Samuel Challéat retrace l’histoire de la revendication d’un « #droit_à_l’obscurité » concomitant au développement urbain et décrit la manière dont s’organise, aujourd’hui, un front pionnier bien décidé à sauver la nuit.

    http://www.premierparallele.fr/livre/sauver-la-nuit
    #santé #pollution_lumineuse
    #livre

    • Il était une fois la nuit

      Aujourd’hui, qui d’entre nous a encore la chance de pouvoir contempler un #ciel_étoilé  ? L’#urbanisation galopante et la généralisation de l’#éclairage_artificiel menacent de réduire la nuit comme une peau de chagrin. A travers des photos empreintes d’onirisme et de poésie, accompagnées de textes riches et accessibles, cet ouvrage livre un vibrant plaidoyer esthétique et raisonné pour la préservation de la nuit. Il permet aussi de découvrir l’importance méconnue de l’obscurité pour la faune et la flore sauvage, mais aussi pour nous les humains.

      Photographe mêlant approche particulièrement artistique et engagement contre la pollution lumineuse, Carole Reboul célèbre avec ce livre la beauté du ciel et des paysages nocturnes. Elle témoigne aussi des initiatives qui se multiplient tout près de chez nous comme à travers la planète pour redonner à la nuit toute la place qui lui revient.

      https://boutique.salamandre.org/il-etait-une-fois-la-nuit.pdt-1221

    • Le ciel étoilé, un espace en voie de disparition ?

      Ou comment nous avons perdu le contact avec les étoiles et la voie lactée !

      En savoir plus

      Qui n’a pas gardé en mémoire des souvenirs de ciel étoilé, de moment suspendu où le sentiment d’être en osmose avec l’univers prenait l’ascendant sur nos vies urbanisées ? Un moment de partage avec l’univers, doublé souvent d’une reconnexion à la nature.

      Mais aujourd’hui, force est de constater que nous avons perdu l’habitude de l’alternance entre le jour et la nuit, un rythme pourtant naturel et nécessaire au monde du vivant. La pollution lumineuse a pris le dessus, avec des conséquences non seulement sur la faune, la flore, les écosystèmes, mais aussi sur la santé humaine.

      Pourquoi devrions-nous protéger l’obscurité et le ciel étoilé ? Quels en sont les principaux perturbateurs ? Comment la sauvegarde de la nuit est-elle encore possible ?

      Réponse avec Samuel Challéat, auteur du livre Sauver la nuit, édité chez Premier Parallèle.

      Et Carole Reboul, photographe de la vie sauvage, physicienne de formation, auteure du livre Il était une fois la nuit paru aux éditions Salamandre.

      https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/de-cause-a-effets-le-magazine-de-l-environnement/le-ciel-etoile-un-espace-en-voie-de-disparition-dcae-5221483

      #podcast #audio

    • Hier soir, nuit des étoiles en famille  : on a trouvé un col à 900m d’altitude qui domine la plaine du sud-ouest, donc correctement orienté au nord-nord-est.

      Bon, déjà, 23°C et du vent, c’est très très appréciable. Ensuite, voir un peu les étoiles après un an de ville, aussi. On a raté l’extinction de 23h de Tarbes  : une partie des rues de la ville ne sont plus éclairées à partir de ce moment là depuis début juillet (oui, on a une équipe municipale de droite 🤷‍♀️).

      Côté étoiles, entre le soleil et la pleine lune, trop de luminosité pour voir la voie lactée. De toute manière, c’est mieux de regarder vers le sud pour ça, donc il nous faudra un autre col. Par contre, on a eu de l’étoile filante, dont une bien grosse qui a duré dans les 2 sec., avec la trainée jaune et tout.

      Après, on était au milieu d’un troupeau de vaches. C’est marrant, le soir, elles regardent toutes le soleil se coucher. Ensuite, elles se regroupent et se couchent, sauf les veaux qui faisaient les cons dans le noir (à notre grande frayeur  !). Ça a beuglé dans le troupeau et les jeunes ont rejoint les autres.

      En ville, on a traversé les quartiers éteints. Ça ne dégage pas spécialement la vue du ciel, il y a encore trop de rues allumées, surtout avec des lampadaires trop hauts et trop lumineux. Par contre, ça touche essentiellement des quartiers résidentiels et on a eu une pensée pour les femmes qui habitent dedans et qui ont clairement un couvre-feu imposé  : c’est bien bien noir. Pareil pour les cyclistes qui deviennent invisibles. Et pour les chats, habitués à ce que les coins sombres soient des coins sans circulation…

  • Gardarem lo Larzac (1970-1981)



    « Toujours soucieux de faire connaître leur lutte, et de la mettre en récit, les paysans se dotent d’une agence, Larzac Infos, et d’un journal intitulé Gardarem lo Larzac. De grands rassemblements organisés sur le plateau au cours de la période estivale contribuent également à inscrire la lutte dans la mémoire collective. L’idée est due à Bernard Lambert (6) dont les Paysans travailleurs prennent en charge l’organisation de l’évènement, en collaboration avec la Gauche Ouvrière et Paysanne. Le Rajal del Gorp ("la source du corbeau"), un cirque naturel, devient le point de convergence de très nombreux militants, le 25 août 1973. Près de soixante mille personnes, venues de toute la France, répondent à l’appel. Occitanistes, antimilitaristes, anticapitalistes, libertaires, se retrouvent sous le soleil aveyronnais. C’est bien sur le plateau du Larzac que se joue l’après mai 68. La lutte des paysans entre alors en résonance avec d’autres luttes, comme celles des peuples du Sahel ou des ouvriers de la fabrique de montres LIP (7). Des stands associatifs s’élèvent, des concerts sont organisés, les débats s’improvisent. Les 17 et 18 août 1974, 100 000 personnes se réunissent de nouveau dans le cirque naturel, sous le signe du tiers monde et de l’antimilitarisme. (8) "Le blé fait vivre, les armes font mourir". Le rassemblement est l’occasion de discours marquants comme celui prononcé par Bernard Lambert. "Partout nous voyons la main mise grandissante de l’Etat centralisateur sur la communauté de base, sur l’individu, la montée des fascismes économiques, politiques, religieux ; le progrès technique incontrôlé, celui qui nous fait accepter n’importe quoi pour assurer notre profit, notre bien-être. Le refus d’accepter l’autre comme un être différent qui peut naître, mourir, se nourrir, s’habiller, aimer, briller de manières différentes. Alors que faire ? Hein ! Qu’est ce qu’on fait ? Continuons de croire que notre couleur de peau est la plus belle, notre civilisation la meilleure, notre religion la seule vraie et à la fin crevons ... Crevons ! D’être trop riche ! D’être trop gras !! D’être trop con !!!" »
    https://lhistgeobox.blogspot.com/2022/08/gardarem-lo-larzac-1970-1981.html

  • Souviens toi du poisson


    Enfant, avec mon grand-père, je pêchais les vairons, le brochet, la truite, la perche ou l’anguille dans La Risle, un cours d’eau en Normandie. Avec les cousins, nous glissions nos doigts délicatement dans les grappes gluantes d’œufs de grenouille accrochées aux herbes à l’abri sous le petit pont.

    @george
    #it_has_begun

  • Nécropolitique
    https://cabrioles.substack.com/p/12-aout-2022-necropolitique


    En mars 2020 des camions militaires sont réquisitionnés pour évacuer les milliers de morts du Covid-19 à Bergame dans le nord de l’Italie.

    Bonjour,

    Il y a un an un large spectre des milieux intellectuels français, de l’autonomie “destituante” à la nouvelle droite écofasciste, nous enjoignait à rejoindre les manifestations “contre le pass sanitaire” pour, disaient-ils, lutter contre la “#biopolitique ” gouvernementale. C’est par ce concept, popularisé par Michel Foucault pour analyser entre autres la maximisation des forces biologiques d’une population en vue de la production capitaliste, qu’ils désignaient la #politique_sanitaire d’Emmanuel Macron, qui selon eux sacralisait la vie pour déployer son controle technologique. Cette soi-disant “politique sanitaire” venait pourtant de faire plus de 300 mort·es par jour, pendant 5 mois, de décembre 2020 à avril 2021.

    Nous qui sommes du côté de celleux qui pensent que le contenu d’une lutte réside dans les pratiques qu’elle adopte, et non dans les finalités qu’elle proclame, nous avons constaté que loin de s’en prendre aux dispositifs de controle qui parsèment la métropole, le mouvement contre le pass sanitaire “affublait des médecins de moustaches d’Hitler, agressait et menaçait de mort des soignant·es, attaquait des pharmacies, envahissait des hôpitaux et brûlait des centres de vaccination”.

    Nous pensons que ces deux dynamiques - l’abandon de la population par le gouvernement et les mouvements anti-prévention fascisant - sont les deux faces d’une même politique covidonégationniste que d’autres ont désigné avec un concept élaboré par un penseur - Achille Mbembe - moins occidentalo-centré : la #Nécropolitique.
    C’est cette notion et ces deux dynamiques - gouvernementale et populaire - que les les deux articles que nous vous livrons aujourd’hui se proposent d’explorer. Nous tenons à préciser que nous pensons qu’il serait une erreur de les mettre à distance du fait qu’ils se concentrent sur le Brésil et les États-Unis, car il se pourrait bien qu’il s’agisse d’une différence de degré et non de nature comme le dit Rodrigo Nunes.

    Très bonne lecture et
    prenons soin de nos luttes,

    #Cabrioles (abonnement :https://cabrioles.substack.com/subscribe
    Carnet de recherche pour l’Autodéfense Sanitaire face au Covid19

    « Donnez-moi la liberté ou donnez-moi le Covid ! » : Les manifestations anti-prévention comme déssurrection nécropopuliste | Jack Bratich
    https://cabrioles.substack.com/p/-donnez-moi-la-liberte-ou-donnez

    Sommes-nous encore le pays de l’avenir ? D’un avenir qui se dégrade | Rodrigo Nunes
    https://cabrioles.substack.com/p/sommes-nous-encore-le-pays-de-lavenir

    #covid_19

  • #Cancers des #enfants et #pollution : « l’omerta » continue
    https://reporterre.net/Cancers-des-enfants-et-pollution-l-omerta-continue

    Il y a des chiffres qui laissent sans voix, et déclenchent la colère de scientifiques. Pourquoi le problème environnemental n’est-il pas pris à bras-le-corps dans la lutte contre les cancers pédiatriques ? Voilà le débat que soulève le professeur Philip Landrigan, directeur du Global Observatory on Planetary Health au Boston College et chargé de mission au sein du Centre scientifique de Monaco, qui a publié, le 8 juin dernier, une étude sur le lien entre l’augmentation des cancers chez les tout-petits et les pollutions chimiques.

    Si la recherche dédiée aux traitements n’a cessé de se développer ces cinquante dernières années, en parallèle, le nombre de cancers pédiatriques a augmenté. Le bilan est sévère : depuis 1976, le taux d’incidence (l’apparition de nouveaux cas sur une période donnée) de la leucémie a progressé de 21 % aux États-Unis. Celle du cancer du cerveau de 45 %, et celle du cancer des testicules de 51 %. À tel point que le cancer est désormais « la première cause de décès chez les enfants américains de moins de 15 ans », y apprend-on. « Trop rapide pour être d’origine génétique », cette augmentation ne peut non plus uniquement être expliquée par un meilleur accès aux soins médicaux, insiste le chercheur auprès de Reporterre.

  • Covid long : « Les médecins ne pourront plus dire que c’est dans ma tête »
    [Témoignage] Le Covid long touche aussi les enfants. Calenn, 11 ans, témoigne des souffrances qui la handicapent depuis décembre 2021.
    https://www.lavie.fr/actualite/societe/covid-long-les-medecins-ne-pourront-plus-dire-que-cest-dans-ma-tete-83585.php

    Très vite, à la douleur intense s’ajoute une très grande fatigue, des problèmes de concentration. Trop diminuée, elle ne peut plus aller à l’école ni même marcher. Elle doit se déplacer en fauteuil roulant. À la maison, ses parents la portent entre sa chambre aux murs recouverts de posters des chanteurs Angèle ou Bigflo et Oli, ou du film Dirty Dancing, et le canapé du salon. […]

    Le Tep-Scan cérébral – examen d’imagerie permettant de révéler le fonctionnement de notre corps – a montré des hypométabolismes dans les zones de la motricité, du circuit de la douleur, de la concentration… Lorsqu’elle a appris ces résultats, Calenn s’est exclamée : « Maintenant, les médecins ne pourront plus dire que c’est dans ma tête. »

    Fatigue, essoufflement, brouillard mental : la difficile réalité du Covid long
    [Enquête] Plus de deux millions de personnes en France sont touchées par des symptômes persistants après une infection au coronavirus. La médecine tâtonne sur des hypothèses pour adapter des soins.
    https://www.lavie.fr/actualite/societe/fatigue-essoufflement-brouillard-mental-la-difficile-realite-du-covid-long-835

    À plusieurs reprises, Claude s’excuse. Le mot qui lui manque est juste là, sur le bout de la langue. Patiemment, elle reprend, et fait la liste de tous ses maux : « Une fatigue extrême, de gros troubles du sommeil, et surtout la perte de mes mots. » Depuis novembre 2020, la Marseillaise de 63 ans souffre du Covid long.

    Oumpf, comparer la série de l’été d’un canard chrétien et la série de l’été de Médiapart.

    • L’article scientifique duquel est tiré l’article devrait être celui-ci :
      Outside the Safe Operating Space of a New Planetary Boundary for Per- and Polyfluoroalkyl Substances (#PFAS)

      It is hypothesized that environmental contamination by per- and polyfluoroalkyl substances (PFAS) defines a separate planetary boundary and that this boundary has been exceeded. This hypothesis is tested by comparing the levels of four selected perfluoroalkyl acids (PFAAs) (i.e., perfluorooctanesulfonic acid (PFOS), perfluorooctanoic acid (PFOA), perfluorohexanesulfonic acid (PFHxS), and perfluorononanoic acid (PFNA)) in various global environmental media (i.e., rainwater, soils, and surface waters) with recently proposed guideline levels. On the basis of the four PFAAs considered, it is concluded that (1) levels of PFOA and PFOS in rainwater often greatly exceed US Environmental Protection Agency (EPA) Lifetime Drinking Water Health Advisory levels and the sum of the aforementioned four PFAAs (Σ4 PFAS) in rainwater is often above Danish drinking water limit values also based on Σ4 PFAS; (2) levels of PFOS in rainwater are often above Environmental Quality Standard for Inland European Union Surface Water; and (3) atmospheric deposition also leads to global soils being ubiquitously contaminated and to be often above proposed Dutch guideline values. It is, therefore, concluded that the global spread of these four PFAAs in the atmosphere has led to the planetary boundary for chemical pollution being exceeded. Levels of PFAAs in atmospheric deposition are especially poorly reversible because of the high persistence of PFAAs and their ability to continuously cycle in the hydrosphere, including on sea spray aerosols emitted from the oceans. Because of the poor reversibility of environmental exposure to PFAS and their associated effects, it is vitally important that PFAS uses and emissions are rapidly restricted.

      https://pubs.acs.org/doi/10.1021/acs.est.2c02765

      déjà signalé ici (par @kassem) :
      https://seenthis.net/messages/969610

      #eau_de_pluie #pluie #pollution #produits_chimiques #plastique #eau_potable #composés_perfluorés

  • Réseau Solaris : faux dissidents, vrais écofascistes
    https://lundi.am/Reseau-Solaris-faux-dissidents-vrais-ecofascistes

    Si la crise du Covid est venue renforcer et solidifier une certaine normalité gouvernementale, elle a aussi, en réaction, permis à certaines tendances marginales de l’extrême droite mystique et ésotérique d’atteindre un nouveau public sur internet. Anne Montégut, Corinne Duval et Thierry Ribault ont enquêté sur le « réseau Solaris », la nouvelle hypothèse et tête de pont de différents réseaux confusionnistes emmené par le « passeur » Frédéric Vidal. S’y mêlent quelques évidences de l’époque, notamment la nécessité de s’auto-organiser dans et contre le désastre en cours, des histoires hallucinées de téléscopes nommés Lucifer qui observent les ondes infrarouges du Vatican, des réseaux pédo-satanistes cachés sur la planète Nibiru dont les vibrations magnétiques sont à l’origine du réchauffement climatique et l’habituelle logorrhée fasciste qui invoque la venue d’un homme providentiel capable de restaurer l’esprit des tribus gauloises. S’y retrouvent les habituelles têtes de gondole : Louis Fouché le fondateur de Reinfo-Covid, les soraliens Jacob Cohen, Marion Sigaut et Salim Laïbi, les « mamans louves » ou encore Pierre Barnérias le réalisateur du documentaire Hold-Up.

    #dérives_sectaires #écofascisme #extrême_droite #Qanon

  • Guerres de l’eau :

    💧 « L’eau c’est fait pour boire » : chronique de la sécheresse 2022 - Contre Attaque
    https://contre-attaque.net/2022/08/04/leau-cest-fait-pour-boire-chronique-de-la-secheresse-2022

    Nous traversons une période de sécheresse inédite de mémoire d’Homme. La totalité de la France est en état d’alerte. Les précipitations en Bretagne ont baissé de 95% par rapport à un été normal. Les épisodes caniculaires s’enchaînent alors que les réserves en eau étaient déjà à un niveau critique avant l’été. Comme dans un film dystopique, nous allons manquer d’eau potable en France. Cas d’école à Gérardmer, dans les Vosges.

    voir aussi https://seenthis.net/messages/969030

  • Chez Mediapart, ils continuent à s’enfoncer dans la fange Stiegler-Damasio.

    Faut-il apprendre à vivre avec les microbes ? | Mediapart
    https://www.mediapart.fr/journal/france/090822/faut-il-apprendre-vivre-avec-les-microbes

    Face aux microbes, nous avons tendance à adopter des postures radicales à visée éradicatrice. Un réflexe ancré dans notre histoire et dans le langage utilisé pour parler des virus et des épidémies, soulignent des chercheurs, qui appellent à penser une autre approche des virus.

    • D’emblée, le discours dominant fut un discours guerrier. Lequel bientôt engendra une solution tout aussi martiale : celle du « zéro Covid », de l’élimination, voire de l’éradication.

      De fait, les microbes étaient là bien avant nous et sont aujourd’hui bien plus nombreux que toutes nos cellules réunies sur terre. Ils font même partie de nous : on abrite des centaines de milliards de microbes. Ils nous aident à digérer, à convertir nos aliments en nutriments et en énergie, à nous débarrasser des bactéries dangereuses. Ils sont également essentiels aux écosystèmes naturels, ils produisent la moitié de l’oxygène que nous respirons chaque jour, captent le CO2 que nous larguons dans l’atmosphère, enrichissent les sols, décomposent les polluants. « Et ils font le fromage et le saké ! », souligne Victoria Lee, qui a vécu en France et au Japon.

      (...) François Alla, professeur de #santé_publique à l’université de Bordeaux. Beaucoup ont eu du mal à faire leur deuil de cette idée que les vaccins puissent mettre fin à la pandémie. »

      #François_Alla

    • cette politique rédactionnelle conspi-compatible est également macrono-compatible.

      @C_A_Gustave
      https://twitter.com/C_A_Gustave/status/1556660646921601024

      Chaque ↘️↘️↘️ du risque d’hospitalisation est corrélée au déploiement de la primo-vaccination en 2021, ou des 3èmes doses fin 2021, et des D4 au printemps 2022.
      Mais les « rassuristes » et antivax préfèrent vous dire que c’est le virus qui est magiquement devenu un rhume

      #macronner

    • Cinq leçons à tirer de la pandémie (5/5) Analyse
      Faut-il apprendre à vivre avec les microbes ?

      Face aux microbes, nous avons tendance à adopter des postures radicales à visée éradicatrice. Un réflexe ancré dans notre histoire et dans le langage utilisé pour parler des virus et des épidémies, soulignent des chercheurs, qui appellent à penser une autre approche des virus.

      Lise Barnéoud

      9 août 2022 à 12h14

      « Nous sommes en guerre », avait martelé le président Emmanuel Macron dans son allocution du 16 mars 2020, à la veille du premier confinement. « Nous ne luttons ni contre une armée ni contre une autre nation, mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, et qui progresse. » D’emblée, le discours dominant fut un discours guerrier. Lequel bientôt engendra une solution tout aussi martiale : celle du « zéro Covid », de l’élimination, voire de l’éradication.

      Si cette ambition est aujourd’hui largement abandonnée (à part en Chine), elle aura marqué la première année de la pandémie. Or, pour certains chercheurs, il est grand temps de repenser notre rapport aux microbes.

      « Notre passion éradicatrice est une passion relativement moderne », commente Guillaume Lachenal, historien de la médecine. À l’époque de Pasteur, on s’appuie au contraire sur les microbes pour la fermentation ou pour contrôler les infections. C’est d’ailleurs le principe même du vaccin : on introduit volontairement dans l’organisme des pathogènes microbiens, en contrepartie de quoi on espère obtenir une sorte de trêve, un armistice.

      « Plutôt que de recourir à une stratégie de blocus (hygiénisme, désinfection, quarantaine, surveillance), les humains choisirent, de manière révolutionnaire, de passer un contrat avec leur Némésis. […] Une sorte de diplomatie élargie, déjà formulée en termes “d’immunité” : en échange de celle-ci, les humains accordaient un droit d’asile à quelques virus ayant l’obligeance de ne pas trop abîmer leurs hôtes », écrit l’historien des sciences Jean-Baptiste Fressoz dans sa publication « Comment sommes-nous devenus modernes ? ».
      © Photo illustration Mediapart

      Le grand tournant éradicateur vient plus tard, avec le développement des premiers insecticides, poursuit Guillaume Lachenal. « Notamment du DDT, au moment de la Seconde Guerre mondiale. C’est à partir de là que le mot éradication s’installe pour de bon dans la santé publique. » Le DDT, c’est ce pesticide chimique organochloré dont on a cru qu’il pourrait nous débarrasser des moustiques, et donc des maladies qu’ils transmettent, comme la fièvre jaune ou le paludisme.

      Le demi-siècle qui suit est celui des grands programmes d’éradication : fièvre jaune, paludisme, pian. Puis dans les années 60, le programme contre la variole. Et quelques années plus tard, ceux contre la poliomyélite, la dracunculose, la rougeole (évoqué puis abandonné) ou encore la stratégie « zéro sida », pour ne citer que les programmes contre les maladies humaines.

      Résultat ? Un seul est parvenu à son terme : celui contre la variole, officiellement éradiquée de la surface de la terre en 1980. « Et encore, fait remarquer Guillaume Lachenal, avec l’épidémie de Monkeypox, cousin du virus de la variole, on se rend compte que l’idée de vivre dans un monde protégé de cette famille de virus n’était qu’un rêve… »
      Sans microbes, pas de vie

      Autrement dit, l’histoire de la santé publique nous montre que se débarrasser d’un microbe n’est pas une mince affaire. En outre, ces programmes dits verticaux (qui ne visent qu’une seule maladie) coûtent extrêmement cher et mobilisent beaucoup de monde. Au point de porter préjudice à d’autres enjeux de santé mondiale, estiment certain·es expert·es. « Le programme de lutte contre la polio a permis une chute spectaculaire de l’incidence de cette maladie. Pour autant, l’objectif d’éradication de la polio à tout prix nous semble vain (la variole était un scénario assez idéal pour plein de raisons qui ne sont pas réunies pour la polio). Sa mise en œuvre draine énormément de ressources financières et humaines et cela déséquilibre un peu les programmes et les pays pour une maladie dont l’incidence est très faible », estime Emmanuel Baron, directeur général d’Epicentre (Médecins sans Frontières).

      « On devrait utiliser l’histoire pour penser une autre approche des microbes. Malgré toutes nos technologies, nous n’avons jamais réussi à gagner contre eux, analyse Victoria Lee, historienne des sciences à l’université de l’Ohio (États-Unis). L’éradication n’est pas durable, en partie parce que nous sommes constamment en relation avec le monde non humain. Dans l’idée traditionnelle et genrée de la nature comme passive et l’homme comme dominant, nous n’avons pas conscience de cette interrelation, et je pense que c’est l’une des raisons pour lesquelles l’éradication reste, erronément à mon avis, un premier réflexe et un idéal. »

      Cette spécialiste des relations entre les humains et les microbes a organisé un forum « contre l’éradication » en mai 2021 dans le cadre de son année de recherche à l’Institut d’études avancées de Paris. « L’objectif était d’explorer les autres façons de penser les microbes et de montrer qu’il est temps de passer à une autre approche que celle de la guerre systématique », explique la jeune chercheuse, qui met en avant les nouvelles recherches sur le monde microbien depuis les années 2000, « une véritable révolution » démontrant notre interdépendance avec le monde microbien. « Sans microbes, il n’y a tout simplement pas de vie ! »
      Les vaccins, une prouesse scientifique

      De fait, les microbes étaient là bien avant nous et sont aujourd’hui bien plus nombreux que toutes nos cellules réunies sur terre. Ils font même partie de nous : on abrite des centaines de milliards de microbes. Ils nous aident à digérer, à convertir nos aliments en nutriments et en énergie, à nous débarrasser des bactéries dangereuses. Ils sont également essentiels aux écosystèmes naturels, ils produisent la moitié de l’oxygène que nous respirons chaque jour, captent le CO2 que nous larguons dans l’atmosphère, enrichissent les sols, décomposent les polluants. « Et ils font le fromage et le saké ! », souligne Victoria Lee, qui a vécu en France et au Japon.

      Ainsi, une approche globale et sur le temps long de l’évolution ne peut souffrir une vision simpliste de l’ennemi microbien à abattre. D’une part, c’est extrêmement difficile voire impossible de les « vaincre ». D’autre part, toutes les espèces, qu’elles soient animales ou végétales, sont en constante relation avec le monde microbien, sans lequel nous ne pourrions survivre. « Le rôle de l’infiniment petit dans la nature est infiniment grand », disait Pasteur lui-même qui, au-delà des microbes pathogènes, travaillait également sur les microbes impliqués dans les processus de fermentation.

      La plupart des chercheurs qui ont pris part aux travaux sur le Covid n’ont pas cette approche « productive » des microbes. « Ils sont essentiellement centrés sur l’approche médicale, sur les microbes pathogènes, expose Victoria Lee. Il règne également dans ce milieu une confiance très forte dans la technologie et la science, avec cette idée qu’on peut de plus en plus contrôler et maîtriser la nature, et donc les microbes. »

      De fait, la mise au point, en un temps éclair, de vaccins efficaces représente une véritable prouesse scientifique et technologique. « Nous avons tous voulu croire qu’ils seraient notre ticket de sortie, retrace François Alla, professeur de santé publique à l’université de Bordeaux. Beaucoup ont eu du mal à faire leur deuil de cette idée que les vaccins puissent mettre fin à la pandémie. »
      La fin du zéro Covid

      Antoine Flahault, épidémiologiste et directeur de l’Institut de santé globale à la faculté de médecine de l’université de Genève, a fait partie des défenseurs de la stratégie zéro Covid jusqu’à l’automne 2021. « Je suis admiratif de l’éradication de la variole et un tenant de celle qui vise aujourd’hui la polio, d’où peut-être ma posture initiale sur le Covid, reconnaît aujourd’hui le médecin en santé publique. Dans ce genre de choix, c’est difficile de savoir ce qui revient aux racines profondes de notre culture scientifique et ce qui relève des observations factuelles… Je continue de penser qu’avant l’avènement des vaccins, le meilleur choix était de viser le zéro Covid. Mais aujourd’hui, avec les vaccins dont nous disposons et l’émergence de nouveaux variants très transmissibles, cette posture n’est plus tenable. Pire, elle est une forme de maltraitance vis-à-vis de la population qui dispose d’alternatives lui permettant d’éviter les confinements et les couvre-feux. »

      À côté des scientifiques, les politiques aussi ont eu, pour la plupart, ce réflexe guerrier et éradicateur. « L’avantage de ce genre de discours, c’est qu’il produit une mobilisation et permet d’obtenir un consentement de la population, analyse Guillaume Lachenal. Son côté spectaculaire met aussi en scène le maintien de l’ordre, c’est une sorte de ressourcement du pouvoir. » En 2020, en France, on se souvient des drones utilisés par la police pour surveiller le respect des mesures de confinement, des hélicoptères qui survolaient les espaces naturels pour y repérer les tricheurs, des plages désinfectées au Kärcher…

      Une autre explication à ce réflexe résiderait dans le langage utilisé pour parler des virus et des épidémies, estiment plusieurs chercheurs. Ces récits sont empreints d’une tonalité militaire : la « guerre », les « chasseurs » du virus, la « traque » du patient zéro... Même notre manière de parler des infections est particulièrement genrée : on parle des virus qui « pénètrent » nos cellules pour y « injecter » leur ADN et les « exploiter ».

      Or, « si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée », disait déjà George Orwell dans son roman 1984. « Ces récits ont des effets importants sur notre manière de voir les choses et influencent aussi les solutions apportées, en mettant l’accent sur les frontières, le contrôle, l’éradication, analysait Charlotte Brives, anthropologue des sciences et de la santé, chargée de recherche au Centre Émile Durkheim de Bordeaux (CNRS), lors d’une rencontre intitulée « Cohabiter avec les virus », organisée par La Manufacture d’idées en août 2020. Mais ce que ces récits laissent de côté, c’est comment prévenir et prendre en charge, c’est-à-dire toute la question de la santé publique. »
      Dégenrer et décoloniser

      Pour cette chercheuse spécialiste des relations hommes/microbes, il est pourtant possible de penser autrement le problème : « Un parasite strict ne peut être pensé sans son hôte, dans la mesure où son existence est rendue possible par les relations qu’il instaure avec lui. Ce que les virus nous obligent donc à penser, c’est moins la frontière entre le vivant et l’inerte que la nature fondamentalement relationnelle des entités biologiques », écrivait-elle dans un article publié en juin 2020 dans la revue Terrestre.

      Mais comment s’y prendre pour abandonner nos prétentions au contrôle, dégenrer nos récits sur les microbes et apprendre à vivre avec, ou plutôt à survivre aux microbes ? Au XIXe siècle, nous avons appris à vivre avec le virus du choléra en lançant d’immenses chantiers de gestion de l’eau : en évacuant puis en traitant (par des bactéries !) les eaux usées, ou encore en construisant des réseaux d’alimentation en eau potable. Petit à petit, les épidémies de choléra disparaissent grâce à cette hygiène de l’eau.

      Pour vivre avec un virus tel que le Sars-CoV-2, le chantier est ailleurs : puisqu’il s’agit d’un virus à transmission aérienne, il faut s’occuper de la qualité de l’air intérieur. Nous passons plus de 80 % de notre temps dans des lieux clos. Pourtant, rares sont ceux où la qualité de l’air est surveillée. Rares sont les lieux, même publics, où le renouvellement de l’air est suffisant. Le Code de l’environnement reconnaît le droit à chacun de respirer un air qui ne nuise pas à sa santé. Il est temps de passer des grands principes au concret.

      Lise Barnéoud

    • Les passages sur la posture « genrée » (viriliste, guerrière) de l’« éradication » des « microbes », c’est vraiment le pompon de l’inversion dégueulasse.

      Je suppose que Jacinda Ardern était dans l’imposition des stéréotypes masculinistes dans sa gestion de la pandémie, alors que Trump-Bolsonaro-Johnson étaient dans une posture d’inclusivité quasiment queer…

  • Où pomper l’eau ? Le dilemme des céréaliers de la plaine de l’#Ain

    Pour continuer d’irriguer leur #maïs même en période de #sécheresse, des agriculteurs prélèvent l’eau du Rhône. Une sécurité vitale aux yeux de beaucoup d’exploitants, une « fuite en avant » selon d’autres.

    Par la fenêtre de son pick-up, Éric Viollet balaie d’un geste ses épis de maïs. « Ils commencent à fleurir, pourtant cette année ils ont souffert ! » Au milieu de ses 170 hectares de céréales, dans la commune de Leyment (Ain), l’agriculteur est serein.

    Quelques jours plus tôt, au milieu du mois de juin, la température approchait ici les 35 degrés. Une canicule particulièrement précoce, doublée de tensions sur la ressource en eau, qui a conduit les services de l’État à placer le bassin de la plaine de l’Ain en alerte sécheresse. Une décision couperet pour les quelque 180 céréaliers de ce territoire situé au nord-est de Lyon, interdits d’arroser leurs cultures pendant les week-ends.

    Pas de quoi troubler Éric Viollet, posté devant un « enrouleur », sorte de grand tuyau d’arrosage. Sécheresse ou pas, cette année son maïs devrait être irrigué environ huit fois. « Les restrictions d’eau ne nous concernent pas », résume-t-il. Car les arrêtés préfectoraux s’appliquent uniquement aux agriculteurs qui prélèvent leur eau dans la nappe d’accompagnement de la rivière d’Ain. Mais depuis plusieurs années, des dizaines d’exploitants du secteur se sont tournés vers une autre source, beaucoup plus abondante : le Rhône, qui coule à quelques kilomètres du champ d’Éric Viollet.

    Aujourd’hui, plus de la moitié des 8 000 hectares irrigués par les 250 kilomètres de canalisations de l’Association syndicale d’irrigation de l’Ain (Asia) le sont grâce à l’eau du fleuve. « C’est très sécurisant, ça nous enlève beaucoup de stress », résume Éric Viollet.

    La bascule s’est faite progressivement. Créée après la sécheresse historique de 1976, l’Asia a d’abord compté sur des dizaines de captages dans les nappes pour approvisionner ses adhérents. « Mon père n’arrosait pas ses maïs. J’ai créé trois forages après avoir repris l’exploitation en 1985 », raconte Éric Viollet.

    Une première station de pompage dans le Rhône voit le jour en 1992. Trois autres suivront. La dernière, inaugurée en 2018 à Lagnieu, est capable de prélever près de 4 millions de mètres cubes d’eau par an et approvisionne une vingtaine d’agriculteurs installés à proximité.

    Dans ce grand hangar en bordure du fleuve, Fabien Thomazet veille sur une dizaine de pompes, de gros tuyaux bleus et quelques voyants de contrôle. Salarié de la chambre d’agriculture de l’Ain mis à disposition de l’Asia, il est tranquille ce matin-là : de grosses averses battent le secteur depuis deux jours. « Pour nous, cette pluie vaut de l’or », déclare-t-il dans un sourire.

    En 48 heures, presque 100 millimètres d’eau sont tombés sur la plaine de l’Ain. Les agriculteurs n’auront pas besoin de ses services, pour quelques jours en tout cas. Mais les sols caillouteux du secteur ne permettent pas de stocker beaucoup d’eau. Si la chaleur revient, il faudra à nouveau irriguer.
    Réseau collectif

    L’Ain est fragile. En temps normal, la nappe joue un rôle de soutien d’étiage, en rendant de l’eau à la rivière lorsque son niveau est bas en été. Mais, depuis les années 2000, le bassin versant de la Basse-Vallée de l’Ain a été identifié comme étant en déficit quantitatif dans le schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux (Sdage), le document de référence en matière de gestion des eaux.

    En 2014, une étude a montré que les prélèvements dans la nappe réduisaient l’apport d’eau fraîche dans la rivière pendant l’été. Tous les usagers sont appelés à diminuer leur consommation. Les agriculteurs, qui représentent près de la moitié des prélèvements, sont en première ligne.

    « On a vite compris qu’on allait nous demander de moins taper dans la nappe, raconte Fabien Thomazet. Soit on acceptait de réduire nos capacités d’irrigation et donc nos rendements, soit on ne faisait rien et on allait au conflit permanent avec les instances de gestion de l’eau, soit on proposait une solution. » Rapidement émerge l’idée de concentrer les efforts sur une seule zone de quatre communes, en pompant dans le Rhône.

    Le chantier est colossal : il faut bâtir une station au bord du fleuve et poser 38 nouveaux kilomètres de canalisations pour amener l’eau jusqu’aux champs. Une vingtaine d’exploitants acceptent de reboucher une quarantaine de puits et de basculer sur le réseau collectif.

    Au total, le projet coûte près de 13 millions d’euros, financé à 80 % par l’Agence de l’eau et des subventions publiques. Il reste environ deux millions d’euros à la charge des agriculteurs. « Il a fallu les convaincre d’investir, alors que beaucoup avaient déjà amorti leurs équipements », se souvient Fabien Thomazet.

    Éric Viollet a fait le calcul. Entre ces nouveaux investissements et les volumes d’eau facturés, l’irrigation lui coûte près de 340 euros par hectare et par an. « En gros, sur 125 quintaux de maïs produits, 25 servent à payer l’arrosage. C’est cher mais c’est une assurance. C’est 100 quintaux que je suis sûr de faire chaque année. »

    Avec ce système, 4 millions de mètres cubes sont désormais prélevés dans le Rhône et non plus dans la nappe. Mais le fleuve lui-même ne sera pas épargné par le changement climatique. L’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, qui gère la ressource pour le quart sud-est de la France, mène actuellement une étude sur le sujet. Selon ses premières projections, le débit du Rhône pourrait diminuer de 25 à 30 % d’ici à 2050.

    Mais le fleuve reste « de très loin » celui qui a les débits d’étiage les plus élevés en France, grâce au « château d’eau des Alpes », nuance Laurent Roy, directeur général de l’agence. « Pendant l’été, la consommation nette liée aux prélèvements dans le Rhône représente 15 % de son débit. Ça laisse 85 % qu’on ne touche pas. On a encore une grosse marge », précise-t-il.

    Mais tous les agriculteurs de l’Ain ne partagent pas cet optimisme. « On ne peut pas utiliser toujours plus d’eau comme si c’était illimité », regrette Geoffrey Levrat, installé dans la commune de Sainte-Croix. Cet éleveur de 28 ans gère une trentaine d’hectares anciennement cultivés en maïs par son père, qu’il a convertis en prairies pour ses 150 brebis. « Dans la plaine de l’Ain, une grosse partie du maïs irrigué est utilisé pour nourrir le bétail. Pour moi, ce n’est pas tenable », estime-t-il. « Pomper de l’eau dans le Rhône, ça donne l’impression d’une fuite en avant. C’est comme les mégabassines, on cherche à prendre toujours plus d’eau, sans se poser de questions sur le modèle de départ », poursuit le jeune agriculteur.
    Accès inégal aux subventions publiques

    Dans ce secteur du sud de la Dombes, les sécheresses sont particulièrement intenses. Durant l’été 2020, le village voisin de Pizay a dû être réapprovisionné par un camion-citerne. Le puits qui assure l’alimentation en eau potable de la commune ne produisait plus assez d’eau pour remplir le réservoir. Cette année, Geoffrey Levrat a mis ses brebis au foin dès le mois de mai, faute d’herbe suffisante sur ses prairies. « Du jamais-vu. »

    En parallèle, le cycle naturel de l’eau s’est modifié. « Au fil des ans, on a supprimé beaucoup de zones humides qui permettaient à l’eau de s’infiltrer, en les drainant pour faire des céréales, c’est une approche qui ne fonctionne plus », décrit Geoffrey Levrat, qui suit le sujet de l’eau pour la Confédération paysanne de l’Ain. À ses yeux, la station de pompage de Lagnieu illustre aussi l’accès inégal aux subventions publiques.

    « Ici, j’ai fait un petit forage pour abreuver mes bêtes, explique-t-il. Je n’ai eu aucun financement. Si cela avait été pour irriguer des céréales, 40 % du coût auraient été pris en charge. » Selon lui, le système actuel « concentre les aides » sur un petit nombre d’agriculteurs. « La majorité des céréaliers du coin n’irriguent pas. Mais c’est sûr qu’ils n’ont pas les mêmes rendements ! »

    Sur ses terres, Geoffrey Levrat s’est lancé dans l’agroforesterie. Une technique qui consiste à planter des arbres au milieu de ses prairies. « L’ombre permet au sol de gagner en fraîcheur et en humidité », assure-t-il. Quant aux céréaliers, « ils pourraient peut-être passer à d’autres cultures moins gourmandes en eau que le maïs », suggère-t-il.

    « Certains ont essayé de planter du sorgho, qui demande beaucoup moins d’eau. Mais il n’y a pas de débouchés pour l’instant, pondère Fabien Thomazet. Beaucoup de gens voient les agriculteurs comme des curés au service des habitants, mais ce sont d’abord des chefs d’entreprise. Ils produisent ce qu’ils peuvent vendre ! » Au passage, le responsable de l’irrigation pointe la part de l’eau potable dans les prélèvements locaux, qui n’aurait pas diminué depuis plusieurs années. La faute à une croissance démographique synonyme de hausse de la consommation et d’imperméabilisation des sols, souligne-t-il. « Dans mon petit village, 50 maisons ont été construites en trois ans. On ne peut pas continuer comme ça. »

    En attendant un changement de cap, d’autres agriculteurs continuent de puiser dans la nappe. À l’image de l’EARL (Exploitation agricole à responsabilité limitée) de Lormet, plus au nord. L’exploitation peut prélever en théorie jusqu’à un million de mètres cubes d’eau par an dans ses six puits pour irriguer près de 700 hectares. Une énorme machine fragilisée par les sécheresses. Il y a quelques années, l’entreprise avait étudié la possibilité de pomper dans l’Ain mais les instances locales ont refusé le projet, raconte Mathieu Fournier, l’un des gérants. Le raccordement au réseau d’irrigation en provenance du Rhône serait trop coûteux.

    Depuis vingt ans, l’agriculteur assure avoir changé ses pratiques pour s’adapter aux restrictions d’eau. « On ne fait plus n’importe quoi, nous sommes sensibles au sujet », plaide Mathieu Fournier. « Mais on ne peut pas nous demander au dernier moment de nous restreindre », prévient-il. Mi-juin, il a décidé d’arroser le week-end, alors que l’alerte sécheresse avait été décrétée la veille par la préfecture. « On a préféré risquer l’amende plutôt que de ne pas irriguer à un moment aussi crucial pour nos cultures. »

    https://www.mediapart.fr/journal/france/060822/ou-pomper-l-eau-le-dilemme-des-cerealiers-de-la-plaine-de-l-ain

    #irrigation #France #agriculture #alerte_sécheresse #Rhône #pompage #fleuve #nappe_phréatique #canalisations #céréaliculture #subventions_publiques

    • Et le 2e épisode
      Petits #canaux contre « idéologie du #tuyau », une guerre de l’irrigation

      Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les #béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de #rationalisation de la ressource des services de l’État.

      https://www.mediapart.fr/journal/france/080822/petits-canaux-contre-ideologie-du-tuyau-une-guerre-de-l-irrigation
      #tuyaux

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    • Dans les #fontaines_publiques, l’eau ne coule plus à flots

      Faute de moyens pour passer à des systèmes moins consommateurs en eau en période de sécheresse, de plus en plus de fontaines publiques sont fermées. Des Vosges à la Bretagne en passant par les Alpes-Maritimes, leur disparition marque la fin de « l’illusion de la disponibilité infinie de l’eau ».

      Sur la place Stanislas, au cœur de Nancy, vendredi 1er juillet, les terrasses sont bien remplies. Les touristes défilent pour prendre des selfies devant les imposantes fontaines du XVIIIe siècle, sans se soucier de ce qui se joue à l’intérieur des somptueux édifices. Depuis longtemps, l’eau n’y coule plus en continu mais en circuit fermé. Autrement dit, elle est recyclée.

      « Depuis toujours, l’eau fédère les gens, apporte de la vie », commente Étienne Martin, docteur en géographie historique. Mais l’expert a des regrets : « On n’a gardé que les fontaines de patrimoine, beaucoup de petites ont été supprimées. » Dans son ouvrage Les fontaines de Nancy d’hier et d’aujourd’hui, le chercheur recense non seulement les fontaines encore en service, dont la plus ancienne a plus de cinq cents ans, mais aussi un grand nombre de fontaines aujourd’hui effacées de l’espace public.

      Une balade en ville suffit pour en retrouver les traces : ces grandes places quasiment vides, ces jeux d’eau laissés à l’abandon ou cette ancienne esplanade d’eau à moitié couverte de végétation. Martin avoue ne pas trop aimer le dernier modèle en date, une « fontaine sèche » (appelée ainsi à cause de l’absence d’un bassin extérieur) au parc de la Pépinière, un des grands parcs de la ville.

      « Je n’y vois que du ciment avec une grille », grince l’historien local. Il est vrai que l’équipement inauguré fin juin a moins de superbe que son prédécesseur. À la place d’une dizaine de jets d’eau montant jusqu’à douze mètres, ce « nouvel îlot de fraîcheur » est composé, certes, de soixante-dix jets, mais allant seulement « jusqu’à cinq mètres de hauteur de diffusion d’eau ». La ville explique ce choix par « une gestion raisonnée des besoins en eau » et un entretien plus facile.

      D’année en année, les deux tiers des Français sont désormais concernés par des restrictions d’eau. Les fontaines publiques n’y échappent pas. Si elles n’ont pas été transformées en cycle fermé, ce qui est souvent le cas dans les petites communes, le robinet doit rester fermé en cas de sécheresse. Ne disposant pas d’une trésorerie nécessaire pour mettre aux normes environnementales leurs fontaines, certaines communes les désactivent, au moins temporairement, ou les démontent complètement.

      En 2010 déjà, le Conseil d’État s’inquiétait de la disparition des fontaines publiques qui restreint l’accès à l’eau des personnes sans abri. La tendance semble s’accélérer avec le réchauffement climatique. L’été dernier, la démolition d’une vielle fontaine à Nice a fait polémique. Sur Wikipédia, une page est dédiée aux fontaines disparues de Paris, dont la liste ne cesse de croître.
      L’Est très concerné

      « Aujourd’hui, on croit que l’eau a toujours coulé partout », s’étonne Jean-Marie Chevrier, habitant de Valfroicourt, petite commune vosgienne, non loin de Vittel. « Quand j’étais gamin, on avait la chance d’avoir une source qui approvisionnait notre maison et notre ferme. Les gens du quartier allaient au seau pour chercher l’eau à la fontaine publique. » La plus grande fontaine du village, la fontaine du Lion, d’ailleurs encore existante, ravitaillait les gens du quartier en eau potable. Un bassin servait à la lessive, un autre à l’abreuvement des animaux.

      Comme dans le Sud, l’est de la France est désormais particulièrement touché par le manque d’eau. Lors de la sécheresse de 2018, rien que dans le département des Vosges, trente et une communes étaient concernées par une pénurie d’eau ou un risque de pénurie. En Lorraine, douze villages ont dû être alimentés par camion-citerne. En 2022, la situation semble encore pire. Les camions-citernes circulent un peu partout. La ville balnéaire de Gérardmer a fait les gros titres à cause de sa stratégie de pomper l’eau potable depuis son lac.

      Les fontaines, elles aussi, sont victimes de la sécheresse. Un « grand nombre » des fontaines-abreuvoirs des Vosges « n’est aujourd’hui plus en eau, sert de bac à fleurs, a été dénaturé, voire détruit car gênant la circulation », déplore la Région dans un inventaire général.

      « Ces fontaines ont été, pour la plupart, installées au début du XIXe siècle. Aujourd’hui, seulement une infime partie sont encore en service », explique Vanessa Varvenne, historienne du patrimoine responsable de ce recensement de quelque 2 500 fontaines, lavoirs et abreuvoirs, terminé en 2016. Selon l’experte, beaucoup de communes n’auraient pas « les reins assez solides » pour les entretenir.

      Dans la commune vosgienne d’Esley, la solution a été radicale : deux des quatre fontaines ont été récemment supprimées. À Médonville, dans le même secteur, la fontaine Jeanne-d’Arc, à cycle ouvert, coule à un « débit très limité », comme le précise Patricia Pech, la maire. « Financièrement, on ne peut pas réparer les fuites », explique-t-elle.

      Non loin de là, à Dombrot-le-Sec, l’une des communes desservies en 2018 par camion-citerne, la mairie décide régulièrement de fermer les robinets de la fontaine du village. Cette dernière doit encore être mise aux normes, explique le maire, Bernard Salquebre. Il insiste : « Non, l’eau n’est pas abandonnée à Dombrot-le-Sec. » La ville serait seulement « dans la phase de renouvellement de la quasi-totalité des conduites d’eau de distribution et bientôt en fin de mise en place ». La fontaine, elle, sera bientôt remise en service.
      Priorité à l’eau potable

      Dans quelques communes des Alpes-Maritimes, une action symbolique a fait beaucoup parler. Dans une décision jointe, dix-huit communes du pays de Grasse ont coupé en avril dernier l’eau de leurs fontaines. « Dans le Sud, nous avons connu un hiver particulièrement doux, avec peu de précipitations, si bien que la plupart de nos sources, dont la principale, la source de la Pare, n’ont pas bénéficié de recharges hivernales », explique Pierre Bornet, maire de Cabris. « Les giboulées de mars et d’avril n’étaient pas au rendez-vous », si bien que, début avril 2022, « cette source était à son plus bas niveau historique à cette période », explique-t-il.

      Une situation « inquiétante », poursuit le maire. « Partant d’un tel niveau, nous risquons, si la sécheresse continue, de ne plus avoir de ressources en eau dans l’été. Avec les élus des différentes communes, nous avons décidé d’alerter la population, par cette action symbolique de couper l’alimentation des fontaines des villages, qui sont desservies par le réseau d’eau potable. »

      Pour l’élu, certes « l’eau au niveau des fontaines est un élément patrimonial important en Provence, signe de fraîcheur et de vie, mais puisque ces fontaines sont alimentées en eau potable, en tant que responsables de la gestion de l’eau, nous avons aussi un devoir d’exemplarité ». Fin juin, un arrêté de sécheresse confirme cette voie, renforcée encore fin juillet.

      Ce manque d’eau potable commence à prendre de l’ampleur et touche désormais aussi des régions comme la Bretagne. « Dans les années 80, 90, beaucoup de nos fontaines ont fermé à cause de problèmes de qualité. À cela s’ajoute maintenant la sécheresse », explique Thierry Burlot, vice-président du Cercle de l’eau et président du Comité de bassin Loire-Bretagne.

      Dans certaines villes comme Dinard, des fontaines ont été coupées depuis le printemps, à la suite des arrêtés sécheresse. Sur l’île de Groix, où les fontaines publiques, entretenues par une association locale, ne sont plus alimentées depuis le mois de mai, les autorités demandent même aux habitants de « limiter leur consommation d’eau domestique » par crainte de devoir importer de l’eau depuis le continent. Finalement, début août, une solution d’installation d’une unité de dessalement a été privilégiée.
      En attendant, des bacs à fleurs

      Dans beaucoup de communes, des fontaines sont temporairement hors service, parfois pendant des années. À Walbach, dans le Haut-Rhin, la fontaine locale, le « Stockbrunna », a dû rester fermée à plusieurs reprises. La mairie a donc décidé, au printemps 2021, de la transformer en bac à fleurs.

      Malgré l’opposition de quelques conseillers et « plusieurs courriers émanant d’habitants du village qui expriment également leur désaccord », le Stockbrunna attend sa transformation en cycle fermé, annoncée pour le printemps prochain. Même image à Bavans, petite commune dans le Doubs, où un habitant a récolté plus de 400 signatures contre le « changement d’affectation de la fontaine ». N’estimant pas avoir les fonds nécessaires pour réparer les fuites, la municipalité avait rempli sa fontaine de gravier et de terre.

      Une solution a été trouvée à Oyonnax, dans l’Ain, au bout de quatre années de fontaine à sec. En réponse au cri d’alerte d’un collectif de citoyens dans la presse locale, des mécènes se sont occupés de sa réparation.
      Des fontaines à louer

      Faute de moyens, beaucoup de communes se tournent vers le privé, comme à Paris. La place Stravinsky avec sa fameuse fontaine peut être louée, tout comme celle du Trocadéro, pour 400 000 euros, ou le musée Maillol avec sa fontaine des Quatre-Saisons. Régulièrement, des appels à dons sont lancés, récemment pour le restaurant de la place de la Concorde et ses deux fontaines, apparemment une nécessité pour la ville lourdement endettée.

      À Bordeaux, le sujet des fontaines a même fait irruption dans la dernière campagne municipale. Les socialistes avaient réalisé une carte virtuelle pour montrer « la difficulté de trouver de l’eau potable à Bordeaux et pour pousser la ville à remettre en service les fontaines publiques ».

      Le message a été entendu par la nouvelle municipalité, écologiste. « Il y avait du vandalisme et de grosses fuites », se souvient Maxime Ghesquiere, conseiller municipal délégué à la gestion du cycle de l’eau. Une de ses premières décisions : mettre les fontaines en régie et investir dans les réparations.

      Refaire une fontaine ornementale coûterait « des dizaines, voire parfois des centaines de milliers d’euros », explique Régis Taisne, chef du département « cycle de l’eau » de la Fédération nationale des collectivités concédantes et régies (FNCCR). À ses yeux, les petites fontaines en cycle fermé sont le compromis idéal : « Pour un coût limité, elles permettent un côté vivant et le maintien de l’illusion de la disponibilité infinie de l’eau. »

      https://www.mediapart.fr/journal/france/100822/dans-les-fontaines-publiques-l-eau-ne-coule-plus-flots

    • La sécheresse fait craquer de plus en plus de maisons

      Depuis 2015, les périodes de sécheresse s’enchaînent et affectent les sols argileux. Plus de 10 millions de maisons en France sont sur des zones à risque et peuvent se fissurer. Un enjeu à plusieurs dizaines de milliards d’euros pour les assurances.

      Même passé midi, en pleine canicule, des grappes de cyclistes pédalent à tout va en direction du mont Ventoux. Dans les villages des Baronnies provençales, on les retrouve assoiffés dans les bistrots bordés de platanes. Ce jour-là, au tout début de l’été, la Drôme est en alerte orange. Depuis des semaines, un vent sec balaye le domaine de Frédéric Alaïmo, 60 hectares de cultures, à La Penne-sur-l’Ouvèze. « Je fais du raisin de table mais les feuilles commencent à jaunir. Nos oliviers souffrent », montre le propriétaire.

      Sous les pieds, la terre a viré au gris et se fissure de jour en jour. Sa maison aussi.

      Comme des éponges, les sols argileux se rétractent en période de sécheresse et regonflent avec les pluies. La succession et l’intensité de ces phénomènes peuvent créer des mouvements de terrain, des tassements. La bâtisse de Frédéric Alaïmo fait partie des 10,4 millions de maisons moyennement ou fortement exposées à ce phénomène de retrait-gonflement des argiles (RGA), soit 54 % des maisons en France, selon les données du ministère de la transition écologique. Une victime de plus des risques climatiques.

      « J’ai connu la sécheresse de 2003. C’était une première alerte », se remémore-t-il, derrière ses lunettes rondes. Et puis, il y a eu 2019, la pire année pour la commune, reconnue comme catastrophe naturelle en 2020. « Parfois, je me demande ce que je suis venu faire ici », soupire-t-il. Depuis trois ans, cet homme de 60 ans se bat contre son assurance pour faire réparer sa maison, à l’entrée du domaine.

      Comme un bris de glace sur un pare-brise, les fissures se sont étendues à l’étage, aux embrasures des fenêtres. Le carrelage se fend, la porte de la véranda s’ouvre péniblement. Frédéric Alaïmo a fini par déménager chez sa compagne en catastrophe. Depuis, les habits sont restés dans les placards, les photos de famille plaquées aux murs.

      Le 8 décembre 2020, le Drômois a pu déclarer ce sinistre. « J’ai une perte en capital importante », explique-t-il. « Je n’avais jamais vu ça, la maison est disloquée », écrit un représentant de son assurance dans un mail daté du 31 mars 2021. Il reconnaît avoir eu « très peur de visiter cette maison sinistrée ». En juin 2021, le maire, Jérôme Bompard, 50 ans et entrepreneur en travaux publics, atteste que la maison de Frédéric Alaïmo est « devenue totalement inhabitable depuis la sécheresse de 2019 ».

      Le dossier paraissait simple mais depuis rien n’a bougé : les deux experts de l’assurance ne sont pas d’accord sur les zones touchées. Plus encore, l’assurance estime que les fissures ont commencé avant la sécheresse de 2019.

      « Le problème, c’est qu’on a deux sons de cloche des experts envoyés par la même assurance », s’emporte Frédéric. Il a dû payer de sa poche plus de cinq mille euros pour mener des investigations dans le sol et prouver la présence d’argile sensible à ces aléas climatiques. Il doit aussi payer un expert d’assuré pour régler ce conflit avec l’assurance.
      L’état de catastrophe naturelle difficile à obtenir

      De maison en maison, Franck Salaun, ingénieur et associé du cabinet Altaïs, parcourt la France, de la Drôme au Jura, au gré des arrêtés de catastrophe naturelle. Il intervient pour déterminer la pathologie du bâtiment. « Quand il y a des fractures, un médecin fait un diagnostic, un scanner ou un IRM. Nous, c’est pareil avec les investigations techniques », explique-t-il. « Dans le cas de M. Alaïmo, si l’assureur s’entête à ne pas ouvrir la garantie, ça ira au judiciaire », se prépare-t-il.

      Selon la carte d’exposition du Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), la zone présente un risque fort. La rivière provençale l’Ouvèze est au plus bas. « On a des périodes de sécheresse depuis 2016, raconte le maire. On a déjà eu des refus pour les faire reconnaître comme catastrophes naturelles. » Selon le rapport de la Cour des comptes de février 2022, une commune sur deux n’a pas réussi à faire reconnaître l’état de catastrophe naturelle ces neuf dernières années. En 2019, le maire a pris le taureau par les cornes. « On a envoyé un dossier pour six maisons sinistrées à la préfecture. Tout le monde se bat avec les assurances maintenant », raconte-t-il.

      Deux kilomètres plus loin, un autre villageois va bientôt devoir quitter sa maison. « Les façades sont en train de tomber, la baie vitrée ne ferme plus, la dalle est descendue de 4 à 5 centimètres », énumère Eric D., fonctionnaire de 61 ans. Il espère que la sécheresse en 2022 n’aggravera pas les dégâts. Cette fois-ci, l’assurance a accepté la prise en charge. L’installation de micropieux sous la maison, solution pérenne pour renforcer les fondations en profondeur, devrait durer entre six mois et un an. « Le relogement pour la famille, c’est à nos frais. Le gardiennage des meubles aussi », s’inquiète-t-il.
      48 % du territoire exposé

      Tout le pays est concerné, les villes aussi. L’Occitanie fait partie des régions historiquement les plus exposées, avec l’Île-de-France, la PACA ou la Nouvelle Aquitaine. À Montpellier, Philippe subit le même phénomène. « J’ai acheté une maison dans Montpellier en 2001, près d’une rivière, le Lez », raconte-t-il. En 2019, la ville a vécu une sécheresse reconnue comme catastrophe naturelle. « Des morceaux de plafond sont tombés et il y a des fissures nettes sur les cloisons », poursuit-il, encore stupéfait. Après trois ans d’attente, ce cadre technique de 62 ans vient d’obtenir le feu vert de l’assurance pour lancer les travaux. Le devis s’élève à plus de 150 000 euros.

      « On remarque que certains secteurs sont plus touchés que d’autres, mais ça reste très localisé, explique Jeremy Chatal, ingénieur du bureau d’études Determinant, à Nîmes. Dans l’Hérault, à Villeneuve-lès-Maguelone, il y a un quartier où j’ai fait une quinzaine de maisons. Dans mon secteur, c’est généralisé à l’arc méditerranéen, les Pyrénées orientales, le Gard, l’Hérault, le Vaucluse et les Bouches-du-Rhône. Mais nos collègues dans l’Ain et le Jura aussi sont débordés. »

      En France, 48 % du territoire a une exposition moyenne et forte au RGA. « Quand on regarde la carte d’exposition, on a un grand quart sud-ouest touché et tout l’arc méditerranéen qui va ensuite contourner le Massif central par le sud et remonter une partie de la vallée du Rhône. Depuis 2015-2016, ça se décale vers le Nord-Est. Des régions relativement épargnées jusqu’à présent sont touchées maintenant », confirme Sébastien Gourdier, géotechnicien du BRGM. « Les grandes villes du Sud-Ouest, comme Toulouse, sont exposées et ont dû mettre en place des plans de prévention des risques », poursuit-il. Depuis 2018 seulement, la loi Elan établit des règles de construction sur les zones à risque, en imposant une étude de sol pour les nouvelles habitations.

      Parmi les témoignages recueillis, ce ne sont que des récits de vie en pause, plombée par l’endettement ; de boule au ventre à chaque nouvelle fissure ; de dépressions lorsque l’on vit dans une maison où les pièces sont condamnées au fur et à mesure. Les associations de victimes croulent sous les demandes.

      Les Oubliés de la canicule ne compte même plus son nombre d’adhérents. Trente mille à la louche. Leur président a écrit au président Emmanuel Macron, en pleine campagne présidentielle, pour exiger de meilleures conditions d’indemnisation des sinistrés.
      Un coût estimé à 43 milliards d’euros d’ici 2050

      Le régime de catastrophe naturelle est un système d’assurance dit « mixte », mis en œuvre par les sociétés d’assurance et les pouvoirs publics. « On demande que les assureurs jouent le jeu et que les sinistrés puissent avoir des réparations pérennes », martèle Hélène Niktas, référente de l’association dans l’Ain. Elle-même a subi un sinistre dans sa maison de Meillonnas, lors de la sécheresse de 2018. « L’assurance a rétropédalé quand elle a vu le devis de micropieux. Elle a proposé de l’agrafage, mais ce n’est que le cachet d’aspirine qui fait tomber la fièvre, ça ne soigne pas. » Son dossier se réglera au niveau judiciaire.

      À leurs côtés, Me Gwenahel Thirel, avocat aux barreaux de Rouen et Montpellier, en a fait sa spécialité. « J’ai lu les 1 700 décisions de jurisprudence », s’amuse-t-il à rappeler. « Quand j’ai commencé, il y a huit ans, il y avait des arrêtés de catastrophe naturelle pour la sécheresse tous les trois ans. Aujourd’hui, c’est quasiment tous les ans », poursuit-il d’un ton plus grave. Il s’emporte contre l’opacité des assurances qui ne communiquent pas systématiquement les rapports ou les études de sol. « Sur 2018, on a eu un nombre de refus colossal par des experts d’assurance, avec des motifs fallacieux comme la présence de végétaux à proximité », tonne-t-il.

      « Ce que l’on craint, c’est que les assurances réduisent les indemnités pour les dégâts sur les maisons. Il y en a tellement… », souffle Daniela Rodier, présidente de l’Association gardoise d’assistance aux sinistrés des sécheresses, vers Nîmes. « Cette année, je suis débordée avec les sinistres de 2021 ». Le coût des sinistres liés à la sécheresse devrait passer à 43 milliards d’euros en cumulé sur les trente prochaines années, soit trois fois plus que sur la période 1989-2019, selon les projections à horizon 2050 de France Assureurs.

      « La sécheresse est un aléa climatique qui pèse beaucoup dans le régime catastrophe naturelle et qui risque de peser plus à l’avenir, notamment en raison du changement climatique » rajoute Franck Le Vallois, directeur général de France Assureurs, interrogé par Mediapart. « On pense que la sécheresse doit rester dans le régime de catastrophe naturelle », rassure-t-il, pour couper court au débat.

      Une réforme est amorcée depuis la loi du 28 décembre 2021 relative à l’indemnisation des catastrophes naturelles. La fédération des assurances est toujours en discussion avec Bercy pour intégrer les frais de relogement des victimes dans ce régime. Franck Le Vallois prêche pour mettre en place plus d’innovations. « Il faudrait accélérer les expérimentations. Il y en a qui permettent de maintenir l’hydrométrie dans le sol, en l’humidifiant pour éviter la rétractation des sols ». Comprendre : remettre de l’eau sous la terre.


      https://www.mediapart.fr/journal/france/120822/la-secheresse-fait-craquer-de-plus-en-plus-de-maisons

      voir aussi :
      https://seenthis.net/messages/969896

    • Ne pas perdre une goutte d’eau, le combat de #Lyon et de sa région

      Dans le département du Rhône, parmi les plus touchés par les canicules, retenir et économiser l’eau devient urgent. La bataille se joue mètre cube après mètre cube, de la déconnexion des réseaux d’assainissement à la rénovation des trottoirs, de l’arrosage des jardins aux prélèvements par les gros industriels.

      En ce mercredi après-midi de la fin du mois de juin, la lourdeur d’un orage à venir écrase les passants qui s’aventurent dans la rue Garibaldi, artère de quatre kilomètres au cœur de Lyon. Sur trois voies, les voitures vrombissent tandis que les cyclistes accélèrent pour rentrer avant la pluie. Seul Hervé Caltran s’arrête pour admirer la longue rangée de buissons et d’arbres qui longent le boulevard.

      « Pour le grand public, l’eau qui passe dans nos villes est invisible, alors qu’elle est vitale », hoche ce cadre du service de la direction de l’eau à la Métropole de Lyon. S’il nous a donné rendez-vous ici, à deux pas du quartier de la Part-Dieu, ce n’est pas tant pour détailler la quarantaine de plantations – érables, althæas, chênes… – présentes sur ce site, mais plutôt pour ce qui se trouve en dessous.

      Cet espace vert est en réalité une #noue, sorte de fossé, dans le jargon des urbanistes, installée il y a trois ans. En cas de précipitation, l’eau s’écoule sur les trottoirs, est filtrée par un seuil, irrigue les plantes installées légèrement en contrebas, avant de s’enfoncer dans le sol. Un seul mot d’ordre : faire en sorte que l’eau s’infiltre là où elle tombe. En milieu urbain, seulement 5 % des eaux de pluie terminent dans les nappes, cinq fois moins qu’en zone rurale.

      « C’est du bon sens, mais avant les arbres étaient surélevés et ne bénéficiaient pas de la pluie, l’eau partait directement dans les bouches d’égout », explique Hervé Caltran. Il a fallu attendre les vastes travaux commencés depuis presque dix ans pour remodeler entièrement l’écoulement des eaux de la rue.

      D’apparence anodines pour les habitant·es, ces installations sont l’un des piliers de la « #ville_perméable », un modèle de développement urbain plus respectueux du #cycle_de_l’eau. Dans les pas d’Hervé Caltran, la ville se pare de noms mystérieux. Selon les contraintes urbaines, les noues peuvent laisser la place à des « #arbres_de_pluie », des espaces débitumés de la taille d’une place de parking, ou bien à des « #tranchées_de_Stockholm », l’équivalent d’une mininappe alluviale composée de graviers, construite sous les trottoirs.

      Aberration environnementale

      L’affaire se joue dans les détails. Ici des pavés entourant un arbre ont été installés avec des joints en sable et en terre. Un peu plus loin, une ancienne trémie où s’engouffraient hier les automobilistes a été recouverte et transformée en réservoir pour les espaces verts. Mais le principe reste le même : favoriser l’#infiltration et déconnecter les #eaux_de_pluie des #eaux_d’assainissement, qui terminent encore dans le même réseau dans 85 % du territoire de la Métropole de Lyon.

      « La plupart du temps, on prend de l’#eau_de_pluie propre, on la mélange à nos eaux polluées et on l’envoie dans nos stations d’épuration. On se retrouve à payer pour nettoyer une eau qu’on a nous-mêmes salie et déplacée ! », constate Hervé Caltran. Une #aberration environnementale, mais aussi économique. « Pour chaque mètre cube d’eau qu’on n’envoie pas en station, on économise 60 centimes d’euro », précise le fonctionnaire.

      Ces installations jouent aussi un rôle d’#îlots_de_fraîcheur. Un enjeu majeur alors que l’agglomération lyonnaise est l’une de celles où le nombre de canicules augmente le plus. Grâce à la végétation et à la conservation de l’eau dans les sols, la température ressentie peut diminuer de 9 degrés dans certains secteurs, selon des mesures réalisées par la métropole. À la terrasse d’un café, un brumisateur géant asperge les clients assis en terrasse. « Nous, on essaie de le faire naturellement », s’amuse Hervé Caltran.

      « Depuis le XIXe siècle, l’eau a été considérée comme un déchet à évacuer le plus rapidement possible. On a imperméabilisé nos villes, avec des conséquences sur la recharge des nappes, des risques d’inondations et une végétation en souffrance », rappelle Anne Grosperrin, vice-présidente (EELV) de la Métropole de Lyon, déléguée au cycle de l’eau. « C’est toute une manière de construire la ville qu’il faut repenser », estime l’élue.

      D’autant que l’agglomération lyonnaise est en grande partie construite sur la nappe alluviale du Rhône, qui lui fournit 90 % de son eau potable par le captage de Crépieux-Charmy. Selon les projections disponibles, le débit du fleuve pourrait diminuer de 30 % d’ici à 2050.

      #Canalisations parfois vieilles de 70 ans

      En mars 2022, le Grand Lyon s’est donné pour objectif de désimperméabiliser et de déconnecter 400 hectares de son territoire d’ici à 2026, soit le double du précédent mandat. En comparaison, plus de 2 000 hectares ont été imperméabilisés en dix ans dans l’agglomération. « On cavale derrière ! Il faudrait aller trois fois plus vite », pointe Anne Grosperrin. « Quand on part de zéro pour créer un nouveau quartier, c’est facile. La vraie difficulté, c’est de désimperméabiliser la ville existante », estime Hervé Caltran.

      Un bout de trottoir par-ci, un morceau de route par-là. Sur le terrain, les agents chargés de la gestion de l’eau se heurtent parfois aux pratiques des entreprises de BTP, voire à celles des services de la #voirie, « qui gardent une culture très bitume et tuyaux », selon Anne Grosperrin. Derrière la gare de la Part-Dieu, une pelleteuse vient de défoncer un trottoir pour installer des canalisations, sous l’œil inquiet d’Hervé Caltran. « Parfois, ils cassent ce qu’on vient juste d’installer. »

      Pour les plus petites collectivités des environs, la question de l’eau se résume souvent à la gestion des réseaux d’eau potable. Au syndicat mixte des eaux des monts du Lyonnais, à la tête d’un réseau de 2 000 kilomètres desservant 75 communes, la priorité est de faire en sorte que l’eau « ne se perde pas » en renouvelant les canalisations, parfois vieilles de 70 ans. Actuellement, « seulement 72 % de l’eau pompée arrive dans nos maisons », précise l’organisme dans son bulletin d’information.

      Plus au sud, dans le massif du Pilat, la petite commune de Planfoy (Loire) cherche elle aussi à moderniser son réseau. L’approvisionnement du village dépend de trois sources qui ont tendance à faiblir à la fin de l’été. En septembre 2018, le réservoir a dû être rempli par un camion-citerne. Pour éviter de revivre cette crise, la commune mène cet été des travaux pour optimiser son champ de captage, vétuste.

      « La situation était ubuesque : on pataugeait dans l’eau dans le champ de captage mais le réservoir était vide », raconte le maire, Cédric Loubet. Des travaux coûteux : 180 000 euros l’année dernière, à nouveau 100 000 euros cette année. De quoi plomber le budget de la commune. « Et avec ça on refait juste les drains et quelques centaines de mètres de réseau, raconte l’élu. On essaie de faire petit à petit. On espère que ça suffira pour éviter le retour des camions-citernes. »

      Pour ces élus locaux, l’urgence est de garantir de l’eau dans les robinets des habitant·es. « Mais l’eau potable est la partie émergée de l’iceberg », met en garde l’hydrologue Emma Haziza, qui lance l’alerte depuis des années sur ce sujet. « Si on se focalise uniquement dessus, on se trompe de débat et on oublie toute la consommation cachée, les prélèvements agricoles et industriels. »

      Tour aéroréfrigérante

      À Lyon, certains industriels sont eux aussi amenés à réduire leurs prélèvements. À l’image de l’usine historique Renault Trucks de Vénissieux, filiale du groupe Volvo. Un vaste complexe de 170 hectares, « une petite ville de 5 000 habitants », qui possède ses propres captages dans la nappe de l’Est lyonnais, détaille Dominique Bono, référent environnement du site. Pour produire ses camions, l’usine consomme aujourd’hui 300 000 mètres cubes d’eau par an, contre 2,5 millions en 1999. « Nous avons presque divisé par dix », met en avant Dominique Bono.

      En 2021, l’entreprise a bénéficié d’un financement de 160 000 euros de l’Agence de l’eau pour moderniser une tour aéroréfrigérante, qui sert à refroidir les circuits d’air comprimé vitaux pour la chaîne de production. À la clef, une économie supplémentaire de 30 000 mètres cubes d’eau par an. « Ce serait mentir de dire que nous le faisons uniquement pour des raisons environnementales. Nous sommes fiers de diminuer notre consommation en eau, mais il y a aussi un intérêt industriel. En installant du matériel neuf, nous pourrons produire de manière plus sécurisée et moins coûteuse », admet le responsable de Renault Trucks, qui représente aussi les industriels de la région au sein de la commission locale de l’eau.

      Dans l’Ouest de Lyon, le syndicat intercommunal du bassin de l’Yzeron (le Sagyrc), un affluent du Rhône, cherche à réduire les prélèvements de 45 %. Les travaux de déconnexion des eaux pluviales et des eaux d’assainissement représentent le levier le plus important pour atteindre cet objectif. Le syndicat travaille aussi sur les 130 petites retenues collinaires recensées sur la vingtaine de communes, dont la moitié à usage agricole. « Une vingtaine sont en travers de petits cours d’eau, alors qu’elles doivent normalement laisser un débit réservé pour que le ruisseau s’écoule », détaille Katy Cottinet, chargée de mission au Sagyrc.

      Restent tous les particuliers qui puisent, plus ou moins officiellement, dans les nappes et la rivière. Avec près de 2 000 puits, forages ou pompes, « l’arrosage représente 16 % des prélèvements », précise Katy Cottinet. « Mais on a du mal à connaître tous les forages individuels, qui ne sont pas tous déclarés », regrette-t-elle.

      Le syndicat tente de sensibiliser les habitants pour qu’ils réduisent leurs prélèvements, par exemple en installant des goutte-à-goutte. Quitte à hausser le ton en cas d’abus. L’année dernière, un jardin partagé a ainsi écopé d’une amende après un contrôle de la police de l’eau pour avoir pompé dans la rivière pendant une alerte sécheresse. Chaque mètre cube compte.

      https://www.mediapart.fr/journal/france/150822/ne-pas-perdre-une-goutte-d-eau-le-combat-de-lyon-et-de-sa-region

  • 30 000 citoyens armés en renfort pour/par la police | SudOuest | 07.08.22

    https://www.sudouest.fr/justice/avec-bientot-30-000-citoyens-armes-en-renfort-la-police-sort-de-sa-reserve-

    Les premiers réservistes massivement recrutés par la police patrouilleront dès la fin de l’été, au terme d’une formation de dix petits jours. Ce qui n’est pas sans soulever quelques questions, notamment celle de leur rapport aux armes. Reportage

    Quelques heures plus tôt et Laurie allait encore en robe légère et baskets, simplement armée d’un stylo pour réviser ses cours d’éducatrice spécialisée. Sitôt passée par le vestiaire de la caserne de CRS de Limoges, voilà la jeune femme recouverte du même uniforme dont on fait les policiers de carrière. « Une drôle de sensation, mais qui n’est pas désagréable », sourit l’étudiante de 20 ans que l’on retrouvera l’après-midi même en train de dégainer un pistolet Sig Sauer à l’ombre du stand de tir.

    Ainsi va la double vie des futurs réservistes de la police nationale...

    • Ainsi va la double vie des futurs réservistes de la police nationale. Étudiants, retraités ou bien artisans à la ville, et bientôt armés à la scène le temps d’un week-end ou d’une nuit. Plus de 170 munitions percutées en dix petits jours de formation (1), le double de ce qu’un policier tire chaque année à l’entraînement.

      Il n’y a en effet guère de temps à perdre, lorsque l’on sait qu’un gardien de la paix passe douze mois en école de police. Apprentissage express qui n’est pas d’ailleurs sans faire poindre quelque inquiétude dans les rangs de l’institution. « Pour compenser, les trois-quarts de leur formation est consacrée à l’usage et au maniement de l’arme », rassure le commandant chargé de cette première promotion d’une vingtaine de candidats venus de toute la Nouvelle-Aquitaine. Et de répéter inlassablement les mêmes gestes, pour éviter qu’en cas de malheur l’arme ne leur brûle les doigts. « La moindre faute de sécurité sera éliminatoire. »

      Près de 7 000 candidats

      Engagez-vous qu’ils disaient, et c’est un succès, tandis que près de 6 900 Français âgés de 18 à 67 ans ont déjà répondu à l’appel lancé au mois de mars. Calqué sur le modèle éprouvé de la gendarmerie et de ses 23 000 intérimaires, le chantier du ministère de l’Intérieur est plus vaste encore avec, à terme, 30 000 citoyens mobilisables 90 jours l’an pour prêter main-forte aux 140 000 agents de la police nationale.

      Une vraie révolution dans cette maison de famille Poulaga qui, jusqu’alors, ne tolérait en son sein qu’une petite troupe de collègues revenus de leur retraite pour quelques euros nets d’impôt ou bien l’amour du maillot bleu. Façon désormais de pallier dans les grandes largeurs le manque d’effectifs, à en croire les syndicats. Ceux-là d’ailleurs ne s’y sont pas trompés, critiquant certes la formation « trop accélérée » des nouveaux réservistes, mais se montrant en coulisses soulagés de voir ce prompt renfort arriver bientôt à bon port. Pour Frédéric, chef d’une petite entreprise médicale en Dordogne, ce sera au commissariat de Bergerac ou d’Agen. « À 51 ans, j’ai fini ma mission de papa, il fallait que je me rende utile autrement. » Quarante-cinq jours par an, pour la beauté du geste citoyen davantage que pour les 50 euros promis à chaque vacation, jure-t-il en substance.

      Corvéables à merci ?

      À gauche, Frédéric, chef d’une petite entreprise installé à Bergerac. « A 51 ans, j’ai fini ma mission de papa, je veux me rentre utile autrement. »
      Photo GUILLAUME BONNAUD/SUD OUEST

      À deux années des JO de Paris et moitié moins de la Coupe du monde de rugby organisée en France, une main-d’œuvre que certains, en interne, redoutent corvéable à merci. À tout le moins une aubaine pour assumer ce genre de missions souvent aussi statiques que chronophages. Au-delà, si les réservistes ne seront évidemment pas plus affectés au maintien de l’ordre pur et dur qu’aux couloirs de la PJ, tous sont censés monter au front de la délinquance ordinairement périlleuse. Voie publique, contrôle routier ou police aux frontières, déjà plus de 1 500 patrouilleront dès l’automne, moins d’un an après l’annonce d’Emmanuel Macron. Outre une enquête de moralité, l’intervention systématique d’un psychologue vient alors en renfort des formateurs. Histoire de causer « rapport à la mort » et de leur rappeler les risques du métier. Ceux qu’ils prendront, comme ceux qu’ils pourraient faire courir au commun des mortels justiciables.

      « Les comportements de cow-boys sont rédhibitoires, je vous garantis que l’on veille. »

      Plus prosaïquement, la chasse aux excités de la gâchette est ainsi discrètement ouverte parmi ces promotions recrutées sur CV et simples entretiens. « Les comportements de cow-boys sont totalement rédhibitoires », martèlent le commandant et ses seconds aux aguets. « Je vous garantis que l’on veille, et que l’on raye des noms en cours de formation si besoin. »

      Laurie, 20 ans, éducatrice spécialisée dans le civil. « Je n’ai pas ressenti d’appréhension en prenant ce pistolet en main. Les moniteurs nous ont longuement appris à le toucher, le démonter, tirer... »
      GUILLAUME BONNAUD/ »SUD OUEST »

      Garder son sang-froid plutôt que de le faire couler à la moindre escarmouche, tel est aussi en partie le sens de l’entretien – d’une trentaine de minutes – préalablement mené par un jury expert en la matière. « Je leur ai dit que je n’avais aucune attirance particulière pour les armes, que le but premier est de ne pas m’en servir, mais de savoir le faire », raconte Damien, un Bordelais de 34 ans. Cadre chez Orange, le jeune homme répète d’ailleurs ne jamais avoir eu la vocation policière jusqu’aux attentats de 2015. « Mais le soir du Bataclan, devant ma télé, j’ai ressenti tant d’impuissance que j’ai décidé de ne plus rester spectateur. »

      (1) Suivis par deux autres semaines de stage au sein de leur unité d’affectation

  • LE PROBLÈME N’EST PAS LE CO2 MAIS L’EAU

    Comprendre les cycles hydrologiques et cultiver l’eau, pour restaurer la fécondité des sols et prendre soin du climat. (juillet 2022)

    Sans eau, pas de vie. Sous ses différentes formes et états, l’eau est indispensable à l’émergence et au maintien de la vie et compose l’essentiel des êtres vivants.
Les résultats des recherches les plus récentes confirment un savoir ancien, mais trop souvent oublié : les relations entre l’eau, les plantes et la vie du sol sont non seulement étroites, mais consubstantielles.
    
Ils démontrent également la justesse d’un proverbe africain qui énonce : « La différence entre désert et jardin ce n’est pas l’eau, c’est l’Homme ».
Des Africains avaient donc compris que l’humain est capable du meilleur comme du pire et ils avaient formulé il y a déjà longtemps d’une manière brève et profonde ce que de doctes personnes nomment aujourd’hui l’anthropocène.
    
Des humains ont créé et continuent de générer la majorité des déserts par leur maladresse, leur ignorance et leur hubris. Mais, la bonne nouvelle est que, si une minorité dominante à pu faire d’une partie de la terre un enfer déserté par l’eau, les plantes et le sol, de nombreuses expériences montrent que tout un chacun peut contribuer à en faire un Éden en apprenant à cultiver l’eau.
    
L’eau, comme le sol et les plantes, se cultive. Comprendre les interrelations de ce triptyque et en prendre soin, c’est prendre soin de la vie même.
La vie se cultive, la mort aussi. À nous de choisir.

    Jean-Luc Galabert
    https://interculturelles.org/project/cultiver-l-eau

    --

    "Comprendre les cycles hydrologiques et cultiver l’eau pour restaurer la fécondité des sols et prendre soin du climat".

    Cycles de l’eau

    Où l’on découvrira qu’il n’existe pas un, mais de multiples cycles de l’eau jusque là trop peu étudiés, que les cycles du carbone et de l’eau sont liés, et que la connaissance de ces cycles permettrait de cultiver l’eau.

    L’eau et les sols

    Où l’on apprendra que les sols peuvent être des éponges pour peu qu’y soit cultivée la vie dans sa diversité.

    L’eau et les plantes

    Où l’on montrera que les forêts génèrent de la pluie sur les terres émergées et que le végétal crée de l’eau nouvelle.

    L’eau et le climat

    Où l’on verra que le principal gaz à effet de serre n’est pas le CO2, mais la vapeur d’eau, et que restaurer les cycles de l’eau perturbés pourrait être un outil majeur à la portée de l’humanité pour lutter contre le réchauffement climatique.

    Initiatives régénératrices

    Où l’on s’émerveillera de la démonstration qu’il est possible de transformer des déserts des édens fertiles et féconds.

    --
    UNE AUTRE FIN EST POSSIBLE
    (extrait de la conclusion)

    Nous disposons aussi de millions d’alliés potentiels pour agir. Ce sont les arbres, les forêts, les plantes, les champignons, les vers de terre, les termites, les microorganismes du sol…

    Eux seuls sont les bios et géo-ingénieurs des équilibres de la vie. Eux seuls savent à la fois cap- ter, réguler, générer l’eau, mais aussi le dioxyde de carbone, l’oxygène, l’azote et tout ce qui est indispensable à la vie.

    Soyons à leur écoute, soyons leur apprentis, nous avons tant à apprendre. Que nous disent-ils ?

    « Il n’y a qu’un seul processus par lequel nous pouvons assurer un climat et une atmosphère qui préserveront notre vie présente et à avenir et la vôtre aussi. Il s’agit de ce que vous appelez la photosynthèse, qui est la mère des cycles du carbone et de l’eau.

    Notre avenir comme le vôtre dépend de la façon dont vous nous permettrez ou non de régénérer les sols, de les rendre poreux, d’en faire une éponge carbonée où l’eau, l’air et une foule d’êtres vivants circulent.

    Mais, pour que nous puissions œuvrer à cette tâche, nous vous en prions, ne détruisez pas la peau de la terre, nous voulons dire les plantes.

    Elles seules savent récolter la lumière du soleil et protéger les ingénieurs de la vie habitant le sol du rayonnement solaire toxique qui nous dessèchent, nous brûlent, nous tuent.

    Les plantes sont essentielles pour fixer l’énergie solaire surpuissante, transformer le gaz que vous appelez CO2 en matière vivante et générer de l’oxygène et de l’eau. Sachez qu’une fois que la synthèse de la lumière a permis de créer de la biomasse qui mérite bien le nom que vous lui avez donné, c’est ce que nous faisons de cette matière qui importe. Selon vos actions sur le sol vous induirez son oxydation rapide en CO2 et l’oxygène nous brûlera, ou vous nous permettrez grâce aux champignons de la convertir en carbone organique dans le sol ? Il n’y a que deux possibilités.

    Il n’y a pas d’autre choix.

    Vous avez favorisé la voie de combustion et l’oxydation. Vous avez détruit les sols en les brutalisant. Vous nous avez empoisonnés à grand renfort de biocide, fongicide, pesticide, insecticide que vous aviez inventé d’abord pour éliminer vos semblables.

    Comment allez-vous pouvoir produire la nourriture qui vous est nécessaire et pour avoir un environnement et un climat vivable sans notre concours ?

    Vos civilisations peuvent prospérer, mais seulement brièvement si vous ne respectez pas les cycles naturels de la vie et de la mort auxquels vous et nous sommes assujettis. En revanche, si nous collaborons, nous pouvons même transformer les déserts issus de vos maladresses en milieux fertiles. C’est ce que nous avons fait il y a 420 millions d’années, et c’est ce que nous nous obstinons à faire avec une indéfectible constance depuis.

    Voilà que vous vous inquiétez de l’augmentation des températures terrestres. Vous dites, du moins certains d’entre vous, qu’il faut réduire les émissions de gaz réchauffant l’atmosphère.

    Mais, même si vous y arrivez, cela n’aura que peut d’effet si vous ne nous redonnez pas notre place de régulateur du vivant.

    L’augmentation des gaz à effet de serre n’est qu’un signe parmi d’autres vous rappelant les conséquences du déboisement, du défrichement, de la construction de villes tentaculaires presque entièrement minérale, de la combustion à outrance du carbone que nous avions accumulé et transformé en charbon et en pétrole pendant des millions d’années. Savez-vous que le simple fait de retourner le sol émet du dioxyde de carbone qui vous inquiète ?

    Vous le voyez, le CO2 que vous diffamez n’est pas à l’origine du problème. Le problème sont vos gestes, ceux par exemple qui ont forgé et ont manié, la hache, la houe ou la charrue et ont réduit à néant l’architecture subtile du vivant que nous avions construite.

    Vous avez érigé des cathédrales de pierre, mais aucune ne rivalise avec nos édifices humiques où circulent air, eau, macro et microfaune, et où toutes les plantes sont connectées par des réseaux mycéliens.

    Nous ne pouvons remédier l’altération flagrante des équilibres naturels de la Terre que si vous nous laissez jouer notre fonction.

    En conséquence, vous et nous n’avons plus d’autre choix que de nous allier pour parer à ce qui menace notre survie commune. Ensemble nous pouvons encore être en mesure d’agir efficacement. Nous aider devrait être désormais votre priorité, du moins si vous choisissez comme nous d’être des gardiens de la vie. »

    Bien que cela ne fasse pas la une des médias, et ne soit pas un sujet de débat public, l’eau, sous forme de vapeur, est de loin le premier gaz à effet de serre. L’eau engendre de 60 à 80 % de l’effet de serre de la planète. La part du dioxyde de carbone (CO2) est de 4,1 %, suivi par le méthane, les gaz fluorés, etc.

    L’effet de serre, c’est oublié par les médias, est d’abord un dispositif protecteur de la vie. C’est grâce à l’eau que la terre ne ressemble pas à la lune avec un gradient de 250 degrés entre le jour et la nuit. C’est grâce à l’eau que la température moyenne de la terre est propice à la vie. L’eau est le gaz à effet de serre qui permet cela.

    L’eau, substance étonnante par la versatilité de ses formes, est le sang de la terre, et le carbone est sa structure. Si ne nous prenons pas soin de l’un et de l’autre, nous périrons.

    Nos conversations et nos pensées sont hantées par les thèmes du réchauffement climatique et leur corollaire de canicules, d’inondations, d’incendies immaîtrisables, de destruction de la capacité des sols à être fertiles et nous n’arrivons pas à articuler les phénomènes qui balayent la stabilité climatique qui prévalaient il ya quelques décennies. Nous entendons les mots « effets de serre », « CO2 », « gaz à effet de serre », et les utilisons généralement à notre tour sans bien com- prendre ce qu’ils signifient.

    Qu’est-ce qu’un gaz à effet de serre, et pourquoi a-t-il cet effet réchauffant ?

    Une fois de plus, Emma Haziza nous aide à comprendre le dessous des cartes et des mots :

    « Un rayonnement lumineux incident du soleil, qui vient taper le sol, va rebondir. En rebondissant, il rencontre des molécules sur son chemin. Soit il s’agit de molécules à “deux têtes” comme l’azote (N2), l’oxygène (O2) qui vont être éjectées sur la trajectoire du rayon, soit il rencontre des molécules à “trois têtes” comme la vapeur d’eau (H2O), le dioxyde de carbone (CO2)…, le rayon lumineux va faire vibrer et déstabiliser ces dernières molécules. Ces vibrations entraînent un réchauffement, et de proche en proche les vibrations qui se transmettent d’une molécule à l’autre vont réchauffer un ensemble de molécules jusqu’à arriver au sol et on a des masses d’air qui se réchauffent. »

    Lorsque la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre, quels qu’ils soient, augmente, la température de la Terre s’élève en conséquence. L’élévation de la température de la Terre, qu’elle que soit son origine (plus grande concentration de GES dans l’atmosphère, albédo plus important des sols par manque de végétation pour tamponner le rayonnement solaire…, cela augmente l’évaporation de l’eau et des terres).

    Comme l’air plus chaud contient plus d’humidité, sa concentration en vapeur d’eau augmente.

    Cela se produit parce que la vapeur d’eau ne se condense pas et ne se précipite pas aussi facilement à des températures plus élevées. La vapeur d’eau, dont le volume est plus important, absorbe encore plus la chaleur rayonnée par la Terre qui peut moins facilement s’échapper dans l’espace.

    Cela réchauffe encore plus l’atmosphère, ce qui entraîne encore plus de vapeur d’eau dans l’atmosphère. C’est ce que les scientifiques appellent une « boucle de rétroaction positive ».

    Des scientifiques estiment que cet effet fait plus que doubler le réchauffement qui se produirait en raison de la seule augmentation du dioxyde de carbone. Cette boucle de rétroaction positive est alimentée, d’une part, par la déforestation, les modes d’exploitation agricole dominants des sols et l’urbanisation qui empêchent l’eau des précipitations de s’infiltrer dans les sols et favorisent son évaporation immédiate, et d’autre part, par l’exploitation des masses d’eau souterraine fossiles à la manière de l’exploitation du pétrole, pour irriguer des zones de culture comme la Californie, le Chili, l’Inde, le Sahara, le pourtour méditerranéen, qui injecte de grands volumes d’eau supplémentaires dans l’atmosphère parce que sa majeure partie va très vite s’évaporer ou ruisseler et ne rejoindra jamais les nappes phréatiques dont elle est issue qui, tout comme celles de pétrole se sont formées à l’échelle des temps géo- logiques.

    Nous avons pu voir que la perturbation des cycles de l’eau indispensable au maintien de conditions favorables à la vie n’est pas irréversible. Le moyen de les restaurer ne présuppose aucune haute technologie que resterait à inventer, mais seulement une grande intelligence des équilibres de la biosphère.

    Nous disposons de savoirs et de pratiques ancestrales et de toutes les connaissances scientifiques pour agir. Nous disposons de millions d’alliés potentiels pour agir, ce sont les arbres, les forêts, les plantes, les microorganismes du sol. Eux seuls savent à la fois capter, réguler, générer l’eau, mais aussi le CO2, l’azote et tout ce qui est indispensable à la vie.

    Pour clore cette brochure, je citerai de nouveau Emma Haziza : « Cela fait des années que je me focalise sur les solutions, les solutions, les solutions. Mais vous savez quoi ? Il y a des solutions partout (il y a des solutions pour s’adapter au risque inondation, pour s’adapter au risque sécheresse, pour recréer des cycles de l’eau à petite échelle…).

    Comme le dit Bettina Laville, le problème n’est pas de trouver les solutions, mais de trouver les solutions pour mettre en œuvre ces solutions. »

    Et je laisserai le mot de la fin à Hervé Coves, dont les recherches et les conseils bibliographiques ont stimulé et rendu possible la rédaction de cette documentation.

    « Il nous faut apprendre à récolter le soleil et cultiver l’eau pour retrouver le chemin de la fécondité. »

    https://interculturelles.org/wp-content/uploads/2022/07/Comprendre-les-cycles-hydrologiques-et-cultiver-l-eau-v1.pdf

    • La thèse de cette chercheuse hydrologue Emma Haziza a été relativement débunkée, c’est peu dire, depuis, notamment suite à son discours chez Thinkerview et ultérieurement dans la presse où elle dit (à contre-courant des chercheur·es et des rapports du GIEC) que c’est principalement le dérèglement du cycle de l’eau le plus gros responsable du réchauffement climatique.

      Le Réveilleur notamment lui a demandé des précisions sur ses sources sans véritable succès, indiquant que ce genre de thèse alimente la sphère climato-sceptique.

      (c’est pas pratique Twitter pour suivre, ni même The Reader App là… mais bon)

      https://threadreaderapp.com/thread/1549120359135322116.html

      https://threadreaderapp.com/thread/1553310584732614657.html

      Tout son passage Thinkerview sur le rôle de la vapeur d’eau dans le climat est très mauvais et complètement en dehors de ce que dit la littérature scientifique sur le sujet.

      Pour la citation attribuée au GIEC dans ce communiqué... Elle n’est pas dans le rapport du GIEC.

      Du coup Le Réveilleur prépare une vidéo sur le sujet spécifique de la vapeur d’eau, même s’il avait déjà abordé ce sujet dans des vidéos précédentes.

    • François-Marie Bréon (physicien climatologue) : https://threadreaderapp.com/thread/1549034441418321921.html

      Qui est Emma Haziza ? Sur son profil Tweeter, elle se présente comme « Researcher in Climate Change adaptation and mitigation » et aime se présenter ainsi en itw. Normalement, un chercheur, ça publie des articles dans des revues scientifiques, de préférence revues par les pairs.
      Or, manifestement, Mme Haziza passe plus de temps sur les plateaux que à publier des articles. Je ne trouve rien à son nom qui respecte le critère ci-dessus

      Mais surtout, je l’ai souvent prise en flagrant délit de raconter n’importe quoi. Par exemple, dans son interview sur @Thinker_view, sa description de l’effet de serre est complètement fausse
      Génant pour un spécialiste du changement climatique

      Il y a plus grave, elle affirme (à 29:15) que l’eau représente 95% des gaz à effet de serre sur la terre, alors que le CO2 ne contribuerait que 4% . Pas clair où elle est allée chercher cela.
      Elle part ensuite sur un délire comme quoi on ne s’intéresse pas à la vapeur d’eau (comme gaz à effet de serre) parce que on ne peut pas connaître sa concentration dans le passé via les carottes de glace (qui permettent de connaître CO2, CH4 et quelques autres trucs)
      D’après elle, la vapeur d’eau , « on considère que elle ne rentre pas dans le système ». Je vais aller expliquer ça à mes collègues qui travaillent sur le cycle de l’eau ; ils vont être ravis de l’apprendre.
      Elle explique ensuite qu’on exploite les nappes phréatiques, que l’eau se retrouve dans les océans, et contribue 30% à la montée du niveau des mers. Elle dit bien « à vérifier », mais je trouve gênant qu’une hydrologue spécialiste du CC puisse donner un chiffre aussi faux.
      Pour des détails, cf chapitre 9.6, et table 9.5 sur
      ipcc.ch/report/ar6/wg1…
      Mais SURTOUT elle raconte n’importe quoi sur le cycle de l’eau en expliquant que le fait de pomper les nappes fossiles conduit à augmenter la vapeur d’eau dans l’atmosphère et à augmenter l’effet de serre.

    • Réchauffement climatique : le rôle de la vapeur d’eau
      https://www.youtube.com/watch?v=cN_QaUxRsaw

      Et donc le Réveilleur a sorti sa vidéo, bien détaillée, sur le sujet

      Je fais le point sur le rôle de la vapeur d’eau dans le changement climatique. Qu’est-ce qui fixe le contenu en vapeur d’eau dans l’atmosphère ? La vapeur d’eau peut-elle causée un changement climatique ? Peut-elle agir sur les changements climatiques sans être une cause ? Son rôle est-il étudié par les climatologues ? Est-ce que les émissions de vapeur d’eau par les sociétés humaines ont une influence sur le climat ?

      0:00​ • Introduction
      0:34 • Quelques bases physiques sur la vapeur d’eau
      3:17​ • Limite à la quantité de vapeur d’eau dans une masse d’air
      9:05 • Vapeur d’eau et changements climatiques
      11:33 • L’effet amplificateur de la vapeur d’eau
      17:06 • Pourquoi on n’en parle pas ?
      18:42 • Pourquoi la vapeur d’eau n’est pas étudiée ?
      20:05 • Est-ce que nos émissions de vapeur d’eau affectent le climat ?
      25:35 • Conclusion
      27:00 • Outro

      Précisions :
      J’ai volontairement évité le terme de « boucle de rétroaction ». Ce terme est très peu utilisé dans la littérature scientifique (on trouve plutôt « rétroaction climatique » dans les rapports du GIEC par exemple). Ce terme (et sa représentation cyclique) induit, à mon avis, pas mal de mécompréhensions sur le fonctionnement de la machine climatique. Je pense que parler d’amplification pour décrire le rôle de la vapeur d’eau induit moins de mécompréhensions.

  • A SEC ! VIVRE AVEC LA SÉCHERESSE (2/6) REPORTAGE | Mediapart/WeReport | 08.08.22

    Petits canaux [béal] contre « idéologie du tuyau » [bassines et pompage dans la nape], une guerre de l’irrigation.

    Très ancrés dans les territoires montagneux du sud de la France, prisés par les habitants, les béals sont encore vitaux pour de nombreux agriculteurs. Mais cette gestion collective et traditionnelle de l’eau se heurte à la logique de « rationalisation de la ressource » des services de l’État.


    Vallée de l’Altier (Tarn, Lozère et Ardèche), Perreux et Rive-de-Gier (Loire).– Ce matin de la fin du mois de juin, pour arroser ses trois hectares de prairie, Laurent Veyrunes n’a pas eu de pompe à mettre en route. Depuis son enfance, cet éleveur perché dans la vallée de l’Altier, en Lozère, utilise le béal, un petit canal qui détourne une partie de l’eau de la rivière voisine. Ici, pas de vannes ni de robinets, mais une « martelière » pour ouvrir ou fermer le béal. Une simple lauze, une pierre plate, suffit ensuite à faire sortir l’eau pour submerger ses terres.

    Cette année, le printemps a été très sec. Sans le béal, l’éleveur n’aurait pas pu abreuver ni nourrir sa trentaine de vaches laitières et ses douze génisses. « Je n’aurais pas eu de foin pour mes bêtes. Les volumes d’eau que nous prélevons sont faibles, mais pour nous c’est vital », estime-t-il.

    Laurent Veyrunes partage le canal avec trois autres éleveurs. Lui peut l’utiliser du samedi matin au mardi midi. Puis le « tour d’eau » passe à ses voisins. Une gestion collective quasi inchangée depuis le XIXe siècle - « c’étaient déjà les quatre mêmes familles », raconte l’éleveur – aujourd’hui en péril.

    Très ancrés dans les zones montagneuses du sud de la France, les béals sont souvent mal vus par les services de l’État. « Ça fait vingt ans qu’on se bat pour garder le canal. La DDT [Direction départementale des territoires – ndlr] voulait nous mettre des tuyaux partout. Soi-disant parce que ça assécherait la rivière, rumine Laurent Veyrunes. À les entendre, on aurait juste le droit de regarder passer l’eau, sans l’utiliser ! »

    Aux yeux de l’administration, les « canaux de dérivation gravitaires » sont souvent vus comme une aberration dans un contexte de sécheresses plus fréquentes. Ils détournent l’eau en amont de la rivière, contribuent à diminuer les débits, font obstacle aux poissons… Pire, souvent fabriqués en pierre et en terre, ils ne sont pas complètement étanches.

    Une partie de l’eau est ainsi perdue avant même d’arriver à destination. Alors que près de la moitié des bassins versants de surface du quart sud-est de la France sont en déficit, selon les données de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, la tentation est grande de voir dans les béals des sources d’économies rapides.

    « C’est un usage, certes traditionnel, mais aussi gaspilleur. L’ancienneté n’est pas un gage de vertu environnementale », souligne Laurent Roy, directeur de l’Agence de l’eau Rhône-Méditerranée-Corse, qui gère une bonne partie du quart sud-est de la France. « Ces canaux prélèvent beaucoup plus que nécessaire. À choisir, je préfère que l’eau reste dans la rivière. Il faut optimiser, ce qui ne veut pas dire supprimer. »

    Depuis une dizaine d’années, les services de l’État cherchent à quantifier les volumes prélevés par les béals. Avant d’imposer parfois des travaux importants pour étanchéifier les réseaux, moderniser les prises d’eau au niveau de la rivière, voire fermer complètement certains canaux.

    « Pour l’instant, on nous laisse tranquilles », assure Nicolas Savajols, conseiller spécialisé sur le sujet de l’eau à la chambre d’agriculture de Lozère. Mais la menace de restrictions plane sur la région.

    Une étude lancée en 2020 dans le bassin versant de l’Ardèche, dans laquelle se jette l’Altier, tend pourtant à montrer que la grande majorité de l’eau prélevée par les béals est restituée « au milieu », c’est-à-dire à la rivière. « L’État associe les canaux à des pertes, mais en réalité l’eau s’infiltre tout le long des béals et dans les champs, en créant au passage des petites zones humides, avant de repartir dans le cours d’eau en aval », explique le salarié de la chambre d’agriculture.

    Fermetures en série, mobilisations locales

    En Lozère, au moins une cinquantaine d’agriculteurs irriguent grâce aux béals, estime Nicolas Savajols. Principalement dans la vallée de l’Altier et dans les Cévennes. Au fil des décennies, de dizaines de canaux ont déjà été abandonnés, faute d’entretien ou à cause de la diminution du nombre d’agriculteurs et d’agricultrices. « L’État est dans son rôle quand il cherche à économiser la ressource. Mais nous sommes sur un territoire fragile, enclavé. Cette irrigation traditionnelle a permis de maintenir toute une économie autour des arbres fruitiers, de l’élevage ou du maraîchage. Si la réglementation se durcit, on risque de perdre ce tissu », met en garde Nicolas Savajols.

    Plus au sud, dans la commune de Massaguel (Tarn), Francis Thillard se débat depuis plusieurs années pour sauver le béal du Sant, qui traverse le village. « Pour l’État, les béals sont des sources d’emmerdes. C’est de la gestion collective compliquée, avec plein d’utilisateurs et de propriétaires privés. » Mal entretenu, celui de Massaguel a risqué la fermeture en 2015. Francis Thillard mobilise alors des habitants, monte une association et collecte des fonds pour le remettre à flot. Depuis, chaque année, le collectif remet au propre six kilomètres de canal, qui alimente plusieurs élevages, une scierie et les potagers des particuliers.

    Mais en 2020, coup de massue. Pour laisser plus d’eau dans le cours d’eau, le syndicat de rivière local demande de rehausser de quelques centimètres le seuil du béal, la « marche » en pierre qui détourne une partie de l’eau de la rivière. Une obligation qui aurait pour conséquence d’assécher presque complètement le canal, selon Francis Thillard. « Nous voulons juste maintenir quelque chose qui existe depuis six cents ans et qui marche bien !, s’énerve-t-il. On n’arrive pas bien à comprendre l’intérêt. On ne parle pas de gros volumes, c’est un canal de moins de un mètre de large, c’est pas la Loire non plus ! » De fait, un béal prélève souvent seulement quelques milliers de mètres cubes d’eau par an, là où certaines exploitations agricoles peuvent en consommer plus de un million.

    Même incompréhension en Ardèche, à Saint-Sauveur-de-Montagut. Jean-Marie Roche habite un vieux moulin posé sur le canal du Ténébris, une « béalière » du XVIIIe siècle, dont l’intérêt est aujourd’hui plus patrimonial qu’agricole ou industriel. « Mon grand-père arrosait ses haricots avec. Cinq ou six jardins l’utilisent encore », explique Jean-Marc Roche.

    Là aussi, le paisible ruisseau est dans le collimateur des pouvoirs publics. Ou plutôt son seuil, constitué de gros rochers. Pour l’État, cette installation entrave la continuité écologique. « En gros, ça empêcherait le passage des poissons », souffle Jean-Marc Roche. Pour y remédier, la DDT veut araser le site, installer un tuyau et une « échelle à poissons ». Coût de l’opération : 100 000 euros, selon l’estimation de Jean-Marc Roche. Un montant presque impossible à financer pour la collectivité, qui n’aurait d’autre choix que de fermer le canal.

    Le puits comme contrepartie

    « Les béals embêtent les agences de l’eau qui ont bâti tout leur discours sur la notion de rationalisation. Or ces systèmes d’irrigation sont mal connus, difficiles à mesurer. Pour justifier des diminutions de prélèvement, l’État se cramponne à des données pourtant approximatives », analyse François Molle, géographe de l’eau à l’Institut de recherche pour le développement, et coauteur d’une étude sur le sujet. Selon le chercheur, la gouvernance de l’eau actuelle relève d’une « idéologie du tuyau » qui peut entrer en conflit avec les usages locaux. « C’est beaucoup plus simple de pomper de l’eau dans une nappe, mais ça ne prend pas en compte les atouts des béals, qui favorisent l’infiltration de l’eau dans les sols et génèrent un lien collectif et affectif à la ressource », complète-t-il.

    À Perreux, à côté de Roanne (Loire), le béal qui traversait le groupement agricole d’exploitation en commun (Gaec) de Patrick Ducros a été supprimé et rebouché en 2021, pour assurer la continuité de la Rhins, la rivière locale. Au grand dam des trois exploitants agricoles, du pépiniériste et des particuliers qui en bénéficiaient. « Mes vaches avaient de la belle eau en permanence sans risque de pénurie », se souvient l’éleveur. En contrepartie, la Roannaise des eaux leur a installé des puits ou des réservoirs alimentés par des pompes qui puisent dans les nappes. « Tout ça a coûté des centaines de milliers d’euros, mais je ne suis pas sûr du résultat », soupire Patrick Ducros.

    Aujourd’hui, on ne crée plus de nouveaux béals. Seuls les propriétaires qui peuvent démontrer l’existence d’un « droit d’eau » ancien, souvent en remontant avant 1789, sont autorisés à prélever de l’eau. Pourtant, dans le massif du Pilat, sur les hauteurs de Rive-de-Gier (Loire), un petit groupe de passionnés a tenté pendant des décennies de créer tout un réseau de « biefs », l’appellation locale des canaux.

    « On va faire de l’archéologie », s’amuse Jérôme Besset, secrétaire général de l’association Les Biefs du Pilat. Cet ingénieur géologue de formation nous a donné rendez-vous à quelques pas de la source du Gier. Ce jour-là, le bassin versant de la rivière vient d’être placé en alerte sécheresse. En contrebas, à flanc de montagne, un petit chemin de cailloux serpente dans la forêt. Les vestiges d’un canal aujourd’hui abandonné. « Il y a encore quelques années, l’eau coulait partout ici », assure Jérôme Besset.

    Discours [et pratique] précurseur

    À partir de 1985, Jean-Marc Hauth, ingénieur en mécanique des fluides au chômage, a patiemment construit une dizaine de kilomètres de biefs dans le Pilat, pierre après pierre, presque sans moyens financiers ni soutien institutionnel, rejoint par une poignée de passionnés, parmi lesquels Jérôme Besset. À l’époque, le groupe tient un discours précurseur sur le sujet, mettant en garde contre le changement climatique, la raréfaction de l’eau et la nécessité d’opter pour une gestion globale de la ressource.

    L’idée de Jean-Marc Hauth est simple. Au lieu d’utiliser les béals pour irriguer des cultures, il estime qu’ils peuvent ralentir l’écoulement des eaux excédentaires du Gier lors des fortes précipitations, le temps qu’elles s’infiltrent dans les sols. « C’est comme un gros tuyau percé, un goutte-à-goutte qui répartit l’eau sur le territoire avant qu’elle ne retourne à la rivière », explique Jérôme.

    Dans les années 2000, l’association arrive à convaincre des acteurs publics de lancer une expérimentation : le Cemagref de Lyon (devenu Irstea), l’école des Mines et le Pôle de l’eau de Saint-Étienne se penchent sur le dossier. Le projet reçoit un prix de la fondation Nicolas-Hulot. L’Agence de l’eau Loire-Bretagne accepte de financer le projet à hauteur de 420 000 francs, la fondation Vivendi en propose 150 000.

    Mais en 2000, tout s’effondre. Le parc national du Pilat refuse de s’engager aux côtés d’une association trop fragile à ses yeux pour mener ce chantier, tout en admettant dans son courrier « l’intérêt technique du projet et son caractère novateur dans une région où les problèmes d’approvisionnement en eau sont particulièrement aigus ».

    Vingt ans plus tard, les ruines du canal se fondent peu à peu dans la végétation, sous le regard résigné de Jérôme Besset. « Aujourd’hui, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut freiner l’eau, explique-t-il. Pour le moment, la solution privilégiée par les pouvoirs publics, ce sont les bassines. C’est plus facile de faire un trou et de pomper dans les nappes pour les recharger. Nous, on proposait une solution alternative. Mais cela impliquait de mettre tout le monde autour de la table. » Et de s’interroger : « Est-ce que notre société est encore capable de gérer collectivement une ressource ? »

    • et ce que l’état appelle « rationalisation », ça veut certainement dire compteur ; c’est bien plus simple de mettre un compteur sur un tuyau - et de filer le marché à Veolia :-)

  • « Tant qu’on sera dans un système capitaliste, il y aura du #patriarcat » – Entretien avec #Haude_Rivoal

    Haude Rivoal est l’autrice d’une enquête sociologique publiée en 2021 aux éditions La Dispute, La fabrique des masculinités au travail. Par un travail de terrain de plusieurs années au sein d’une entreprise de distribution de produits frais de 15 000 salariés, la sociologue cherche à comprendre comment se forgent les identités masculines au travail, dans un milieu professionnel qui se précarise (vite) et se féminise (lentement). Les travailleurs, majoritairement ouvriers, sont soumis comme dans tous les secteurs à l’intensification, à la rationalisation et à la flexibilisation du travail. Leur réponse aux injonctions du capitalisme et à la précarisation de leur statut, c’est entre autres un renforcement des pratiques viriles : solidarité accrue entre hommes, exclusion subtile (ou non) des femmes, déni de la souffrance… Pour s’adapter pleinement aux exigences du capitalisme et du patriarcat, il leur faut non seulement être de bons travailleurs, productifs, engagés et disciplinés, mais aussi des “hommes virils mais pas machos”. Pour éviter la mise à l’écart, adopter de nouveaux codes de masculinité est donc nécessaire – mais laborieux. Dans cette étude passionnante, Haude Rivoal met en lumière les mécanismes de la fabrique des masculinités au travail, au croisement des facteurs de genre, de classe et de race.

    Entretien par Eugénie P.

    Ton hypothèse de départ est originale, elle va à rebours des postulats féministes habituels : au lieu d’étudier ce qui freine les femmes au travail, tu préfères analyser comment les hommes gardent leur hégémonie au travail « malgré la déstabilisation des identités masculines au et par le travail ». Pourquoi as-tu choisi ce point de départ ?

    J’étais en contrat Cifre [contrat de thèse où le ou la doctorant.e est embauché.e par une entreprise qui bénéficie également de ses recherches, ndlr] dans l’entreprise où j’ai fait cette enquête. J’avais commencé à étudier les femmes, je voulais voir comment elles s’intégraient, trouvaient des stratégies pour s’adapter dans un univers masculin à 80%. Ce que je découvrais sur le terrain était assez similaire à toutes les enquêtes que j’avais pu lire : c’était les mêmes stratégies d’adaptation ou d’autocensure. J’ai été embauchée pour travailler sur l’égalité professionnelle, mais je n’arrivais pas à faire mon métier correctement, parce que je rencontrais beaucoup de résistances de la part de l’entreprise et de la part des hommes. Et comme je ne comprenais pas pourquoi on m’avait embauchée, je me suis dit que ça serait intéressant de poser la question des résistances des hommes, sachant que ce n’est pas beaucoup étudié par la littérature sociologique. J’ai changé un peu de sujet après le début de ma thèse, et c’est au moment où est sortie la traduction française des travaux de Raewyn Connell [Masculinités. Enjeux sociaux de l’hégémonie, Paris, Éditions Amsterdam, 2014, ndlr] : cet ouvrage m’a ouvert un espace intellectuel complètement fou ! Ça m’a beaucoup intéressée et je me suis engouffrée dans la question des masculinités.

    C’est donc la difficulté à faire ton travail qui a renversé ton point de vue, en fait ?

    Oui, la difficulté à faire le travail pour lequel j’ai été embauchée, qui consistait à mettre en place des politiques d’égalité professionnelle : je me rendais compte que non seulement je n’avais pas les moyens de les mettre en place, mais qu’en plus, tout le monde s’en foutait. Et je me suis rendue compte aussi que l’homme qui m’avait embauchée pour ce projet était lui-même extrêmement sexiste, et ne voyait pas l’existence des inégalités hommes-femmes, donc je n’arrivais pas à comprendre pourquoi il m’avait embauchée. J’ai compris plus tard que les raisons de mon embauche était une défense de ses propres intérêts professionnels, j’y reviendrai. Ce n’est pas qu’il était aveugle face aux inégalités – il travaillait dans le transport routier depuis 40 ans, évidemment que les choses avaient changé -, mais j’avais beau lui expliquer que les discriminations étaient plus pernicieuses, il était persuadé qu’il ne restait plus grand-chose à faire sur l’égalité hommes-femmes.

    Comment se manifeste cette “déstabilisation des identités masculines au et par le travail”, cette supposée « crise de la virilité », que tu évoques au début de ton livre ?

    Je me suis rendue compte en interviewant les anciens et les nouveaux que rien qu’en l’espace d’une génération, il y avait beaucoup moins d’attachement à l’entreprise. Les jeunes générations avaient très vite compris que pour monter dans la hiérarchie, pour être mieux payé ou pour avoir plus de responsabilités, il ne suffisait pas juste d’être loyal à l’entreprise : il fallait la quitter et changer de boulot, tout simplement. Ce n’est pas du tout l’état d’esprit des anciens, dont beaucoup étaient des autodidactes qui avaient eu des carrières ascensionnelles. Il y avait énormément de turnover, et ça créait un sentiment d’instabilité permanent. Il n’y avait plus d’esprit de solidarité ; ils n’arrêtaient pas de dire “on est une grande famille” mais au final, l’esprit de famille ne parlait pas vraiment aux jeunes. Par ailleurs, dans les années 2010, une nouvelle activité a été introduite : la logistique. Il y a eu beaucoup d’enquêtes sur le sujet ! Beaucoup de médias ont parlé de l’activité logistique avec les préparateurs de commandes par exemple, une population majoritairement intérimaire, très précaire, qui ne reste pas longtemps… et du coup, beaucoup d’ouvriers qui avaient un espoir d’ascension sociale se sont retrouvés contrariés. Ce n’est pas exactement du déclassement, mais beaucoup se sont sentis coincés dans une précarité, et d’autant plus face à moi qui suis sociologue, ça faisait un peu violence parfois. Donc c’est à la fois le fait qu’il y ait beaucoup de turnover, et le fait qu’il n’y ait plus le même sentiment de famille et de protection que pouvait apporter l’entreprise, qui font qu’il y a une instabilité permanente pour ces hommes-là. Et comme on sait que l’identité des hommes se construit en grande partie par le travail, cette identité masculine était mise à mal : si elle ne se construit pas par le travail, par quoi elle se construit ?

    Ça interroge beaucoup le lien que tu évoques entre le capitalisme et le patriarcat : la précarisation et la flexibilisation du travail entraînent donc un renforcement des résistances des hommes ?

    Oui, carrément. Il y a beaucoup d’hommes, surtout dans les métiers ouvriers, qui tirent une certaine fierté du fait de faire un “métier d’hommes ». Et donc, face à la précarisation du travail, c’est un peu tout ce qu’il leur reste. Si on introduit des femmes dans ces métiers-là, qui peuvent faire le boulot dont ils étaient si fiers parce que précisément c’est un “métier d’hommes”, forcément ça crée des résistances très fortes. Quand l’identité des hommes est déstabilisée (soit par la précarisation du travail, soit par l’entrée des femmes), ça crée des résistances très fortes.

    Tu explores justement les différentes formes de résistance, qui mènent à des identités masculines diversifiées. L’injonction principale est difficile : il faut être un homme « masculin mais pas macho ». Ceux qui sont trop machos, un peu trop à l’ancienne, sont disqualifiés, et ceux qui sont pas assez masculins, pareil. C’est un équilibre très fin à tenir ! Quelles sont les incidences concrètes de ces disqualifications dans le travail, comment se retrouvent ces personnes-là dans le collectif ?

    Effectivement, il y a plein de manières d’être homme et il ne suffit pas d’être un homme pour être dominant, encore faut-il l’être “correctement”. Et ce “correctement” est presque impossible à atteindre, c’est vraiment un idéal assez difficile. Par exemple, on peut avoir des propos sexistes, mais quand c’est trop vulgaire, que ça va trop loin, là ça va être disqualifié, ça va être qualifié de “beauf”, et pire, ça va qualifier la personne de pas très sérieuse, de quelqu’un à qui on ne pourra pas trop faire confiance. L’incidence de cette disqualification, c’est que non seulement la personne sera un peu mise à l’écart, mais en plus, ce sera potentiellement quelqu’un à qui on ne donnera pas de responsabilités. Parce qu’un responsable doit être un meneur d’hommes, il faut qu’il soit une figure exemplaire, il doit pouvoir aller sur le terrain mais aussi avoir des qualités d’encadrement et des qualités intellectuelles. Donc un homme trop vulgaire, il va avoir une carrière qui ne va pas décoller, ou des promotions qui ne vont pas se faire.

    Quant à ceux qui ne sont “pas assez masculins », je n’en ai pas beaucoup rencontrés, ce qui est déjà une réponse en soi !

    Peut-on dire qu’il y a une “mise à l’écart” des travailleurs les moins qualifiés, qui n’ont pas intégré les nouveaux codes de la masculinité, au profit des cadres ?

    Non, c’est un phénomène que j’ai retrouvé aussi chez les cadres. Mais chez les cadres, le conflit est plutôt générationnel : il y avait les vieux autodidactes et les jeunes loups, et c’est la course à qui s’adapte le mieux aux transformations du monde du travail, qui vont extrêmement vite, en particulier dans la grande distribution. C’est une des raisons pour laquelle le directeur des RH m’a embauchée : il avait peur de ne pas être dans le coup ! L’égalité professionnelle était un sujet, non seulement parce qu’il y avait des obligations légales mais aussi parce que dans la société, ça commençait à bouger un peu à ce moment-là. Donc il s’est dit que c’est un sujet porteur et que potentiellement pour sa carrière à lui, ça pouvait être très bon. Ça explique qu’il y ait des cadres qui adhèrent à des projets d’entreprise avec lesquels ils ne sont pas forcément d’accord, mais juste parce qu’il y a un intérêt final un peu égoïste en termes d’évolution de carrière.

    On dit toujours que les jeunes générations sont plus ouvertes à l’égalité que les aînés, je pense que ce n’est pas tout à fait vrai ; les aînés ont à cœur de s’adapter, ils ont tellement peur d’être dépassés que parfois ils peuvent en faire plus que les jeunes. Et par ailleurs, les jeunes sont ouverts, par exemple sur l’équilibre vie pro et vie perso, mais il y a quand même des injonctions (qui, pour le coup, sont propres au travail) de présentéisme, de présentation de soi, d’un ethos viril à performer… qui font qu’ils sont dans des positions où ils n’ont pas d’autres choix que d’adopter certains comportements virilistes. Donc certes, ils sont plus pour l’égalité hommes-femmes, mais ils ne peuvent pas complètement l’incarner.

    L’une de tes hypothèses fortes, c’est que le patriarcat ingurgite et adapte à son avantage toutes les revendications sur la fin des discriminations pour se consolider. Est-ce qu’on peut progresser sur l’égalité professionnelle, et plus globalement les questions de genre, sans que le patriarcat s’en empare à son avantage ?

    Très clairement, tant qu’on sera dans un système capitaliste, on aura toujours du patriarcat, à mon sens. C’était une hypothèse, maintenant c’est une certitude ! J’ai fait une analogie avec l’ouvrage de Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le nouvel esprit du capitalisme, pour dire que la domination masculine est pareille que le capitalisme, elle trouve toujours des moyens de se renouveler. En particulier, elle est tellement bien imbriquée dans le système capitaliste qui fonctionne avec les mêmes valeurs virilistes (on associe encore majoritairement la virilité aux hommes), que les hommes partent avec des avantages compétitifs par rapport aux femmes. Donc quand les femmes arrivent dans des positions de pouvoir, est-ce que c’est une bonne nouvelle qu’elles deviennent “des hommes comme les autres”, c’est-à-dire avec des pratiques de pouvoir et de domination ? Je ne suis pas sûre. C’est “l’égalité élitiste” : des femmes arrivent à des positions de dirigeantes, mais ça ne change rien en dessous, ça ne change pas le système sur lequel ça fonctionne, à savoir : un système de domination, de hiérarchies et de jeux de pouvoir.

    Donc selon toi, l’imbrication entre patriarcat et capitalisme est indissociable ?

    Absolument, pour une simple et bonne raison : le capitalisme fonctionne sur une partie du travail gratuit qui est assuré par les femmes à la maison. Sans ce travail gratuit, le système capitaliste ne tiendrait pas. [à ce sujet, voir par exemple les travaux de Silvia Federici, Le capitalisme patriarcal, ndlr]

    Ça pose la question des politiques d’égalité professionnelle en entreprise : sans remise en question du système capitaliste, elles sont destinées à être seulement du vernis marketing ? On ne peut pas faire de vrais progrès ?

    Je pense que non. D’ailleurs, beaucoup de gens m’ont dit que mon livre était déprimant pour ça. Je pense que les politiques d’égalité professionnelle ne marchent pas car elles ne font pas sens sur le terrain. Les gens ne voient pas l’intérêt, parce qu’ils fonctionnent essentiellement d’un point de vue rationnel et économique (donc le but est de faire du profit, que l’entreprise tourne et qu’éventuellement des emplois se créent, etc), et ils ne voient pas l’intérêt d’investir sur ce sujet, surtout dans les milieux masculins car il n’y a pas suffisamment de femmes pour investir sur le sujet. J’ai beau leur dire que justement, s’il n’y a pas de femmes c’est que ça veut dire quelque chose, ils ont toujours des contre-arguments très “logiques” : par exemple la force physique. Ils ne vont pas permettre aux femmes de trouver une place égale sur les postes qui requièrent de la force physique. Quand les femmes sont intégrées et qu’elles trouvent une place valorisante, ce qui est le cas dans certains endroits, c’est parce qu’elles sont valorisées pour leurs qualités dites “féminines”, d’écoute, d’empathie, mais elles n’atteindront jamais l’égalité car précisément, elles sont valorisées pour leur différence. Le problème n’est pas la différence, ce sont les inégalités qui en résultent. On peut se dire que c’est super que tout le monde soit différent, mais on vit dans un monde où il y a une hiérarchie de ces différences. Ces qualités (écoute, empathie) sont moins valorisées dans le monde du travail que le leadership, l’endurance…

    Ça ne nous rassure pas sur les politiques d’égalité professionnelle…

    Si les politiques d’égalité professionnelle marchaient vraiment, on ne parlerait peut-être plus de ce sujet ! Je pense que les entreprises n’ont pas intérêt à ce qu’elles marchent, parce que ça fonctionne bien comme ça pour elles. Ca peut prendre des formes très concrètes, par exemple les RH disaient clairement en amont des recrutements : ”on prend pas de femmes parce que physiquement elles ne tiennent pas”, “les environnement d’hommes sont plus dangereux pour elles”, “la nuit c’est pas un environnement propice au travail des femmes”… Tu as beau répondre que les femmes travaillent la nuit aussi, les infirmières par exemple… Il y a un tas d’arguments qui montrent la construction sociale qui s’est faite autour de certains métiers, de certaines qualités professionnelles attendues, qu’il faudrait déconstruire – même si c’est très difficile à déconstruire. Ça montre toute une rhétorique capitaliste, mais aussi sexiste, qui explique une mise à l’écart des femmes.

    On a l’impression d’une progression linéaire des femmes dans le monde du travail, que ça avance doucement mais lentement, mais je constate que certains secteurs et certains métiers se déféminisent. On observe des retours en arrière dans certains endroits, ce qui légitime encore plus le fait de faire des enquêtes. Ce n’est pas juste un retour de bâton des vieux mormons qui veulent interdire l’avortement, il y aussi des choses plus insidieuses, des résistances diverses et variées.

    En plus, l’intensification du travail est un risque à long terme pour les femmes. Par exemple, il y a plus de femmes qui font des burnout. Ce n’est pas parce qu’elles sont plus fragiles psychologiquement, contrairement à ce qu’on dit, mais c’est parce qu’elles assurent des doubles journées, donc elles sont plus sujettes au burnout. Les transformations du monde du travail sont donc un risque avéré pour l’emploi des femmes, ne serait-ce que parce que par exemple, les agences d’intérim trient en amont les candidats en fonction de la cadence. Il faut redoubler de vigilance là-dessus.

    Tu analyses les types de masculinité qui se façonnent en fonction des facteurs de classe et de race. On voit que ce ne sont pas les mêmes types d’identités masculines, certaines sont dévalorisées. Quelles en sont les grandes différences ?

    Je ne vais pas faire de généralités car ça dépend beaucoup des milieux. Ce que Raewyn Connell appelle la “masculinité hégémonique”, au sens culturel et non quantitatif (assez peu d’hommes l’incarnent), qui prendrait les traits d’un homme blanc, d’âge moyen, hétérosexuel, de classe moyenne supérieure. Par rapport à ce modèle, il y a des masculinités “non-hégémoniques”, “subalternes”, qui forment une hiérarchie entre elles. Malgré le fait que ces masculinités soient plurielles, il y a une solidarité au sein du groupe des hommes par rapport au groupe des femmes, et à l’intérieur du groupe des hommes, il y a une hiérarchie entre eux. Les masculinités qu’on appelle subalternes sont plutôt les masculinités racisées ou homosexuelles. Elles s’expriment sous le contrôle de la masculinité hégémonique. Elles sont appréciées pour certaines qualités qu’elles peuvent avoir : j’ai pu voir que les ouvriers racisés étaient appréciés pour leur endurance, mais qu’ils étaient aussi assez craints pour leur “indiscipline” supposée. En fait, les personnes “dévalorisées” par rapport à la masculinité hégémonique sont appréciées pour leurs différences, mais on va craindre des défauts qui reposent sur des stéréotypes qu’on leur prête. Par exemple, les personnes racisées pour leur supposée indiscipline, les personnes des classes populaires pour leur supposé mode de vie tourné vers l’excès, les femmes pour leurs supposés crêpages de chignon entre elles…. C’est à double tranchant. Les qualités pour lesquelles elles sont valorisées sont précisément ce qui rend l’égalité impossible. Ces qualités qu’on valorise chez elles renforcent les stéréotypes féminins.

    Tu montres que le rapport au corps est central dans le travail des hommes : il faut s’entretenir mais aussi s’engager physiquement dans le travail, quitte à prendre des risques. Il y a une stratégie de déni de la souffrance, de sous-déclaration du stress chez les travailleurs : pour diminuer la souffrance physique et psychologique au travail, il faut changer les conditions de travail mais aussi changer le rapport des hommes à leur corps ?

    Je pensais que oui, mais je suis un peu revenue sur cette idée. Effectivement, il y plein d’études qui montrent que les hommes prennent plus de risques. C’est par exemple ce que décrit Christophe Dejours [psychiatre français spécialisé dans la santé au travail, ndlr] sur le “collectif de défense virile”, qui consiste à se jeter à corps perdu dans le travail pour anesthésier la peur ou la souffrance. Ce n’est pas forcément ce que j’ai observé dans mes enquêtes : en tout cas auprès des ouvriers (qui, pour le coup, avaient engagé leur corps assez fortement dans le travail), non seulement parce qu’ils ont bien conscience que toute une vie de travail ne pourra pas supporter les prises de risque inconsidérées, mais aussi parce qu’aujourd’hui la souffrance est beaucoup plus médiatisée. Cette médiatisation agit comme si elle donnait une autorisation d’exprimer sa souffrance, et c’est souvent un moyen d’entrée pour les syndicats pour l’amélioration des conditions de travail et de la santé au travail. Donc il y a un rapport beaucoup moins manichéen que ce qu’on prête aux hommes sur la prise de risques et le rapport au corps.

    En termes d’émotions, là c’est moins évident : on parle de plus en plus de burnout, mais à la force physique s’est substituée une injonction à la force mentale, à prendre sur soi. Et si ça ne va pas, on va faire en sorte que les individus s’adaptent au monde du travail, mais on ne va jamais faire en sorte que le monde du travail s’adapte au corps et à l’esprit des individus. On va donner des sièges ergonomiques, des ergosquelettes, on va créer des formations gestes et postures, on va embaucher des psychologues pour que les gens tiennent au travail, sans s’interroger sur ce qui initialement a causé ces souffrances.

    D’ailleurs, ce qui est paradoxal, c’est que l’entreprise va mettre en place tous ces outils, mais qu’elle va presque encourager les prises de risque, parce qu’il y a des primes de productivité ! Plus on va vite (donc plus on prend des risques), plus on gagne d’argent. C’est d’ailleurs les intérimaires qui ont le plus d’accidents du travail, déjà parce qu’ils sont moins formés, mais aussi parce qu’ils ont envie de se faire un max d’argent car ils savent très bien qu’ils ne vont pas rester longtemps.

    Donc ce sont les valeurs du capitalisme et ses incidences économiques (les primes par exemple) qui forgent ce rapport masculin au travail ?

    Oui, mais aussi parce qu’il y a une émulation collective. La masculinité est une pratique collective. Il y a une volonté de prouver qu’on est capable par rapport à son voisin, qu’on va dépasser la souffrance même si on est fatigué, et qu’on peut compter sur lui, etc. J’ai pu observer ça à la fois chez les cadres dans ce qu’on appelle les “boys clubs”, et sur le terrain dans des pratiques de renforcement viril.

    Tu n’as pas observé de solidarité entre les femmes ?

    Assez peu, et c’est particulièrement vrai dans les milieux masculins : la sororité est une solidarité entre femmes qui est très difficile à obtenir. J’en ai fait l’expérience en tant que chercheuse mais aussi en tant que femme. Je me suis dit que j’allais trouver une solidarité de genre qui m’aiderait à aller sur le terrain, mais en fait pas du tout. C’est parce que les femmes ont elles-mêmes intériorisé tout un tas de stéréotypes féminins. C’est ce que Danièle Kergoat appelle “le syllogisme des femmes”, qui dit : “toutes les femmes sont jalouses. Moi je ne suis pas jalouse. Donc je ne suis pas une femme.” Il y a alors une impossibilité de création de la solidarité féminine, parce qu’elles ne veulent pas rentrer dans ces stéréotypes dégradants de chieuses, de nunuches, de cuculs… Les femmes sont assez peu nombreuses et assez vites jugées, en particulier sur leurs tenues : les jugements de valeur sont assez sévères ! Par exemple si une femme arrive avec un haut un peu décolleté, les autres femmes vont être plutôt dures envers elle, beaucoup plus que les hommes d’ailleurs. Elles mettent tellement d’efforts à se créer une crédibilité professionnelle que tout à coup, si une femme arrive en décolleté, on ne va parler que de ça.

    Toi en tant que femme dans l’entreprise, tu dis que tu as souvent été renvoyée à ton genre. Il y a une forme de rappel à l’ordre.

    Oui, quand on est peu nombreuses dans un univers masculin, la féminité fait irruption ! Quels que soient tes attributs, que tu sois féminine ou pas tant que ça, tu vas avoir une pression, une injonction tacite à contrôler tous les paramètres de ta féminité. Ce ne sont pas les hommes qui doivent contrôler leurs désirs ou leurs remarques, mais c’est aux femmes de contrôler ce qu’elles provoquent chez les hommes, et la perturbation qu’elles vont provoquer dans cet univers masculin, parce qu’elles y font irruption.

    Toujours rappeler les femmes à l’ordre, c’est une obsession sociale. Les polémiques sur les tenues des filles à l’école, sur les tenues des femmes musulmanes en sont des exemples… Cette volonté de contrôle des corps féminins est-elle aussi forte que les avancées féministes récentes ?

    C’est difficile à mesurer mais ce n’est pas impossible. S’il y a des mouvements masculinistes aussi forts au Canada par exemple, c’est peut-être que le mouvement féministe y est hyper fort. Ce n’est pas impossible de se dire qu’à chaque fois qu’il y a eu une vague d’avancées féministes, quelques années plus tard, il y a forcément un retour de bâton. Avec ce qui s’est passé avec #metoo, on dirait que le retour de bâton a commencé avec le verdict du procès Johnny Depp – Amber Heard, puis il y a eu la la décision de la Cour Constitutionnelle contre l’avortement aux Etats-Unis… On n’est pas sorties de l’auberge, on est en train de voir se réveiller un mouvement de fond qui était peut-être un peu dormant, mais qui est bien présent. L’article sur les masculinistes qui vient de sortir dans Le Monde est flippant, c’est vraiment des jeunes. En plus, ils sont bien organisés, et ils ont une rhétorique convaincante quand tu ne t’y connais pas trop.

    Les milieux de travail très féminisés sont-ils aussi sujets à l’absence de sororité et à la solidarité masculine dont tu fais état dans ton enquête ?

    En général, les hommes qui accèdent à ces milieux ont un ”ascenseur de verre” (contrairement aux femmes qui ont le “plafond de verre”) : c’est un accès plus rapide et plus facile à des postes à responsabilité, des postes de direction. C’est le cas par exemple du milieu de l’édition : il y a énormément de femmes qui y travaillent mais les hommes sont aux manettes. Le lien avec capitalisme et virilité se retrouve partout – les hommes partent avec un avantage dans le monde du travail capitaliste, souvent du simple fait qu’ils sont des hommes et qu’on leur prête plus volontiers d’hypothétiques qualités de leader.

    Dans quelle mesure peut-on étendre tes conclusions à d’autres milieux de travail ou d’autres secteurs d’activité ? Est-ce que tes conclusions sont spécifiques à la population majoritairement ouvrière et masculine, et au travail en proie à l’intensification, étudiés dans ta thèse ?

    J’ai pensé mon travail pour que ce soit généralisable à plein d’entreprises. J’ai pensé cette enquête comme étant symptomatique, ou en tout cas assez représentative de plein de tendances du monde du travail : l’intensification, l’informatisation à outrance… Ces tendances se retrouvent dans de nombreux secteurs. Je dis dans l’intro : “depuis l’entrepôt, on comprend tout.” Comme partout, il y a de la rationalisation, de l’intensification, et de la production flexible. A partir de là, on peut réfléchir aux liens entre masculinités et capitalisme. Les problématiques de violence, de harcèlement sortent dans tous les milieux, aucun milieu social n’est épargné, précisément parce qu’elles ont des racines communes.

    Comment peut-on abolir le capitalisme, le patriarcat et le colonialisme ?

    Je vois une piste de sortie, une perspective politique majeure qui est de miser sur la sororité. La sororité fonctionne différemment des boys clubs, c’est beaucoup plus horizontal et beaucoup moins hiérarchique. Il y a cette même notion d’entraide, mais elle est beaucoup plus inclusive. Ce sont des dominées qui se rassemblent et qui refusent d’être dominées parce qu’elles refusent de dominer. Il faut prendre exemple sur les hommes qui savent très bien se donner des coups de main quand il le faut, mais faisons-le à bon escient. C’est une solution hyper puissante.

    Ne pas dominer, quand on est dominante sur d’autres plans (quand on est blanche par exemple), ça revient à enrayer les différents systèmes de domination.

    Tout à fait. Les Pinçon-Charlot, on leur a beaucoup reproché d’avoir travaillé sur les dominants, et c’est le cas aussi pour les masculinités ! Il y a plusieurs types de critique : d’abord, il y a un soupçon de complaisance avec ses sujets d’étude, alors qu’il y a suffisamment de critique à l’égard de nos travaux pour éviter ce biais. Ensuite, on est souvent accusé.e.s de s’intéresser à des vestiges ou à des pratiques dépassés, parce que les groupes (hommes, ou bourgeois) sont en transformation ; en fait, les pratiques de domination se transforment, mais pas la domination ! Enfin, on peut nous reprocher de mettre en lumière des catégories “superflues”, alors qu’on devrait s’intéresser aux dominé.e.s… mais on a besoin de comprendre le fonctionnement des dominant.e.s pour déconstruire leur moyen de domination, et donner des armes à la sororité.

    https://www.frustrationmagazine.fr/entretien-rivoal
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