Terrestres

Terrestres est la chambre d’écho des livres, des pratiques et des idées qui redonnent des mondes et des écologies à la politique, au social et à la culture. Essais, recensions, fictions, poèmes et formes hybrides : nous accueillons les textes qui aujourd’hui animent les milieux universitaires autant que militants, les espaces publics autant que les expériences intimes, susceptibles de nous restituer la Terre qui nous manque.

  • « On est des pauvres, on vit dans des endroits pourris »
    https://www.terrestres.org/2026/06/29/on-est-des-pauvres-on-vit-dans-des-endroits-pourris

    Après un pan de vie à Giffry-sur-Seine1, en banlieue parisienne, dans une ville communiste depuis près de cent ans, je suis allé progressivement puis complètement m’installer sur un plateau montagneux du Limousin où les prairies, les forêts et les plantations laissent peu de place au bitume. Du fait des lieux, des forces qui s’y exercent, des origines des gens qui y habitent, des classes sociales qui y projettent leur image du monde, les formes de vie, de subsistance et de lutte sont ici et là fort éloignées. Pour ne rien dire des préoccupations écologiques qui font apparaître des mondes vécus sans bord commun.

    À l’origine de ces entretiens, il y a le besoin de ré-entendre et de faire entendre les voix des habitantes et habitants de Giffry, depuis la distance vécue qui m’en sépare désormais. On a tôt fait de penser que dans les quartiers populaires on se désintéresse de l’écologie alors qu’il en va d’une autre manière d’aborder les choses depuis une autre situation d’hostilité.

    Le mot « écologie » sonne différemment ici et là. Ici, dans le Limousin, il évoque la diversité des vivants et des savoirs nouveaux qui éclairent et mettent en action. Là, dans la petite couronne parisienne, il fait d’abord penser à des conditions d’existence souvent indignes, toujours précaires. Oura, l’une des personnes interrogées commence l’entretien ainsi : « J’habite juste à côté de la gare, derrière le commissariat. Chacun a son idée de l’écologie, dans un territoire naturel, ça sera les arbres. Mais moi quand je parle d’écologie, ça va toucher l’environnement, c’est-à-dire qu’il y a le logement, l’eau, les déchets, la santé ». Elle parle depuis un environnement où les industriels peuvent polluer puisque personne n’est chez soi, où l’asthme, le diabète, la dépression atteignent des records, où le système trie les enfants qui auront moins de droit à respirer. « Quand on fait les courses au supermarché, avec un budget si serré, comment ne pas empoisonner ses enfants ? »2

    • Je suis née en province, en Eure-et-Loir. C’était ma toute petite enfance, j’y retourne toujours parce que j’y ai encore de la famille. Puis on est allé dans le Maine-et-Loire, et c’était vraiment la campagne. C’est des beaux souvenirs d’enfance. On laissait tout dehors, on se connaissait tous entre voisins. J’étais libre, on me laissait aller jouer dehors quand je voulais, il y avait mes cousins cousines, mes oncles, toute ma famille. On habitait dans plusieurs appartements, tous à côté les uns des autres. La grand-mère avait réussi à reconstituer un lieu pour la famille.
      [...]
      Avant à la campagne, dans le Maine-et-Loire, on partait avec les grands, ils prenaient soin de nous, on était en groupe, je parle du voisinage, pas forcément la famille. Arrivée ici, j’ai plus le droit de sortir, on s’inquiète pour moi, et puis ma mère a peur de mon père qui est originaire de la région parisienne, avec qui elle a vécu la violence conjugale, qu’elle a quitté avec moi bébé, elle a peur qu’il m’enlève et m’emmène en Algérie. Brutale sortie de l’enfance. Faire attention, ne pas donner mon prénom… C’est aussi des traumas qui reviennent de ma grand-mère, qui a bien connu le passé colonial, il faut faire attention, on se méfie. Je suis entourée de femmes, on se donne de la force mais on est sur nos gardes.
      [...]
      Le sentiment du gris il est resté. Ici, c’est un peu gris partout, dès l’arrivée en train, petite, ça m’avait frappé. Je m’en souviens encore, c’est dingue. Maintenant je peins des peintures très colorées, liées à des femmes, des figures de la résistance .

  • Les enfants de l’apocalypse : libérer et politiser l’enfance
    https://www.terrestres.org/2024/01/31/les-enfants-de-lapocalypse-liberer-et-politiser-lenfance

    Claire Dietrich 31 janvier 2024

    Que disent nos fictions post-apocalyptiques de la domination adulte ? Mêlant cinéma, sociologie et bande dessinée, Claire Dietrich s’interroge sur la production de plus en plus abondante de dystopies mettant en scène des enfants.

  • Le plomb dans l’aile : chasseurs et ornithos en pays basque
    https://www.terrestres.org/2026/07/08/chasseurs-et-ornithos-en-pays-basque

    Des écolos s’alliant aux chasseurs ? Impensable ! Contre les lobbies réactionnaires de la #Chasse et par pragmatisme, des naturalistes et ornithologues militant·es défendent pourtant une proposition d’union stratégique avec un type de chasse aux #Oiseaux pour mieux en combattre un autre, particulièrement destructeur. Récit illustré depuis les sommets des Pyrénées. L’article Le plomb dans l’aile : chasseurs et ornithos en pays basque est apparu en premier sur Terrestres.

    #Animaux #Luttes #Montagne #Nature #Vivants

  • #Colonialité toxique : dans les paysages radioactifs du #Sahara

    De 1960 à 1966, avant et après l’indépendance de l’#Algérie, l’État français a expérimenté au Sahara dit algérien dix-sept bombes atomiques et autres essais chimiques. Ce sujet a longtemps été #tabou en France, dans la presse, dans les discours politiques aussi bien que dans le cadre académique où enquêtes, témoignages, littérature et recherches sur ce thème ont été invisibilisés. Seul le réseau associatif et militant a soutenu les travaux abordant ce domaine – comme par exemple le livre de Raphaël Granvaud, Areva en Afrique, Une face cachée du nucléaire français3. Brisant frontalement la confidentialité de ces faits – presque trois décennies après l’ouvrage de Gabriele Hecht sur l’histoire nucléaire de la France, Le rayonnement de la France4, plusieurs publications récentes issues du monde anglo-saxon abordent la violence coloniale française illustrée dans ses modalités extrêmes par les expérimentations atomiques.

    C’est le cas du nouveau livre de Samia Henni, Toxicité coloniale. Documenter le paysage radioactif dans le Sahara. Paru d’abord en anglais5, il est associé à une exposition6 qui réverbère d’une autre manière les éléments de preuve de l’usage violent d’un territoire colonisé. L’autrice, architecte, historienne et théoricienne de l’architecture, enseigne actuellement à l’Université McGill de Montréal. Elle donne à penser la colonisation et ses effets dévastateurs sur le très long terme. Son point de départ est l’espace et sa gestion en période de guerre, sa réorganisation ou ce que le langage colonial a souvent appelé sa « mise en valeur ». Sensible aux narrations « cosmétiques » qui masquent les réalités de la domination coloniale, Samia Henni évoque en ce sens les euphémismes utilisés pour dire les faits qui ne sont pas seulement des « essais » nucléaires ou de la « radioactivité », mais bien des bombes atomiques à part entière et une toxicité sans limite produite par la colonisation.

    « Saharanisme »

    Faisant écho à cette question, Brahim El Guabli, professeur de pensée et littérature comparées à l’Université Johns Hopkins (USA), explore dans son dernier ouvrage, Desert Imaginations, la représentation des « déserts » à travers une variété de sources littéraires et historiques plurilingues (amazigh, arabe, français, anglais)7. Il montre que dans les productions culturelles majoritaires, les déserts apparaissent comme terra nullius, inhabitée, improductive, inutile et menaçante. La fiction mondialisée d’un désert vide et sans vie a permis de légitimer des projets d’exploitation brutaux et destructifs8. Brahim El Guabli propose d’appeler « saharanisme » ou encore « désertisme » cet imaginaire dominant dont il retrace les origines lointaines et la construction, en particulier dans les écrits politiques et littéraires français du XIXe siècle à aujourd’hui. Il fait de ces notions un outil conceptuel permettant d’approcher à plusieurs niveaux les usages et mésusages du désert, quelles que soient les parties du monde concernées. L’auteur distingue divers secteurs – spirituel, extractif, instrumental, sexuel – où s’exerce le saharanisme. En contrepoint de cette idéologie inhérente aux intérêts coloniaux, Brahim El Guabli montre le rapport intime que des écrivains et artistes autochtones manifestent dans leurs œuvres envers leur environnement, tangible et intangible, humain et non humain, une posture écologique sensible qu’il appelle ecocare ou encore éthique autochtone de la conscience environnementale. Cette attitude m’évoque une maxime touarègue Amaḍal amadal, « la terre est ce qui protège », mise en relation au Sahara avec la nécessité d’être nomade pour ne pas « peser sur le dos de la terre ». Comment une terre confisquée pour être mutilée, blessée, amputée, pourrait-elle continuer à protéger ses enfants ? Telle est la question que se posaient les Touaregs après les interventions violentes menées sur leur sol telles que les explosions atomiques, le creusement des puits de pétrole et des mines d’uranium, ou le réaménagement étrange de l’Afrique saharo-sahélienne en petits territoires enclos sur eux-mêmes, bardés de fils de fer barbelés9.
    La notion de saharanisme parait très utile pour approcher au présent divers types de faits, des plus anodins aux plus dommageables, tous fondés sur une hiérarchisation implicite des savoirs. Par exemple, l’obsession – a priori bienveillante – des organismes de développement ou d’aide qui interviennent en pays nomade pour creuser des puits, comme si le problème en zone aride était l’eau et non la gestion de l’eau. Pourtant, le piétinement animal intense autour des points d’eau, comme le disent bien les intéressés, détruit tous les pâturages alentour. Avec la multiplication des puits, aucune des stratégies nomades pour régénérer la flore ou conserver les plantes fourragères résistant au vent et permettant d’étager la consommation des pâturages ne peut plus s’exercer. Mais rien n’arrête ces politiques sédentaires du territoire couplées à la restriction de la mobilité qui ont finalement conduit à l’incapacité croissante de faire face aux sécheresses – pire, elles les ont aggravées.

    Au sujet des essais nucléaires français au Sahara, les approches des deux ouvrages cités se croisent et se complètent. Comment sortir du secret ? Comment rendre compte de la nuisance impalpable et occultée de ces explosions ? Comment documenter ce programme secret et ses lourdes conséquences, alors que la majorité des archives les concernant sont jusqu’à présent classées « secret-défense » ? Comment rendre audibles les voix des habitants sur la violence mortifère infligée à leurs vies et à leur terre par les gouvernements français et algérien qui ne les ont ni consultés ni avertis ?

    Trouver des voies et des voix pour répondre à ces interrogations fait partie des objectifs clairement énoncés par Samia Henni. Contestant « l’obsession coloniale et néolibérale de la “nouveauté”, la volonté d’être “le premier” à dire ou faire quelque-chose » (p. 37), l’autrice met à la disposition de ses lecteurs et lectrices les informations et les sources dont elle dispose, c’est-à-dire une centaine de documents d’archives (photos, textes) et la reproduction des témoignages de victimes (travailleurs et population d’Algérie, vétérans français) pour servir de socle à de futures recherches.

    Ce livre généreux et militant est fondé sur le partage des documents assemblés en étroite collaboration avec l’Observatoire des armements à Lyon. Il est destiné à « donner corps au silence des archives institutionnelles » et appelle à continuer le travail de mémoire et d’investigation permettant une autre narration des faits et un examen des responsabilités pour, à terme, exiger la décontamination des sites, l’ouverture totale des archives et la perspective de réparations.

    Car ces déflagrations nucléaires, décidées depuis Paris et prolongées en 1962 par les Accords d’Evian avec le gouvernement provisoire d’Algérie, ont eu de multiples répercussions sur les corps, sur l’environnement, sur le bâti, sur les paysages, sur les sols. Le matériel contaminé a été enseveli dans l’urgence au départ du personnel français en 1967, puis déterré par les puissants vents sahariens.

    Temps et espace du désastre atomique

    À partir de documents visuels et d’archives arrachées au secret, Samia Henni retrace les caractéristiques techniques et humaines des deux sites où les explosions ont été menées : d’un côté, Reggane, où furent lancées quatre bombes atmosphériques et de l’autre, In Ekker, émetteur de treize bombes souterraines, certaines échappant au confinement, et cinq expériences supplémentaires de dispersion atmosphérique de plutonium. Elle propose ensuite un corpus visuel composé d’extraits de documentaires et de reportages télévisés, et la reproduction de témoignages des victimes françaises.

    Dans le procédé éditorial choisi, les images impactent efficacement le regard en anticipant le texte. Ainsi, au début de l’introduction, onze photos aux tons jaune-sépia nous plongent dans la matérialité du secret, avec en première page un panneau d’interdiction de prise de vue et de menaces de sanctions contre tout contrevenant, planté sur l’un des sites d’expérimentation. Les images suivantes élargissent la focale, de la localisation des sites à l’emplacement des zones de tirs, du croquis topographique des infrastructures à une manifestation à Accra au Ghana contre ces expériences. Jusqu’à la photo de la « gerboisite », un terme qui conceptualise la matière radioactive anthropogénique produite par les explosions atmosphériques baptisées Gerboises par le pouvoir colonial. Enfin, une image satellite captant les mouvements intercontinentaux de la poussière radioactive du Sahara met immédiatement en évidence la nécessité d’un changement d’échelle pour l’analyse de ces faits.

    L’ouvrage restitue la situation géographique précise des deux sites d’expérimentation : Reggane dans la plaine de la Tanezrouft et In Ekker sur le mont Taourirt tan Afalla (littéralement en langue locale « Colline du haut » ou du « nord ») et aussi Taourirt tan Ataram (« Colline de l’ouest ») dans le massif de l’Ahaggar (nom utilisé dans l’ouvrage sous sa forme arabisée, Hoggar). Remarquons que les toponymes mentionnés sont tous amazighs. Ce qui donne une résonance particulière au choix de ces lieux situés à plus de 1000 km d’Alger et révèle une autre invisibilité qui n’est pas manifeste dans l’ouvrage, celle des habitants ancestraux de ces terres, les Imuhagh10, appelés « Touaregs » par les étrangers. L’invention de l’Algérie comme État colonial puis postcolonial les fera dénommer ensuite « Algériens » (comme dans la légende du 3e cahier photo où ils sont appelés « habitants algériens ») ou encore, selon les recensements sur leurs terres d’ancrage à la saison sèche, les assignera à d’autres identités nationales et territoriales : « Libyens », « Maliens », « Nigériens », « Burkinabè ». Les pouvoirs coloniaux ont en effet redessiné la carte de l’Afrique selon leurs intérêts, divisant le pays touareg par cinq frontières et transformant en peuple sans terre les nomades dont les parcours réguliers ont rendu le désert nourricier en préservant ses ressources végétales et hydriques.

    Samia Henni situe son propos dans le cadre national de l’Algérie. Elle montre cependant que le temps et l’espace de la toxicité nucléaire ne sont pas à l’échelle de la géopolitique humaine. Des témoins évoquent la violence monstrueuse des explosions ressentie non seulement à proximité, à Tamanrasset, mais aussi à 600 km à l’est à Djanet et à plus de 1 000 kilomètres au sud-ouest à Gao (p. 42), ou encore au sud-est dans l’Aïr11, englobant l’espace de référence de la mobilité nomade des Touaregs. Et bien au-delà encore.

    La toxicité invisible, impérissable, inquantifiable, irréversible, circule et s’infiltre partout où la diffusent les vents du globe. Elle contamine non seulement les lieux décrétés vides et sans importance par les autorités coloniales puis postcoloniales – notamment les territoires nomades –, mais également les pays et les continents des décideurs de la mise à feu des bombes atomiques. Elle s’étend à la terre entière et restitue, au-delà de l’approche spatialement fragmentée des événements, la perception géographique nomade qui au Sahara relie directement l’Ahaggar (actuelle Algérie), l’Ajjer (entre l’Algérie et la Libye), l’Aïr (actuel Niger), la Tademekkat (entre le Mali et le Burkina Faso) et la Tagaraygarayt (actuel Niger).

    Je rajouterai une information donnée par les Touaregs qui circulent entre l’Ahaggar et l’Aïr. Selon eux, l’abandon en 1967 des sites nucléaires français du côté algérien aurait été suivi par le transfert entre l’Ahaggar et l’Aïr d’une partie des anciens engins de chantier ainsi que du personnel pour mener des opérations de prospection à Madawela dans la vallée de Tin Marsoy. Cette partie du territoire touareg se trouvait rattachée depuis 1960 à l’État du Niger. Les nomades se souviennent des déplacements incessants et extrêmement dérangeants de camions énormes équipés de sondes qui sillonnaient les terres pastorales et creusaient le sol, faisant parfois jaillir de l’eau sans reboucher leurs forages en quittant les lieux.

    Ces travaux de prospection terrestres mais aussi aériens ont abouti à la mise en œuvre de l’exploitation d’un immense gisement d’uranium à Arlit, à environ 15 kilomètres de Madawela, ce dernier site étant laissé inactif, mais gardé par l’armée nigérienne. Comme ce fut le cas du côté algérien dans les années 1950 en pleine période coloniale, deux décennies plus tard, dans un État indépendant, les autorités françaises s’accaparèrent brutalement des terres touarègues de l’Aïr pour créer les infrastructures géantes d’une première mine à ciel ouvert (Arlit), puis d’une mine souterraine (Akokan), et d’une ville qui compte à présent plus de 100 000 habitants, détruisant toutes les ressources pastorales locales et interdisant aux nomades de poursuivre leur vie sur leurs propres terres. C’est à cette période que les contrôles et les détentions arbitraires de civils touaregs s’intensifièrent au nord du Niger, au point de transformer le seul fait d’être enturbanné en délit menant automatiquement à l’arrestation et à la confiscation des marchandises pour les caravaniers.

    Des vies qui ne comptent pas ?

    Comme l’écrit Samia Henni, après les explosions nucléaires des années 1960, les nomades, les oasiens et les citadins de la région de Reggane et de la vallée du Touat ont été directement affectés. Entre 1960 et 2008, la démographie chuta de moitié, passant de 40 000 à quelque 20 000 habitants (p. 93). La description détaillée des chantiers menés pour les opérations nucléaires et l’accueil du personnel à Reggane, Hamoudia et au point zéro des expérimentations – 82 000 m2 de bâtiments, 7000 m2 d’ouvrages souterrains, 100 km de routes, 3 centrales électriques, etc. (p. 96) – donne une idée du gigantisme de ces infrastructures (laboratoires, appareils de mesures, base avancée, ville nouvelle), au prix d’un labeur humain démesuré, diurne autant que nocturne. La recension des constructions techniques du second site dégage la même impression de démesure et de captation sans merci des terres (170 570 hectares) et des ressources locales. Non seulement l’eau et l’air de l’oued Amguel, mais la main d’œuvre autochtone, à laquelle s’ajoutaient sur le site la main d’œuvre importée d’autres régions de l’Ouest africain, ainsi que les militaires, appelés, techniciens et ingénieurs français, soit environ 9000 personnes sur le site au moment des explosions.

    Dans les années 1960, les procédés de décontamination des corps humains et des engins au jet d’eau (p. 114) paraissent dérisoires, irresponsables et même cyniques dans la mesure où l’eau n’a vraisemblablement pas échappé à la pollution. Pas plus les multiples échecs du confinement des bombes dans les galeries souterraines que l’indépendance de l’Algérie en 1962 n’ont empêché la continuation des essais par la France qui a également poursuivi de 1964 à 1966 ses expériences de dispersion du plutonium (nom de code Pollen) en bafouant le Traité d’interdiction des essais nucléaires atmosphériques signé en 1963. Pire, les expériences biologiques conduites lors de la bombe Gerboise blanche auraient concerné non seulement des animaux (dont des cages et cadavres ont été retrouvés abandonnés sur le site), mais aussi des corps humains, morts ou vivants, ou des « cobayes humains » comme le formule Bruno Barillot dans son ouvrage, Essais nucléaires français : l’héritage empoisonné12, cité par Samia Henni (pp. 107-108).

    Un travailleur local, interrogé trois décennies plus tard, rapporte qu’après les déflagrations, « la plupart des gens qui sont tombés malades sont ceux des campements qui habitent la montagne » (p. 156), autrement dit les habitants invisibilisés d’un désert décrété « vide » par les autorités françaises et algériennes. Le photographe et sociologue Bruno Hadjih a documenté le ravage sanitaire et létal (17 décès survenus immédiatement) des habitants du village de Mertoutek et la destruction durable de leur environnement après la bombe non maîtrisée de Béryl en 1962.

    Le gouvernement français est resté inactif sans mener d’étude de suivi après l’explosion, pas plus qu’il n’a proposé de réparation. Par ailleurs, il n’a fourni aucun descriptif technique des décharges toxiques qu’il a laissées au Sahara et qui continuent d’affecter la santé des êtres vivants. Comme si finalement, tout cela n’avait jamais existé et n’avait eu aucune conséquence pour personne. Jusqu’à quand ?

    ’avance à travers les entrailles de la fournaise
    Je les entends
    sécheresse de leur cœur
    Et ils me roulent dans le nuage
    champignon nuée
    brouhaha atomique
    Et ils aboient
    Toi, tu n’existes pas,
    tu n’as jamais existé

    Hawad, Irradiés13

    L’investigation sans fin

    Au final, on comprend à quel point le projet nécessaire de « documenter le paysage radioactif dans le Sahara » comme le propose Samia Henni est un programme collaboratif à long terme. La constitution de « contre-archives » dans ce domaine est une tâche ardue et ouverte qui appelle à d’autres enquêtes pour sortir le désert de l’oubli. Par exemple, comment faire résonner la mémoire et le présent de ceux qui sont effacés de la carte ? Quelles constellations d’expériences et de géographies peuvent être retracées en dehors des cadres restrictifs de la cartographie coloniale ? Comment mettre en dialogue les expériences vécues par les habitants des différents territoires sacrifiés lors des mises à feu nucléaires réalisées par la France, mais aussi par les États-Unis, la Russie, la Grande-Bretagne et la Chine entre 1945 et 1980 ? Quels sont les formes de survie et de résistance qui ont émergé face à la catastrophe ? Comment faire entendre la voix des écrivains et des artistes qui mobilisent un imaginaire créatif capable de submerger le saharanisme, alors même qu’eux et leurs peuples subissent jusqu’à aujourd’hui la confiscation, la dévastation et la pollution nucléaire ou minière de leurs terres ? Le « Saharanisme expérimental » va en effet de pair avec le « Saharanisme extractif » pour reprendre les concepts de Brahim El Guabli. Quelles relations établir entre d’un côté la manne minérale concentrée au Sahara central sur les territoires nomades (pétrole et gaz en Algérie et Libye, uranium, charbon, or au Niger, or au Mali) et, de l’autre côté, la répression brutale qui touche leurs habitants, privés de leurs droits fonciers, jusqu’à nier et éradiquer leur nom, leur langue, leur mode de vie, leur société et leur histoire ? Le travail d’investigation à venir est immense, il réservera probablement des surprises, autant que l’étude des conséquences, impensées et impensables, de la radioactivité.

    https://www.terrestres.org/2026/06/08/colonialite-toxique-dans-les-paysages-radioactifs-du-sahara
    #radioactivité #colonialisme #pollution #violence_coloniale #territoire_colonialisé #colonisation #euphémismes #radioactivité #vocabulaire #mots #bombes_atomiques #désert #géographie_du_vide #vide #terra_nullius #saharanisme #désertisme #imaginaire #ecocare #conscience_environnementale #Touaregs #nomadisme #aide_au_développement #puits #développement #secret-défense #Accords_d’Evian #paysage #environnement #Reggane #In_Ekker #plutonium #images #secret #gerboisite #Gerboises #France_coloniale #mont_Taourirt_tan_Afalla #Taourirt_tan_Ataram #toponymie #invisibilisation #Imuhagh #violence #Tamanrasset #Ahaggar #Aïr #Madawela #Niger #vallée_de_Tin_Marsoy #Arlit #uranium #mines #Akokan #Arlit #pâturages #vallée_du_Touat #eau #sols #air #décontamination #montagne #destruction #Mertoutek #Béryl #réparation #santé #paysage_radioactif #mémoire #contre-archive #contre-récit #expérience_vécue #territoires_sacrifiés #Saharanisme_expérimental #Saharanisme_extractif #extractivisme

    ping @reka

    –—

    A mettre en lien avec le #film_documentaire #At(h)ome (#athome) :
    https://seenthis.net/messages/819398

    • #Areva en Afrique. Une face cachée du nucléaire français

      L’indépendance énergétique de la France grâce au nucléaire est un mythe : l’uranium qui alimente le nucléaire civil et militaire provient pour une large part du sous-sol africain. Raphaël Granvaud détaille les conditions dans lesquelles la France et Areva se le procurent au meilleur coût, au prix d’ingérences politiques et de conséquences environnementales, sanitaires et sociales catastrophiques pour les populations locales.
      Comme au Niger, fournisseur historique, pourtant en dernière position du classement des pays selon leur indice de développement humain. Dans un contexte international d’intensification de la concurrence sur le continent africain, mondialisation capitaliste oblige, Areva a toujours pu compter sur l’aide active des représentants officiels de l’État français et des réseaux les moins ragoûtants de la Françafrique pour sauvegarder son droit de pillage. L’auteur dévoile enfin les efforts considérables d’Areva pour que les différents éléments de cette réalité et de sa stratégie de dissémination nucléaire ne ternissent pas une image de marque qu’elle voudrait immaculée.

      https://agone.org/livre/arevaenafrique
      #livre

    • TOXICITÉ COLONIALE. DOCUMENTER LE PAYSAGE RADIOACTIF DANS LE SAHARA

      Toxicité coloniale revient sur les programmes nucléaires français menés entre 1960 et 1966 dans le Sahara algérien. Ce programme secret, qui s’est déroulé pendant et après la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962), a permis au régime colonial français de mettre à feu quatre bombes atomiques atmosphériques, treize souterraines et de mener d’autres expériences nucléaires dans le désert. Alors que la grande majorité des documents d’archives sont toujours classés secret aujourd’hui, Toxicité coloniale rassemble une variété de sources permettant de documenter l’histoire violente des activités de la France en Algérie. Le livre constitue un corpus de choix à l’intersection de la justice spatiale, sociale et environnementale pour ceux et celles qui s’intéressent à l’architecture, au paysage et aux pratiques d’archivage dans une démarche décoloniale.
      Alors que ces bombes ont eu des conséquences durables pour les populations et les environnements locaux ainsi que pour les vétérans français, le manque de contrôle des explosions, les lacunes de sécurité et l’utilisation des Algériens comme main- d’œuvre sur des chantiers particulièrement dangereux apparaissent comme des faits coloniaux d’une importance majeure.

      https://editions-b42.com/produit/toxicite-coloniale

    • Deserts Are Not Empty

      Colonial and imperial powers have often portrayed arid lands as “empty” spaces ready to be occupied, exploited, extracted, and polluted. Despite the undeniable presence of human and nonhuman lives and forces in desert territories, the “regime of emptiness” has thus inhabited, and is still inhabiting, many imaginaries. Deserts Are Not Empty challenges this colonial tendency, questions its roots and ramifications, and remaps the representations, theories, histories, and stories of arid lands—which comprise approximately one-third of the Earth’s land surface. The volume brings together poems in original languages, conversations with collectives, and essays by scholars and professionals from the fields of architecture, architectural history and theory, curatorial studies, comparative literature, film studies, landscape architecture, and photography. These different approaches and diverse voices draw on a framework of decoloniality to unsettle and unlearn the desert, opening up possibilities to see, think, imagine it otherwise.

      https://www.arch.columbia.edu/books/catalog/998-deserts-are-not-empty

  • Le Pétrole contre le Droit. Quand Chevron s’acharne sur un avocat | Elisabeth Schneiter
    http://www.terrestres.org/2020/11/02/petrole-vs-droit-lorsque-chevron-sacharne-sur-un-avocat

    Classée deuxième au rang des entreprises les plus émettrices de gaz à effet de serre, la compagnie pétrolière Chevron s’est fait condamner au début des années 2000 par un courageux avocat pour les ravages qu’elle a provoqué en Equateur. La réplique du géant a été impitoyable : une guérilla juridique hors-norme et un procès-baillon. C’est cette histoire édifiante, sur le point de se dénouer, qui est ici racontée. Source : Terrestres

  • L’Empire consumé : la Russie malade de son système fossile

    À propos des livres de Thane Gustafson, Klimat : Russia in the Age of Climate Change, paru en 2021 chez Harvard University Press, et d’Alexander Etkind, Russia Against Modernity, paru en 2023 chez Polity Press (non traduits).

    https://www.terrestres.org/2026/06/21/lempire-consume-la-russie-contre-son-systeme-fossile

    #russie

  • Faux manifeste pour une vraie écologie politique
    https://www.terrestres.org/2026/06/18/faux-manifeste-pour-une-vraie-ecologie-politique

    Comment aborder les enjeux écologiques à la veille de l’élection de 2027 ? L’histoire internationale récente augure-elle une victoire de la gauche ? Dans une nouvelle BD de prospective sérieuse et hilarante, Alessandro Pignocchi esquisse des réponses sous la contradiction de François Mitterrand, d’une outarde présidente ou d’une mésange social-démocrate. L’article Faux manifeste pour une vraie écologie politique est apparu en premier sur Terrestres.

    #Bande_dessinée #Ecologie Politique #Extrême_droite #Luttes #Récits #Vivants #Zads

  • Peut-on relocaliser l’Empire ?
    https://www.terrestres.org/2026/06/01/peut-on-relocaliser-lempire

    Ce texte a été écrit par la journaliste et philosophe Celia Izoard comme préface à Anatomie d’une puce, un ouvrage coordonné par le collectif STopMicro et paru en mai 2026 aux éditions du Monde à l’envers. Le livre, dont vous retrouverez le sommaire au bas de cette page, est issu du colloque international « Semi-conducteurs, l’impossible relocalisation », qui s’est tenu les 28 et 29 mars 2025 à Grenoble, suivi le lendemain par une manifestation à Bernin et Crolles devant les usines de puces électroniques de Soitec et STMicroelectronics.
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    Cʼest la pax americana qui a rendu possible la Silicon Valley et ses chaînes dʼapprovisionnement tentaculaires. Si cette domination mondiale nʼavait pas existé, naturalisée au début des années 2000 au point de passer pour « la fin de lʼhistoire », si le monde nʼavait pas été cet espace de libre-échange commodément organisé pour achalander les multinationales occidentales, il ne serait venu à lʼidée de personne de numériser les activités humaines. Il paraît inconcevable de rendre une société entière dépendante, pour sa survie, dʼun objet qui repose sur lʼactivité de dizaines de mines aux quatre coins du monde, franchissant 80 frontières différentes avant dʼatteindre le stade du produit final. En dʼautres termes : le numérique est une technologie impériale. Que devient-elle quand lʼempire vole en éclats ?

  • Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme
    https://www.terrestres.org/2026/06/16/aux-origines-antidemocratiques-du-neoliberalisme

    Depuis quarante ans, les néolibéraux expliquent qu’ils agissent au nom de la science en imposant l’économie comme un domaine intouchable régi par des lois présentées comme naturelles. Dans cette préface américaine au livre “Le choix de la guerre civile”, l’historien Quinn Slobodian revient sur ce coup de force. L’article Aux origines antidémocratiques du néolibéralisme est apparu en premier sur Terrestres.

  • À la recherche de l’#écoterrorisme : le cas Unabomber
    https://www.terrestres.org/2026/06/10/a-la-recherche-de-lecoterrorisme-le-cas-unabomber

    L’#écologie a-t-elle déjà tué ? Les trois morts causées par les colis explosifs de l’étasunien Theodore Kaczynski, dit “Unabomber”, semblent l’attester. Mais pour être “écoterroriste”, encore faut-il être écologiste. Or ce n’est pas vraiment le cas de Kaczynski, comme le démontre le politiste Sean Fleming dans un examen inédit et précis de ses écrits.

    edit « Nous nous considérons anarchistes parce que nous voudrions, idéalement, décomposer toute la société en de toute petites unités, complètement autonomes »

    #sabotage #anti_tech #bioprimitivisme #darwinisme #terrorisme (et #dégâts_collatéraux)

  • L’ « indépendance » énergétique de la France avec l’uranium du Sahara

    Le choix français de l’option nucléaire comme énergie de « transition » à l’horizon 2050 a été fermement annoncé par le président Macron le 10 février 2022 à Belfort et se renforce dans le discours lié à la guerre d’Ukraine du 2 mars dernier. (...) pas un mot sur la pollution extrême de l’environnement provoquée depuis plus de cinquante ans par les mines françaises d’uranium au Sahara. Rien sur la condamnation à mort des populations touareg dont la santé, la terre et les ressources nourricières ont été détruites par ces activités. Absolument rien sur le scénario morbide qui consiste à polluer et détruire l’écologie là-bas en affirmant décarboner ici.

    https://www.terrestres.org/2022/04/08/l-independance-energetique-de-la-france-avec-luranium-du-sahara

    #nucléaire #énergie #uranium

  • Rêver plus loin : sur la puissance #Politique du rêve
    https://www.terrestres.org/2026/05/26/rever-plus-loin-sur-la-puissance-politique-du-reve

    L’art ancestral du rêve dans différentes cultures peut-il nous aider à survivre individuellement et surtout à nous organiser collectivement ? Rencontre Terrestres autour des rêves avec Barbara Glowczewski et Nastassja Martin le 3 juin à l’Académie du climat, pour saisir la portée politique de la pratique du rêve et imaginer de nouvelles formes de résistance. L’article Rêver plus loin : sur la puissance politique du rêve est apparu en premier sur Terrestres.

    #Anthropologie #Décolonial #Récits #Terre #Vivants

  • Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes
    https://www.terrestres.org/2026/05/23/comment-bifurquer-imaginer-avec-methode-les-mondes-post-capitalistes

    Voilà une bonne nouvelle : tout n’a pas déjà été dit sur le capitalisme et l’anticapitalisme. Les blasé-es comme les curieux peuvent donc se réjouir du volume collectif, Mondes postcapitalistes, coordonné par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre. Rencontre Terrestres avec les auteurs le 28 mai à l’Académie du climat. L’article Comment bifurquer : imaginer avec méthode les mondes post-capitalistes est apparu en premier sur Terrestres.

  • Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ?
    https://www.terrestres.org/2026/05/20/comment-ecrire-lhistoire-environnementale-aujourdhui

    Longtemps, l’histoire a étudié les humains et leurs événements, la nature n’étant qu’un décor ou une ressource. Et puis l’histoire environnementale a inclus les animaux, les mers ou les microbes dans l’analyse, en leur conférant un rôle actif. Mais de quelle agentivité parle-t-on ? Essai sur une question passionnante, par l’historienne Bathsheba Demuth. L’article Comment écrire l’histoire environnementale aujourd’hui ? est apparu en premier sur Terrestres.

  • « Travailler à une civilisation alternative au #capitalisme n’est pas un luxe intellectuel, c’est une nécessité »
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/travailler-a-une-civilisation-alternative-au-capitalisme-nest-pas-un-luxe

    Alors que le #productivisme capitaliste nous mène à la catastrophe écologique et climatique, la réflexion pour changer de modèle semble patiner. Dans un livre somme [Mondes postcapitalistes (la Découverte)], dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre, plus de 80 auteurs s’appuient sur des expériences concrètes pour imaginer une alternative crédible.

    [...]

    Il n’y aura pas de passage du capitalisme au postcapitalisme sans une forte conflictualité sociale. Mais pas non plus sans des poussées réformatrices et des expérimentations interstitielles qui visent l’extension de mondes postcapitalistes au sein même de la réalité existante. C’est par l’articulation entre ces trois modalités de la transformation – conflit, réforme et extension d’utopies réelles – qu’on peut imaginer une transition. Comment ? A quelle échelle ? Suivant quel rythme ? Ce sont des choses qui restent en partie à élucider et à effectuer, à partir de cas concrets dont le Chiapas, région mexicaine rebelle, a fourni un exemple dès les années 90, en renouvelant les pratiques d’autonomie matérielle et politique. La bascule vers le postcapitalisme ne sera pas totale ni ne se fera en un jour : elle sera corrosive, ce qui fait qu’on imagine aussi que le capitalisme se maintienne de manière résiduelle, peut-être sur Mars pour certains ou sur des îles retirées et déjà achetées par des millionnaires…

    https://justpaste.it/grdpc

    • La présentation de Mondes postcapitalistes, dirigé par Jérôme Baschet et Laurent Jeanpierre
      https://www.terrestres.org/2026/05/14/quels-mondes-apres-le-capitalisme

      Face à l’horizon des #catastrophes environnementales successives, à la perspective d’un enchaînement de #crises ininterrompues, au pessimisme généralisé qui ne fait qu’augmenter alors que croît le nombre des régimes autocratiques, nationalistes et xénophobes, et que les menaces de #guerre se renforcent, ne devient-il pas nécessaire de dépasser la simple critique du présent pour penser un au-delà possible et désirable du capitalisme, avec ses traits et ses caractéristiques propres ? Il faut, autrement dit, plus que jamais passer de l’anticapitalisme au postcapitalisme, alors même qu’une figuration concrète, riche et fondée d’une société libre et épanouissante est précisément ce qui a souvent fait défaut à la tradition historique des mouvements anticapitalistes, en particulier au sein du marxisme. La perspective d’une convulsion continue du #capitalisme et d’une destruction, lente ou brutale, des conditions mêmes de la vie sur Terre reconfigure la plupart des discussions antérieures sur les manières d’envisager des sociétés futures qui ne soient pas capitalistes. Il devient plus urgent encore de relire l’histoire passée des courants de pensée et d’expérimentation socialistes des deux cents dernières années à partir de critères environnementaux et de les confronter aux héritages des idées et pratiques écologiques. Il n’est plus possible d’ignorer le bilan écologique négatif de ce qu’il est convenu d’appeler le « socialisme réel » du xxe siècle. Et pour penser le postcapitalisme, il n’est plus question de se focaliser sur les seules sphères économiques ou sociales sans tenir compte des dimensions environnementales, sanitaires et existentielles.

      Pourtant, le capitalisme n’a-t-il pas survécu à ses phases de marasme passées ? Lorsqu’ils ne les ont pas combattues pied à pied et étouffées, y compris par la violence et la force, les capitalistes ne sont-ils pas parvenus à absorber ou à récupérer les critiques dont ils ont fait l’objet, les mouvements et les luttes qui les ont affrontés9 ? Tandis que celles et ceux qui, depuis bientôt deux siècles, ont proposé d’en sortir ne sont pas arrivés à leurs fins. Pourquoi en irait-il différemment demain ? Certains imaginent que le capitalisme saura inventer des solutions aux problèmes environnementaux qu’il a lui-même produits. Mais, si le capitalisme est à l’origine des maux de la planète, pourquoi faire aveuglément confiance à ceux qui souhaitent sa perpétuation ? Il est au moins aussi intéressant, et pas moins rationnel, de se livrer, ne serait-ce qu’à titre provisoire, à l’expérience de pensée que propose cet ouvrage : imaginer ce que sa disparition rendrait possible ; se figurer à quoi cet effacement pourrait donner lieu.

      Désirer après le capitalisme, Haud Guéguen
      https://www.terrestres.org/2023/07/04/desirer-apres-le-capitalisme

      Le néolibéralisme a réussi un véritable hold-up sur nos désirs. Contre la consommation jouissive de marchandises, il est urgent de faire naître des pratiques et des imaginaires alternatifs. Le philosophe _Mark_Fisher réfléchit au futur de l’émancipation en revenant sur la #contre-culture des années 1960-1970, où s’invente une « abondance rouge ». Comment libérer le désir dans une perspective écologiste ?

      Entretien avec les coordinateurs de l’ouvrage, Lundi matin
      https://seenthis.net/messages/1166994

      « Animaux » de de Pierre-Olivier Dittmar (LM again)
      https://seenthis.net/messages/1166995

      #livre #postcapitalisme #désirer #écologie

  • Penser le vivant ou critiquer le #Capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot
    https://www.terrestres.org/2026/05/11/penser-le-vivant-ou-critiquer-le-capitalisme

    L’opposition entre les pensées du vivant et les critiques du capitalisme a beaucoup agité le champ de l’écologie politique francophone. N’est-il pas temps d’acter l’entrelacement des problèmes sociaux et des problèmes écologiques ? La pensée de Baptiste Morizot, a priori éloignée des critiques du capitalisme, propose de nombreux points de jonction. L’article Penser le vivant ou critiquer le capitalisme ? Une lecture de Baptiste Morizot est apparu en premier sur Terrestres.

    #Animaux #Modernité #Nature #Philosophie #Vivants

  • Tenir bon : la leçon d’émancipation des « dames de fraises »
    https://www.terrestres.org/2026/05/05/la-lecon-demancipation-des-dames-de-fraises

    Chaque année, des milliers de Marocaines partent travailler comme saisonnières dans les coopératives de fraises d’Andalousie. Entre exploitation et émancipation, ces femmes participent d’une « agriculture de survie » que la géographe Chadia Arab documente depuis plus de quinze ans. Entretien. L’article Tenir bon : la leçon d’émancipation des « dames de fraises » est apparu en premier sur Terrestres.

    #Agriculture #Capitalisme #Décolonial #Eau #Extractivisme #Féminisme #Luttes #Répression

  • Quand l’écologie était populaire et (souvent) victorieuse
    https://www.terrestres.org/2026/04/29/quand-lecologie-etait-populaire

    Dans son livre “Verts de rage”, François Jarrige revient sur deux siècles de combats environnementaux en France. Il souligne l’importance du rôle des classes populaires et des alliances entre groupes hétéroclites, associés de circonstance contre les pollueurs et accapareurs en tout genre. Illustration avec quatre luttes emblématiques des années 1970-1990.
    François Jarrige
    29 avril 2026

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Jarrige

  • « J’ai constaté que les myrtilles de Tchernobyl étaient proches de mon petit-déjeuner »
    https://reporterre.net/J-ai-constate-que-les-myrtilles-de-Tchernobyl-etaient-proches-de-mon-pet

    La contamination nucléaire se joue de l’espace et du temps. Du moins, tels que nous les mesurons. C’est ce que développe l’historienne étasunienne Kate Brown, professeure d’histoire au MIT et autrice de Tchernobyl par la preuve — Vivre avec le désastre et après (2021, Actes Sud), interrogée à l’occasion du 40e anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, le 26 avril 1986.
    En exploitant des archives régionales qui n’avaient jamais été dépouillées, l’historienne raconte ce qu’un accident nucléaire implique : une gestion à l’aveugle face à des processus chimico-physiques échappant aux collectes de données classiques, des mensonges visant à masquer à la fois ce qui est su et ce qui est ignoré, des pollutions qui résistent aux schémas rassurants de gestion de crise, des contaminations qui s’accumulent au cours du temps et circulent très loin, des corps exposés qui souffrent en silence, et enfin des citoyens-enquêteurs qui bâtissent des contre-savoirs essentiels pour mettre fin à ce silence.

    Une version longue de l’entretien avec Kate Brown nous est retransmise par @terrestres et c’est par ici :
    https://www.terrestres.org/2026/04/24/nous-travaillons-gratuitement-comme-liquidateurices-nucleaires

    Dans Tchernobyl par la preuve, on suit Kate Brown dans une enquête passionnante et parfois rocambolesque sur les traces de l’accident de Tchernobyl et de ses suites. En exploitant des archives régionales qui n’avaient jamais été dépouillées, l’historienne raconte ce qu’un accident nucléaire implique : une gestion à l’aveugle face à des processus chimico-physiques échappant aux collectes de données classiques, des mensonges visant à masquer à la fois ce qui est su et ce qui est ignoré, des pollutions hétérogènes qui résistent aux schémas rassurants de gestion de crise, des contaminations qui s’accumulent au cours du temps et circulent très loin, des corps exposés qui souffrent en silence, et enfin des citoyen·nes qui se font enquêteur·ices et qui bâtissent des contre-savoirs essentiels pour mettre fin à ce silence.

    #Tchernobyl #centrales_nucléaires #accidents_industriels #radio-activité #radio-éléments #contamination_radio-active

    • Quelques précisions d’ordre scientifique :

      https://fr.wikipedia.org/wiki/Becquerel

      Le becquerel (symbole : Bq) est l’unité dérivée du Système international d’unités (SI) pour l’activité d’une certaine quantité de matière radioactive, c’est-à-dire le nombre de désintégrations qui s’y produisent par seconde.

      https://www.connaissancedesenergies.org/fiche-pedagogique/mesure-de-la-radioactivite-unites

      Pour mesurer la radioactivité et ses effets, trois unités sont utilisées pour évaluer trois types de grandeurs : la cadence des désintégrations, l’énergie radioactive absorbée et ses effets biologiques.

      Il existe différentes unités de mesure :

      Le Becquerel (Bq) est l’unité de mesure de la radioactivité d’un corps. Elle caractérise le nombre de désintégrations spontanées de noyaux d’atomes instables qui s’y produit par seconde. Dans le corps humain, la radioactivité est naturellement de 120 Bq/kg.
      Le Gray (Gy) est l’unité qui permet de mesurer la quantité de rayonnement absorbé par un corps exposé à de la radioactivité.
      Le Sievert (Sv) est utilisé pour exprimer les effets biologiques des rayonnements ionisants sur la matière vivante. La réglementation française fixe le seuil de dose efficace maximale admissible pour une personne à 1 mSv/an au-delà de la radioactivité naturelle (en moyenne 2,4 mSv/an) en excluant les doses reçues en médecine (en moyenne 1,3 mSv/an).

  • L’utopie #Nucléaire des villes atomiques de la #Guerre froide
    https://www.terrestres.org/2026/04/23/lutopie-nucleaire-des-villes-atomiques-de-la-guerre-froide

    C’est l’histoire d’une utopie nucléaire sur fond de haine réciproque entre les deux puissances ennemies de la guerre froide. Dans “Plutopia”, l’historienne Kate Brown retrace l’histoire de deux cités – l’une soviétique, l’autre américaine – dévolues à la production de plutonium. Et décrit la vie dans ces villes-usines aussi cruciales que secrètes. Extrait. L’article L’utopie nucléaire des villes atomiques de la guerre froide est apparu en premier sur Terrestres.

    #Histoire #Pollutions #Technocritique #Territoire #Vivants

  • Guerre israélo-américaine contre le Liban et l’Iran : retour
    https://ricochets.cc/Guerre-israelo-americaine-contre-le-Liban-et-l-Iran-retour-9150.html

    Succession de massacres, de bombes, de dévastations ; et d’annexions au Liban. Retour sur place avec quelques infos et analyses. Ni #Guerres impérialistes ni régimes autoritaires, à bas les Etats et le capitalisme. Israël commet un massacre au Liban et bombarde une synagogue en Iran Des déflagrations en série qui soufflent des immeubles entiers, au milieu de quartiers densément peuplés. Ce sont des scènes terribles ce 8 avril à Beyrouth. Israël a lancé 100 frappes aériennes sur le (...) #Les_Articles

    / Autoritarisme, régime policier, démocrature..., Guerres

    #Autoritarisme,_régime_policier,_démocrature...
    https://www.terrestres.org/2026/04/14/guerre-renforce-cohesion-regime-iranien
    https://www.terrestres.org/2026/03/17/ce-que-nous-apprennent-les-revoltes-iraniennes-feministes-pour-les-soule
    https://www.contretemps.eu/israel-guerre-sud-liban
    https://frustrationmagazine.fr/liban-israel-2

  • « Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »
    https://www.terrestres.org/2026/03/27/le-cycle-fondamental-de-la-vie-est-le-cycle-nutritionnel

    « Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une #Agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, #Climat et #Alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait. L’article « Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel » est apparu en premier sur Terrestres.

    #Décolonial #Ecoféminisme #Luttes #Terre #Vivants

  • Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège
    https://www.terrestres.org/2026/03/19/zad-polaire-lardente-lutte-des-jeunes-samis-de-norvege

    En Norvège arctique, colonialisme, projets miniers, changement climatique et militarisation se conjuguent pour assaillir les Sámi·es. Mais la jeune génération du seul peuple autochtone reconnu en Europe est déterminée à se battre pour son environnement et son mode de vie, entre pêche et élevage des rennes. Immersion auprès des activistes du fjord. L’article Zad polaire : l’ardente lutte des jeunes Sámis de Norvège est apparu en premier sur Terrestres.

    #Climat #Décolonial #Extractivisme #Luttes #Pollutions #Récits #Vivants #Zads

  • Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima
    https://www.terrestres.org/2026/03/11/zoner-en-territoire-contamine-dans-les-replis-de-fukushima

    Que signifie vivre dans un territoire #contaminé par la #radioactivité ? C’est la question explorée dans le beau livre de l’#anthropologue #Sophie_Houdart, “Ce territoire qui, comme une pulsation…” Elle y raconte dix années d’enquête depuis le village de #Tôwa, dans la préfecture de #Fukushima, auprès de celles et ceux qui habitent “la zone”. Morceaux choisis.

    Sophie Houdart 11 mars 2026