L’Australie a annoncé jeudi la plus forte augmentation des dépenses militaires en temps de paix dans l’histoire du pays. Au fil de la prochaine décennie, le gouvernement travailliste d’Anthony Albanese s’engage à dépenser 887 milliards de dollars australiens, soit une augmentation de 53 milliards de dollars (32 milliards d’euros). Cela devrait porter les dépenses de défense du pays à 3 % du PIB d’ici à 2033, contre l’objectif précédent de 2,3 % à la même échéance.
L’Australie consacre à ce poste plus de moyens que les autres pays alliés de la région indo-pacifique, plus que la plupart des pays de l’Otan, et plus que la France, l’Allemagne, l’Italie ou le Royaume-Uni, a fait valoir le ministre de la Défense, Richard Marles, lors d’une conférence de presse à Canberra.
Sous-marins nucléaires
« Même quand l’Australie ne participe pas activement à la guerre, nous en ressentons les conséquences », a justifié le ministre. Il a souligné que les effets des conflits actuels, tels qu’en Ukraine ou au Moyen-Orient, se propagent à travers les chaînes d’approvisionnement et les réseaux d’énergie jusque dans les budgets des ménages australiens.
« Les caractéristiques du système international actuel compliquent considérablement l’environnement stratégique de l’Australie. L’ordre mondial fondé sur des règles est soumis à une pression extrême », a poursuivi le ministre. Selon lui, les puissances moyennes qui n’assument pas davantage de responsabilités pour assurer leur propre sécurité « seront plus exposées à la coercition et verront leur souveraineté davantage restreinte ».
A ce titre, la stratégie de défense australienne révisée entend renforcer l’autonomie et la souveraineté de l’industrie de défense du pays. L’augmentation du budget doit servir à financer les capacités militaires australiennes sous-marines - notamment la flotte de sous-marins nucléaires Aukus - et maritimes létales, les missiles à longue portée, la défense aérienne et antimissiles, ainsi que des systèmes de drones terrestres, aériens et maritimes.
« Compte tenu de la situation particulière de l’Australie, due à notre isolement géographique, nous avons besoin de capacités en matière de drones et de systèmes autonomes de grande envergure et de haut niveau », a assuré Richard Marles, citant les systèmes autonomes militaires Ghost Bat (aériens) et Ghost Shark (sous-marins) récemment développés dans le pays. Il a également suggéré que le pays collabore avec les Etats-Unis pour se doter de missiles hypersoniques, dans le cadre du pacte Aukus.
Des opportunités pour Thales, Safran…
La manne budgétaire débloquée par Canberra peut ouvrir des opportunités pour les entreprises françaises présentes dans le pays, comme Thales, Safran, Egis, Naval Group.
Markus Wagner, professeur de droit commercial international à l’université de Wollongong, explique que le gouvernement pourrait solliciter les grands fonds de pension australiens : « Il pourrait y avoir des incitations pour qu’ils investissent dans des infrastructures à double usage, telles que des chantiers navals ou des projets de résilience énergétique. »
Il note toutefois deux écueils : les projets doivent être profitables, et le gouvernement devrait s’assurer d’avoir des pouvoirs légaux pour exercer un contrôle sur eux en période de crise. « A ce stade, il est peu clair s’il est possible de concilier ces objectifs et comment », observe l’expert.
Réponse aux pressions américaines
La barre symbolique des 3 % du PIB alloués à la défense est par ailleurs une réponse aux pressions américaines à l’égard de son plus proche allié dans l’Indo-Pacifique. Richard Marles a fait valoir jeudi qu’il ne pouvait y avoir d’équilibre des pouvoirs dans la région sans une présence continue américaine.
Interrogé sur l’image ternie de Washington depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, le ministre a assuré que l’alliance avec les Etats-Unis restait « fondamentale » pour la défense australienne, d’autant plus au moment où la Chine poursuit son renforcement militaire dans la région et se rapproche de la Russie.
Markus Wagner confirme que, comme en Europe, il y a trop de dépendance de l’Australie vis-à-vis des Etats-Unis. Mais il note un « léger glissement » vers une régionalisation, pour chercher des capacités pas seulement aux Etats-Unis mais ailleurs également. « Tout comme en Europe, il y a un souhait d’émancipation, mais cela coûte de l’argent, et c’est aussi l’idée derrière ce budget », analyse-t-il.
Marie Ellison (Correspondante à Sydney)