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  • Frédéric Lordon : « Nuit debout a été un retour à l’essence de la politique »
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    Il y a un an, des gens prenaient les places pour se réapproprier les « affaires publiques ». Frédéric Lordon revient pour Reporterre sur Nuit debout, ses succès, sa dynamique, et ce qu’il dit du rapport de la société à sa représentation politique.

    La convergence des luttes espérée par beaucoup ne s’est pas concrétisée. Pourquoi ?

    Pour des raisons sociologiques évidentes, dont bon nombre de participants à Nuit debout avaient d’ailleurs une claire conscience. Comme ils avaient conscience que, s’il était nécessaire, le volontarisme déclamatoire, celui qui a appelé opiniâtrement à la convergence des luttes, ne pouvait être suffisant. Au demeurant une partie de cette convergence a fait plus que s’esquisser : non seulement des militants syndicaux ont été très présents sur la place à titre personnel, c’est-à-dire, conformément à « l’esprit » général de Nuit debout, en ayant laissé au vestiaire leur étiquette d’organisation, mais — et ça n’est nullement contradictoire — la présence ès qualités de certaines directions confédérales lors d’un meeting a été l’un des moments marquants de la lutte contre la loi El Khomri.

    Bien sûr, l’autre volet de la convergence, celui avec les quartiers, est resté presque entièrement à l’état de vœu pieux. Je dis « presque », car il y a eu tout de même plein d’efforts admirables pour organiser des Nuit debout dans les villes de banlieue. Mais ne nous racontons pas d’histoire : de ce côté-là, ça n’a pas pris.

    Cependant, la crise politique est si générale que tous ses développements, si différents soient-ils, nourrissent le réveil de la contestation, ou plutôt de toutes les contestations. Par exemple, il n’est pas douteux que l’intensification des violences policières, avec comme toujours son supplément particulier à l’encontre des racisés, est l’un des symptômes les plus caractéristiques d’un néolibéralisme qui ne peut plus se maintenir que par la matraque. « De ce côté-là, ça n’a pas pris », disais-je à l’instant… mais il faut alors ajouter que ça pourrait bien prendre ! Les violences policières pourraient bien être un puissant facteur de réorganisation politique des quartiers, et par là créer les conditions de possibilité de cette indispensable convergence. Il faut bien reconnaître que la rencontre de la jeunesse éduquée-précarisée de centre-ville, des salariés syndiqués et des quartiers populaires en voie d’organisation politique créerait une concentration de force à laquelle le régime, quels que soient ses occupants, sait parfaitement qu’il ne pourrait résister. J’y pense, d’ailleurs, écrivant cela : au nombre des succès invisibles de Nuit debout, il faut compter la grand-peur, la sainte trouille qui s’est emparée du gouvernement Hollande-Valls — dont la répression policière et judiciaire déchaînée donne une assez juste mesure. Or, « leur faire peur », n’était-ce pas l’un de nos mots d’ordre de départ ?

    #Frédérique_Lordon #Nuit_debout #Politique