L’industrie musicale a connu un drôle d’été 2025. Le nombre de nouveaux hits a atteint son niveau le plus bas dans l’histoire des États-Unis. Il n’y a pas eu un seul tube de l’été. Une chanteuse créée par IA a signé un contrat avec un label pour 3 millions de dollars [2,6 millions d’euros]. L’ambiance est au malaise.
En septembre, un rapport du [cabinet d’études] MIDiA Research a eu l’effet d’une bombe et confirmé les intuitions : “La découverte musicale se trouve à un tournant générationnel.” Et de poursuivre : “La découverte de musiques est traditionnellement associée à la jeunesse, mais au cours de l’année écoulée il y a eu moins de probabilité pour les personnes âgées de 16 à 24 ans de découvrir un artiste que pour les personnes âgées de 25 à 34 ans.”
Néanmoins, au sein de la Gen Z, l’exploration musicale se renouvelle discrètement par le biais d’un canal inattendu : les radios universitaires.
J’ai interviewé 7 étudiants qui dirigent des radios réparties dans tous les États-Unis – ACRN (université de l’Ohio), WCBN (université du Michigan), WEGL (université d’Auburn [Alabama]), WHRW (université de Binghamton [État de New York]), WRFL (université du Kentucky), WVBR (université Cornell [État de New York]) et WZBC (Boston College [Massachusetts]) – et interrogé plus de 80 animateurs qui officient sur ces fréquences.
“La grille la plus remplie de son histoire”
Tous affirment que l’intérêt des étudiants pour les radios universitaires a augmenté de façon spectaculaire ces dernières années. Des stations qui peinaient autrefois à meubler leur temps d’antenne refoulent maintenant des candidats, raccourcissent les émissions, se partagent des tranches horaires et organisent des formations pour faire face à la demande des étudiants désireux d’être animateurs.
Pendant des décennies, ces fréquences ont soutenu des artistes underground avant qu’ils ne soient connus du grand public. Contre toute attente, malgré les fermetures liées au Covid-19, les réglementations de la Commission fédérale des communications et le long déclin des ondes FM, la radio universitaire connaît un nouvel âge d’or.
En 2015, WCBN avait du mal à remplir des créneaux de trois heures dans sa programmation, témoigne sa directrice, Anja Sheppard. Aujourd’hui, la station peut se targuer d’avoir “la grille la plus remplie de son histoire récente” et a même réduit la durée des cases à une heure, “tant il y a d’étudiants qui veulent être à l’antenne”.
WRFL enregistre “plusieurs des taux de croissance les plus exponentiels qu’ait connus cette station en trente-sept ans d’existence, affirme son directeur, Aidan Greenwell. Nous n’avons tout simplement pas assez de créneaux dans la grille pour tout le monde.” Après 350 inscriptions lors du forum des associations étudiantes en début d’année, 100 émissions composent la grille, et environ 120 personnes travaillent à la radio. Les événements organisés à la station ont aussi attiré deux fois plus de monde que l’année précédente.
Une liste d’attente pour prendre l’antenne
La demande de tranches horaires à l’antenne est supérieure au “nombre d’heures dans une journée”, explique Rae Nawrocki, qui gère WEGL. La radio est passée d’une trentaine de membres il y a quatre ans à 120 étudiants et à une programmation de 60 émissions aujourd’hui.
Certaines stations ont tant de candidats parmi les étudiants qu’elles organisent des stages pour celles et ceux qui attendent de pouvoir animer une émission : WHRW compte 150 à 200 animateurs actifs et 80 apprentis ; WZBC a 70 stagiaires pour sa radio web en plus de ses 90 animateurs sur les ondes FM.
Quels sont les moteurs de cette renaissance de la radio universitaire ?
1. Lassitude algorithmique
Pour les étudiants, l’authenticité et la gestion associative de la radio sont une échappatoire à la vie numérique passive, isolée et régie par les algorithmes qui a défini leur adolescence. “On ne peut pas scroller sur Insta et gérer une radio en même temps, souligne Aidan Greenwell, de WRFL. Il faut être dans l’instant présent.”
Dans notre sondage de plus de 80 animateurs, les étudiants de moins de 25 ans ont cité “les amis et le bouche-à-oreille” comme moyen favori de découvrir de nouvelles musiques (69 %), tandis que TikTok (21 %), YouTube (10 %) et d’autres réseaux sociaux (16 %) ont été classés assez bas.
À la question “Quel est votre artiste préféré découvert récemment et comment l’avez-vous connu ?”, les réponses étaient réparties quasi équitablement entre “amis ou bouche-à-oreille” (27 %) et “algorithme ou streaming” (26 %). Un plus petit nombre de personnes ont cité les concerts, la radio, les communautés en ligne (Bandcamp, Reddit, RateYourMusic) ou les supports physiques.
“J’ai 21 ans. J’ai grandi avec les algorithmes. L’état de la musique me fait peur actuellement à cause de l’essor de l’IA [intelligence artificielle]. Je ne parle même pas de la musique produite par IA (je déteste) mais rien que des ‘mix du jour’. Ce n’est pas agencé par quelqu’un, mais par un algorithme. J’aimerais que davantage de ces playlists soient conçues par des personnes”, témoigne Mari McLaughlin, de WHRW.
Anna Loy, de WVBR, explique :
“J’ai commencé à en savoir bien plus sur la musique grâce aux recommandations d’autres personnes. C’est beaucoup plus formateur que des algorithmes ou Spotify.”
2. Nostalgie pour l’analogique
La Gen Z est également séduite par les radios universitaires parce qu’il y a un regain d’intérêt pour les supports physiques. Si les milléniaux ont adopté les nouvelles technologies pour leurs aspects pratiques et accessibles, la Gen Z cherche à l’inverse à vivre quelque chose de plus tangible, personnel et incommode. Cela se manifeste par un retour à l’analogique, même si les vinyles, les portables à clapet, les appareils photos argentiques et la radio sont moins faciles d’utilisation.
“Je pense que l’amour pour la radio vient de sa dimension analogique. Il y a une tendance à la nostalgie chez les jeunes pour des choses auxquelles nous n’avons pas pu participer”, dit Anna Loy, de WVBR.
Les bibliothèques physiques de nombreuses stations, qui ont des collections colossales de vinyles et de CD, forment un lien tangible avec l’histoire musicale qui ne peut pas être reproduit sur Internet.
Marcus Rothera, de WZBC, explique :
“Nos directeurs musicaux notent leurs observations sur les disques depuis les années 1970. C’est drôle de voir l’évolution des opinions avec le temps. Ce sont comme des commentaires sur Internet, mais palpables.”
3. Convivialité et créativité
Les radios universitaires servent de “tiers lieux” vitaux où les étudiants peuvent créer des liens avec des personnes qui ont les mêmes centres d’intérêt en dehors des cours et des réseaux sociaux, ont témoigné plusieurs gérants de stations. Le collectif a été cité par les animateurs de moins de 25 ans comme une raison notable de rejoindre une radio universitaire (79 %), en deuxième position après la “créativité” (94 %).
Pour Wami Osikanlu, de WZBC :
“Tout le monde veut se sentir à sa place quelque part. La radio est un lieu de plus où les gens peuvent avoir ce sentiment d’appartenance.”
“C’est une occasion de tenter des choses, car on n’est pas noté ou scruté. Et c’est un moyen de créer des liens”, ajoute Roman Salomone, d’ACRN.
La musique avant le buzz
Les mauvaises langues diront peut-être que les audiences des radios universitaires sont faibles, mais ce n’est pas ce qu’il faut retenir : ce qui compte, c’est qu’autant de jeunes veuillent animer à la radio, se plonger dans l’histoire de la musique, faire connaître ce qu’ils ont découvert et former des collectifs autour de la musique.
À une période où l’industrie musicale mise sur les algorithmes, l’IA et les tendances éphémères sur TikTok, ces jeunes nous rappellent qu’ils ne se sont pas lassé de la musique : ils en ont assez que la superficialité et le buzz régissent la façon dont est commercialisée la musique auprès d’eux.
La Gen Z a été caricaturée en génération du doomscrolling [le fait de consulter de manière compulsive des informations anxiogènes], mais plusieurs étudiants ont souligné qu’ils voulaient vivre des choses plus concrètes et qui ont du sens, comme un antidote à la solitude et à la passivité qu’encouragent les plateformes algorithmiques.
C’est ce que détaille Anna Loy :
“Pour beaucoup de gens, et j’en fais partie, il y a une sorte de déclic : je veux prendre part à des activités plus complexes, comprendre des choses et ne pas me contenter de traîner au lit sur TikTok, seule.”
Dans notre enquête, 91 % des animateurs radio de moins de 25 ans se disaient optimistes en ce qui concerne l’avenir de la culture musicale : “J’ai l’impression que la culture musicale existera toujours sous une forme ou une autre. Ce ne sera peut-être pas un fanzine à l’ancienne, mais j’ai vu des Discord hypersérieux qui cultivaient avec autant de passion la culture musicale pour un large public”, dit un animateur d’ACRN de 21 ans.
“Les choses ont beaucoup changé, c’est certain. Mais quoi qu’il arrive, je ne pense pas que la culture musicale soit menacée de disparition, même si elle change un peu tous les jours”, relève un animateur de WHRW de 22 ans.
La radio universitaire propose un contre-modèle plein d’espoir à l’industrie musicale. L’obsession du buzz éphémère est remplacée par autre chose : cultiver le collectif, les découvertes et les communautés de fans. Les animateurs actuels des radios universitaires vivent un nouveau tournant, à l’aube d’une grande mutation de notre relation à la musique et de nos modes d’écoute.
Quant à savoir ce qu’ils changeraient à la culture musicale telle qu’elle existe actuellement, leurs revendications sont claires : assurer aux artistes une rémunération pérenne ; défendre la créativité et des sélections humaines ; investir dans des espaces associatifs au niveau local ; construire une culture dans la durée au lieu d’être dépendant de tendances passagères.
Je suggère humblement que nous écoutions ce qu’ils ont à dire.
Emily White