Raviver le désir populaire d’une alternative au néolibéralisme

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  • Une brèche dans l’hégémonie néolibérale ? Entretien avec B. Amable et S. Palombarini
    http://www.contretemps.eu/macron-neoliberalisme-alternative-amable-palombarini

    Le titre de votre livre rappelle que le bloc bourgeois est une illusion. Le bloc ouvrier de gauche est lui aussi dans un piteux état. On a beau rappeler que dans ce pays les salariés sont majoritaires, on ne discerne pas pour le moment comment, par quelle alchimie, cela pourrait donner naissance à un bloc hégémonique dans la société autour d’un projet politique. Eclairez nous. Macron, à sa façon et en cassant les frontières entre gauche et droite (si tant est qu’elles existent encore dans la perception usuelle de l’échiquier politique…), entre le PS et une fraction de la droite, essaie de résoudre cette équation. A-t-il les moyens de réussir ?

    Il faut différencier la réponse en fonction de l’horizon qu’on considère. Macron a profité de la crise politique, mais à court terme il n’a pas les moyens de la résoudre. Le bloc bourgeois représente une alliance nouvelle, construite sur le dépassement du clivage droite/gauche, mais elle est socialement minoritaire. L’illusion évoquée dans le titre de notre ouvrage consiste à imaginer que la victoire de Macron corresponde à l’émergence d’un nouveau bloc hégémonique : ce n’est pas le cas, la chute rapide de la popularité de l’exécutif au cours de l’été le démontre. Et tant qu’un bloc hégémonique n’émergera pas, la crise politique restera ouverte. Maintenant, il est possible que dans cinq ans on se retrouve dans une situation comparable à celle de la présidentielle qu’on vient de vivre. Le bloc bourgeois correspond à un projet politique minoritaire mais cohérent, alors que la droite et la gauche sont en crise et que le Front national est divisé sur ses perspectives stratégiques. Macron est au pouvoir pour cinq ans, et on ne peut pas exclure qu’il le soit pour dix. Si on raisonne sur un terme aussi éloigné, les chances du bloc bourgeois de s’affirmer comme bloc dominant augmentent : car les réformes qu’il impulsera, si elles aboutissent, produiront une modification profonde de la structure sociale française et donc des attentes sociales qu’elle exprime. Macron peut donc réussir, même s’il n’a pas gagné d’avance : tout dépendra de la capacité d’organiser un projet alternatif au sien, mais qui exprime une vraie cohérence entre les politiques qu’il propose et les intérêts sociaux qu’il veut protéger...

    • Le point de vue de Christophe Guilluy : « La France d’en haut s’est structurée autour d’Emmanuel Macron pour protéger ses intérêts, le monde d’en bas, lui, est complètement dispersé »

      Nous sommes dans la continuité d’une société qui se structure autour de la mondialisation depuis 20 ou 30 ans. Ce qui est validé ici, c’est une logique de temps long, avec un monde d’en haut que j’ai décrit dans La France périphérique mais aussi dans Le Crépuscule de la France d’en haut . C’est un monde qui vit en vase clos, je parle de “citadellisation” des élites, des classes supérieures, et tout cela ne cesse de se creuser.

      Il faut revenir au 2e tour de l’élection présidentielle. Ce que nous avons vu, c’est une structuration de l’électorat qui suit la dynamique économique et sociale de ces 30 dernières années. Le grand sujet caché depuis 30 ans, c’est la disparition de la classe moyenne au sens large, c’est-à-dire telle qu’elle l’était hier, celle qui regroupait la majorité des catégories sociales, de l’ouvrier à l’employé en passant par le cadre. Les gens étaient intégrés économiquement, donc socialement, politiquement, et culturellement.

      Ce qui explose avec le modèle mondialisé, c’est la classe moyenne occidentale. On va retrouver ces gens dans les territoires qui ne comptent peu ou pas : France périphérique, Amérique périphérique, Grande Bretagne Périphérique etc. Inversement, des gens qui vont être de plus en plus concentrés dans les endroits ou “ça” se passe : les grandes métropoles mondialisées. C’est ce qu’on a vu avec la carte électorale, qui était assez claire : les bastions d’Emmanuel Macron sont ces grandes métropoles mondialisées qui reposent sur une sociologie d’un front DES bourgeoisies.

      Ce qui est frappant, c’est en regardant Paris. La bourgeoisie de droite n’a qu’un vernis identitaire, car même les bastions de la "manif pour tous" ont voté pour Emmanuel Macron qui est pourtant pour les réformes sociétales à laquelle elle s’oppose. Dans le même temps, les électeurs parisiens de Jean Luc Mélenchon, au 1er tour, ont aussi voté Macron au second tour. Ils n’ont pas voté blanc. Cela veut dire que le monde d’en haut est de plus en plus dans une position de domination de classe qui est en rupture avec la France d’en bas. C’est la grande nouveauté. Parce qu’un société ne marche que si le haut parle au bas. C’était le parti communiste ; constitué d’une frange d’intellectuels qui parlaient aux classes ouvrières. Aujourd’hui le monde d’en haut ne prend plus du tout en charge le monde d’en bas, qui est pourtant potentiellement majoritaire. C’est un processus long, qui est celui de la sortie de la classe moyenne de toutes les catégories sociales. Cela a commencé avec les ouvriers, cela s’est poursuivi avec les employés, et cela commence à toucher les professions intermédiaires. Demain ce sera les retraités, il suffit de regarder ce qu’il se passe en Allemagne. La mondialisation produit les mêmes effets partout et les spécificités nationales s’effacent. Sur le fond, même si l’Allemagne s’en sort un peu mieux en vendant des machines-outils à la Chine, la précarisation touche largement l’Allemagne avec des retraités qui sont obligés d’empiler les petits boulots pour s’en sortir.
      Ce qui est derrière tout cela, c’est cette fin de la classe moyenne occidentale qui n’est plus intégrée au modèle économique mondialisé. À partir du moment où l’on fait travailler l’ouvrier chinois ou indien, il est bien évident que l’emploi de ces catégories-là allait en souffrir. Nous sommes à un moment où les inégalités continuent à se creuser. Je le répète, le monde d’en haut ne prend plus en charge les aspirations du monde d’en bas, c’est une rupture historique. On parle beaucoup du divorce entre la gauche et les classes populaires, c’est très vrai, mais ce n’est pas mieux à droite.

      Aujourd’hui nous avons un monde d’en haut qui se serre les coudes, des bourgeoisies qui font front ensemble, qui élisent un Emmanuel Macron qui va être l’homme qui va poursuivre les grandes réformes économiques et sociétales de ces 30 dernières années. La seule différence entre Macron et Hollande ou Sarkozy, c’est que lui, il n’avance pas masqué. Il assume complètement. Il a compris qu’il ne s’agit plus d’une opposition gauche-droite, mais d’une opposition entre les tenants du modèle et ceux qui vont le contester. Les gens l’ont compris, et c’est de plus en plus marqué, électoralement et culturellement. Ce qui complique les choses, c’est qu’il n’y a plus de liens. Le monde politique et intellectuel n’est plus du tout en lien avec les classes populaires, et il ne les prendra plus en charge. Les gens savent que les réformes vont les desservir et l’impopularité d’Emmanuel Macron va croître. Le crépuscule de la France d’en haut découle de cette absence de lien, parce qu’une société n’est pas socialement durable si les aspirations des plus modestes ne sont pas prises en compte.

      Mais la bourgeoisie d’aujourd’hui est plus intelligente que celle d’hier car elle a compris qu’il fallait rester dans le brouillage de classes, et officiellement le concept de classes n’existe pas. La nouvelle bourgeoisie n’assume pas sa position de classe. Elle est excellente dans la promotion de la société ou de la ville ouverte, alors que ce sont les gens qui sont le plus dans les stratégies d’évitement, de renforcement de position de classe, mais avec un discours d’ouverture. Et quand le peuple conteste ce modèle, on l’ostracise. C’est pour cela que je dis que l’antifascisme est devenu une arme de classe, car cette arme n’est utilisée que par la bourgeoisie. Ce n’est pas un hasard si les antifascistes dans les manifestations sont des enfants de la bourgeoisie. Et tout cela dit un mépris de classe. Parce que personne ne va être pour le racisme et pour le fascisme. En réalité, derrière tout cela, il s’agit d’ostraciser le peuple lui-même, les classes populaires. C’est aussi une façon de délégitimer leur diagnostic, parce qu’en réalité, le populisme, c’est le diagnostic des gens d’en bas, et la bourgeoisie s’en démarque en se voyant en défenseur de la démocratie. Et si Jean Luc Mélenchon monte trop haut, on utilisera ces méthodes-là.

      On a un processus de plus en plus fort, avec la dynamique économique, foncière, territoriale. Le gouvernement ne fait que suivre les orientations précédentes, les mêmes depuis 30 ans. On considère que la classe moyenne n’a plus sa place, qu’elle est trop payée quand elle travaille et qu’elle est trop protégée par un État providence qui coûte trop cher si on veut être compétitif. La loi Travail n’est que la suite d’une longue succession de mesures qui ne visent qu’à dépouiller une classe moyenne qui ne sert plus à rien.

      Il y a aussi un jeu pervers avec l’immigration puisqu’on va concentrer les budgets sur les plus démunis qui vont souvent être les immigrés, ce qui va permettre d’entraîner un ressentiment très fort dans les milieux populaires qui se dira qu’il ne sert qu’aux immigrés, ce qui aboutira à dire « supprimons l’État providence ». Il y a une logique implacable là-dedans :’aussi bien ce monde d’en haut a pu se structurer autour d’Emmanuel Macron pour protéger ses intérêts, le monde d’en bas est complètement dispersé.

      https://www.polemia.com/une-france-den-haut-structuree-autour-demmanuel-macron-pour-proteger-ses-in