https://www.nouvelobs.com

  • Ce que la dématérialisation fait au travail social | Hubert Guillaud @hubertguillaud
    https://hubertguillaud.wordpress.com/2022/11/28/ce-que-la-dematerialisation-fait-au-travail-social

    Nadia Okbani dresse le même constat chez les agents de la CAF. La dématérialisation a commencé par une diversification des modes de contacts, ou ouvrant au contact par mail ou en ligne. Puis, le mode de contact numérique a été rendu obligatoire pour certaines démarches, comme la prime d’activité et les aides personnalisées au logement étudiant. Désormais, la norme, c’est la démarche en ligne. Et pour mieux l’imposer, c’est l’accueil physique dans les agences qui a été modifié. Désormais, le rendez-vous prévaut. On n’a plus accès aux agents à l’accueil des Caf, mais à des ordinateurs dans un espace de libre service. Bien souvent, il n’y a plus d’accueil assis, hormis pour ceux qui attendent leur rendez-vous. Il y a bien des conseillers présents, mais ceux-ci ne maîtrisent pas la gestion des droits, ils ne sont là que pour accompagner les usagers à faire leur démarches en ligne ou à prendre rendez-vous sur un ordinateur. Les conseillers présents sont formés en 14 semaines, quand il faut 18 mois de formation à un agent pour maîtriser la complexité des prestations. Dans ces espaces, les publics attendent, s’impatientent. Certains gèrent leurs démarches. Les conseillers activent les publics pour qu’ils réalisent leurs démarches seuls. Or, bien souvent, les publics viennent pour des questions précises et n’obtiennent pas de réponses puisqu’ils n’accèdent pas à ceux qui pourraient les leur apporter. Prendre un rendez-vous en ligne est lui-même compliqué. Bien souvent, il n’y a pas de créneau qui sont proposés (les rendez-vous sont libérés à certains moments de la semaine, et c’est l’information capitale : à quel moment faut-il se connecter pour espérer avoir un créneau de rendez-vous). Certains motifs qu’il faut renseigner pour en obtenir un, ne fournissent pas de rendez-vous. D’autres au contraire ouvrent plus facilement un accès, comme le fait de déclarer être enceinte. Souvent, l’agent vous appelle la veille du rendez-vous au prétexte de le préparer, rappeler les documents nécessaires à apporter… bien souvent, c’est pour tenter de trouver une raison de l’annuler. Quant aux rendez-vous pour un RSA, les 20 minutes maximum que les agents peuvent passer avec un usager, fait qu’ils sont décomposés en plusieurs rendez-vous, quand ils ne sont pas sans cesse reportés. Au final, constate Nadia Okbani : “ce sont les publics les plus précarisés qui sont les plus éloignés des agents les plus compétents, alors que ce sont eux qui en ont le plus besoin”, d’abord parce que leurs situations sont souvent compliquées et nécessitent des savoirs-faire pour dénouer l’écheveau complexe des droits auxquels ils pourraient avoir accès.

  • Le député Meyer Habib visé par une enquête pour « détournement de fonds publics »
    Par L’Obs · Publié le 30 novembre 2022
    https://www.nouvelobs.com/politique/20221130.OBS66591/le-depute-meyer-habib-vise-par-une-enquete-pour-detournement-de-fonds-pub

    Le bureau du député apparenté LR a été perquisitionné mardi, à la suite d’un signalement. Les enquêteurs soupçonneraient des irrégularités dans les rémunérations de ses collaborateurs parlementaires, selon BFMTV.

    Le député Meyer Habib, apparenté au groupe Les Républicains (LR), est visé par une enquête pour « détournement de fonds publics », a-t-on appris ce mercredi 30 novembre auprès du parquet de Paris, confirmant une information de BFMTV. Le bureau à l’Assemblée nationale du député de la 8e circonscription des Français de l’étranger – qui recouvre notamment Israël, la Grèce et l’Italie – a été perquisitionné mardi, a-t-on appris de même source.

    L’enquête a été confiée à l’OCLCIFF (Office central de Lutte contre la Corruption et les Infractions financières et fiscales) en novembre 2021, a précisé le parquet de Paris. (...)

    #Meyer_Habib

  • Pour obtenir un rendez-vous médical, mieux vaut ne pas être bénéficiaire d’une aide à la santé
    https://www.slate.fr/story/235168/refus-soins-medecins-patients-precaires-discrimination-aides-sante-maladie-ame

    Certains praticiens refusent de prendre en consultation les personnes bénéficiant de l’aide médicale d’État (AME) ou de la complémentaire santé solidaire (C2S). Face à cette discrimination, les recours sont rares car longs et surtout méconnus des patients.

    « Ma mère avait rendez-vous chez le dentiste. Une fois installée sur le fauteuil dentaire, il lui a demandé comment elle avait l’intention de payer. Ma mère lui a répondu qu’ayant la CMU complémentaire [la CMU-C, aujourd’hui complémentaire santé solidaire, ndlr], elle n’avait rien à payer. Le dentiste lui a alors dit qu’il ne prenait pas la CMU-C et, relevant brutalement le fauteuil, il lui a intimé l’ordre de partir. »

    « Je viens de déménager. Quand j’ai voulu prendre rendez-vous avec un pédiatre pour les enfants, la première chose qu’il m’a demandé c’est si j’étais à la CMU-C. Je lui ai dit que oui. Il m’a dit qu’il ne me prenait pas, du coup. »

    Ces témoignages ont été livrés à Santé info droits, une ligne d’écoute téléphonique de France Assos Santé, un collectif d’association de patients, qui en reçoit tous les jours plusieurs de ce type. Trop souvent, des patients bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire (C2S), ex-couverture maladie universelle complémentaire (CMU-C) et aide à la complémentaire santé (ACS), ou de l’aide médicale d’État (AME) se voient refuser des soins du fait de leur protection sociale. Même des personnes atteintes de maladies chroniques n’y échappent pas : « J’ai une myopathie et les médecins ne veulent pas me soigner parce que j’ai l’aide médicale d’État »_, raconte ainsi une autre patiente.

    La C2S, sous conditions de ressources, est octroyée pour couvrir les dépenses de santé, et l’AME est destinée aux personnes étrangères en situation irrégulière. Mais ces aides, mises en place au début des années 2000 afin de permettre l’accès aux soins à celles et ceux qui n’en ont pas les moyens, deviennent parfois un frein dans leur parcours de prise en charge.

    rien de mieux pour savoir ce que c’est que la droite que les #médecins ...

    #médecine #santé #accès_aux_soins #CSS (il ont trouve un acronyme moins malsonnant avec leur #C2S, c’est top moderne

    • Certes, mais on nous explique plus loin qu’il existe des recours aux #refus_de_soin, pratique illégale et contraire à l’éthique.

      Deux options s’offrent au patient qui se voit refuser une prise en charge médicale : « une victime de refus de soins peut se présenter devant la commission mixte paritaire [constituée de représentants de la caisse primaire d’assurance-maladie et du conseil de l’Ordre du professionnel de santé mis en cause, ndlr] et devant le juge », indique Flore Ganon-Lecomte, référente technique et plaidoyer pour l’accès aux droits santé chez Médecins du monde.

      Par contre,

      Mais il s’agit de théorie, car le plus souvent, les personnes qui en sont victimes ne savent pas ce qu’est un refus de soins et ne connaissent pas les recours qui existent. Selon Flore Ganon-Lecomte, le manque d’information des personnes concernées est d’ailleurs le premier obstacle rencontré. Par ailleurs, les victimes de refus de soins « sont dans une difficulté sociale très importante et ont autre chose à faire que d’engager des procédures longues et coûteuses », pointe Florence Navattoni.

      Maintenant, quelle est la pertinence de maintenir cette « commission mixte et paritaire », vu que le Conseil de l’Ordre aura beau jeu de défendre les « intérêts économiques » des praticiens indélicats ? Quant au juge (quelle juridiction ?), ne fera-t-il qu’avaliser les conclusions retenue par la commission ? Il y a là (amha) un vice de procédure patent en matière de justice.

    • Faut-il brûler le Conseil de l’Ordre des Médecins ? François Dupuis (1972)
      https://www.nouvelobs.com/societe/20221030.OBS65301/il-y-a-50-ans-dans-l-obs-faut-il-bruler-le-conseil-de-l-ordre-des-medecin

      (...) à quoi sert ce Conseil de l’Ordre, créé par Louis-Philippe, supprimé en 1848, puis rétabli par Vichy ? C’est ce qu’exposait, en 1972, l’article que nous republions ci-dessous

      #paywall... #ordre_des_médecins

    • Carpentier revient, tes collègues sont des chiens !

      la dentiste compétente qui me suivait depuis des années m’a fait dire par son secrétariat qu’elle ne me prendrait plus en rendez-vous ayant « changé de manière de travailler », sans doute lassée de dispenser des séances de soins simples (sans prothèses etc. et pour cause...) au tarif CMU CSS.
      à la recherche d’un.e autre praticien.ne et contraint au nomadisme médical, j’ai eu la surprise lors d’un détartrage de m’entendre dire en cours de séance par une jeune dentiste, « je peux finir par un polissage, mais ce sera 30 euros »... j’ai hésité, commencé par dire oui, puis décidé de partir.

      tout le monde le sait, l’immense majorité des dentistes choisissent cette spécialité car les études sont moins longues et le gain assuré

      ces temps-ci je ne tombe que sur des sans masques, tel ce Kiné qui me dit « je peux le mettre si vous avez peur », je me casse, j’avais peur, oui, de lui mettre un grosse tarte, un infirmier qui tient à me faire payer le tiers payant de moins de 5 euros pour une vaccination ("comme ça les patients savent ce que ça coute"), et c’est parti pour des courriers et un traitement admin par la CPAM (combien ça coûte ?) etc.

      sagouins, maltraitants, âpres au gain, moralisateurs, paternalistes (femmes compris), plus ça va plus j’aime les médecins et les soignants

      #droite

    • Cela fait des années que certains dentistes refusent les personnes à la CMU, quand j’ai voulu prendre rendez-vous, la secrétaire m’avait indiqué clairement « on ne prend pas les CMU ». Il parait qu’ils doivent avancer les frais avant d’être remboursés, sur qu’il y a un truc qui cloche mais que tout le monde s’en fout dans les hautes sphères administrative du droit aux soins, les pauvres peuvent crever et la honte envahir nos cœurs. En discutant avec certains médecins, la haine des indigents et des pauvres est latente « ils n’arrivent jamais à l’heure » m’a sorti un dentiste. Reste alors l’hôpital où sont formés les étudiants, entre boucherie et mépris et il faut supporter le médecin formateur qui humilie continuellement sa petite troupe docile. j’y ai perdu pas mal de dents à servir de terrain d’exercice aux uns et aux autres.

      Quand au recours, ahahah, j’ai tenté une fois et signalé un refus de soin à cause de la CMU, mais sans témoin, (je ne sais plus quel organisme peut-être le défenseur des droits) ont seulement demandé à la personne qui avait refusé de me soigner ce qu’il s’était passé, et si c’était vrai. j’ai reçu une lettre pour me dire que je devais avoir mal compris :))) Faut avoir envie de militer, j’espére qu’elle a au moins un peu chié dans son pantalon et payé la laverie.

    • Bravo l’Obs ! Super l’oxymore « la religion de la laïcité » par la co-autrice étasunienne communautariste ! Article qui met sur le même plan les choix individuels néo-libéraux et les combats collectifs nous libérant du joug des obscurantismes religieux en en revendiquant et détournant les slogans : « mon corps, mon choix » a tellement été récupéré, même par les vendeurs de crème dépilatoire, que « mon corps, mon choix, mon voile », franchement on n’en est plus à un écœurement près ;((

      « Le principe de liberté ne peut exiger qu’il soit libre de ne pas être libre. Ce n’est pas être libre que d’avoir la permission d’aliéner sa liberté ». John Stuart Mill

  • Total : superprofits, climat, géopolitique... les dossiers noirs du géant français
    https://www.nouvelobs.com/economie/20221019.OBS64869/superprofits-climat-geopolitique-les-dossiers-noirs-de-total.html

    Coup de chaud à Matignon. Les premiers jours d’octobre s’égrènent, la grève dans les raffineries s’étend comme une tache d’huile, et le PDG de TotalEnergies est aux abonnés absents. Mais où est passé Patrick Pouyanné ?, s’interroge Elisabeth Borne. Aux Etats-Unis… il est en road show auprès de ses actionnaires, à qui il porte la bonne nouvelle : le versement d’un dividende exceptionnel de 2,6 milliards d’euros avant la fin de l’année.

    Pendant que le PDG bichonne ses investisseurs, la Première ministre, qui avait fait le pari d’un essoufflement rapide du mouvement, doit reconnaître son erreur. « On a tout simplement merdé », dit-on dans les coulisses de l’exécutif. Le 11 octobre, enfin, Elisabeth Borne, rentrée d’Alger, et Patrick Pouyanné, de retour d’Amérique, entament un dialogue pour dénouer la crise. A l’heure où nous écrivons ces lignes, ce n’était toujours pas gagné.

    Le vide à la pompe. Le plein de superprofits. Le gouvernement aura mis quinze jours à comprendre combien cette équation pouvait devenir explosive. « Un retard à l’allumage assez spectaculaire et stupéfiant », dit Olivier Marleix, le président des députés Les Républicains. Un attentisme qui traduit une forme de cécité vis-à-vis de TotalEnergies. Pas touche à la world company.

    • Dans son intervention télévisée du 12 octobre, Emmanuel Macron n’aura pas eu un mot sur le « partage de la valeur » dont la notion semble échapper au groupe pétrolier qui a pourtant amassé 32 milliards de bénéfices ces dix-huit derniers mois. A l’inverse, le chef de l’Etat s’en est pris vertement aux syndicats. « Que la CGT permette au pays de fonctionner et prouve que dans une entreprise où un accord majoritaire est signé, elle le respecte », a-t-il tancé.
      Patrick Pouyanné (au centre), à Versailles le 18 juillet, lors de la signature d’un accord avec les Emirats arabes unis. Le patron de Total est souvent considéré comme un ministre des Affaires étrangères bis.

      Même si l’exécutif ne peut être tenu responsable d’un conflit social se déroulant au sein d’une entreprise privée, comment a-t-il pu ignorer le contexte éruptif dans lequel la grève a démarré ? Au moment même où le PDG de TotalEnergies se voyait attribuer une confortable augmentation de 52 % de son salaire annuel (presque 6 millions d’euros en 2021), où les propriétaires de l’entreprise se partagent des gains historiques et où la France se distingue en Europe pour être l’un des rares pays à ne pas vouloir taxer « les profiteurs de guerre »… En se limitant à une simple « contribution » des entreprises énergétiques, louable, mais tardive, décidée, qui plus est, au niveau européen, et en se contentant de ristournes à la pompe (30 centimes accordés par l’Etat, 20 centimes par TotalEner-gies) prolongées jusqu’à la mi-novembre, Emmanuel Macron est, semble-t-il, passé à côté du sujet.

      La CGT et son secrétaire général Philippe Martinez, qui livre là son baroud d’honneur à cinq mois de passer la main, ont, eux, parfaitement compris le parti qu’ils pouvaient tirer de la situation et de la surdité des dirigeants de TotalEnergies. « On ne cédera pas sous la pression, confiait encore Patrick Pouyanné à son état-major début octobre, pas tant que des sites seront pris en otage et que les Français seront privés de carburant. » Il aura donc fallu un pays au bord de la crise de nerfs pour que le PDG consente finalement le 14 octobre une hausse de 7 % des salaires pour 2023, aussitôt rejetée par la CGT, contrairement à la CFDT et à la CFE-CGC. « Les salariés ne sont pas dupes, s’insurge Eric devant la raffinerie de Gonfreville-l’Orcher (Normandie), trente-six ans chez TotalE-nergies. Ils créent des profits qu’ils ne récupèrent pas. » Une confiscation des richesses qui ne se limite pas au cas de TotalEnergies et de ses 34 000 salariés français (sur 102 000 dans le monde à fin 2021) : « Si, nous, on ne peut pas obtenir d’augmentations avec nos 32 milliards d’euros de bénéfices, qui en aura ? », s’interroge Johan Senay, secrétaire adjoint CGT à la raffinerie Total de Normandie, qui s’est trouvé un nouveau slogan : « Contre la réquisition des salariés grévistes, réquisitionnons les profits. »

      DES BÉNÉFICES “TOMBÉS DU CIEL”

      Conséquence : alors que Bruno Le Maire affirmait voilà encore un mois ne « pas savoir ce qu’était un super-profit », l’exécutif voit sa propre majorité se fissurer sur cette question. Dans la nuit du 11 au 12 octobre, le MoDem a présenté et fait passer à l’Assemblée un amendement pour augmenter la taxation des super-dividendes. Un dispositif adopté avec le renfort de 19 parlementaires Renaissance dont Freddy Sertin, le propre suppléant d’Elisabeth Borne ! Pour les insoumis, qui ont fait défiler des dizaines de milliers de personnes dans les rues parisiennes dimanche 16 octobre, « contre la vie chère et l’inaction climatique », suivis ce mardi 18 octobre par la grève interprofessionnelle à l’initiative de la CGT, FO, Solidaires et la FSU, le moment est propice à une contestation d’ampleur nationale. « Ce que vous faites ici n’est pas seulement une question pour TotalEnergies, a souligné le député François Ruffin devant les grévistes de la raffinerie. C’est une question politique pour l’ensemble de la société. »

      Une majorité de Français, comme le montre un récent sondage (1), sont en effet à plus de 60 % favorables à la taxation des windfall profits, littéralement ces « bénéfices tombés du ciel » pour arriver tout droit dans l’escarcelle d’une entreprise, en l’occurrence TotalEnergies, qui, sans faire preuve d’innovation technologique, ou de gain de productivité, a bénéficié de l’explosion du prix du brent consécutive aux désordres mondiaux nés de la guerre en Ukraine. Dans ces conditions, les ouvriers de TotalEnergies qui réclament leur part du gâteau se voyaient encore soutenus à la mi-octobre par près d’un sondé sur deux (1), considérant que les groupes pétroliers doivent partager davantage leurs bénéfices. Et ce au moment où ils voient les prix grimper en flèche, où ils vont devoir travailler plus longtemps, et où ils sont appelés à baisser leur chauffage cet hiver. L’heure est grave, répètent chaque jour les membres du gouvernement qui enfilent doudoune ou col roulé devant les caméras. L’heure est à l’effort, l’heure est à la sobriété. La sobriété pour tous. Sauf pour TotalEnergies ?

      Le groupe pétrolier semble en effet bénéficier d’un bien étrange attentisme : le groupe ne paie pratiquement pas d’impôt sur les bénéfices en France depuis près de dix ans, même si son patron soutient « participer pour près de 2 milliards à la contribution nationale » (lire page 38). Il a poursuivi ses activités en Russie, avec à la clé une accusation par deux ONG de « complicité de crime de guerre ». Il continue d’explorer toujours plus de gisements de pétrole et de gaz, quitte à contribuer fortement au réchauffement climatique.

      La maison brûle, mais TotalEnergies, à l’image des autres grandes multinationales du pétrole, continue d’attiser l’incendie. Le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a beau lancer des appels désespérés – « Notre dépendance aux combustibles fossiles nous tue, investir dans de nouvelles infrastructures de combustibles fossiles est une folie », disait-il en avril devant les dirigeants mondiaux –, la France a eu beau griller cet été sous des températures caniculaires, le Pakistan et ses 220 millions d’habitants se retrouver transformés en pays flottant, le nombre de réfugiés climatiques exploser, TotalEnergies continue d’explorer, de forer, d’extraire dans des territoires jusqu’à présent vierges, que ce soit en Ouganda, en Tanzanie, au Mozambique, au large de l’Afrique du Sud, jusque dans l’Arctique, en expropriant des centaines de milliers d’habitants sans les indemniser dignement, au mépris des droits humains. Autant de dossiers noirs sur lesquels « l’Obs » a enquêté, et qui s’accumulent, sans jamais provoquer la moindre réaction de l’exécutif.

      UNE TRIBUNE CONTRE L’HYPOCRISIE

      « Non, la France ne soutient pas le projet pétrolier de Total-Energies en Ouganda », a cru bon d’affirmer Emmanuel Macron devant les caméras de France 2 le 12 octobre. Il avait sans doute oublié cette lettre adressée en mai 2021 au président ougandais Yoweri Museveni, l’un des plus anciens autocrates d’Afrique, pour le féliciter de sa réélection à un sixième mandat : « Vous pouvez compter sur moi […] pour augmenter la présence économique française en Ouganda, a-t-il écrit. La décision de l’Ouganda, de la Tanzanie et du groupe Total de construire un pipeline pétrolier […] sera une opportunité majeure pour intensifier le commerce entre nos deux pays et pour étendre notre coopération. » Interrogé par Mediapart à l’époque, le Quai-d’Orsay a bien été obligé d’authentifier la missive divulguée par l’organe de la communication de la présidence ougandaise. « Historiquement, et cela remonte à sa création pour exploiter le pétrole irakien, Total n’existe pas sans le soutien de la France, rappelle le philosophe québécois Alain Deneault, auteur en 2017 du livre “De quoi Total est-elle la somme ?” (éd. Rue de l’Echiquier). La confusion entre la diplomatie française et Total est telle que Patrick Pouyanné, quand il se rend à l’étranger, s’exprime parfois au nom de la République française, comme s’il en était le représentant. » Ne dit-on pas de Pouyanné qu’il est le ministre bis des Affaires étrangères ? Un poids qui n’est évidemment pas étranger au nombre d’anciens diplomates dont le PDG de TotalEnergies prend soin de s’entourer. À commencer par son directeur des affaires publiques, Jean-Claude Mallet, ex-conseiller de Jean-Yves Le Drian au ministère de la Défense…

      Quel crédit faut-il alors accorder à Emmanuel Macron, qui ménage la susceptibilité du big boss de Total, mais qui dans le même temps proclame que la transition énergétique sera la priorité de son second mandat ? Bien sûr, il serait impossible, irresponsable même, de stopper toute activité pétrolière et gazière dans un délai trop bref. Personne d’ailleurs ne le réclame. Mais les majors pétrolières, donc TotalE nergies, devraient afficher pour 2030, puis 2050, des trajectoires de transition énergétique authentiques, et non pas trompeuses, comme le dénoncent aujourd’hui des dizaines d’associations, mais aussi de villes, au premier rang desquelles Paris et New York qui n’hésitent plus à multiplier les procès contre la multinationale (lire page 30). Représentant et bras armé de la France, Total-Energies incarne aujourd’hui un monde que de plus en plus de citoyens rejettent. Chez le pétrolier, on a l’habitude de se présenter comme « les boucs émissaires » utiles d’écologistes hypocrites, les « symboles d’un monde que l’on rejette mais dont on ne se passera pas de sitôt ». Il y a du vrai là-dedans. Notre défiance vis-à-vis de TotalEnergies est aussi la marque de notre schizophrénie collective à l’égard d’un mode de vie que certains regrettent déjà, et dont il sera bien difficile de sortir. Les circonstances pourtant l’exigent. Ainsi, 830 étudiants issus des plus grandes écoles (Polytechnique, HEC, AgroParisTech et Centrale-Supelec) viennent de signer une tribune dénonçant l’hypocrisie de TotalEnergies (62 % des actes de communication mentionnent les énergies vertes, mais seuls 25 % des investissements vont vers des projets à faible émission de CO2). Ils s’engagent à ne jamais rejoindre TotalEnergies. Sauf si le groupe se met à travailler avec eux pour « faire face à la complexité d’une transition énergétique urgente, efficace et durable ». ■

      (1) Sondage « Opinion en direct » réalisé par Elabe pour BFMTV, le 12 octobre 2022.

      CHEZ TOTALENERGIES, SEULS 25 % DES INVESTISSEMENTS VONT VERS DES PROJETS À FAIBLE ÉMISSION DE CO2.

      TOTAL EN CHIFFRES

      5e société pétrolière mondiale, 2e en gaz naturel liquéfié. Chiffre d’affaires 2021 :

      181 milliards d’euros, dont 25 % en France. Effectif : 102 000 salariés dont 34 000 en France. Présent dans 130 pays, avec 300 filiales. 16 000 stations-service dans le monde, dont 3 500 en France. 2,8 millions de barils équivalent pétrole produits par jour en 2021.

  • La « jurisprudence Macron » et la #corruption de la République, par Béligh Nabli
    https://www.nouvelobs.com/idees/20221018.OBS64797/la-jurisprudence-macron-et-la-corruption-de-la-republique.html

    Plus qu’un symbole, une « jurisprudence Macron » prend forme et rompt avec la célèbre « jurisprudence Balladur-Jospin ». Désormais, la mise en examen de membres de la majorité poursuivis par la justice ne saurait empêcher leur nomination ou leur maintien en fonction au gouvernement ou au cabinet du président de la République. Une jurisprudence politique qui procède du fait du prince et dont viennent de bénéficier Eric Dupond-Moretti et Alexis Kohler (respectivement renvoyés devant la Cour de justice de la République et mis en examen pour « prise illégale d’intérêts »).

    Cette « jurisprudence Macron » est indigne d’une démocratie moderne. Une gifle pour la République exemplaire. Chez quel voisin européen une telle jurisprudence serait-elle encore imaginable ? Notre régime est-il corrompu ?

    • Pour connaitre un peu wikipédia je ne nie pas que des contributeurices puissent etre transphobe. Il y a par contre une opposition total entre les croyances transactivistes et ce qu’est un travail encyclopédique.

      Qu’une encyclopédie mentionne le nom de naissance des personnes atteintes de dysphorie ne me semble pas etre un acte de discrimination. Qu’une encyclopédie demande des sources et documents pour affirmer une chose n’est pas non plus une brimade infligée aux trans. Qu’une encyclopédie ne se fie pas au seul ressenti des individus pour établir ses articles me semble etre necessaire. C’est le propre des catégories d’exclure certains critères et ce n’est pas un acte de haine, les chats sont exclus de la catégorie des lapins, c’est pas de la haine anti féline pour autant. Si des croyant·es affirment que la vierge leur parle chaque matin ou qu’illes ont un esprit de femme prisonnier d’un corps d’homme c’est pas pour autant un fait, ca reste une croyance qui doit être mentionnée comme telle dans une encyclopédie.

      Pour ce qui est des intersexes leurs problématiques n’ont rien en commun avec celles des trans et non binaires, beaucoup d’entre elleux se plaignent d’etre instrumentalisé·es par les transactivistes. Les intersexes sont assigné·es à la naissances mais pas les trans ni les non binaire, ni les gender fluide, gender neutres, agender, xénogender... chez qui on ne fait qu’observer le sexe de naissance, ce qui n’est pas une assignation.
      Ici le témoignage d’une personne intersexe qui affiche son opposition à l’idéologie transactiviste libérale.
      https://www.youtube.com/watch?v=hNpW6QGYQso

      Les transactivistes s’attaquent aux encyclopédies puisqu’illes refusent toute forme de définition collective, et préfèrent une autodéfinition du reel par le ressenti individuel.

      Ainsi que Butler le souligne, la critique des catégories et des politiques identitaires et leur contestation n’impliquent pas, comme c’est le cas pour les notions de catégorie femmes, de sujet et de plusieurs autres, la répudiation totale de ces dernières[25]. Il suffit plutôt de faire une utilisation critique et prudente de ces catégories et de ces politiques, en les laissant ouvertes aux changements, aux redéfinitions, à l’inclusion de nouvelles ou de nouveaux membres , etc. (Butler 2001a : 147 ; 2005b ; 2006 : 52-53). Voici comment Butler exprime sa thèse concernant la catégorie « lesbienne » (2001a : 143-144) :

      Je ne suis pas à l’aise avec les « théories lesbiennes » et les « théories gay », car […] les catégories identitaires tendent à servir d’instruments aux régimes de contrôle, soit comme catégories normalisantes des structures d’oppression, soit comme points de ralliement pour la contestation libératoire de cette oppression même. Je ne suis pas en train de dire qu’en quelque occasion politique, je refuserai de défiler sous la bannière lesbienne, mais j’aimerais que la signification de cette bannière ne soit jamais ni trop claire ni trop précise.

      https://www.erudit.org/fr/revues/rf/2007-v20-n2-rf2109/017606ar

      Si on laisse les catégories ouvertes aux redéfinitions constantes et à l’inclusion de tous nouvelleaux membres qui en exprime le désir, alors plus aucun travail de définition ni de catégorisation ni d’encyclopédie, n’est possible. Si les « bannières » ne doivent etre ni claires ni précises les encyclopédies sont à mettre au feu et c’est tout naturellement que ces idéologues s’attaquent à wikipédia.

      #transactivisme #identitaires #liberalisme #sexisme #discrimination #définition #wikipédia #identité

    • En l’absence d’exemples, le texte de l’Obs est assez difficile à suivre. Alors prenons l’exemple de la fiche de Chelsea Manning :
      https://en.wikipedia.org/wiki/Chelsea_Manning

      Si je lis le texte de l’Obs, il me semble que je devrais admettre que cette fiche est transphobe (son ancienne identité est « dévoilée », il y a des photos d’elle avant sa transition…). Alors qu’il semble tout de même que, dans la logique exposée par Mad Meg, ce qui est reproché (ce qu’on trouve donc dans cette fiche en particulier) relève du travail de documentation normal de l’encyclopédie.

      En ajoutant aussi le fait que l’encyclopédie n’est censée documenter que des personnalités publiques ayant une certaine notoriété, pas d’outer des personnes transgenres dont l’histoire ne serait pas déjà connue. Si on gomme l’identité passée Chelsea Manning, on se condamne à ne plus pouvoir comprendre les archives des journaux ; or c’est bien à cela que sert l’encyclopédie.

    • Clap Clap Clap 👏
      (j’ajoute néanmoins pour relativiser mon intervention que je ne suis pas équipé pour réfléchir au transactivisme ; je pourrais dire la même chose si on me demandait de réfléchir à la théorie de la relativité afin de donner le change à Einstein car oui, je ne suis pas au niveau pour discuter avec des théoriciens de la transidentité, ces gens sont dans des sphères inatteignables par le commun, et le commun ne peut que rester coi, pour sûr).

    • Merci Meg. Mais je ne comprends pas bien en quoi ces deux pages correspondent aux accusations de la tribune de l’Obs : une part des critiques concerne clairement les articles publics (mégenre, photos avant transition, rappel de l’identité avant transition…), et pour ce qui est de « harcèlement », qui là relèverait des échanges dans les espaces de discussion, ça n’est pas clair non plus dans ces deux pages. Ou alors, il faut considérer que les gens qui contredisent leurs interlocuteur·ices trans sont transphobes, et avec ce genre de tribune qui ne donnent pas d’exemple concret, c’est une tendance qu’on sent poindre rapidement (et ce serait ce que tu veux me dire avec ces deux liens : ce qui suscite cette tribune, c’est d’abord que les transactivistes sont contredit·es dans les forums de Wikipédia).

      Sinon, j’avais particulièrement tiqué sur ce passage :

      La société contemporaine à tradition coloniale semble se rendre compte de notre existence depuis peu alors que nous avons toujours existé à travers le monde. Avant d’être envahies, décimées ou réduites en esclavage, nombre de cultures pré-coloniales comptaient en leur sein des sujets trans et non binaires dont la plupart avaient un rôle social voire spirituel, ce qui reste le cas dans certaines cultures (10).

      Wikipédia étant un média attaché à un système de sources écrites et mainstream, sa vision élitiste et blanche ne rend pas justice aux cultures à tradition orale.

      C’est pratique, ça, de dénoncer une encyclopédie, au motif qu’elle repose sur « un système de sources écrites et mainstream », et donc « élitiste et blanche ».

    • @biggrizzly on sent bien que tu n’as pas envie d’en parler ! ^^

      @arno J’ai mis ces articles pour montrer des exemples de discutions sur des sujets potentiellement polémiques. C’est pas « le bistrot » dont parle l’article mais je vais aller voire.
      Et sans nier que les transactivistes subissent du harcelement sur wikipédia, je pense qu’il y a une part d’opportunisme de mauvaise foie dans leurs déclarations. Le fait de ne pas donner d’exemples précis ni liens pour en juger ne me donne pas une bonne impression.

    • J’ai parfois essayé de discuter avec des personnes bourrées, et ça a souvent été décevant. L’incommunicabilité, c’est un truc qui me met terriblement mal à l’aise. Les discussions sur la transidentité, ça me fait pareil. A partir du moment où un des interlocuteurs peut décider de changer le sens des mots quand cela LUI chante... je décroche. Je ne suis pas de taille. Je le laisse avec LUI même.

    • Pour le deadname c’est assez proche de la question du pseudonymat. Quand la personne a eu une vie médiatique sous plusieurs pseudonymes ou plusieurs noms ca peut etre utile de le mentionné mais la plus part du temps c’est le nom d’usage qui doit être utiliser. En lisant le forum je trouve les propositions de discuter au cas par cas plus judicieuses.

  • 50 ans après, la mort de Danielle Cravenne, un crime d’Etat
    https://www.nouvelobs.com/tribunes/20221013.OBS64540/50-ans-apres-la-mort-de-danielle-cravenne-un-crime-d-etat.html

    Le 18 octobre 1973, la femme du célèbre agent de relations publiques et producteur de cinéma Georges Cravenne, détourne un avion. La jeune femme laisse partir les passagers mais est froidement abattue. Sylvie Matton, qui était son amie, appelle à rouvrir le dossier

    En publiant à la mi-août un texte d’Anne Diatkine « Derrière la sortie des Aventures de Rabbi Jacob, la tragédie de la pirate pacifiste Danielle Cravenne », dans sa série d’été « Une histoire peut en cacher une autre », « Libération » narrait l’histoire d’un crime commis il y a presque cinq décennies, étouffé par l’Etat français. Une histoire oubliée, à part chez quelques rares témoins survivants.

    Le 18 octobre 1973, une « pirate pacifiste » détourne le vol Paris-Nice d’Air France, accepte que le Boeing se pose à Marignane, l’aéroport de Marseille, pour un ravitaillement en kérosène suffisant pour joindre Le Caire. Elle laisse débarquer les 112 passagers, ne gardant en otage qu’un chef de cabine, Jacky Lapoussière, et le commandant de bord, Michel Desavoye.

    Trois heures plus tard, les deux hommes s’exfiltrent aisément de l’avion à l’arrivée de Paul Caparos, un tireur d’élite déguisé en manutentionnaire. Il s’est porté volontaire, à la demande du préfet de police de Marseille René Heckenroth, pour « neutraliser la pirate de l’air ». Il est seul face à elle. La mission est claire. Il ne recule pas, ne se cache pas derrière les sièges de la première rangée qui le protégeraient d’un tir éventuel, il ne saute pas hors de l’avion. Cela aurait pourtant mis fin au détournement, faute d’otages.

    Caparos ne saurait rater une telle cible dans un couloir : professeur de tir à la Police nationale, spécialiste du tir rapproché, il est quatre fois champion de France, « l’un des meilleurs éléments du GIP » (groupe d’intervention de la police) selon le préfet Heckenroth. L’exécuteur vise avec son P38. La tête de Danielle Cravenne explose sous l’impact d’une balle de 9 millimètres dans la joue gauche. « Neutralisée », elle reçoit pourtant encore deux balles, dont la dernière se loge dans le cœur.

    En ce jour funeste, après les informations égrenées par les radios au fil des heures, du détournement, de l’atterrissage, puis de la mort de la pirate de l’air, l’annonce de son identité en milieu d’après-midi est un choc, une grande tristesse et une colère insondables pour ses proches et ses amis : c’est Danielle Cravenne.

    Un an plus tard, son mari, le célèbre agent de relations publiques et producteur de cinéma Georges Cravenne assigne l’Etat français en justice. Il demande 1 franc de dommages-intérêts, soit la reconnaissance par l’Etat de sa faute et de la culpabilité de ses représentants – dont, en première ligne, le donneur d’ordre, le préfet Heckenroth, qui recevait ses directives du ministère de l’Intérieur [Raymond Marcellin, NDLR]. Cravenne est débouté de sa plainte, une prétendue légitime défense la rendant irrecevable, en première instance comme en appel. Il n’y aura pas de procès, pas de plaidoirie, pas de « reconstitution des faits de l’action violente ». Le mensonge d’Etat prévaudra.

    Dans ses conclusions, Maître Albert Naud, l’avocat de Georges Cravenne, dénonce l’exposé des faits, qui « reprend essentiellement des rapports de police fort tendancieux sans tenir compte des éléments du dossier ». Il déplore que les premiers juges aient omis de retenir les conclusions du rapport d’autopsie : les traces du bois de la crosse de la carabine 22 court de la jeune femme retrouvées sur son corps prouvent qu’elle ne l’a jamais épaulée. Naud réprouve également les nombreux manquements du préfet Heckenroth qui, à aucun moment, n’a tenté de négocier avec la jeune femme, n’a pas mandaté un psychologue auprès d’elle (comme le réclame le commandant de bord, qui considère comme inopportune l’action armée qui se prépare). Il n’aurait pas même recherché son identité. Ainsi sa mort ressemble-t-elle davantage à une affreuse fatalité qu’à une bavure, voire un crime.

    A la demande de Georges Cravenne, après son action en justice avortée, le projet d’un livre m’amènera à m’entretenir avec lui, à étudier le dossier juridique – les verbatims des liaisons radio et tous les procès-verbaux – et à rencontrer longuement le chef de cabine Lapoussière, témoin des trois dernières heures de vie de Danielle Cravenne. Deux ans après le drame, il était encore très affecté par l’exécution de sang-froid de la jeune femme et par le souvenir de ses ultimes confidences, ses révélations sur les ministres Messmer et Marcellin [respectivement Premier ministre et ministre de l’Intérieur, NDLR] ainsi que sur les « combines d’argent » qui concernaient alors les chantiers parisiens des Halles et de La Villette. Le projet de livre sera abandonné par Georges Cravenne.

    Danielle Cravenne était brillante, belle et passionnée, jamais conformiste. Elle souffrait de l’injustice, de toutes les injustices. Elle connaissait et dénonçait l’incompétence, la corruption, les lâchetés du pouvoir. Elle était révoltée, généreuse et drôle, elle aimait rire et danser. Et elle adorait ses enfants.
    Une « folle »

    Ses revendications de pirate de l’air sont formulées dans une lettre de trois pages, dont elle avait laissé une copie dans le salon VIP d’Orly avant l’embarquement afin que, une fois l’information communiquée par le pilote Desavoye, elle soit rapidement remise à quelques rédactions. Après sa publication dans le « France Soir » du jour et la diffusion du texte sur les ondes d’Europe 1, le détournement prendrait fin. « Propos incohérents, propos d’une exaltée, d’une déséquilibrée, d’une folle », répétait le préfet Heckenroth – dont les mots seront reproduits par une presse complaisante – comme pour légitimer à l’avance son ordre d’abattre la « folle ». Car il faut être bien idéaliste, donc folle, pour vouloir ainsi attirer notre attention en cinq paragraphes – « l’Egoïsme, le Fric, la Politique, l’Indifférence et la Théorie de Peter » – sur les atrocités de la guerre du Kippour qui a éclaté deux semaines plus tôt, pour dénoncer les usines d’armement, le sort réservé, dans les camps, aux Palestiniens, celui des ethnies spoliées sur la planète ; pour vouloir réconcilier Juifs, Arabes et Palestiniens sur une même affiche, interdire 24 heures en France les voitures avides du pétrole de la guerre (« Tous à vos vélos » écrit-elle), et exiger que le film « les Aventures de Rabbi Jacob » (de Gérard Oury, avec Louis de Funès) sorti le même jour, soit retiré des écrans. Dès lors que c’est le publiciste Georges Cravenne qui assure la promotion du film, le fait que sa femme soit révulsée depuis quelques semaines par les discussions entendues chez eux entre producteurs et distributeurs n’est guère étonnant. A ceux qui proposent d’en retarder la sortie, d’autres rétorquent qu’il y a « trop d’argent en jeu », tandis que certains considèrent la guerre sanglante du Kippour comme une aubaine.

    Dernière revendication : Danielle Cravenne demande au président Georges Pompidou de renvoyer pour incompétence le Premier ministre « M. Messmer qui parle mais ne fait rien, et M. Marcellin qui “ tabasse” trop mais ne dit rien » – ce dernier, ministre de l’Intérieur français, vichyste et décoré de l’ordre de la Francisque, ayant été nommé à cette fonction après Mai-68, afin de rétablir un « ordre musclé » en France.
    « Cet argent immobilisé depuis trop longtemps »

    S’il y a une incohérence en ces trois pages, elle réside dans la diversité des sujets abordés, aussi réfléchis et synthétisés soient-ils, mais en aucun cas dans leur bien-fondé. L’objectif de la pirate de l’air est de faire connaître les sujets politiques de ses révoltes, les guerres et autres dysfonctionnements de la planète qui nourrissent son indignation. (De nos jours, sa liste concernant la prédation globale des biens communs par les pouvoirs eut été encore plus dense…) Cette lettre fut refusée à tous les journalistes qui la réclamaient durant l’immobilisation de l’avion (« cet argent immobilisé depuis trop longtemps » répétait, durant la troisième et dernière heure, Pierre Cot, le directeur général d’Air France). Dans les verbatims des dialogues entre les diverses autorités, il apparaît que ce texte ne devait en aucun cas être révélé au public.

    La pirate de l’air est morte. La mission a été accomplie sans encombres : vu par le steward Lapoussière, le tireur d’élite Caparos descend la passerelle de l’avion, le pouce levé. Georges Charot, le directeur de l’aéroport annonce par radio : « Opération terminée, tout s’est bien passé. ». Le porte-parole d’Air France affirme officiellement : « L’essentiel pour nous est que les passagers et notre personnel soient sortis sains et saufs de cette aventure. » Quant au préfet Heckenroth, il justifie le crime dans le premier micro brandi, sans craindre l’infamie : « Il a malheureusement fallu l’abattre car elle était déterminée à aller jusqu’au bout. »

    Qui sont les fous dans ce drame ?

    C’est la première fois qu’une femme seule détournait un avion, la première fois qu’un pirate de l’air était abattu sur le sol français. Une semaine plus tôt le procès de Jean Kay, un mercenaire qui avait réquisitionné un avion avec une requête humanitaire, gardant tous ses passagers à bord et ayant été neutralisé par un coup de crosse au bout de 7 heures, s’était soldé par sa relaxe. Aussi, pour le Premier ministre Messmer et le ministre de l’Intérieur Marcellin, la résolution de ce nouveau détournement devait-elle être exemplaire. Mais que serait-il advenu des révoltes de la jeune femme « exaltée » si, blessée par balle et purgeant une peine de prison, elle prenait de nouveau la parole dans l’avenir ? Objet de curiosité pour les médias, ayant basculé de l’aversion à l’action téméraire, n’était-elle pas désormais une menace pour certains « serviteurs de l’Etat » ? Conviés parmi le « tout-Paris » de ces années-là, Pierre Messmer et Raymond Marcellin dînaient souvent à la table des Cravenne. Avaient-ils pu suffisamment apprécier la femme du publiciste pour la craindre désormais (celle-la même qui, témoin de discussions, les jugeait incompétents et évoquait leur renvoi du gouvernement) ?
    La douteuse ignorance de l’identité de Danielle Cravenne

    Le premier mensonge d’Etat sur cette affaire est celui de la légitime défense. Le second est celui de l’ignorance de l’identité de la pirate, carence cognitive que le préfet Heckenroth, en bon serviteur, a accepté d’endosser. Pourtant, en recherchant lesquelles, parmi les passagères de cet avion, avaient accès au salon VIP d’Orly ou en comparant simplement la liste des passagers embarquant avec celle de ceux débarquant à Marseille, l’identité de Danielle Cravenne ne pouvait échapper au ministère de l’Intérieur français. La preuve en est apportée, quarante-neuf ans plus tard, lors d’un entretien en cet automne 2022 avec le fils aîné de Georges Cravenne : c’est vers 12h30 ce jour-là, à peu près au moment où l’avion se pose à l’aéroport de Marseille que Charles Cravenne, qui vit alors à Perpignan, reçoit un coup de fil du secrétariat de son père : « Danielle a fait une connerie. Prenez votre voiture et foncez à Marignane. Appelez-nous quand vous arriverez, on vous en dira plus. » Perpignan-Marseille, plus de trois heures de route : il arrivera trop tard pour parlementer avec sa belle-mère dont il est très proche et qu’il admire. Bien avant les téléphones portables, c’est par la radio de sa voiture qu’il entendra les informations, et le nom de la pirate de l’air annoncé en milieu d’après-midi telle une surprise, après son exécution.

    Souvent les mensonges qui se dévoilent rendent manifeste la vérité. Ainsi, c’est en parfaite connaissance de son identité que Danielle Cravenne a été abattue ce jour-là. Certes pour offrir à l’Etat de Georges Pompidou un semblant d’autorité recouvrée, mais aussi pour réduire au silence cette femme, sortie du droit chemin et qui en savait trop.

    Il est temps de rouvrir ce dossier, de reconnaître ce crime d’Etat. La famille de Danielle Cravenne a droit à des excuses officielles.

  • La minorité d’une minorité - Nastassja Martin - La Manufacture d’idées 2022
    https://www.youtube.com/watch?v=HYhZNv8UA20

    Choisir la forêt : rencontre avec Nastassja Martin - Modérateur : Emmanuel Favre
    Rencontre en avant-première avec Nastassja Martin pour la parution de « À l’est des rêves », à travers lequel l’anthropologue poursuit la mise en récits de la « catastrophe écologique » et nous livre une anthropologie des réponses autochtones du Grand Nord face au délabrement du monde entrainé par la modernité productiviste.

    Ecoutons ce que les Evènes du Kamchatka ont à dire au monde
    https://www.nouvelobs.com/idees/20220820.OBS62202/ecoutons-ce-que-les-evenes-du-kamchatka-ont-a-dire-au-monde.html

    l’anthropologue Nastassja Martin raconte comment une minorité autochtone de la Russie orientale a choisi de retourner vivre dans la forêt. Pour répondre à des crises qui sont aussi les nôtres.

    Quand elle est bien faite, l’anthropologie est une science merveilleuse, qui rend compréhensible l’altérité, fait résonner en nous la plus radicale différence, et nous invite à réfléchir à nos propres manières de vivre et de penser. C’est la conclusion à laquelle on arrive en refermant le livre de Nastassja Martin « A l’est des rêves » (en librairie le 1er septembre), qui marquera sans doute un jalon dans l’histoire de cette discipline, tant il atteint brillamment ces buts.

    Au départ, rien d’évident. La découverte des peuplades lointaines n’exerce plus guère de fascination – et ça n’est pas forcément une mauvaise chose. Or, à première vue, c’est ce que semble nous proposer Nastassja Martin : rencontrer les Evènes, un peuple du Kamtchatka, province orientale de la Russie, en face de l’Alaska. Même pas tous les Evènes, mais une partie d’entre eux – « la minorité d’une minorité », nous dit la chercheuse –, ceux qui ont décidé, quand s’est effondrée l’URSS en 1991, de quitter les kolkhozes où on les avait rassemblés pour renouer avec leur mode de vie traditionnel dans la région d’Itcha.

    C’est intrigant, certes, mais pourquoi s’intéresser à eux en particulier, « qui ne sont qu’une centaine et que les Russes voient comme des pauvres, presque des arriérés, survivant au fond de la forêt »  ? Cette question, on ne se la pose plus à la fin du livre. Tant il est devenu clair que les Evènes ont, selon les mots de Nastassja Martin, « quelque chose à dire au monde ».

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    [film, sans paywall] « Kamtchatka, un hiver en pays Évène » de Nastassja Martin et Mike Magidson.
    https://www.trekmag.com/news-grand-bivouac-kamtchatka-hiver-pays-evene

    « Quand tu vis ici, lui disait sa mère, tu n’as rien à craindre ». Alors quand le système soviétique s’est effondré et sa politique de sédentarisation avec lui, Daria – qui n’a « même pas peur des âmes errantes » – est retournée vivre en forêt avec sa famille. Finis les grands élevages de rennes et les sovkhozes. Juste la chasse et la pêche pour le quotidien. Et de temps à autre, la peau des zibelines vendue très cher à Paris ou Milan pour payer l’essence, le tabac, le sucre et la farine. Dans l’immensité de la péninsule russe du Kamtchatka, l’ « oasis » de Tvaïan résiste. Dans les tempêtes et le grand froid.

    Kamtchatka. Le mot, à lui seul, est déjà un appel. Alors quand on nous invite à entrer dans son intimité, dans la chaleur du foyer et les confidences de ses hôtes...

    #Kamtchatka #anthropologie #écologie #Nastassja_Martin

  • Penser et agir dans un monde en feu
    https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/09/23/climat-penser-et-agir-dans-un-monde-en-feu_6142831_3232.html

    Face au désastre écologique qui affecte désormais le quotidien et l’intimité de tous les contemporains, nombre d’intellectuels opèrent un « tournant géologique » afin de forger des récits capables de relever le défi climatique.

    #écologie #écologie_politique #écosophie #livres #note_de_lecture (façon Le Monde)

    • Mais un nouveau pas vient d’être fait, une nouvelle frontière a été franchie, par la volonté de dépasser la séparation entre les vivants et non-vivants. Et la décision de forger, comme y invite l’anthropologue Nastassja Martin dans A l’Est des rêves. Réponses even aux crises systémiques (La Découverte, 250 pages, 21 euros), une « ethno-métaphysique des éléments ». Dans les sociétés animistes, qui confèrent une âme aux êtres, certains collectifs communiquent avec les ours, les rennes ou les oiseaux. Néanmoins, poursuit Nastassja Martin, il faut également prendre en compte les relations aux éléments – terre, air, feu, eau – auxquels certains peuples s’adressent, à l’image des Gwich’in avec les aurores boréales, en Alaska – considérées comme des manifestations de l’esprit des morts. A l’instar des Even au Kamtchatka (Russie), qui donnent chaque première cuillère d’un repas au feu et à qui l’on parle afin qu’il n’embrase pas tout. « Nous touchons ici à un problème de taille », affirme-t-elle, évoquant même un relatif « silence des anthropologues » sur cette question. Mais cette métaphysique des éléments va peut-être « trop loin », se demande Nastassja Martin, qui cherche à sortir de la séparation ontologique entre l’animal, le végétal et le minéral et qui explore une raison animiste sans franchir les frontières de l’ésotérisme. L’anthropologue trouve chez les Even « non pas des réponses à nos tourments, mais des manières de se relier aux éléments », un dialogue avec les entités qui pourrait inspirer notre monde désenchanté.

      Comment penser hors des flammes », Frédéric Neyrat
      https://www.nouvelobs.com/idees/20220726.OBS61349/comment-penser-hors-des-flammes-par-frederic-neyrat.html

      (...) la collapsologie s’est effondrée avant le monde : incapables de sédimenter et de projeter une utopie hors des flammes, les pensées environnementales passent hélas trop vite de l’ordinateur à l’oubli, après un bref séjour sous les feux de l’actualité culturelle.

      Utopie ininflammable

      Que l’on passe du plan des idées à celui de la politique et l’accablement s’intensifie : chaque désastre environnemental, chaque glacier fondu, chaque espèce disparue nous rappelle comment les pouvoirs en place ont su déployer toute leur inventivité pour maintenir inchangée l’économie capitaliste. On dira qu’il y a des différences entre les pays qui tentent de diminuer les émissions de gaz à effet de serre, et ceux qui défont (comme aux Etats-Unis) les lois de protection de la nature ; mais nous reviendra en mémoire un passage d’« En attendant Godot » : « J’ai tiré ma roulure de vie au milieu des sables ! Et tu veux que j’y voie des nuances ! » Au niveau de l’écologie planétaire, aucune transformation n’aura su s’imposer - une situation que la guerre en Ukraine renforce (réouverture de centrales à charbon, importation de gaz naturel liquéfié à l’exploitation très polluante, vente aux enchères de terres congolaises aux compagnies pétrolières).

      S’agirait-il alors de sombrer dans un individualisme désespéré ? On louera tout au contraire les actions de celles et ceux qui ne s’avouent pas vaincues : Youth for Climate, 350.org, Extinction-Rebellion, les Soulèvements de la Terre, etc. Mais toutes ces actions ne seront en mesure d’éviter l’écocide en cours qu’en favorisant, collectivement, un projet politique hétérogène à l’ordre du monde – une utopie ininflammable, une internationale à l’air libre pour tous les damnés de la Terre. Nous devons apprendre à penser hors des flammes, hors du temps fondu qui nous colle aux pieds, hors de l’espace étouffant de l’urgence.

      Récréer une distance

      Cela suppose, d’abord, de récréer une distance intellectuelle et politique avec la catastrophe en cours. Contrairement à ce qu’affirme la pensée écologiste aujourd’hui hégémonique, être « hors sol » est un impératif pour toute pensée libre – ne laissons pas le ciel à Elon Musk. Recréer une distance requiert, en outre, un style d’écriture et des livres capables de persister, d’affronter les angoisses de fin du monde sans y céder : le présent ne peut résister à ce qui le menace qu’en se chargeant des promesses d’émancipation du passé, ainsi forçant les portes de l’avenir – qu’on se le dise, nous ne sommes pas nés de la dernière pluie.

      Penser hors des flammes ne signifie donc pas imaginer quelque bunker où la vie serait protégée des atteintes du monde, mais au contraire refuser toute intériorité étouffante, y compris celle des flammes. Pour échapper à la claustrophobie des fumées et des pensées closes, inventons les dehors grâce auxquels nous serons en mesure d’éteindre l’incendie planétaire.

      #Nastassja_Martin

  • Paysans , ouvriers , vaches : unissez-vous ! | L’Obs | 13.09.22

    Descola + Mélenchon débattent chez l’Obs

    https://www.nouvelobs.com/bibliobs/20220913.OBS63152/paysans-ouvriers-vaches-unissez-vous-quand-melenchon-et-descola-debattent

    Philippe Descola : Faut-il de telles périodes pour qu’on comprenne enfin ce qui se passe , pour que le président de la République descende de son jet-ski et ne considère plus les gens comme moi comme des amish ?

    Pour vous répondre : les anthropologues ont accumulé un savoir très détaillé sur la façon dont des sociétés ont fait de grands choix politiques au fil des siècles. Bien souvent , comme ce fut mon cas chez les Indiens Achuar , ils ont partagé la vie de populations qui trouvent leur bonheur ............. "

    • J.-L. M. : [...] C’est pourquoi je crois toujours et plus que jamais, à l’apport de la science et à l’évolution des techniques. Je vais d’ailleurs aller dans la rade de Brest où vient d’être mise au point une digue qui produit de l’électricité à partir de la houle.

      P. D. La transformation peut se faire de façon presque spontanée depuis des lieux alternatifs qui inventent chacun leur façon de vivre et de résister. Peut-être se dirige-t-on vers un monde pas très éloigné de l’Europe du XIIIe siècle où cohabitaient des communes libres, des communes aristocratiques, les Etats du Vatican, Gênes et Venise, qui étaient des sortes de multinationales un peu semblables aux Gafam, la ligue hanséatique, les chevaliers teutoniques… Ces formes d’organisation et de conception du monde s’enchevêtraient, parfois de façon conflictuelle. Il est possible qu’on se dirige vers ce type de mosaïque, avant, espérons-le, que les communes sobres et égalitaires fassent tache d’huile.

      JL, c’est ptet plutôt dans un rade de Brest que tu voulais dire ? :-)
      sinon, question marémotrice bretonne, y à La Rance, un vieux truc, et un peu unique, non ? mais bon, pourquoi pas construire des digues, si ça peut aider...

  • Fabien Roussel : les raisons d’une dérive idéologique au PCF
    par Mathieu Dejean

    https://www.mediapart.fr/journal/france/140922/fabien-roussel-les-raisons-d-une-derive-ideologique-au-pcf

    En 2021, investi par le Parti communiste (PCF) pour l’élection présidentielle de 2022, Fabien Roussel se plaignait de partir « avec le handicap du manque de notoriété ». Depuis, en dépit des 2,28 % de suffrages exprimés en sa faveur, il a percé médiatiquement à grand renfort de polémiques savamment calculées pour se distinguer, notamment en prenant le contre-pied de ses rivaux à gauche, au premier rang desquels Jean-Luc Mélenchon.

    Malgré la fin de la séquence électorale, il persiste et signe, quand bien même le PCF s’est allié à La France insoumise (LFI) pour former la Nouvelle Union populaire, écologique et sociale (Nupes). En substance, LFI a mené une campagne trop « Terra Nova » à son goût (du nom du think tank proche du PS qui conseillait à la gauche de se focaliser sur les classes moyennes en 2012), alors que lui s’échinerait à rendre son lustre à une « gauche authentique et populaire ».

    Ses récents propos à la Fête de L’Humanité, opposant la « gauche des allocs » à la « gauche du travail », s’inscrivent dans cette continuité, en montant encore en gamme. D’un côté, il a fait l’unanimité contre lui de la part des responsables de la Nupes, qui lui reprochent d’aller contre l’histoire de son propre parti et de faire sienne la rhétorique droitière de « l’assistanat ». De l’autre, il a reçu le soutien de François Hollande et fait l’objet d’éloges de la part d’éditorialistes de droite.

    Un discours « en décalage » avec l’histoire du PCF

    Le 14 septembre, le député du Nord a maintenu ses déclarations, dénonçant les attaques de « ceux qui défendent le droit à la paresse » (titre d’un livre de Paul Lafargue, gendre de Karl Marx) : « La gauche a entretenu ce système de revenu de substitution à vie pour certaines familles », dit-il, en aspirant à ce que le pays « garantisse à chacun de trouver sa place dans la société par le travail ».

    Déjà, dans son livre publié en 2021, Ma France , il critiquait « une société à deux vitesses, dans laquelle les uns, toujours les mêmes, pourraient travailler, se former à l’étranger, dans de confortables conditions, tandis que les autres seraient assistés, contraints d’accepter une allocation en forme d’aumône ».

    Cette exaltation de la « France du travail » par opposition à celle des « assistés » est « en décalage par rapport à l’histoire du PCF », affirme le sociologue Julian Mischi, auteur du livre Le Parti des communistes (2020), alors qu’« il y a toujours eu une intégration des chômeurs et des exclus de l’emploi dans la classe ouvrière » dans le discours des communistes. Et il n’est pas le seul à s’en étonner : plusieurs responsables communistes, comme les députés Elsa Faucillon et Stéphane Peu, ainsi que le cinéaste proche du parti Robert Guédiguian, ont manifesté leur désaccord. François Ruffin s’est pour sa part défendu de partager le même combat.

    Sur la viande, l’islam radical, la sécurité, le gouvernement d’« union nationale » avec Emmanuel Macron (auquel il ne fermait pas la porte) et désormais la « gauche des allocs », Fabien Roussel continue donc de jouer une petite musique dissonante à gauche, quitte à ce qu’au sein de son propre parti, certains se demandent s’il n’a pas perdu sa boussole idéologique.

    D’après les spécialistes du PCF que nous avons interrogés, cette stratégie n’est pourtant pas totalement inédite, ni surprenante compte tenu des dernières évolutions du parti. Élu secrétaire national du PCF en 2018, alors que pour la première fois le texte de la direction sortante de Pierre Laurent, qui avait travaillé à l’ouverture, n’était pas majoritaire, Fabien Roussel incarne un pôle identitaire.

    Le retour de Georges Marchais

    C’est le sens de ses références à l’héritage de Georges Marchais, l’ancien secrétaire général jusqu’en 1994 qui, à ses yeux, avait fait du PCF le « parti du monde du travail ». « Je souhaite que le Parti communiste français redevienne celui-là », écrit-il dans Ma France.

    Cette inscription dans la lignée du dirigeant communiste, lui aussi connu pour ses saillies médiatiques, fait sens avec la trajectoire biographique de Fabien Roussel. « Roussel entre dans l’arène politique et dans l’engagement militant à partir de 1985, c’est-à-dire le moment où le PC se clive après les élections européennes de 1984, qui ont été un camouflet », explique l’historien du communisme Roger Martelli, auteur d’un livre à ce sujet, L’Occasion manquée. Été 1984, quand le PCF se referme (2014).

    Après une série de reculs électoraux successifs, le PCF s’engage à cette époque dans un mouvement de rétraction interne, qui plonge le parti dans une crise profonde : « C’est l’ère des dissidences, et le moment où Marchais, l’homme qui a participé à la signature du programme commun, s’arc-boute sur de prétendus “fondamentaux” après l’échec de 1984. Fabien Roussel s’inscrit dans cette période-là », note l’historien.

    Non seulement Fabien Roussel fait partie de cette génération militante qui veut réaffirmer l’identité communiste (son slogan lors de sa première campagne, les cantonales de 2004, en témoigne : « Je vote communiste et je t’emmerde »), mais en plus il fait ses classes dans la fédération du Nord, une des plus enracinées dans le monde ouvrier et qui a toujours défendu « l’identité » du PCF contre les « liquidateurs » qui voulaient le réformer.

    Sans jamais entrer en dissidence, la fédération du Nord, longtemps dirigée par Alain Bocquet, que Fabien Roussel considère comme son mentor politique, a ainsi été critique vis-à-vis du tournant de Robert Hue en 1994, de même qu’à l’égard de la candidature de Marie-George Buffet à la présidentielle de 2007, avec des « comités antilibéraux » largement ouverts. Ce contexte historique et géographique n’est donc pas anodin dans l’orientation prise par Fabien Roussel à la tête du PCF.

    Le secrétaire national s’inscrit aussi dans les pas de Georges Marchais en matière de stratégie médiatique. « Georges Marchais était plus combatif que les autres, complètement intégré à l’univers médiatique », a dit de lui Alain Duhamel, qui l’a maintes fois interviewé. Selon le sociologue Bernard Pudal, auteur de Un monde défait. Les communistes français de 1956 à nos jours (2009), la connaissance de l’univers médiatique par Fabien Roussel n’est pas pour rien dans son ascension jusqu’au sommet du parti.

    Effets pervers d’une envolée médiatique

    Le nordiste est fils d’un journaliste à L’Humanité, et a lui-même été journaliste, à France 3 notamment. De même, lorsqu’il a travaillé au cabinet de Michelle Demessine, secrétaire d’État au tourisme sous Jospin, il était chargé de communication.

    « Sa particularité, c’est sa connaissance, son implication, son intégration au monde des médias, remarque Bernard Pudal. Mon hypothèse, c’est que ce qui a joué dans son élection, c’est la perception au sein du PC d’une sorte d’inadéquation entre la représentation du PCF à travers Pierre Laurent [l’ancien secrétaire national, dont on a parfois raillé le manque de charisme – ndlr] dans un champ politique qui fonctionne de plus en plus aux logiques médiatiques. »

    Mais la stratégie de la personnalisation et de l’agitation médiatique, si elle permet de faire parler de soi, a ses travers. À la fin de l’année 1980 et au début de l’année 1981, à l’approche de la présidentielle, alors que le PCF était fortement concurrencé par le Parti socialiste (PS), Georges Marchais avait investi cet espace.

    Dans une logique électoraliste, alors que le PS était irrigué par les courants de pensée de 68, il avait pris un tournant conservateur, en tenant un discours anti-immigrés. La destruction au bulldozer d’un foyer de travailleurs maliens à Vitry-sur-Seine et la campagne calomnieuse contre un travailleur marocain et sa famille à Montigny-lès-Cormeilles avaient marqué cette inflexion.

    « C’est un antécédent historique où il y a eu un jeu avec les médias de la part de la direction du PCF, alors que ce discours ne reflétait pas ce qui mobilisait les militants, estime l’historien Julian Mischi. Ce tournant conservateur était lié à la compétition électorale. De la même manière, pour se démarquer d’une France insoumise en dynamique, Fabien Roussel met en avant des thématiques comme l’assistanat, la sécurité, l’immigration dans une logique électoraliste et médiatique. »

    Pour Julian Mischi, il s’agit d’une « dérive idéologique », car « ce ne sont pas les orientations décidées par le dernier congrès ». Cette relative autonomie du premier dirigeant communiste vis-à-vis du collectif s’était déjà manifestée à l’époque de Georges Marchais. Les militants avaient appris par voie de presse que le PCF abandonnait la référence à la dictature du prolétariat, en 1976.

    Roussel incarne un versant de l’histoire communiste, qui n’est pas le plus propulsif dans l’histoire du communisme français.

    En 2021, les communistes ont peut-être ressenti une surprise comparable en apprenant la participation de Fabien Roussel à la manifestation des policiers devant l’Assemblée nationale – ce dont il avait dû s’expliquer dans L’Humanité, face au tollé. L’ami d’Olivier Marchais, fils du secrétaire général qu’il a connu au lycée à Champigny-sur-Marne, et qui est devenu son directeur de campagne, sait donc à quoi s’en tenir.

    De plus en plus, les sorties médiatiques du chef du PCF semblent pourtant dicter la ligne, preuve, selon Roger Martelli, que « l’organisation a perdu la main », au détriment d’une culture politique. Dans Ma France, Fabien Roussel confesse d’ailleurs avoir lu tardivement le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels. « Roussel commence à militer dans les années 1990, quand les écoles du PCF déclinent. On est alors formé en interne, par sa propre famille ou la mairie, et non plus seulement par l’organisation. C’est possible que ce soit le reflet d’un éclatement idéologique chez les nouveaux dirigeants », affirme Julian Mischi.

    Une chose est sûre : le parti est à un tournant de son histoire, où l’équilibre interne entre la défense farouche de l’identité communiste et l’ouverture à la gauche anticapitaliste est brisé. « Je ne peux pas dire qu’il n’incarne pas l’histoire communiste. Il en incarne un versant, qui n’est pas le plus propulsif dans l’histoire du communisme français », conclut Roger Martelli.

    Ni ses oscillations à droite ni la surface médiatique importante acquise par Fabien Roussel durant la campagne n’ont en effet compensé l’absence d’un corps militant mobilisé.

    • Fabien Roussel suscite la polémique en déplorant l’absence de Michel Sardou à la Fête de l’Huma. #legorafi
      https://www.legorafi.fr/2022/09/15/fabien-roussel-suscite-la-polemique-en-deplorant-labsence-de-michel-sardou-

      À gauche, une polémique en chasse l’autre. Quelques jours seulement après avoir fustigé « la gauche des allocs » lors de sa prise de parole pendant un débat tenu à la Fête de l’Huma, Fabien Roussel fait de nouveau parler de lui. Plusieurs témoins rapportent des propos dans lesquels il joue la carte de la provocation en s’épanchant sur son regret de ne pas voir Michel Sardou dans la programmation.

      Pire, selon plusieurs personnes présentes dans le public, le secrétaire national du PCF aurait même profité d’un intermède entre deux concerts pour s’inviter discrètement sur la scène principale. Fabien Roussel aurait alors entonné plusieurs chansons de Michel Sardou, dont Les Ricains et Le Temps des colonies avant de lancer un « ça, c’est de la vraie musique de bonhomme » devant une foule partagée entre mécontentement et consternation.

      Évacué de force par la sécurité, Fabien Roussel aurait finalement quitté la scène en qualifiant l’événement de « rassemblement de gauchiasses et de bons à rien ». L’organisation de la Fête de l’Huma, qui fustige dans un communiqué l’intervention de Fabien Roussel, affirme avoir réussi à « éviter le pire » et à ramener le calme en diffusant instantanément des chansons de Tiken Jah Fakoly pour contenir la foule en colère.

    • Opportunisme pour récupérer les votes RN et coller à l’idéologie d’une grande partie des classes populaires soucieuces de se distinguer de ceux qu’ils nomment les « cassos »

    • « Entre le travail et les allocations, il y a la République sociale »

      Hadrien Clouet, député de la France insoumise, membre de la commission des Affaires sociales, répond à Fabien Roussel, qui assumait de « défendre le parti de travail » et défend les allocations.

      Voici sa tribune : « Juste avant la Fête de l’Humanité, la gauche avait imposé deux sujets dans le débat public : les surprofits scandaleux des grands monopoles privés et les vols d’affaire des ultrariches. Retournement de situation, avec la décision du secrétaire général du PCF, Fabien Roussel, d’incriminer le versement de minima sociaux par “la gauche des allocations” défenseuse d’un “droit à la paresse”, et l’opposer à l’occupation d’un emploi par “la gauche qui défend le travail”. Loin de se cantonner à cette opposition, il a mordu la ligne la plus réactionnaire en pointant un “système qui nourrit le chômage par les allocations-chômage”. Le plein-emploi dépendrait-il donc, logiquement, de la suppression des allocations-chômage ?

      Soit Fabien Roussel n’a pas anticipé comment évoluerait le débat public, et c’est une erreur lourde. Soit il l’a anticipé, et il s’agit d’un propos politique indigne. Dans les deux cas, voilà l’extrême-droite en selle à partir d’âneries. Le rôle de chaque responsable politique est désormais de combattre le poison qu’il a diffusé, excitant absolument toutes les officines hostiles à la République sociale.

      Car depuis la Révolution française, notre pays a rompu avec l’idée d’un ordre divin inéluctable qui châtierait les pauvres, oisifs donc responsables de leur sort. La pauvreté dépend des politiques qui sont menées en matière de travail, d’emploi, de logement… Donc, le sort des plus pauvres est un choix politique. Donc, la pauvreté n’est pas une malédiction à subir : elle est un crime organisé à abolir. Elle n’est pas une peine individuelle méritée : elle est la condamnation collective de toute une famille, enfants compris, à la privation. Cette rupture fondamentale conduit les Révolutionnaires à créer dès 1793 une Caisse nationale de prévoyance, afin d’administrer les premiers versements aux femmes enceintes, aux familles, aux vieillards, soigner les pauvres ou protéger les enfants abandonnés. Et ce, parce qu’il n’y a pas de démocratie possible lorsqu’une partie de la population est tenue éloignée de la discussion publique, faute de temps, de repos et de tranquillité d’esprit pour s’y consacrer.

      Les propos incriminés sont d’autant plus effrayants qu’ils tournent le dos au drapeau tricolore et au drapeau rouge

      Les propos incriminés sont d’autant plus effrayants qu’ils tournent le dos au drapeau tricolore et au drapeau rouge. Ils abandonnent les principes fondamentaux du Parti communiste français, créateur de notre Sécurité sociale… avec l’idée d’abolir toute opposition entre salaire et allocations ! Les allocations familiales, par exemple, ne sont pas de la “solidarité nationale” mais bien un sursalaire. Lorsqu’il obtient en 1946 un vote unanime de l’Assemblée nationale en faveur de leur création, le ministre communiste Ambroise Croizat y voit “un moyen de transformer un salaire mesuré uniquement à l’importance des tâches fournies en un salaire social tenant compte des besoins de chacun”.

      Si l’opposition entre travail et allocs n’a pas de sens, c’est qu’une même personne passe régulièrement de l’un à l’autre. En effet, une partie conséquente des “allocs” en France… découle du travail ! On les appelle “contributives”, dans le sens où elles sont ouvertes à des individus qui ont préalablement cotisé, donc qui ont exercé un emploi. Pension de retraite, de réversion, d’invalidité, indemnisation du chômage, indemnités journalières pour maternité, maladie ou exploitants agricoles : toutes ne sont ouvertes qu’au titre de travailleur. Il est dès lors absurde d’opposer allocations et emploi, puisqu’il faut par exemple 6 mois de cotisation pour être éligible à une allocation-chômage. Le travail conduit donc aux allocations, en ce qu’il ouvre des droits sociaux. D’ailleurs, aujourd’hui, 13 millions de ménages (presque la moitié) perçoivent des allocations logement, des allocations familiales, des minima sociaux ou la prime d’activité !

      L’inverse est tout aussi exact : l’emploi est souvent au bout de l’allocation, d’où l’importance de les défendre avec acharnement, au nom du travail. C’est ce que montrent toutes les études sur la reprise d’activité et le parcours des allocataires. Une allocation suffisante permet de se rendre aux entretiens d’embauche, payer les transports, assurer la facture téléphonique… et donc rechercher un emploi dans de bonnes conditions. Les baisses d’allocation contrarient l’accès aux offres, car elles imposent de se concentrer sur la survie quotidienne au détriment de la poursuite de son projet personnel.

      En réalité, qui paie quoi dans notre pays ? Ce sont les pauvres et les classes moyennes qui subventionnent l’oligarchie

      En réalité, qui paie quoi dans notre pays ? Ce sont les pauvres et les classes moyennes qui subventionnent l’oligarchie. On l’oublie souvent, les 10 % les plus modestes s’acquittent de la contribution maximale : ils versent les deux-tiers de leur revenu primaire en cotisations sociales (22 %), impôts (6 %) et taxes (39 %). À l’inverse, les 10 % les plus riches ne mettent en commun que la moitié de leurs gains personnels. Personne ne fait plus d’effort que les pauvres ; personne n’en fait moins que les riches.

      Finalement, l’opposition entre allocation et travail rencontre une dernière limite essentielle : accéder aux allocations peut constituer un vrai travail, qui prend plusieurs heures par semaine ! C’est bien pour cette raison que le non-recours aux droits, c’est-à-dire le renoncement à une allocation alors qu’on y est éligible, est si fort dans notre pays. Prétendre qu’un allocataire du RSA représente le “camp de la paresse” est moralement indigne et pratiquement absurde – que Fabien Roussel tente de remplir un formulaire RSA afin de s’en rendre compte !

      Loin de ne concerner que les bénéficiaires, les allocations sociales protègent le pays tout entier. Chaque crise économique nous le rappelle amèrement. Lorsque les salaires reculent ou que le chômage augmente, ce sont les allocations qui maintiennent ouverts les magasins. Le fleuriste, la boulangère, ont besoin des allocataires en vue de conserver une clientèle et, donc, leur boutique ouverte ! Contrairement à celui des riches, l’argent les allocataires sociaux repart immédiatement vers les secteurs de l’économie les plus dynamiques. Puisque les allocataires n’ont pas les moyens de mettre beaucoup d’argent de côté, tout ce que l’on leur distribue alimente la demande auprès des entreprises.

      L’allocation de quelques-uns est le bouclier du plus grand nombre, qui force le patronat à des concessions

      Mais les allocations protègent aussi les salariés du pays. Pourquoi ? Car dès lors que l’on assure un filet de sécurité à une personne, celle-ci peut survivre sans exercer une multiplicité de petits boulots précaires. Elle peut refuser de travailler gratuitement, de conduire une demi-journée afin d’exercer un petit boulot ou d’enchaîner 15h par jour. Et ce qui est bon pour elle est bon pour tous, puisque les salariés en poste ne risquent pas d’être remplacés par des miséreux, prêts à faire la même chose en échange d’un salaire deux fois plus bas. L’allocation de quelques-uns est le bouclier du plus grand nombre, qui force le patronat à des concessions. Face à des chômeurs mieux indemnisés, donc forts d’un pouvoir de négociation et capables de comparer les emplois les uns aux autres pendant quelques semaines, les employeurs sont bien obligés de faire monter les enchères !

      Voilà notre histoire, voici la tâche toujours renouvelée de notre époque. Pour l’atteindre, il faut à la fois des emplois bien payés et la garantie que nul ne vive sous le seuil de pauvreté. Les deux vont de pair.

      La politique consiste à choisir les conflits que l’on entretient. Elle implique de distinguer ses alliés de ses adversaires. Fabien Roussel met son audience et son temps de parole au service d’un affrontement contre “la gauche”, “la paresse » et “les allocs” d’un même mouvement. Ce faisant, et en conséquence, il n’affronte pas la droite, les profiteurs de crise et les actionnaires. Pire, il reprend leurs mots et leur donne du grain à moudre. Chacun ses priorités. »

      https://www.lejdd.fr/Politique/tribune-entre-le-travail-et-les-allocations-il-y-a-la-republique-sociale-41355

  • 🛑 🌍 ★ #écologie #environnement #climat #dereglementclimatique #Amazonie #déforestation #Anticapitalisme #décroissance

    L’Amazonie est irréversiblement détruite à 26 %, annoncent des dirigeants indigènes...

    « L’Amazonie se trouve à un point de non-retour à cause des taux élevés de déforestation et de dégradation, indique un rapport présenté lors du 5e sommet des Peuples indigènes réuni à Lima (...) »

    https://www.nouvelobs.com/ecologie/20220907.OBS62863/l-amazonie-est-irreversiblement-detruite-a-26-annoncent-des-dirigeants-in

  • Devis de vacances pour McKinsey | l’Obs | 30.08.23

    https://www.nouvelobs.com/politique/20220830.OBS62530/pendant-l-ete-l-etat-passe-un-nouveau-contrat-avec-mckinsey.html

    Le cabinet de conseil américain #McKinsey, qui fait l’objet d’une enquête du Parquet national financier pour « blanchiment aggravé de fraude fiscale », s’est vu attribuer en juillet un important contrat de conseil en stratégie par un organisme public, l’UGAP.

    Le 12 juillet, au cœur de l’été, l’Union des Groupements d’Achats publics (UGAP), la centrale d’achat de l’Etat, a passé un méga marché de 375 millions d’euros avec une quinzaine de sociétés de consultants pour [des lots] de conseil en stratégie, organisation, finance et immobilier. Surprise, parmi les entreprises retenues figure la société McKinsey.

    MAIS

    McKiki est un heureux élu de rang 2 à l’UGAP ; en pratique, proba de chiffre d’affaire = 0 ; en effet, il faudrait un défaut des heureux élus de rang 1 : PwC (mandataire), plus l’ADIT, Havas Paris et Landot & associés (cotraitants).

    https://www.consultor.fr/articles/l-ugap-met-sur-les-rails-un-marche-de-conseil-a-375-millions-d-euros

  • « Le vrai scandale, ce n’est pas le karting, mais l’état lamentable de nos prisons », Dominique Simonnot, contrôleuse générale des lieux de privation de liberté.

    C’est l’immense événement de la rentrée ! Non, pas la guerre en Ukraine, ni les feux de forêt, l’eau qui manque partout, ou les pauvres qui dorment à la rue, non, le vrai « scandale » de ces derniers jours est ce jeu organisé à la prison de Fresnes, une des plus vétustes de France, surpeuplée à 144 %. Un jeu nommé « KohLantess », en référence au programme télévisé « Koh Lanta ». Trois équipes – surveillants, détenus, jeunes voisins libres de la ville – s’affrontent autour d’un quiz de culture générale, dans une course en portant des bassines d’eau, puis, d’un côté et de l’autre d’un baquet, pompeusement nommé « piscine », ils tirent sur une corde jusqu’à faire tomber l’adversaire à l’eau.

    Enfin et c’est là tout l’objet du « débat », deux des 1 918 prisonniers de Fresnes (Val-de-Marne) participent dans la cour réaménagée de l’établissement à une course de kart.

    Le « team surveillant » a gagné, chaudement félicité par le « team détenus ». Et le directeur de la prison a distribué – c’était le but de la journée – des chèques venus de dons et de sponsors à trois associations caritatives œuvrant pour les enfants.

    Voilà le drame qui a déclenché une avalanche de déclarations indignées, furieuses, dénonçant des prisons « Club Med », « colonies de vacances », mettant en regard « les enfants qui ne partent pas à la mer » avec « des criminels » qui s’amusent en braillant, « sur le dos de nos impôts ». Une telle hypocrisie, c’est rare ! D’abord parce que cette journée n’a rien coûté aux contribuables, tous les frais ayant été réglés par la société de production. Ensuite, ces réquisitoires viennent d’élus et de responsables politiques qui, connaissant l’état honteux de nos prisons et leur surpopulation encore jamais atteinte dans notre histoire, osent, pour des raisons politiciennes, faire croire à nos concitoyens que la vie carcérale se résume à cette journée. Le vrai scandale, ce n’est pas le karting, mais l’état lamentable de nos prisons.

    Auraient-ils oublié le formidable rapport parlementaire « Prisons, une humiliation pour la République » [https://www.senat.fr/rap/l99-449/l99-4491.pdf], qui, en 2000, avait secoué la France, démontrant la vie affreuse du peuple des cellules. Un grand peuple de 72 000 habitants aujourd’hui entassés dans 60 700 places. Une partie d’entre eux, qui se trouvent dans des maisons d’arrêt (où sont détenus des condamnés à de courtes peines et des prévenus, donc présumés innocents), enfermés en cellule vingt-deux heures sur vingt-quatre, à deux, à trois, parfois même à six ou huit, voient cavaler des punaises de lit qui les piquent, des cafards qui leur galopent sur le corps.

    Les chantres de l’indignation

    Dans leur mauvaise foi, ces coryphées de la bien-pensance ignorent-ils que beaucoup parmi ces prisonniers renoncent à leur unique promenade quotidienne, laissant y partir leurs codétenus, pour se précipiter aux toilettes afin d’y être enfin tranquilles ? Ignorent-ils que 1 860 détenus dorment sur un matelas par terre, contraints de boucher leur nez avec du papier-toilette pour éviter d’aspirer les vermines ? Ignorent-ils qu’il faut attendre des mois pour voir un médecin, un psychiatre ? Des mois encore pour obtenir un travail ou ne jamais l’obtenir ? Et des mois encore pour accéder – ou ne jamais y accéder – à un atelier d’écriture, de théâtre, ou à toute autre activité donnant à apprendre, à savoir, à connaître, à vivre ensemble ? C’est-à-dire à préparer leur sortie, leur retour à la vie en société, afin que, comme le dit la loi, ils sortent meilleurs qu’ils n’y étaient entrés. Ignorent-ils, ces chantres de l’indignation calculée, que des prisonniers en viennent, faute de dentiste, à percer eux-mêmes leur abcès dentaire ?

    Ignorent-ils que des grabataires, des détenus âgés, gravement handicapés, ont été découverts par l’équipe du contrôleur général des lieux de privation de liberté à l’abandon, faute d’aides-soignantes et d’infirmières, baignant dans leurs excréments, incapables de se relever quand ils tombent ? Ignorent-ils que le médecin de la prison appelait à l’aide depuis des années et a fini, écœuré, par démissionner ?

    Savent-ils que plus de cent détenus se suicident chaque année en prison ? Ont-ils vu les rats qui grouillent dans les cours de promenade ? Ignorent-ils que ces conditions lamentables rejaillissent sur la mission des surveillants, devenue épouvantable ? C’est donc cela que ces moralistes nomment « colonies de vacances » ou « Club Med » !

    Chut ! Ni vu ni connu

    Plus sérieusement, et au-delà de son but caritatif, cette journée de Fresnes avait un côté récréatif, certes, mais prévu par la loi selon laquelle « l’administration pénitentiaire doit offrir aux détenus des activités récréatives ». Pourquoi ? Parce que s’amuser quelques minutes, voire quelques heures, au milieu d’une détention si dégradée, participe de la réinsertion.

    Et puisqu’il faut bien répéter l’évidence, à l’exception de quelques-uns, les détenus sont destinés à sortir un jour. Toutes les études le montrent : une sortie préparée, puis accompagnée par les services pénitentiaires d’insertion et de probation, réduit considérablement la récidive. Et s’il est un coût qui doit nous ébranler, c’est celui de 110 euros par jour et par détenu, pour végéter dans les conditions décrites plus haut.

    Qu’avons-nous vu sur cette vidéo de vingt-cinq minutes aujourd’hui supprimée en raison du « scandale » ? Des détenus et des surveillants riant ensemble, heureux que, pour une fois, tout se passe dans une ambiance bon enfant, sans heurts, ni tension, ni violences qui sont, hélas, le lot des journées carcérales.

    En fait, ces images, pour bien faire, auraient dû ne jamais être diffusées. Quelle hypocrisie ! Ainsi ne sont ni filmés ni connus les matchs de boxe, de volley, de football entre surveillants et détenus, les concerts de rap, de rock, ni les sorties en VTT, à escalader, à parcourir la forêt. Mais chut ! Ni vu ni connu, ça n’existe pas… Hypocrisie encore.

    Enfin, comment expliquer que nos voisins allemands, entre autres, réussissent avec vingt millions d’habitants de plus que nous à compter 13 000 détenus de moins, selon Prison Insider ? Parce qu’eux croient en la réinsertion dans les murs, avec de nombreuses activités, festives ou pas, et surtout à la sanction hors les murs, grâce à un taux d’alternatives à l’enfermement largement supérieur au nôtre.
    Que retenir de ce faux scandale du karting à Fresnes ? Sinon qu’il sert à masquer le vrai scandale du ratage total de notre politique pénale et pénitentiaire, et de cette innommable surpopulation carcérale. Pour faire plaisir, il faut donc que les prisonniers souffrent dans leur chair, s’ennuient à crever, et subissent, pour finir, ce qu’il faut bien nommer une forme de châtiment corporel.

    https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/08/24/dominique-simonnot-le-vrai-scandale-ce-n-est-pas-le-karting-mais-l-etat-lame

    jets privés et jet-skis pour les uns, pas de karting les autres

    #prison

    • @desdetenus, 9:09 PM · 24 août 2022
      https://twitter.com/desdetenus/status/1562517390105378816

      Pas d’eau courante à la prison de Nanterre depuis 11h ce matin. Pas d’eau du robinet, pas de possibilité de tirer la chasse d’eau …

      Update : à 23h38, toujours pas d’eau. Les matons ont distribués quelques bouteilles d’eau aux cellules qui réclamaient de l’eau via les interphones…
      La Fronseee en 2022 🤡

      Update bis : L’eau vient d’être rétablie à 13h10 à la maison d’arrêt de Nanterre.
      Durée de la coupure : 26h15 🤡

    • Derrière Kohlantess, la violence de la prison – L’envolée - 23 Août 2022
      https://lenvolee.net/derriere-kohlantess-la-violence-de-la-prison

      Le tsunami d’extrême droite qui s’est déversé dans les médias et sur les réseaux sociaux au prétexte d’une malheureuse animation à la prison de Fresnes achève de prouver que maintenant qu’il est ministre des prisons, l’ex-avocat Superdupont-Moretti n’assure plus la défense de grand-chose – si ce n’est celle de positions fascistes. Au-delà de cette drague éhontée, il est important de rappeler que les animations telles que « Kohlantess » – et les polémiques qu’elles suscitent – masquent avant tout la violence pénitentiaire et la nature mortifère de la prison.

    • « Le vrai scandale des prisons françaises », par #Didier_Fassin - 27 août 2022
      https://www.nouvelobs.com/societe/20220827.OBS62444/le-vrai-scandale-des-prisons-francaises-par-didier-fassin.html

      Dans ce futur imaginé où le ministre de la Justice bénéficierait de toutes ces informations, il trouverait peut-être des arguments à opposer à celles et ceux qui, par démagogie autant que par ignorance, considèrent qu’on en fait trop pour les prisonniers, plutôt que de les rejoindre dans leur feinte colère contre le supposé laxisme du monde pénitentiaire.

    • Commission des lois en visite à Fresnes : l’envers du décor
      https://oip.org/communique/commission-des-lois-en-visite-a-fresnes-lenvers-du-decor

      Mercredi 17 octobre, la commission des lois se réunira à la maison d’arrêt de Fresnes. Au moment où les députés sont appelés à adopter le projet de loi de finances 2019, ce déplacement inédit contraste avec la réalité des chiffres : la rénovation de cette prison, emblématique de conditions de détention particulièrement indignes, n’est toujours pas à l’ordre du jour.

      Cette visite se veut emblématique. La commission des lois réaffirme ici l’attention qu’elle porte à la question des prisons. Une initiative qui aurait de quoi réjouir si Fresnes n’était pas par ailleurs emblématique de l’inertie des politiques pénitentiaires successives : vétuste, insalubre, surpeuplé, cet établissement est pointé du doigt depuis des années pour ses conditions de détention particulièrement dégradées, a fait l’objet d’une récente décision de justice ordonnant des travaux de rénovation, est sous la menace d’une condamnation de la Cour européenne des droits de l’homme… sans qu’à aucun moment le changement demandé et attendu n’ait lieu. En 2000, la ministre de la Justice Elisabeth Guigou annonçait sa complète réhabilitation. Elle avait même « décidé et obtenu les crédits correspondants », selon ses déclarations. Et puis rien. Près de vingt ans plus tard, cette rénovation n’est même pas prévue dans le budget 2019 sur lequel les députés de la commission des lois auront bientôt à se prononcer. Certes, 0,5 million d’euros sont crédités pour des « études préalables ». Un montant qui fait pâle figure à côté des 678 millions d’euros prévus pour la construction de nouvelles prisons. Cette année comme chaque année, le budget pénitentiaire est englouti par les projets immobiliers au détriment de l’entretien et de la rénovation des établissements existants, contraignant les personnes qui y sont détenues à endurer des conditions de vie souvent inhumaines. À la maison d’arrêt de Fresnes, ce sont 2 575 prisonniers qui s’entassent dans un espace prévu pour 1 404 personnes, en présence de cafards, de punaises et de rats. Une situation intenable alors que, des années après l’annonce d’une rénovation complète, nous en sommes encore au stade des études.

      Fresnes - état des lieux (2017) #OIP
      https://seenthis.net/messages/648952
      Une caractéristique des prisons françaises est le manque d’activités hors cellule et l’oisiveté qui en découle.
      https://oip.org/en-bref/quelles-activites-sont-proposees-aux-personnes-detenues

    • Laélia Véron
      https://twitter.com/Laelia_Ve/status/1564668342958526464

      Les polémiques passent vite dans les médias mais elles ont des conséquences qui durent, elles. Suite à #Kohlantess dans la prison où je bosse (et sans doute ailleurs) la plupart des activité est sur pause. Par ex le Goncourt des détenus ou le module sur les violences familiale

      Ça fout en l’air un travail élaboré par beaucoup pendant des mois et des mois. Et tout ça pour une campagne entretenue par des personnes qui n’en ont sans doute pas grand chose à faire mais avaient juste besoin d’une polémique de fin d’été.

      Si on me demande pourquoi c’est sur pause : parce que tout le monde stresse, et tout le monde veut être sûr·e d’avoir 500 validations hiérarchiques avant de mettre en place lesdites activités.

      Il n’y a pas une grande autorité qui nous a demandé d’annuler ces activités ou de les mettre sur pause. C’est plus pernicieux que ça:la polémique a fait peur à tout le monde, et maintenant tt est bcp plus lent et compliqué à organiser (alors que ce n’était déjà pas facile avant !)

      Merci à toutes les personnes qui vont continuer à se battre pour maintenir ces activités par ex
      @LaFabOperaVDL qui vient présenter l’opéra en détention.
      Si vous voulez en savoir plus sur la prison il faut suivre l’
      @OIP_sectionfr et la revue Dedans/dehors

  • Cigarettes : le travail des enfants, face cachée des blondes américaines
    https://www.nouvelobs.com/rue89/rue89-american-miroir/20140917.RUE5792/cigarettes-le-travail-des-enfants-face-cachee-des-blondes-americaines.htm

    Aux Etats-Unis, on ne peut pas acheter de cigarettes avant 18 ans. Mais, à 13 ans, on peut travailler douze heures par jour pendant les vacances dans un champ de tabac. Et s’empoisonner au jus de nicotine et aux pesticides, vomir, se déshydrater, garder des séquelles neurologiques. Les fumeurs doivent savoir d’où viennent leurs clopes.


    L’information avait légèrement secoué le pays au mois de mai, lorsque l’organisation Human Rights Watch avait publié son rapport https://www.documentcloud.org/documents/1159978-20140514-tobacco-report.html : des centaines de jeunes ados travaillent comme ouvriers agricoles dans les fermes à tabac, et ce n’est pas illégal. Parfois, des minots de 6 ou 7 ans filent des coups de main à leurs parents pour les aider à gagner quelques dollars supplémentaires.

    Oui, en dépit de la chute spectaculaire du nombre de fumeurs et de la diminution des surfaces plantées, le tabac est toujours cultivé aux Etats-Unis, comme autrefois avant la guerre de Sécession, dans 10 000 exploitations, sur près de 140 000 hectares, dans une dizaine d’Etats.

    8,5 dollars de l’heure, comme au McDo
    Loin devant les autres – Kentucky, Tennessee, Virginie… – arrive la Caroline du Nord, avec 1 800 fermes et 30 000 travailleurs récoltant 182 000 tonnes de tabac par an.

    Voilà sept ans que je vis en Caroline du Nord, j’ai eu le temps d’apprendre à distinguer, même à l’état de nourrissons, les plants de tabac de ceux de coton, soja et patates douces, autres cultures stars dans cette partie du Sud.

    Aujourd’hui, on parle de fermes, et non plus de plantations. Leurs ouvriers ne sont plus esclaves, ils sont désormais payés – 8,5 dollars de l’heure, comme dans un McDo.

    En général, ils sont latinos et immigrés, avec ou sans-papiers, telle l’immense majorité des travailleurs agricoles aux Etats-Unis. Comme dans les immenses potagers et vergers de Californie et de Floride, ce sont des familles venues du Honduras, de Colombie, du Mexique et d’ailleurs, qui servent de main-d’œuvre dans les champs de tabac.

    Au boulot, faute de baby-sitter
    Des familles. Papa, maman, grands frères et sœurs, petits frères et sœurs après l’école et pendant les vacances, et même petits minots, car ceux-là n’ont personne pour le baby-sitting.

    Début septembre, le New York Times a remis le sujet sur la table en publiant un reportage glaçant. https://www.nytimes.com/2014/09/07/business/just-13-and-working-risky-12-hour-shifts-in-the-tobacco-fields.html?module= L’article constate les mêmes faits que HRW, mais il ajoute des noms et des photos qui posent des visages sur ces très jeunes ouvriers. Saray Alvarez, 13 ans, introduit leur histoire à tous :
    « Certains matins, quand les plants de tabac culminent autour d’elle, Saray Cambray Alvarez enfile un sac poubelle noir sur son corps de 13 ans pour protéger sa peau des feuilles dégoulinantes de rosée teintée de nicotine. Quand Saray et les autres ouvriers – dont plusieurs adolescents – entrent dans le champ à 6 heures du matin, ils percent des trous dans les sacs pour passer leurs bras. Ils essaient d’éviter ce qui est connu sous le nom de “maladie du tabac vert”, ou empoisonnement à la nicotine, qui peut causer vomissements, étourdissements et battements cardiaques irréguliers, entre autres symptômes. Saray dit qu’elle a parfois du mal à respirer au milieu des feuilles dans la chaleur et l’humidité, et qu’elle se sent souvent lasse pendant ses douze heures de travail, quand elle se déplace entre les rangs pour couper les fleurs en trop et les mauvaises feuilles avant la récolte. “On a très soif”, dit Saray, qui doit parfois attendre une heure pour boire, par une température de 32°, que l’équipe soit revenue du bon côté du champ, là où se trouvent les citernes d’eau. “C’est trop dur pour moi, et c’est trop chaud.” »

    Se retenir de faire pipi jusqu’au soir
    On lit aussi les témoignages de Ana Flores, 16 ans, qui s’estime heureuse de ne pas vomir trop souvent, contrairement à d’autres. De Edinson Bueso Ramirez, 15 ans, qui se souvient des étés précédents où il travaillait en compagnie d’autres gosses de 12, 13 et même un de 10 ans. Edinson espère entrer dans les Marines après le lycée. Il dit :
    « Ma mère, elle a peur que je me fasse mal au travail. Mais je lui dis : “On doit payer les factures.” »

    Il y a aussi Esmeralda Juarez, 15 ans, toute mignonne avec sa longue natte et son jean slim, qui se plaint d’avoir été tripotée par un contremaître, qui l’appelait « princesse » et « baby ».

    La plupart des champs n’ont pas de toilettes. Certaines femmes vont dans les bosquets, mais Esmeralda « se retient », elle attend d’être rentrée à la maison.

    « Il n’y a rien d’intéressant dans ce boulot, sauf qu’on est payé. »

    Le recul de l’administration Obama
    Il y a trois ans, la secrétaire d’Etat au Travail de l’administration Obama avait proposé d’inscrire le travail des champs de tabac dans la catégorie « dangereuse ». Cette catégorisation aurait eu pour effet d’interdire son accès aux moins de 16 ans. Après tout, le Brésil, l’Inde et d’autres pays producteurs interdisent ce travail aux moins de 18 ans. (Ce qui ne veut pas dire que cette loi est respectée.)

    La droite et les organisations agricoles avaient hurlé que cette interdiction risquait de mettre en danger des milliers de fermes familiales. La proposition était rentrée dans son tiroir.

    En juin dernier, le « Daily Show », émission télévisée humoristique, avait diffusé un hallucinant reportage sur le sujet, intitulé « Nicoteens », dans lequel le sénateur républicain du Kentucky Paul Hornback soutenait sérieusement que ce genre de travail était génial pour endurcir les enfants à la vraie vie.

    Human Rights Watch et le NYT rappellent que, en effet, la loi fédérale autorise les enfants de 12 ans et plus à travailler dans des fermes « tant que ça n’empiète pas sur le temps scolaire », et ce, sans limite horaire.

    En dehors du secteur agricole, l’âge minimum pour travailler est de 14 ans. En dessous de 16 ans, le temps de travail est limité à huit heures par jour.

    « Pas aussi cool qu’une journée à la plage »
    Depuis sa tentative avortée de restriction du travail des enfants dans les champs de tabac, le secrétariat d’Etat au Travail assure avoir intensifié ses inspections, et discuté avec les planteurs pour réduire les risques.

    Le vice-président de l’association des planteurs de tabac de Caroline du Nord, interrogé par le NYT, assure que la plupart des fermiers vont bien au-delà de ce qui est exigé par la loi pour protéger leurs travailleurs :

    « “On n’aurait aucun intérêt à maltraiter les ouvriers. Ceux-ci démissionneraient vite, et on se retrouverait sans personne pour travailler au moment de la récolte.” Il reconnaît par ailleurs le danger de travailler dans un environnement empoisonné par la nicotine, et les rudes conditions de travail. “Personne ne prétend que c’est aussi cool qu’une journée à la plage.” »

    Ce que l’on fume en France
    J’ai cherché à savoir d’où venait le tabac des cigarettes vendues en France. Difficile de trouver des informations précises. Apparemment, les fabricants de cigarette mélangent des tabacs achetés aux gros producteurs mondiaux – la Chine, les Etats-Unis, l’Inde, le Brésil et des pays de l’ex-URSS.

    Une chose est sûre : de même que l’exploitation honteuse des ouvriers dans les usines textiles asiatiques nous fait réfléchir aux errements de la mode et de la consommation de vêtements trop bon marché, on devrait savoir ce qu’il y a derrière les volutes parfumées de nos #Marlboro, #Camel et autres cigarettes chéries.

    #enfants #travail #usa #travail-enfants #agriculture

  • Bruxelles rappelle Paris à l’ordre sur les règles du lobbying
    https://www.nouvelobs.com/politique/20220713.OBS60904/bruxelles-rappelle-paris-a-l-ordre-sur-les-regles-du-lobbying.html

    C’est une semaine compliquée pour Emmanuel Macron. Alors que le chef d’Etat est visé par l’affaire des « Uber files », la Commission européenne confronte la France à ses lacunes en matière de lobbying.

    La Commission européenne a recommandé à la France de mieux appliquer les règles sur le lobbying, notamment pour les « plus hautes fonctions de l’exécutif », en pleine affaire des « Uber files », dans son rapport annuel sur l’Etat de droit publié ce mercredi 13 juillet.

    Dans le chapitre consacré à la France de ce rapport, qui concerne les 27 pays de l’UE – rédigé avant les révélations –, l’exécutif européen demande à Paris de « garantir que les règles sur les activités de lobbying sont systématiquement appliquées à tous les acteurs concernés, notamment aux plus hautes fonctions de l’exécutif », notant qu’« un grand nombre de préoccupations persistent » en ce domaine.

    Dans le cadre des « Uber files », vaste enquête de journalistes reposant sur des milliers de documents internes à Uber, le journal « Le Monde » a révélé les échanges privilégiés entre Emmanuel Macron à l’époque où il était ministre de l’Economie (2014-2016), et la compagnie américaine de chauffeurs privés.

    Bruxelles demande plus de transparence
    La Commission relève qu’une recommandation du Groupe d’États contre la corruption (Greco), l’organe anticorruption du Conseil de l’Europe, sur l’obligation de déclarer les contacts entre lobbyistes et les personnes exerçant de hautes fonctions au sein de l’exécutif, n’a pas été mise en œuvre en France.

    Le Greco avait recommandé dans un rapport en janvier que « les personnes exerçant de hautes fonctions de l’exécutif soient tenues de faire rapport publiquement et à intervalles réguliers des représentants d’intérêts rencontrés et des thématiques discutées » et que « tous les représentants d’intérêts qui s’entretiennent avec un responsable public (…), qu’ils aient eux-mêmes sollicité l’entretien ou non, aient l’obligation de s’inscrire sur le registre des représentants d’intérêts ».

    La Commission estime en outre que la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), responsable du registre public des représentants d’intérêts, « manque de ressources humaines et techniques ».