AOC media - Analyse Opinion Critique

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  • La santé publique a-t-elle besoin de telles sciences sociales ? -Daniel Benamouzig, François Bourdillon, Mélanie Heard, Florence Jusot et Frédéric Sawicki, AOC
    https://aoc.media/opinion/2022/06/27/la-sante-publique-a-t-elle-besoin-de-telles-sciences-sociales

    Avec Santé publique année zéro, pamphlet contre la gestion de l’épidémie de Covid-19, Barbara Stiegler et François Alla enchaînent les diagnostics douteux, dangereux pour le débat public. Considérée en ruine par les deux auteurs, la santé publique a pourtant assumé, pendant la période épidémique, les fonctions qui sont les siennes avec les moyens dont elle dispose, en visant la protection de la population, la solidarité avec les plus vulnérables et la préservation des équilibres de notre société, y compris démocratiques.

    L’épidémie a révélé l’importance autant que les carences de la santé publique, traditionnel parent pauvre d’un système de santé français à dominante curative et hospitalière. Dans ce contexte, on pourrait s’attendre à ce qu’elle trouve des promoteurs. Elle doit parfois se contenter de diagnostics douteux, sur lesquels il importe de s’arrêter tant ils véhiculent de poncifs mal fondés, dangereux pour la santé autant que pour le débat public.

    Dans Santé publique année zéro, Barbara Stiegler et François Alla, respectivement professeurs de philosophie et de santé publique, proposent un violent pamphlet contre la gestion de l’épidémie de Covid-19. Prétendant se démarquer d’une vision dominante, qu’ils jugent trop biologique et épidémiologique, ils souhaitent appréhender la santé publique d’un point de vue social et politique, en indiquant mobiliser les sciences sociales en renfort d’une argumentation souvent simpliste et lacunaire, voire malhonnête.

    L’épure est résumée d’emblée : « Au nom de la santé publique, le gouvernement a continuellement remis en cause les libertés individuelles et collectives en inventant sans cesse de nouvelles restrictions (…) Et il l’a fait en suspendant la démocratie, choisissant de remettre le destin de toute une population entre les mains d’un seul homme et de son Conseil de défense ». Vus des sciences sociales et de la santé, trois points sautent aux yeux, qui deviennent faux à force d’être simplifiés. Le premier se rapporte à la présentation des faits, d’un extraordinaire parti pris. Politique, le second a trait à la démocratie. Le troisième, de nature plus sociologique, renvoie aux inégalités sociales.

    Commençons par les faits. Pour les auteurs, aucun doute : « les mesures autoritaires de restriction n’ont pas seulement abîmé nos libertés, notre modèle démocratique et le contrat social qui sous-tend notre République. Elles ont aussi transformé le champ de la santé publique, justement, en un champ de ruine ». Et de citer, les mesures d’enfermement délétère, la fragilisation des plus pauvres et éloignés du numérique, les ruptures de soins, l’épuisement des soignants contraints à se réorganiser, la dégradation de la santé mentale, les privations d’enseignement, le recul en santé infantile, le basculement dans la pauvreté, la mise en place du Pass sanitaire. Partial, ce récit est outrancier. Il traduit une méconnaissance profonde de la sécurité sanitaire et des processus de décision dans ce domaine.

    À la lecture d’un tel diagnostic, il convient de remettre les décisions de politiques publiques de santé dans leur contexte : celui d’une urgence à agir face à une maladie infectieuse virale à transmission aérienne extrêmement contagieuse à la létalité importante. Face à une pandémie d’une telle gravité, qui plus est associée à de nombreuses incertitudes et à l’absence, au début de l’épidémie, d’outil de dépistage et de traitement, il y a peu d’alternatives au confinement. Rappelons que les décisions ont été prises sur la base du principe d’évaluation fondée sur les données de surveillance et celle du principe de précaution qui amène le décideur politique à prendre des décisions rapides et provisoires pour faire face à un dommage estimé : ici une forte mortalité.

    Les défenseurs des libertés auraient-il accepté une augmentation significative de la mortalité pour pouvoir circuler plus librement pendant les deux mois de confinement, alors même que la protection de la population fait partie du préambule de la constitution de 1946 et qu’il est du ressort de l’État d’agir ? Rappelons-le, le confinement a permis de casser la courbe épidémique et probablement d’éviter de très nombreux décès.

    Non, la santé publique n’est pas en ruine. Prise en défaut d’anticipation par la brutalité de l’épidémie, elle a pâti du manque d’indépendance stratégique de la France en matière d’approvisionnements, notamment en masques. Elle a aussi eu du mal à trouver des relais locaux de santé publique en associant les citoyens. Mais elle a aussi assumé les fonctions qui sont les siennes avec les moyens dont elle dispose. La surveillance a été assurée jour après jour, semaine après semaine ; des données ont été produites et rendues accessibles en open data pour aider à la décision et au débat public. La recherche, avec les travaux de modélisation et les enquêtes, a permis de disposer de projections et de données d’études longitudinales pour décrire les comportements des Français et apprécier leur niveau de santé mentale.

    Quant à l’organisation de la vaccination, elle a été menée en ville, en établissements, en centres de vaccination et a permis de vacciner en un an 52 millions de personnes (142 millions de doses) à mars 2022. Et, reconnaissons-le, le pass sanitaire a été un formidable booster de la vaccination, permettant que la France soit un des pays les mieux vaccinés d’Europe. Non les mesures de santé publique ne sont pas toujours orthogonales avec la question des libertés individuelles quand il s’agit de vivre ensemble, de porter attention à l’autre et d’être attentif au fonctionnement du système de santé. La santé publique en période épidémique a aussi ses valeurs, celle de protéger la population, de veiller à la solidarité avec les plus vulnérables et celle d’une minimisation de la violence et de la préservation des équilibres de notre société, y compris démocratiques.

    En la matière, le texte fait deux constats, qui débouchent sur le diagnostic sans nuance d’un totalitarisme sanitaire. Parfois justes, les prémisses sont incomplètes et aboutissent à des conclusions fausses. Le premier constat est celui d’une personnalisation excessive de la décision au sommet de l’État, il est vrai complaisamment mise en scène par l’Élysée. Dont acte, même si cette représentation ne va pas sans simplifications, en assimilant tous les acteurs associés aux décisions à un pouvoir solitaire. Le second constat identifie un « effondrement » de la démocratie sanitaire, privée d’associations de patients, peu visibles au début de l’épidémie. Ces constats conduisent à la conclusion d’un exercice non démocratique du pouvoir sanitaire, privé de toute instance intermédiaire entre un autocrate « épidémiologiste » et « les agrégats d’une population passivement soumise aux autorités sanitaires » par les vertus dormitives de manipulations cognitives, associées à un « nouveau libéralisme » peu respectueux de l’intelligence des citoyens : « C’est en réalité toute notre histoire politique qui se joue dans cet effondrement » assènent les auteurs.

    Loin d’être une dystopie, cette épure passe pour une analyse. Sous la plume des auteurs, les décisions publiques sont prises hors de tout contexte institutionnel, a fortiori démocratique, dans « ce monde vidé de tous les aspects sociaux ». Pour personnel que soit le pouvoir sous la Cinquième république, il n’a jamais suspendu – que l’on sache – les institutions au point de les faire disparaître, comme le laissent accroire les auteurs. Pendant l’épidémie, les pouvoirs ont continué de s’exercer, même en situation d’urgence. Évoqué en mars 2020, l’article 16 de la constitution, permettant la mise en place d’un régime d’exception pour faire face à une crise institutionnelle particulièrement grave, n’a pas prévalu.

    En deux ans, pas moins de douze textes de lois sur la gestion de l’épidémie ont été présentés au Parlement, qui a continué d’exercer ses pouvoirs de contrôle, notamment à travers des commissions d’enquête. Le pouvoir judiciaire a été saisi de milliers de plaintes, déposées devant diverses juridictions. Certaines ont visé des membres du gouvernement, d’autres des responsables administratifs. Le Conseil constitutionnel et le Conseil d’État ont eu à se prononcer à des cadences inédites. Quant à la population, présumée soumise, elle s’est souvent manifestée – de manière généralement pacifique – en exprimant ses griefs au su de tous, dans les médias comme dans la rue, et – n’en déplaise aux auteurs – en adhérant en général très majoritairement aux mesures prises.

    En un mot, la « dictature sanitaire » s’est exercée dans un cadre démocratique. S’en abstraire revient à faire l’impasse sur ce que l’on prétend analyser. Il faut avoir une conception bien pauvre du politique pour voir dans l’éclipse de la démocratie sanitaire et des associations de patients un effondrement de la démocratie tout court, qui en a vu d’autres. Emportés par le simplisme, les auteurs passent sous silence les institutions et s’étonnent de ne plus contempler qu’un autocrate devant une population de moutons.

    Enfin, nos auteurs s’insurgent contre les inégalités sociales, révélées au grand jour par l’épidémie. Qui ne partagerait leur réprobation ? Certainement pas les spécialistes en sciences sociales, familiers de la triste stratification sociale des états de santé, inégalement répartis selon le degré d’exposition aux risques, l’accès aux informations, à la prévention ou aux services de santé. Doit-on pour autant souscrire à l’argument selon lequel les inégalités sociales n’ont pas été prises en compte, et qu’un intérêt pour les inégalités aurait dû conduire à s’intéresser davantage aux groupes à risques, comme l’écrivent les auteurs ?

    Disons-le nettement : l’argument est fallacieux. Les groupes à risques ont largement été pris en compte, qu’ils aient été caractérisés en termes de pathologies, d’âges ou de situations sociales, notamment d’exclusion. Les barrières financières à l’accès aux tests ou aux vaccins ont été systématiquement levées, par une gratuité que nous envient de nombreux pays. Dès le début de l’épidémie, des milliers de SDF ont été mis à l’abri. Malgré l’absence d’acteurs de terrain en santé publique dans notre pays, des dizaines de milliers de dispositifs d’« aller-vers » les populations les plus précaires, les plus âgées ou les plus malades ont été déployés. Bien-sûr, il aurait fallu faire davantage. Mais ce que veulent dire les auteurs, sous couvert d’une dénonciation des inégalités, c’est qu’il aurait fallu agir sur les seuls groupes à risque, en évitant toute mesure générale de contrôle appliquée à l’ensemble de la population. Pour eux, l’échec de la stratégie indifférenciée mise en œuvre se mesure au fait que l’épidémie a eu des conséquences plus importantes sur ceux qui avaient le moins ou cumulaient davantage de risques, en épargnant davantage les mieux lotis. Mais le lien entre les deux assertions n’a rien d’évident, bien au contraire.

    Le contrôle de la circulation du virus a précisément permis d’épargner les populations les plus à risques, qui auraient sans doute été encore plus durement touchées si l’on avait appliqué de simples mesures sélectives à leur seule intention, en laissant circuler le virus en population générale. N’en déplaisent à nos spécialistes, le comportement social d’un virus respiratoire ne ressemble pas à celui d’un virus transmis par voie sexuelle ou sanguine, comme le Sida, qui leur sert de référence. Lorsqu’il circule, un virus respiratoire touche avant tout les plus vulnérables, même davantage protégés, parce que ces derniers respirent et sont souvent plus exposés que le reste de la population du fait de leurs conditions de logement, de travail et de transport.

    Du point de vue des inégalités, pour ne rien dire de la mortalité, une stratégie sélective, orientée vers les seuls groupes à risques, aurait eu des effets plus redoutablement inégaux que le contrôle général de la circulation du virus, qu’ont privilégié la plupart des autorités sanitaires dans le monde. En l’absence de données, rien ne permet d’affirmer qu’une stratégie sélective, ciblant les groupes à risques, aurait réduit ou seulement limité les inégalités. Tout ce que l’on sait des inégalités laisse penser le contraire.

    Par ailleurs, toute intervention en santé publique a pour effet attendu d’accroitre les inégalités dans la population qu’elle vise, car ses membres s’en saisissent de manière différenciée, selon leurs ressources et leurs capacités. Les mieux informés, les plus dotés, les moins vulnérables s’en saisissent plus aisément. Les mesures de lutte contre une épidémie ne font hélas pas exception. Prétendre que l’existence d’inégalités après le déploiement d’une politique de santé publique signe son échec revient à renoncer à toute action, même efficace, au motif qu’elle a des effets inégaux. L’argument conduirait à arrêter sans délai toute lutte contre le tabagisme, toute forme de prévention ou de dépistage, qui ne touchent jamais toutes les populations de la même manière, et profitent toujours davantage aux plus aisés qu’aux plus modestes, qui en bénéficient cependant aussi, et d’autant plus qu’ils sont mieux impliqués.

    Mais l’absence d’action n’est-elle pas au fond l’option que privilégient nos experts, au nom d’une liberté sans contrainte qui cherche à se faire passer pour une défense de la démocratie ? Rejoignant les apôtres de la déclaration de Great Barington, qui préconisait la libre circulation du virus en début d’épidémie, nos auteurs se seraient accommodés d’un laisser-faire assorti de mesures sélectives (et discriminatoires contre les groupes à risques, c’est-à-dire, concrètement, contre les personnes les plus âgées, les plus malades et les plus pauvres, voire les moins blanches).

    En santé publique, l’argument de la liberté à tout prix est bien connu : il est souvent mobilisé par les lobbys hostiles à la santé publique, prompts à dénoncer comme nos auteurs l’intervention de l’État en faveur de la santé, d’habitude pour défendre des intérêts organisés. Dans ce registre, la liberté (des uns) a toujours plus de valeur que la santé (des autres). Ce vieil argument, libéral et cynique, n’était pas attendu de défenseurs autoproclamés de la santé publique ni de contempteurs du « nouveau libéralisme ». En plus d’une violence textuelle assumée, ces derniers ne semblent avoir rien d’autre à proposer qu’une antienne libertarienne, d’ordinaire distillée par les pires ennemis de la santé publique et par les apôtres les plus radicaux du libéralisme. Pour être reconstruite, la santé publique aura besoin de défenseurs plus réalistes et mieux avisés. Elle mérite mieux que des pamphlets simplistes et coléreux, et qu’on laisse, de grâce, les sciences sociales à l’écart de tels exercices de style.

    #covid-19 #santé_publique

  • Reprendre possession de l’#hôpital - Albert Ogien, Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/opinion/2022/06/19/reprendre-possession-de-lhopital

    Le directeur général de l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris, Martin Hirsch, a remis ce vendredi sa démission au gouvernement, signifiant ainsi son désaccord avec la politique de santé, et notamment le manque de volonté en matière de lutte contre la « bureaucratisation ». Mais pour transformer sérieusement le fonctionnement de l’hôpital et le rendre à sa mission de service public, il faudra que les professionnels et les patients se décident à reprendre possession du système d’information qui l’organise en sous main.

    La situation de délabrement du système hospitalier français est admise de toutes parts et les professionnels qui la vivent au quotidien ne cessent de battre le pavé pour réclamer les dispositions d’urgence requises pour la corriger. Pour expliquer ce désastre, un argument est couramment avancé : ce serait la faute à la « bureaucratisation » du fonctionnement des établissements de soin. C’est d’ailleurs parce que le gouvernement lui a refusé les moyens de s’attaquer à ce mal que le directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, vient de remettre sa démission. Toute la question est tout de même de savoir ce à quoi renvoie cette accusation.

    Depuis le début des années 1980, et en dépit des alternances politiques, les pouvoirs publics mènent en France une entreprise tenace : maîtriser le financement public du système de santé. Cette entreprise a souvent été présentée comme la substitution d’une vision purement comptable de l’activité de soins à une démarche qui respecte les exigences médicales de la prise en charge des pathologies. Une maxime a résumé le sens de cette entreprise : si la santé n’a pas de prix, elle a un coût. Cette maxime ne signale pas seulement une focalisation sur la dimension financière de la politique de santé. Elle reflète surtout un changement majeur dans la manière d’administrer l’Etat qui consiste à justifier la décision politique en s’adossant à l’objectivité supposée de données de quantification au nom desquelles on fixe des objectifs chiffrés dont la réalisation est mesurée à l’aide d’indicateurs...

    #paywall

  • Au début du 21e siècle, les #guerres_de_l'eau avaient commencé mais en France, les institutions de l’agriculture productiviste regardaient ailleurs , c’est à dire pas plus loin que leurs godasses. Seulement voilà, les godasses soulevaient toujours plus de poussière sur les terres craquelées par des sécheresses récurrentes. Pourtant, ce ne sont pas les idées qui manquaient pour l’#accaparement de la #ressource en #eau.

    Benoît Gimonprez, juriste, nous projette dans un futur à l’avenir incertain en décortiquant la solution des #mégabassines. Trois approches possibles pour résoudre ces problèmes de #pénuries liées au #réchauffement_climatique :
    le « tout-bassine », le « sans-bassine », le « avec-bassine-mais-pas-que ». Trois scénarios qui connaissent leurs propres limites et qui n’empêcheront pas notre « assignation à résilience » puisque, comme le dit lui-même l’auteur, "on ne sortira – par le haut – de la guerre de l’eau qu’en inventant, au niveau territorial, un système de gestion des biens communs qui fasse sens pour presque tous.

    https://aoc.media/analyse/2022/05/18/mega-bassines-aux-sources-dun-conflit-pour-leau

    La sécheresse précoce cette année alimente un conflit déjà ancien autour des « méga-bassines », et ce sont deux grands courants qui s’affrontent à l’intérieur du concept de durabilité de l’agriculture. L’un pense en termes de substitution, c’est-à-dire de remplacement d’une pratique nuisible par une autre qui l’est moins. L’autre prône la reconception, autrement dit le changement global de l’agrosystème. Mais les réflexions sur la gestion de la ressource en eau, trop figées dans le présent, ont du mal à se projeter dans un futur climatique inédit et à saisir la nature des véritables enjeux.

    https://justpaste.it/7krvo

    • Je partage la conclusion sur les biens communs mais toute la construction m’interpelle...

      « Pourtant, sur un plan pratique, seule la combinaison des deux semble un chemin empruntable à l’avenir pour les agriculteurs : avoir pour cap la transformation des systèmes de cultures sans s’interdire, comme levier, les solutions de substitution disponibles, même à regret. Les agriculteurs bio peuvent-ils, en l’état des savoirs, se passer du labour ou du cuivre ? Pourront-ils demain se passer d’eau pour implanter leurs couverts végétaux et éviter que leur sol ne reste stérile ? »
      Ils posent des questions qui sont déjà largement documentées dans la littérature scientifique et la réponse est oui.
      D’ailleurs l’agroécologie est même plébiscitée (en urgence) par l’ONU maintenant...c’est dire le consensus...
      https://www.sciencesetavenir.fr/nature-environnement/agriculture/l-urgente-restauration-des-sols-degrades_163176

      « La transition agro-écologique même se revérouille : le manque d’eau pénalise un certain nombre de bonnes pratiques, telles l’implantation de couverts végétaux à la sortie de l’été (censés piéger les nitrates) ou la création de linéaires boisés. »
      Ca m’a surpris aussi parce que comment ils font pour reboiser/revégétaliser dans les zones désertiques ?
      On a vu récemment sur seenthis que ça marchait...alors que l’accès à l’eau est encore plus problématique.
      Pourquoi ça bloquerait ici ?

      Le seul point qui me parait vraiment pertinent sur l’agroécologie c’est celui là :
      « Ils n’en constituent pas moins un changement de paradigme important en ce qu’ils inscrivent l’utilisation d’une ressource commune dans une démarche globale de transition agro-écologique à l’échelle d’un territoire. Il n’y a pas de précédent de cette envergure. »
      C’est clair que c’est le point dur...et je pense même qu’il faut revoir toute l’économie de l’agrobusiness pour y arriver. Le problème initial me semble être l’accès au financement pour les petits producteurs et le retour sur investissement attendu. Sans aides significatives à ce niveau, ça restera totalement bloqué. Or entre les lobbys des gros producteurs et de l’industrie chimique...je ne vois personne capable de porter ce message assez fort pour changer les choses...

    • J’ai longtemps hésité avant de partager cet article. Clairement, l’auteur méconnait totalement le domaine de l’agriculture biologique. C’est un juriste et (je pense) il essaie de trouver un consensus entre les tenants de l’agrobusiness productiviste et quelque chose d’autre (de plus cool ?).
      Déjà, ça commence assez mal lorsqu’il prétend, à propos des bassines, que « l’idée est frappée au coin du bon sens paysan ». Comme si prélever l’eau de pluie abondante en hiver pour la restituer aux cultures en été pouvait être une preuve de bon sens . Quid de l’évaporation de l’eau stockée en bassines ? Sans même parler du déficit de rechargement des nappes phréatiques et des zones humides privées de leur alimentation en eau hivernale et qui souffrirons avantage pendant les chaleurs et la sécheresse de l’été. Bref ... Ce n’est ni plus ni moins qu’un accaparement de l’eau dans un but de productions intensives. Sauf que cette année il n’y a pas eu assez de pluie cet hiver. Et donc, c’est la merde. Ce ne sont pas les maïs et autres tournesols qui s’étiolent en plein cagnard dans mon coin de cambrousse qui vont prétendre le contraire.

    • Je me disais que cet article ne proposait qu’un seul bout de la lorgnette, à savoir la vision productiviste et concentrationnaire des capitaux, modèle qui accapare le foncier, monopolise la chaîne logistique d’approvisionnement et de distribution et encourage l’hyper-transformation industrielle de nos aliments.

      Il m’était nécessaire d’avoir quelques retours de la part des lecteurs. Entre autre, je souscris totalement à ceci :

      Le problème initial me semble être l’accès au financement pour les petits producteurs et le retour sur investissement attendu. Sans aides significatives à ce niveau, ça restera totalement bloqué.

      Et donc, merci pour ton point de vue.

    • Les porteurs de projets en agriculture biologique ne sont pas assez capital-friendly :

      À entendre Patrick Bougeard, agriculteur à la retraite et sociétaire de l’Atelier paysan, il n’y a pas de doute, il s’agit d’un « arbitrage politique ». Dans le cas précis de cette coopérative, bien qu’ils n’en aient aucune preuve, certains membres ne peuvent pas s’empêcher de faire le lien avec la parution en mai 2021 du livre Reprendre la terre aux machines (Seuil, 2021), un manifeste très critique envers le « complexe agro-industriel » qui a conféré une importante aura médiatique à leur jeune association. Cette coopérative d’autoconstruction accompagne les agriculteurs dans la conception de bâtiments et de machines « adaptées à une agroécologie paysanne ».

      ping @latelierpaysan

  • https://aoc.media/opinion/2022/05/12/contre-le-pouvoir-dachat

    Contre « le pouvoir d’achat » - JustPaste.it
    https://justpaste.it/80juj

    Au cours de la dernière élection présidentielle, les instituts de sondage, les journalistes, les politiques et les syndicats semblent s’être accordés sur un point crucial : le pouvoir d’achat serait la préoccupation majeure des Français. De manière pour le moins surprenante, les disputes statistiques et les discussions expertes sur l’inflation, la TVA, l’évolution des prix et le seuil de pauvreté ont laissé de côté les conséquences délétères de cette mise en agenda.

    À un moment où le dérèglement climatique nous imposerait un nouveau rapport au monde, fait de sobriété énergétique, de décroissance matérielle et de réconciliation avec le vivant, « l’augmentation du pouvoir d’achat » est un sinistre anachronisme. En effet, la notion de pouvoir d’achat réduit l’action à la consommation et le pouvoir d’« agir à plusieurs » qui anime en principe la vie démocratique à un pouvoir individuel.

    Cette double réduction, de l’action à l’achat, du citoyen au consommateur, individualise et dépolitise les souffrances et les revendications qui auraient pu prendre une tout autre voie, bien plus collective et émancipatrice : celle de la justice sociale.

  • Quand l’industrie rachète la terre
    Par Lucile Leclair

    https://aoc.media/opinion/2022/05/11/quand-lindustrie-rachete-la-terre

    Les #terres_agricoles recouvrent la moitié du territoire français. Ressources convoitées depuis toujours, elles font l’objet de luttes entre agriculteurs, mais pas seulement : elles sont aujourd’hui menacées par des #industries désireuses de maîtriser les matières agricoles. Avançant à bas bruit, elles posent une nouvelle question pour la campagne : assiste-t-on à un #accaparement qu’on croyait réservé aux pays de l’hémisphère Sud ?

    Depuis le début de la guerre opposant deux gros producteurs de céréales, les cours de l’huile, colza, blé ou maïs ont atteint des taux record. Des droits exceptionnels pourraient être accordés aux agriculteurs français, pour leur permettre d’utiliser les terres obligatoirement au repos. « La Commission va proposer d’adopter une suspension (des règles), afin qu’on puisse utiliser ces #terres pour la production protéinique, car il y a évidemment un manque de nourriture pour les #élevages » a indiqué à l’AFP le commissaire européen à l’agriculture Janusz Wojciechowski.
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    Il faut se représenter la terre comme le réservoir alimentaire du pays. Lorsque les incertitudes politiques se multiplient, le #foncier_agricole apparaît sous une lumière un peu plus crue. La terre, essentielle et stratégique, est gouvernée d’un peu plus près. Mais à qui revient-elle ? Depuis une dizaine d’années, la terre attire les grandes entreprises. Après avoir avalé la transformation des produits agricoles et la #distribution, elles investissent la production agricole elle-même. Enseignes de la grande distribution, leaders de l’#agroalimentaire, du secteur pharmaceutique ou du secteur cosmétique : ils sont de plus en plus nombreux à convoiter le patrimoine agricole.

    Au sud d’Orléans, Fleury Michon possède un élevage où naissent six-mille porcelets par an. À la ferme, des ouvriers font les travaux agricoles. À des centaines de kilomètres, les dirigeants de Fleury Michon surveillent sur leurs écrans les cours des matières premières. Ayant fondé sa croissance à l’origine dans le secteur commercial, cette entreprise fait à présent du contrôle de l’activité agricole un élément clé de sa stratégie.

    Posséder la terre présente trois atouts majeurs. D’abord, l’industriel assure lui-même son approvisionnement sans passer par les producteurs. Ensuite, ce contrôle direct des matières premières apporte plus de flexibilité pour répondre aux attentes changeantes du consommateur. Enfin, l’exploitation directe lui permet de se passer d’intermédiaires coûteux : agriculteurs, coopératives, négociants, etc.

    Mais le modèle de l’#agriculture de firme signifie la disparition du savoir-faire et de l’authenticité du métier agricole. Le paysan se transforme en exécutant au service d’un groupe industriel. En quoi est-ce un problème ? Le sol est un organe vivant, seul un agriculteur connaît sa terre. Une fois gérée à distance, la connaissance de la terre se perd.

    Ainsi, l’agriculture de firme contraint à une standardisation du vivant. Car organiser une ferme en fonction de schémas tout faits oblige à conformer le vivant. L’industrie a besoin de produits tous identiques, sa chaîne de production est conçue pour des poulets ou des cochons d’une taille adéquate, pour du riz ou des pommes de terre d’une variété donnée et d’un calibre unique. Le contraire d’une agriculture de proximité approvisionnant des marchés locaux.

    Déjà, les agriculteurs n’étaient plus entièrement maîtres de leurs décisions. Les industriels étaient souvent accusés de faire la pluie et le beau temps en matière de prix. Mais un autre glissement s’opère, un saut de plus dans l’histoire de l’#industrialisation de l’agriculture. À l’image d’autres secteurs de l’économie – la production de voitures ou l’industrie numérique avec les GAFAM –, il en découle une concentration des sociétés sans précédent. On avait déjà vu le remplacement de la supérette de quartier par une grande chaîne. Les petites et moyennes entreprises (PME) disparaissent, au profit des plus grandes. Ce mouvement gagne à présent l’agriculture.

    Mais pourquoi la terre voit-elle arriver des investisseurs auxquels elle avait échappé jusque-là ? Le monde rural, tout bucolique qu’il semble être, n’est pas simple. Un agriculteur sur cinq vit sous le seuil de pauvreté. À force de travailler soixante heures par semaine pour quelques centaines d’euros, avec des montagnes de crédit dont on ne voit pas le bout, l’amertume des agriculteurs grandit. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que les fortunes de l’industrie soient bienvenues là où l’argent manque.

    Les autorités de leur côté, ont de moins en moins de moyens pour faire garde-fou. Pour le comprendre, il faut se pencher sur les Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural (Safer). Il en existe une par département. Placées sous tutelle du ministère de l’Agriculture et du ministère de l’Économie et des Finances, les Safer sont des sociétés anonymes sans but lucratif. Leur création en 1960 devait permettre à la puissance publique d’intervenir sur le marché des terres pour exercer une mission d’intérêt général, celle de redistribuer le foncier agricole en faveur des agriculteurs.

    Chaque Safer locale se voit obligatoirement informée lorsqu’une transaction est en vue, notamment quand un agriculteur vend ses terres au moment de partir à la retraite. Le code rural leur confère un pouvoir important avec un droit de préemption, qui leur permet d’acquérir le bien avant tout autre acheteur afin de fixer un nouveau prix et de faire un appel à candidature.

    Mais, en pratique, les exemples d’écarts abondent. Pourquoi les Safer acceptent-elles de vendre des terres à Fleury Michon ? Contacté au sujet de ce type d’opérations, Emmanuel Hyest, le président de la Fédération nationale des Safer, ne souhaite pas s’exprimer. Comment comprendre le dévoiement d’un organe d’État ? Déjà en 2014, la Cour des comptes critiquait une gestion « peu transparente » et recommandait un « meilleur encadrement ». Un écrit fut publié, il s’intitulait : « Les dérives d’un outil de politique d’aménagement agricole et rural ». Dans ce rapport, les magistrats reprochaient aux Safer de perdre de vue leur mission initiale : elles n’installent plus suffisamment de jeunes agriculteurs.

    La baisse drastique des moyens accordés aux Safer y est-elle pour quelque chose ? À leur création, elles étaient financées à 80% par des fonds publics. Mais ces subventions de l’État n’ont cessé de fondre et, depuis 2017, l’État ne finance plus du tout les Safer, sauf en Outre-mer. Le peu d’argent public qui reste – 2 % du budget en moyenne – provient essentiellement des régions. Aujourd’hui, 90 % du budget des Safer viennent des commissions qu’elles touchent sur les ventes. Et les 8 % restants sont issus d’études et de conseils, principalement à destination des collectivités territoriales.

    Quand le prix de la terre atteint de tels sommets, les jeunes agriculteurs ne peuvent pas suivre.

    Ainsi, la plupart de leurs recettes est désormais apportée par les transactions qu’elles réalisent pour vivre. Aujourd’hui sous-équipées, elles peinent à remplir leur mission. Pour maintenir leurs finances en bonne santé, elles ont intérêt à enchaîner les transactions et peuvent parfois mettre de côté leur objectif premier.

    En théorie, il est prévu que les Safer facilitent l’installation des jeunes agriculteurs. Mais lorsqu’un gros industriel se présente, elles ont du mal à dire non. À côté de Grasse, Chanel achète l’hectare à un million d’euros pour cultiver les fleurs qui entrent dans la composition de ses parfums. En proposant de tels prix, la société Chanel était sûre d’emporter le marché. À moins que la Safer locale ne s’y oppose : le code rural lui attribue la faculté d’utiliser son droit de préemption « avec révision de prix ».

    Si le tarif est surévalué, elle peut exiger une baisse. La Safer diffère alors la transaction, le temps de proposer au vendeur de nouvelles conditions conformes au prix local de la terre, fixé chaque année dans un document officiel, « Le Prix des terres ». Mais Chanel ne semble pas soumis aux mêmes lois que tous. La Safer locale autorise la vente. À ce sujet Emmanuel Hyest, le président national des Safer, ne souhaite pas non plus s’exprimer.

    Les perturbations pour le marché foncier sont pourtant réelles. La terre agricole voit s’affronter des prétendants à armes inégales. Quand le prix de la terre atteint de tels sommets, les jeunes agriculteurs ne peuvent pas suivre. Florian Duchemin se dit écœuré par cette « bagarre de l’hectare ». Après avoir recherché pendant quatre ans une parcelle pour s’installer en maraîchage dans la Drôme, il a dû trouver un travail dans l’informatique : « Vu le prix, bientôt il sera plus facile d’acquérir un trois-pièces à Paris qu’un hectare de terre arable. » « La concurrence est déloyale », conclut ce trentenaire en pointant des acheteurs qui viennent du monde industriel.

    Leur arrivée remonte au début des années 2010. Cette évolution survient au mauvais moment : un agriculteur sur quatre a plus de 60 ans. Dans les trois années à venir, 160 000 exploitations devront trouver un successeur. Qui seront les prochains paysans ?

    À l’origine de la création des Safer, le ministre du général de Gaulle puis de François Mitterrand, Edgard Pisani, avait imaginé cet outil comme des « offices fonciers » pour extraire les terres agricoles des logiques de marché : « J’ai longtemps cru que le problème foncier était de nature juridique, technique, économique et qu’une bonne dose d’ingéniosité suffirait à le résoudre. J’ai lentement découvert qu’il était le problème politique le plus significatif qui soit[1]. » Les Safer ne remplissent plus guère leur mission.

    En témoigne une autre transaction emblématique. En avril 2016, le groupe pékinois Reward, spécialisé dans l’agroalimentaire, faisait la « une » des médias. Ses achats mettaient au jour les failles du système français de protection des ressources agricoles. La société du milliardaire Hu Keqin venait d’acquérir 1 700 hectares de terre céréalière dans l’Indre et l’Allier – soit plus de vingt fois la surface moyenne d’une exploitation. À quoi étaient destinées les farines françaises ? À alimenter la chaîne chinoise de boulangeries Chez Blandine.

    Si l’affaire a choqué l’opinion publique, elle n’est pourtant que la partie émergée de l’iceberg. Et les industries acquéreuses de terre agricole sont aussi celles qui nous sont familières. Sur le marché des terres en France, on ne compte que peu d’acheteurs étrangers (2%). La médiatisation des acheteurs chinois masque les vrais enjeux. Il semble facile de regarder ailleurs, quand les entreprises nationales ou régionales jouent les premiers rôles.

    L’opération de la firme Reward a au moins amené une prise de conscience : les Safer manquent aussi de moyens juridiques, il faut les moderniser. Au milieu des années 2010, le monde agricole réclame une grande loi foncière pour adapter l’arbitre du marché foncier aux dernières évolutions. Un combat qui portera finalement ses fruits : le 14 décembre 2021, le Parlement français a adopté une loi « portant mesures d’urgence pour assurer la régulation de l’accès au foncier agricole au travers de structures sociétaires ». Le texte prévoit la mise en place de nouveaux contrôles par les Safer, sous l’autorité du préfet qui devra donner son accord lorsqu’une entreprise (ou un groupe industriel) cherche à acquérir du foncier.

    Mais cette loi autorise de nombreuses « dérogations » qui la rendent en partie inefficace. Les Safer devront notamment apprécier également le « développement du territoire » au regard « des emplois créés et des performances économiques, sociales et environnementales ». Présentée comme une « étape », cette loi ne peut remplacer la grande loi foncière que les organisations agricoles appellent de leurs vœux.

    Sans réelle opposition pour les freiner, les firmes avancent dans l’espace rural.

    Première organisation de la profession, la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles) indique poursuivre la « réflexion en interne » pour protéger plus durablement les agriculteurs. « Il faut un changement de politique publique pour répartir autrement la terre », affirme la Confédération paysanne. Tandis que le Mouvement de défense des exploitants familiaux (Modef) demande, lui, qu’une loi « encadre les prix des terres agricoles de sorte qu’ils soient en corrélation avec le revenu agricole qui peut être dégagé sur ces terres ».

    La mission d’information parlementaire créée en décembre 2018 avait évoqué la création d’un outil centralisé de régulation du foncier agricole confié à une autorité administrative indépendante. La Commission européenne a d’ores et déjà autorisé des mesures de régulations fortes comme le droit de préemption en faveur des agriculteurs, un plafonnement de la taille des propriétés foncières, voire des mesures contre la spéculation. Il manque encore une volonté plus largement partagée, afin que la terre demeure un « espace politique », comme le définissait le sociologue et philosophe Henri Lefebvre. Autrement dit, un espace façonné́ par les décisions de tous et non de quelques-uns.

    Sans réelle opposition pour les freiner, les firmes avancent dans l’espace rural. Leurs fermes passent souvent inaperçues. À qui appartient la terre ? Il n’y a aucune marque dans le paysage. Toute une cohorte d’entreprises prend du pouvoir à la campagne : elles achètent ou louent les terres, les cultivent et organisent les récoltes à l’insu du plus grand nombre. À l’heure où l’agriculture paysanne a la cote, cette mutation discrète est en cours.

    Il faut contribuer à révéler cette dynamique qui échappe à l’appareil statistique. Sur les 26,7 millions d’hectares que compte la France, les grandes entreprises en possèdent-elles 100 000 ou 1 million ? Personne ne peut le dire aujourd’hui. Il est temps que les décideurs politiques s’emparent du sujet pour que l’on puisse mesurer sa valeur statistique exacte.

    Au fil des mois d’enquête, je me suis souvent confrontée à la difficulté d’accéder à l’information. Lorsque les portes sont fermées, il semble d’autant plus urgent de s’immiscer dans les rouages des transactions foncières. Car les nouveaux propriétaires fonciers font l’agriculture de demain. Qui sont-ils ? Dans quel intérêt investissent-ils ? À qui doivent-ils rendre des comptes ? Nous avons le droit de connaître les ressorts de ce que nous achetons.

    Quand une terre est cultivée par un groupe industriel, où est l’intérêt de la population ? La question devrait pouvoir être posée dans l’instance de la Safer. Problème, les commissions où se déroulent les ventes de terre se déroulent à huis-clos. Ainsi, les instances en charge des affaires foncières ne sont pas ouvertes au public.

    Les Safer ont tous les attributs d’un parlement pour partager le foncier – sauf la transparence. « Nous ne connaissons pas la teneur des échanges, nous n’avons aucun renseignement sur les débats, mais seulement sur la décision prise », explique Thomas, agriculteur en Loire-Atlantique. Pour lui, la démocratie pratiquée à la Safer ne devrait pas se passer à huis clos. « Pourquoi ne peut-on pas s’inscrire pour assister à un comité technique comme on peut le faire dans un conseil municipal ? »

    Dans les années à venir, les hectares qui se vendront vont-ils conforter l’agriculture de firme ou un autre modèle agricole ? C’est le rôle de nos Safer d’en décider. L’arbitrage des autorités sur un acte aussi primordial pour la vie, celui de manger, doit être davantage compris et mis en lumière.

    NDLR : Lucile Leclair a publié en novembre dernier Hold-up sur la terre aux éditions du Seuil.

  • Politique agricole : au delà de l’accumulation fordiste pour un programme rouge et vert

    L’agriculture française va mal. La politique agricole, qu’instituent l’État français et les autorités européennes, la détruit. Le monde agricole est le lieu d’une double dynamique, qui s’accentue depuis la fin des années 1990 : l’accumulation du capital économique par une élite, qui alimente l’expropriation de la majeure partie des agriculteurs

    « (…)

    Production standardisée, sujétion des agriculteurs aux négociants, allocation des aides publiques en fonction du capital économique : l’accumulation est débridée ; en conséquence de quoi l’expropriation bat son plein. Mais ce n’est pas tout : l’accumulation fordiste détruit aussi les écosystèmes. L’historiographie environnementale des Trente glorieuses est sur ce point désormais établie.

    Dans le cas de l’agriculture, le schéma économique qui vise à relever ses niveaux de profit en augmentant les volumes produits conduit à l’intensification des moyens de production par une consommation accrue d’« intrants » (engrais, pesticides, aliments, produits vétérinaires). Des indicateurs solides attestent que l’accumulation qui frappe le monde agricole s’accompagne d’un accroissement de l’intensification.

    Ainsi, concernant les grandes cultures, la France se distingue toujours par sa grande consommation de pesticides (la France comptant parmi les principaux pays consommateurs en Europe et dans le monde), dont les effets délétères sur l’état des sols, rivières, nappes phréatiques, sur la qualité de l’air et sur la biodiversité ne sont plus à démontrer. Ainsi, concernant la production laitière, la concentration depuis le début des années 2000 est allée de pair avec une augmentation de la part du maïs-ensilage dans les assolements.

    Nous y voilà : l’accumulation fordiste, qu’orchestrent État français et Union européenne, détruit agriculture et environnement naturel. Belle politique agricole que celle qui organise l’expropriation des agriculteurs au profit d’une poignée d’élites et qui compromet la conservation des vies naturelles et humaines ! On le comprend maintenant plus clairement : offrir un avenir à l’agriculture française, c’est changer de politique agricole. »

    Par Matthieu Ansaloni et Andy Smith Politistes.

    Lire l’article :

    https://aoc.media/opinion/2021/05/26/politique- agricole-au-dela-de-laccumulation-fordiste-pour-un-programme-rouge-et-vert/

  • Les nouveaux habits de l’empereur extractiviste - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/opinion/2022/04/13/les-nouveaux-habits-de-lempereur-extractiviste

    Ces dernières années, le thème d’un « renouveau minier » sur le territoire national s’est invité dans le débat stratégique. Si la pandémie ou la guerre ont relancé l’engouement pour la relocalisation productive, s’esquisse également l’horizon d’une extraction plus « souveraine » des matières premières nécessaires à une économie prétendument « dématérialisée ». Qu’ont à nous dire à ce propos les carrières de marbre à Carrare ?

    On raconte que quelques jours avant le « massacre de Bettogli » de 1911 – un éboulement ayant tué 10 ouvriers des carrières de marbre de Carrare (Italie) – certains travailleurs (cavatori) avaient averti leurs patrons : quelque chose clochait, « la montagne chantait[1] ».

    Dans ces contrées transalpines, le capitalisme n’en était qu’à ses débuts à cette époque, mais le démon guidant son ascension impérieuse et vorace se manifestait déjà clairement dans cet événement tragique. Sous le capitalisme la « nature » ne chante pas, ne communique pas. Elle se prête silencieusement à une gestion et à une domination par les humains (« les hommes », aurait-on dit), vouée à une productivité marchande : ce qui est vrai en général doit l’être encore plus fatalement lorsqu’il s’agit du secteur « non vivant » de celle-ci, en particulier le royaume minéral. En réalité, quelqu’un avait su écouter la montagne, prêter attention à son chant, mais les patrons des cave n’ont su écouter que la mélodie de leur argent, en laissant les travailleurs crever sous la montagne qui s’effondrait… Alors la conscience du potentiel de délitement d’une pierre comme le marbre blanc a atteint même le quartier parisien de la Défense.

    https://justpaste.it/397bq

    https://www.openstreetmap.org/relation/9262202#map=10/44.0131/10.0291

  • L’Histoire-prévention : de la fin de la pandémie et du futur de la santé (publique) - Laurence Monnais

    Révélatrice de l’état d’une société, une épidémie constitue une réalité multifactorielle, nécessitant par extension une santé publique interdisciplinaire, ouverte aux historiens. Or, si ces derniers ont bien été sollicités durant la crise sanitaire, on a – hélas – moins fait appel à leur compréhension du présent pandémique qu’à leurs supposées capacités divinatoires.

    On nous annonce avec un certain aplomb la fin de la pandémie de Covid-19. Les deux années qui viennent de s’écouler incitent pourtant à la prudence. Le conflit en Ukraine, qui gonfle rapidement le nombre de réfugiés et affaiblit les systèmes immunitaires, aussi. Et puis l’on ne s’entend pas sur ce que « fin » veut dire. Risque résiduel, individuel, que l’on peut autoévaluer sur une plateforme en ligne ? Passage à l’endémie, « endemic » pour « end » martèlent les conservateurs américains, que des dirigeants en quête de réélection actent dans un élan tant arbitraire que tactique qui enjoint de tomber ce masque devenu bien trop gênant ?

    Face à ces petits arrangements destinés à nous faire « vivre avec le virus », à résorber un épuisement pandémique diffus et à recouvrer la paix sociale, l’historien de la typhoïde Jacob Steere-Williams postait récemment sur Twitter que l’histoire du terme « endémie » en est une de détournements idéologiques incessants qui maintient les gestes barrières en impératif. Depuis le milieu du XIXe siècle, on associe épidémie, danger infectieux et tropiques colonisés tandis qu’endémie sous-entend modernité et bonne santé économique de l’Occident.

    Si les cycles coexistent constamment et partout précisait-il, recourir au registre de la seconde relève d’une justification néolibérale qui permet à des états de se dédouaner ou, pire, d’un fatalisme néo-darwiniste – il y a encore un prix à payer pour le « retour à la normale », plus de morts parmi les plus fragiles, implacablement invisibilisés. Les grands quotidiens américains refuseraient à l’unisson l’éditorial tiré de ses réflexions. Le chercheur passait pour un oiseau de mauvais augure, un empêcheur de tourner en rond, peut-être même un imposteur.

    Penser et repenser le passé des pandémies

    Les pairs de Steere-Williams ont, eux, eu tôt fait de reconnaître la légitimité de son propos. Une riche historiographie, en renouvellement depuis les années 1980 et cette fin annoncée des pathologies infectieuses dont l’échéance n’en finit pas de reculer, endosse leur lucidité. À l’éradication de la variole fait écho l’explosion des cas de VIH/SIDA qui donne toute sa valeur au concept de pathocénose déployé par Mirko Grmek, cette communauté de maladies qui tend à un équilibre naturel au sein d’une société donnée[1]. Aux côtés du travail pionnier de Charles Rosenberg ou de Patrice Bourdelais et Jean-Yves Raulot sur le choléra[2], c’est le SIDA justement qui stimule l’intérêt de la profession[3]. Le virus marque au fer rouge un « siècle pandémique »[4]. Entamé avec la fameuse « grippe espagnole », celui-ci menace de s’étirer, ponctué ces dernières décennies par l’émergence du SRAS et de Zika, les résurgences d’Ébola, de la grippe H1N1, les ravages, endémiques et épidémiques, de la tuberculose[5] et de la rougeole.

    L’engouement historien pour les épidémies a plusieurs vertus. Celles-ci ont bien évidemment toutes des régimes d’historicité distincts et certains rapprochements ne sont pas seulement stériles, ils produisent des angles morts et participent de cette « histoire immobile » contre laquelle Guillaume Lachenal et Gaëtan Thomas nous mettent en garde à raison[6]. Mais au-delà du drame en trois actes modélisé par un Rosenberg fortement influencé par sa lecture de La Peste d’Albert Camus, une poignée d’invariants mérite notre attention. Loin d’être une simple réalité biologique, ces événements sont des faits sociaux totaux[7].

    Ils réactivent sous l’aiguillon de la peur des stigmatisations à l’endroit des étrangers et des pauvres. Le danger de la contagion pousse à un repli sur soi, à l’intérieur de ses frontières, inutile, voire contre-productif. La bonne gestion des contaminations dépend toutefois largement de gestes pensés et posés au niveau local. Ces réponses, si elles ne doivent pas être simplement médicales, sont infailliblement politiques, voire autoritaires et populistes, en décalage par rapport à la réalité épidémiologique. Quant à leur acceptabilité sociale, elle prend temps et éducation et passe par la résistance, parfois jusqu’à la désobéissance civile. Elles n’en entraînent pas moins souvent des réformes porteuses.

    Les historiens de la santé contemporaine surtout le savent (Patrick Zylberman mentionne une « authentique productivité institutionnelle » post-1920[8]). Ils ont pris acte de la vitalité du champ de la santé publique. Ils ont mis en relief que la science, dont vaccinale, est une construction dynamique, et qu’elle ne suffit pas à éradiquer un pathogène, d’autant moins s’il est à l’origine d’une zoonose. Les dimensions écologiques de la maladie, avec lesquelles les spécialistes de la santé coloniale sont particulièrement familiers, contrarient la métaphore pasteurienne et la chimère d’une victoire inéluctable de l’homme sur une nature ennemie – utopie qui repose par ailleurs sur un mythe, construit dans les interstices d’une épidémiologie de modèles mathématiques standardisés, celui d’une possible « immunité collective »[9].

    Les historiens savent encore qu’une réponse adéquate à la menace dépendra de l’accès aux soins comme à une information étayée, même dans les pays où il existe des systèmes publics de santé fonctionnels. Ils s’entendent sur le fait que les traces d’un micro-organisme pathogène perdurent après les vagues et les pics de contagiosité, négligées par une biomédecine agnosique face aux séquelles, aux comorbidités et à la chronicité – handicaps chez les survivants de la poliomyélite, sclérose en plaques chez les porteurs du virus d’Epstein-Barr, Covid longs, problèmes de santé mentale.

    L’instabilité de ses bornes chronologiques n’empêche pas une pandémie de s’inscrire dans des futurs. Mais la saisir, c’est aussi remonter dans le temps. Le champ des disaster studies l’a admirablement montré au lendemain des tragédies de Bhopal et de Tchernobyl et de la canicule de Chicago de 1995 – dont la magistrale autopsie sociale d’Eric Klinenberg vient d’être publiée en français[10]. C’est revenir sur les origines d’un micro-organisme et le terreau de sa dissémination (l’hypothèse ne fait pas consensus dans le détail mais on parle dans le cas du VIH de l’Afrique centrale des années 1920, de la colonisation qui y chamboule les conditions de travail et les rapports sociaux, accroît les déplacements et vaccine frénétiquement avec des aiguilles non stérilisées[11]).

    C’est scruter des problèmes de logement, de pollution industrielle, d’accueil des migrants, la violence politique pour mieux saisir un embrasement. Une épidémie se nourrit des dérives de l’activité humaine, se faufile à l’heure d’un capitalocène et d’un thanatocène[12] dans toutes sortes de fissures et d’inégalités qu’elle va en retour, inéluctablement, amplifier. Le « moment critique » révèle des problèmes structurels qui resteront ceux de la « société qui vient »[13] mais l’Histoire offre une méthode pour l’appréhender autrement. Mieux.

    Le présent de l’Histoire et de l’historien

    Les historiens sont unanimes : ils ont été étonnamment sollicités par les journalistes dès le début de la pandémie. Au cours de la première vague, d’une épreuve énigmatique mais sans conteste « historique », on leur a demandé de partager leurs « leçons » de la grippe espagnole et de la Peste noire. Le virus installé, et la vaccination massive pointant, on a réclamé d’eux qu’ils jouent les devins : quand allait-on s’en sortir ? Le Covid-19 trouvera-t-il sa place sur les frises chronologiques ? Exhortés à regarder un passé révolu (celui d’hécatombes mémorialisées frappées d’une distance temporelle franche d’avec leur prise de parole) et à prédire un avenir de résilience et d’oubli, ces qualités qui siéent à notre temps pressé, ils ont servi d’anxiolytique à des publics hébétés. Mais on ne les a pas véritablement interrogés sur leur compréhension du présent pandémique. Le double exercice cathartique auquel on les a conviés les a dépossédés d’une fonction majeure : celle de donner sens à ce qui arrive.

    Le présent de l’historien de la santé, c’est bien sûr documenter la pandémie sur le vif. L’écriture du Covid-19 a commencé et le procédé n’est ni infondé ni inédit. En 1988, l’AIDS History Group, sur une initiative de l’Association américaine d’histoire de la médecine, voulait promouvoir et coordonner la collecte de données (notamment par le biais de l’histoire orale) et l’échange entre chercheurs concernés pour « bien produire » sur l’infection et informer au mieux le grand public. Depuis le tournant de 2020, on répertorie les discours sur l’état d’urgence sanitaire ; on agrège des statistiques d’hospitalisations ; on conserve des photos de masques jetés à terre et des tweets de vaccino-sceptiques, sans pour autant tenter de maîtriser un « déluge de données », pour le coup inusité[14].

    On s’assure de pallier l’amateurisme archivistique d’administrations trop occupées (et très discrètes sur l’ascendance de certaines décisions), de fixer des décisions fugaces, d’empêcher l’ensevelissement des voix anonymes – aides-soignantes racisées, familles de personnes âgées décédées en EHPAD, immunodéprimés terrés chez eux, orphelins du virus – qui ancrent la durée et l’incurabilité de l’expérience. On revisite enfin ses sources habituelles et ses épidémies de prédilection. La démarche itérative est historiographiquement salutaire. Le travail de fouille, de tri et de traduction aide à construire un appareil critique. Cela étant, il met du temps à sortir des cénacles universitaires, quand il le fait.

    On se serait attendu à ce que les historiens soient davantage sollicités pour apporter des éléments de réponse à une interrogation fondamentale : comment en est-on arrivé là ? La question est certes douloureuse, et c’est probablement là une partie de l’explication au fait qu’on ne leur a pas posée, parce qu’ils auraient répondu qu’on a la pandémie « qu’on mérite »[15]. Le caractère inédit d’un coronavirus auquel on ne pouvait pas « se préparer », conjugué à ce surplus de présentisme dont nous souffririons ensemble aux dires de François Hartog[16], a fait en sorte qu’on ne lui a prêté aucune généalogie autre que biologique, celle qui a consisté à une transgression des espèces sur un marché humide de Wuhan (l’hypothèse d’une manipulation en laboratoire P4 a, en son temps, fait le jeu du hasard). Or la mue du SRAS-COV2 en débâcle sanitaire mondiale aurait justifié une convocation du passé, ou plutôt de ses légistes.

    Révélatrice de l’état d’une société, une épidémie est toujours une réalité multifactorielle. Pour comprendre le Covid-19 en processus, nous avons évoqué ici l’indigence de la santé publique depuis les années 1970 et le tournant vaccinal de la santé mondiale. On peut surligner le poids du virage néolibéral qu’ont pris les systèmes publics de santé (qui consiste à la fois à couper drastiquement dans les budgets et les personnels hospitaliers, et à renforcer l’individualisation de la prise en charge), de politiques de préparation fictionnelles et dangereuses, accusant une approche en silos des problèmes de santé que le ressac infectieux conforte, et de ce « populisme médical » que le sociologue Gideon Lasco associe à une exagération scénarisée du moment et une fabrique de divisions[17].

    Il faudrait encore incriminer la défaillance du soin que l’on porte aux non-productifs, la surdité à l’endroit des changements climatiques, cette autre « crise » qui ne permet pas seulement à des virus d’arriver jusqu’à l’homme mais aux réfugiés de tomber plus malades que les autres, ce qu’énonce, dans l’indifférence, le dernier rapport d’évaluation du GIEC. Le SRAS-COV2 a si facilement circulé dans ces conditions entremêlées.

    Les attestations de cette multifactorialité délétère sont abondantes, chiffrables : morbidité affolante auprès des minorités et de leurs quartiers, surmortalité chez les personnes âgées, réduction du temps d’hospitalisation pour éviter la surchauffe des systèmes hospitaliers, non-vaccinations par défaut d’accessibilité confondues avec des refus entêtés. Ces données montrent qu’on ne fait pas face aux maladies infectieuses « de mieux en mieux ».

    La stupeur a entraîné le désordre préventif, des mesures contraignantes sur le mode du stop-and-go associées à un maniement plus ou moins adroit de la carotte et du bâton, des pratiques de triage relevant d’une nécropolitique confuse ou d’une pandémopolitique adossée à une vision myope de l’hôpital efficient[18]. Ces chiffres obligent dès lors à l’humilité avancent Anne-Marie Moulin et Damiano De Facci[19].

    L’indispensable modestie ancre une autre fonction de l’historien de la santé, plus directement prophylactique ; ce passé de la prévention qui n’est pas dépassé fournit des pistes d’intervention en amont. On l’a promptement oublié, quand on l’a su, mais les mesures de distanciation sociale imposées début 2020 l’ont été parce qu’elles avaient prouvé leur efficacité en réponse à la grippe de 1917-1920, par le truchement du travail historien[20]. Cordons sanitaires, quarantaines, hôpitaux de contagieux et couvre-visages ont été jugés anti-démocratiques mais leurs performances ont fait mentir ceux qui criaient à l’archaïsme. Le masque, porté pour échapper à la peste de Mandchourie de 1910, n’est plus un dispositif périmé, ni « culturel ».

    L’avenir de la prévention ou l’historien-expert en santé publique

    1986 : année du SIDA pour plusieurs médias européens de l’époque quand, rebaptisée VIH, l’infection ne touche plus « juste » les homosexuels et les toxicomanes. On est un an avant le premier traitement antirétroviral (AZT) et la naissance d’Act Up aux États-Unis. Le père de l’histoire de la santé « par le bas », Roy Porter, tisonne les décideurs en santé britanniques avec un éditorial au titre sans équivoque : « History says no to the Policeman’s response to AIDS »[21]. Porter n’était pas un activiste, mais en mobilisant sa connaissance de la syphilis à l’époque victorienne, il prescrivait de ne pas inclure l’infection sur la liste des maladies à déclaration obligatoire, une mesure à ses yeux contre-productive et néfaste. Nombre de malades risquaient en effet de se retrouver soumis à un régime de double peine avec pour conséquence une propension à cacher son état et à ne pas consulter un médecin[22].

    Spécialiste de l’histoire des substances illicites, membre du AIDS History Group, Virginia Berridge a maintes fois relayé les propos de son collègue ; enseignante à la London School for Tropical Medicine and Hygiene, elle a promu l’inclusion de l’Histoire dans la prise de décision préventive. Elle a également montré à quel point « l’avant » est instrumentalisé en deçà et au-delà d’un travail de spécialiste dans lequel on pioche au gré des dossiers et des désastres, une histoire-caution de dilettante.

    Et que le fait que l’Histoire fasse partie de ces sciences humaines et sociales promptes à la critique ne suffit pas à expliquer le pourquoi de cette mobilisation très partielle. En fait, ce n’est pas que l’historien ne veut pas de la santé publique, c’est la santé publique qui ne veut pas des historiens. La déconvenue de Jacob Steere-Williams en atteste : épidémiologistes et virologistes ont trouvé tribune pour déclarer qu’« endémicité ne veut rien dire ».

    Ça n’a pas toujours été le cas. Construite en champ de réflexion et d’intervention au fil du XIXe siècle – au sein duquel ingénieurs, chimistes, architectes, juristes, ensemble hygiénistes, prennent acte des transformations liées à l’industrialisation, l’urbanisation ou encore les migrations, forts de statistiques vitales qui créent en parallèle la discipline épidémiologique – la santé publique cherche à améliorer la santé du plus grand nombre, mais à l’échelle d’un quartier ou d’une ville et de ses besoins particuliers. Pour le bien commun, on joue à la fois sur l’environnement au sens large, les conditions de vie et les comportements individuels.

    Les grands chantiers, appuyés par des textes de loi, des instances et personnels ad hoc et des infrastructures sont bien connus : adduction d’eau potable, assèchement des marais, gestion des ordures, amélioration des conditions du logement ouvrier, sécurité alimentaire, éducation à l’hygiène à l’école ou à l’usine. L’affirmation de l’homme de science (médecin, préhistorien, biologiste, pathologiste) et politicien prussien Rudolf Virchow qui veut que les épidémies soient, somme toute, des événements bien peu médicaux, relevait de l’évidence ou presque.

    Cette santé publique inclusive va perdre de sa superbe à mesure que la théorie des germes gagne en consensus et les médecins en scientificité et professionnalisation, reléguant aux marges les autres spécialistes de la santé humaine. Avec le XXe siècle, ce siècle pandémique, l’attention à l’environnement, naturel comme social, va s’en trouver dénaturée au profit d’un centrage sur le laboratoire et la science, du microscope, de l’identification des micro-organismes et de la mise au point de vaccins, avant que l’hôpital et le médicament, au premier chef desquels l’antibiotique à partir des années 1940, et donc l’individu malade s’érigent en pierres angulaires de systèmes publics de santé. Il y a cent cinquante ans, la santé publique était synonyme d’interdisciplinarité et de réformes. En un siècle sa médicalisation à outrance l’a réduite à sa portion congrue, à la courte vue et au court terme.

    Interdisciplinarité, démédicalisation, réformes : la remise au goût du jour de ces trois principes ne paraît pas si farfelue après deux ans de pandémie. Elle pourrait habiliter l’historien. Elle autoriserait à « apprendre de nos erreurs » et à recycler sans embarras (et rapidement) des interventions en puisant dans un dense répertoire de preuves – sur l’importance, pour ne prendre qu’un exemple, de bien aérer les pièces grâce à des fenêtres qui s’ouvrent facilement, et ce pas juste pour faire face à un virus transmis par aérosol.

    Elle engagerait une réflexion sur l’éducation – à l’école, de tous les professionnels de santé – à ce qu’est la bonne santé et aux inégalités de traitement. Elle ranimerait ces approches communautaires[23], d’un soin de proximité, pensées à la Conférence intergouvernementale sur l’hygiène rurale de Bandung en 1937 ou actées dans le cadre des CLSC québécois des années 1970. Elle rouvrirait grand la porte à un dialogue sanitaire, entre épidémiologistes, psychologues, habitants des quartiers défavorisés, meurtris par les fléaux et l’indifférence.

    La proposition n’est pas candide mais elle est ambitieuse ; elle nécessite un soutien politique, budgétaire, institutionnel pérenne. Elle passe par une revalorisation de la discipline, des postes en histoire de la santé hébergés par des facultés qui forment les professionnels de santé, pas juste les médecins, et associés à des programmes et des laboratoires en santé mondiale et en « une seule santé ». Elle réclame l’embauche d’historiens auprès d’institutions de santé publique sur le modèle de ce qui se fait avec d’autres sciences sociales à l’Institut national de la santé publique du Québec et auprès du Service du médecin cantonal de Genève ou du WHO Collaborating Centre for Global Health Histories à l’Université de York.

    À cela doit s’ajouter le financement de projets qualitatifs menés par des équipes interdisciplinaires dont en recherche-action au-delà d’appels ponctuels ciblés (la covidisation de la recherche et l’obsession pour la préparation à la « prochaine maladie X » pourraient effectivement reproduire des traits et des biais que l’on a vus avec le VIH/SIDA, empêchant par défaut des pans entiers d’une réflexion estimée non avenue). Il faut enfin accepter que l’Histoire est une science empirique, « fondée sur des données probantes » qui réclame du temps et prend des détours. Quoique.

    Les pandémies sont porteuses de réformes et celles-ci s’enclenchent souvent en plein chaos. Au sortir du confinement du printemps 2020, le programme Covivre voyait le jour, soutenu par une fondation privée, signe de ce « rattrapage solidaire » qu’évoquait Jean-Luc Nancy[24]. Son objectif principal était d’atténuer des effets du Covid-19 dans les quartiers les plus vulnérables de Montréal. En quelques mois un gros pan du travail de son équipe (dirigée par une pédopsychiatre travaillant avec des jeunes réfugiés radicalisés, interdisciplinaire, exclusivement féminine) s’est tourné vers un accompagnement de la campagne de vaccination mise sur pied par le gouvernement québécois.

    On a fait appel aux bonnes volontés, dont la nôtre. Nous avons parlé d’historicité des mouvements anti-vaccination et des hésitations vaccinales avec des « brigades-Covid-19 » et le milieu communautaire en alerte ; nous avons reçu les préoccupations de groupes invoquant les traumatismes biomédicaux dont ils avaient été victimes ; nous nous sommes assurés que ceux qui voulaient recevoir leur première injection pouvaient se rendre à la clinique la plus proche – ou, à défaut, bénéficier d’opérations de vaccination mobile dont nous avons su vendre les succès antérieurs. L’histoire de la vaccination, de la colonisation et des inégalités de santé ont servi bienveillance, ajustements, encapacitement jusqu’à peut-être contribuer à éviter la taxe que le premier ministre François Legault voulait imposer aux non-vaccinés. Parce que l’Histoire dit « non » à l’obligation vaccinale[25].

    Le futur proche du Covid-19 s’égrène avec la crise ukrainienne et le risque d’une augmentation des cas d’autres maladies infectieuses en conséquence d’une chute dramatique des vaccinations de routine – deux réalités susceptibles de se croiser pour le pire : à la veille du premier cas officiel de SRAS-COV2, nous étions en pandémie de rougeole et l’Ukraine, en plein marasme politique, avait été parmi les premières nations à subir les ravages d’un autre virus très contagieux. Il nous faut arrêter de réinventer la roue préventive, de redécouvrir les inégalités de santé[26], de ne pas vouloir saisir que microbes et guerre vont de pair. L’heure n’est plus à l’obsolescence programmée ou à la bêtise[27] performative. Elle est à une santé publique recyclée, durable et souple de laquelle l’historien participe, sentinelle, clinicien, médiateur, réformateur.

    [1] Grmek, Mirko D. (1969), « Préliminaire d’une étude historique des maladies », Annales. Histoire, sciences sociales, 24 (6) : 1473-83.

    [2] Rosenberg, Charles E. (1987) The Cholera Years : The United States in 1832, 1849, and 1866, Chicago : Chicago University Press ; Bourdelais, Patrice et Jean-Yves Raulot (1987), Histoire du choléra en France : une peur bleue, 1832-1854, Éditions Payot.

    [3] Grmek, Mirko D. (1989), Histoire du sida. Début et origine d’une pandémie actuelle, Éditions Payot ; Rosenberg, Charles E. (1989), « What is an epidemic ? AIDS in historical perspective », Daedalus : 1-17.

    [4] Honigsbaum, Mark (2019), The Pandemic Century : One Hundred Years of Panic, Hysteria, and Hubris, New York et Londres : W.W. Norton & Company.

    [5] Krishnan, Vidya (2022), The Phantom Plague. How Tuberculosis Shaped History, New York : Public Affairs.

    [6] Lachenal, Guillaume et Gaëtan Thomas (2020), « L’histoire immobile du coronavirus » dans Christophe Bonneuil, Comment faire ?, Seuil, pp.62-70.

    [7] Gaille, Marie et Philippe Terral (2021), Pandémie. Un fait social total, CNRS Éditions.

    [8] Zylberman, Patrick (2012), « Crises sanitaires, crises politiques », Les tribunes de la santé, 1 (34) : 38-42.

    [9] Anderson, Warwick (2021), « The model crisis, or how to have critical promiscuity in the time of Covid19 » Social Studies of Science, 51(2) 169-70.

    [10] Klinenberg, Eric (2021), Canicule. Chicago, été 1995. Autopsie sociale d’une catastrophe. Lyon : Éditions 205 et École urbaine de Lyon

    [11] Pépin, Jacques (2019), Aux origines du sida. Enquête sur les racines coloniales d’une pandémie, Seuil.

    [12] Fressoz, Jean-Baptiste et Christophe Bonneuil (2013), L’Événement Anthropocène. La Terre, l’histoire et nous, Seuil.

    [13] Fassin, Didier (2022), « Introduction », La société qui vient, Seuil, pp. 8-9, 16.

    [14] Spinney, Laura (2020), « What are COVID archivists keeping for tomorrow’s historians ? », Nature

    [15] Anderson, Warwick (2020), « The way we live now ? », Isis, 111 (4) : 834-37

    [16] Hartog, François (2010), « Le présent de l’historien », Le débat, 158 : 20.

    [17] Lasco, Gideon (2020), « Medical populism and the COVID-19 pandemic », Global Public Health, 15 (10) : 1417-29.

    [18] Gaudillière, Jean-Paul, Izambert, Caroline et Pierre-André Juven (2021), Pandémopolitique. Réinventer la santé en commun, La Découverte, p. 48-72.

    [19] Moulin, Anne-Marie et Damiano De Facci (2021), « Peut-on tirer des leçons de l’Histoire pour la crise du Covid-19 », IRESP, Questions de santé publique, 41, mars.

    [20] Markel Howard et coll. (2007), « Non-pharmaceutical interventions implemented by US cities during the 1918-1919 influenza pandemic », Journal of the American Medical Association, 298 :644-54.

    [21] Porter, Roy (1986), « History says no to the policeman’s response to AIDS », British Medical Journal, 293 : 1589-90.

    [22] Berridge, Virginia (2020), « History Does Have Something to Say », History Workshop

    [23] Gaudillière, Jean-Paul, Izambert, Caroline et Pierre-André Juven (2021), op. cit., p. 226-56.

    [24] Nancy, Jean-Luc (2020), Un trop humain virus, Bayard Éditions, p. 24.

    [25] Monnais, Laurence (2019), Vaccinations. Le mythe du refus, Montréal : Les Presses de l’Université de Montréal.

    [26] Kawachi, Ichiro (2020), « Covid-19 and the “rediscovery” of health inequities », International Journal of Epidemiology, 49 (5) : 1415-19.

    [27] Pour reprendre Guillaume Lachenal (2014, Le médicament qui devait sauver l’Afrique. Un scandale pharmaceutique aux colonies, La Découverte).

    Laurence Monnais
    HISTORIENNE, PROFESSEUR TITULAIRE AU DÉPARTEMENT D’HISTOIRE ET DIRECTRICE DU CENTRE D’ÉTUDES ASIATIQUES (CETASE) DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL.

    https://aoc.media/analyse/2022/03/30/lhistoire-prevention-de-la-fin-de-la-pandemie-et-du-futur-de-la-sante-publiqu

    #covid-19 #pandémie #santé_publique

  • La tortue, le trou de souris et Sisyphe : Mélenchon et l’élection présidentielle - Rémi Lefebvre

    Candidat de gauche parmi d’autres au début de la campagne présidentielle, Jean-Luc Mélenchon a réalisé dimanche le meilleur score électoral d’une gauche de rupture sous la Cinquième République. Mais il faut garder à l’esprit que, comme la fois précédente, le tribun a bénéficié d’un très important report de voix des autres électorats de gauche, sous l’effet du « vote utile ». Désormais détentrice d’un important capital électoral et politique, La France insoumise se montrera-t-elle capable de ne pas réitérer l’erreur de 2017 en le dilapidant à l’approche des législatives ?

    Jean-Luc Mélenchon vient de réitérer, en l’amplifiant, la prouesse électorale de 2017, en captant, au finish, le vote utile d’une large partie de l’électorat de gauche… sans parvenir à nouveau, de peu, à se qualifier pour le second tour (il lui manque 420 000 voix). Dilapidera-t-il de la même manière son capital électoral et politique ? À l’entendre dimanche soir, tout se passe comme si Jean-Luc Mélenchon était propriétaire des voix qui se sont portées sur lui alors qu’il a mobilisé un agrégat composite de votes de conviction et de votes « efficaces ». Jean-Luc Mélenchon refuse l’union de la gauche classique mais son score dépend toujours dans une large mesure d’elle à la faveur de la mobilisation exceptionnelle que constitue l’élection présidentielle. Dimanche soir, à la fois fier et déçu par sa non-qualification, Jean-Luc Mélenchon a invité ses partisans à imiter Sisyphe en remontant la pierre tombée au fond du ravin. L’Union populaire peut-elle être le creuset d’un rassemblement et d’une reconstruction de la gauche ? Sur quelles bases ? Le scénario de 2017 est-il condamné à se reproduire ?

    Le précédent de 2017

    Il faut revenir sur la campagne de 2017. La France insoumise (LFI) est devenue alors la force politique centrale à gauche en captant plus de 7 millions de voix (19,5 % des voix) et en aspirant l’électorat écologiste et socialiste. Jean-Luc Mélenchon a su alors fédérer la gauche en canalisant le vote utile tout en prenant ses distances avec le clivage gauche-droite dans une approche « populiste ». La campagne en 2017 est très différente de celle de 2012. On n’y voit ni sigle, ni code qui rattacherait symboliquement le candidat à la gauche historique. La couleur rouge, par exemple, ne se retrouve que dans le discret logo « phi » qui orne ses affiches et ses tracts, ou jouxte le bleu et le blanc des drapeaux français massivement présents lors des rassemblements d’« insoumis ».

    Au final, les électeurs de gauche font l’unité derrière le candidat. Mais le tribun commet sans doute une erreur stratégique. Il a toutes les cartes en main et la légitimité populaire pour s’engager dans un processus de recomposition politique de la gauche autour de lui. Mais il refuse de s’engager dans cette option, cherchant à imposer à tous un ralliement qui ne se produit pas et perd un leadership rapidement qui s’est révélé au final très conjoncturel et éphémère. Aux élections législatives, LFI chute à 11 % et ne parvient à élire qu’une quinzaine de députés. Pour « fédérer le peuple », il eût fallu, sans doute, dominer la gauche et conforter une position dominante. Depuis 2017, comme les écologistes, LFI n’a pas réussi à s’imposer à gauche comme la force politique centrale ou sa colonne vertébrale. Le leader « insoumis » n’a cessé de louvoyer entre une stratégie de rassemblement à gauche classique (aux élections européennes) pour affaiblir ses partenaires et une stratégie populiste (substituer le clivage élites-peuple au clivage gauche-droite) pour élargir son assise. Pour finir il a perdu sur les deux tableaux.

    Comme nous l’avons montré récemment dans Faut-il désespérer de la gauche ?, les dirigeants de LFI ont mésinterprété le vote de 2017. Jean-Luc Mélenchon a considéré qu’il était propriétaire des électeurs de la présidentielle (comme Yannick Jadot avec « ses » 13 % aux élections européennes). Il surestime alors la cohérence de son électorat et sous-estime le fait qu’il s’agit dans une large mesure d’un électorat de gauche assez classique. Le vote Jean-Luc Mélenchon de 2017 est composé de trois éléments[1] : 1/ le vote des communistes et de la gauche radicale, 2/ les déçus du hollandisme (25 % des électeurs de Hollande 2012 ont voté pour Mélenchon 2017, s’ajoutent à eux 40 % des électeurs écolos), 3/ une partie d’électorat populaire qui va au-delà de ces groupes et une percée chez les jeunes. La géographie du vote LFI confirme cette tendance : elle recoupe étroitement les territoires historiquement ancrés à gauche. LFI a rallié les électorats des partis de gauche et non les partis de gauche, qui se sont autodétruits. Il était la seule alternative après l’implosion du PS, la désignation de Benoît Hamon à la primaire, la déshérence du PCF… L’électorat de LFI est somme toute assez traditionnel sociologiquement et ne répond qu’imparfaitement aux catégories du « populisme de gauche ». Or la lecture que LFI a faite du scrutin est que la stratégie populiste (le souci de s’adresser transversalement à la société) explique la percée de son leader. Les cadres « insoumis » tirent la conclusion, contestable, que la revendication du terme « gauche » et de ses oripeaux historico-culturels est devenue inutile à la progression d’un programme de transformation sociale.

    À partir de 2017, LFI est bien pris dans un dilemme électoral : mobiliser au-delà de la gauche, chez les abstentionnistes notamment (ce qui est nécessaire mais ambitieux et complexe) en adoptant une posture tribunitienne sans s’aliéner les électeurs de gauche traditionnelle qui forment son socle (ce qui suppose de les rassurer et les rassembler). Le mouvement « gazeux » créé pour l’élection présidentielle est souple et peut capter des engagements militants intermittents mais ne permet pas de mener un travail de politisation en profondeur dans les milieux populaires[2]. Jean-Luc Mélenchon refuse d’entrer dans les « gloses sur la vraie gauche » mais doit forcément se situer par rapport à celle-ci.

    LFI s’enlise de surcroît dans des élections intermédiaires pour lesquelles elle n’est pas équipée et qui l’affaiblissent (tandis que les socialistes et écologistes y réalisent de bonnes performances). Or, elles rythment le tempo politique entre deux échéances présidentielles et sont cadrées par les médias, dans la démocratie d’opinion, comme des tests ou des sondages « grandeur nature ». LFI n’a tiré par ailleurs aucun dividende politique du mouvement des gilets jaunes ou des mobilisations sur le pass sanitaire qu’elle a cherché à séduire en vain. Le pari mélenchoniste est la mobilisation par une posture tribunitienne des milieux populaires, au-delà des segments sociologiques racornis de la gauche, mais il n’est pas simple à tenir.

    Enfin, l’image de son leader s’abîme et apparaît toujours très clivante dans l’opinion. Le problème des partis « personnels » est qu’ils dépendent de la popularité de leur leader, sujette à variation. La stratégie populiste est fondée sur la popularité du leader (elle est adaptée en cela à l’élection présidentielle). C’est une force quand le mouvement a le vent en poupe, mais c’est aussi une faiblesse dès lors que le leader perd de sa superbe et de son aura dans l’opinion. La prochaine présidentielle se présente sous un jour incertain…

    Le trou de souris de 2022

    Lorsqu’il aborde la campagne de 2022, Jean-Luc Mélenchon n’est qu’un candidat de gauche parmi d’autres (même s’il sera toujours en tête des sondages). Il refuse à nouveau de jouer le jeu de l’union de la gauche qu’il juge à la fois inefficace électoralement et voué à l’échec. Ce discours permet habilement de justifier une ambition personnelle qu’il considère comme non négociable. Mais on ne peut expliquer cette position uniquement par l’habillage stratégique d’un projet politique individuel. Le rejet de « l’union des petites gauches », de « la salade de logos », des cartels des partis… traduit la volonté de fédérer sur des contenus programmatiques et politiques larges et non sur des étiquettes étriquées.

    Une croyance d’ordre « populiste », là encore, fonde cette stratégie : une partie des électeurs (les milieux populaires au premier chef) se sont écartés de l’action politique « officielle » et ils ne peuvent être ramenés à la participation par les accords d’appareil. Il est incontestable qu’une partie des électeurs se détournent de la gauche « traditionnelle » ou qu’elle ne fait plus sens pour eux.

    Jean-Luc Mélenchon reconnaît lui-même qu’il ne peut gagner que par « un trou de souris ». Il attend qu’un « effet campagne » lui permette de regagner une place centrale dans le jeu politique. Il y a chez les « insoumis » une fascination (pas infondée…) pour l’élection présidentielle conçue comme « la grande baston démocratique » dont « tout » peut sortir et qui crée une effervescence telle, notamment via les réseaux sociaux, qu’elle peut bouleverser les équilibres politiques et faire surgir l’improbable. LFI partage avec Podemos l’idée que tout passe par les élections et qu’il faut les gagner à n’importe quel prix (ce qui est original pour des partis de la gauche radicale). À la recherche de la restauration de son crédit politique, le chef de LFI se lance très tôt en campagne pour prendre de court ses concurrents à gauche, espérant qu’ils s’abîmeront en négociations, rapports de force sondagiers et autres velléités de primaires (ce qui se produit).

    La position de Jean-Luc Mélenchon reste longtemps fragile. Il plafonne pendant des mois autour de 10 % (ce qui constitue sans doute son socle le plus fidèle) et mène son chemin électoral en « tortue sagace » et pugnace. Une candidature unique sociale-écologiste aurait pu le challenger mais n’émerge pas (la primaire populaire s’achève dans le burlesque).

    La campagne de 2022 est très proche de 2017. Le programme a été actualisé mais se révèle très proche. Les meetings ou « marches » (avec innovations technologiques) sont le cœur d’une mobilisation très professionnalisée et appuyée sur des outils numériques performants (l’application Action populaire) qui est aussi fondée sur une base militante peu étendue mais activiste et capable de s’élargir, à la faveur de l’effervescence présidentielle, aux sympathisants. Le candidat ne peut tirer parti comme en 2017 des débats télévisés contradictoires où il excelle. Il semble aussi avoir mis de côté la tonalité populiste de 2017 pour privilégier la crédibilité d’un programme « sérieux », « complet » et chiffré. Le parlement de l’Union populaire est censé enfin permettre de donner une image d’ouverture et d’accueillir des éléments extérieurs.

    Progressivement le candidat monte dans les sondages. La dynamique s’accélère à partir du moment où Marine Le Pen prend le dessus sur Éric Zemmour et qu’un (deuxième) deuxième tour Macron-Le Pen se profile, que la seconde semble en mesure de pouvoir emporter. Cette perspective accélère et précipite chimiquement le vote utile à gauche, rebaptisé « efficace » par Jean-Luc Mélenchon. La cristallisation du vote de gauche se fait donc autour de lui dans les derniers jours de campagne (ce qui montre que le vote n’est plus structuré par les proximités partisanes).

    La décantation de la campagne présidentielle se produit au croisement de trois processus puissants, croisés et interdépendants de votes utiles. Alors que, avec l’extrême fragmentation de l’offre et la division de l’extrême droite, le billet d’entrée dans le deuxième tour semblait plus bas qu’en 2017, il se révèle au final plus haut mais les trois candidats arrivés en tête ont vidé les électorats des rivaux de leur camp. Jean-Luc Mélenchon finit à 22 % : il progresse assez peu en voix par rapport à 2017 (plus 500 000, 450 000 pour Marine Le Pen). Comme en 2017, il agrège à son socle des électeurs de gauche (la moitié de son électorat final) qui voient en lui le meilleur véhicule électoral pour qualifier la gauche au deuxième tour, faire bonne figure et éviter un duo-duel du président sortant et de la candidate d’extrême droite. Le soutien de Christiane Taubira à quelques jours du premier tour est symptomatique de cette dynamique et de cette transformation de la perception du candidat.

    Des trois pôles arrivés en tête (macroniste, lépeniste, mélenchoniste), l’électorat de l’Union populaire est celui où le vote « de conviction » (50 %) est le plus faible dans les enquêtes à la sortie des urnes. La dynamique de 2022 ne s’est pas nourrie des abstentionnistes (sauf les jeunes) mais du siphonnage des électorats de gauche rivaux (l’enquête du CEVIPOF et de la Fondation Jean Jaurès l’a bien montré bien tout au long de la campagne). Jean-Luc Mélenchon parle d’un « pôle populaire » installé grâce à lui dans la vie politique mais la sociologie de ses électeurs reste centrée dans l’électorat de gauche classique, diplômé, urbain, inséré ou déclassé. La géographie électorale le démontre : les zones de force se situent dans les grandes métropoles. Le député des Bouches-du-Rhône a réuni 31 % des suffrages dans les villes de plus de 100 000 habitants, loin devant le chef de l’Etat (26 %) et Marine Le Pen (16 %).

    Certes Jean-Luc Mélenchon a réussi à mobiliser à nouveau les jeunes (35 % des 18-24 ans contre 25 % pour Emmanuel Macron et 17 % pour Marine Le Pen) et a gagné des parts de marché dans les quartiers populaires (Roubaix, Saint-Denis…), en partie grâce à l’évolution stratégique de son discours sur la laïcité et l’islamophobie, mais il reste peu implanté dans la France périurbaine et celle des anciennes régions industrialisées (Hauts de France, Lorraine, Ardennes…). Les « fâchés pas fachos »[3] ne sont toujours pas séduits : ils s’abstiennent ou votent toujours Marine Le Pen. Son électorat s’est comme embourgeoisé depuis 2017 : 25 % des cadres ont voté Mélenchon (23 % des ouvriers contre 36 % pour Marine Le Pen).

    Prochaine étape : les élections législatives

    Les « insoumis » accusent les communistes et les écologistes d’avoir contribué à leur non-qualification mais Jean-Luc Mélenchon n’a guère fait de gestes pour obtenir leur ralliement qui était de toute manière improbable. Que compte faire le candidat de son capital électoral ? Quel rôle le leader compte jouer dans les mois et années qui viennent ? Il a semblé esquisser un passage de relai mais une candidature aux élections législatives à Paris ne semble pas exclue. LFI survivra-il à son créateur et leader ? Rien n’est moins sûr.

    Pour l’heure, sur la base d’un rapport de forces qui leur est favorable à gauche et qui peut inciter à l’hégémonisme, les dirigeants cherchent à tirer les dividendes législatifs du score présidentiel, faire réélire les députés sortants et élargir leur groupe parlementaire (qui a été leur vitrine depuis 2017). Un accord législatif est-il envisageable entre les composantes de gauche pour accroître la représentation parlementaire ? La France insoumise va-elle chercher à rassembler la gauche tout en la dominant ou à détruire définitivement les appareils partisans concurrents, très affaiblis aujourd’hui (le PS est moribond, EELV dans une situation financière catastrophique, le PCF n’a pas gagné le pari de la présidentielle) pour enfin s’imposer ? Les électorats écologistes et socialistes se sont fondus pour partie dans le vote mélenchoniste mais que reste-t-il de leur identité ? Cette absorption est-elle durable ? Jean-Luc Mélenchon a réalisé le meilleur score électoral d’une gauche de rupture sous la Cinquième République. Peut-elle être la matrice d’une nouvelle synthèse fédératrice et d’une gauche à vocation majoritaire ? Ou faut-il s’attendre à nouveau à ce que la pierre tombe au fond du ravin ?

    [1] Enquête du CEVIPOF, 2017.

    [2] Lefebvre Rémi, « Que sont devenus les partis-mouvements ? La France insoumise et La République en marche depuis 2017 », Esprit, 2022/1-2 (N° 481-482),

    [3] Manuel Cervera-Marzal, « Mélenchon et l’appel du pied aux « fâchés pas fachos » », AOC, octobre. 2021
    https://aoc.media/analyse/2022/04/12/la-tortue-le-trou-de-souris-et-sisyphe-melenchon-et-lelection-presidentielle

    #législatives #LFI

    • En 2012, LFI engrange 19,5 % aux présidentielles et chute à 11% aux législatives. Mais on vérifie que se poser des questions (qu’est-ce qui cloche là dedans ?) qui parfois fâchent ou désespèrent est pas le sport préférés des électeurs LFI. On laisse la réflexion stratégique à ceux dont c’est la fonction. C’est très laid. Et c’est une conception de l’intelligence collective parfaitement débile.
      Lefebvre est un type qualifié, un des meilleurs analystes du PS (fondé par un autre grand homme en 1971) dans la sphère de la science politique. Son article est un service rendu à LFI : que manque-il pour vaincre ? Il n’y a pas à « faire de la lèche » pour explore les interrogations formulées ici hier sur la « dynamique » LFI aux législatives.

      C’est pas pour rien que le couplet de l’Internationale ou figure le mot « tribun » est si souvent zappé par une gauche qui oublie d’où elle vient (et où il est question d’aller). Il y a des soucis dont on en veut rien savoir. Évacuons. Et quelque que soient les dires c’est alors l’égalité qui passe peu ou prou à la trappe. Or l’égalité n’est pas une idée ou un horizon mais une force agissante, au présent. S’en priver, la refuser, lui nuire, c’est tabler sur un autre type de force. Avec tous les risques et dérives afférents.

      La théorie du leader de Laclau outille bien mal une échéances comme les législatives, par exemple. Le rapport affectif Leader/peuple ne laisse guère de place à toutes les autres dimensions collectives possibles. De même, elle empêche de se rapporter positivement à des mobilisations qui ne seraient pas organisées du sommet (cf ici, Loi travail, Gilets jaunes, jeunes des quartiers). On peut refuser de voir la faiblesse de ce modèle. C’est aussi comme ça que le principal souci de LFI est sa difficulté à ce qu’un vote efficace soit adopté par suffisamment d’abstentionnistes (rappel, on vante le vote jeune ou quartier qui a été un ressort décisif, mais il suffit de voir ce qu’il en est de la participation dans ces couches pour comprendre ce qui n’a pas marché). Quant la la démocratie n’est que objectif revendiqué et pas une pratique, tout le mode le voit. On se scie les pattes. Ou on part pour d’étranges chemins.

      Un tribun pour le style, un autocrate pour la méthode, cela demande des conditions tout à fait exceptionnelles pour ne pas être d’une insigne fragilité, ou d’une grande violence.

      Quant on opte pour la politique de parti, dans la sphère de la représentation, mieux vaut savoir ce que l’on fait. Porté par 68 (à l’insu de son plein gré !), le PS des années 70 était moins borné (tendances antinomiques, par ex Rocard / Chevènement, pompage de tout ce qui pouvait être utile : « social », pratiques sociales, pensée), par exemple. Là, on a plutôt un PCF sans comité central, et sans classe, ou peuple, ce dernier étant laissé à l’état gazeux, quand il n’est pas jugé inévitablement droitier (cf. la gestion de la pandémie : surtout ne pas prendre parti ! on perdrait des voix, et pas cela contribuerait à une politisation nouvelle), sans expériences de terrain pour construire un nous qui tienne lieu de substrat (il en faut pas ? quelle drôle d’idée de la représentation ! les socedems du NPA sont moins myopes). Ce monolithique PCF pas sans lien avec des territoires, milieux, débats, quitte à se prendre pas mal de baffe critiques dans la gueules, de l’extérieur, mais aussi en interne (avec des minorités aptes à critiquer la ligne, quitte à être exclues et à voir, ou pas, une partie de ce qu’elles avaient porté internalisé par le parti). Le débat, c’est pas seulement pour entendre ce que l’on souhaite (voir l’ambiance de fan club de dimanche soir où on a voulu croire que LFI décrochait la timbale), c’est être contraint à passer par des contradictions, quitte à les subir si on ne trouve pas les moyens d’avancer. Mais LFI est bien plus proche du PS des années 80, les opérations politiques se préparant l’oiel sur les sondages. Mauvaise construction. Ciel des idées. Parti État qui infantilise « Dite pas du mal du chef, de la ligne (?), on a tout bon où on est rien ».

      Les références au passé révolutionnaire font certes bon effet. Elles ont juste démenties en permanence par une pratique du souverain. « Le bas » est là pour suivre. Y a quelque chose qui cloche là dedans.

      Et m’imputez pas je sais pas quoi, je n’ai voté qu’une fois Mitterrand, le 10 mai 1981. Cette fois j’ai voté au 1er tour et j’aurais voté LFI au 2eme. Sans adhésion aucune. Par intérêt et par calcul, hypothétique. Non sans risque, pas tant sur le plan économique - la guerre défensive victorieuse menée par la Révolution française contre les empires a montré que la défaite n’est pas inéluctable, lorsque politisation de masse il y a, et on peut imagine une/ des réorientation radicale de l’activité productive ( avec ou sans protectionnisme, ce serait à voir selon les circonstances, les forces disponibles) que sur le terrain directement politique, avec une hégémonie de la délégation qui impuissanterait l’appropriation collective dans ce domaine (comme le fit le PS au pouvoir des années 80, ce dont nous patinons encore).

      Subvertir la dimension aristocratique de la démocratie représentative, ce n’est pas rien. Encore faut il vouloir lutter autrement et savoir ruser, dans (si tel est le choix opéré) et contre.

      Un exemple princeps, l’EZLN, dans un tout autre contexte, et selon des axes radicalement différents, non pas l’électoral mais le groupusculaire. Ils ont su se dépouiller de leurs oripeaux de groupe d’avant garde, subvertir la figure du leader (par l’anonymat) et de l’intervention politique (par le récit).
      Si la France semble facho à regarder les élections (qui ont faites pour le conservatisme), c’est aussi de ne pas vouloir voir autrement que par le prisme électoral, que l’on participe ou pas aux élections.

      Les succès de LFI l’autoriserait à davantage d’inventivité politique (et je ne pense pas ici aux types d’éléments invoqués par Lefebvre) si ses schèmes idéologiques (dont l’étatisme) ne l’enfermait pas. Fendre l’armure pour mieux guerroyer. Mais lorsque l’on voit comment toute analyse critique reste lettre morte lorsqu’elle pas disqualifiée d’emblée...

      La ressource essentielle est hors du parti. Qui ne veut l’admettre, qui est programmé pour autre chose, tétanisé d’avance par tout dehors (je parle pas de la désignation des candidats députés, qui pourraient néanmoins jouer un rôle, forcément mineur ). Cercle vicieux : le populaire ne se servira pas davantage d’un outil si peu à sa main (abstention).

    • un abord de l’"état gazeux", du charisme et de l’absence de formation militante chez LFI (on peut laisser de côté la notion centrale pour l’auteur de « populisme »)

      Le populisme de gauche - Sociologie de la France insoumise, Manuel Cervera Marzal

      les 38 premières pages

      https://fr.calameo.com/read/000215022575ad7cb0806

      je me souviens de ces militantes LFI qui ont quitté le parti en découvrant à quel point il était hors de question de consacrer quelque temps que ce soit à des moments d’auto formation, à des échanges politiques. racine du mal : tout tombe du ciel, la coopération est bridée et empêchée

      on peut bien ajouter une pelletée de Laclau, on est là à nouveau dans l’usage « positif » du Coup d’État permanent, usage bien plus faible que celle que son révéré auteur, Mitterrand, avait mis en oeuvre. LFi c’est de ce point de vue un mitterrandisme raté. de multiples conditions (le post 68 à avaler, un PCF à laminer, les débats intellectuels riches et contradictoires, y compris dans le PS de l’époque, ...), n’étaient pas réunies

      #césarisme

  • Des dérives sectaires - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/analyse/2022/03/27/des-derives-sectaires

    C’est toujours quand les perspectives d’avenir s’assombrissent et quand la désorientation qui en résulte s’accroît, que les croyances les plus improbables surgissent. À ceux et celles qui ne savent plus à quoi ni à qui se fier pour imaginer ce qui les attend, elles offrent des repères de substitution, en dessinant un nouvel horizon. Alors que ces personnes pensent que les circonstances les ont dépossédées de leur destin, ces mêmes croyances leur offrent la promesse d’une guérison, d’un soin, d’un salut, qui leur permettent de se réapproprier leur existence : leur corps, leur esprit, leur avenir.

    • lundi 28 mars 2022
      Société
      Des dérives sectaires

      Par Marc Crépon
      Philosophe

      Notre temps abrite de plus en plus de pseudos « doctrines du bonheur », véhiculées par des escrocs, charlatans de la santé, faux sages et faux prêtres et autres messagers de l’apocalypse. Que font ces prophètes usurpés aux corps et aux esprits capturés ? Ces emprises sectaires, caractérisées par des processus de dépersonnalisation et de formatage de la conscience, constituent une forme de violence que la société se doit plus que jamais de combattre.


      C’est toujours quand les perspectives d’avenir s’assombrissent et quand la désorientation qui en résulte s’accroît, que les croyances les plus improbables surgissent. À ceux et celles qui ne savent plus à quoi ni à qui se fier pour imaginer ce qui les attend, elles offrent des repères de substitution, en dessinant un nouvel horizon. Alors que ces personnes pensent que les circonstances les ont dépossédées de leur destin, ces mêmes croyances leur offrent la promesse d’une guérison, d’un soin, d’un salut, qui leur permettent de se réapproprier leur existence : leur corps, leur esprit, leur avenir.

      C’est peu dire que, dans ces conditions, les temps qui sont les nôtres, avec une pandémie dont on ne voit pas la fin, une dégradation de l’environnement et du climat que rien ne semble pouvoir enrayer, offrent le terreau le plus favorable à leur apparition et leur multiplication. C’est partout que surgissent ces pseudos « doctrines du bonheur », avec des moyens de diffusion sans précédent, sous des formes diverses : ateliers et stages de remise en forme, leçons de bien-être dispensées par un « maître spirituel », etc.

      Faut-il s’en alarmer ? À supposer que certaines d’entre elles se distinguent par leur « dangerosité » et demandent à ce titre une vigilance accrue, quels sont les critères qui permettent de les distinguer des autres ?
      Une mainmise sur des corps et des esprits

      Si la question se pose, c’est que nous soupçonnons à juste titre certaines de ces croyances et des organisations qui en contrôlent le prosélytisme d’être une source de violence pour ceux et celles qui se laissent prendre dans leurs filets. Il y a deux façons d’analyser la violence : par ses causes et par ses effets. La méthode que l’on proposera ici est de commencer par les seconds, en se demandant donc ce que lesdites « organisations » font aux corps et aux esprits qu’elles capturent.

      Lorsqu’on parle de « dérive sectaire », en effet, ce n’est pas tant le contenu même de la doctrine, la croyance en elle-même, que l’on pointe du doigt, que les effets de son contrôle : la mainmise sur ces mêmes corps et ces mêmes esprits de ces mêmes « organisations » qui peuvent aussi bien être largement étendues, pyramidales, dotées de moyens considérables, que minimales, sinon réduites à quelques individus rassemblés autour de la figure d’un « maître spirituel ».

      Il y a « dérive », soupçonne-t-on, dès lors que loin d’assurer le bonheur, le bien-être, l’épanouissement personnel, loin d’œuvrer à cette réappropriation du corps et de l’esprit qu’elles promettent, c’est l’inverse qu’elles produisent, délibérément : leur désappropriation du corps et de l’esprit, à laquelle on donne le nom « d’emprise ».

      Or ce que cette désappropriation recouvre, c’est toujours un changement de propriétaire. Le corps et l’esprit ne sont effectivement « réappropriés » qu’en devenant la propriété d’un autre, auquel il s’agit de les soumettre, sinon de les asservir. On conçoit la difficulté de la question : elle est alors de savoir à partir de quand, selon quels critères ces termes s’appliquent. Que faut-il pour pouvoir parler d’emprise, d’appropriation externe, et d’« asservissement » ? Comment les décèle-t-on ?
      L’abolition de tout sens critique

      Déplaçons la question. À supposer que l’adhésion de ses membres au « mouvement », à « l’association », à « l’atelier », à la « secte », qui organisent et contrôlent l’affiliation à la croyance implique toujours une exploitation de leur crédulité, en quoi celle-ci est-elle illégitime ? En quoi la « crédulité » ou « l’incrédulité » des uns et des autres cesse-t-elle d’être une affaire privée ? N’est-ce pas empiéter sur la « liberté de conscience » de chacun que de vouloir protéger les individus contre leur disposition à croire, c’est-à-dire contre eux-mêmes ?

      La crédulité, assurément, est une faiblesse. Elle l’est dès lors qu’elle abolit tout sens et tout jugement critique, annihilant notre capacité de faire le tri entre les énoncés. Elle est une faiblesse quand elle ne permet plus de distinguer les intérêts cachés dont ces énoncés sont porteurs (idéologiques, commerciaux, financiers), ou encore de repérer, parmi leurs assertions, les propositions dogmatiques, les manifestations d’autorité qui relèvent d’une manipulation de l’esprit, mais tout autant des affects, comme celles qui se nourrissent du discrédit de la science, du savoir en général et refusent toute procédure d’établissement de la vérité.

      Pour autant, peut-on parler systématiquement d’abus de faiblesse, dès que cette crédulité fait l’objet d’une exploitation ? Les êtres humains assurément sont affaiblis de façon très inégale. La « faiblesse » susceptible de les rendre « vulnérables » est fonction de leur histoire intime, de la façon dont leur passé propre s’entrelace à une histoire collective ; elle est la résultante du tissu de relations dont est faite l’existence de chacun, de leur succession, de leur disparition ou de leur persistance.

      Pour autant nul ne se connaît suffisamment soi-même et ne maîtrise assez son destin pour se prétendre invulnérable. Parce qu’il arrive aux failles de l’existence d’être enfouies et de rester secrètes, on n’est jamais à l’abri de se découvrir ou de découvrir chez les autres, une faiblesse susceptible d’être abusée. C’est si vrai que l’abus a souvent pour premier effet de révéler celle de celui qui en est la victime à ses proches qui ne la soupçonnaient pas, ou n’avaient pas mesuré sa gravité. Il est donc impossible de soutenir de quiconque que toute faiblesse lui serait étrangère. On ne connaît jamais assez un autre, pas plus qu’il ne se connaît lui-même, même le plus proche, pour pouvoir l’affirmer.

      Voilà pourquoi, par précaution, la faiblesse doit être présupposée, chaque fois que les signes de l’exploitation sont décelés. Sans doute il est des critères objectifs qui permettent de l’établir : l’âge, à commencer par celui des enfants et des vieillards, la maladie, les traumatismes hérités du passé. Mais, pour les raisons qu’on énonçait à l’instant, ces critères ne sauraient être tenus pour exclusifs. La société ne se laisse pas diviser entre des « faibles » et des forts, suffisamment forts pour qu’aucun abus de faiblesse ne puisse les concerner.
      Les signes de l’emprise ?

      Il en résulte que ce sont d’abord et avant tout les signes de l’exploitation qu’il importe de savoir repérer et de mettre en évidence, pour que celle-ci puisse être stoppée et sanctionnée. Ils sont multiples et de nature diverse. La difficulté de leur identification vient de ce que celle-ci ne peut venir que d’un tiers, le temps que dure l’exploitation. Parce qu’elle est soutenue par une croyance, ces victimes sont, en effet, la plupart du temps et durablement les dernières à vouloir la reconnaître pour ce qu’elle est et donc à être capable de la dénoncer, sinon a posteriori.

      Cette difficulté est du reste la première caractéristique qui permet de la désigner sous le nom d’emprise. L’exploitation, la manipulation se traduisent dans les signes d’une emprise. Toute la difficulté alors est de savoir quand et comment une telle emprise peut-être avérée et démontrée, alors même que ses victimes en dénient l’effectivité.

      Qu’est-ce donc qu’être sous emprise ? C’est se trouver dans une situation où sa propre volonté est annihilée, phagocytée par la volonté d’un autre. C’est être progressivement pris en otage par cette volonté extérieure, avec ce que celle-ci comporte de désirs, d’ambitions, d’intérêts, de calculs y compris financiers, et du même coup se retrouver dans l’incapacité de lui résister. Rappelons-le : un corps et un esprit sous emprise sont un corps et un esprit qui ne s’appartiennent plus – parce qu’un autre se les est appropriés.

      Aussi les signes de l’exploitation sont-ils d’abord des signes de cette appropriation. On en décrira cinq, sans prétendre ici à une liste exhaustive.
      L’isolement

      S’il est vrai tout d’abord que notre existence est entièrement relationnelle, qu’elle est faite du réseau des relations que nous avons entretenues au cours du temps (et continuons à entretenir) avec des êtres, des objets, un espace, l’appropriation constitutive de l’emprise consiste toujours à briser ces relations, en y introduisant le ver d’un soupçon, d’une défiance, contraires à cette forme de confiance minimale que ces mêmes relations requièrent pour se perpétuer dans le temps.

      De ce point de vue, la stratégie des organisations sectaires est la même que celle des prédateurs pédophiles et des parents incestueux. Elle s’attache à couper leurs proies de leur entourage, en les persuadant au mieux qu’il ne les comprend pas, au pire qu’il leur est néfaste : la famille, les amis, les collègues de travail. Quelque forme qu’elle prenne, l’emprise ainsi est toujours synonyme d’une manœuvre d’encerclement et d’isolement.

      On sait combien une telle stratégie peut prendre des formes dramatiques et destructrices en induisant chez ceux et celles qu’elle entend s’approprier, qu’elle a entrepris de posséder, corps et âmes, de faux souvenirs traumatiques. On disait plus haut qu’être sous emprise – celle d’une secte et de son gourou, d’une société secrète, d’une association, d’une pseudo-école de bien-être – se manifeste dans le fait, pour celui ou celle qui succombe à son pouvoir, de ne plus s’appartenir, en étant progressivement dépossédé de la capacité de juger par soi-même, avec elle de son esprit critique et pour finir de sa liberté d’action. En d’autres termes, une emprise sectaire, quelle qu’elle soit, se traduit toujours dans le parti-pris d’extorquer l’identité de celui qui tombe sous son joug.
      L’effacement de la langue commune

      Le deuxième trait distinctif de l’appropriation a trait au langage. L’emprise se caractérise toujours par l’assimilation et la répétition mécanique par celui qui tombe sous le joug d’une autorité sectaire, d’une langue que seuls ceux et celles qui la partagent avec lui comprennent. Aussi est-elle une organisation délibérée et systématique de l’incompréhension et de l’incommunicabilité.

      L’encerclement et l’isolement qu’on soulignait un peu plus haut ne se construisent et ne se produisent pas autrement que dans l’effacement de la langue commune. Des mots les plus ordinaires qui pourraient encore la rattacher au monde d’avant, la victime de l’emprise se voit dépossédée, de telle sorte que plus rien ne la relie à ceux qui le partageaient avec elle.

      Nul doute que, pour les proches, les familles, cet effondrement de la langue d’avant (qui ruine toute possibilité de rompre le cercle magique de la langue sectaire par la persuasion et le langage de la raison, aussi bien que de l’attachement et des émotions) manifeste le plus insoutenable des enfermements. Il voue de fait à l’impuissance les proches qui s’épuisent encore à vouloir sortir de ce cercle infernal, de sa spirale ou de son gouffre, ceux et celles qui n’ont plus d’oreille que pour leur langue d’emprunt.

      Disons un mot de cette langue ! Son habileté redoutable consiste à semer le doute et la confusion dans l’esprit de ses « sectateurs » en inversant le sens des mots – et ainsi à accentuer la désorientation, privant ses victimes de la ressource qu’offre ordinairement la disposition d’un langage commun. Les mots vidés de leur sens (le bien et le mal, le juste et l’injuste, le sain et le toxique) se prêtent dès lors à toutes les manipulations.
      L’exploitation des ressources matérielles

      La troisième forme de l’appropriation concerne les biens matériels. L’extorsion, en effet, n’est pas seulement celle de l’identité, mais au moins autant de la propriété. Aussi l’une des formes les plus ordinaires de l’abus de faiblesse est-elle l’exploitation jusqu’à l’épuisement des ressources financières. Elle livre les victimes des dérives sectaires à la merci de l’organisation qui exige leur appropriation.

      Tout se paye, autrement dit, pour espérer atteindre le « bien-être », la « santé », ou le « bonheur » promis : les formations et autres initiations, les stages, les ateliers, auxquels la participation, loin d’être aléatoire, libre et volontaire, fait l’objet d’une injonction et de pressions qui finissent par la rendre addictive. C’est peu dire que l’accaparement, la ruine constituent dans cette perspective, le vecteur le plus efficace et le plus redoutable d’une dépossession qui a tout d’un asservissement et d’une aliénation.
      La maltraitance corporelle

      Quant à la quatrième, elle touche au corps, à sa force et à son intégrité. Elle recouvre des formes de maltraitance multiples : l‘épuisement au travail, la malnutrition, le défaut de soins médicaux et hospitaliers, et par-dessus tout, le viol des corps. L’abus de faiblesse, l’exploitation de la crédulité se mue alors en abus sexuel. Et ce qu’il faut souligner aussitôt, c’est qu’un tel abus ne touche pas seulement les adultes, mais au moins autant leurs enfants.

      Dès lors que la prédation des dérives sectaires ne concerne pas seulement des individus isolés, mais des familles entières, il arrive, en effet (il arrive trop souvent) que l’allégeance des parents se pervertisse dans la livraison du corps de ceux auxquels ils doivent assistance pour la satisfaction des besoins matériels et sexuels du « maître ». Rien au demeurant n’avère davantage la destruction des repères moraux et sociaux qui caractérise ces dérives.

      Quand les enfants en sont les victimes, cela signifie que l’appropriation sectaire de la volonté de leurs parents s’étend, comme dans les familles incestueuses, à l’extinction de la responsabilité qui les enjoint de les protéger. Au regard de l’évolution de la loi, au moins dans ce cas, la question d’un pseudo-consentement ne se pose pas. Elle tombe d’elle-même sous le coup de l’interdiction des relations sexuelles entre un adulte et un mineur de moins de quinze ans. Aussi constitue-t-elle la dérive que la société devrait être le plus à même de réprimer – la répression alors ne concernant pas seulement les maîtres qui abusent, mais au moins autant leurs disciples suffisamment aveuglés et envoûtés pour leur abandonner le corps de ceux et celles dont ils ont la charge.

      Maintenant que dire des adultes abusés, pris en otage de leur allégeance, au point d’être dépossédés de la libre disposition de leurs corps ? Comment démontrer que, sous emprise, le consentement est nécessairement contraint, quand bien même sur le coup, la victime refuserait de l’admettre ? Faut-il que l’emprise cesse pour que l’abus sexuel apparaisse comme un abus de faiblesse ? Il faudrait reconnaître alors que, dans l’établissement de la preuve, c’est la parole d’après qui devrait être privilégiée, de telle sorte que les prédateurs apprennent à la redouter.
      La dépersonnalisation

      La cinquième forme de l’appropriation résume et rassemble toutes les autres. Un mot suffit à la définir : la dépersonnalisation. Son évolution suit toujours les mêmes étapes. Il suppose d’abord un temps de séduction : le repérage, l’approche, l’entraînement des « victimes « potentielles que leur fragilité, leur vulnérabilité, ou leur désorientation semblent désigner comme futures « recrues ». Vient ensuite le temps de la destruction des repères et des attaches qui pourraient faire obstacle à l’embrigadement, la déconsidération des proches, de la famille, des amis, des collègues, sinon leur incrimination. Cette destruction, c’est aussi celle des occupations, des loisirs, des distractions qui échappent à l’emprise.

      La dernière étape découle de l’horizon dégagé par les deux premières. Elle est à l’image de ce que tant de fables totalitaires ont décrit, à commencer par 1984 de George Orwell ou Nous autres de Evgueni Zamiatine : rien de moins que la reconstruction d’une personnalité standardisée.
      Comment conjurer cette violence ?

      Il faut dire un mot de ce processus – car il permet in fine de comprendre en quoi l’emprise sectaire est une violence que la société se doit de combattre. On a dit plus haut qu’il importait de penser ses dérives à partir de leurs effets sur les corps et les esprits. Il y a deux critères pour définir la violence de cette façon.

      Des relations qui font le tissu de l’existence, il faut d’abord souligner qu’elles ne permettent à une existence singulière de se construire et de se projeter dans l’avenir que si elles font l’objet d’un crédit minimal quant à leur continuité, en d’autres termes résistent au temps qui passe. Que serait une vie, dont les relations avec les êtres et les objets qui la définissent ne dureraient qu’un instant ? Ce que fait la violence, de quelque ordre qu’elle soit, où qu’elle fasse irruption, au sein d’un couple, dans une famille, une communauté de travail, une cité est alors aisé à comprendre : elle compromet, sinon brise ce crédit minimal – et par là même détruit la relation.

      Telle est la fonction de l’emprise. Sa violence sourde se manifeste tout d’abord dans la façon dont elle entend faire table rase de ces relations en les rendant suspectes. Mais ce n’est pas tout. Car ce premier critère ne suffit pas à définir ce que la violence fait aux corps et aux esprits. D’où la nécessité d’un second critère.

      Subir une violence, c’est en effet, dans le temps où la confiance se fissure, se voir réduit à l’état de matériau sur lequel une force extérieure s’applique, indépendamment de notre volonté. C’est se trouver du même coup transformé en une « chose » indéfiniment manipulable, dont la force qui agit sur elle n’a que faire de la singularité. Le terme couramment utilisé pour décrire cette réduction est celui de réification. Il correspond à la troisième étape du processus qu’on vient de décrire.

      La reconstruction normative que poursuit la dépersonnalisation sectaire, le formatage de la conscience, l’asservissement de l’individu qu’elle vise à priver de sa singularité par tous les moyens sont à comprendre comme sa chosification.

      *

      À qui profite-t-elle ? Il faut bien à la fin s’interroger sur le pivot de ses dérives : le « maître », le gourou ou le « guide », quel que soit le nom qu’on lui donne, qui apparaît comme le moteur de l’emprise. Si celle-ci s’apparente, en effet, à une servitude volontaire et sacrificielle, c’est moins à des idées, un corps de doctrine qu’elle fait allégeance qu’à la figure qui les incarne.

      À qui donc les amis, la famille, les biens, l’indépendance de l’esprit, la libre disposition de son corps et de son temps doivent-ils être sacrifiés ? Qui est responsable des formes de maltraitance que signifient ces sacrifices : les régimes, les corvées, le viol du corps, qui les impose et les sanctionne ? Les différentes formes d’appropriation du corps et de l’esprit qu’on a relevées précédemment supposent un sujet qui en fait sa propriété, qui les met au service de ses intérêts, de ses pulsions de domination qui sont aussi parfois des pulsions sexuelles, en d’autres termes qui en tire profit.

      Il existe une grande variété de figures de cet ordre, de profils variables : escrocs, charlatans de la santé, faux sages et faux prêtres, pseudo-philosophes, messagers de l’apocalypse que distingue la plupart du temps leur charisme, leur personnalité autoritaire et leur mégalomanie. L’exploitation, autrement dit, est ordonnée par une structure pyramidale, au sommet de laquelle se retrouve celui auquel la croyance suppose une allégeance sans limite.

      La désorientation qu’on soulignait au début de ses réflexions introductives, mais aussi les nouvelles technologies du savoir et de l’information, grâce auxquelles quiconque est capable d’en user à son profit peut se croire (et du même coup se voir) investi d’une autorité, à partir de rien, favorise l’éclosion de personnalités de cet ordre. Comment les combattre ?

      On aimerait conclure ses réflexions par un appel à l’éducation. La puissance des fausses promesses de guérison, de salut ne saurait être combattue sans l’éveil d’un sens critique, à l‘image de celui que porta jadis la philosophie des Lumières. La raison des dérives sectaires repose sur les séductions de l’obscurantisme. Ce sont elles qu’il s’agit de contrer – et c’est à l’École d’apprendre à s’en défier. Si elles ne donnaient lieu à tant de situations dramatiques, si elles ne masquaient tant de violence, on se laisserait aller à souhaiter qu’on apprenne, qu’on réapprenne, partout, avec ironie, à rire aux éclats des gourous, des faux sages et des faux prophètes, des charlatans et de leurs charlataneries.

      Marc Crépon

      Philosophe, Directeur de recherches au CNRS

  • https://aoc.media/analyse/2022/03/20/guerre-en-ukraine-comment-en-est-on-arrive-la



    Trois principaux facteurs expliquent le cheminement vers le conflit. Premièrement, la Russie n’a jamais accepté l’indépendance de l’Ukraine et l’idée que la Russie puisse devenir un État européen « normal ». Deuxièmement, le « dilemme de sécurité » a rendu difficile la résolution des points de vue contradictoires entre Ukraine et Russie. Troisièmement, la diffusion de la démocratie est devenue une question géopolitique.

    Alors que la séparation de l’Ukraine et de la Russie en 1991 fut qualifiée de « divorce civilisé », 30 ans plus tard, la Russie entreprend une invasion majeure de son voisin. Comment en est-on arrivé là ? Et comment ce conflit régional a-t-il provoqué ce que beaucoup qualifient de nouvelle guerre froide ? Il est inévitable d’essayer d’attribuer des responsabilités, mais il est également nécessaire d’examiner aussi objectivement que possible ce qui s’est passé et la raison pour laquelle cela est advenu, même si nous savons impossible une totale objectivité. Dans mon livre Ukraine and Russia : From Civilized Divorce to Uncivil War (Cambridge, 2019), je retrace le chemin parcouru depuis l’effondrement de l’Union soviétique en 1991 jusqu’à la guerre qui a commencé en 2014, et qui connaît à présent une escalade dramatique.
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    Une grande partie de la propagande entourant le conflit consiste à tenter d’avancer des interprétations d’événements datant d’il y a des décennies, voire des siècles, pour justifier des revendications politiques en 2022. Au cœur de la discussion se trouve une question d’une simplicité trompeuse : l’Ukraine doit-elle être un État indépendant ou doit-elle faire partie de la Russie ?

    Il importe de comprendre que, dès l’effondrement de l’Union soviétique en 1991, une grande partie de l’élite russe a rejeté l’idée que l’Ukraine puisse, ou doive être, un État totalement indépendant. Cette insistance, qui fait suite à des siècles de pensée nationaliste russe, est antérieure à l’expansion de l’OTAN, à la guerre en Irak et aux autres mesures américaines ou occidentales qui font l’objet de tant de récriminations. La pertinence et le caractère moral des décisions de l’Occident concernant la Yougoslavie, l’Irak, l’OTAN et bien d’autres sujets méritent largement d’être examinés. Mais ils n’expliquent en rien ni ne justifient l’invasion russe de l’Ukraine.

    L’Ukraine et la Russie sont entrées dans l’ère post-soviétique avec des conceptions très différentes de leur histoire commune. Pour une grande partie de l’élite ukrainienne, l’histoire de l’Ukraine est celle d’une colonie : exploitée, réprimée et brutalisée. Même si beaucoup cherchaient à maintenir des liens économiques étroits avec la Russie, le soutien à l’indépendance était très fort : lors du référendum sur l’indépendance organisé en décembre 1991, 90 % des Ukrainiens ont voté pour l’indépendance. Même à Donetsk et à Louhansk, les régions de l’est de l’Ukraine revendiquées par la Russie, le vote en faveur de l’indépendance était de 78 %. En Crimée, il était de 54 %.

    La Russie, quant à elle, n’envisage pas cette histoire comme celle d’une colonisation, mais comme celle de deux « nations fraternelles », où les « petits Russes » (les Ukrainiens) sont choyés par leurs « grands frères » russes. Pendant des siècles, le mythe fondateur de la Russie a été centré sur l’affirmation selon laquelle l’empire qui s’est développé à partir de Moscou depuis le XIVe siècle était l’héritier de la Rus de Kiev, une entité antérieure, centrée à Kiev, où les Slaves orientaux avaient accepté le christianisme sous la houlette du prince Volodymyr/Vladimir le Grand en 988. En revendiquant le titre d’héritière de Kiev, la Russie légitimait le pouvoir des tsars sur la base de motifs dynastiques et religieux, et étayait leur revendication selon laquelle tout le territoire qui avait fait partie de la Kiev médiévale, ou qui était peuplé de chrétiens orthodoxes orientaux, appartenait à la Russie.❞ (...)

    #Ukraine #Russie #occupation #guerre #colonialisme #colonisation #impérialisme #empire_russe

  • Un texte long, complexe dont certains points mériteraient d’être discutés mais qui propose une intéressante perspective historique et permet d’analyser la guerre en Ukraine de manière comparatiste.

    https://aoc.media/analyse/2022/03/14/la-guerre-dukraine-passage-tragique-de-lempire-a-letat-nation

    En rêvant de la réunification des pays de l’ex-URSS, Vladimir Poutine entérine le passage d’un monde d’empires à une constellation d’États-nations, lesquels sont fondés sur le mythe d’un peuple unifié – peuple qu’il convient de créer en niant sa diversité (...)
    Il nous faut penser ensemble trois ordres de processus que nous avons l’habitude d’opposer, sur le mode d’un jeu à somme nulle : à savoir l’intégration croissante du monde dans ses différentes facettes – financière, marchande, technologique, scientifique, religieuse, artistique, etc. –, l’universalisation de l’État-nation comme forme légitime de domination territoriale, et la généralisation de consciences politiques et culturelles de type identitariste, d’orientation plus ou moins ethno-religieuse, à l’échelle aussi bien globale que nationale ou locale.

    Ces processus, eux-mêmes hétérogènes et nullement linéaires, constituent une synergie, au lieu de s’exclure ou de se contredire les uns et les autres comme nous le postulons généralement. Le lecteur comprend que je m’inscris à rebours de la plupart des interprétations qui ont cours sur la scène publique et même dans les débats universitaires.
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    En outre, je situe cette synergie à la lumière du passage d’un monde d’empires à un monde d’États-nation, au cours des 19e-21e siècles. Non qu’il s’agisse d’une succession en bonne et due forme de deux modèles de domination, au sens où l’entendrait l’évolutionnisme. Bien au contraire, ces derniers peuvent coexister, se superposent souvent et se compénètrent volontiers, ne serait-ce que dans l’imaginaire politique ou culturel. Il s’agit plutôt d’un basculement, d’un moment d’historicité qui donne matière à des configurations politiques complexes et à des recompositions permanentes, indissociables de la mémoire historique, plus ou moins traumatique, des combinatoires impériales des Anciens Régimes : en l’occurrence ceux de la Russie, de l’Autriche-Hongrie et des Reich allemands successifs qui se sont affrontés pendant deux siècles sur leurs confins respectifs, une fois disloqué, au 18e siècle, l’État polono-lituanien qui englobait Kiev.

    La destinée de la Crimée est emblématique de ces combinatoires impériales. Le nouvel Empire russe la ravit à l’Empire ottoman à l’issue des guerres de 1787-1792, tout en admettant l’autorité spirituelle du sultan-calife sur les Tatars musulmans de sa nouvelle possession et en obtenant réciproquement un droit de regard sur les orthodoxes des Balkans. En 1853-1856, la Russie perdit la guerre de Crimée face à la coalition anglo-franco-ottomane, humiliation sans conséquences territoriales qui ouvrit la voie à de grandes transformations politiques et sociales tant du côté russe que du côté ottoman. En 1918 le traité de Brest-Litovsk entre l’URSS et l’Allemagne reconnaissait la souveraineté de celle-ci sur la Crimée, une disposition que la défaite allemande rendit caduque quelques mois plus tard. En 1954 Khrouchtchev attribua la péninsule à la république soviétique d’Ukraine. Vladimir Poutine a donc beau jeu de présenter son annexion, en 2014, comme une simple « réunification », selon sa conception nationaliste de l’histoire.

    L’Ukraine, cas d’école

    De tous ces points de vue l’actuelle guerre d’Ukraine est un cas d’école. Elle nous rappelle d’abord que l’État-nation n’est pas soluble dans le marché. Comme en 1848, lorsque le triomphe du libre-échange était allé de pair avec le « Printemps des peuples », comme en Yougoslavie après la mort de Tito, la conversion de l’espace soviétique au capitalisme et son intégration au marché mondial sont allées de pair avec la naissance d’un système-régional d’États-nations. D’ailleurs le capitalisme dont il est ici question est d’État, par le truchement d’une poignée d’oligarques qui sont les fondés de pouvoir des dirigeants politiques, et n’a rien à voir avec l’économie de marché. Il est inutile de gloser sur l’intensité des sentiments nationalistes qui animent les dirigeants comme les peuples concernés. Ce nationalisme est pétri d’un imaginaire identitariste, en l’occurrence d’orientation religieuse, ce qui ne préjuge en rien, au demeurant, de son orientation politique.

    Moscou instrumentalise son Église orthodoxe au service de sa politique expansionniste en jouant sur la confusion entre Rus’ (l’obédience culturelle et religieuse orthodoxe) et Russie (l’État-nation, territorialisé), voire sur une sensibilité teintée de millénarisme. Kiev s’appuie sur une Église orthodoxe d’Ukraine, autocéphale, fondée en 2018 et reconnue par le patriarcat de Constantinople, schismatique aux yeux de l’Église orthodoxe ukrainienne assujettie au patriarcat de Moscou, afin de mettre en valeur la spécificité nationale dans une perspective démocratique et « européenne » qui laisse place au pluralisme religieux, notamment à l’Église uniate de rite grec catholique, principalement implantée dans l’ouest du pays, l’ancienne Galicie[1]. Mais, dans les deux cas, la puissance de l’imaginaire culturel et religieux est à l’œuvre, au prix de nombreuses simplifications historiques[2].

    Chose fascinante, la nation se forge in vivo sous nos yeux : par exaltation militariste de la grandeur russe à l’initiative de Vladimir Poutine et du patriarcat de Moscou, indifférents aux protestations d’une partie de l’intelligentsia russe ; par dé-russification linguistique et religieuse de l’Ukraine et mobilisation armée de nombre de ses citoyens face à l’envahisseur. Simultanément le système régional d’États-nations se reconfigure : l’Union européenne serre les rangs, l’Allemagne opère une mue diplomatique et stratégique radicale sous la houlette de son nouveau chancelier, la Finlande et la Suède sont tentées de tourner le dos à leur neutralité et caressent l’idée d’adhérer à leur tour à l’OTAN. Vladimir Poutine, meilleur serviteur de la nation ukrainienne et de l’Alliance atlantique – ainsi va l’Histoire, dans sa légendaire ironie (...)

    #Ukraine #Russie #guerre #empire #impérialisme #état-nation

  • En finir avec le mythe des « deux Ukraines » - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/analyse/2022/03/09/en-finir-avec-le-mythe-des-deux-ukraines

    Par Hervé Amiot GÉOGRAPHE
    Si le Kremlin semble à ce point surpris par la résistance ukrainienne et par la condamnation unanime de l’assaut, c’est aussi parce que Poutine et son entourage avaient largement exagéré la composante russe de l’actuelle Ukraine. Une erreur qui s’enracine dans le mythe tenace de la coexistence de « deux Ukraines », l’une intimement russe, l’autre nationaliste – un mythe qui ne résiste pas à une analyse géographique du pays.

    Le 24 février au matin, Vladimir Poutine a annoncé le début d’une « opération spéciale » visant à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine », dans le but de « protéger le peuple sujet de l’agression et du génocide perpétrés par le régime de Kiev depuis huit ans ». Si l’opposition à l’extension de l’OTAN vers l’Est est un facteur important, c’est bien la « libération » du peuple ukrainien d’un pouvoir brutal et illégitime, argument central du discours politico-médiatique russe depuis la révolution de Maïdan[1], qui est mise en avant.

    Après deux semaines d’intenses combats, il est encore trop tôt pour tirer des conclusions de cette guerre sur le plan militaire. Néanmoins, il semble que l’offensive russe se heurte à une résistance, non seulement de l’armée ukrainienne – bien équipée par ses alliés – mais aussi de la population. Même si elles ne disent pas l’ampleur de ce phénomène, de nombreuses images d’Ukrainiens insultant des soldats russes, tentant d’arrêter des colonnes de chars ou faisant la queue aux bureaux de recrutement militaire pour recevoir des armes ont circulé sur les réseaux sociaux et dans les médias.

    Les autorités russes avaient-elles anticipé cette réaction ? On peut raisonnablement penser qu’elles s’attendaient à moins d’opposition, surtout dans les régions orientales, comme à Kharkiv, deuxième ville du pays, où l’armée russe ne parvient pas à établir son contrôle. Les populations russes et russophones de l’Est du pays sont en effet fréquemment dépeintes, non seulement à Moscou mais aussi par bon nombre de médias occidentaux, comme attachées à la Russie et peu enclines à se battre pour la défense de la souveraineté de leur État.

    Or, cette analyse se base sur une vision englobante et fixiste des identités politiques en Ukraine, et notamment de celles des Ukrainiens résidant dans les régions orientales et méridionales du pays.

    Une observation fine des dynamiques internes à l’Ukraine depuis l’indépendance montre à l’inverse que cette fraction de la population – illustrée de manière idéaltypique par le président Volodymyr Zelensky, issu d’une famille juive russophone de Kryvyï Rih, grande ville industrielle du Centre-Est – a progressivement basculé dans une position ferme de défense de l’intégrité territoriale et de la souveraineté nationale, à partir de 2014. Bien plus que les « révolutions » successives qui ont émaillée la vie politique ukrainienne, ce sont les actions de Vladimir Poutine qui lui ont aliéné une grande partie de l’ « Ukraine de l’Est ».

    Des divisions régionales surestimées
    L’Ukraine indépendante est marquée par une grande diversité, héritée de l’histoire particulière de ses différents territoires. Alors que les régions orientales de Donetsk et Kharkiv ont été très précocement intégrées à l’Empire russe, la région de Kiev fut sous le contrôle de l’État polono-lituanien, avant de connaître un État cosaque indépendant au XVIIe siècle ; la Galicie, correspondant aux régions occidentales de Lviv, Ternopil et Ivano-Frankivsk, n’a jamais fait partie de l’Empire russe, passant de l’Autriche-Hongrie à la Pologne, avant d’être intégrée tardivement à l’Ukraine soviétique (1945).

    Cette géohistoire complexe a produit des différences régionales notables en termes de structures économiques et sociales[2]. Les régions orientales, plus industrielles, ont gardé davantage de liens avec les pays de l’ex-URSS. La part des russophones et des personnes auto-identifiées comme « russes » y est supérieure à la moyenne nationale[3], et de nombreuses familles possèdent des membres en Russie.

    La Galicie est une région bien plus rurale, marquée par l’importance de la pratique religieuse, de la langue ukrainienne et des mobilités de travail vers la Pologne. Les différences régionales se traduisent en termes de positionnement politique : le vote pour les candidats nationaux-démocrates et pro-européens est plus répandu à l’Ouest, tandis que les grandes villes de l’Est se sont davantage prononcées en faveur des élites postsoviétiques et du maintien des liens avec la Russie[4]. Le clivage concerne enfin le rapport au passé et à l’identité nationale : alors qu’en Galicie, l’époque soviétique est largement perçue comme une période de domination étrangère, les monuments à Lénine sont préservés dans de nombreuses villes de l’Est, dans les années 1990 et 2000.

    Ces différences ont été instrumentalisées et renforcées dans des stratégies propres aux acteurs du champ politique ukrainien, au début des années 2000 : Viktor Iouchtchenko, leader du bloc national-libéral, et Viktor Ianoukovytch, chef du Parti des Régions, s’accusent mutuellement d’être des extrémistes, ne représentant que la Galicie ou que le Donbass[5], contribuant à consolider l’image de deux Ukraines irréconciliables. À partir du milieu des années 2000, la Russie joue également un rôle dans le renforcement de ces divisions, en présentant les régions de l’Est et du Sud de l’Ukraine comme appartenant à un « monde russe », basé sur une unité culturelle, linguistique et spirituelle[6].

    L’issue de la révolution de Maïdan – fuite du président Ianoukovytch et vote par l’Assemblée de la suppression de la loi sur les langues régionales de 2012[7] – suscite des mouvements de rejet dans certaines localités du Sud et de l’Est de l’Ukraine. Ceux-ci aboutissent, en Crimée, à un vote du Parlement régional ouvrant la porte à l’annexion par la Russie. Cependant, dans les régions orientales et méridionales, présentées par Moscou comme une « Novorossiya » souhaitant un rattachement à la mère-patrie, l’agitation séparatiste ne prend pas[8]. Seule une partie des régions de Donetsk et Louhansk est prise. Kharkiv, Odessa, Dnipro et les autres grandes villes ne sont pas tombées, par manque de soutien au séparatisme de la part de la population et des élites politiques et économiques locales.

    Les séparatistes et les Russes ont en effet surestimé les clivages régionaux en Ukraine, sur trois plans.

    D’une part, le discours sur les « deux Ukraines » réifie un « Ouest » et un « Est », en leur attribuant les caractéristiques de villes emblématiques de ces divisions (Lviv, Donetsk). Or, en descendant à l’échelle régionale, on constate que Dnipro ou Zaporijia sont très différentes de Donetsk quant à leur histoire et leurs structures socio-économiques. À un niveau encore plus fin, le Donbass lui-même n’est pas homogène : le Nord de l’oblast de Louhansk, autour de Starobilsk, est bien plus rural et ukrainophone que le reste de la région.

    Ensuite, d’autres facteurs complexifient les différences régionales. L’âge est peut-être le plus emblématique : toutes choses égales par ailleurs, les jeunes générations, nées et éduquées en Ukraine indépendante ont davantage d’aspirations européennes que leurs aînés.

    Enfin, et c’est l’élément décisif, attachement à la Russie ne signifie pas volonté de remise en cause de l’unité nationale. Entre 2005 et 2014, la majorité des Ukrainiens du Sud et de l’Est se sont opposés à la politique des nationaux-libéraux, ont continué à se référer à bon nombre de mythes soviétiques, à entretenir une grande défiance vis-à-vis de l’UE et de l’OTAN, voire à s’auto-identifier comme « russes ». Pour autant, aucun mouvement séparatiste d’ampleur ne s’est développé dans ces régions.

    Crimée et Donbass : ciments d’une nouvelle majorité pro-ukrainienne
    Le basculement décisif de ces populations russophones de l’Est et du Sud de l’Ukraine dans le camp pro-ukrainien n’est pas fondamentalement lié à la révolution de Maïdan. Si l’événement déclencheur de celle-ci est le refus du président Ianoukovytch de signer l’accord d’association avec l’Union européenne, le 21 novembre 2013, ce sont les vagues de répressions successives qui font du « Maïdan » un mouvement de masse et dirigé vers des questions de politique intérieure : rétablissement de l’État de droit, fin de la corruption et, au fur et à mesure des violences, destitution du président[9].

    L’enjeu du détachement de l’Ukraine de la sphère d’influence de la Russie est secondaire pour beaucoup de manifestants. Les manifestations de soutien au Maïdan organisées par la diaspora ukrainienne à Paris en offrent une bonne illustration. Alors que les membres historiques de la diaspora, descendants d’immigrés galiciens des années 1930 et 1940, étaient prompts à adopter une attitude de défiance voire d’hostilité vis-à-vis de la Russie, un grand nombre de jeunes Ukrainiens originaires de Kiev et des villes de l’Est souhaitait recentrer la mobilisation sur les questions de politique intérieure et bannir les slogans hostiles à la Russie et aux Russes[10].

    Ce sont les événements postérieurs au Maïdan qui entraînent une large reconfiguration des positionnements politiques, et particulièrement de ceux des Ukrainiens de l’Est et du Sud. Le basculement d’une grande partie de ces derniers vers des positions pro-ukrainiennes se fait en plusieurs temps, de mars 2014 à février 2015.

    L’annexion de la Crimée est d’abord un choc pour de nombreux Ukrainiens : la Russie, vue par beaucoup comme un pays ami, s’est emparée d’une partie du territoire national et menace l’Ukraine continentale. Cet événement entraîne une première vague d’engagement dans les bataillons de volontaires visant à défendre l’intégrité territoriale[11].

    Le deuxième temps est celui de l’agitation séparatiste dans le Sud-Est de l’Ukraine. Des manifestations « anti-Maïdan », demandant l’autonomie voire le rattachement à la Russie, aboutissant dans certains cas à la prise de bâtiments administratifs. Alors que bon nombre de résidents de ces grandes villes orientales et méridionales se posaient peu la question de leur appartenance nationale, au vu des liens étroits qu’ils entretenaient avec la Russie, ils sont à présents poussés à se positionner pour ou contre le séparatisme.

    Certains, touchés par les violences dont ont été victimes certains militants « anti-Maïdan » – comme à Odessa le 2 mai 2014[12] – radicalisent leurs positions pro-russes. Mais, hors de certaines localités du Donbass, la majorité des habitants se range autour de positions pro-ukrainiennes. À côté des mouvements ultranationalistes comme Azov ou Praviy Sektor, des mouvements d’autodéfense pro-ukrainiens se mettent en place à Kharkiv, Dnipro ou Zaporijia pour s’opposer aux manifestants pro-russes et défendre les points stratégiques. Ceux-ci sont souvent le fait d’individus entretenant un rapport distancié à la politique, voire une identification nationale floue, et qui étaient parfois sceptiques vis-à-vis de l’Euromaïdan.

    Le dernier temps du basculement des Ukrainiens de l’Est vient avec l’intensification de la guerre du Donbass, à l’été 2014, et les premières évidences d’une intervention directe de la Russie, notamment lors de la très meurtrière[13] bataille d’Ilovaïsk (24-30 août)[14].

    Les batailles de l’aéroport de Donetsk et de Debaltseve clivent de manière définitive la population. Une majorité d’Ukrainiens de l’Est (hors Donbass et Crimée) rejoint le reste du pays autour de positions pro-ukrainiennes, identifiant clairement la Russie comme partie directe ou indirecte au conflit. Une minorité se réfugie dans une position pro-russe claire, niant toute possibilité de réintégration du Donbass à l’Ukraine. La constitution d’une vaste majorité pro-ukrainienne, regroupant Ukrainiens de toutes régions, est visible dans l’émergence d’un grand mouvement d’engagement bénévole visant à équiper l’armée ukrainienne, prendre soin des militaires blessés et de leurs familles[15]. 

    De profondes reconfigurations identitaires en huit ans de guerre
    Les interventions directes et indirectes de la Russie en Ukraine au cours de l’année 2014 ont eu un impact majeur sur les identités politiques. Elles ont poussé un bon nombre d’Ukrainiens de l’Est à prendre rapidement et clairement position contre le séparatisme et à revendiquer leur appartenance à une nation ukrainienne au sens civique du terme, fondée sur la loyauté envers l’État et la non-remise en cause de l’intégrité territoriale. Mais la prolongation de l’occupation de la Crimée et de la guerre du Donbass a engendré une reconfiguration plus profonde des identifications nationales. Celle-ci se déploie à un rythme plus lent et touche plus inégalement les individus, mais elle n’a cessé de se renforcer au fil des huit années de guerre.

    Il s’agit de l’adoption progressive par une fraction des Ukrainiens russophones de Kiev, de l’Est et du Sud d’une conception ethno-nationale de l’identité ukrainienne, traditionnellement cantonnée aux régions occidentales ou aux élites nationales-libérales.

    Cette identité est basée sur un ensemble d’éléments, au premier rang desquels se trouve l’usage de la langue ukrainienne. Au cours de mes recherches, tant en Ukraine que dans l’immigration, j’ai rencontré de nombreux russophones qui étaient « passés » à l’ukrainien, dans la majorité de leurs interactions en dehors de la sphère intime et dans leur communication publique, sur les réseaux sociaux par exemple. Soutenu par une politique nationale et par les intellectuels, le mouvement d’ « ukrainisation » rencontre certes des résistances, mais gagne aussi un nombre conséquent de soutiens, notamment parmi les jeunes ayant grandi dans des familles russophones[16].

    Ces reconfigurations identitaires touchent également au passé et aux symboles nationaux. Des références jusque-là cantonnées aux mouvements nationalistes ou aux régions occidentales, et perçues avec beaucoup de méfiance à l’Est, ont acquis une popularité notable dans l’ensemble du pays depuis le début de la guerre du Donbass. La figure de Stepan Bandera, tout comme les slogans et symboles[17] de l’Organisation des nationalistes ukrainiens[18], jusque-là facteurs de division, sont devenus des forces de rassemblement pour une grande partie des Ukrainiens[19].

    Il faut toutefois garder à l’esprit que ces reconfigurations ethno-nationales suivent avec du retard les reconfigurations de l’identité civique ukrainienne. Par rapport à la masse des Ukrainiens russophones ayant exprimé sa fidélité à l’État ukrainien, le nombre de ceux ayant adopté ces référentiels ethno-nationaux est plus faible. Par exemple, l’attachement à la fête du 9 mai – commémorant la victoire soviétique dans la « Grande guerre patriotique » – est encore vivace, même chez ceux qui rejettent entièrement l’annexion de la Crimée et le séparatisme du Donbass.

    Si l’action de la Russie depuis 2014 en est le catalyseur, cette identité ethno-nationale se diffuse sous l’effet de deux forces. D’une part, l’action de l’État : les gouvernements post-Maïdan ont mené des politiques d’ukrainisation et de décommunisation bien supérieures à celles de Viktor Iouchtchenko en son temps[20]. D’autre part, la socialisation par les pairs : celles et ceux qui ont participé de près ou de loin au conflit du Donbass (combattants, mais aussi bénévoles dans l’aide à l’armée ou aux civils) ont eu tendance à développer des positionnements patriotiques plus radicaux, qui ont infusé dans leur entourage. Le prestige acquis sur le champ de bataille ou dans le travail bénévole a donné aux « volontaires » une grande autorité morale au sein de la société ukrainienne.

    Ces entrepreneurs politiques, qu’ils soient institutionnels ou non, ont construit l’idée que l’héritage russo-soviétique colonise le quotidien des Ukrainiens (pratique de la langue russe, appétence pour la littérature ou le cinéma russe, célébrations de fêtes soviétiques…) et que seule la diffusion de cette identité ethno-nationale permettra d’aboutir à la libération de l’Ukraine de l’influence de son voisin.

    L’Ukraine définitivement perdue pour la Russie ?
    Depuis 2014, la diffusion d’une identité civique, basée sur la loyauté envers l’État ukrainien, et d’une identité ethno-nationale ukrainienne, fondée sur la rupture totale avec le « monde russe », a donc fait perdre à la Russie de Poutine le peu de soutien qui pouvait lui rester en Ukraine, hors de la Crimée et du Donbass séparatiste.

    À l’aune de cette analyse, l’invasion russe visant à « libérer » le « peuple frère » apparaît extrêmement aventureuse. L’armée russe, qui ne s’attendait pas à une telle résistance, est probablement touchée dans son moral ; les oppositions à la guerre de la part des Russes sont pour l’instant contrôlées, et ne menacent pas le pouvoir, mais jusqu’à quand ? Et en cas de victoire militaire, comment la Russie imposera-t-elle un régime fantoche à une population ukrainienne qui lui est largement hostile ? Pour les Ukrainiens, il est extrêmement délicat de prédire de quoi sera fait l’avenir. Mais il est probable que cette guerre cimente définitivement l’identité ethno-nationale en construction depuis huit ans.

    Hervé Amiot
    GÉOGRAPHE, DOCTORANT À L’UNIVERSITÉ BORDEAUX-MONTAIGNE

  • Gender backlash - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/analyse/2022/03/07/gender-backlash

    Une réflexion passionnante sur la raison pour laquelle les masculinistes et les néo-dictateurs marchent main dans la main dans le refus des théories du genre.

    Ces dernières années, la condamnation violente des études féministes et de genre s’est fait sentir aussi bien de la part de dirigeants autoritaires que dans des pays en apparence plus progressistes. Ce retour de bâton a de quoi inquiéter, mais il témoigne aussi du fait que le travail de dénaturalisation des normes de genre opéré par ces études est perçu comme une véritable menace par les ennemis du changement social.

    #Genre #Féminisme #Politique #Masculinisme

  • Poutine le tchékiste - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/analyse/2022/02/28/poutine-le-tchekiste

    Par Emmanuel Droit HISTORIEN

    Pour s’extraire des explications qui attribuent l’invasion de l’Ukraine à la « folie » de Vladimir Poutine, il apparaît essentiel, si nous voulons comprendre son action, de la réinscrire dans un éthos profondément imprégné par le tchékisme, une idéologie de l’action, de la discipline et du service de l’État qui s’enracine dans l’expérience de la guerre civile de la Russie post-tsariste.

    Au moment où une large partie du champ politico-médiatique se penche sur la psychologie de Vladimir Poutine et avance la thèse de la folie (de Libération au Un en passant par le premier ministre néerlandais Mark Rutte, qui parle de « folie des grandeurs ») pour expliquer l’invasion de l’Ukraine, il me paraît essentiel, pour sortir de l’aporie des explications psychologisantes, de mettre en avant son habitus tchékiste – ce que la journaliste Anna Politkovsakaïa, assassinée en 2006, qualifiait de style du « monologue de type militaire ».

    Sans tomber évidemment dans l’excès inverse de surdéterminer la trajectoire existentielle de Poutine en le présentant comme un simple produit idéologique de la défunte Union soviétique, une possible clé de compréhension de son action réside dans son ancrage dans un éthos idéologique qui a constitué la colonne vertébrale des services de sécurité soviétique depuis la naissance de la Tchéka en 1917, à savoir le tchékisme.

    Qu’est-ce que le tchékisme ?
    Le tchékisme est une idéologie de l’action, de la discipline et du service de l’État qui s’enracine historiquement dans l’expérience fondatrice de la guerre civile qui ravagea la Russie post-tsariste. Il est l’enfant d’une violence politique rapidement transformée en socle de valeurs d’ordre, de morale, de sécurité et en une culture mémorielle héroïsant la figure du fondateur de la Tchéka Félix Dzerjinski qui de santé fragile mourut d’épuisement en 1926.

    Cette matrice tchékiste née dans les entrailles de la Révolution bolchévique fut ensuite transférée après 1945 dans les démocraties populaires sous la forme d’un éthos socio-professionnel commun qui servit notamment d’idéologie de remplacement en RDA au patriotisme. Elle peut se résumer d’une formule qu’on prête à Djerzinski selon laquelle un tchékiste, c’est un « homme à la tête froide, au cœur chaud et aux mains propres ».

    Ce portrait idéal d’une figure de la vérité et de l’action se doit de garder les « mains propres ». C’était une manière, à l’époque communiste, d’évacuer complètement à travers cette formule euphémisée la terreur de masse dont les premiers tchékistes soviétiques furent les agents et qui fut appliquée à une moindre échelle en Europe centrale et orientale entre 1945 et le début des années 1950.

    Le tchékiste est donc un officier de police incorruptible, discipliné, de grande valeur, rayonnant dans sa pureté idéologique et agissant pour la sécurité de l’État. Or, Vladimir Poutine fut un tchékiste et le resta au-delà du traumatisme de l’effondrement de la RDA, dont il fut un témoin privilégié alors qu’il était en poste à Dresde en novembre 1989.

    L’habitus tchékiste de Poutine
    L’histoire de Vladimir Poutine est donc inextricablement liée à celle de l’URSS et de la police politique. Cette part de tchékisme, qu’il ne faut pas confondre avec une quelconque nostalgie du communisme de type soviétique, Poutine l’a mise en avant dès les premiers mois qui suivirent sa nomination comme premier ministre à la fin des années 1990. Lorsqu’il déclencha la seconde Guerre de Tchétchénie en manipulant une prétendue attaque terroriste et qu’il endossa pour la première fois les habits du chef de guerre, son recours à un langage direct, pour ne pas dire crû – il promettait en 1999 d’aller « buter les terroristes jusque dans les chiottes » – relève de cet éthos tchékiste : un tchékiste n’est pas un homme politique qui négocie, un tchékiste agit.

    Depuis une vingtaine d’années, Poutine n’a cessé de développer un intérêt particulier pour la réécriture de l’histoire russe, au sein de laquelle le tchékisme occupe une place de choix. Celle-ci se manifeste non seulement dans le rapport à l’Ukraine mais aussi dans cette instrumentalisation sélective de l’héritage soviétique : Poutine déteste Lénine qui est accusé d’avoir créé l’Ukraine moderne et Gorbatchev qui a contribué à détruire la puissance russe alors que dans le même temps, il encense Djerzinski et rappelle le rôle positif de Staline dans la Grande Guerre patriotique.

    Dans un premier temps, dans la nouvelle configuration post-communiste, la Tcheka, son fondateur et l’ensemble des polices politiques communistes d’Europe de l’Est firent l’objet d’une entreprise de dénonciation et de démolition la plus matérielle qui soit, symbolisée par la destruction de la statue en l’honneur de Dzerjinski devant la Loubianka en août 1991. Au tout début de la transition démocratique, l’Europe centrale et orientale tout comme l’URSS partagèrent cette ivresse de liberté et ce besoin de décoloniser l’histoire contemporaine, comme l’illustre le remarquable travail de l’ONG Mémorial, aujourd’hui dissoute par Poutine.

    Or, très rapidement, une divergence commença à se creuser, aboutissant à créer aujourd’hui un véritable fossé mémoriel, pour l’heure insurmontable, entre l’Europe post-socialiste et la Russie (à laquelle on peut ajouter la Biélorussie). Au moment où l’Europe réunifiée cherchait progressivement à faire partager les mémoires tragiques du XXe siècle en plaçant en 2009 sur un pied d’égalité l’horreur des crimes nazis et communistes, la Russie et la Biélorussie n’ont eu de cesse depuis une dizaine d’années de commémorer la figure de Dzerjinski et de promouvoir une mémoire officielle de la Tcheka. Ainsi, parallèlement à la valorisation de la Grande Guerre patriotique, Poutine contribua à mettre en place un culte des héros tchékistes destiné à surmonter le traumatisme de l’effondrement de l’État soviétique.

    Cette dissymétrie peut paraître a priori anecdotique à l’aune du basculement dans une guerre ouverte entre la Russie et l’Ukraine, mais elle illustre bien le processus de divergence à l’œuvre entre une Europe libérale et démocratique d’un côté et une Russie engagée sur la voie de l’autoritarisme et l’expansionnisme depuis le début des années 2000.

    Ainsi, le plaidoyer de l’écrivain antifasciste Jorge Semprun prononcé en avril 2005 au théâtre national de Weimar à l’occasion du 60e anniversaire de la libération du camp de concentration de Buchenwald en faveur d’un partage des mémoires tragiques semble déjà appartenir à une autre époque, celle d’une « Europe heureuse » où la convergence avec une Russie sur la voie de la démocratisation était encore envisagée et ardemment souhaitée en Occident.

    Poutine, l’entrepreneur de mémoire tchékiste
    Vladimir Poutine n’est pas seulement un tchékiste de formation. En tant que Premier ministre ou président de la Fédération de Russie, il s’est transformé en entrepreneur de la mémoire tchékiste en s’appuyant sur ce que l’on pourrait appeler un « Poutine collectif », c’est-à-dire un ensemble de collaborateurs proches qui relaient cette culture mémorielle.

    L’une de ses premières mesures en tant que chef du gouvernement fut d’avoir restauré la plaque commémorative à l’effigie de Youri Andropov dans les bâtiments centraux de la Loubianka. L’entreprise de renaissance institutionnelle du tchékisme s’accompagna d’une réhabilitation de la mémoire de Dzerjinski et de la police politique soviétique. Traumatisé par l’effondrement de l’URSS, une partie des élites politiques issues du socialisme tardif propagèrent dans les médias et sur Internet une sorte de « loi de l’histoire » : la Russie n’est forte que lorsque les services de sécurité sont puissants et centralisés. S’ils s’affaiblissent, alors c’est la survie même de la Russie qui est en jeu.

    Ce type d’arguments ne laissa pas indifférent une partie de la société post-soviétique traumatisée par les années 1990. Celle-ci était a posteriori attachée au souvenir d’un principe d’autorité qui prévalait sous le communisme et qui semblait avoir été emporté par la révolution néolibérale et capitaliste. Les paroles d’anciens citoyens soviétiques « ordinaires » tirées des bruits de la rue et des conversations de cuisine et saisies par Svletlana Alexievitch illustrent la profondeur du traumatisme de la transition socio-économique brutale et de la crise de l’État russe au début des années 1990.

    Le retour de la figure du tchékiste s’effectua selon différents canaux et dans différents champs. Les deux principaux furent sans surprise ceux de la culture (littérature et cinéma) et de la politique. Aleksander Mikhaylov, ancien chef du service de presse du FSB, écrivit des romans d’espionnage à succès vantant les exploits des espions soviétiques. Vasily Stavistky, ancien responsable des relations publiques du FSB entre 1999 et 2001, publia une série de recueils de poèmes allant jusqu’à vanter la force spirituelle des services de sécurité. La dimension spirituelle du FSB telle qu’elle était véhiculée par V. Stavitsky était en complète rupture avec le militantisme athée des tchékistes soviétiques.

    Dans le champ cinématographique, le film Countdown réalisé en 2004 par Yevgeni Lavrentyev fut tourné avec le soutien du FSB et plus précisément avec les conseils de son directeur adjoint Vladimir Anisimov. Il mettait en scène un complot visant à discréditer les services de renseignement russes dans le contexte de la seconde guerre de Tchétchénie. Suivirent d’autres films exaltant les valeurs tchékistes comme Code Apocalypse et Liquidation, sortis successivement en 2006 et 2007. Le FSB contribua aussi à produire des films documentaires mettant en avant sa capacité à démasquer les espions occidentaux. Dans Les espions, le réalisateur Marmontov mit en lumière l’activité d’espionnage des Britanniques. En 2008, Plan Caucase défendait l’idée que les États-Unis étaient derrière la première guerre de Tchétchénie.

    Sur le plan politique, Poutine a multiplié ces dernières années les gestes symboliques qui participent du discours présentant Dzerjinski comme un héros national. En septembre 2014, il a signé un décret autorisant une unité d’élite de la police de Moscou à porter le nom de Dzerjinski. Celle-ci était appelée à intervenir sur l’ensemble du territoire de la Russie et plus précisément dans le Caucase du Nord.

    Elle portait depuis 1994 le nom de Division Opérationnelle Indépendante. Ce changement symbolique était justifié par le fait que le nom de Dzerjinski était associé à « l’héroïsme et au courage, à la force et à la bravoure démontrés par le personnel dans les combats menés pour défendre la patrie et les intérêts de l’État dans le contexte de conflits armés. » Le ministère de l’Intérieur russe Vladimir Kolokoltsev participa à la cérémonie au cours de laquelle il attacha un ruban en l’honneur de Dzerjinski sur la bannière de cette unité spéciale. Il insista dans son discours sur la continuité de l’esprit qui caractérisait cette division.

    Dans ce champ, le pouvoir est même soutenu par le parti communiste russe. En septembre 2014, à l’occasion du 137e anniversaire de la naissance de Dzerjinski, des militants avaient brièvement dressé sur la place de la Loubianka une statue en plâtre du fondateur de la Tcheka. Dès 2002, lors d’une visite dans le village natal de Dzerjinski, l’ancien chef du FSB, Nicolai Patrouchev, avait promis qu’un jour la statue de « Félix le Fer » reviendrait sur la place de la Loubianka.

    Cette « promesse » fut suivie en 2003 d’une première tentative formulée par l’ancien maire de Moscou, Youri Loujkov. Ce dernier suggéra l’organisation d’un référendum local au sujet de la réinstallation de la statue. Inquiet pour sa réélection, Loujkov espérait marquer des points au niveau de l’électorat tout en se faisant bien voir par Poutine. La tenue de la consultation fut finalement reportée sine die, dans la mesure où le Kremlin considéra à l’époque ce projet comme « inopportun ».

    Le parti communiste relança le projet de Loujkov en 2015 en démarrant une campagne de pétition en faveur de la tenue d’un référendum. Il obtint rapidement un nombre suffisant de signatures mais renonça finalement à déposer la demande auprès de la commission électorale de la ville de Moscou en raison du coût excessif de l’organisation du vote. Selon l’institut de sondage indépendant Levada, une enquête de 2015 avait montré que 51% des Moscovites étaient favorables au retour de la statue, 25% y étaient opposés et 24% n’avaient pas d’avis sur le sujet.

    Deux ans plus tard, Guennadi Ziouganov, le chef du parti communiste demanda à nouveau à Vladimir Poutine de rétablir la statue de Dzerjinski sur la place Loubianka de Moscou, arguant du rôle décisif joué par le fondateur de la police politique soviétique dans la création et l’établissement de l’URSS : « Nous sommes convaincus que le retour du monument à l’homme qui est devenu un symbole d’honnêteté et d’abnégation contribuerait à la formation de repères moraux de valeur dans notre société[1]. »

    Depuis le début de l’ère Poutine, l’État continue de commémorer le « Jour des Tchékistes » et à l’occasion du 100e anniversaire de la Tcheka, un nouvel insigne d’honneur fut même présenté sur le site internet du FSB. Une telle politique illustre la volonté du Kremlin d’établir une continuité historique entre l’URSS et la Russie post-soviétique. La Tcheka est présentée comme une institution qui a protégé les citoyens soviétiques et qui d’une certaine manière rappelle que la sécurité représente un élément clef indispensable à la continuité de l’État.

    En décidant, à l’occasion du 90e anniversaire de celui-ci en 2017, de rendre une visite « surprise » mais médiatisée à son ancien chef du renseignement soviétique en RDA, Lazar Matzeev, le message de Vladimir Poutine est clair : cet hommage vient s’inscrire dans une logique de restauration de la puissance de l’État russe, de manière à montrer que la page du « trou noir » des années 1985-2000 est définitivement tournée.

    À côté de Vladimir Poutine, l’actuel directeur du FSB, Alexandre Bortnikov, endosse publiquement l’habit d’entrepreneur de mémoire, s’inscrivant dans la tradition de Iouri Andropov consistant à défendre dans l’espace public le visage « humaniste » des services de sécurité.

    Le 19 décembre 2017, il avait donné une interview au journal Rossiïskaya Gazeta à l’occasion du centenaire des services de sécurité russes. L’entretien était intitulé « Le FSB met les points sur les i » et visait à déconstruire une série de « légendes noires ». Tout en reconnaissant les « excès » des organes de sécurité dans les années 1930, Alexandre Bortnikov entendait assumer pleinement l’héritage soviétique du renseignement russe et défendre la culture du secret : « Renoncer au terme de tchékiste, c’est comme reléguer aux oubliettes toute une génération de nos prédécesseurs. » Il construisait une ligne de continuité entre la Tcheka et le FSB en écartant l’héritage tsariste de l’Okhrana.

    Une telle posture débouche sur la production d’un discours anhistorique présentant les missions et les conditions d’exercice des services de sécurité, et surtout elle permet de souligner la nécessité de se défendre face aux opérations de déstabilisation qui seraient conduites par les services secrets étrangers. En mobilisant le thème classique de la forteresse assiégée, Alexandre Bortnikov inscrit la Russie poutinienne dans un héritage tchékiste qui lui permet de dresser un parallèle entre la période de la guerre civile au cours de laquelle des « puissances étrangères ont porté atteinte à notre Patrie » et les menaces actuelles qui pèseraient sur la sécurité russe.

    Bortnikov développait donc dans cet article un discours conspirationniste reposant sur l’idée que la « destruction de la Russie reste pour certains une idée obsessionnelle ». Il n’hésitait pas à produire un discours mensonger sur « les efforts faits par la Grande-Bretagne et les États-Unis pour pousser Hitler à étendre la guerre vers l’Est. » En insistant sur le rôle clé du FSB dans la défense des frontières, il cherchait à toucher une corde sensible de la société russe. L’expression qu’il utilise – « la frontière est sous clé » – illustre cette volonté de refonder l’identité russe post-soviétique autour d’une idéologie de la fermeture.

    La Russie post-soviétique n’est pas la seule à réhabiliter l’héritage tchékiste. La Biélorussie a conservé de nombreuses traces du passé tchékiste. Le point culminant du pays (345m de haut) porte le nom de Dzerjinski (Dzyarhzhynskaya Hara) depuis 1958 et il ne fut pas débaptisé après l’indépendance en 1991. Dans la région de Minsk, une ville continue à porter le nom de Dzerjinski tout comme une subdivision territoriale biélorusse (le raïon).

    À une cinquantaine de kilomètres de Minsk, au milieu de la forêt de pins de Naliboki, à proximité du village de Piatylavitchy qui abrite la « coopérative agricole de la patrie de Dzerjinski », le président Loukachenko a fait reconstruire de toutes pièces la demeure de la famille Dzerjinski et l’a érigée en musée. Inaugurée en octobre 2004, une semaine avec les élections présidentielles, en présence du chef du FSB Nikolaï Patrouchev, ce manoir-musée propose une version édulcorée de la vie du fondateur de la Tchéka. Djerzinski est présenté comme une source d’inspiration pour le pays, un idéaliste, un homme qui a rétabli l’ordre dans le pays et qui s’est engagé pour les millions d’enfants orphelins après la guerre civile.

    Au final, loin de sombrer dans la folie, Vladimir Poutine fait apparaître au grand jour sa véritable nature, celle d’un tchékiste décidé quoi qu’il en coûte à restaurer la puissance russe en manipulant l’histoire, en feignant de négocier et en violant le droit international de la manière la plus brutale.

    Depuis près de vingt ans, il a produit un discours politique et mémoriel valorisant l’héritage tchékiste de la Russie contemporaine en évacuant la dimension criminelle et communiste des services de sécurité.

    Aujourd’hui, avec l’invasion de l’Ukraine, Poutine agit comme un tchékiste et justifie cette action comme un tchékiste. Ce que l’on perçoit comme une perte de contact avec la réalité – les références à un génocide ou au nazisme pour discréditer les responsables politiques ukrainiens – n’est en fait que l’expression de cette culture tchékiste du repli sur soi, de l’action militaire et d’un vaste complot destiné à menacer la Russie.

    Emmanuel Droit
    HISTORIEN, PROFESSEUR D’HISTOIRE CONTEMPORAINE À SCIENCES PO STRASBOURG

  • Craig Murray - sur Twitter : “A strange truth. Russia continues to send gas to W. Europe, mostly to NATO countries, and increased supply since the invasion started. Much of it still transits Ukraine. Russian and Ukrainian managers and technicians still cooperate 24 hrs. Russia is still paying transit fees.” / Twitter
    https://twitter.com/realpepeescobar

    Tout est perdu sauf le gaz !

    On peut y ajouter ceci :
    https://www.zonebourse.com/cours/action/PJSC-GAZPROM-6491735/actualite/Ukraine-Les-exportations-de-gaz-russe-vers-l-Europe-se-poursuivent-norma

    KIEV/MOSCOU, 27 février (Reuters) - Le transit de gaz russe vers l’Europe via l’Ukraine se poursuit normalement dimanche, ont déclaré l’exploitant ukrainien du gazoduc et le géant gazier russe Gazprom après l’annonce d’une frappe contre une infrastructure gazière près de Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine attaquée depuis jeudi par l’armée russe. (Reportage Pavel Polityuk et Vladimir Soldatkin ; rédigé par Jean-Stéphane Brosse)
    © Reuters 2022

    #ukraine #gaz

    • Ukraine : le gaz, une nouvelle arme ?
      Par Sami Ramdani GÉOGRAPHE

      L’une des armes les plus destructrices dont le Président russe dispose en Ukraine est le gaz naturel. Le pays a déjà subi des ruptures d’approvisionnements en 2006, 2009 et 2014, et l’ampleur de l’attaque russe sur l’Ukraine permet d’imaginer tous les possibles. Les approvisionnements gaziers russes se maintiendront-ils ? Vont-ils être plus limités encore que ce qu’envoie actuellement Gazprom, qui se contente de fournir le minimum des volumes contractés par ses clients européens depuis le printemps 2021 ?

      En Ukraine, face à l’envahisseur, la résistance de tous les secteurs de la société est mise à l’épreuve. Parmi les chantiers majeurs, la construction d’une architecture résiliente d’approvisionnement gazier occupe une place centrale. Pour accomplir cette tâche, les industriels nationaux, notamment le gestionnaire du réseau de gazoduc Gas Transmission System Operator of Ukraine (GTSOU), sont en première ligne. Dans l’immédiat, le PDG de l’entreprise publique rassure, les infrastructures continuent à fonctionner « normalement » à l’heure qu’il est malgré l’invasion commencée à l’aube jeudi.

      En décembre dernier, Sergiy Makogon évoquait les projets de long terme engagés par l’Ukraine pour garantir sa sécurité énergétique et être moins dépendante du bon-vouloir russe. Les autorités ukrainiennes sont mobilisées, et n’ont pas attendu l’offensive russe pour l’être. Depuis des mois déjà, les diplomates, le ministère de l’énergie, le ministère des affaires étrangères et le régulateur travaillent à augmenter les capacités d’importations de gaz aux frontières de ses voisins européens.

      L’Ukraine importe environ un tiers de ses besoins en gaz. La production domestique ukrainienne de gaz est actuellement de 20 milliards de mètres cubes (MMC) par an et la consommation est de 30 MMC. Depuis 2016, soit deux ans après l’annexion de la Crimée, l’Ukraine n’importe plus, théoriquement, de gaz directement depuis la frontière russe. Le pays dispose de deux options pour importer son gaz : les flux inversés physiques, et les flux inversés virtuels.

      Ce que l’on appelle « flux inversés » sont des flux de gaz transitant depuis l’Union Européenne vers l’Ukraine. On les qualifie d’« inversés » car historiquement, les flux régionaux de gaz traversent l’Ukraine d’est en ouest. Que l’on ne s’y trompe pas : le gaz provenant de l’UE à destination de l’Ukraine peut être issu de fournisseurs divers, mais il s’agit en grande majorité… de gaz russe ! Passé par le gazoduc Nord Stream (grand frère du projet Nord Stream 2), il est arrivé de Russie vers l’Allemagne, descendu jusqu’en République tchèque, a traversé la Slovaquie pour arriver en Ukraine…

      Pour ce qui est des « flux inversés virtuels » le gaz ne circule pas physiquement depuis l’UE vers l’Ukraine. Ce gaz est effectivement acheté par des acheteurs situés en Ukraine à des vendeurs situés en UE, mais il est physiquement déduit du flux de gaz russe transitant par l’Ukraine à destination de l’UE. Cette modalité d’achat de gaz nuance quelque peu les propos des dirigeants ukrainiens qui affirment ne plus importer directement de gaz russe.

      Les flux inversés virtuels sont économiquement avantageux puisqu’ils épargnent aux acheteurs en Ukraine d’avoir à payer les frais de transit induits par un acheminement du gaz russe à travers l’UE jusqu’à la frontière ouest ukrainienne. Cependant, ces flux inversés virtuels dépendent de la continuité du transit. La guerre déclarée jeudi menace cette continuité. La mise en service attendue du gazoduc Nord Stream 2 (qui relie la Russie à l’Allemagne via la mer Baltique) met en péril elle aussi la continuité du transit par l’Ukraine, mais le chancelier allemand Olaf Scholz en a suspendu la certification il y a quelques jours quand Vladimir Poutine a déclaré reconnaître l’indépendance des Républiques séparatistes de Doňetsk et Lougansk.

      En conséquence, le gestionnaire du réseau de gazoducs ukrainiens cherche à sécuriser un maximum de contrats avec ses voisins européens offrant des capacités « flux inversés physiques ». GTSOU vise l’obtention de capacités fermes. Les capacités fermes donnent le droit, garanti en permanence, d’utiliser un certain volume de l’infrastructure de transport du gestionnaire qui propose ces capacités – qui offre de la place dans ses tuyaux, autrement dit. Les capacités non-fermes, dites interruptibles, permettent d’utiliser un certain volume si cela est techniquement possible. Si les volumes de gaz disponibles ne permettent pas de satisfaire tous les clients, l’arbitrage sera opéré en faveur des clients ayant des capacités fermes. Ainsi, généralement, les acteurs menant des activités économiques essentielles opteront pour des capacités fermes tandis que les acteurs dont l’activité économique peut supporter une certaine instabilité d’approvisionnement fera des économies en optant pour des capacités interruptibles moins chères.

      L’Ukraine obtient des approvisionnements garantis depuis la Hongrie et la Slovaquie
      En ce début 2022, avant l’invasion russe, des étapes importantes ont été franchies dans le développement d’un approvisionnement gazier de l’Ukraine provenant de fournisseurs et de voies diversifiés. Le 1er février, les premiers volumes provenant directement de Hongrie sont arrivés en Ukraine. La voie hongroise est devenue la deuxième route garantie pour l’approvisionnement gazier de l’Ukraine, après la Slovaquie. En 2014, l’accès à 27 millions de mètres cubes par jour au point de Budince en Slovaquie était devenu la première capacité ferme en flux inversé dont l’Ukraine bénéficiait. L’accord signé par GTSOU et le gestionnaire de réseau de transport gazier hongrois, FGSZ, court jusqu’au 30 septembre 2022 et offre la capacité d’importer physiquement en Ukraine 8 millions de mètres cubes par jour (2,9 milliards par an). Le PDG de GTSOU, Sergiy Makogon, s’est félicité : “Pour la première fois depuis 2014, l’Ukraine a augmenté sa capacité d’importation de gaz ferme depuis l’Europe. Il est important qu’un nouveau contrat soit signé avec la Hongrie, depuis laquelle l’Ukraine a transporté 90 % de tout le gaz d’importation cette année par inversion virtuelle. Cela démontre la demande du marché pour la route de transport de gaz HU-UA et les avantages pour les deux pays. ».

      En atténuant l’impact de la limitation des approvisionnement russes aux européens, ces nouveaux contrats renforcent la position de l’Ukraine, qui devra remplir ses stocks dès le printemps pour faire face aux besoins de l’hiver prochain. Pour les citoyens ukrainiens l’année à venir s’annonce longue, mais pour l’industrie gazière elle va défiler à toute vitesse. Si cette première phase de l’accord entre Ukraine et Hongrie est un succès, ce qui est probable, les gestionnaires des deux pays pourraient mettre en place ces flux inversés physiques sur une base permanente avec possiblement encore plus de capacités engagées. L’ouverture de la voie hongroise contribue non seulement à la diversification des routes d’approvisionnement de l’Ukraine mais également à la diversification de ses fournisseurs en offrant un accès au terminal de gaz naturel liquide (GNL) de l’île de Krk en Croatie. Le GNL, transportable par bateaux méthaniers, permet à des fournisseurs du monde entier comme les Etats-Unis ou le Qatar d’atteindre les marchés européens. Le terminal croate a une capacité de 2,6 milliards de mètres cubes par an.

      Aux 27 millions de mètres cubes par jour convenus en 2014, GTSOU et le gestionnaire de réseau de transport gazier slovaque, Eustream, ont décidé d’ajouter temporairement, du 4 février jusqu’au 31 mars 2022, 15 millions de mètres cubes par jour de capacité ferme de transit. Ainsi, le volume total garanti pouvant transiter physiquement du 4 février au 31 mars 2022 de la Slovaquie vers l’Ukraine s’élève à 42 millions de mètres cubes par jour, soit une augmentation de 56 %. Le PDG de GTSOU, Sergiy Makogon, a remercié le président Ukrainien Volodymyr Zelensky et le Premier ministre Denys Shmyhal pour leur implication personnelle lors des négociations avec la partie slovaque.

      Par rapport à la situation en place depuis 2014 où l’Ukraine ne pouvait importer que 27 millions de mètres cubes par jour, l’Ukraine a ainsi augmenté sa capacité ferme d’importation depuis l’UE de 85.19 % pour la période février-mars 2022. Après mars 2022 et dans le contexte actuel, il reste à savoir si Eustream et GTSOU maintiendront la même capacité ferme de flux inversés physiques. L’accord avec FGSZ seul représente pour l’Ukraine une augmentation de 30% de sa capacité ferme d’importation depuis l’UE.

      La coopération de l’Ukraine avec la Pologne
      Vu d’Ukraine, la Pologne apparaît comme un partenaire doté d’un important potentiel. En effet, les gestionnaires de réseaux de transport polonais et danois, GAZ-SYSTEM et Energinet, font construire côté un gazoduc d’une capacité de 10 MMC, le Baltic Pipe, qui doit relier la Norvège et la Pologne en passant par le Danemark d’ici 2023. Les capacités du Baltic Pipe s’ajouteront aux 5 MMC du terminal GNL de Świnoujście qui doit atteindre 8,3 MMC en 2023. Ces chantiers précèdent la potentielle construction d’un terminal GNL de 4,5 MMC à Gdansk pour 2025.

      Toutefois, il subsiste des obstacles conséquents pour que l’Ukraine puisse pleinement bénéficier des infrastructures de diversification polonaises. Premièrement, il semblerait pour l’heure, difficile de mettre en place des capacités fermes de flux physique inversé entre la Pologne et l’Ukraine car il y a des stockages de gaz stratégiquement très important au sud-est du territoire polonais. Le maintien d’un certain niveau de remplissage de ces stockages ne laisserait aucune capacité ferme disponible pour les acteurs côté ukrainiens, qui doivent se contenter des capacités interruptibles.

      Avant la question de la nature des capacités offertes, la question des possibilités techniques de transporter physiquement du gaz depuis la Pologne vers l’Ukraine est déjà problématique. Actuellement, le gestionnaire polonais GAZ-SYSTEM ne peut envoyer au maximum qu’1,5 MMC/an vers l’Ukraine depuis l’interconnexion d’Hermanowice. Depuis sept ans déjà, des discussions sont entamées pour agrandir cette interconnexion et permettre à 6 MMC de transiter de Pologne vers l’Ukraine mais le projet peine à progresser faute d’investissements.

      Même si ce souci d’interconnexion venait à se régler, les infrastructures polonaises sont avant tout destinées à assurer la demande gazière polonaise qui doit significativement s’accentuer lors des prochaines années. Ces infrastructures d’importation n’offrent donc qu’une option d’approvisionnement ponctuelle pour l’Ukraine qui pourrait y recourir certes en cas d’urgence mais pas disposer d’un contrat d’approvisionnement de long terme.

      Malgré ces difficultés, des coopérations transfrontalières intéressantes sont possibles comme le démontre la collaboration entre l’entreprise étatique qu’est le fournisseur polonais PGNiG, et une entreprise privée ukrainienne, ERU. Le 1 février 2022, le premier a annoncé l’achat d’une cargaison de Gaz naturel liquéfié américain qui, après son arrivée en Pologne fin février, devrait être livrée via la frontière ukrainienne à ERU qui devrait quant à elle réceptionner le combustible jusqu’à la fin du mois de mars, pourvu que les infrastructures ne soient pas endommagées. Ce serait la deuxième fois que du gaz américain serait livré à l’Ukraine grâce à la coopération des deux sociétés. La livraison précédente était arrivée au terminal polonais en novembre 2019.

      « Il s’agit d’une nouvelle livraison de GNL américain en Ukraine effectuée par PGNiG en coopération avec ERU, qui est notre partenaire commercial stratégique sur le marché ukrainien. Les bonnes relations construites au fil des ans sont particulièrement importantes aujourd’hui, en cette période de grandes turbulences sur le marché du gaz en Europe », a déclaré Paweł Majewski, président du conseil de gestion de PGNiG. « Grâce aux investissements dans les infrastructures gazières réalisés en Pologne ces dernières années, nous pouvons renforcer la sécurité énergétique de la région en assurant à nos clients l’accès à des sources diversifiées de gaz naturel et la possibilité de choisir la meilleure offre sur le marché », a-t-il poursuivi. Dale Perry, dirigeant d’ERU, estime quant à lui que la responsabilité de la diversification des approvisionnements ukrainiens n’incombe pas qu’à l’Etat mais qu’elle relève aussi des entreprises privées.

      L’apport de ce partenariat pour la sécurité énergétique a même pris une dimension régionale en octobre 2021, lorsque les deux entreprises ont permis d’effectuer la toute première fourniture de gaz non russe à la Moldavie alors que ce pays subissait une réduction des fournitures gazières de Gazprom.

      Une future option grecque pour l’Ukraine
      Le développement dynamique du secteur GNL dans la région se confirme avec la décision finale d’investissement concernant le développement d’un terminal à Alexandroupolis en Grèce, prise le 27 janvier 2022 par les actionnaires de la société grecque Gastrade. Le terminal, d’une capacité de 5,5 MMC par an, devrait être opérationnel d’ici la fin de l’année 2023. A terme, le GNL provenant de Grèce pourrait atteindre l’Ukraine via l’interconnexion gazière Grèce-Bulgarie actuellement en construction puis le Trans-Balkan pipeline qui traverse la Roumanie et la Moldavie. Historiquement le Trans-Balkan pipeline servait à faire transiter le gaz russe depuis l’Ukraine vers les Balkans. Le lancement du Turkish Stream par Gazprom pour atteindre les Balkans via la Mer noire sans passer par l’Ukraine a vidé le Trans-Balkan pipeline… qui est désormais disponible pour alimenter l’Ukraine en flux physique inversé. Certes Kiev a perdu des revenus de transit, mais au moins les caractéristiques techniques du tuyau permettent de l’utiliser en sens inverse, pour fournir l’Ukraine en gaz provenant de fournisseurs internationaux via les Balkans. L’Ukraine n’est donc pas tout-à- fait perdante en termes de sécurité énergétique.

      Des opportunités offertes par les normes européennes
      Le 9 février, le groupe de coordination pour la sécurité de l’approvisionnement en gaz de la Communauté de l’énergie s’est réuni et s’est félicité des progrès ukrainiens pour s’approvisionner en gaz depuis l’Union Européenne. Le directeur de la Communauté de l’énergie Artur Lorkowski a déclaré “La mise en place d’un cadre juridique et réglementaire solide est le meilleur instrument pour renforcer la sécurité énergétique. Le cas de l’Ukraine montre comment l’adoption de la législation de la Communauté de l’énergie apporte des avantages concrets aux consommateurs et à l’industrie.”. Ce que le PDG de GTSOU, Sergiy Makagon, a approuvé en saluant l’étroite collaboration du Secrétariat de la Communauté de l’énergie avec les autorités ukrainiennes.

      De tels échanges entre l’Ukraine et ses voisins européens sont effectivement rendus possibles par la récente adoption des normes européennes par le secteur gazier ukrainien. En créant un gestionnaire de réseau de transport indépendant, GTSOU, l’Ukraine s’est dotée depuis le 1er Janvier 2020 d’une entité capable d’offrir des produits commercialement intéressants.

      En intégrant son réseau à celui de ses voisins européens, l’Ukraine sécurise ses approvisionnements mais permet également à l’Europe centrale et orientale de développer une architecture résiliente pour son approvisionnement gazier. Les capacités ukrainiennes, notamment de stockage, permettront de faire transiter selon un axe nord-sud le GNL des terminaux de la Baltique, de l’Adriatique et grecques. Avec 31 MMC de capacités de stockage, l’Ukraine détient les troisièmes capacités les importantes du monde derrière les Etats-Unis et la Russie. Sur ces 31 MMC, 10 MMC se situent aux frontières de l’UE favorisant les synergies potentielles. Ces capacités de stockage ukrainiennes permettraient d’accumuler du GNL bon marché en été pour l’écouler lors des périodes de forte demande hivernales atténuant ainsi les coûts pour les consommateurs européens.

      Les coopérations avec la Hongrie et la Slovaquie offrent à l’Ukraine un accès garanti au marché mondial. La Slovaquie est un partenaire d’autant plus important que cette voie permettra également à l’Ukraine d’importer du GNL depuis la Pologne puisqu’un interconnecteur Pologne-Slovaquie doit être opérationnel en 2022. Mais si les contrats acquis par le gestionnaire du réseau de gazoducs ukrainiens sont des étapes importantes pour le renforcement de la sécurité énergétique du pays, cela n’est pas suffisant dans un contexte de marché gazier très tendu, où la Russie envoie aux européens le minimum de volume possible et où les fournisseurs internationaux alternatifs proposent une offre limitée. Ces initiatives seront d’autant moins suffisantes si Vladimir Poutine décide d’utiliser pleinement le gaz comme une arme dans sa nouvelle guerre, et va jusqu’à rompre l’approvisionnement.

      Sami Ramdani
      GÉOGRAPHE, DOCTORANT PARIS-8 VINCENNES, L’INSTITUT FRANÇAIS DE GÉOPOLITIQUE

  • La guerre nucléaire qui vient - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/opinion/2022/02/27/la-guerre-nucleaire-qui-vient-2

    Lors de la conférence de presse qui a suivi sa rencontre avec Emmanuel Macron le 7 février à Moscou, Vladimir Poutine a fait allusion au risque d’escalade nucléaire, ce que la presse française n’a pas vraiment bien traduit, évoquant une menace plutôt qu’une mise en garde. Cela n’a pas échappé au philosophe Jean-Pierre Dupuy, dont nous avions publié, il y a tout juste trois ans, cet article important qu’il nous a semblé essentiel de reprendre aujourd’hui.

    Le (presque) non-dit de la crise actuelle est que nul ne peut écarter le risque d’escalade jusqu’à l’extrême, c’est-à-dire une guerre nucléaire. Poutine y a fait allusion pour la première fois lors de la conférence de presse qui a suivi sa rencontre à Moscou avec Macron. La presse française, négligence ou post-vérité, a très mal traduit ce qu’il a dit alors, qui ressemblait moins à une menace qu’à une mise en garde. En voici une traduction littérale : « Bien sûr, les potentiels de l’organisation conjointe de l’OTAN et de la Russie ne sont pas comparables. Nous le comprenons, mais nous rappelons également que la Russie est l’une des principales puissances nucléaires, et en termes de modernité de certains composants, elle est même en avance sur beaucoup d’autres. Il n’y aura pas de vainqueurs, et vous vous retrouverez entraînés dans ce conflit contre votre volonté. Vous n’aurez même pas le temps de cligner des yeux lorsque vous allez mettre en œuvre l’article cinq du traité de Rome. » [Avec une belle confusion, distraction ou voulue, entre le traité de Rome et celui de Washington qui régit l’OTAN.]

    Il y a exactement trois ans, le mardi 26 février 2019, AOC publiait mon premier article pour ses colonnes sous le titre « La guerre nucléaire qui vient ». J’y réagissais à un double événement très important pour la stabilité de l’Europe : la dénonciation par Trump le 1er février 2019, et le lendemain par Poutine, du traité dit INF (pour « Intermediate-Range Nuclear Forces », soit forces nucléaires de portée intermédiaire) datant de 1987, par lequel les États-Unis et l’Union soviétique s’engageaient à éliminer tous leurs missiles de croisière et balistiques lancés depuis le sol et ayant une portée se situant entre 500 et 5 500 km. Beaucoup d’experts considèrent que ce traité, signé par Gorbatchev et Reagan, a contribué à assurer la paix en Europe pendant toute cette période (donc, de 1987 à 2019).

    5 500 km : Poutine peut atteindre de Moscou le nord de l’Écosse et le Portugal. La dénonciation du traité INF n’a pas fait grand bruit il y a trois ans. Aujourd’hui, nous pressentons ce qu’il comporte de menaces terrifiantes.

    Jean-Pierre Dupuy, le 26 février 2022

    #Guerre #Nucléaire

  • Des gauches sans possibles ? Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre
    https://aoc.media/opinion/2022/02/23/des-gauches-sans-possibles

    Si les gauches ne portent pas d’avenir lisible et désirable, comment pourraient-elles résister à la droite conservatrice ? Face à la désolation des partisans de l’émancipation, il nous faut déplacer le regard vers les potentialités et puissances de ceux qui contestent les pouvoirs en place. Dès lors, pensées critiques, projection utopique et partis de changements peuvent s’engager dans une voie de réconciliation, au bénéfice du plus grand nombre.

    La campagne pour l’élection présidentielle française illustre une fois de plus l’état de fragmentation et de décomposition des organisations politiques rattachées aux gauches. Elle témoigne aussi de la puissance inquiétante acquise par les thématiques portées par l’extrême-droite.

    Pour rendre compte de ce nouveau rapport de forces entre partis et entre cultures politiques, les facteurs matériels et organisationnels occupent une place prépondérante. La crise des organes d’expression des forces de gauche, l’éloignement social, politique et éthique de ses représentants vis-à-vis des groupes qu’ils représentaient, le financement et la démultiplication des titres de journaux, de revues et des chaînes promouvant les idées de droite et d’extrême droite, les transformations de l’actionnariat des médias, en sont, parmi d’autres, des causes essentielles.

    Crises de la critique

    Les facteurs intellectuels de cette transformation de l’échiquier politique dont nous sommes souvent les spectateurs atterrés ne sont pas pour autant négligeables. Parmi eux, il y a la distance voire la défiance, y compris à gauche, entre les professionnels de la politique et les idées des mouvements sociaux et intellectuels.

    De la contestation néo-conservatrice des savoirs critiques, en vogue actuellement en France, au mépris des universités au plus haut niveau de l’État, en passant par l’usage intermittent ou instrumental des sciences pendant la pandémie actuelle et pendant les campagnes électorales : plusieurs épisodes récents viennent rappeler la dévalorisation, dans le monde de la politique et parmi les formations d’extrême-droite, de droite mais aussi de gauche, des idées rigoureusement contrôlées ou discutées, de celles et ceux qui les font vivre. Peut-on prétendre améliorer ou réparer le monde si l’on n’est pas vraiment attentif aux idées nouvelles et à leurs conditions matérielles et socio-économiques d’élaboration ?

    Dans les universités et les laboratoires, c’est aussi la fragmentation qui domine, attisée sans doute par une tentation de repli face à l’hostilité croissante des pouvoirs, des médias et des politiciens. Du côté des sciences humaines et sociales, en particulier, les dernières décennies ont été marquées par une démultiplication des critiques de la réalité existante et des dénonciations des relations et des systèmes de pouvoir. Il y aurait lieu de s’en réjouir : l’état des choses est de plus en plus questionné et ausculté en vue de le rendre plus juste et plus vivable.

    Mais malgré la croissance continue des diplômés, et donc d’un public potentiel des discours universitaires, les effets politiquement bénéfiques de cette hypertrophie de la critique paraissent faibles. Les divisons partisanes ou programmatiques de la gauche reflètent aussi l’éclatement de la critique sociale. Plus grave : les condamnations de l’existant peuvent proliférer, elles restent trop souvent jugées hors sol et, en définitive, inoffensives. Rien ne semble enrayer le mouvement de déliaison entre pensées critiques et partis de changement en faveur du plus grand nombre. C’est même l’impression contraire qui domine : le hiatus entre champ politique et champ intellectuel est devenu tel que, plus les gauches se divisent et s’affaiblissent, plus les critiques de l’ordre social se spécifient et se complexifient à l’instar de ce que donne à voir la configuration nord-américaine.

    De cette situation vient sans doute le procès, devenu commun depuis quelques années, d’absence de véritable projet transformateur de la gauche. Certes, ce sentiment est d’abord la contrepartie directe de l’hégémonie des idées de droite extrême dans l’espace public. Car une diversité foisonnante de mesures, de réformes, d’alternatives concrètes et même – en période électorale – de programmes politiques coexistent en réalité dans le camp de l’autonomie, de l’égalité et de l’entraide. Mais derrière ce foisonnement de plus en plus large il manque tout de même un horizon clair, un dessein d’ensemble. Si les gauches ne portent pas d’avenir lisible et désirable, comment pourraient-elles résister aux droites conservatrice ou modernisatrice et à une extrême-droite n’ayant pour seule aspiration que de revenir à un passé fantasmé et défiguré ?

    La boussole des possibles

    Au cœur de cette dissociation entre critiques et politiques, entre programmes de mesures et tendances sociales de fond – véritable foyer de la crise des gauches depuis plusieurs décennies – il y a une ambivalence fondamentale sur ce qu’il faut tenir comme possible et sur la manière adéquate de s’y relier et d’en faire un principe d’action. Pour secondaire ou abstrait qu’il puisse paraître, ce problème est en réalité central d’un point de vue politique. Avant de le souligner, dissipons d’emblée un malentendu : évoquer les possibles, et leur meilleure appréciation, comme boussoles nécessaires pour transformer la réalité, ce n’est pas réduire le combat d’idées à une simple adaptation ou résignation à l’ordre existant.

    Pour beaucoup, le possible n’est d’ailleurs, au contraire, que le souhaitable, ce qui appelle à être réalisé, un idéal attendant sa propre mise en œuvre. Donnez-nous un « monde d’après », quelques fidèles plus ou moins nombreux pour y croire et s’en faire les prosélytes zélés, et vous obtiendrez, moyennant sans doute des oppositions farouches et des luttes féroces, un nouveau monde.

    Dit autrement : « Quand on veut, on peut » ; de la volonté suit la possibilité. Lorsqu’il n’est pas complice avec l’idéologie dominante du « tout est possible », ce volontarisme sans mode d’emploi, qui anime le désir de réforme plus ou moins radicale, est l’exact contraire de la stratégie. Voilà pourquoi, dans sa conception de la division du travail politique entre militants et intellectuels, le philosophe communiste italien Gramsci entendait corriger cet « optimisme de la volonté » partisane par le « pessimisme de l’intelligence » issu, selon lui, de la théorie marxiste. Ainsi concevait-il la rationalité pratique propre à son camp : comme une équation à la fois savante et intime entre la connaissance approfondie des contraintes de la réalité institutionnelle et sociale et les aspirations intraitables à modifier le monde capitaliste, entre une conscience des limites du possible dans une conjoncture donnée et un appel à leur franchissement indéfini.

    Près d’un demi-siècle après la mort du révolutionnaire italien, Raymond Williams, un autre marxiste, envisageait, quant à lui, un nouage différent du savoir et du vouloir pour les socialismes et les gauches. « Être vraiment radical, écrivait-il à l’adresse, d’abord, des intellectuels engagés, c’est rendre l’espoir possible plutôt que le désespoir convaincant ». Dans le champ de la critique et des sciences sociales, la formule – qui est loin d’avoir eu le même succès que celle de Gramsci – invite à de nouvelles expériences de pensée. Et d’abord celle-ci : plutôt que de partir des limites du possible, regardons les possibilités effectives ou latentes du présent.

    Après deux siècles d’enquêtes, les mécanismes de domination qui structurent l’ordre social sont en effet bien connus. Certes, leur inventaire ne peut jamais être achevé : il s’enrichit à chaque génération de nouveaux points de vue ; il demande à être actualisé à la lumière de l’histoire immédiate. Mais, pour les partisans de l’émancipation, les motifs de désespoir ne manquent pas. La défaite actuelle des gauches n’en est, au fond, qu’un composant supplémentaire. Face à cette impasse, une autre réflexion gagnerait à être renforcée : des raisons d’être des pouvoirs, déplaçons le regard vers les potentialités et puissances de ceux qui les contestent. De l’explication de l’existant, allons vers l’enquête sur les possibles.

    Aucun irénisme dans ce changement d’angle de vue : pas question de remplacer un verre d’eau à moitié vide par le même verre qu’on aura décrété à moitié plein. Pas question non plus de nourrir un nouveau catalogue sans fin de luttes « inspirantes » et de souhaits irréductibles – à quoi beaucoup de programmes politiques finissent par ressembler en période de compétition électorale. L’analyse des espérances d’une époque serait de peu de valeur théorique et pratique si elle n’allait de pair avec celle des obstacles qu’elles rencontrent.

    L’essentiel tient à ce qu’en imaginant l’avenir et en pensant l’action, le savant et le politique ne soient plus condamnés aux possibilités abstraites ni aux devenirs probables. Les utopies et les prévisions ont en effet été les techniques politiques privilégiées pour relier le présent à l’avenir et le savoir à l’agir. Les programmes (de cette élection comme des autres) en témoignent : vœux pieux et statistiques dialoguent et s’y succèdent toujours et encore.

    Or l’utopie tend à détacher l’avenir désirable du présent vécu ; et la prévision, à prolonger le passé pour prédire le futur. La première absolutise la distance du possible et du réel tandis que la seconde la dénie. Du jeu d’aller-retour et de miroir entre ces rapports à l’avenir dérive au passage le partage figé, et réducteur, entre révolutionnaires (« utopistes ») et réformateurs (« réalistes »). Entre ces deux manières usées de nouer la connaissance théorique et la politique transformatrice, il faudrait ménager une autre voie. Cette voie, c’est la recherche non pas de « possibles » préexistants en attente de leur réalisation mais de possibles à explorer et inventer, d’abord par une interprétation de ce que le présent rend ou non faisable : la recherche de possibilités réelles.

    Cartographie nouvelle

    Pour entamer cette quête, commençons par reconnaître que la définition du possible fait l’objet d’une lutte sans merci, que ce conflit est même l’un des ressorts fondamentaux de la politique moderne et des relations de pouvoir. La pandémie récente a livré de ce combat un concentré sans équivalent puisque nous y avons appris chaque jour à comparer et à opposer des prévisions épidémiologiques et économiques, à soupeser des anticipations du « monde d’après », à essayer de nous projeter souvent sans grands succès.

    Bourdieu l’avait bien vu dans ses Méditations pascaliennes, livre tardif dans son parcours, écrit pour cette raison en forme de bilan : au sein des « luttes à propos du sens du monde social », écrivait-il, celles qui portent sur « son orientation, […] son devenir, […] son avenir » représentent « l’un des enjeux majeurs […] : la croyance que tel ou tel avenir, désiré ou redouté, est possible, probable ou inévitable peut, dans certaines conjonctures, mobiliser autour d’elle tout un groupe et contribuer ainsi à favoriser ou à empêcher l’avènement de cet avenir ». C’est dans cette brèche que pourrait opérer un travail de cartographie de possibles « plus ou moins improbables », suggérait-il, apte à ouvrir l’avenir et à inciter à l’action.

    Apparaissaient aussi, en passant, les limites de la critique qu’il avait déployée jusqu’alors et du pari, qui avait été le sien, d’une politique de la prise de conscience des déterminations sociales et d’une mobilisation qui reposerait avant tout sur la diffusion d’une connaissance critique des dominations. La tâche inaugurale et irréductible d’un nouveau savoir ayant pour terrain le possible consiste alors à dessiner, avec le plus de précisions, le théâtre de la guerre symbolique pour la définition des possibles légitimes, tout l’arsenal des instruments de préemption et de canalisation des possibles – avec aujourd’hui, parmi eux, les algorithmes – opérées constamment par les puissances publiques et privées.

    L’enquête sur les possibles ne peut s’arrêter au dessin de ces lignes de front. Elle doit aussi s’attacher à reconstruire l’ensemble de forces immanentes représentées par les formes théoriques et pratiques de l’espérance. Les questions à traiter sont nombreuses. Qui espère et qui est résigné ? Autrement dit : sachant qu’il est établi que la « capacité à espérer » n’est jamais distribuée de manière égale dans la société et qu’elle tend à diminuer ou à osciller avec les ressources et les discriminations subies, à quelles conditions sociales peut-on accéder à un possible distinct du probable de la destinée comme de la rêverie sans lendemain ? Et l’enquête, de se poursuivre à partir de là.

    Quels sont dès lors les effets concrets et visibles des convictions utopiques ? Où sont les institutions et expérimentations alternatives et contre-hégémoniques et quels sont, dans la multitude des secteurs d’activité sociale (santé, écologie, culture, école, production, alimentation, énergie, etc.), leurs visées, leurs contenus, leurs manières de fonctionner et de dysfonctionner ? À quelles conditions peuvent-elles s’améliorer, survivre et se multiplier ? Comment la puissance publique pourrait-elle, pour peu qu’elle le souhaite, favoriser leur développement et leur viabilité ? Et comment l’hypothèse de la catastrophe écologique transforme-t-elle toutes les pratiques de projection et d’espérance ? Au fil d’une recherche qui serait guidée par ces interrogations, c’est toute une carte des possibles, avec les dynamiques qui les soutiennent et les divers obstacles qu’elles rencontrent, qui est susceptible d’apparaître.

    Arrimer l’imagination politique à une effectivité déjà existante : l’examen historique montre par ailleurs que ce projet intellectuel n’a rien d’extravagant ni d’abstrait. Il aura même traversé avec insistance les gauches historiques et la pensée socialiste, une certaine philosophie marxiste ou postmarxiste (qui irait de Ernst Bloch et les théoriciens de l’École de Francfort à Cornelius Castoriadis) et l’essor des sciences sociales (de Gabriel Tarde à Luc Boltanski, sans oublier Marx et Weber, à l’origine de ces questionnements). Pour aborder l’avenir, les socialistes du XIXe siècle n’avaient en effet pas séparé la science, l’utopie et l’émancipation.

    Le XXe siècle et, avec lui, une grande partie de la tradition communiste comme les nouvelles disciplines des sciences de l’homme et de la société ont au contraire dissocié ces pratiques au point même d’opposer sans nuances les faits et les conjectures, la science de l’histoire et la projection utopique, toujours au détriment du second terme. Voilà pourquoi le fantasme encore vif de l’ingénierie sociale a tant contribué aux atrocités inoubliables des cent dernières années. La cartographie des espoirs et des possibilités pratiques que nous voudrions développer ne saurait se confondre avec leur planification.

    En termes de savoir comme de politique, l’enjeu d’une science sociale du possible n’est pourtant pas spéculatif avant tout, mais bel et bien stratégique. Il s’agit de dépasser l’injonction écrasante à la Realpolitik sans sombrer dans l’idéalisme ou l’utopisme abstrait.

    Quelques mois d’une campagne électorale n’y suffiront assurément pas. Formuler et promouvoir une telle perspective de recherches peut même paraître à mille lieues des problèmes de l’élection présidentielle. L’adoption éventuelle d’un meilleur sens du possible n’en est pas moins d’autant plus urgente à un moment où la réalité de l’anthropocène modifie en profondeur les temporalités et les marges de l’agir politique.

    L’utopisme renouvelé et réflexif dont ont besoin les gauches, et que peuvent alimenter les théories et les sciences sociales, n’a pas vocation à se substituer à l’engagement et à la mobilisation. Mais sans son concours, toutes les bonnes volontés pourraient bien se heurter à la décomposition en cours, et les conceptions hors sol du possible nourrir à nouveau un sentiment amer d’impuissance puis de désolation.

     

    NDLR : Haud Guéguen et Laurent Jeanpierre viennent de publier aux Éditions La Découverte La perspective du possible. Comment penser ce qui nous arrive, et ce que nous pouvons faire.

    #gauche #gauches

  • Verónica Gago : « La grève féministe suscite le désir d’un programme politique » - AOC media - Analyse Opinion Critique
    https://aoc.media/entretien/2022/02/04/veronica-gago-la-greve-feministe-suscite-le-desir-dun-programme-politique

    Deux années durant, Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, philosophes, ont poursuivi un projet intellectuel ambitieux : celui de documenter les luttes et revendications féministes contemporaines, au travers d’entretiens avec des activistes, des artistes, des personnalités engagées pour plus de justice sociale dans différentes régions du monde. De ce panorama, qui prendra la forme d’un livre – Le peuple des femmes – ressort une puissance féministe, pour reprendre l’expression de l’argentine Verónica Gago, dont les deux philosophes proposent pour AOC cet entretien inédit.

    Philosophe argentine, Verónica Gago est l’une des voix majeures de la théorie féministe contemporaine. Deux de ses livres ont été récemment traduits en français : Économies populaires et luttes féministes (Raisons d’agir, 2020) et La puissance féministe (Éditions Divergences, 2021). À partir de l’Amérique du Sud et des différentes luttes en Argentine qui ont abouti à la légalisation de l’avortement en décembre 2020, elle diagnostique une puissance féministe à même de contrer des violences conjointement capitalistes et patriarcales. Les grèves qui se mettent en place dans différents pays du monde sont pour elle emblématiques de cette portée transnationale d’un féminisme de combat.

    Cet entretien réalisé en juillet 2021 constitue l’une des voix politiques présentes dans Le peuple des femmes. Un tour du monde féministe que nous avons co-écrit et qui paraît ces jours-ci (chez Flammarion). En particulier, les chapitres « Une autre histoire de la grève » et « Les foulards verts » n’existeraient pas sans le dialogue engagé avec Verónica Gago, lequel se poursuivra par une rencontre en mai prochain à Paris.

    #paywall...

    • Qu’est-ce qui vous semble le plus important dans les revendications et les pratiques féministes aujourd’hui, en Argentine et dans le monde ? Quelle est la place des luttes féministes dans les mouvements anticapitalistes en Argentine ?

      Je pense que le mouvement féministe trace la carte complète de ce qui est contesté aujourd’hui, en utilisant des slogans qui combinent une dénonciation de l’impunité judiciaire et policière, tout en exigeant une reconnaissance monétaire et des revenus plus élevés pour les travailleurs les plus précaires, ceux qui sont en charge de l’infrastructure populaire qui rend la vie possible au milieu des territoires dévastés. Lors de la dernière grève féministe, en Argentine, par exemple, le slogan « les travailleurs de la santé communautaire prennent soin de nous » a été particulièrement instructif. C’est une manière d’énoncer la demande de soins dans un registre syndical, de demander conjointement des droits et un meilleur salaire. Il réunit, au lieu de les diviser, le travail et les soins. Il défie la violence institutionnelle et, à son tour, met en évidence la force de l’autodéfense d’un quartier, comprise comme une lutte pour les ressources, allant du droit au logement à la dissociation des prix alimentaires de la valeur du dollar.

      Nous savons que la question de la justice est extrêmement compliquée. Ainsi, lorsque l’assemblée féministe aborde le pouvoir judiciaire, lorsque les assemblées de quartier nomment ce pouvoir opaque, elles pointent son caractère structurel et montrent clairement comment il fonctionne de manière raciste, classiste et sexiste. La dénonciation en soi ne suffit pas à le changer, mais le sortir de l’enceinte de son palais et du langage compliqué de ses procédures est certainement un pas important.

      Le diagnostic féministe de la violence s’oppose également à la morbidité médiatique qui tente de nous figer dans une position de victime perpétuelle et de comptabilité nécropolitique des féminicides. Sans aucun doute, l’impact de la violence en tant qu’expérience quotidienne a beaucoup à voir avec l’expansion d’une sensibilité féministe qui nomme, dénonce et produit une compréhension de ses causes profondes. Mais c’est surtout parce que ce mouvement permet d’affronter la violence et pas seulement de la subir. S’organiser pour lutter pour de meilleurs revenus, pour le logement, pour renverser la législation répressive, contre la précarisation des vies, contre le racisme institutionnel, ce sont là des manières concrètes de cartographier ce fourmillement de différentes formes de violence et de définir des tactiques dans les territoires où cette violence est condensée et renforcée. Dans ce processus, la grève féministe démontre que nous sommes aussi des productrices de valeur, des travailleuses et des créatrices de mondes et de formes de sociabilité, même dans des conditions d’extrême précarité. La grève féministe, en ce sens, suscite le désir d’un programme politique, et pas seulement d’une dénonciation.

      Pourquoi le corps des femmes est-il toujours attaqué ou contrôlé par les hommes ?

      C’est une grande question. Silvia Federici parle souvent d’« un état de guerre permanent contre les femmes », dont le dénominateur commun est la dévalorisation de leur vie et de leur travail par la phase actuelle de la mondialisation. Federici soutient que le capitalisme, depuis ses débuts transatlantiques, a persécuté et combattu les femmes « hérétiques » avec férocité et terreur. C’est pourquoi, dans son livre Caliban et la sorcière, elle relie trois concepts : les femmes, le corps et l’accumulation primitive. Elle y pose des questions fondamentales sur cette figure emblématique de la rébellion. Pourquoi le capitalisme, depuis sa fondation, a-t-il besoin de faire la guerre aux femmes qui détiennent le savoir et le pouvoir ? Pourquoi la chasse aux sorcières est-elle l’un des massacres les plus brutaux et les moins mémorisés de l’histoire ? Pourquoi l’amitié entre femmes doit-elle être rendue suspecte ? Qu’est-ce que les hommes ont cherché à éliminer lorsqu’ils ont brûlé ces femmes sur le bûcher ? Comment peut-on tracer un parallèle entre les sorcières et les esclaves noirs des plantations des Amériques ?

      La guerre contre les femmes, telle que Federici la caractérise, est un moment « originel » qui se répète dans chaque nouvelle phase d’« accumulation primitive » du capital : autrement dit, c’est ce qui se déploie dans le champ social, avant une période d’extrême instabilité des relations de commandement-obéissance et d’exploitation. L’idée qu’il existe des moments historiques où la violence devient une force productive pour l’accumulation du capital, comme le soutient la sociologue Maria Mies dans son livre Patriarcat et accumulation à l’échelle mondiale, est fondamentale pour comprendre la phase actuelle de dépossession à différentes échelles. Faire la guerre aux femmes et à leurs formes de savoir-pouvoir est la condition de possibilité du début du capitalisme, affirme Federici, mais il reste à savoir ce que cela signifie dans le présent. Nous devons tester l’hypothèse d’une chasse aux sorcières actualisée, en cartographiant les nouveaux corps, territoires et conflits en rapport avec sa manifestation contemporaine. Les « nouvelles formes de guerre » sont ce que l’anthropologue argentine Rita Segato appelle les modes de violence actuels qui prennent pour cible le corps des femmes. Elles sont « nouvelles » parce qu’elles actualisent une géométrie du pouvoir qui va au-delà de l’État-nation, puisque ce sont souvent d’autres acteurs qui exercent la violence, très majoritairement liés au capital illégal. En même temps, un lien avec le passé persiste au milieu de la nouveauté, en particulier dans sa dimension coloniale. Cette dimension s’exprime dans les méthodes proprement coloniales de meurtre des femmes (comme l’empalement, l’acide et le démembrement), mais surtout dans l’exercice de l’affirmation de l’autorité fondée sur la propriété des corps. Beaucoup de ces scènes continuent à résonner dans le présent.

      J’identifie au moins trois dynamiques qui attirent l’attention sur la façon dont ce cadre persiste dans notre conjoncture : (1) la relation entre les corps féminisés et dissidents et les terres/territoires communs, tous deux compris comme des surfaces de colonisation, d’extractivisme et de domination ; (2) la criminalisation des actions collectives contre la précarisation de la vie ; et (3) les forces conservatrices (également néo-fascistes) comme une clé constamment présente pour le rappel à l’ordre de l’accumulation capitaliste.

      Qu’est-ce qu’une grève féministe ? Quelle forme concrète peut-elle prendre ou prend-elle ? Pourquoi doit-elle être internationale ? Pourquoi faites-vous campagne pour #WeAreAllWorkers ?

      Je pense que la grève féministe est une redéfinition d’une forme puissante de lutte dans un nouveau moment historique. Contre le modèle étroit de qui peut faire grève – des travailleurs blancs, masculins, salariés et syndiqués – nous avons élargi sa capacité politique, ses langues et ses géographies. Ainsi, des questions se posent qui la remodèlent complètement : quels types de corps, de territoires et de conflits entrent dans la grève lorsqu’elle devient féministe ? À quel type de généralité s’engage-t-elle ?

      Depuis 2016, la grève a successivement pris plusieurs noms : « grève nationale des femmes », « grève internationale des femmes, lesbiennes, travestis et trans », « grève féministe internationale et plurinationale », et même « grève générale féministe ». J’y vois-là un effet de son caractère de plus en plus inclusif et complexe. Je propose d’interpréter la grève féministe comme une recherche pratique posant un ensemble de questions politiques. Comment la grève a-t-elle été réinventée et transformée par un mouvement mené par des sujets et des expériences qui ne correspondent pas à l’idée traditionnelle du travail ? Pourquoi la grève, telle qu’elle est réappropriée à partir du mouvement ouvrier, parvient-elle à traduire de nouvelles grammaires d’exploitation en nouvelles grammaires de conflit dans l’ici et maintenant ? Comment la grève, dans ses significations élargies, est-elle capable de relier le travail domestique à l’exploitation financière ? Pourquoi la grève a-t-elle permis un nouveau type de coordination internationale ?

      Nous disons #TrabajadorasSomosTodas (#Touteslesfemmessontdestravailleuses) pour exprimer que nous ne pouvons pas déléguer au capital – à travers l’outil du salaire – la reconnaissance de qui sont les travailleurs. En même temps, cette déclaration ne fonctionne pas comme une couverture qui recouvre et homogénéise une identité de classe abstraite ; elle fonctionne plutôt parce qu’elle révèle la multiplicité de ce que signifie le travail du point de vue féministe, avec toutes ses hiérarchies et toutes ses luttes. Aujourd’hui, la classe est une multiplicité qui a élargi les frontières de ce que nous comprenons comme la « classe ouvrière », grâce à ces luttes qui redéfinissent les sujets productifs sur la base de conflits spécifiques. En même temps, la classe ne cesse d’être une division de la société entre ceux qui, selon Marx, dépendent de leur force de travail pour se rapporter à eux-mêmes et au monde, et ceux qui ne le font pas. L’expansion de la classe par la multiplication du travail démontrée par le mouvement féministe actuel est due au fait que ce dernier n’accepte pas la prémisse selon laquelle les travailleurs sont seulement ceux qui reçoivent un salaire. Dans ce sens, en élargissant l’outil de la grève, nous provoquons une crise dans le concept patriarcal du travail parce que nous remettons en question l’idée que le travail digne est uniquement celui qui reçoit un salaire ; par conséquent, nous remettons également en question le fait que le travail reconnu est majoritairement masculin. Comme dans un jeu de dominos, cela implique de remettre en question l’idée que le travail productif est uniquement celui qui est effectué en dehors du foyer.

      Quel sens donnez-vous à la légalisation de l’avortement en Argentine ? Quelles sont les étapes importantes ? Quel rapport cela a-t-il avec l’histoire du féminisme en Argentine ?

      Petit à petit en Argentine, la demande de légalisation de l’avortement a pris une dimension de masse, sans précédent dans l’histoire du pays. Pour être pleinement comprise, elle doit être située dans le contexte des cinq dernières années, un contexte défini par la montée d’un mouvement féministe transnational qui a émergé depuis le Sud global. Ces marches ont été comparées à une marée féministe qui traverse les frontières, les langues, les classes et les sexes : ce qu’on appelle la marée verte. Ce qui distingue le cycle actuel des manifestations précédentes de la mobilisation politique féministe, c’est sa vitalité, en termes de taille, mais aussi sa radicalité. Ces deux caractéristiques contribuent également à expliquer l’évolution continue et permanente de ce mouvement, un état de « devenir » qui en fait le mouvement politique le plus dynamique du monde aujourd’hui.

      Au fur et à mesure que ce mouvement a pris de l’ampleur, il s’est constamment et consciemment confronté à la question de la généalogie. Où se trouve-t-il ? D’où vient-il ? On peut dire que l’engagement dans les luttes révolutionnaires des années 1970 et la campagne populaire pour les droits humains contre le terrorisme d’État pendant la dernière dictature argentine de 1976 à 1983 sont des éléments clés. Les mères et grand-mères de la Place de Mai ont non seulement mené la résistance contre la dictature, mais ont également fondé un mouvement de défense des droits de l’humain qui, après le rétablissement de la démocratie, a lutté pour la mémoire, la vérité et la justice. Sous la bannière « ni olvido, ni perdón » – ne jamais oublier, ne jamais pardonner –, ce mouvement a cherché à obtenir que les membres du gouvernement civil, de l’armée, de la hiérarchie de l’Église catholique et du secteur des entreprises responsables de la répression politique, qualifiée de génocide en Argentine, rendent des comptes. Au cours des années 1970, les femmes ont joué un rôle de premier plan dans les mouvements révolutionnaires et dans la résistance à la dictature, et leur participation est aujourd’hui lue à travers un prisme féministe.

      Le même phénomène s’applique à l’analyse des mouvements sociaux qui ont surgi pendant et après la crise politico-financière de 2001-2002, et qui ont souvent été dirigés par des femmes. Il s’agit, par exemple, du mouvement des chômeurs connus sous le nom de piqueteros, qui ont barricadé les rues et les routes, organisé des assemblées populaires et occupé des usines. Les féministes argentines reconnaissent aujourd’hui que ces pratiques ont préfiguré leur propre politique, un héritage qu’elles ont explicitement revendiqué, mais aussi un héritage qui leur a parfois été imposé.

      Les couleurs ont leur importance aussi. L’écharpe verte identifiée à la campagne pour la légalisation de l’avortement, par exemple, est un hommage aux écharpes blanches – originellement des couches que les mères et les grands-mères de la Plaza de Mayo portaient sur leur tête comme symbole de leurs enfants disparus lorsqu’elles manifestaient pendant la dictature. À l’époque, les médias argentins décrivaient les mères et les grands-mères comme « las locas de la Plaza » (les folles de la Place), en raison des couches blanches qu’elles portaient, mais aussi en raison de la persistance et de l’audace de leurs protestations devant le siège du gouvernement de la dictature. De même, les premiers groupes féministes d’Argentine, tels que l’Union féministe argentine Feminista Argentina et le Movimiento de Liberacion Feminista, le Mouvement de libération féministe, ainsi que les groupes naissants du mouvement LGBTQI+ qui en est issu, étaient souvent regroupés dans les premiers médias sous le nom de « locas », folles. Dans les deux cas, une formulation péjorative a été appliquée à une forme différente et prémonitoire de rationalité politique.

      Un autre antécédent important en Argentine est la Réunion nationale des femmes, aujourd’hui appelée Réunion plurinationale des femmes, des lesbiennes, des personnes transgenres et non binaires, fondée en 1986, trois ans seulement après la restauration de la démocratie. L’édition 2005 de la réunion a donné lieu à la création de la Campagne nationale pour un avortement légal, sûr et gratuit, point culminant de deux décennies d’activisme sur cette question, menée par des femmes argentines qui s’étaient exilées pour échapper à la dictature. Pendant leurs années d’exil, nombre de ces militantes avaient participé à des luttes féministes à l’étranger, que ce soit au Brésil, en France, au Mexique, aux États-Unis ou à Cuba. À leur retour, elles ont apporté avec elles les stratégies qu’elles avaient apprises dans leur pays. En 1987, elles ont fondé la Commission pour le droit à l’avortement, qui a finalement ouvert la voie à la Campagne nationale pour le droit à l’avortement. La Campagne nationale a présenté son projet de légalisation de l’avortement au Congrès argentin à sept reprises – en 2005, 2006, 2007, 2009, 2018, 2019 et 2020 – bien qu’il n’ait jamais été voté avant 2018. Cette année-là, le projet de loi a été adopté par la Chambre des représentants, mais n’a pas réussi à passer au Sénat, établissant un nouveau seuil en termes de visibilité en Argentine, mais aussi dans le monde entier, en grande partie en raison d’une transformation politique qui avait commencé en 2015.

      L’avortement, lorsqu’il est associé à la perspective d’un accès égal aux soins, est-il un élément important du développement de la démocratie ?

      Bien sûr. D’ailleurs, l’un des slogans était : « Le droit à l’avortement est une dette de la démocratie ». Mais je pense que l’avortement n’est pas seulement lié aux soins. Je vais l’expliquer.

      La lutte pour l’avortement a pris sens dans sa relation avec d’autres luttes féministes qui ont lié politiquement et cognitivement la violence contre les corps féminisés avec un diagnostic systématique du régime capitaliste hétéro-patriarcal et colonial. Avec la marée verte, le débordement du terrain parlementaire s’est précisé par l’appropriation de cette lutte par la campagne féministe. En 2018, pour la première fois, les séances publiques ont été retransmises en direct et suivies par des milliers de personnes ; elles ont comporté jusqu’à 800 voix, devenant une véritable plateforme publique d’argumentation, de confrontation et d’exposition. Elles ont forgé un espace pédagogique, dont ont particulièrement profité les générations de jeunes qui ont abordé ces arguments dans les écoles et les conversations quotidiennes. Mais elles ont également réussi à imposer une discussion dans l’agenda médiatique, grâce à une polyphonie de débats sans précédent. Le débordement sur le terrain social s’est précisé par l’expansion de la mobilisation. Celle-ci s’est manifestée, tout d’abord, par la pratique des « pañuelazos », des actions de masse au cours desquelles les participants agitaient les mouchoirs verts symbolisant l’avortement. La « marée verte » a inondé tous les espaces, y compris les écoles, les bidonvilles, les syndicats, les places, les lieux de travail et les soupes populaires. Par cette extension, le corps qui avait été mis en débat a également pris une dimension de classe. D’une part, cela s’est produit parce que la discussion sur la clandestinité de l’avortement faisait directement référence aux coûts qui le rendent plus ou moins risqué selon les conditions sociales et économiques de chacun. D’autre part, cette dimension est apparue parce que la hiérarchie de l’Église catholique a tenté d’inverser l’argument de classe, en désignant l’avortement comme quelque chose d’ « étranger » et d’ « extérieur » aux classes populaires. Dans la lutte pour la légalisation de l’avortement, le corps en litige dépasse donc la conquête des droits privés individuels. La mobilisation massive exigeant un avortement légal, sûr et gratuit déborde la demande de reconnaissance législative en même temps qu’elle la réclame.

      Par ailleurs, le débat a dépassé le cadre de la santé publique comme question préventive de la grossesse non désirée, pour ouvrir la question du désir. Avec le slogan « La maternité sera désirée ou ne sera pas » et la demande d’une éducation sexuelle complète dans le cursus éducatif, la campagne a approfondi les débats sur les sexualités, les corporalités, les relations et les affects qui ont déplacé la question de manière radicale. Cela a même permis de faire varier les slogans en faveur de l’avortement légal, non seulement à l’hôpital, mais aussi pour défendre des réseaux autonomes comme les « socorristas », les sauveurs de vie, un réseau national de travailleurs sanitaires et sociaux qui fournissent des informations et un soutien pour des avortements sûrs en Argentine, qui ont pratiqué des avortements « partout » ; en faveur aussi non seulement de l’éducation sexuelle, mais aussi de la découverte de sa propre sexualité ; non seulement de la contraception pour éviter les avortements, mais aussi du plaisir.

      La chambre basse du Congrès a approuvé le projet de loi le 13 juin 2018. Le 8 août, il a atteint le Sénat, qui a décidé de son sort. Pour ces deux dates, malgré des températures négatives, 1 puis 2 millions de personnes se sont rassemblés devant le Congrès, inaugurant la pratique de la veillée féministe qui dure toute la nuit.

      Après un débat intense de 12 heures, le Sénat a rejeté le projet de loi en 2018, par un vote de 38 contre 31. Pour le mouvement qui avait poussé à la légalisation, et pour les personnes présentes sur la place à l’extérieur, la scène a été vécue comme un exercice de discipline et d’infantilisation. D’un côté, 2 millions de personnes devant le Congrès se battant pour le droit des femmes à décider pour elles-mêmes ; de l’autre côté, 38 représentants du système patriarcal des castes décidant pour elles. Malgré la déception de cette nuit, le mouvement a continué en organisant des grèves internationales des femmes en 2019 et 2020, ce qui l’a aidé à maintenir la dynamique de la légalisation. Et en intégrant le droit à l’avortement dans une critique plus large du modèle économique néolibéral, le mouvement féministe est devenu une force politique motrice, mobilisant l’opposition contre les politiques d’austérité du Président Macri, dont le poids a été ressenti de manière disproportionnée par les femmes. Lors de l’élection présidentielle de 2019, le candidat péroniste, Alberto Fernández, a fait de la légalisation de l’avortement une promesse de campagne. Lorsque la pandémie de coronavirus a retardé la soumission du projet de loi promis au Congrès, les organisations féministes ont intensifié leur pression avec des campagnes en ligne et hors ligne. Finalement, pour la première fois dans l’histoire, le pouvoir exécutif – et non la société civile – a présenté le projet de loi légalisant l’avortement le 17 novembre, ainsi qu’un projet de loi qui accorde une pension alimentaire pour protéger et financer les mères pendant la grossesse et les trois premières années de vie de l’enfant. Les deux projets de loi ont été adoptés le 30 décembre.

      La lutte n’est cependant pas terminée. Les organisations féministes demandent que les femmes qui ont été emprisonnées pour avoir avorté avant la légalisation soient libérées de prison. Elles resteront également vigilantes pour s’assurer que la loi est pleinement appliquée. Dans le contexte de la crise économique sans précédent due à la pandémie, elles sont également préoccupées par le maintien du financement public de la santé et de l’éducation.

      Cette victoire en Argentine a également eu un écho dans toute la région. Les mouvements féministes au Chili, au Brésil, en Équateur, au Pérou et au Mexique sont particulièrement désireux de faire de leurs pays les prochains à rejoindre la marée verte. Depuis 2018, de nombreuses initiatives et campagnes pour légaliser l’avortement ont été lancées, avec le foulard vert comme symbole. Aujourd’hui, elles sont revitalisées, car le féminisme transnational continue de pousser contre les forces conservatrices et les forces néolibérales.

      Vous analysez les différents mouvements féministes de 2015 à aujourd’hui en Argentine. Vous expliquez que ce mouvement a d’abord été alimenté par le slogan et hashtag #NiUnaMenos qui a convoqué la première mobilisation massive contre les féminicides en juin 2015. Un an plus tard, on entendait partout : « Nous voulons être vivantes et libres ! ». Puis, en octobre 2016, la grève a produit un saut qualitatif en transformant la mobilisation contre les féminicides en un mouvement radical et massif qui a su politiser le rejet de la violence d’une manière neuve. Pouvez-vous revenir sur ces trois étapes ?

      Je pense que dans ces trois étapes, vous pouvez voir un déplacement dans la conceptualisation de la violence et l’émergence d’une force politique croissante. La violence sexiste a été appréhendée autrement. Nous avons pluralisé sa définition : nous avons cessé de parler « seulement » de la violence contre les femmes et les corps féminisés, et nous l’avons plutôt reliée à un ensemble d’autres formes de violence, sans lesquelles son intensification historique ne pourrait être comprise. Parler de la violence à partir des féminicides (des femmes mais aussi des trans, etc.), ce n’est pas se limiter à sa comptabilité nécropolitique, au décompte des victimes. En ce sens, la reconnaissance de la pluralisation de la violence est stratégique : cela permet de déplacer la figure totalisante de la victime. La pluralisation de la signification des violences sexistes ne consiste pas seulement à quantifier et à cataloguer les différentes formes de violence. C’est beaucoup plus complexe ; c’est une façon de cartographier leur simultanéité et leur interrelation. Il s’agit de relier les maisons démolies aux terres rasées par les entreprises agroalimentaires, à l’écart salarial et au travail domestique invisibilisé, de connecter la violence de l’austérité et de la crise avec la manière dont celles-ci sont habitées par des pratiques des femmes dans les économies populaires ; tout cela est mis en relation avec l’exploitation financière à travers la dette publique et privée. Beaucoup de choses sont liées : les manières de discipliner la désobéissance par la répression étatique la persécution des mouvements de migrants, l’emprisonnement des femmes pauvres pour avoir avorté et la criminalisation des économies de subsistance. En outre, il ne faut pas minorer l’empreinte raciste de chacune de ces formes de violence. Rien n’est évident dans ce réseau de violence : retracer les modes de connexion, c’est produire du sens, car cela rend visible la machinerie d’exploitation et d’extraction de la valeur qui implique des seuils croissants de violence, lesquels ont un impact différentiel (et donc stratégique) sur les corps féminisés.

      Fabienne Brugère
      Philosophe, Professeure à l’université Paris 8

      Guillaume Le Blanc
      Philosophe, Professeur à l’Université de Paris

      NDLR : L’ouvrage de Fabienne Brugère et Guillaume Le Blanc, Le peuple des femmes : un tour du monde féministe paraîtra le 16 février 2022 aux Éditions Flammarion.

      #femmes #grève #féminisme #lutte #domination #argentine #WeAreAllWorkers #TrabajadorasSomosTodas #NiUnaMenos

  • Une approche « sensuelle » des mathématiques : voilà ce que David Bessis, mathématicien et actuellement à la tête de l’entreprise Tinyclues (développement d’algorithmes censés influencer le choix des consommateurs) nous dévoile. Il propose une approche pédagogique différente de leur enseignement qui, jusqu’alors, reposait sur le postulat que les bon·nes élèves en maths étaient né·es avec une configuration mentale adéquate pour performer dans cet apprentissage.
    On ne nait pas mathématicien, on le devient. Quoiqu’il en soit, le génie (mathématique) restera, à mon sens, composé de 10 % d’inspiration (intuition et imagination) et de 90 % de transpiration ...

    Pour une approche sensible des mathématiques - YouTube
    https://www.youtube.com/watch?v=P3-sU0Vl9wU

    David Bessis a également accordé une interview à Caroline Broué (pour AOC Média)

    Voir ci-après :

    • David Bessis : « Les maths peuvent offrir un chemin de réconciliation sociale »
      Par Caroline Broué
      Journaliste
      Face aux mobilisations d’enseignants et de chercheurs au sujet des inégalités croissantes dans le choix de la spécialité mathématiques au lycée, le ministre de l’Éducation nationale a concédé qu’il faudrait leur redonner une place dans le tronc commun. Avec son nouvel ouvrage Mathematica, David Bessis entend bouleverser les idées reçues sur cette discipline, perçue comme élitiste et excluante : faire des mathématiques, c’est à ses yeux voir et sentir, faire usage d’une créativité et d’un sens de l’observation accessibles à chacun d’entre nous.

      Mi-récit autobiographique, mi-ouvrage scientifique, Mathematica de David Bessis tombe à pic à l’heure où la place des mathématiques s’invite dans le débat politique. C’est un essai de science pour toustes aussi bien qu’un livre pratique qui démystifie les mathématiques, et qui montre, anecdotes et exemples à l’appui, combien à l’encontre d’une idée reçue, elles sont une expérience « sensuelle et charnelle », à condition qu’on veuille bien suivre son intuition et faire preuve d’imagination… David Bessis est mathématicien et entrepreneur. Après l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et un doctorat à l’université Paris 7, il a été professeur assistant à Yale puis chercheur au CNRS. En 2010, il a fondé Tinyclues, une entreprise en intelligence artificielle appliquée au marketing.
      Par ailleurs, il a écrit deux livres de littérature, Sprats en 2005 et Ars grammatica en 2006, tous deux édités chez Allia.

      C.B. Mathematica est un livre dans lequel il est autant question de vous que des mathématiques. Pourquoi avoir écrit un essai aussi personnel sur les maths ?
      Parce que les mathématiques sont une expérience personnelle. C’est le sujet central du livre. J’ai mis vingt ans à écrire ce livre. Il a fallu le décentrer pour parvenir à le coucher sur la feuille, et cela n’a pas été chose aisée parce que faire des mathématiques est une expérience tellement forte d’un point de vue émotionnel et sensuel qu’on a envie d’en parler d’une manière autocentrée ! Or, je voulais faire un récit qui ait du sens pour tout le monde. C’est la lecture de trois grands mathématiciens, René Descartes, Alexandre Grothendieck et William Thurston qui m’a permis de dépasser mon propre cas. Tous les trois, à des époques et dans des contextes très différents, ont raconté une même expérience de la compréhension du fonctionnement du cerveau humain.

      William Thurston (1946-2012) est le moins connu des trois. Pouvez-vous nous le présenter et nous dire ce qu’il a apporté aux mathématiques selon vous ?
      Des trois c’est celui dont l’histoire me touche le plus, c’est le vrai héros du livre. Il est né avec un strabisme qui l’empêchait de percevoir les objets dans l’espace, en dimension 3, et il a dû travailler très dur, avec l’aide de sa mère, pour arriver à assembler mentalement des images de dimension 2 et les voir en dimension 3. Puis il a continué, et il a fini par être capable de voir en dimension 4 et 5, ce qui parait complètement fou ! (En dimension 3, pour décrire un point sur terre il faut donner sa latitude, sa longitude et son altitude, ou bien ses coordonnées x, y, z ou bien largeur, longueur, hauteur. En dimension 5, les points ont cinq coordonnées.) Thurston raconte qu’en entrant à l’école primaire, il a pris la résolution de développer chaque jour un peu plus sa capacité de visualisation, comme un jeu. Ce qu’il ne savait pas, c’est que cet exercice quotidien allait faire de lui le plus grand géomètre du XXe siècle. C’est une histoire bouleversante.

      En quoi l’histoire et l’expérience de Thurston rejoint-elle celle de Descartes, qu’on lit plutôt comme philosophe, et de Grothendieck, considéré comme l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps ?
      Malgré leurs différences, les trois décrivent la même expérience et se sentent porteurs d’un message universel sur le fonctionnement du cerveau humain, de la pensée, du langage. C’est une histoire qui n’a jamais été articulée de manière cohérente. En quelque sorte, j’ai essayé avec ce livre d’être leur porte-parole.
      Le discours de la méthode a été lu comme le livre d’un philosophe et non d’un mathématicien. Je pense que c’est un contresens. Récoltes et semailles, le livre monstre de Grothendieck (qui, par un pur hasard, est édité en même temps que le mien), a quant à lui été perçu comme le livre d’un ermite un peu mystique. Or, il y a des thèmes communs entre Descartes et Grothendieck. Quand Descartes écrit que l’esprit est d’essence divine, il rejoint Grothendieck dans La clé des songes affirmant que Dieu rêve à l’intérieur de lui. Dans un cas on parle de philosophie, dans l’autre de folie, mais ils parlent de la même chose. On n’a pas lu correctement ces textes, on ne les a pas mis en regard. Le troisième, celui de Thurston, est très estimé dans la communauté mathématique, beaucoup de mathématiciens le trouvent génial et profond, mais c’est un texte d’une vingtaine de pages paru dans une revue assez confidentielle et difficilement lisible par un non-mathématicien, hormis quelques fulgurances. Je m’efforce donc de traduire ces réflexions pour les rendre concrètes et accessibles, parce que je crois qu’au fond elles concernent tout le monde.

      De fait, votre livre s’adresse au grand public, aussi bien dans sa structure que dans sa forme. C’est un récit à tiroirs qui fourmille d’exemples, d’anecdotes. Dans quel but : renverser l’image des mathématiques dans la société ? Changer notre façon de voir le monde ?
      Mon point de départ est le malentendu à propos des mathématiques, entre les mathématiciens et la société. Du côté des mathématiciens, ils sont nombreux à éprouver un malaise par rapport à la façon dont leur activité est perçue. On s’adresse souvent à eux en pensant qu’ils sont « bons en calcul », « logiques », « rationnels », qu’ils « aiment les chiffres ». Tout cela repose sur des préjugés. Beaucoup de mathématiciens détestent le calcul ! On les perçoit comme psychorigides, eux se vivent comme sensuels. Et du côté de la société, combien d’élèves et d’anciens élèves ont traversé les cours de mathématiques dans la souffrance, combien ont éprouvé de l’injustice ou se sont sentis bêtes en ne les comprenant pas ?
      Il y a une rumeur tenace dans la société selon laquelle le cerveau mathématique est inné. J’ai moi-même probablement cédé à ce préjugé biologique quand j’ai commencé. J’étais bon, mais certains étaient meilleurs que moi et je pensais que c’était dans l’ordre des choses. Or, si on pense comme cela, on ne va pas très loin en maths. Ce préjugé est une fabrique à complexes. Et mon livre vise à le faire tomber.
      Par ailleurs, chez tous les auteurs auxquels je me réfère, Einstein en premier, il y a cette idée qu’ils ne sont pas plus doués que les autres. Einstein dit : « Je n’ai aucun don particulier, je suis juste passionnément curieux ». C’est une phrase que l’on peut juger démagogique, comme je l’ai fait dans un premier temps, et c’est aussi la remarque que me font les détracteurs de mon livre. Or, cette idée que « je ne suis pas plus doué que les autres, je m’y prends juste différemment et je vais vous expliquer comment », est littéralement le propos du Discours de la méthode de Descartes. Cette « méthode », subjective, ressemble vraiment à une thématique de développement personnel. Dans sa version initiale cartésienne, la subjectivité est au cœur de l’argumentation.
      On retrouve cette réflexion chez Alexandre Grothendieck, l’un des plus grands mathématiciens de tous les temps. Grothendieck écrit que la sagesse populaire veut qu’il y ait une différence entre un cancre et Einstein, mais qu’il va démontrer le contraire, et que lui-même n’est pas un génie, il ne fait que s’y prendre d’une certaine manière.
      Par conséquent, l’un des moteurs de tous ces récits, c’est cette impression qu’il y a quelque chose dans l’expérience mathématique qui leur a permis de transcender les limites de ce qu’ils pensaient être leur intelligence. La société leur renvoie l’image qu’ils sont des extraterrestres, eux savent comment ils sont arrivés où ils sont. Au fond, ils disent « On ne naît pas intelligent, on le devient », par une méthode. Alors pourquoi ce malentendu perdure-t-il ? Parce que cette méthode est par nature secrète. Non qu’il y ait un complot pour ne pas la révéler. Cette méthode est secrète parce qu’elle concerne des gestes invisibles qu’on fait dans sa tête.

      Ces gestes invisibles relèvent de l’intuition et de l’imagination, que vous placez au cœur de l’expérience mathématique…
      Je distingue l’intuition de l’imagination. L’intuition, c’est l’état de nos associations d’esprit non verbales. L’imagination, elle, est l’activité physique principale de la pratique mathématique. Elle répond à une méthodologie complexe (doute cartésien, logique, esprit ouvert à la contradiction), et elle permet de modifier l’intuition. C’est à cet endroit que l’on rate le virage. Les gens n’arrivent pas à croire que cette activité, l’imagination, puisse les mener aussi loin. Ils s’arrêtent à l’incompréhension initiale d’un problème, vivent mal le fait de ne pas comprendre, refoulent les images mentales en se disant que c’est trop compliqué, et passent donc à autre chose. Or, il faut franchir ce cap. Au lieu de détourner la tête, il faut affronter la difficulté avec l’esprit ludique et curieux d’un enfant pour tenter de comprendre ce qui coince et comment percer le mystère. Ce n’est pas immédiat, évidemment, ça prend du temps. C’est comme apprendre à faire du skateboard ou de la planche à voile. Le problème avec les mathématiques, contrairement au skate, c’est qu’on ne voit pas les autres se casser la figure pour progresser. On ne voit pas comment ils font et donc on a l’impression qu’ils sont des magiciens. Je montre dans mon livre que l’activité mathématique n’a rien de magique et que les mathématiciens acceptent juste de se casser la gueule mentalement. Ils se trompent, se reprennent, permettent à leur imagination d’apporter de la contradiction à leur première intuition, ils essayent de résoudre les énigmes par itération, par tâtonnements.
      J’ai la conviction intime, et c’est ce qu’on retrouve dans tous les récits qui m’ont inspiré, que cette activité de l’imagination influence notre apprentissage neuronal tout autant, peut-être même plus, que ce que nous vivons dans la vraie vie.

      Vous prenez l’exemple de la batte et de la balle du psychologue Daniel Kahneman (lauréat du prix de la Banque de Suède, l’équivalent pour l’économie du prix Nobel en 2002 pour ses travaux sur les biais cognitifs) pour montrer comment le cerveau doit s’exercer…
      Cette histoire de la batte et de la balle est intéressante à plusieurs niveaux. Elle révèle à quel point l’idée que notre intuition est structurellement fausse et que nous ne pouvons rien y changer est ancrée dans la société. Daniel Kahneman utilise systématiquement cet exemple pour expliquer ce que sont les biais cognitifs devant une assemblée.
      Une balle et une batte coûtent ensemble 1,10 dollar. La batte coûte 1 dollar de plus que la balle. Combien coûte la balle ? Kahneman remarque que la plupart des gens répondent 10 centimes, ce qui est une réponse fausse. Si la balle coûtait 10 centimes, la batte (qui coûte un dollar de plus) coûterait 1,10 $, et ensemble, elles reviendraient à 1, 20 $. Selon Kahneman, nous avons deux systèmes de pensée. Le système 1, la pensée intuitive, immédiate qu’on a envie d’utiliser tout le temps, qui vous dit (à tort en l’occurrence) que la réponse est 10 centimes. Et le système 2, qu’il assimile à la rationalité, la capacité de poser un calcul, de suivre une méthode, de faire un raisonnement rigoureux, lent, fatigant, qu’on n’a pas envie de faire mais qui donne les bons résultats, en l’occurrence 5 centimes. Il dit que même les étudiants de Harvard et de Princeton se trompent en faisant confiance à leur intuition. Et c’est là qu’on voit l’ampleur du préjugé : ce grand chercheur, lauréat du plus grand prix d’économie, affirme que pour donner la bonne réponse il faut rejeter son intuition et faire un calcul que personne ne veut pas faire. Or il existe des gens (j’en fais partie) qui répondent 5 centimes sans poser de calcul, simplement parce que ça leur paraît visuellement évident. Kahneman oublie que nous pouvons « reprogrammer » notre intuition.

      Qu’est-ce que cette « représentation visuelle » du mathématicien, ces images mentales ?
      Parler d’« images mentales » est une simplification car l’intuition est parfois musculaire ou émotionnelle. Mais ces intuitions non visuelles sont encore plus difficiles à partager, parce qu’on ne peut pas faire de dessin. Dans mon livre, je fournis quelques diagrammes qui tentent de traduire les images dans ma tête. L’enjeu est surtout de partager la méthode qui permet de corriger ces images, quand c’est nécessaire. Si on croit que notre intuition est fausse et va le rester, on se met dans un rapport de soumission inhibant. C’est peut-être une raison pour laquelle certaines personnes rejettent la rationalité : elles n’acceptent pas de se débarrasser de leur intuition. Moi non plus je n’ai pas envie de jeter mon intuition à la poubelle ! De ce point de vue, je partage ce trait psychologique avec ceux qui croient aux pseudosciences et aux théories du complot. Mais ne pas vouloir jeter son intuition à la poubelle ne veut pas dire que je crois mon intuition forcément vraie. Cela signifie que je vais essayer de réconcilier mon intuition avec la logique. Je ne veux pas abandonner mon intuition parce que je serai beaucoup plus fort si je trouve la réponse intuitivement (comme pour le prix de la balle), j’accepte que mon intuition est fausse dans un premier temps, mais je ne fais pas le deuil de la possibilité de la faire progresser, en apprenant de ses erreurs. Cette tension entre intuition et logique est la véritable force motrice qui fait progresser en mathématiques et qui est à l’origine du plaisir des mathématiciens.

      Comment expliquez-vous ce fossé entre les mathématiques à l’école et, disons, les « vraies » mathématiques ?
      C’est une question fondamentale à laquelle je n’ai pas toutes les réponses. L’enseignement des mathématiques est foncièrement difficile parce que l’activité mathématique implique des gestes invisibles, donc par nature compliqués à traduire et à transmettre. C’est comme vouloir expliquer par téléphone à quelqu’un qui n’a jamais vu de chaussures comment il doit faire ses lacets ! De ce point de vue, je ne pense pas qu’on puisse faire un enseignement des mathématiques radicalement différent de celui qui existe aujourd’hui, d’autant que le formalisme, notamment le formalisme des définitions, est indispensable. Un cours de mathématiques qui n’est pas formel dans ses définitions est une imposture…

      Par conséquent, on ne se trompe pas quand on dit aux enfants ou aux adolescents que les mathématiques, c’est ce qui apprend à raisonner de manière organisée, systématique et rationnelle ?
      On ne se trompe pas. Il faut apprendre à manipuler des symboles, car cela fait partie de l’outillage mathématique, tout comme pour apprendre la musique il faut apprendre le solfège. Autrement dit, je ne dis pas qu’il faut rejeter le formalisme, je dis qu’il faut prendre en considération l’intuition. En somme, il faut ajouter à l’enseignement des mathématiques, pas retrancher : ajouter l’intuition sans retirer le formalisme.
      Alors comment ? La première chose, certains enseignants le font déjà, consiste à expliquer pourquoi on va apprendre tel théorème, d’où il vient, comment on en est venu à l’inventer. D’une certaine manière, contextualiser les mathématiques, les historiciser, pour motiver l’apprentissage avec des histoires. C’est ce que j’ai toujours essayé de faire au cours de mes enseignements. Cela permet de donner des idées, des pistes, des indices aux élèves pour la compréhension des problèmes.
      Ensuite, l’élève ou l’étudiant doit pouvoir poser toutes les questions qui lui traversent l’esprit sans avoir honte ni de se les poser à lui-même ni de les poser devant tout le monde. Même au niveau doctoral, les étudiants sortent souvent de cours avec l’impression de n’avoir rien compris ! Mais ils n’ont pas peur de le dire, en tout cas il est important qu’ils apprennent à se débarrasser de cette peur inhibante. Quand ils sont confrontés à des choses trop dures pour eux, les mathématiciens discutent entre eux, ils n’ont pas honte d’avouer qu’ils ne comprennent pas. Il faudrait arriver à susciter ce type d’échanges en classe de façon systématique, en créant des temps et des espaces de dialogues entre les élèves, des espaces d’entraide en binôme dans lesquels celui qui a compris expliquerait à celui qui n’a pas compris, et celui qui n’a pas compris pourrait poser des questions à celui qui a compris, sans témoin, sans personne pour juger.
      Il y a un trait vraiment singulier de la personnalité des mathématiciens, c’est l’acceptation de la contradiction. Un grand professeur peut, lors d’un exposé au tableau, être contredit par un étudiant qui lui dit que ce qu’il écrit n’est pas vrai. Et le prof s’arrête, curieux. Il n’y a pas d’argument d’autorité en mathématiques, ni d’enjeu identitaire, le mathématicien peut changer d’avis pour se ranger derrière celui qui a raison, il est ravi qu’on lui montre qu’il a tort. Il n’y a pas d’attachement névrotique à une position fausse qu’on a défendue par le passé.
      J’ai essayé d’écrire mon livre comme un compagnon de l’enseignement, dans la mesure où je raconte ce qui se passe dans notre tête quand nous faisons des mathématiques, pour faire évoluer l’image qu’on s’en fait et montrer comment chacun peut progresser. Prenez la natation. S’il existait une croyance commune selon laquelle le corps est fait de pierres et qu’il coule dans l’eau, les cours de natation se passeraient très mal. En mathématiques, si vous pensez que c’est inné, qu’on a des cerveaux différents, que certains vont y arriver et d’autres rester sur le carreau, vous n’y arriverez pas. Je cherche juste à faire comprendre qu’il y a un chemin pour y arriver, que c’est une expérience personnelle et sensible qui suppose de faire face à ce qu’on ne comprend pas. Et cela nécessite de briser les clichés sur le fonctionnement du cerveau ou sur la rationalité. Pour y parvenir, il suffirait d’un petit socle commun de psychologie mathématique et d’épistémologie du langage débarrassé de ce côté spiritualiste où la pensée est traitée de façon magique. L’enjeu, c’est de changer la représentation des mathématiques dans la société. Cela pourrait se traduire dans l’enseignement par un premier cours d’introduction aux mathématiques qui dirait en substance « Ce n’est pas ce que vous croyez, et rassurez-vous, vous pouvez y arriver ». Pour filer la métaphore de la natation, si le maître-nageur commence par dire aux enfants que leur corps flotte et ne coule pas, ils apprendront sans doute mieux à nager.
      Sans vouloir devenir Descartes, Grothendieck ou Thurston, tout le monde est à même de comprendre les mathématiques du lycée, voire des deux premières années universitaires, et elles devraient faire partie du socle culturel commun.

      C’est peut-être d’autant plus urgent de faire cette révolution dans l’enseignement que, à l’autre bout du spectre, depuis la réforme du lycée, les mathématiques, avec la technologie et les sciences économiques et sociales, font partie des disciplines qui ont perdu le plus d’heures d’enseignement. À la rentrée 2021, selon les études, 37 % d’étudiants seulement suivaient leur enseignement, sorti du tronc commun pour devenir une spécialité. Le débat est monté ces dernières semaines au point que Jean-Michel Blanquer a reconnu dimanche dernier qu’il faudrait « probablement » ajouter des mathématiques dans le tronc commun en classe de première et de terminale, pour que « l’ensemble des élèves » aient davantage de « culture mathématique ». Qu’en pensez-vous ?
      Priver les gens de mathématiques, c’est les priver de quelque chose d’essentiel. Je crois que l’un des moteurs principaux de cette réforme de la place des mathématiques au lycée, c’est la pénurie d’enseignants. Mais gérer une pénurie par un rationnement des cours ne me semble pas la bonne solution. S’il y a un manque d’enseignants, c’est sans doute le signe que les mathématiques ont une valeur sociale économique croissante et qu’il faut rendre les carrières enseignantes plus attractives. On a profondément besoin des mathématiques, et de plus en plus dans notre monde où les technologies numériques, basées sur les maths, prennent une place croissante. C’est un savoir fondamental. C’est cruel à dire parce que je sais que beaucoup de gens n’ont pas accès aux mathématiques, mais je crois qu’on est handicapé si on n’a pas fait la rencontre des mathématiques. Il manque quelque chose, même à un niveau émotionnel. Et je vais même plus loin : je pense que les maths peuvent offrir un chemin de réconciliation sociale si on arrive à enseigner le rapport à la contradiction et son acceptation, à donner confiance en notre capacité à élever notre compréhension, à faire progresser notre intuition.

      Pourquoi avez-vous arrêté votre activité de mathématicien ?
      Je ne voulais pas être mathématicien. J’aimais les mathématiques, mais je me les représentais comme un voyage. Ce qui m’intéressait quand j’avais quinze ans, c’était la littérature. Je m’étais toujours dit qu’avant une cinquantaine d’années, on n’arrivait pas à écrire des choses bien, et qu’il fallait expérimenter avant de se lancer dans l’écriture. J’avais eu un choc en lisant Les fleurs du mal, et j’avais lu que Baudelaire s’était engagé à vingt ans sur un bateau. Les maths ont été mon voyage. Et puis j’avais aussi fini un grand cycle dans ma recherche en démontrant un théorème qui représentait l’aboutissement de mon travail. J’ai saisi l’opportunité de partir sur un succès.

      Un énoncé mathématique commence par « soit… », comme s’il s’agissait d’une fiction. Vous qui avez écrit des livres de littérature, quel lien faites-vous entre les mathématiques et la littérature, ou plus largement l’art, via l’imagination ?
      La pulsion mathématique ressemble à la pulsion littéraire et à la pulsion poétique, mais leur fonctionnement est très différent. On dit souvent que les mathématiques sont belles ou poétiques pour les revaloriser, pour les présenter sous un jour humain. Mais au fond c’est réducteur. Les mathématiques n’ont pas besoin de ces comparaisons. On doit les aimer pour ce qu’elles sont, et pas en parler comme un succédané de la poésie ou de la littérature.

      Vous avez créé une société d’intelligence artificielle, Tinyclues, en 2010. Cette entreprise est basée sur des techniques d’apprentissage profond (Deep Learning). Quel lien avec les mathématiques ?
      Ma rencontre avec le Deep Learning m’a enfin permis de mettre des mots sur ce que j’avais vécu en tant que mathématicien. Ces techniques s’inspirent du fonctionnement du cerveau et éclairent les débats philosophiques les plus anciens, tels que la querelle des universaux qui date du XIIe siècle : est-ce que les concepts existent en dehors de nous ou est-ce que nous les fabriquons ? L’IA montre de façon expérimentale comment on peut fabriquer des concepts avec des neurones. Si on récupère des millions d’images sur Internet et qu’on les donne à un ordinateur, comment lui apprendre à reconnaître ce qu’il y a sur les photos ? Aujourd’hui, on est capable de décrire une méthode qui permet de savoir si, par exemple, c’est une photo d’éléphant. On est capable de programmer un ordinateur pour exécuter cette méthode, efficiente. C’est une percée gigantesque. Ce qui est fascinant dans ces algorithmes d’apprentissage profond, c’est que si on les soumet à un flot d’images, chaque neurone va se spécialiser dans la détection de concepts qui « émergent » spontanément, comme si le système les « inventait ». On peut par exemple voir émerger un « neurone de l’éléphant », qui s’active en présence d’un éléphant. C’est à la fois une métaphore de la pensée intuitive et une explication de l’émergence des concepts de manière démonstrative, concrète et expérimentale. Et cela permet aussi de comprendre des choses qui sont les plus ineffables dans l’expérience mathématique, comme pourquoi c’est important d’imaginer les choses qu’on n’arrive pas à imaginer. À l’époque de Descartes et de Grothendieck, et c’était encore vrai pour Thurston, on ne savait pas sur quoi reposaient les mécanismes de compréhension du fonctionnement du cerveau humain. Les progrès des neurosciences et de l’intelligence artificielle nous permettent de combler les trous. L’apprentissage profond est le chaînon manquant.
      Qu’est-ce que le doute cartésien sinon une technique mentale d’entraînement neuronal de notre imagination ? Les techniques utilisées en apprentissage profond sont similaires : il s’agit de renforcer l’apprentissage là où ça coince, là où ça résiste.

      Mathematica est à la fois un récit de votre aventure avec les mathématiques, de votre expérience avec les mathématiques, un manuel à l’usage de néophytes désireux de progresser en mathématiques et une méthode d’apprentissage. Est-ce que, compte tenu du fait de son caractère hybride, vous aimeriez que ce livre soit rangé au rayon « Développement personnel » des librairies, comme vous auriez rangé Le discours de la méthode de Descartes ?
      C’est une très bonne question. Je pense malheureusement que s’il était rangé au rayon « Développement personnel », on ne le prendrait pas au sérieux, d’où ma réserve. Je regrette d’ailleurs ce snobisme et ce mépris des intellectuels à l’égard des enjeux du développement personnel, d’autant que quand on mène une carrière académique, on est confronté aux problèmes de son propre développement personnel !
      On peut dire aussi que c’est un livre de Popular Science, avec une dimension personnelle. C’est un genre moderne, les bons livres de science que j’ai lus récemment avaient cette dimension-là, tel Neandertal de Svante Pääbo, qui raconte à la fois comment il a séquencé le génome de Neandertal et comment il a progressé dans sa carrière. C’est de la Creative Non Fiction, un genre très anglo-saxon, qui aurait tout à gagner à se développer en France.

      Par curiosité, vous êtes allé voir en librairie où est rangé le livre ?
      l est rangé n’importe comment, selon les librairies, tantôt en littérature française, tantôt en politique, tantôt en sciences. Il pourrait aussi être en « récit ». C’est un récit autobiographique, et j’espère que je serai lu par des gens qui ne lisent pas de la science, mais du récit.

      David Bessis, Mathematica. Une aventure au cœur de nous-mêmes, Seuil, janvier 2022, 368 pages.

      Caroline Broué https://aoc.media/auteur/broue-caroline

    • c’est quand même très malaisant ce gentil mathématicien qui expose avec réellement beaucoup de bienveillance et de pédagogie ce qui se passe pour plein de grands noms de la science et qui devrait valoir pour tous les élèves, pour change la manière d’apprendre… mais qui lui a quitté la recherche publique pour aller fonder littéralement une startup d’aide à la manipulation mentale par le deep learning, tandis qu’il parle avec beaucoup d’admiration de Grenthendieck pour ses vues mathématiques, qui a quitté la recherche publique, pour exactement l’inverse, pour critiquer le monde de la recherche et le monde industriel. Il ne lit de Grenthendieck que le petit bout de la lorgnette spécialisée qui l’intéresse.

    • @rastapopoulos : tout à fait. J’avais remarqué cette dichotomie, à savoir sa passion désintéressée pour la recherche pure et le côté « utilitaire » (et pompe à cash) du savoir qu’il a acquis, qui plus est, d’une « utilité » plus que discutable.
      Disons-le plus crûment : les mathématiques (et leur utilitarisme d’opportunité) sont aussi un sujet politique.
      N’empêche que, la maîtrise des concepts mathématiques est essentielle pour appréhender le monde technologique, pour ne pas dire technocratique actuel. La preuve de ces aspects politiques et sociétales en est la casse du lycée par la réforme Blanquer, où les disciplines scientifiques dites dures redeviennent l’apanage d’une élite dominante bourgeoise, blanche et masculine.