AOC media - Analyse Opinion Critique

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  • danah boyd : « La démocratie est en danger lorsque nous la tenons pour acquise » - AOC media
    https://aoc.media/entretien/2026/09/04/danah-boyd-la-democratie-est-en-danger-lorsque-nous-la-tenons-pour-acquise

    Superbe très longue interview de danah boyd à l’occasion de la parution de son livre "La Fabrique des données".

    Par Benjamin Tainturier
    SOCIOLOGUE
    Après sept années passées au sein du Bureau du recensement des États-Unis, la sociologue danah boyd raconte, dans La fabrique des données, comment se construisent les chiffres qui permettent à une société de se connaître et de se gouverner. À l’heure où l’administration Trump fragilise méthodiquement l’État fédéral, elle alerte sur les conséquences de cet affaiblissement : quand les institutions vacillent, c’est aussi la démocratie qui menace de s’effondrer.


    https://cfeditions.com/fabrique-donnees

    #danah_boyd #Fabrique_données #Recensement #Politique_jenga

  • Conseil constitutionnel : l’État de droit en trompe-l’œil - Lauréline Fontaine
    https://aoc.media/opinion/2026/03/29/conseil-constitutionnel-letat-de-droit-en-trompe-loeil

    Non juriste, Richard Ferrand est loin d’être le premier et le seul dans cette situation : le #Conseil_constitutionnel n’est pas un collège de juristes, pas même une institution mixte comme il est prétendu parfois, car on y cherche les professionnels du #droit ou du projet constitutionnel comme on cherche une aiguille dans une botte de foin.

    Mais cette situation est traitée avec humour, voire avec mépris pour l’ensemble de la communauté politique. On se souvient par exemple que lors de son audition, Alain Juppé avait ironisé sur cette question, en invoquant son droit à l’oubli, non seulement à propos de sa condamnation prononcée à son encontre à propos de l’exercice d’un mandat politique, mais aussi à propos de ses cours de droit constitutionnel reçus il y a plusieurs décennies à Sciences Po Paris.

    Que les membres du Conseil ne soient pas – sauf exception – juristes, est une chose, qu’ils s’en amusent en est une autre, et qu’ils ne se soient jamais singularisés dans le passé par une connaissance et un attachement aux règles constitutionnelles en est encore une autre.

    À cet égard, dresser le tableau de la nomination de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel est assez édifiant : c’est un « ami » du président de la République dont il aura à contrôler la partie législative de sa politique ; sa « réputation » a été entachée par l’affaire dite des Mutuelles de Bretagne, une affaire néanmoins déclarée prescrite (...)

    #État_de_droit #Constitution #constitutionnalité

  • L’IA et la fin des collectifs
    https://aoc.media/analyse/2026/07/19/lia-et-la-fin-des-collectifs

    Vibe coding, tutorat par l’IA : l’intelligence artificielle détruit les dynamiques collectives, les pratiques de partage et le travail à plusieurs. En isolant les utilisateurs dans le face-à-face avec des agents conversationnels, l’IA cantonne les groupes à des espaces périphériques peu mobilisateurs. Or, la fragilisation du lien social est l’une des conditions de possibilité des régimes autoritaires.

  • « Son crayon était une arme » : l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, autrice de « Persepolis », est décédée à 56 ans | Le Télégramme
    https://www.letelegramme.fr/monde/lartiste-franco-iranienne-marjane-satrapi-autrice-de-persepolis-est-dec


    L’écrivaine, dessinatrice, réalisatrice et lauréate franco-iranienne du Prix Princesse des Asturies de la Communication et de l’Humanité 2024, Marjane Satrapi, arrive à la cérémonie de remise des Prix Princesse des Asturies 2024 au Théâtre Campoamor d’Oviedo, en Espagne, le 25 octobre 2024.
    EPA/Paco Paredes

    L’autrice de « Persepolis », Marjane Satrapi, est décédée à 56 ans. L’artiste franco-iranienne s’est éteinte un an après la mort de son mari, Mattias Ripa.

    L’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, qui s’est fait mondialement connaître avec la bande dessinée et le film « Persepolis », est décédée à l’âge de 56 ans, a appris l’AFP ce jeudi auprès de son entourage.

    « Marjane Satrapi morte de tristesse un peu plus d’un an après le décès de Mattias Ripa, son mari et l’amour de sa vie », indique un communiqué de ses proches transmis à l’AFP. Producteur, acteur et scénariste, Mattias Ripa est mort le 8 avril 2025.

    Exilée en France depuis 1994, naturalisée française en 2006, Marjane Satrapi avait connu la consécration avec la saga autobiographique « Persepolis » dans laquelle elle racontait son enfance en Iran sous le joug des mollahs, la répression subie par le peuple iranien et son douloureux départ vers l’Europe.

    Adversaire acharnée des autorités de Téhéran
    Primé en 2001 au festival de BD d’Angoulême, le premier volet avait été suivi de trois autres et porté à écran par Marjane Satrapi en 2007, avec Vincent Paronnaud à la co-réalisation, décrochant le prix du jury du festival de Cannes en 2007. « Même si ce film est universel, je tiens à le dédier à tous les Iraniens », avait alors déclaré Marjane Satrapi, qui a, ces dernières années encore, dénoncé les agissements de la République islamique d’Iran.

    En 2005, un autre de ses albums situé en Iran, « Poulet aux Prunes », avait décroché le prix du meilleur album à Angoulême et Marjane Satrapi avait également co-réalisé son adaptation au cinéma en 2011 avec, au casting Mathieu Amalric, Edouard Baer, Maria de Medeiros.

    Adversaire acharnée des autorités de Téhéran, Marjane Satrapi avait refusé la Légion d’honneur française en 2025 pour dénoncer « l’attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran », qui connaissait alors une nouvelle vague de répression.

    « Depuis un moment, j’ai réellement du mal à comprendre la politique de la France vis-à-vis de l’Iran », avait-elle expliqué sur Instagram, regrettant que de « jeunes Iraniens épris de liberté, des dissidents, des artistes, se voient refuser des visas ».

    « Le refus de la Légion d’honneur n’est en aucun cas une action ou une pensée contre la France. Bien au contraire, j’aime profondément ce pays qui est le mien », avait-elle précisé.

    Son compte Instagram portait la trace du chagrin causé par la perte de son mari en 2025. Réparti sur plusieurs posts, un message proclamait ainsi : « I Lost the love of my life » (j’ai perdu l’amour de ma vie).

    Elle « avait fait de son œuvre un acte de liberté »
    Le décès de l’artiste a suscité de nombreuses réactions de politiques français. Emmanuel Macron salue « une immense artiste qui avait transformé une enfance iranienne en fable universelle ». Le président a mis en avant dans un communiqué l’oeuvre la plus célèbre de Marjane Satrapi, la saga autobiographique « Persepolis », « un immense succès populaire ». « Avec son œil d’enfant, son ironie, sa tendresse, ses démons intérieurs, l’auteure créa un monde bouleversant dans lequel s’identifièrent les lecteurs », a souligné l’Elysée.

    « Marjane Satrapi avait fait de son œuvre un acte de liberté », estime Yaël Braun-Pivet, la présidente de l’Assemblée nationale. « Son crayon était une arme. Son exil, un acte de résistance offert au monde entier », souligne Aurore Bergé, ministre française déléguée chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes et de la Lutte contre les discriminations.

    « Puisse son œuvre irrésistible et son souvenir, celui d’une femme follement libre, drôle et talentueuse, nous guider à l’avenir. Marjane Satrapi n’est plus, mais Persepolis est éternel », estime la cheffe des Écologistes Marine Tondelier.

    • Pour vous, Marjane - AOC media
      https://aoc.media/critique/2026/06/04/pour-vous-marjane

      Par Joseph Ghosn, journaliste

      On apprend aujourd’hui la mort de Marjane Satrapi, à 56 ans – morte de tristesse, endeuillée de son mari, écho glaçant du récit de Poulet aux Prunes . De Persepolis à ce chef-d’œuvre discret, elle avait fait de l’exil une œuvre et de la langue, face à la violence, une première arme. Son départ pose une question : quel Persepolis raconter désormais ? Nous avons demandé au critique Joseph Ghosn de lui rendre hommage dans AOC.

      J’ai rencontré Marjane Satrapi plusieurs fois à partir du début des années 2000 pour Les Inrockuptibles où je travaillais alors. J’écrivais notamment sur la bande dessinée, et le livre de Marjane Satrapi, Persepolis, était l’un des grands phénomènes de librairie de cette époque : un roman graphique en plusieurs volumes, racontant ses années de jeunesse en Iran, son exil en Europe. Sorti en français, en plusieurs volumes, le récit était traduit partout, notamment aux Etats-Unis. Je me souviens qu’on le trouvait, en anglais, sur les tables de la librairie de l’aéroport de Beyrouth, pas loin des livres sur la guerre du Liban ou l’émergence du Hezbollah…

      En France, le récit avait trouvé un écho d’abord dans la communauté des fans de bande dessinée nouvelle, notamment les amateurs de romans graphiques. Marjane Satrapi était éditée par l’Association, une maison d’édition indépendante, fondée par des auteurs comme Menu, Trondheim, David B, pour se démarquer des grandes maisons et pouvoir publier des formats différents, notamment en noir et blanc, sans limite de pages. Persepolis arrivait au bon moment, avec son histoire intime, aux grands traits noirs, et au ton très libre. Le livre permettait de voir l’Iran depuis les yeux d’une personne qui y avait grandi puis en était partie. Il correspondait aussi avec un public avide de lire différemment, un public de jeunes adultes, ayant grandi avec des BD et désireux de persévérer dans la lecture d’ouvrages dessinés, au-delà des séries pour enfants ou adolescents.

      Persepolis saisissait cela, mais aussi quelque chose du manga en plein essor, avec son rythme plus lent, sa narration s’étalant sur plusieurs volumes. Satrapi était sans doute la première, ou en tout cas la plus visible, à mener le genre vers un large public depuis le succès du Maus d’Art Spiegelman. Mais là où Spiegelman racontait les récits de son père pour perpétuer la mémoire entre générations, Satrapi racontait sa propre histoire, comme pour la préserver dans sa propre mémoire. En cela, elle était la grande tenante de ce courant nommé la bande dessinée autobiographique porté par plusieurs maisons françaises et quelques grands américains.

      Et en adaptant elle-même ce livre dessiné pour le cinéma d’animation, Satrapi élargissait plus encore son public, comme pour attirer davantage encore vers elle un public qui aurait été indifférent aux livres, aux récits dessinés. Est-ce un syndrome d’exilé que de vouloir en faire beaucoup pour apparaitre et se placer de façon indiscutable dans son pays d’accueil ? Marjane Satrapi avait réussi cela, en tout cas : construire pour les yeux des européens et des américains un récit à propos de l’Iran. Un récit indéniable et personnel. D’autres suivront, à propos d’autres pays, ou arriveront parallèlement (on songe à Zeina Abirached, à l’esthétique très proche de celle de Satrapi, ou à Lamia Ziade dont les livres chez POL auraient pu être des cousins, plus militants même, de Persepolis).

      Chez Satrapi, ce n’était pas les complications de la vie d’un européen ou d’un américain qui étaient en jeu, mais bien les questions, sous-jacentes partout dans son travail, sur l’exil, le déplacement, la nomadisation et la façon dont une histoire violente habite un auteur, et devient une œuvre. Comprendre les déplacements, mais exprimer aussi les peurs et tout leur éventail, depuis celles éprouvées dans le pays d’origine jusqu’à celles ressenties en terre d’accueil. Les peurs mais aussi la façon de se révolter, à travers ce que l’on porte et la façon de parler. Le langage, chez les personnages de Satrapi, est la première arme face à la violence.

      Récit parallèle à Persepolis, Broderies était ainsi construit autour des conversations de salon de la société iranienne : de quoi parle-t-on quand on parle de ragots, de chiffons, d’organisation de la maison ? De politique, de condition des femmes, de la façon de s’emparer du monde aussi, semblait raconter Satrapi. Avec les années, son travail de fiction semble correspondre de plus en plus avec celui, analytique d’Edward Said, voire avec celui, poétique, de Mahmoud Darwich : entre eux trois, se dessine comme une cartographie de l’exil, du chemin à parcourir, de l’éloignement et du deuil permanent de ce qui n’est jamais retrouvé, mais toujours espéré.

      Avec les années, au-delà de Persepolis, un autre livre plus discret (qui avait tout de même été récompensé par le festival d’Angoulême, mais l’on sentait bien que c’était comme un rattrapage pour Persepolis, qui n’avait rien eu les années précédentes), demeure comme le grand chef d’œuvre sensible de la dessinatrice et autrice. Ce livre, c’est Poulet aux Prunes, dans lequel elle racontait l’histoire d’un parent musicien qui se meurt de la perte de son instrument, un violon brisé durant une dispute avec sa femme.

      Située en 1958, cette histoire saisissait la mélancolie de la perte, et la façon dont cette perte, de ce qui était absolument vital pour jouer et pratiquer, c’est à dire vivre et exister, entraine l’effacement de soi. Poulet aux Prunes dit à peu près tout, davantage encore, des sentiments qui traversent une existence condamnée à l’exil, même à l’exil hors de soi, hors de sa pratique – cet homme était interdit de séjour dans sa propre pratique : là où Persepolis racontait une histoire, agençait des faits, des souvenirs, Poulet aux Prunes scrutait les émotions, les sensations, les tristesses qui hantent inlassablement une fois l’essentiel brisé, une fois bouté hors de sa propre vie.

      Est-ce de cela qu’elle est partie ? Je garderai toujours d’elle nos échanges et notamment le premier au début des années 2000, durant lequel je la vouvoyais tout au long de l’entretien, qui donna la matière de son portrait. Elle avait aimé cela, ce vouvoiement, parce que tous les autres journalistes la tutoyaient d’emblée, méprisant ce qu’elle était, disant en creux qu’elle n’était qu’une dessinatrice alors qu’elle aspirait à être l’autrice d’une parole, d’un moment, d’un exil : entre un français de souche libanaise et une française de souche iranienne, ce n’était donc pas rien de vouvoyer. C’était, au-delà de la politesse, se comprendre dans une langue commune.

      Satrapi, à chaque fois que je l’ai vue, était ainsi : irréductible, entière, pleine, emportée par son esprit et son engagement. Son refus il y a deux ans de la Légion d’honneur, s’inscrivait dans cette liberté et dans ce caractère. Elle ne pouvait accepter les honneurs tandis que les jeunes Iraniennes et Iraniens se faisaient massacrer dans leur pays et que la France ne leur accordait plus de visa. Elle pointait en plein un changement du monde : à l’époque de son adolescence, s’enfuir et s’installer en Europe, était encore chose complexe mais aisée. Elle avoisine désormais l’impossible, même pour ceux qui meurent chez eux de ne pouvoir s’exiler. Sans doute aussi est-ce de cela qu’elle est morte, endeuillée depuis un an de son mari, écho vif et glaçant du récit de Poulet aux Prunes. Endeuillée aussi d’un monde dont le spectacle se rapproche de plus en plus de l’insoutenable et de l’incompréhensible, pour quiconque a fui un pays en espérant mieux, ou en tout cas moins pire. Son départ ouvre une question : quel Persepolis raconter désormais ?

      Joseph Ghosn
      Journaliste, directeur de la rédaction des Inrockuptibles

  • Brève théologie politique de l’intelligence artificielle - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2026/06/03/breve-theologie-politique-de-lintelligence-artificielle

    Par Nicolas Guilhot, Historien

    Avec la publication de Magnifica Humanitas , la première encyclique de Léon XIV, s’ouvre un conflit inédit depuis des siècles entre pouvoir temporel et magistère pastoral. En revendiquant pour les grands modèles de langage l’auctoritas du Logos divin, la Big Tech ne se contente pas de produire une idéologie réactionnaire – elle construit une infrastructure morale alternative qui place l’Église en obligation doctrinale de s’y opposer.

    En 1245, alors que les idéologues du Saint-Empire Romain Germanique lançaient des piques au pape Innocent IV, l’empereur Frédéric II l’accusa d’encourager le péché et de s’ingérer dans la politique impériale. Il est vrai qu’Innocent avait qualifié le souverain de prenuntius Antichristi, précurseur de l’Antéchrist, et que son prédécesseur l’avait excommunié. Depuis, les apparences ont sans doute évolué – l’empereur est nu et le pape porte des baskets Nike – mais le scénario reste largement inchangé.

    Trump a récemment déclaré sur les réseaux sociaux que Léon XIV est « FAIBLE face à la criminalité et désastreux pour la politique étrangère ». Dans le tollé général qui a suivi, les commentateurs ont perdu de vue un élément qui pourtant méritait d’être souligné : Trump avait parfaitement raison. Mais si le pape américain est bel et bien laxiste en matière de criminalité, ce n’est certes pas en raison d’un tempérament débonnaire caractéristique du Midwest, mais en vertu d’une limite constitutionnelle. Le devoir du souverain pontife n’est pas de juger et de punir, ce qui reviendrait à usurper des prérogatives divines. Sa mission ne consiste pas à hâter l’avènement du Jugement dernier, mais au contraire à faire du temps qui le précède l’horizon expansif de la diffusion de l’Évangile et de la pratique des vertus chrétiennes.

    La crise qui couve depuis quelque temps entre l’administration Trump et le pape est liée à cette fonction de rétention, qui est celle de l’Église en tant que force historique. Si les Pères de l’Église, et notamment Tertullien et Jean Chrysostome, voyaient dans l’Empire romain le mystérieux katechon, cette puissance retardante à laquelle la deuxième épître de Paul aux Thessaloniciens fait allusion – une puissance censée freiner l’arrivée de l’Antéchrist et l’anomie qui annonce l’apocalypse – l’effondrement de l’Empire a porté leurs successeurs à partir d’Augustin à identifier cette force retardante avec la mission évangélisatrice de l’Église elle-même. Il n’est donc pas surprenant de la voir réaffirmée dans la première encyclique de Léon XIII, Magnifica Humanitas, qui en appelle à un pouvoir « capable de ralentir là où tout s’accélère » (§61). Or, c’est là que le bât blesse : dans la mesure où elle sape la distinction entre pouvoir temporel et magistère pastoral, l’intelligence artificielle porte en elle les germes d’un conflit d’autorité entre pape et empereur inédit depuis des siècles.

    En encourageant le développement effréné de l’IA pour contrer le déclin de la puissance américaine sur la scène internationale, Washington a dû faire sien le millénarisme apocalyptique de la Silicon Valley. Inévitablement, l’administration Trump se retrouve sur une trajectoire de collision avec l’Église, une institution qui a été fondée contre les accélérationnistes de tous bords, doomsters ou boomers qu’ils soient, qui font depuis figure d’hérétiques.

    Comme l’on pouvait s’y attendre, l’encyclique Magnifica Humanitas passe scrupuleusement en revue les dangers inhérents à l’IA : logique de course aux armements qui fait croître les risques de conflit ; extension du spectre de la guerre vers les formes moins perceptibles que sont les conflits « hybrides » et les campagnes d’influence sur des opinions publiques désormais cibles de frappes chirurgicales constantes ; développement d’un extractivisme digital qui renforce les disparités en matière de développement ; délitement de la notion de « bien commun » par le démantèlement de l’ « interdépendance » économique globale ; risques qui pèsent sur l’avenir du travail ; exploitation d’un bien commun – le langage – et du travail intellectuel passé au profit de quelques-uns ; fantasmes transhumanistes d’une espèce humaine réduite à être l’infrastructure biologique d’une singularité intelligente qui n’aurait rien à envier au cauchemar mis en scène dans la série Pluribus… Mais cet inventaire est bien connu, et il n’est pas ce qui fait l’importance de ce document.

    Ce qui est véritablement en jeu dans cette encyclique est un problème plus radical. Pour la première fois depuis des siècles, l’Église est confrontée à une puissance qui revendique pour elle-même l’auctoritas, la légitimité du Logos divin, désormais incarnée dans les grands modèles linguistiques, et la confère à la potestas de nouveaux empires, dont elle est dépendante en retour. Henry Kissinger n’avait peut-être pas tort lorsque, sur la fin de sa vie, il émettait l’hypothèse que, dans un futur proche, il ne serait pas impensable d’« attribuer une sorte de divinité aux machines elles-mêmes », devenues créatrices de nouveaux ordres politiques et sources d’un ersatz de droit divin.

    Pour soutenir le rythme de son développement, la Big Tech a fait de l’Apocalypse son horizon historique et s’est attribué le rôle de rédempteur du genre humain en libérant une force démiurgique capable d’assurer sa survie autant que de le détruire. L’accélérationnisme qui constitue l’ambiance de fond de l’IA représente en réalité une morale fondée sur la croyance en un événement rédempteur encore à venir. Sous le nom d’effective altruism – une philosophie caritative selon laquelle la possibilité de bénéfices futurs doit prévaloir sur les externalités négatives qu’ils génèrent dans le présent – cette morale douteuse s’oppose à toute entrave régulatoire qui viendrait freiner un développement dont seules la vitesse et l’échelle sont censées assurer le salut de l’humanité.

    Il s’agit de foncer vers la parousia technologique et de dénoncer tout obstacle qui viendrait freiner cette course en des termes qui ne peuvent être qu’eschatologiques. À la fois augmentation technologique et prophétie messianique, l’IA porte en elle la promesse d’une « humanité assurant l’entraînement de son propre remplacement », pour reprendre la formule des historiens Quinn Slobodian et Ben Tarnoff. Ces visions posthumanistes d’une peregrinatio alternative constituent un défi frontal pour une institution ecclésiastique qui ne peut que se penser comme seule garante et gardienne de l’humanité. La Big Tech ne peut dès lors qu’entrer en concurrence directe avec l’Église pour l’exercice d’une hégémonie pastorale. Malgré ce qu’elles peuvent avoir de dérisoire, les péroraisons théologiques de J.D. Vance et les élucubrations eschatologiques de Peter Thiel sont un symptôme de cette rivalité inédite, qui travaille de l’intérieur le catholicisme américain d’autant plus qu’il compte une forte composante conservatrice.

    Il s’agit d’une technologie dont les conditions historiques de déploiement exigent un accompagnement politique réactionnaire.

    Il en résulte pour Rome une obligation doctrinale de s’opposer aux fantasmes impériaux de puissance globale alimentés par l’IA. C’est le sens profond et sans concession de Magnifica Humanitas. Il est trop tôt pour dire comment cette prise de position affectera les supporters catholiques de Trump, ni s’ils opteront pour le bricolage théologique, le schisme individuel, ou la défection politique. Mais l’encyclique porte au grand jour le conflit théologico-politique qui se dessine aujourd’hui entre le pape et les nouveaux empereurs et en clarifie les termes. Ceux-ci vont bien au-delà des appels escomptés à la régulation de l’IA ou à la recherche d’un « alignement » des valeurs. La question n’est plus une question d’usage, mais une question d’infrastructure matérielle, pour ne pas dire ontologique. Le véritable sens de l’encyclique ne réside pas dans les pieuses déclarations diplomatiques sur les bienfaits potentiels de la technologie qu’on y trouve à l’occasion, mais bien dans l’exhortation universelle à « arrêter le chantier d’une énième Babel » (§16), symbole de nouveaux empires.

    Cette opposition ne se réduit pas non plus à une simple question d’idéologie, dont la technologie ne serait que le vecteur instrumental. L’encyclique le répète à l’envi : l’intelligence artificielle n’est pas « moralement neutre » (§104) ; elle est la mise en forme de choix normatifs, de relations de pouvoir – et notamment des formes historiques de la division du travail social, comme l’a montré Matteo Pasquinelli – et de rapports de force ; elle se présente avant tout comme une infrastructure morale alternative et difficilement contrôlable.

    On se fourvoie par conséquent en n’y voyant que le cheval de Troie d’une offensive idéologique préexistante, plus ou moins fascisante, dont elle ne serait que le véhicule et l’amplificateur. Il s’agit au contraire d’une technologie dont les conditions historiques de déploiement exigent un accompagnement politique réactionnaire, et dont la conception même renforce la diffusion d’une logique de mobilisation totale.

    Le grand tournant idéologique de 2024, qui voit les principaux acteurs de la Silicon Valley s’aligner sur l’administration Trump est avant tout le résultat de contraintes structurales. D’abord l’envolée des taux d’intérêt qui accroît la dépendance du secteur vis-à-vis de l’État, après les années fastes du quantitative easing, au cours desquelles les entreprises technologiques avaient pu développer leurs infrastructures indépendamment d’une quelconque demande et en dehors de tout impératif de rentabilité.

    Ensuite, la rivalité géostratégique avec la Chine, qui se traduit par une compétition aiguë dans le domaine technologique, incarnée notamment par le plan « Made in China 2025 », dont le pendant américain n’est autre que le « Make America Great Again » : la guerre commerciale, le renforcement des contrôles sur l’exportation des technologies de pointe, et les appels au reshoring visant à construire une indépendance matérielle vis-à-vis de chaînes de production globalisées, notamment dans le domaine des semiconducteurs, constituent un protectionnisme de fait qui rabat tout le secteur vers un nationalisme d’autant plus assumé qu’il sert ses intérêts économiques (comme par exemple l’obsession de l’intégration verticale de la production que l’on trouve chez un Elon Musk).

    Il est donc réducteur de voir dans la Gleichschaltung idéologique des tech bros l’influence des logorrhées de Curtis Yarvin ou des divagations de Peter Thiel. Pas plus qu’on ne saurait l’expliquer en disséquant les formulations plus sophistiquées du P-DG de Palantir, Alexander Karp : en appelant de ses vœux la reconstitution du complexe militaro-industriel contre les quêtes futiles d’un libéralisme individualiste et efféminé, cet ancien étudiant d’Habermas fait peut-être figure de fils spirituel d’Albert Speer plus que du théoricien de l’agir communicationnel, mais cette évolution s’explique moins par l’histoire des idées que par les intérêts qui lient Palantir au bras armé de l’État.

    L’ensemble de ces discours ne fait que donner une forme plus ou moins cohérente à des tendances de fond. Ce ralliement des élites technologiques ne résulte pas non plus du zèle des Démocrates en matière de régulation, certainement trop tiède pour faire de Marc Andreessen ou de Sam Altman des conservateurs born again du jour au lendemain. Derrière ces phénomènes se tient la fonction beaucoup plus banale de l’idéologie, qui consiste à articuler en termes généraux les intérêts d’une configuration sociale émergente : en l’occurrence la collusion entre les nouveaux titans de l’économie américaine et un État qui se heurte de plus en plus aux limites de son hégémonie sur la scène internationale. Il en résulte une forme de co-dépendance au sein de laquelle la Big Tech se pose en prestataire de service d’une souveraineté d’État en voie de « platformisation ». Certes, les expressions idéologiques de cette alliance émergente n’ont pas encore trouvé leur forme définitive et si l’on peut observer des flottements, c’est parce que la logique de cartellisation du secteur et de symbiose avec l’État n’est pas dénuée de tensions.

    Toute la valeur de cette encyclique tient précisément au fait qu’elle pose directement la question de l’intelligence artificielle en termes d’infrastructures, et donc du type de collectivité qu’elle rend possible. Il ne s’agit pas de déchiffrer telle ou telle glose idéologique posée à sa surface, mais bien de comprendre la logique qui reconfigure de l’intérieur la société, le pouvoir politique, et les relations internationales à l’aune d’une conflictualité exacerbée. Il y a en effet des infrastructures qui, comme la tour de Babel, promettent d’unifier l’humanité par « une seule langue, une seule technologie, une seule direction » (§7) mais créent en réalité l’incompréhension, la division, et le conflit.

    Tandis que les Babel actuellement en chantier ne visent rien moins que Mars et nourrissent de nouveaux rêves d’empire, Magnifica Humanitas ne cherche pas seulement à conjurer de nouvelles catastrophes, plus grandes peut-être que celles dont il est question dans l’épisode de la Genèse, mais en appelle à un autre art de bâtir, un art proprement politique, patient, fondé sur le réalisme et la prudence, sur le travail incessant de production du commun, fait d’avancées et de contretemps, de progrès et d’obstacles, de coopération et de diversité.

    Le paradoxe d’une Église qui fait l’éloge d’un « réalisme authentique » qui « ne renonce pas à changer le monde » mais prenne en compte « les intérêts, les peurs, les entraves et les rapports de force » (§218) n’est qu’apparent. Le réalisme politique a toujours été l’antidote de ces tours de Babel politiques que sont les tentations impériales de fin de l’histoire. Mais si le pape peut défendre le rôle séculier de la politique contre le millénarisme technologique des nouveaux empires, c’est aussi parce que, à un moment où les guerres, la crise climatique, et le déchaînement des inégalités semblent précipiter le temps qui reste, l’exercice d’une puissance « capable de ralentir » ne peut désormais que se confondre avec la recherche de la justice et un projet égalitaire.

    Nicolas Guilhot
    Historien, professeur d’histoire intellectuelle à l’Institut universitaire européen de Florence

  • Comment la disqualification de l’antiracisme légitime le racisme - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2026/05/19/comment-la-disqualification-de-lantiracisme-legitime-le-racisme

    Peut-on, dans une revue académique, nier l’existence du racisme avec l’aplomb de celui qui refuse la doxa ? Le numéro « Race, racisme, racialisme » de Cités le tente en privant le concept de toute portée théorique, en ridiculisant ses victimes et en faisant de l’antiracisme un instrument de guerre sociale. Un confusionnisme savant qui, loin d’être anodin, s’inscrit dans un moment politique précis.

  • L’#université à l’épreuve des machines

    Les #IA génératives n’ouvrent pas seulement un nouveau chapitre de la #fraude_académique. Elles déstabilisent plus profondément le #régime_de_preuve sur lequel l’université s’est longtemps reposée : nous avons pris des textes finis pour des signes d’#apprentissage. Lorsque des réponses plausibles deviennent triviales à produire, l’enjeu n’est plus de protéger des devoirs, mais de former et d’éprouver le #jugement.

    À l’été 1956, à Dartmouth, un petit groupe de chercheurs se réunit autour d’une hypothèse que beaucoup tenaient pour de la science-fiction : tout aspect de l’apprentissage pourrait, en principe, être décrit avec une précision suffisante pour être simulé par une machine. C’est là que fut forgée l’expression « #intelligence_artificielle ». Près de soixante-dix ans plus tard, les descendants de ce pari composent des textes, du code et des argumentaires avec une aisance qui peut passer, au premier regard, pour celle d’un esprit cultivé. La question qu’ils posent à l’université n’est pas seulement technique. Elle est institutionnelle : que certifions-nous au juste lorsque nous disons qu’un étudiant a appris ?

    On affirme volontiers que l’intelligence artificielle a créé une crise de l’#éducation. C’est inexact. Elle a surtout rendu impossible à dissimuler une confusion beaucoup plus ancienne. Pendant des années, les universités ont récompensé la #fluidité plus que la #compréhension, le poli plus que la profondeur, la #performance plus que le #jugement. Tant que produire un texte cohérent demandait du #temps, de l’#effort et une #compétence relativement rare, l’illusion tenait. Elle ne tient plus. Lorsqu’un étudiant peut obtenir en quelques minutes une #dissertation propre, structurée et plausible en donnant quelques consignes à un #modèle_de_langage, la vraie question n’est plus seulement celle de la #fraude. Elle est de savoir ce que nos exercices mesuraient réellement.

    J’en ai eu récemment une illustration simple. Un étudiant me présente un brouillon impeccable : phrases nettes, transitions soignées, argumentation apparemment maîtrisée. Je lui demande pourquoi une proposition découle de la précédente. Il hésite, puis se met à décrire le texte comme on décrirait un objet : ce qu’il contient, l’effet qu’il produit, l’usage qu’on peut en faire. Le #texte avait été généré avec l’aide d’un modèle, puis retouché. Il était correct. Il n’était pas habité. Ce qui frappait n’était pas l’usage de l’outil, mais la dissociation entre l’#aisance_verbale et le #travail_de_la_pensée. Le problème n’était pas seulement l’#auctorialité du texte ; c’était l’effondrement du lien entre la #production_d’un_écrit et la #preuve_d’un_apprentissage.

    Produire un résultat, former un jugement

    C’est ce lien que l’IA fragilise. L’université moderne a longtemps traité la #production_finie comme l’indice suffisant d’un travail intérieur : un devoir rendu, un commentaire composé, une note de synthèse, un mémoire. Or produire un résultat n’est pas former un jugement. Certaines opérations peuvent être déléguées parce qu’elles visent un objet extérieur : mettre en forme, résumer, reformuler, ordonner des matériaux. D’autres changent de nature dès qu’on prétend les déléguer : remarquer ce qui résiste, identifier une faille, peser une objection, décider qu’une conclusion ne suit pas, répondre de ce que l’on avance. Ces actes n’ont d’effet que si une personne les accomplit. Leur fin n’est pas seulement de produire un énoncé ; elle est de former celui qui l’énonce.

    Formulé autrement, le problème n’est pas d’abord qu’un texte généré puisse ressembler à un texte d’étudiant. Il est que l’institution ait peu à peu cessé de distinguer entre un artefact verbal convaincant et une pensée véritablement éprouvée. Ce que l’IA met en crise, ce n’est donc pas seulement l’#authenticité des copies ; c’est le type d’épreuve à partir duquel l’université prétend reconnaître une formation.

    Le cas français est ici instructif à condition de ne pas le mythifier. Certaines de ses formes les plus exigeantes – dissertation, khôlle, soutenance, oral de concours – ont longtemps reposé sur une intuition simple : un texte ne suffit pas, encore faut-il qu’un sujet en réponde. Mais la #massification_universitaire, la #bureaucratisation de l’#évaluation et la multiplication des #livrables ont, là aussi, restauré le règne du produit fini. L’intérêt de ces traditions n’est donc pas de fournir un refuge nostalgique. Il est de rappeler qu’une #épreuve_intellectuelle est d’abord un dispositif de mise en #responsabilité.

    On aurait tort d’y voir le privilège de quelques filières d’élite. La logique qui importe n’est pas sociale ; elle est épistémique : rendre visible, dans un échange, ce qu’aucun livrable ne montre à lui seul.

    L’ignorance de qualité

    Ce point vaut aussi pour la recherche. Le scientifique ne travaille pas seulement avec du #savoir_établi ; il travaille avec des #problèmes. Ou, selon la formule du biologiste Stuart Firestein, avec de « l’#ignorance_de_qualité » : une conscience disciplinée de ce qui #manque, de ce qui ne tient pas encore, de la question qui n’a pas trouvé sa forme définitive. L’image est celle d’un cercle qui s’élargit : plus le savoir croît, plus sa circonférence – c’est-à-dire la frontière avec ce que nous ne comprenons pas encore – s’étend. La #découverte ne vit pas au centre du cercle, dans l’archive stabilisée de ce qui a été établi. Elle vit à la périphérie, là où les #certitudes se dissolvent et où les #questions n’ont pas encore reçu de réponse.

    Je le vois au quotidien dans ma propre discipline, la biologie mathématique. Formuler une hypothèse féconde n’est pas un exercice de combinatoire sur ce qui est déjà publié. C’est un acte qui commence par une perception : quelque chose ne colle pas dans les données, un résultat établi n’est pas aussi robuste qu’on le croit, une question importante se dissimule derrière des formulations convenues. Cet acte de perception précède la méthode. Il suppose qu’un esprit ait séjourné assez longtemps dans l’#incertitude pour sentir, presque physiquement, où se trouve le problème digne d’être posé. C’est un travail de longue haleine, qui ne se transmet pas par simple énonciation.

    Les grands modèles de langage opèrent avec une virtuosité remarquable dans le domaine du déjà-dit. Ils synthétisent, recombinent, prolongent l’archive. Lorsqu’ils paraissent proposer une hypothèse nouvelle, ils remontent en réalité une hypothèse connue ou oubliée depuis l’intérieur de leurs données d’entraînement. Ils ne séjournent pas dans l’incertitude comme le fait un esprit engagé dans une #enquête. Ils ne sentent pas, de l’intérieur, qu’un raisonnement est creux malgré sa correction apparente. Ils peuvent étendre le discours ; ils ne peuvent pas assumer la responsabilité de la #vérité. Former des chercheurs, c’est former des esprits capables de se tenir à la circonférence du cercle. Ce n’est pas seulement leur transmettre ce qui est su ; c’est leur apprendre à habiter ce qui ne l’est pas.

    C’est pourquoi la #recherche n’est pas un supplément prestigieux à la mission pédagogique de l’université. Un enseignant qui travaille lui-même à la frontière du connu n’apporte pas seulement un stock de contenus : il introduit les étudiants à une certaine manière d’habiter l’incertitude, de formuler une objection, d’accepter qu’une bonne question vaille davantage qu’une réponse prématurée. L’université commence à perdre sa raison d’être lorsqu’elle sépare trop nettement #transmission, recherche et #jugement. Cette proximité avec la recherche n’est pas un luxe réservé à quelques-uns ; elle est la condition d’une université qui ne se contente pas d’administrer des connaissances.

    Les deux fausses sorties

    D’où l’insuffisance des deux réponses les plus répandues. La première est l’#interdiction : détecteurs, surveillance, inflation réglementaire. Elle est vouée à l’épuisement. Ces outils sont déjà trop présents pour être tenus durablement hors des salles de cours, et il serait absurde de former des diplômés condamnés à ignorer la technologie la plus structurante de leur époque. La seconde est la #capitulation_managériale : réduire l’université à une école d’adaptation où l’on apprend surtout à rédiger de bonnes consignes et à exploiter plus vite les outils. L’étudiant devient alors un opérateur. Dans les deux cas, on présuppose que la mission de l’université consiste avant tout à produire des réponses. C’est précisément ce que l’IA nous oblige à réexaminer.

    La bonne réponse est plus exigeante. Elle consiste moins à inventer une mission nouvelle qu’à rendre à l’université sa tâche propre : former le jugement en mettant les esprits à l’épreuve. Cela suppose davantage d’écriture en présence, davantage de défense orale des arguments, davantage de séminaires organisés autour de questions réelles plutôt que de réponses attendues. Une conversation de dix minutes suffit souvent à distinguer une idée comprise d’une idée seulement produite. Si l’étudiant utilise l’IA, qu’il le dise, qu’il en montre les traces, qu’il explique ce qu’il a gardé, écarté, reformulé, et pourquoi. L’enjeu n’est pas la police des usages ; c’est la responsabilité de l’énonciation.

    À Dartmouth, là même où l’expression « intelligence artificielle » fut inventée, nous commençons à intégrer ces outils non comme des raccourcis, mais comme des occasions de #rigueur. Dans certains séminaires d’écriture de première année, les étudiants peuvent demander à un modèle de proposer des contre-arguments ou des interprétations alternatives. Puis le vrai travail commence : annoter ce que l’outil a produit, repérer ce qui est inexact ou inventé, défendre à voix haute les choix retenus et ceux qui ont été écartés. Un étudiant est ainsi arrivé avec un paragraphe élégamment rédigé et une citation assurée. Lorsqu’on lui a demandé d’où venait la source, le silence s’est installé. Il a fallu remonter pas à pas le fil du texte généré, reconnaître que la référence n’existait pas, puis reprendre l’argument en nommant cette fois l’incertitude plutôt qu’en la recouvrant. L’outil avait accéléré la rédaction ; le séminaire a exigé le jugement.

    Le principe du #tutorat

    Paradoxalement, la solution la plus moderne est peut-être l’une des plus anciennes : le principe du tutorat. Il ne s’agit pas d’un artifice institutionnel hérité d’Oxford ou de Cambridge, mais d’une forme pédagogique dont la logique philosophique est beaucoup plus ancienne. La #disputatio médiévale, l’#entretien_socratique, la soutenance de thèse – toutes ces pratiques partent d’une même intuition : la pensée véritable se manifeste et se vérifie dans le #dialogue, lorsqu’un esprit doit répondre à la question qu’un autre esprit lui pose.

    Ce que le tutorat met à l’épreuve n’est pas la mémoire, ni même la qualité du texte préalablement rédigé. C’est la capacité de l’étudiant à habiter son propre #argument : à en suivre les implications lorsqu’elles sont contestées, à reconnaître les points où il avait escamoté la difficulté, à reformuler en temps réel lorsqu’une objection oblige à préciser. Cette épreuve ne peut être simulée. Non parce que la machine manquerait d’intelligence, mais parce que l’acte dont il s’agit est, par sa nature même, celui d’une personne qui répond de ce qu’elle a dit.

    Un étudiant écrit, puis s’assoit face à un enseignant ou à un chercheur et soutient son #argumentation dans une #conversation. Il devient alors difficile de se cacher derrière l’élégance de surface. Une machine peut fournir un texte ; elle ne peut ni répondre de ce qu’elle affirme, ni porter la responsabilité d’une idée. Ce n’est pas un archaïsme pédagogique. C’est peut-être, dans l’âge des machines à réponses, la forme la plus contemporaine de l’exigence universitaire.

    Généraliser ce principe ne suppose pas de copier la forme sociale du tutorat anglais. Il s’agit d’en adopter la logique : des séminaires qui culminent dans une #défense_orale ; des laboratoires où l’étudiant doit expliquer ce qu’un résultat dit et ce qu’il ne dit pas ; une pédagogie de l’écriture qui rend visible le travail de #révision et exige que l’étudiant assume ses #choix. Dans le monde français, les traditions de la dissertation orale, de la khôlle et de la soutenance fournissent des points d’ancrage précieux. Elles ne sont pas à ranger au musée. Elles sont à réactiver.

    L’université et le jugement démocratique

    Les enjeux de cette redéfinition dépassent de beaucoup les murs de l’université. L’IA amplifiera tout à la fois le savoir et le bruit, la productivité et la manipulation, la connaissance et la #désinformation. Dans un tel environnement, la compétence la plus précieuse n’est pas celle de produire rapidement des énoncés vraisemblables – les machines le feront toujours mieux que nous. C’est celle d’évaluer ce que l’on reçoit, de distinguer un argument d’une #rhétorique, de reconnaître les signes d’une fabrication, et de changer d’avis sans humiliation lorsque les preuves l’exigent.

    Aucune #démocratie ne survit à long terme si ses citoyens confondent la fluidité d’un énoncé avec sa vérité. Or la fluidité, désormais, est gratuite. Dans les mois qui viennent, elle sera mise au service aussi bien du commerce que de la propagande, de la science que du charlatanisme, de la délibération publique que de l’influence algorithmique. Les institutions qui forment des esprits capables de résister à cette saturation – qui apprennent à peser, à #douter, à #réviser – jouent donc un rôle civique que l’on ne peut pas sous-traiter. L’université est la première de ces institutions, non par privilège, mais par fonction.

    Cette fonction n’est pas nouvelle. Elle est consubstantielle à l’idée d’#enseignement_supérieur telle qu’elle s’est formée dans la tradition européenne : former des personnes capables de peser des #preuves, d’articuler une #conviction, et d’en porter la #responsabilité_publique. Ce que l’IA met en demeure, ce n’est pas cette tradition ; c’est la dérive qui a, dans trop d’institutions, substitué à la formation du jugement la certification de productions.

    Ce qui se déplace

    L’université n’aura pas à rivaliser avec les machines sur le terrain des réponses. Elle perdrait d’avance, et ce serait une erreur de terrain. Son avenir dépend d’autre chose : sa capacité à redevenir le lieu où l’on apprend non seulement à produire des énoncés plausibles, mais à en répondre. À mesure que les réponses deviennent abondantes, la rareté se déplace. Elle ne réside plus dans l’#information, mais dans la formation d’un esprit capable d’assumer un jugement, de l’exposer à la #contradiction, de le réviser et d’en porter la responsabilité.

    C’est dans ce déplacement que se joue l’avenir de l’institution. Les universités qui persisteront à produire des diplômes au sens administratif – des certificats adossés à des livrables acceptables – trouveront dans l’IA un concurrent imbattable et un révélateur. Celles qui redécouvriront leur tâche propre – former des esprits capables de juger – découvriront que la technologie qui semblait les menacer avait en réalité clarifié leur mission. L’âge de la machine à réponses est peut-être, paradoxalement, celui où l’université retrouve ce pour quoi elle a été faite.

    https://aoc.media/analyse/2026/05/12/luniversite-a-lepreuve-des-machines
    #AI #intelligence_artificielle #à_lire

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    Je retiens notamment :

    D’où l’insuffisance des deux réponses les plus répandues. La première est l’interdiction : détecteurs, surveillance, inflation réglementaire. Elle est vouée à l’épuisement. Ces outils sont déjà trop présents pour être tenus durablement hors des salles de cours, et il serait absurde de former des diplômés condamnés à ignorer la technologie la plus structurante de leur époque. La seconde est la capitulation managériale : réduire l’université à une école d’adaptation où l’on apprend surtout à rédiger de bonnes consignes et à exploiter plus vite les outils. L’étudiant devient alors un opérateur. Dans les deux cas, on présuppose que la mission de l’université consiste avant tout à produire des réponses. C’est précisément ce que l’IA nous oblige à réexaminer.

    La bonne réponse est plus exigeante. Elle consiste moins à inventer une mission nouvelle qu’à rendre à l’université sa tâche propre : former le jugement en mettant les esprits à l’épreuve. Cela suppose davantage d’écriture en présence, davantage de défense orale des arguments, davantage de séminaires organisés autour de questions réelles plutôt que de réponses attendues. Une conversation de dix minutes suffit souvent à distinguer une idée comprise d’une idée seulement produite. Si l’étudiant utilise l’IA, qu’il le dise, qu’il en montre les traces, qu’il explique ce qu’il a gardé, écarté, reformulé, et pourquoi. L’enjeu n’est pas la police des usages ; c’est la responsabilité de l’énonciation.

  • Chômeurs, rentiers : devons-nous tous être productifs ? | France Culture
    https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/questions-du-soir-le-debat/chomeurs-rentiers-devons-nous-tous-etre-productifs-4149528

    Dans un contexte d’austérité budgétaire, le politique semble, plus que jamais, vouloir traquer toute action ou frange de la population jugée « inutile ». Mais qu’entend-t-on par inutile ? Ce qui est jugé trop coûteux, improductif ? Ou incompatible avec le bien-être des citoyens ?

    Inscrire automatiquement les bénéficiaires du RSA à France Travail, mettre en place des indices d’efficacité de la dépense publique ... Dans un contexte budgétaire austère, le politique semble, plus que jamais, vouloir traquer toute action ou frange de la population jugée « inutile ». Mais qu’entend-t-on par inutile ? Ce qui est jugé trop coûteux, improductif ? Ou ce qui est incompatible avec le bien-être des citoyens ? A l’ère du néolibéralisme, utilité et productivité sont-ils des termes désormais interchangeables ? Et que faire face à l’arrivée de l’intelligence artificielle, qui menace de disqualifier de nombreux emplois et de redéfinir la productivité ?

    https://aoc.media/analyse/2026/04/27/chasser-linutile-lobsession-neoliberale

    Qualifier une politique, une institution ou une profession d’« inutile » suffit aujourd’hui à la disqualifier. Derrière cette apparente évidence se dévoile une logique plus profonde : celle d’un #ordre_néolibéral qui érige une certaine vision de l’utilité en critère central de valeur. De l’action publique aux existences individuelles, tout est sommé de prouver sa productivité. Ainsi, ce qui échappe aux indicateurs de performance est progressivement invisibilisé, puis marginalisé.

  • L’université à l’épreuve des machines - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2026/05/12/luniversite-a-lepreuve-des-machines

    On affirme volontiers que l’intelligence artificielle a créé une crise de l’éducation. C’est inexact. Elle a surtout rendu impossible à dissimuler une confusion beaucoup plus ancienne. Pendant des années, les universités ont récompensé la fluidité plus que la compréhension, le poli plus que la profondeur, la performance plus que le jugement. Tant que produire un texte cohérent demandait du temps, de l’effort et une compétence relativement rare, l’illusion tenait. Elle ne tient plus. Lorsqu’un étudiant peut obtenir en quelques minutes une dissertation propre, structurée et plausible en donnant quelques consignes à un modèle de langage, la vraie question n’est plus seulement celle de la fraude. Elle est de savoir ce que nos exercices mesuraient réellement.

    J’en ai eu récemment une illustration simple. Un étudiant me présente un brouillon impeccable : phrases nettes, transitions soignées, argumentation apparemment maîtrisée. Je lui demande pourquoi une proposition découle de la précédente. Il hésite, puis se met à décrire le texte comme on décrirait un objet : ce qu’il contient, l’effet qu’il produit, l’usage qu’on peut en faire. Le texte avait été généré avec l’aide d’un modèle, puis retouché. Il était correct. Il n’était pas habité. Ce qui frappait n’était pas l’usage de l’outil, mais la dissociation entre l’aisance verbale et le travail de la pensée. Le problème n’était pas seulement l’auctorialité du texte ; c’était l’effondrement du lien entre la production d’un écrit et la preuve d’un apprentissage.

  • Mourir mal - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/10/mourir-mal

    « Quand le tour de ma mère est venu, je ne me suis pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile. »

    • avertissement : barbarie.

      Deux semaines après sa mort, ma mère reçoit un mail de SFR : « B***, Vous souhaitez donner une seconde vie à votre matériel non utilisé. » L’objet indique : « Le service client toujours à vos côtés. » C’est moi qui reçois ce mail, bien sûr, puisque je gère son compte.

      J’ai pourtant joint le certificat de décès à ma demande de résiliation. Qu’on adresse les mots « seconde vie » à une défunte ne m’étonne pas outre mesure, puisqu’au décès de mon frère, le syndic de copropriété avait mandaté un huissier pour trois mois d’impayés – après les avoir informés de la disparition de celui-ci, et leur avoir fourni les coordonnées du notaire en charge de la succession. L’huissier s’était présenté chez le mort et avait facturé son déplacement.

      Le mail de SFR me semble une bonne conclusion aux deux mois durant lesquels j’ai accompagné ma mère dans son agonie, d’abord à l’hôpital puis en Soins de Suite et Réadaptation (SSR). Il porte à un point d’indécence instructif le déni que j’ai eu à affronter tout du long, et qui s’énonce ainsi : en France, la mort n’existe pas. On pourra toujours débattre sur la « fin de vie » : tant qu’on n’aura pas admis que la mort fait absolument partie de celle-ci, rien ne changera. Ni la loi sur « l’aide à mourir », ni le manque de lits, ni le sort des agonisants qui n’ont plus de #consentement_éclairé.

      Ma mère n’était apparemment pas assez vive et pas assez mourante à la fois, elle ne correspondait à rien de prévu par les institutions : elle est rapidement devenue une patate chaude pour l’hôpital public. Sa « fin de vie » s’est transformée en long cauchemar filandreux, prise entre la gloriole des chirurgiens et le manque de temps et de compassion des #soignants, le tout aggravé par le manque d’argent.

      J’avais lu le témoignage d’une journaliste sur la fin de vie de sa propre mère, et comment il lui avait été impossible de trouver une équipe de #soins_palliatifs à domicile. J’avais lu des articles sur le naufrage de la #gériatrie, de l’hôpital, mais je ne l’avais pas expérimenté. Mon frère était mort d’un cancer dans un endroit laid avec un médecin désagréable mais, du moins, il avait eu droit à la sédation profonde et continue prévue par la loi Claeys-Leonetti.

      Quand le tour de ma mère est venu, il y a deux ans, je ne me suis en quelque sorte pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais par conséquent à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile.

      Je n’avais pas lu Ann d’Angleterre de Julia Deck (Seuil, 2024) qui n’était pas encore sorti, et je n’aurais sans doute pas cru alors ce qu’elle raconte sur la façon dont l’hôpital a traité sa mère, puisque je ne l’avais pas vécu. Ce livre m’a beaucoup fait rire, j’en ai gardé plusieurs passages en mémoire, dont celui-ci : « Je nous imagine propulsées dans un film apocalyptique où une administration bananière prononcerait de beaux discours pendant qu’elle achèverait ses vieux dans des zones de non-droit. Ce n’est pas une hallucination, c’est une tactique. »

      Le cas de ma mère n’est pas unique. Je pense au contraire qu’il est très banal et que c’est pour cela qu’il faut raconter, encore et encore. Parce que beaucoup d’entre nous vont être confronté·es à cette réalité désormais : il n’y a pas de place pour les #mourants. J’ai bien conscience évidemment que ce n’est qu’un sous-cas de la faillite généralisée du service public : France Travail ne peut pas vous indemniser parce qu’il n’a aucune case pour votre précarité, l’hôpital psychiatrique ne peut soigner les schizophrènes armés qui se croient musulmans et vous ne pouvez pas mourir en paix parce qu’on a ôté de sous votre corps les lits et les structures, fussent-elles privées, adaptées à votre état.

      Pour ma mère, cela commence comme ça : un samedi matin, son infirmier m’appelle, elle est encore tombée. Il l’a retrouvée au matin chez elle, mais que je ne m’inquiète pas : les pompiers l’ont emmenée aux urgences de l’hôpital de M., « et elle peut remuer ses orteils ». L’infirmier a donné mes coordonnées aux pompiers, transmis les ordonnances. Puis il a appelé l’hôpital. Ils vont sans doute l’opérer, me dit-il, pour consolider sa colonne vertébrale, une cimentoplastie : une sorte d’injection de colle, trois fois rien, ce sera idéal pour son cas. Ma mère a 90 ans, donc je m’inquiète quand même. Je vis à 800 km, je ne peux pas me rendre sur place en un clin d’œil. Et à quoi servirai-je si on est en train de l’opérer ? Mais je suis aussi son dernier proche : tout le reste de la famille est mort, ses amies sont séniles, son armée d’#aides_à_domicile est, par définition, cantonnée au domicile. Ses capacités cognitives sont en outre diminuées depuis quelques mois et le transport dans un lieu étranger ne va rien arranger, je le sais d’expérience : je dois y aller, je ne peux pas la laisser seule dans cet endroit – je serai son point de repère.

      Aussitôt raccroché avec l’infirmier, j’appelle l’hôpital. Un automate propose d’énoncer le nom de la patiente : « Je n’ai pas compris votre demande. » Au bout de plusieurs heures, l’accueil répond enfin. On ne peut pas me passer le service, c’est le week-end. Ma mère doit être opérée, je dis que je vais laisser mes coordonnées pour qu’on me rappelle, mais mon interlocutrice refuse. Aimable jusque-là, je me raidis : je vais laisser mes coordonnées, insistai-je, car je suis non seulement son fils mais son tuteur légal, « et si elle meurt sur la table d’opération, cela vous évitera de prévenir la police pour retrouver ma trace ». Sensible à cet argument, la réceptionniste me passe le service. Au bout du fil, une femme semble soulagée de mon appel : ils ne savaient pas comment me joindre ni quel était son traitement médical. Je ne fais pas remarquer que l’infirmer a communiqué tout cela aux pompiers. Je transmets la dernière ordonnance que j’ai en ma possession par email. La femme ne sait pas comment va ma mère, sauf qu’elle ne peut pas répondre au téléphone, et l’opération ne se fera pas ce week-end. Il faudra attendre lundi pour parler au médecin.

      Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste.
      (Voilà une constante remarquable de ces huit semaines qui s’ouvrent : les infirmières ne savent pas comment vont les malades, elles ne sont pas habilitées à le savoir. Les infirmières du soir ne savent pas quels sont les traitements du matin, elles n’étaient pas là, elles se contentent de donner ceux du soir, même si la malade, quand elle ne pourra presque plus déglutir, les rend, s’étouffe avec – ou les deux à la fois. Autre constante : le matin, on ne peut pas visiter les malades. En réalité, on peut par dérogation, si votre proche est gravement atteint, ce qui va se révéler le cas, mais en pratique on peut difficilement puisque, quand vous vous présentez, on vous intime de déguerpir par égard pour les autres malades, auxquels on prodigue des #soins toutes portes ouvertes. La double injonction contradictoire règne. L’une vous dit d’un air de reproche : « Les médecins étaient étonnés de ne pas vous voir ce matin. » À quelle heure passent-ils ? Vers 10 heures. Le lendemain à 9h30, on commence par vous demander de sortir : les visites, c’est à partir de midi. On vous explique la pudeur comme si vous aviez cinq ans. Vous justifiez votre cas. Vous avez tort quand même : les médecins passent à 9 heures, ne le savez-vous donc pas ?)

      Le lundi, le médecin m’appelle. La cimentoplastie ne suffira pas mais il a une solution pour ma mère. L’arthrodèse. Une opération complexe, il la décrit. Car c’est plus grave qu’on ne pensait. « À la radio, y a plus de colonne vertébrale… Avec son ostéoporose, la pauvre, j’ai jamais vu ça, je vous montrerai si vous voulez. » Je le crois sur parole, pas besoin de me montrer, et je ne sais pas lire les radios. Il ajoute qu’elle est « hyperalgique » (traduction : elle souffre atrocement), et donc intransportable. Mais elle a trouvé une position supportable, me dit-il, elle est immobile. « Bon, l’arthrodèse, je vous cache pas qu’à son âge, 90 ans, c’est une opération hyper lourde, on fixe des plaques. Je vais essayer mais c’est pas sûr que les vis tiennent, et alors là, après, on pourra pas réopérer et alors sa qualité de vie… » Les anesthésistes n’étaient pas chauds, ajoute-t-il, mais il a bon espoir de pouvoir opérer quand même, il attend un second avis collégial.

      Ce type doit être fou. Je résume dans ma tête : elle risque au pire de mourir durant l’opération ou au moins d’avoir des suites post-opératoires affreuses pour un retour à la case départ, c’est-à-dire en l’occurrence la case fin. « Si l’opération rate, est-ce qu’elle souffrira davantage après ? » Il n’en sait rien. Je suppose surtout que ça ne l’intéresse pas de savoir, puisqu’il devrait pour cela envisager le ratage.

      (Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste. Dix-sept ans plus tôt, quand le cancer de mon père était en phase terminale, irrécupérable, l’oncologue m’a expliqué qu’on allait commencer une chimiothérapie plus agressive. J’ai fait remarquer que cela allait le tuer plus vite. « C’est sûr, mais si on ne l’avait pas transfusé hier, il serait déjà mort. » Je sais surtout que cela va le faire souffrir davantage, mais par une politesse imbécile, je ne dis rien. C’est le protocole, argumente le médecin, et il y a une chance infinitésimale, miraculeuse, pour que ce traitement ait un effet. Dix jours après sa chimio, mon père meurt en effet, son état s’étant, comme prévu, brusquement dégradé.)

      Le second avis des anesthésistes arrive le lendemain. Une femme me téléphone : elle et ses collègues refusent l’opération, trop longue et trop lourde vu l’état de la patiente. Ce sera la seule personne, en deux mois, à m’avouer que, oui, ma mère est condamnée à brève échéance par grabatisation puisqu’elle ne peut plus bouger. Les fonctions vitales vont se détraquer jusqu’à ce que mort s’en suive. Je parle de « soins palliatifs », elle renchérit, promet qu’elle fera tout ce qu’elle peut pour la soulager, je suis légèrement rassuré. Mais je ne reverrai ni n’entendrai plus jamais cette médecin. La même semaine, au détour d’un couloir, une infirmière désignera ma mère comme « la petite mamie en fin de vie ». Malgré cela, je n’aurai désormais plus qu’une seule réponse, extravagante, de personnes s’occupant de mourants : « Nous, vous savez, on s’occupe de la vie. » On traitera toujours ma mère comme une malade appelée à guérir – et moi comme un importun.

      Je débarque à l’hôpital le mardi. Trois heures de TGV, quarante-cinq minutes d’attente avant une heure de bus intercités, puis encore vingt minutes de bus. Je me présente dans le service. Une infirmière m’engueule en guise de bienvenue : où sont les serviettes de toilettes de ma mère ? Le gel douche ? Le shampoing ? Je vois qu’il n’y a qu’un gobelet en carton pour boire et que, ne pouvant bouger, elle se renverse systématiquement le liquide sur elle. Plus tard, en SSR, une aide-soignante me dira : « Ah bon, ils vous ont demandé des serviettes de toilette à l’hôpital ? Ils sont gonflés, ils en ont. »

      Ma mère demande en me voyant « Mais qui es-tu ? » d’un air presque joyeux. Je le lui explique, elle a l’air satisfaite. Cette désorientation ne va pas s’améliorer dans les deux mois qui viennent. Elle ne parle presque plus, se contente de répondre par « oui » ou par « non » à des questions de bien-être (froid, chaud, mal, faim, etc.). Elle se plaint de l’eau : « C’est pas bon ». Sans doute un symptôme de délitement physiologique. Aucune boisson ne sera plus jamais bonne. Parfois des phrases sortent toutes armées de la confusion générale : « Remets ton col, il est de travers » (et c’est vrai).

      Ce premier jour, je vais donc acheter les serviettes de toilette dans un hypermarché de ZAC, à vingt minutes à pied de l’hôpital. Je prends les produits d’hygiène dans une pharmacie. On n’y vend pas de « verre anti-fausse route » (un gobelet plastique avec une anse et une paille intégrée dans le couvercle). J’irai dans un magasin spécialisé en matériel médical le lendemain. Le gobelet fait merveille, ma mère peut enfin boire. Mais il disparaîtra quand on la transférera un mois plus tard de l’hôpital aux Soins de Suite et de Réadaptation. J’en rachèterai un autre. Hélas, chaque fois qu’un soin de nursing est prodigué à ma mère, sa tablette est écartée du lit et jamais remise en place, son verre systématiquement hors de portée. Je suis là tous les après-midi, j’ai loué une chambre en ville, je remets le verre près de sa main dès que je reviens dans sa chambre.

      Assez vite, une infirmière me demande si je veux donner ses médicaments à ma mère à la fin du dîner, elle les a broyés dans un peu de compote. Je le fais volontiers, puisque le soir je la nourris à la cuiller. Le lendemain, une autre que je ne connais pas pose les médicaments sur le plateau sans rien dire et repart. Je sors de la chambre et demande si je dois les lui administrer. La question étonne : oui bien sûr. Je les broie, je les mets dans la compote. Un jour, le broyeur (un petit pot en plastique) a disparu. Je pars dans les couloirs à la recherche d’un autre broyeur. Soupir, grimace : visiblement, j’agace. Un autre soir encore, j’ose demander pourquoi il y a autant de médicaments et si l’on ne peut pas en supprimer, ma mère n’arrive jamais à tout avaler, elle en laisse ; le Tanganil, par exemple, recommandé lors des crises de vertige. Un infirmier téméraire abonde : « C’est sûr que ça ne va pas lui servir à grand-chose, elle est allongée en permanence. » C’est le seul que j’aurais entendu, durant ce séjour, dire une chose de bon sens. Personne apparemment n’avait remis en question l’ordonnance que j’avais transmise.

      On ne peut pas garder ma mère en chirurgie orthopédique ni même à l’hôpital si on ne lui fait rien. Car elle occupe un lit qui serait plus utile à soigner d’autres vies : personne ne le dit mais c’est une évidence et je suis d’accord. Malheureusement, on ne peut pas la redresser ni l’asseoir, et la transporter est dangereux. Le chirurgien décide donc de faire quelque chose. Il a une idée. On va essayer un corset. Il en profite pour me raconter la technique de l’arthrodèse une deuxième fois. Une orthoprothésiste vient prendre des mesures. Il lui faut aller chercher quelqu’un pour « mobiliser » comme on dit ma mère, sinon elle ne peut pas passer le mètre-ruban. Ma mère souffre, elle crie. Le lendemain, on me dit que la jeune femme a refusé de faire le corset. Je suppose qu’elle n’est pas là pour torturer les gens. Qu’à cela ne tienne, on convoque un deuxième orthoprothésiste, un homme jeune, cette fois-ci. Les mesures sont prises de nouveau dans les cris, le corset fabriqué. Je rentre trois jours à Paris, je dois absolument travailler « en présentiel ».

      Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes.
      Quand je reviens, c’est le soir, le corset est posé, ma mère implore en continu, de sa voix faible, « Mon Dieu, au secours, arrêtez, au secours ». Elle souffre visiblement. Les soignants et aide-soignants sont gênés de me voir. Je leur montre que ma mère a mal, ils sont obligés d’acquiescer. Je demande qu’on enlève le corset. Les infirmières disent qu’elles vont demander au médecin. Je demande à voir le médecin. Il n’est pas là. Je suis lâche et je n’en peux plus, je dis « Au moins donnez-lui un antalgique » et je m’en vais, il est vingt heures, ce spectacle est insoutenable. Le lendemain matin le chirurgien me reçoit (il me raconte à nouveau l’arthrodèse avec délectation, ça doit être son opération-signature) et me dit qu’il a constaté que le corset ne convenait pas et qu’il a donc préconisé de l’enlever – comme une preuve brillante de sa perspicacité. On finit par mettre ma mère sous morphine. Personne ne m’en informe alors que je viens tous les jours, mais je sais lire les étiquettes et je reconnais les hallucinations : j’ai déjà vu mon père et mon frère avec ce médicament.

      Chaque fois que je la quitte deux ou trois jours, ma mère met du temps à me reconnaître comme « son fils ». Après le « Mais qui es-tu ? » de la première fois, la suivante est pire, elle me vouvoie, me regarde comme un inconnu non invité. « — Tu ne me reconnais pas ? — Non. » Puis les liens rentrent dans l’ordre si je passe tous les après-midis avec elle. Vers le milieu de l’agonie, une soignante confirme : « Elle vous attend. – Je ne sais pas si elle me reconnaît vraiment. – Si, elle a dit que son fils allait venir ». Mais en général elle dort quand j’arrive.

      La dernière fois que je croise le chirurgien orthopédiste, il raisonne : on voit de plus en plus de cas comme ma mère, m’explique-t-il devant ses collègues des « soins palliatifs », deux femmes souriantes et mutiques que je verrai deux fois et qui ne pallient volontairement rien, car l’agonie de ma mère, discrète pendant leurs deux minutes de visite quotidienne, leur convient. Il existe des anxiolytiques pour personnes âgées, mais elles ne jugent pas utile de lui en prescrire, puisque je suis le seul témoin de son angoisse quotidienne. À son âge, il y a quelques années, continue le chirurgien, ma mère serait déjà morte d’autre chose. Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes. Le roi de l’arthrodèse a cependant un dernier espoir : « que ça se recolle tout seul ». On lui fera une radio dans un mois pour savoir. Un miracle est si vite arrivé.

      En attendant la radio, on va donc envoyer ma mère en soins de suite et de réadaptation à un kilomètre de là. Un jour, il est prévu de la transférer : on l’emmène, mais les SSR se sont trompés, aucune chambre n’est libre. On la ramène, on la remet dans sa chambre d’hôpital. On lui a supprimé la morphine par la même occasion, j’ignore pourquoi, j’assiste en direct à sa descente et à son manque, elle ne comprend pas où elle est, son délire prend, comme souvent dans ce cas, la forme d’une logorrhée. Depuis qu’elle est hospitalisée, nous n’avons jamais autant parlé. Les chambres sont devenues doubles, des saumons japonais remontent des fleuves. Ce n’est pas à la télé qu’elle a vu ça, elle ne l’a pas. Elle me fait signe qu’elle l’a entendu. Mon père avait un dragon sous son lit qui faisait cuire des pommes de terre en crachant le feu. À chacun son animal.

      Là encore, personne ne m’a prévenu de rien, je suis venu à l’hôpital à l’heure dite du transfert pour l’accompagner, et elle était déjà revenue. Sans doute que je me laisse trop faire, sans doute qu’il faudrait gueuler, en imposer, avoir de mauvaises pensées et rudoyer cette humanité amorphe pour ce qu’elle est. Mais ce n’est pas de leur faute, me dis-je, c’est la loi de la jungle : pas d’argent pour l’hôpital, pas de pitié pour les mourants ni les proches. Ce doit donc être ma faute : je ne connais aucun médecin, nous sommes des prolétaires sans relations ni passe-droit, et l’infirmière-cadre m’assure que ce sera pareil dans une clinique privée. Il n’y a que certaines aides-soignantes et les femmes de ménage pour montrer un peu d’humanité.

      Quand je demande un point sur l’état de ma mère, deux fois par semaine, peut-être, pour connaître l’état de ses escarres, de son sommeil, de sa nutrition matinale, au moment d’un « nursing » ou de la prise des médicaments, l’infirmière va chercher son binôme et lui lance bien fort, d’un air narquois : « Y a le fils de Mme Loret qui voudrait des informations », comme elle dirait : « Démerde-toi ma petite. » Cela doit être un jeu entre elles. L’autre souffle ostensiblement, s’acquitte du pensum en résumant que « les constantes » vitales sont constantes. Personne ne veut affronter le fait qu’une patiente ou un patient va mourir, je le comprends bien. C’est l’impensable échec médical. Les gens qui ne peuvent pas guérir les emmerdent, ils en ont peur ou les évitent, et leurs familles avec. Personne ne peut dire « Oui, elle va mourir et nous allons vous accompagner tous les deux ».

      Finalement, au deuxième mois, il y a une place en SSR. Contraste frappant. Les aides-soignantes sont sympathiques, les infirmières toutes très jeunes et souriantes. Y a-t-il une distribution générale de Prozac ici ? Même s’il s’agit d’un service destiné à réadapter les accidentés, leur rendre leur autonomie, il y a d’autres cas désespérés de personnes qu’on ne peut plus « mobiliser ». Je m’attends donc à un peu d’intelligence de la part du gérontologue qui est assigné à ma mère. Hélas, celui-ci non plus n’arrive pas à me regarder dans les yeux. « Ici, on ne garde pas les gens plus de trois semaines », prévient-il. Il n’a pas l’air de croire à la consolidation spontanée qui permettrait d’échapper à la mort par grabatisation. « On va voir à la radio si on peut la mobiliser. — Et si on ne peut pas ? » Mais il faut la mobiliser : c’est la raison d’être des SSR.

      Au bout d’une semaine, un jour que je propose une énième compote à ma mère, elle répond « Je préférerais mourir ». Depuis le début, son visage est sans expression. Puis elle dit « Tu n’en as pas marre de moi ? » Je réponds « Non. Et toi, tu en as marre de moi ? — Non. » Dix jours plus tard, elle arrête définitivement de manger. Encore quinze jours, elle arrêtera de boire. Il n’y a que l’assistante sociale pour parler franchement : « Bon, elle nous fait un syndrome de glissement, on ne va pas se mentir. – Oui, je vois bien. Est-ce qu’on peut la transférer en soins palliatifs ? » Eh bien non, car elle ne souffre pas encore assez.

      C’est vrai qu’on n’est pas là pour achever les gens, suis-je bête : « on s’occupe de la vie », fût-elle invivable. Ce sera donc l’EHPAD. « Elle sera aussi bien soignée qu’ici. — Mais enfin, ça n’a aucun sens, elle va bientôt mourir, elle ne mange plus depuis deux semaines ». Je souhaite ramener ma mère chez elle. L’assistante sociale m’en dissuade. « Vous savez, ça peut durer très longtemps, on a eu une patiente qui est restée deux mois comme ça avant de mourir, vous vous imaginez seul avec elle ? » Car il est impossible de trouver du personnel assurant une garde 24 heures sur 24. Moi-même, je ne suis pas sûr que ma mère reconnaîtra sa maison – un ami me parle de son père hospitalisé à domicile qui disait « C’est bizarre, on dirait chez moi ». J’appelle son médecin traitant, son infirmier, personne ne connaît de service qui pourrait m’aider.

      Puisqu’elle va plutôt mourir que ressusciter, arguai-je auprès du gérontologue, ne peut-on lui procurer des soins palliatifs, puisqu’elle est de toute évidence en détresse ? J’ai apporté ses directives anticipées, rédigées il y a vingt ans : pas de souffrance inutile. Je répète ce qu’elle m’a dit : elle « préférerait mourir ». Évidemment, j’ajoute que j’ai bien conscience qu’elle est mentalement confuse. Peut-être préférait-elle mourir que de manger encore de la compote. « Je n’attends aucun miracle, je demande juste qu’elle ne souffre ni mentalement ni physiquement. » Le médecin fait une réponse minimale : « Donc nous sommes d’accord, si elle fait une crise cardiaque, nous ne la réanimerons pas. »

      L’assistante sociale trouve un EHPAD privé de luxe, me demande d’aller le visiter pour choisir une chambre, elle a transmis le dossier de ma mère. Le médecin de l’EHPAD est d’accord, on me demande un état précis de ses finances : le relevé en ligne de ses comptes ne suffit pas, il faut un papier tamponné par la banquière. À l’EHPAD, l’assistante sociale, qui est aussi apparemment directrice commerciale, me fait l’article : « Ici, quand ils ont un souci, les résidents sonnent et on leur parle via ces terminaux électroniques dernière génération, ça les rassure et ça évite de déranger le personnel pour rien. » Génial, ils ont inventé la téléassistance. « Ça fait longtemps que ma mère ne peut plus appuyer sur une sonnette », cinglai-je. Vont-ils la laisser crever si elle ne peut se manifester ? Je croyais qu’ils avaient lu son dossier. Je ne gifle pas la commerciale sociale : mais être aussi déconnectée du mourir me semble, à ce tarif-là, impardonnable.

      J’ai le choix entre une chambre assez grande, ensoleillée avec balcon, et une autre côté nord, avec vue sur un parking : « Non je ne vais pas prendre celle-ci, lui dis-je, sinon c’est moi qui saute par la fenêtre. »

      Dans un de ses rares moments de lucidité, ma mère me dit que le gérontologue lui a annoncé son transfert dans « une maison ». Elle n’a pas compris le but. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne veut pas être transportée, cela lui fait trop mal, je vois que c’est une angoisse insupportable. Je lui dis qu’elle n’ira pas, je lui dis que je viendrai avec elle, je dis n’importe quoi. C’est un chemin de croix pour elle comme pour moi, il n’y a que du malheur et de la douleur depuis des semaines, on n’en peut plus. J’écris à un ami : « Rester à ses côtés, croire la retenir à bout de souffle et des “à demain” échangés jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de demain ou plus d’échange, est épuisant. » Un soir, vers la fin, une aide-soignante ukrainienne me ramasse en pleurs à l’arrêt de bus et me raccompagne en voiture au centre-ville. Elle me conseille de parler à un autre gérontologue du service, selon elle moins borné. Mais je n’aurai pas le temps.

      Parfois, il y a des moments drôles dans l’horreur. Un soir, avant qu’elle cesse de manger, comme je suis épuisé, je décide de m’éclipser, rentrer dans mon Airbnb et laisser l’aide-soignante la nourrir. Je soulève néanmoins la cloche en plastique, ma mère commence à faire le geste de porter une cuiller imaginaire à sa bouche, comme elle le fait depuis un moment. Mais le plat est fumant. Je lui crie : « Ouh là là, c’est très chaud ! Il faut attendre un peu ». J’ajoute : « Bon, je vais y aller, je vais rentrer. D’accord ? Tu me fais un bisou ? » Je lui tends la joue et elle mord dedans à belles dents qu’elle n’a plus, aussi bien que je ne sens rien. « Mais maman, ce n’est pas de la nourriture, c’est ma joue ! – Ah ben c’est malin, ça », me répond une autre région de son cerveau qui fonctionne encore, et qui croit que je lui ai fait une blague. Elle a une sorte de petit rire.

      Dans le même service de Soins de Suite et de Réadaptation, il y a une madame G. qui gueule en permanence, parle mal au personnel et a des exigences. J’apprendrai un peu plus tard qu’elle a été cheffe de quelque chose, habituée à commander. Elle a mordu jusqu’au sang une aide-soignante. Le premier dimanche où je l’entends, elle hurle en continu pendant presque une heure « J’ai mal, ma piqûre ! Viiite ! » Parfois, entre deux redites, elle menace de souiller ses draps, ou elle croit qu’elle l’a fait (une aide lui explique que ce n’est pas possible, vu qu’elle a, comme la plupart des vieillard·es ici, une sonde urinaire et une couche). Au bout d’un moment quelqu’un vient. Peut-être a-t-elle sa piqûre. Elle se tait.

      Trente minutes après, ça recommence, autre disque rayé, une longue plainte : « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! » Ses cris sont insupportables. Cela dure encore un moment et, au bout d’une énième répétition, elle ajoute à son « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! », en guise d’argument supplémentaire, d’un ton presque informatif et quelques décibels plus bas : « Et la dame à côté, elle a mal à la tête. » Je ris nerveusement.

      Le moment de la radio qui doit montrer si la colonne vertébrale s’est réparée approche. On me promet qu’on lui donnera un « bolus » de morphine, un supplément. Le jour J, l’examen est reporté ou annulé, ce n’est pas clair. Je dois repartir une seconde fois à Paris travailler, c’est obligatoire. Je reviendrai pour le jour du transfert à l’EHPAD, le mercredi suivant. Mais le dimanche soir, une infirmière appelle. L’état de ma mère s’est dégradé. « Vous voulez dire que c’est mieux si je viens le plus vite possible ? — Oui. » Et en effet, le lundi, je la retrouve inconsciente, il y a cinq moniteurs et pompes divers accrochés à son corps. « Vous la mettez toujours à l’EHPAD ? » Plus que jamais, apparemment. Le mardi, veille du transfert prévu, on m’informe qu’on va finalement l’emmener en soins palliatifs à 50 km de là, dans une clinique religieuse privée. Je change de ville et d’appartement, je me retrouve à la clinique à dix heures du matin, l’ambulance de ma mère est encore dans la cour.

      Là, un médecin en soutane m’apprend qu’on l’a transportée d’abord à l’hôpital de T. pour la radio promise : les vertèbres se sont bien ressoudées, mais avec des atteintes neurologiques définitives. Je la vois, on l’a débranchée, elle est consciente et ne peut presque plus articuler, on dirait un cadavre. Ici, ils ont une autre approche du traitement de la douleur, explique le médecin. Mais la comédie de la résurrection continue : on me demande d’aller acheter gel douche et shampoing (les SSR les ont gardés), du dentifrice et une toute petite brosse à dents chirurgicale pour masser ses chicots. Si je peux apporter des vêtements aussi. « Vous allez l’habiller ? — Oui bien sûr, on habille les patients ici, c’est une question de dignité. » Un infirmier me montre comment hydrater sa bouche avec un écouvillon à bout de mousse, puisque la déglutition ne fonctionne plus. Elle suce l’eau bicarbonatée et manque de s’étouffer.

      Il y a une psychologue aussi, qui est très présente. Trois fois, elle essaie de faire prononcer à ma mère les prénoms de ses fils. Une bouillie incompréhensible sort. Elle me dit : « Rentrez, vous êtes épuisé, c’est vous qui allez mourir si vous continuez. » Elle articule très fort à ma mère : « Votre fils est fatigué, il va rentrer. Vous aussi, vous êtes très fatiguée, je le vois, vous allez dormir. » Et à moi : « Reposez-vous, et demain revenez le plus tard possible, vous en avez assez fait. » Voilà qui me semble raisonnable. Je retourne à ma location.

      À zéro heure dix, la clinique m’appelle pour me dire que ma mère est décédée. Depuis sa chute deux mois plus tôt, elle aura passé moins de vingt-quatre heures dans un service adapté.

      #Hôpital #médecins #directives_anticipées #maltraitance #violence_médicale #mourir #mort #Éric_Loret #récit

  • Droit à l’aide à mourir ou le capitalisme à son comble - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/05/droit-a-laide-a-mourir-ou-le-capitalisme-a-son-comble

    Dans son essai, Elisa Rojas rappelle qu’existe en France une loi sur les soins palliatifs, la loi Claeys-Leonetti. Celle-ci a été expertisée et validée, et recouvre l’immense majorité des situations, à condition que l’accès aux soins palliatifs soit réellement mis en place et assuré sur l’ensemble du territoire, pour toutes les personnes qui le nécessitent, ce qui n’est pas le cas. Elle s’interroge, et nous interroge aussi, sur la manière dont le suicide est dans ce texte présenté comme une alternative acceptable, voire à encourager.

    Alors que le suicide est considéré comme un échec global, une catastrophe pour la personne, son entourage, et la société dans son ensemble, un choix non rationnel dont on essaie de sauver ceux et celles qui l’ont tenté en les réanimant, le projet de loi en cours distingue une catégorie de gens pour qui le choix du suicide serait considéré comme un choix rationnel à organiser méticuleusement, certaines vies étant considérées comme non dignes d’être vécues. Elle pointe chez les défenseurs du texte la manière dont le dispositif proposé constituerait un engrenage médical et administratif. Si la liberté de dire stop, d’arrêter la démarche, est supposée exister, certains défenseurs du texte semblent la considérer comme un simple obstacle à contourner, un patient angoissé au dernier moment pouvant bénéficier d’un sédatif pour le calmer et pouvoir procéder plus avant.

  • Démence froide - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/17/demence-froide

    Une démence se propage dans les centres de décision planétaires, ceux des États et des méga-corporations – le dernier exemple en date de cette pathologie étant l’assaut ordonné par Israël et les USA contre l’Iran. Qu’elle soit géopolitique ou technologique, chaque décision semble en effet prise par des personnes incapables de comprendre le monde, vissées sur un intérêt à court terme et aveugles à toute altérité comme à toute leçon de l’histoire. Démence géopolitique de guerres sans fin, démence politique de discours qui préparent l’arrivée au pouvoir des droites extrêmes, démence technologique du développement écologiquement insoutenable et cognitivement désastreux de l’IA.

  • La ville des Noirs - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/18/la-ville-des-noirs

    « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets », écrit Frantz Fanon en 1952. Le 17 mars 2026, Apolline de Malherbe reprend une fake news d’extrême droite en interrogeant Bally Bakayoko, élu maire de Saint-Denis : il aurait appelé celle-ci « ville des Noirs ». Fanon savait.

  • Démocratie locale et politisation des enjeux locaux - AOC media
    Par Stéphane Cadiou, Politiste
    https://aoc.media/analyse/2026/03/12/democratie-locale-et-politisation-des-enjeux-locaux

    L’action publique locale a beau regorger de matière politique, il est devenu de tradition d’auréoler les communes d’un esprit consensuel. Il y a d’ailleurs un double paradoxe : la décentralisation a coïncidé avec une tendance à édulcorer les conflits partisans ; et l’on prête aux résultats des élections municipales une portée générale. Cet apolitisme supposé est-il une bonne nouvelle pour la démocratie locale ?

    Derrière son aspect faussement candide, la question posée est loin d’être simple. Elle soulève le problème de la portée des enjeux traités dans les communes, et les campagnes électorales qui s’y déploient. Doit-on considérer que les affaires municipales opposent des visions, et même des intérêts antagoniques, et supposent des choix collectifs disputés ? Ou bien sont-elles dépourvues de toute conflictualité pour renvoyer à un ordre principalement gestionnaire ? Pour faire simple, peut-on parler dans les communes de débats « politiques » ?

    Certes, comme toute soirée électorale, les municipales seront censées rendre un « verdict » politique : les commentateurs et analystes s’en donneront à cœur joie pour déterminer l’ampleur de la « sanction » gouvernementale, détecter la « vague » portant l’opposition et mesurer les « reports » de voix dans chacun des camps. La légitimité du président de la République, et sans doute de son Premier ministre, ne sera pas épargnée et jugée à l’aune des résultats dans les près de 35 000 communes, même si les regards se tourneront prioritairement vers les plus grandes d’entre elles.

    Pourtant, cette exégèse des comportements électoraux a, comme l’a bien montré le politiste Patrick Lehingue, tout de l’artifice : elle agrège en un verdict univoque de multiples batailles locales aux configurations hétérogènes[1]. La difficulté à tirer des leçons générales est accrue depuis les années 2010 par une tendance à l’euphémisation par les candidats des partis politiques, qui deviennent parfois un stigmate en campagne ou se réduisent à un emblème apposé sur une affiche. En 2020, l’apparition du parti présidentiel, LREM (La République en marche) a même un peu plus brouillé les cartes en précipitant des coalitions électorales différentes d’une ville à l’autre : d’une liste LREM associée aux Républicains ici, répondront des rapprochements (certes limités) avec des socialistes ou, parfois, une liste autonome.

    Si la prudence doit s’imposer dans l’analyse des signaux politiques dont regorgent les votes individuels, le politiste peut davantage s’avancer quant à la nature des enjeux municipaux. Encore faut-il s’entendre sur ce que l’on nomme « politique ». À défaut de résoudre une question qui a fait couler tant d’encre, il est possible de s’en sortir en revenant sur les responsabilités des communes et la manière dont les candidats les problématisent. Cela reviendra, in fine, à souligner les défauts de notre démocratie locale si souvent louée.

    Le poids des responsabilités
    Longtemps, l’action des communes fut limitée en raison de compétences réglementaires restreintes et d’un contrôle par l’État. Domaine privilégié des services administratifs et des ingénieurs techniques, elle confinait les débats dans une perspective avant tout gestionnaire. Parfois, des édiles pouvaient revendiquer une voie originale (et, par là, une autonomie), comme dans le cas des « mairies rouges » (i.e. communistes) en mettant en exergue des priorités mises sur certains secteurs (logement social, culture). Dans bien des cas, les controverses se nouaient autour de la capacité d’une équipe dirigeante à se montrer attentive à tels ou tels segments de la société locale ou à accéder à des circuits décisionnels centraux pour obtenir des financements ou des équipements.

    La décentralisation impulsée au début des années 1980 a transformé les conditions d’exercice de la politique. Elle a diamétralement élargi l’éventail des compétences des communes auquel doivent être ajoutées celles, en constant renforcement, des structures intercommunales. Le discours institutionnel les a érigées en institutions de « proximité » qui se sont vues confier des responsabilités multiples, allant de l’entretien des écoles, à l’urbanisme, les transports, le développement économique, l’habitat, l’action sociale, les activités sportives et culturelles, etc.

    Ce « bloc communal » – pour reprendre l’expression consacrée englobant communes et intercommunalités – dispose ainsi de plusieurs leviers qui ont pu donner lieu à l’élaboration de stratégies territoriales (« projets de ville », « schémas d’agglomération »). Comparativement aux autres collectivités, ce bloc communal se légitime par des actions s’ancrant aussi bien dans l’univers quotidien des citoyens que dans des horizons prospectifs plus lointains. Par ailleurs, les budgets y sont souvent d’importance, jusqu’à plusieurs centaines de millions d’euros de dépenses dans les grandes villes, dépassant parfois les montants en jeu dans les départements ou les régions.

    Depuis les années 2000-2010, cette autonomie a été défiée par les réformes managériales (comme l’introduction de toutes sortes d’indicateurs de performances et d’appels à projets lancés par des agences) et par les contraintes de la discipline budgétaire européenne (avec des plafonds de dépenses de fonctionnement par exemple)[2]. Dans le même temps, l’État n’a cessé de fixer au bloc communal de nouvelles missions en matière de transition écologique et de sobriété énergétique (notamment dans la construction), de régénération de friches, de mobilités…

    L’articulation de ces dimensions a complexifié et accru le coût de la fabrique des politiques publiques municipales : livrer des surfaces de logements neufs suppose, par exemple, des transactions difficiles avec les acteurs de la filière (bailleurs sociaux, promoteurs, investisseurs) pour concilier des critères environnementaux, de stationnement, de sécurité et des prix de sortie accessibles à de larges parties de la population. Cette articulation a confronté les édiles à des arbitrages délicats se prêtant à des controverses et conflits. Elle a nourri, parallèlement, une crispation des relations entre État et collectivités territoriales au point de faire de l’opinion des élus locaux, et de leurs associations professionnelles, un véritable enjeu politique.

    La politisation inégale des enjeux
    Si les enjeux d’action publique locale ne manquent pas, leur mise en débat ne va pas pour autant de soi. Il est vrai qu’il est de tradition en France d’auréoler les communes d’un esprit consensuel. C’est ainsi que candidats et élus municipaux ont longtemps cultivé une « rhétorique apolitique[3] » prétextant que la gestion des communes devait prioritairement cultiver une concorde locale. L’appartenance à un même territoire était censée valoir comme gage d’une communion, étanche à la conflictualité. Ce discours, très prisé des élus, a pu justifier pendant des décennies un rassemblement transpartisan dans de nombreuses communes (comme à Marseille avec l’alliance des socialistes, du centre et de la droite autour d’un Gaston Defferre).

    Il revenait à faire de l’apolitisme l’essence même des échelles locales, et notamment des communes. Loin d’avoir disparu, ce discours constitue une pesanteur parmi le personnel politique local. Il inspire encore bien des campagnes et des pratiques locales clamant la quête d’une unité consensuelle. Il se retrouve aujourd’hui dans bien des structures intercommunales où s’affiche le souci de faire travailler ensemble des maires d’obédiences politiques différentes plutôt que de cliver la scène locale. Il n’est ainsi pas rare de voir se juxtaposer dans un exécutif intercommunal des maires de droite et de gauche neutralisant de fait les clivages.

    Cette inclination consensuelle a été mise en cause à partir des années 1970 avec la stratégie de la gauche (PS et PCF) de politiser les scrutins locaux (en brandissant la promotion de l’animation socioculturelle, de la participation, de la démocratisation des équipements collectifs) pour en faire des laboratoires d’une alternance plus large. La même stratégie sera adoptée par la droite dans les années 1980 en désignant les communes comme des vitrines à même de préfigurer un néolibéralisme moderne (en promouvant par exemple la privatisation des services publics locaux ou la baisse de la fiscalité). Chaque formation partisane était alors armée d’un corpus doctrinal local pour justifier le bien-fondé de choix âprement discutés dans le débat politique.

    Cette forte polarisation politique n’a représenté qu’une courte parenthèse puisque, progressivement, les forces politiques (en tout cas celles prétendant sérieusement gouverner les communes et intercommunalités) ont progressivement désinvesti le travail programmatique sur les questions locales favorisant l’autonomisation des candidats et leurs tactiques « attrape-tout ». Ceux-ci se sont dans le même temps convertis à un discours standardisé vantant un impératif d’attractivité et de développement territorial – peu à peu conjugué avec les items de « densité », « mixité », « durabilité ».

    Véritable totem à partir des années 1990, ce discours a compliqué l’expression de voix critiques. Il s’est d’autant plus diffusé que l’on a assisté à la fois à un reflux des identités partisanes locales (comme le socialisme ou le communisme municipal) et à une démonopolisation des enjeux politiques. Toutes les forces politiques se positionnent (certes différemment) sur les mêmes questions : la sécurité est devenue un classique des programmes, tout comme la proximité ou la participation citoyenne. La diffusion a été également favorisée par l’évolution des profils des maires, recrutés dans des filières de plus en plus sélectives et professionnalisées (cadres dirigeants, entourages politiques et administratifs[4]).

    Parallèlement, alors que leurs responsabilités se renforçaient, les intercommunalités ont été soigneusement tenues à l’écart des débats politiques. Invisibilisées dans les campagnes électorales, elles sont présentées en campagne au mieux comme des agences auprès desquelles les candidats se targuent d’obtenir des moyens : là, on reprochera au sortant de n’avoir pas suffisamment « pesé » quand celui-ci s’enorgueillira d’avoir fait bénéficier sa commune de « retombées » en termes d’équipements ou financement. Mais rares sont ceux qui font campagne sur le terrain intercommunal en associant à ces institutions une vision collective. Les candidats continuent de se montrer, sur le terrain des campagnes municipales, en acteurs autonomes et maîtres de leur destin alors qu’études après études, la recherche scientifique montre l’étroite imbrication des échelles du bloc communal.

    Il est également intéressant de noter que, localement, les candidats et élus prétendent s’adresser en priorité aux « habitants » ou parfois aux « riverains ». Les citoyens sont appréhendés prioritairement par le prisme de leur appartenance spatiale, plutôt que de leur statut socio-professionnel. Ce mode de désignation offre l’avantage politique de façonner un discours moins clivant. Il résonne tout particulièrement auprès de personnes âgées et de propriétaires qui sont souvent les catégories les plus attachées à leur espace de proximité et les plus mobilisables lors des scrutins locaux. Pour autant, on est en droit de se demander en quoi les salariés ne sont pas autant légitimes à être associés et visés par des politiques de déplacement ou de logement que des habitants.

    Les travers d’une démocratie locale
    On l’aura compris : la matière politique ne manque pas dans les communes. Pourtant, force est de constater que les débats durant les campagnes municipales ne prennent pas forcément un tour très polarisé. Ils se nouent bien plus autour des performances respectives des uns et des autres dans la prise en charge des mêmes enjeux : aux efforts « insuffisants » dans tel domaine, répondent des promesses pour aller « plus loin » sans que s’affrontent nécessairement des visions politiques très éloignées. C’est ainsi une forme de paradoxe que l’on constate : censée consacrer l’autonomie locale, la décentralisation a finalement coïncidé avec une tendance à édulcorer les conflits partisans et idéologiques trop frontaux.

    Bien entendu, on pourrait voir là une forme de maturité démocratique déplaçant la compétition politique sur le terrain de l’efficacité. Pour autant, on ne doit occulter ni les efforts de repolitisation locale de certaines organisations (comme EELV et sa critique d’une ville dédiée au seul développement[5] ou encore LFI et sa récente inclination communaliste[6]), ni l’expression de mobilisations contestataires ne s’inscrivant pas toujours sur la scène électorale. Bien des conflits contre toutes sortes de décisions (projets d’aménagement, installation d’équipements publics ou privés, autorisations de constructions, nuisances sonores, événements touristiques, etc.), se déploient, en effet, sur des terrains communaux.

    Le problème réside dans une forme de désarticulation de ces formes d’expression citoyenne avec l’offre politico-partisane en dehors des mécanismes classiques de cooptation sur des listes de représentants d’associations ou de collectifs citoyens. Certes, en 2020, le développement de listes dites « citoyennes » a pu, dans certains cas, offrir un débouché à des mobilisations sans parvenir à élargir leur assise. Les conflits locaux peinent bien souvent à se politiser et à s’inviter dans les enceintes les plus officielles. Ces constats soulèvent, de fait, le problème plus large d’une démocratie locale déséquilibrée.

    Entre deux séquences électorales, l’espace public local est très largement structuré autour de et par l’exécutif mayoral. Celui-ci est non seulement l’épicentre de la vie politique, mais aussi le détenteur de moyens sans commune mesure avec ceux de ses adversaires. Bien peu de place est laissée aux oppositions politiques dont les modes d’expression sont réduits, aussi bien dans les assemblées locales que dans les médias. Bien peu de prérogatives sont confiées aux conseils municipaux assignés à l’enregistrement de décisions prises aux sommets de la municipalité. Bien peu d’espace est accordé aux conflictualités du quotidien, réduites le plus souvent par les décideurs au rang de mécontentements « égoïstes » ou, au mieux, très circonscrits.

    Ces déséquilibres concourent à nourrir un désenchantement et une démobilisation. Ils ne créent pas véritablement les conditions d’une mise en débat durable des enjeux au cœur de la vie des citoyens. C’est dire si, tout autant que les commentaires acerbes et récurrents sur des campagnes « sans relief », il est important de se pencher au chevet de la démocratie locale.

    NDLR : Cette analyse s’inscrit dans une série d’articles commandés par le politiste Rémi Lefebvre, Municipales 2026.

    Stéphane Cadiou
    Politiste, Professeur en science politique à l’Université Lumière Lyon 2

  • Guerre contre l’Iran : ce que nous avons oublié de savoir
    Par Jean-François Bayart Politiste - mardi 10 mars 2026 - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/09/guerre-contre-liran-ce-que-nous-avons-oublie-de-savoir

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Une voix solitaire s’est élevée en Europe pour refuser de s’associer à ce qui est tout bonnement une guerre d’agression contraire au droit international et lourde de crimes de guerre, voire contre l’humanité. Une voix dont nous aurions attendu, et pu espérer, qu’elle fût celle de la France. Mais elle est venue d’Espagne, de la bouche de son Premier ministre.

    Il est décidément révolu, le temps où la France savait transcender les clivages des alliances dont elle était partie prenante pour rappeler les grands principes d’un droit international que ses éminents juristes avaient contribué à fonder, au lendemain de la seconde guerre mondiale, ou tout simplement pour énoncer le b.a.-ba de la raison politique. Le temps du discours du général de Gaulle, à Phnom Penh, en 1966, ou de celui de Dominique de Villepin, à la demande de Jacques Chirac, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en 2003.

    Face à ces événements tragiques que nous vivons et dont nous ne connaissons pas l’issue, peut-être plus tragique encore, notre démission, morale et politique, est complète. Elle s’explique par l’altération continue de notre conscience historique, sous les effets d’un débat public émollient. Notre jugement – si l’on veut à tout prix rester dans le registre de l’indulgence – se forge dans l’oubli de faits élémentaires, si tant est qu’ils n’aient jamais été appris au lycée ou à l’Université.

    Premier petit rappel historique
    Petit rappel à l’usage des mauvais élèves, dont certains exercent de bien grandes responsabilités…

    1. La guerre qu’Israël et les États-Unis ont déclenchée contre l’Iran – guerre qui n’existe pas, d’une certaine manière, puisqu’elle n’a jamais été déclarée – viole le droit international. De l’avis général, aucune attaque imminente de l’Iran contre ses deux agresseurs ne pouvait la justifier, pas plus en février 2026 qu’en juin 2025. Et aucun des deux belligérants n’agit sous mandat des Nations unies. Circonstance aggravante, pour la deuxième fois, les hostilités ont été lancées alors que se déroulaient des négociations diplomatiques entre les protagonistes, hormis Israël qui ne négocie plus guère et est devenu un serial rapist du droit international, désormais accusé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale et de génocide par la Cour internationale de justice.
    2. De ce point de vue, la guerre d’agression de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou est en tout point comparable à celle qu’a lancée Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Sur fond d’accusations non étayées, ou en tout cas non prouvées, à l’encontre de l’adversaire, l’objectif de l’attaque est d’obtenir le remplacement de ses dirigeants politiques et un « changement de régime ». Donald Trump explique sans ambages qu’il a son mot à dire dans le choix des futurs gouvernants de l’Iran. Ce que Photoshop illustre de manière ironique (ou sous l’inspiration de la Maison-Blanche ?) en le faisant siéger enturbanné au sein de l’Assemblée des experts chargée d’entériner la désignation du nouveau Guide de la Révolution.
    3. La propagande israélienne et américaine quant au programme nucléaire iranien, que relayent sans distance critique notre classe politique et une bonne part de nos médias, intoxiqués ou sous influence, se garde de mentionner que la République islamique avait signé, en 2015, un accord que les États-Unis n’ont jamais respecté et dont ils se sont unilatéralement retirés en 2018, à l’initiative de Donald Trump – ce qui, soit dit en passant, a affaibli les possibilités de contrôle dudit programme par l’Agence internationale de l’énergie nucléaire et s’est avéré dysfonctionnel en termes de sécurité collective et de non-prolifération.
    Nonobstant ces faits, établis mais oubliés ou délibérément tus, nous condamnons solennellement… l’Iran de bombarder Israël et les pays voisins qui abritent des installations militaires américaines, ouvrent leur espace aérien aux avions ennemis et accueillent des activités du Mossad – cela vaut aussi pour l’Azerbaïdjan, dont Téhéran sait qu’il avait reçu un soutien israélien décisif pendant sa propre guerre contre l’Arménie. Nous pourrions donc aussi bien parler de légitime défense, non ?
    Par ailleurs, l’Iran avait annoncé la couleur, et nul n’a pris la peine de faire pression en amont sur les États-Unis et Israël pour les mettre en garde et se désolidariser de toute action préventive et illégale du point de vue du droit international. Ramper, disent-ils… Et aujourd’hui de prendre des airs de vierge effarouchée devant l’ampleur des conséquences de ce conflit insensé dont le déclenchement incombe entièrement aux États-Unis et à Israël, on ne le répétera jamais suffisamment.
    Fuite en avant suicidaire, ou stratégie rationnelle ?
    Soyons bons princes, et admettons que la riposte de Téhéran est « disproportionnée » (par rapport aux destructions massives infligées par l’ennemi ?) ou « suicidaire » (mais qu’est-il besoin de se suicider quand d’autres se chargent de vous tuer ?) ou « messianique » (que voulez-vous, des chiites…). Mais si elle était tout simplement rationnelle, froidement rationnelle, faute d’autres réponses possibles ?
    Interdit d’arme nucléaire par le TNP de 1968 et la vigilance des principaux pays qui en sont signataires, interdit d’achat d’armements conventionnels occidentaux depuis la révolution de 1979, sans plus aucune aviation digne de ce nom depuis 1988, sans guère d’alliés, asphyxié par des décennies de sanctions internationales, l’Iran, militairement, a été écrasé en quelques heures par les deux puissances les mieux rompues aux nouvelles formes de la guerre, face auxquelles les armes acquises en Russie, en Chine ou en Corée du Nord ne pouvaient faire le poids, pas plus que son propre arsenal de missiles et de drones.
    Il lui faut donc inventer une stratégie sur la base de cette asymétrie. Elle est assez simple, et peut être efficace. Démontrer aux pétromonarchies que leur diplomatie mi-chèvre mi-chou a ses limites et leur alignement sur Israël et les États-Unis ses dangers. Ruiner en quelques attaques de drones l’illusion de leur développement bisounours et off-shore. Jouer la montre face à un Donald Trump toujours pressé et troubler les midterms de novembre qu’il redoute. Abattre son atout géographique, le contrôle du détroit d’Ormuz, dont le blocage a fait chanceler l’économie mondiale en quelques heures et paniquer les automobilistes du monde entier. Plonger la Chine dans l’inquiétude pour l’amener à user de son influence diplomatique dont elle avait fait la preuve en aidant au rapprochement entre les pétromonarchies et la République islamique d’Iran. Fatiguer les Américains qui financent et équipent à guichets ouverts la guerre sans fin, hautement technologique et donc hautement coûteuse, de Benyamin Nétanyahou.

    Tout cela, bien sûr, au prix de la poursuite de la destruction de leur propre pays. Le calcul est peut-être cynique et cruel, mais il n’est pas pour autant perdu d’avance. Car une autre asymétrie joue à l’avantage de la République islamique d’Iran. Là aussi, un minimum de conscience historique nous aurait peut-être évité de grosses bêtises. Ses dirigeants sont nés de la lutte révolutionnaire clandestine contre un régime répressif installé et soutenu par les Américains, décidément adeptes impénitents du « changement de régime ». Ils ont été formés à l’école de la guerre civile du Liban (1975-1990). Ils ont trempé leurs mains dans le sang de la Terreur révolutionnaire (1979-1988). De manière implacable, ils ont résisté à l’invasion de leur territoire par l’Irak que soutenaient les pays occidentaux et les monarchies arabes. Ils se sont impliqués ou ont été impliqués dans la plupart des conflits du Moyen-Orient dont ils s’estimaient parties prenantes, en tant que puissance régionale de 70-90 millions d’habitants, suivant les époques considérées. Ils y ont pratiqué des guerres sans merci, notamment en Syrie.

    Bref, les dirigeants de la République islamique sont quelque peu aguerris. Ils ont les moyens de garder le contrôle de leur population en recourant à une répression sans scrupule, comme en janvier, mais aussi en étant en phase avec son profond nationalisme.
    Il suffit d’avoir vu la présentatrice de la radiotélévision iranienne reprendre, après quelques minutes d’interruption, le cours de son journal dans un studio dévasté par un missile ennemi, en juin 2025, pour saisir que les tenants de la République islamique sont des dur(e)s. Feu Ali Khamenei avait lui-même survécu à un attentat qui l’avait laissé handicapé en 1981. Quelques semaines plus tard, le président de la République et quelques-uns des leaders révolutionnaires les plus éminents avaient péri dans l’explosion du bureau du Premier ministre qu’avaient piégé les moudjahidines du peuple. Cela n’avait pas empêché le régime révolutionnaire de persister dans son être et lui avait même donné l’opportunité de se durcir. Avec le sens politique qui le caractérisait, l’ayatollah Khomeyni, en 1980, avait salué l’invasion irakienne comme une divine surprise, une « bénédiction »…

    Ici, l’asymétrie est à l’avantage de l’Iran. Quiconque a entendu, en ce 7 mars, les Français piégés à Dubaï sangloter à l’antenne de France Culture parce que leurs vacances étaient gâchées, ou qu’ils avaient peur de quelques drones, et râler contre leur gouvernement parce que celui-ci n’assurait pas leur rapatriement, ou tout simplement parce qu’ils ne trouvaient pas de vols directs et qu’ils étaient contraints de passer par Zürich (!) en devant payer de leur poche, se convaincra aisément que nous ne sommes pas tirés de la vilaine affaire dans laquelle nous ont jetés Israël et les États-Unis.

    Second petit rappel historique
    Soyons derechef bons princes, et reprenons l’idée intéressante du chancelier allemand selon laquelle tout cela n’est pas très recommandable, mais tout de même admissible puisque Israël et les États-Unis font pour nous le sale boulot – en l’occurrence, il parlait de Gaza, sans commentaire…

    Mais, à nouveau, petit rappel historique.

    1. Nous n’avons jamais admis la légitimité de la révolution iranienne, non pas parce que celle-ci a aussitôt commis de graves violations des droits de l’homme, précisément parce qu’elle était une vraie révolution – à dire vrai, nous nous accommodons volontiers des violations des droits de l’homme, y compris des nôtres – mais parce qu’elle avait renversé un régime auquel nous nous identifions faute de véritablement le connaître et de le comprendre : un régime couronné qui se prétendait laïque, qui protégeait l’Occident de la menace communiste, qui était l’un de nos principaux fournisseurs de pétrole, avec lequel nous coopérions dans le domaine nucléaire, qui était un gros marché pour nos industries et dont nous aimions la reine.
    En conséquence, nous avons appuyé, peut-être encouragé, l’invasion de l’Iran par l’Irak, en 1980, y compris en fournissant à celui-ci un soutien militaire direct et en procédant pour son compte à des bombardements avec nos propres avions.
    2. Lorsque l’Irak a eu recours à des armes chimiques, en violation des conventions internationales qui les interdisent, nous n’avons pas levé le petit doigt et nous nous sommes contentés de quelques borborygmes diplomatiques et affligés.
    3. Dès lors, la République islamique a compris qu’elle ne pouvait faire confiance au droit international et a décidé de reprendre le programme nucléaire du Shah qu’elle avait suspendu après la révolution. Dans un esprit de dissuasion et selon une logique très française, afin de sanctuariser son territoire. La seule manière de l’en décourager eût peut-être été d’accepter de lui vendre des armes conventionnelles, ce que nous n’avons évidemment jamais envisagé. Quoi qu’il en soit, rien ne dit que l’Iran voulait se doter de la bombe. Plus probablement, il voulait devenir un « pays du seuil », à l’instar du Japon, à toutes fins utiles, en cas de nouvelle menace imminente. Telle était notamment l’hypothèse de François Nicoullaud, qui avait été ambassadeur de France à Téhéran et qui était, au demeurant, un excellent connaisseur de la question nucléaire de par ses fonctions antérieures, mais dont la voix fut étouffée par la « secte » de ses collègues diplomates qui contrôlait le dossier au Quai d’Orsay et à l’Élysée.
    4. Nous avons pris pour argent comptant les slogans antisionistes de la République islamique, parfaitement condamnables du point de vue du droit international, mais sans jamais évaluer leur vraisemblance, ainsi que les alarmes de l’État hébreu, sans jamais vouloir admettre que sa détention de l’arme nucléaire et son alliance indéfectible avec les États-Unis le préservaient de tout danger réel.
    5. Nous n’avons jamais admis que l’Iran, comme puissance régionale, pouvait avoir des intérêts régionaux légitimes, et sans relâche nous avons stigmatisé ses « ingérences » tout en parlant de notre « présence » au Liban et en trouvant tout à fait normal que les États-Unis et, maintenant, Israël instaurent leur hégémonie militaire, il est vrai sans jamais s’ingérer !
    6. Nous nous sommes constamment alignés sur les États-Unis et Israël, en étant parfois plus royalistes que le roi – notamment lorsque Nicolas Sarkozy a voulu laver à n’importe quel prix l’affront qu’avaient infligé à George W. Bush Jacques Chirac et Dominique de Villepin – et en nous associant à une politique de sanctions unilatérales, dont le fondement juridique reste à démontrer, à l’encontre de l’Iran sans voir qu’elle était une redoutable machine de guerre contre nos intérêts et qu’elle aggravait notre dépendance vis-à-vis d’un pays qui n’était plus véritablement notre allié [1].

    Il est vrai que l’Iran est mal élevé, comme le sont souvent les révolutionnaires, même lorsqu’ils deviennent des parvenus. Mais quand les avons-nous invités à notre table pour leur apprendre les bonnes manières ? Faute de conscience historique, nous avons chassé ces faits de notre mémoire. Pas les Iraniens.
    Le saut dans le vide

    Maintenant, il va falloir passer à la caisse pour nous acquitter de cette politique erratique, franchement irrationnelle, qui a facilité l’instauration d’une asymétrie régionale absolue à l’avantage de deux hegemon dont l’hubris et les objectifs ne s’accorderont pas nécessairement dans le moyen ou le long terme, tout cela au mépris de l’art élémentaire de la diplomatie qui consiste précisément à construire un équilibre régional, supposé plus propice à la paix.

    D’abord, le bon peuple de France doit découvrir qu’il est un belligérant, à son corps défendant, du fait des accords de défense « très engageants » que ses présidents successifs ont signés avec certaines des pétromonarchies du Golfe, sans trop en saisir le Parlement, et à quoi bon puisqu’il s’agissait de doper nos exportations ? Une triste réalité avec laquelle vont devoir apprendre à vivre nos vacanciers, nos influenceurs, nos hommes d’affaires, nos footballeurs et la population flottante de nos « nomades digitaux », ces nerds acquis au cyber-libertarianisme (David Golumbia) butinant de villes globales en plages idylliques leur Mac sous le bras et ayant fait de Dubaï un lieu de prédilection. Itou des conservateurs du Louvre Abu Dhabi.

    Ensuite, nous devons nous préparer aux effets dramatiques que comporteront soit la chute de la République islamique soit, plus probablement, l’enclenchement d’une longue et cruelle guerre civile que les États-Unis et Israël préparent déjà en armant les organisations kurdes iraniennes et sans doute aussi les moudjahidines du peuple, et en faisant miroiter la restauration d’une dynastie complètement déconnectée des réalités de l’Iran contemporain, si l’on en juge par l’iconographie délirante de ses partisans. L’installation d’un désordre décennal est sans doute un but de guerre pour Israël, qui n’a cure de son coût humain. Le plus probable est que Donald Trump n’a aucun objectif d’une durée supérieure au quart d’heure si l’on comprend bien les témoignages qui proviennent de sa propre administration. Mais, en matière de « changement de régime », il risque d’être déçu.

    Car, là aussi, un minimum de mémoire historique aurait dû nous inciter à la prudence. Pendant des décennies nous avons répété que la République islamique était celle des « mollahs » que contrôlait un dictateur, le Guide de la Révolution, et dont l’idéologie était l’obscurantisme religieux. C’était ne pas voir que la raison d’État l’emporte sur la raison religieuse depuis 1988, que le régime s’est largement sécularisé, que son idéologie est essentiellement d’ordre nationaliste et souverainiste, et que ses institutions sont collégiales et non dénuées d’une certaine représentativité sociale sans pour autant être politiquement démocratiques, cela va de soi.

    Sous les bombes, les Perpétuels thermidoriens se perpétuent. Quelques heures après l’exécution extrajudiciaire d’Ali Khamenei, nous avons découvert que ce dernier avait anticipé le coup en distribuant, en quelque sorte, ses prérogatives constitutionnelles entre différents hiérarques du régime : Ali Larijani, Mohammad Ghalibaf, Massoud Pezeshkian et quelques autres. Pied de nez à Donald Trump, son fils Mojtaba a été choisi comme successeur, le 8 mars. Un triumvirat a été désigné pour une durée indéterminée afin d’assurer la transition.

    Les gardiens de la révolution, dont les frappes ont décimé le commandement, sont un corps professionnel, économiquement et politiquement puissant, dont l’intervention israélo-américaine aura contribué à rajeunir la hiérarchie. Autrement dit, un brin de sociologie historique du politique eût été utile pour comprendre à qui nous avions affaire. Outre le fait qu’aucune intervention militaire dont l’Occident s’est montré prolixe ces dernières décennies n’est parvenue à ses fins. Il en est toujours résulté une aggravation de la situation et la guerre d’Iran ne dérogera pas à la règle.

    Trois crises complémentaires résulteront de ce chaos : environnementale (le pays est au bord de la désertification du fait de l’urbanisation, de la croissance de la population et d’une gestion erratique et prédatrice de la ressource hydrique) ; migratoire (nombre d’Iraniens fuiront leur pays qui, par ailleurs, ne sera plus un verrou sur la route des Afghans) ; narcotique (l’Iran est un point de passage de l’opium et peut rapidement en devenir un gros producteur). Ces trois crises frapperont directement l’Europe, qui pourrait bien vite regretter le bon vieux temps de la crise, toute diplomatique, du nucléaire. Celle-ci pouvant d’ailleurs revêtir un autre visage, autrement plus inquiétant et moins maîtrisé, dans le désordre qui se profile. Celui, répétons-le, d’une guerre civile dont certains protagonistes joueront la carte de la partition du pays. « Les frontières de l’Iran risquent de ne plus être les mêmes après le conflit », avertit Donald Trump.

    Enfin – et cela est plus grave encore – l’Europe, en se couchant devant Donald Trump, depuis son retour au pouvoir, comme elle l’a fait sous la veule houlette d’Ursula von der Leyen, a laissé s’installer un nouveau système mondial en forme de talk-show. « You’re fired », braille l’animateur, et le chef de l’État indésirable doit gicler. Maduro, « You’re fired ! » Khamenei, « You’re fired ! » Díaz-Canel, « You’re fired ! » Il est vrai que Vladimir Poutine serait en droit de demander des droits d’auteur sur cette nouvelle version de The Apprentice, l’émission de téléréalité dans laquelle avait excellé le locataire de la Maison-Blanche. Zelenski, « Вы уволены » ! Mais d’autres animateurs se préparent sans doute déjà pour accéder à l’open bar et profiter de son happy hour. À commencer par la Chine qui doit se pourlécher les babines en contemplant sa future proie, Taïwan.

    Dans ce scénario implacablement huilé, il reste une énigme picrocholine, anecdotique mais intrigante. Comment Emmanuel Macron, politiquement exsangue et jusqu’au bout mystérieux dans son inconsistance, n’a-t-il pas saisi cette opportunité de se refaire une santé, à quelques mois de la fin de son mandat, et d’essayer d’entrer dans l’Histoire en prononçant les paroles que nombre de ses concitoyens et d’étrangers attendaient, et qu’aurait pu lui suggérer une certaine tradition diplomatique de la France ? Sans doute faute de cette conscience historique qui reste la meilleure conseillère dans les temps troublés, et dont l’altération est l’un des dangers qui nous menacent de l’intérieur.

    Jean-François Bayart
    Politiste, Professeur à l’IHEID de Genève titulaire de la chaire Yves Oltramare "Religion et politique dans le monde contemporain"

  • Les ingénieurs de la confusion - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/01/29/les-ingenieurs-de-la-confusion

    Lundi, Peter Thiel triomphait à Paris : Académie le matin, ministre des affaires étrangères l’après-midi. Cette consécration du milliardaire trumpiste résulte de logiques sociales convergentes : fascination pour les « mages », quête de légitimité intellectuelle, circulation transnationale des idées réactionnaires. Du néofasciste italien Francesco Giubilei aux pages du Grand Continent, des revues mélonistes aux collections Gallimard, mêmes dynamiques à l’œuvre : la confusion intellectuelle produit les conditions de possibilité de la fusion des droites.

    Réponse

    La revue « le Grand Continent » dénonce les « attaques répétées » et à « tonalité complotiste » du journaliste Sylvain Bourmeau – Libération
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/la-revue-le-grand-continent-denonce-les-attaques-repetees-et-a-tonalite-c

    Le directeur du journal d’idées « AOC » a publié un article incendiaire accusant le média d’analyse géopolitique de contribuer à la « fusion des droites ». Le texte en forme de procès d’intention a provoqué une réponse cinglante de la revue et l’embarras d’universitaires.

    Plus complet et surtout public :

    https://geopolitique.eu/fake-news-sylvain-bourmeau.pdf

    #débat ? #AOC #Le_Grand_Continent #Sylvain_Bourmeau

  • Zohran Mamdani ou l’art du (new) deal : quand la cité nous délivre du peuple - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2025/11/27/zohran-mamdani-ou-lart-du-new-deal-quand-la-cite-nous-delivre-du-peuple

    Par Nadia Marzouki, politiste, chargée de recherche au Centre de recherches internationales (CNRS-Sciences Po)

    Le 5 novembre 2025, Zohran Mamdani devient le premier musulman, le premier socialiste et le plus jeune maire de New York. Sa campagne aura été marquée à la fois par une habileté pragmatique dans sa capacité de persuasion et de créer des coalitions stratégiques, que par une relation de proximité avec les milliers de volontaires mobilisés.
    Rediffusion d’un article du 28 novembre 2025.

    « Ana minkoum wa alaykoum » (Je suis l’un des vôtres et je suis pour vous). Par ces mots, qu’il prononce en arabe lors de son discours de victoire le 4 novembre 2025, Zohran Mamdani, élu nouveau maire de New York, se pose en homme issu du peuple et ayant vocation à le servir.

    Cette expression reflète la relation de proximité qui a lié pendant toute la campagne ce membre de l’Assemblée de l’État de New York (représentant du 36ème district du Queens) aux milliers de volontaires qui se sont mobilisés pour défendre son programme. Cette relation fusionnelle de dette mutuelle et réciproque entre l’élu et le peuple évoque un lieu commun du discours populiste. La critique que Mamdani a adressée pendant toute sa campagne aux millionnaires et aux dynasties politiques qui accaparent les ressources s’inscrivait elle aussi dans les canons de cette même rhétorique.

    Au-delà de ces propos aux tonalités populistes, le nouvel élu s’est distingué pendant la campagne par son habileté pragmatique dans la construction d’alliances et de coalitions. Il doit une partie de sa victoire aux primaires de juin au pacte d’adoubement réciproque qu’il a contracté avec son ami et concurrent Brad Lander. Cette alliance avec un fonctionnaire expérimenté se définissant comme un sioniste libéral, encouragée et facilitée par des conseillers avisés proche de l’ancien président Barack Obama, a permis à Mamdani de rassurer son électorat sur deux points, son manque d’expérience dans des fonctions exécutives et sa relation aux communautés juives de New York.

    C’est du même pragmatisme que Zohran Mamdani a fait preuve lorsqu’il a présenté publiquement, lors d’un entretien sur la chaîne Fox News, des excuses à la police de New York qu’il avait critiquée avec virulence par le passé pour ses pratiques brutales et discriminatoires : « Je présente ici mes excuses car je me réjouis de travailler avec ces officiers de police. Et je sais que ces officiers, ces hommes et ces femmes qui servent le NYPD risquent leur vie chaque jour. »

    Il est allé jusqu’à promettre de garder en poste la commissaire de la police de New York, Jessica Tisch, connue pour ses réticences aux projets de réforme de la police et pour avoir collaboré avec les patrouilles de l’ICE, la police fédérale en charge de l’expulsion des immigrés en situation irrégulière. A peine deux semaines après la victoire, Jessica Tisch, a accepté de conserver son poste. Héritière milliardaire liée à la Corporation Loews, a commencé sa carrière au NYPD en 2008 comme analyste du renseignement au sein du département du contre-terrorisme. Depuis 2001, le NYPD mettait en œuvre un dispositif de surveillance très controversé visant les communautés musulmanes de New York.

    Mamdani, qui a participé à la création d’une section de Students for Justice in Palestine lorsqu’il était étudiant à Bowdoin College, avait soutenu les manifestations étudiantes pour le cessez-le-feu dans les universités de New York. La commissaire Tish avait défendu quant à elle la répression musclée des encampments et des manifestations par la police de la ville. En dépit de ce désaccord, conscient de l’impossibilité de gouverner la ville de New York avec les forces de police contre lui, Mamdani a fait un calcul lucide et pragmatique qui lui a valu par la suite le soutien de personnalités de l’establishment démocrate qui s’étaient d’abord montrées sceptiques par rapport à sa candidature, telle que la gouverneure Kathy Hochul ou Hakeem Jeffries.

    Sur le plan économique, l’équipe de Mamdani a également fait preuve de sens pratique en anticipant les défis posés par un projet de réformes sociales ambitieux. Elle a par exemple établi un dialogue avec le comité consultatif du comité d’action politique OneNYC, composé d’investisseurs et d’hommes d’affaires, qui se sont engagés à conseiller Mamdani en cas de victoire. Le comité OneNYC cherche, entre autres, à établir des partenariats public-privé pour aider le nouvel élu à mettre en œuvre son programme politique.

    Mamdani ne s’est pas seulement illustré par cette prudence politique, mais également par une capacité remarquable de persuasion. Il a travaillé d’arrache-pied pour emporter l’adhésion des représentants de l’ensemble des composantes – ethniques, religieuses, professionnelles, générationnelles – de la ville. Il a ainsi pu s’assurer le soutien de leaders de communautés importantes, telles que les communautés Latino, soutien qui était loin de lui être acquis au début de sa campagne. Le représentant d’origine dominicaine Adriano Espaillat, un leader influent auprès des immigrés latinos du Bronx et qui avait soutenu Eric Adams en 2021 s’est déclaré officiellement en faveur de Mamdani. Le candidat a aussi emporté le soutien du commissaire aux transports de la ville de New York Ydanis Rodriguez, lui aussi un ancien soutien d’Eric Adams. Enfin, preuve ultime de son habileté politique et de la fascination qu’il exerce, Mamdani semble avoir conquis le président Donald Trump lui-même, qu’il avait pourtant critiqué tout au long de sa campagne. Lors d’une conférence de presse étonnante qui a eu lieu à la Maison Blanche le 21 novembre, Donald Trump a déclaré vouloir soutenir celui qu’il qualifiait encore de « petit communiste » quelques mois plus tôt et a jugé sa victoire « extraordinaire ». Le président américain a insisté sur les points communs qui les rapprochent, tels que leu engagement respectif sur les questions liées au coût de la vie.

    L’équipe de transition qui est en train de se mettre en place en prévision de l’entrée en fonction du nouveau maire le 1er janvier s’inscrit dans la continuité de ce pragmatisme. Mamdani a immédiatement insisté sur les compétences et l’intégrité, au lieu d’appeler à faire table rase du passé. Les deux personnes choisies comme ses plus proches associés symbolisent cet attachement à la continuité et à l’expérience.

    Elle Bisgaard-Church, jeune femme de 34 ans diplômée de Columbia et membre du mouvement Democratic Socialists of America, est sa nouvelle directrice de cabinet. Elle a été sa directrice de campagne et a été sa directrice de cabinet pendant tout son mandat de représentant du Queens. Dean Fuleihan, nommé maire adjoint, est un fonctionnaire originaire du Liban de 74 ans qui a plus de quarante années d’expérience dans le service public et a occupé la même fonction de maire adjoint auprès du maire démocrate Bill de Blasio de 2018 à 2021. À ceux qui s’interrogent sur le choix de Fuleihan plutôt que de Brad Lander comme maire adjoint, certains ont avancé l’hypothèse que Mamdani préférait pousser la candidature de Brad Lander pour le poste de représentant lors des primaires contre le candidat sortant Daniel Goldman avec lequel Mamdani est en désaccord profond sur la question palestinienne.

    Autrement dit, loin de l’image d’un idéaliste intraitable et d’un populiste dogmatique qu’on a pu agiter, Zohran Mamdani apparaît comme un tacticien habile qui maîtrise l’art du deal, celui-là même que le président Donald Trump s’est targué d’incarner tout en menant plutôt une politique de la terre brûlée.

    Ce qui est en jeu pour l’équipe de transition, c’est la mise en place d’un art du new deal. Mamdani a été élu sur un programme résolument économique et social promettant des bus gratuits, un système de subvention de la garde d’enfants, des supermarchés subventionnés, une équipe de travailleurs sociaux pour réagir à la crise en matière de santé mentale auprès de la population sans domicile. Ce programme ambitieux, qui n’est pas sans rappeler le volontarisme du programme de réforme sociale que Roosevelt mit en place pour sortir de la Grande Dépression, se veut plus qu’un programme politique. L’enjeu est de faire et refaire société. C’est cet attachement au social et à la croyance en la possibilité de refonder la société sur des bases d’équité qui distingue le programme de Mamdani du populisme. Le social prévaut sur le peuple. Le 21 novembre, Zohran Mamdani a d’ailleurs insisté pour prendre une photo devant le portrait de Roosevelt à la Maison Blanche.

    La première personnalité politique que le nouvel élu a citée pendant son discours du 4 novembre est Eugene Debbs (1855-1926), un intellectuel et activiste qui a fondé le Industrial Workers of the World, candidat du Parti Socialiste d’Amérique aux élections présidentielles à cinq reprises. Le socialisme du mouvement qui s’est construit autour de Mamdani est œcuménique et interconfessionnel. Il puise de façon éclectique à la fois dans le référentiel de la pensée décoloniale islamique, dans la tradition du catholicisme social américain de Dorothy Day et de Michael Harrington, et dans la tradition juive internationaliste du Bund. Là où le populisme cherche à venger et sauver le peuple, le socialisme démocrate des volontaires ayant soutenu Mamdani aspire à transformer le social.

    À la place du pessimisme ressentimental du populisme, on a vu émerger la conviction joyeuse qu’il est possible de transformer la société par le travail et la redistribution équitable des ressources. C’est par cette phrase empreinte d’utopie que Mamdani a ouvert son discours le soir du 4 novembre : « Le soleil s’est peut-être couché sur la ville ce soir, mais comme le dit un jour Eugene Debbs “je peux voir l’aube d’une humanité meilleure” ».

    Alors que l’équipe de transition passe de l’opposition à la gouvernance, elle fait face à deux écueils principaux, l’excès de radicalité et l’excès de compromission. Assurément, le discours de victoire prononcé le soir du 4 novembre dénote avec la tonalité pragmatique, humble et concentrée que les volontaires avaient donné à toute leur mobilisation. Lors d’une opération de porte à porte à laquelle j’ai participé l’après-midi du 4 novembre dans le quartier de Crown Heights à Brooklyn, quelques heures avant l’annonce de la victoire et alors que Mamdani était donné gagnant par tous les sondages, j’ai été frappée par l’humilité des volontaires, convaincus que rien n’était joué tant que les résultats n’étaient pas annoncés. « Chaque vote compte, chaque porte compte, appelez tous vos amis pour qu’ils aillent voter ». Tel était le mot d’ordre général jusqu’à la fermeture des bureaux de vote.

    C’est un ton tout autre que Mamdani a adopté lorsqu’il a prononcé, quelques heures plus tard, un discours offensif sur un ton emphatique pour célébrer sa victoire. « Nous prouverons qu’il n’y a pas de problème trop vaste que le gouvernement ne puisse résoudre », affirme alors le vainqueur. Ce soir-là, Mamdani se pose non pas en élu local, mais en leader national en mettant directement au défi le président Trump. Cette tonalité triomphale et combative visait à galvaniser la base de volontaires qui s’étaient mobilisés pour Mamdani pendant des mois et à répondre aux nombreuses attaques et menaces qui avaient ciblé le candidat. En annonçant des objectifs si ambitieux à atteindre, le discours du 4 novembre n’en est pas moins apparu comme contraire à la thématique de l’affordability qui avait fait le succès de la campagne. Dans quelle mesure Mamdani ne s’est-il pas infligé par ce discours une feuille de route difficilement tenable, en contradiction avec son éthique même de l’affordability ?

    Le second défi auquel fait face l’équipe de transition est lié au risque opposé de perdre le soutien des coalitions grassroots en se laissant absorber par les combines politiciennes. Marshall Ganz, professeur à la Kennedy School de Harvard et ancien organizer avec le United Farm Workers de Cesar Chavez et avec le Student Nonviolent Coordinating Committee du mouvement des droits civiques, a formé des générations de jeunes américains aux méthodes de l’organizing grassroots et a joué un rôle important comme conseiller de la campagne de Mamdani. Il a mis en garde le nouvel élu contre le « piège Obama ». Celui-ci avait, après sa victoire de 2008, dilué l’énergie de sa coalition grassroots dans les compromis politiciens, perdant ainsi le soutien qui avait fait la force de sa campagne.

    Si les défis à affronter sont immenses et si l’on peut légitimement s’interroger sur la façon dont Mamdani pourra réaliser son programme, sa campagne n’en a pas moins déjà opéré une bifurcation décisive dans le contexte états-unien d’érosion démocratique. Depuis l’élection de Donald Trump et la campagne malheureuse de Kamala Harris, l’establishment démocrate continue de s’enliser dans une stratégie « extrême-centriste » (pour reprendre l’expression de l’historien Pierre Serna) motivée par la peur de s’aliéner la droite plutôt que par le désir de retrouver sa base sociale.

    C’est pour cette raison que les ténors du parti ont mis du temps avant d’annoncer leur soutien officiel à Mamdani (pourtant candidat de leur propre parti), jugé trop à gauche. Certains se sont même abstenus jusqu’à la fin de soutenir le candidat. Tel a été le cas du chef de la minorité au Sénat, le démocrate Chuck Schumer qui a refusé de soutenir le candidat, dans un geste très critiqué par la base du parti. Le chef de la minorité à la Chambre des Représentants, le démocrate Hakeem Jeffries, n’a apporté son soutien à Mamdani qu’à onze jours du scrutin. Schumer et Jeffries représentant tous deux l’État de New York au Sénat et à la Chambre, leur réticence à le soutenir n’en est apparu que plus remarquable.

    Contrastant avec cette approche, la campagne de Mamdani, en assumant pleinement son programme socialiste et la coalition multiple sur laquelle elle se fonde, a permis de poser les conditions d’une sortie de l’ère populiste. La campagne de Mamdani ne s’est pas contentée de critiquer le peuple MAGA, elle a fabriqué un antidote.

    Si on a beaucoup spéculé sur les intellectuels et activistes socialistes qui ont marqué la pensée du candidat, l’empreinte du penseur et sociologue W.E.B. Du Bois a curieusement été peu analysée. Or c’est bien l’idée duboisienne de la compensation symbolique que Mamdani reprend lorsqu’il dénonce les tentatives faites par les oligarchies politiques et financières de diviser les classes moyennes et les travailleurs sur des bases ethnique et religieuses. « Ils veulent que les gens se battent entre eux pour nous empêcher de nous concentrer sur le travail qu’il faut pour reconstruire un système abîmé depuis longtemps. »

    Déjà en 1935 Du Bois montrait comment la compensation psychologique que les travailleurs retiraient du système de suprématie blanche en cultivant un sentiment de supériorité raciale les empêchait de prendre conscience que leurs alliés naturels dans la lutte de classes étaient les travailleurs noirs ou non blancs des classes populaires. « Souvenons-nous que le groupe de travailleurs blanc, tandis qu’il recevait un bas salaire, était compensé en partie par une sorte de salaire public et psychologique. »

    Les milliers de volontaires qui ont sillonné les trottoirs de New York pendant plusieurs mois ont incarné ce que Du Bois appelait la culture des assemblées spontanées (crowd) qu’il opposait à la culture de la foule hostile (mob). Le philosophe Robert Gooding Williams, spécialiste de Du Bois, définit ainsi l’assemblée spontanée : « Ni dénuée de forme et anarchique, ni exigeant une obéissance inflexible à des codes de comportement bien définis, la culture de l’assemblée spontanée répond de façon dynamique à des voix étranges et aux possibilités non familières et inattendues qu’elles expriment.[3] »

    La culture de l’assemblée spontanée, pour Du Bois, est la culture de la démocratie parce qu’elle est fondamentalement la culture de l’incomplétude, de l’imperfection et de l’acceptation de l’altérité. C’est bien cet idéal que Mamdani exprimait lorsqu’il affirmait que l’Amérique est « belle, contradictoire et incomplète ». Par contraste, la culture de la foule hostile, que W.E.B. Du bois associe au nationalisme chrétien blanc, est orientée vers la clôture et l’ultra régulation du groupe.

    Les foules plus ou moins grandes qui se sont mobilisées pour faire du porte à porte, participer à des campagnes d’appel téléphonique (phonebanks), organiser et participer à des chasses au trésor géantes dans la ville, à des marches avec le candidat, ou venir l’écouter dans des églises et des mosquées, correspondent à cette foule bigarrée que décrit Du Bois. C’est à elle que Mamdani a rendu hommage le 4 novembre en remerciant les « propriétaires d’échoppes yéménis, les mamies mexicaines, les chauffeurs de taxi sénégalais et les infirmières ouzbèkes, les cuisiniers de Trinidad et les tantes éthiopiennes ». C’est cette pluralité que Mamdani honore lorsqu’il prononce des clips de campagne en arabe, en urdu et en espagnol. C’est cet éclectisme et cette hétérogénéité qui apparaît dans les références foisonnantes d’un candidat capable de citer aussi bien Eugene Debbs et Martin Luther King que la Bible et Nehru.

    Sa campagne a rassemblé sans chercher à homogénéiser. Les petites équipes de volontaires qui se dispersaient paisiblement dans les rues de New York contrastaient avec l’image des hordes de supporters MAGA qui avaient envahi le capitole. Les collectifs mamdaniens sont restés fragmentés et fragmentaires, y compris au moment de la victoire. Marquée par mon atavisme franco-tunisien, j’ai passé la soirée du 4 novembre à me demander où se trouvait l’avenue Bourguiba ou la place de la République où les volontaires viendraient exulter ensemble pour célébrer leur victoire. L’absence d’un tel moment et d’un tel lieu public de célébration collective reflète une caractéristique importante du mouvement.

    Celui-ci a prospéré en travaillant la métaphore du common ground (terrain d’entente) bien plus que la réalité matérielle d’un espace public partagé. Lucide sur l’immense diversité de ses électeurs et des cinq immenses arrondissements (boroughs) de la ville, Mamdani n’a pas cherché à rassembler en standardisant ou en unifiant. Sa campagne a produit un assemblage stratégique et joyeux, au sens que Jasbir Puar donne à ce terme de formation non unitaire, non identitaire, contingente en mettant l’accent sur ce que les collectifs peuvent faire plutôt que sur la façon dont il faut les représenter.

    Ce n’est pas la chose publique qui s’homogénéise autour d’un leadership centralisé. C’est le candidat lui-même qui crée le lien, sillonnant les quartiers et circulant d’un collectif à l’autre. Mamdani a démontré une capacité remarquable à se déplacer – au sens propre comme au figuré – pour se rendre là où il était attendu, comme dans les mosquées et auprès des chauffeurs de taxi, mais aussi là où ne l’attendait pas : dans une Soukka de Williamsburg pour rencontrer les rabbins hassidiques Satmar , aux rassemblements de pride Trans, ou encore à la rencontre d’hommes d’affaires et chefs d’entreprise.

    La foi a joué un rôle central dans la dynamique qui s’est créée autour de la candidature de Mamdani. On a beaucoup commenté la rupture que représente la stratégie mamdanienne d’afficher ouvertement sa foi. Dans un clip de campagne diffusé quelques semaines avant l’élection, Mamdani a prononcé un discours opposé à l’islamophobie. « Je ne changerai pas qui je suis, ma façon de manger, ni la foi que j’appelle fièrement la mienne. Je ne me chercherai plus dans l’ombre. Je me trouverai moi-même en pleine lumière. » Cette vidéo a beaucoup touché les Musulmans américains encore marqués par la surveillance policière et les discriminations dont ils ont été la cible depuis le 11 septembre.

    La victoire de Mamdani, si exceptionnelle puisse-t-elle paraître, s’inscrit en réalité dans une tendance plus vaste d’affirmation d’une nouvelle génération d’élus musulmans de gauche dans les législatures d’États, dans les tribunaux et dans les conseils municipaux. Le 4 novembre, plusieurs autres personnalités musulmanes américaines ont été élues. Ainsi de Ghazala Hashmi, élue vice-gouverneure de l’État de Virginie ; de Sam Rasoul, un démocrate de 44 ans, fils d’immigrés palestiniens, réélu à la chambre des délégués de Virginie, ou du palestinien-américain Al Abdelaziz, élu à l’Assemblée générale du New Jersey. Plus d’une vingtaine de candidats musulmans a été élue également dans les conseils municipaux d’États tels que le Michigan, le Minnesota, l’Ohio ou la Pennsylvanie et dans les conseils d’école des États de New York, du New Jersey et de l’Ohio. Ces victoires ont été remportées non seulement dans des bastions « bleus », traditionnellement démocrates, mais aussi dans des États très polarisés, dits « violets ».

    Si la victoire internationalement commentée de Zohran Mamdani a été souvent interprétée comme un phénomène inédit, elle s’inscrit plutôt dans la continuité de l’affirmation constante d’une nouvelle génération d’hommes et femmes politiques qui affichent ouvertement leur identité musulmane sans pour autant faire de leur foi la base d’un programme identitaire de défense des « minorités ». Le point commun entre tous les membres de cette nouvelle génération politique, est qu’ils et elles mettent en avant un programme de gauche, social, axé sur les questions de coût de la vie, d’accès à l’éducation, aux soins et de défense de l’environnement.

    La dimension spirituelle de la campagne de Mamdani est toutefois loin de se réduire à l’affichage de cette identité de Musulman de gauche. Au-delà de la foi du candidat, la mobilisation de campagne a mis en œuvre une véritable ritualité de laquelle a émergé une conception distincte de l’action politique. Les actions de démarchage (canvassing) ont joué un rôle essentiel dans la fabrique de cette ritualité. Ces opérations se déroulaient souvent selon le même schéma : l’accueil des volontaires, un tour de parole où chaque personne se présente en indiquant le pronom qu’il ou elle utilise, son background et ses motivations. Les volontaires étaient ensuite regroupés par paires et participaient à une brève séance de formation pendant laquelle on leur expliquait comment procéder pendant les trois heures de la mission. On leur indiquait comment utiliser l’application MiniVAN qui les guiderait dans leur itinéraire ; on prodiguait des consignes de sécurité et on rappelait quelques règles de bienséance.

    Ayant participé à plusieurs de ces opérations dans divers quartiers de Brooklyn et de Queens, je n’ai pu m’empêcher de penser à l’activisme missionnaire et prophétique des Témoins de Jéhovah ou aux paires de jeunes mormons qui vont comme nous le faisions frapper aux portes des maisons. Mes enfants que j’ai parfois traînés avec moi dans ces promenades n’ont pas manqué de m’interroger sur l’efficacité de l’opération jugée très ennuyeuse.

    Sur une cinquantaine de personnes que nous avions à solliciter, nous arrivions rarement à échanger avec plus de cinq personnes, et souvent uniquement par interphone. Pour le reste, nous avions affaire à des portes fermées, des avis de déménagement, de décès, à des étudiants étrangers ne pouvant pas voter, ou à des personnes circonspectes que nous entendions piétiner de l’autre côté de la porte en attendant notre départ. Certaines personnes nous ont aussi annoncé déclaré sur un ton ferme qu’elles avaient déjà fait leur choix pour les candidats concurrents. Alors que mes enfants ne manquaient pas une occasion de me rappeler que nous aurions mieux fait d’aller au parc, j’ai compris que l’essentiel de cette opération de canvassing ne réside pas dans le nombre de personnes converties. Ce qui importe, c’est la création d’une ritualité spécifique, qui génère des liens perçus comme sacrés tant entre les volontaires qu’entre ces derniers et les nouvelles recrues potentielles.

    On voit ici à l’œuvre une idée théorisée entre autres par Marshall Ganz selon lequel la gauche ne peut envisager le pouvoir de la même façon que la droite, en termes d’accumulation de ressources et d’affichage de masse. Le pouvoir pour les mobilisations grassroots suppose la construction de relations de confiance de long terme qui assurent la durabilité du mouvement et sa capacité à se développer au-delà de la conquête d’un objectif distinct. L’enjeu d’un collectif n’est pas simplement de gagner une élection ou de faire changer une loi ou une mesure politique, mais de créer les conditions pour se développer et se transformer. L’objectif n’est pas seulement de prendre le pouvoir mais de construire et cultiver ce pouvoir.

    Dans cette perspective, les ressources d’un mouvement social ne se pensent pas uniquement comme ressources matérielles et financières. Évoquant le boycott de la compagnie de bus de Montgomery en 1955, Marshall Ganz rappelle comment les membres de ce mouvement ont appris à utiliser leurs pieds comme ressources : « Turns out everybody had feet. » Au lieu de marcher pour se rendre à l’arrêt de bus, ils se sont mis à marcher pour éviter de prendre le bus. Ils ont ainsi inversé la relation de dépendance qui les liaient à la compagnie de bus, et ont pu faire apparaître le pouvoir qui était le leur par le seul fait de marcher.

    C’est un principe d’action similaire qui a été l’œuvre dans la campagne de Mamdani. Le fossé entre les ressources à disposition de Cuomo et les ressources du membre de l’Assemblée du Queens était colossal. Une semaine encore avant l’élection, un super PAC favorable à Cuomo a reçu 1,5 millions de Michael Bloomberg. Il y avait donc bien quelque chose de l’ordre de la foi et de la croyance dans la détermination dont ont fait preuve les volontaires en sillonnant à pied les rues de New York pour aller frapper à des portes souvent fermées. Au total, la campagne s’enorgueillit d’avoir frappé à pas moins de trois millions de portes.

    Une idée centrale de l’analyse stratégique proposée par Marshall Ganz est la distinction entre les ressources et la ressource (resources and resourcefulness). Si le camp MAGA dispose de ressources financières massives, les mouvements de gauche, eux, ont de la ressource. Dans la perspective mamdanienne inspirée de Marshall Ganz, un aspect clé de la ressource, c’est le temps. Payer, dans la ritualité mamdanienne, c’est d’abord payer de son temps. À mi-parcours de la campagne, Mamdani a ainsi appelé ses adeptes à cesser de faire des donations, et à venir plutôt faire du porte à porte. « Nous vous demandons encore une fois non pas vos dollars, mais votre temps. » À ceux qui lui demandaient comment se procurer une broche, un bonnet ou un pull avec le logo de campagne, assez rapidement devenus des symboles du cool new-yorkais pour la GenZ, il répondait qu’il n’était pas possible de les acheter en ligne comme une simple marchandise, mais qu’il fallait les mériter en payant de son temps.

    Dans un article publié trois semaines avant l’élection intitulé « Our time is now », Mamdani affirmait dans une perspective qui évoque la façon dont Marshall Ganz comprend le pouvoir : « Avec chaque pâté de maisons traversé, chaque pétition signée, vous avez refusé de normaliser une politique de la cruauté, de l’avidité, de l’exploitation. Vous avez affirmé votre pouvoir. » Là où le populisme cherche à faire nombre, le collectif mamdanien a fait jouer la montre. Le 3 novembre, le candidat, accompagné de ses soutiens les plus proches et d’une foule de supporters, a traversé à pied le pont de Brooklyn en portant une pancarte où était écrit le slogan « Our time is Now ». Là encore, on est frappé par l’imaginaire prophétique mobilisé par cette marche qui évoque entre autres la traversée du pont Edmund Pettus lors des marches de Selma à Montgomery en mars 1965.

    Alors que le populisme se construit sur la double temporalité d’une nostalgie du passé idéalisé et d’une promesse d’un futur rédempteur, la campagne de Mamdani donne toute sa force au présent. Le slogan « The Time is Now » évoque aussi le nom d’IfNotNow, un collectif de jeunes juifs de gauche créé en 2014 pour s’opposer à l’opération israélienne « Protective Edge » et pour promouvoir une identité juive américaine découplée de la politique d’occupation israélienne. Le nom de cette organisation, soutenue par Simone Zimmerman — activiste, documentariste et cofondatrice d’INN, ainsi qu’alliée proche de Mamdani — trouve son origine dans la devise de Hillel l’Ancien (-70-8) : « Si je ne suis pas pour moi, qui le sera ? Si je ne suis que pour moi, que suis-je ? Et si pas maintenant, quand ? »

    Le collectif qui s’est constitué autour de Mamdani a fait apparaître la temporalité comme une ressource clé de l’action et de la stratégie politique. La vision du changement incarnée par les foules fragmentées allant de porte à porte évoque davantage la ritualité des minorités prophétiques que les vastes rassemblements révolutionnaires. Le camp MAGA et les meneurs idéologiques du nationalisme religieux ont en fait bien saisi le danger que représente cette force du fragment. L’une des organisations les plus actives dans l’organisation de la campagne, notamment pour convaincre l’électorat juif de New York, est l’organisation juive de gauche Jews for Racial and Economic Justice (JFREJ), dont les volontaires ont fait du démarchage auprès de 10 000 personnes et passé environ 80 000 appels en faveur du candidat. JFREJ, qui milite de longue date pour la constitution de coalitions inter-ethniques et inter-religieuses, a dénoncé clairement les attaques islamophobes dont Zohran Mamdani a fait l’objet.

    Pour disqualifier JFREJ, une nouvelle organisation qui revendique représenter la « majorité juive » et fondée par un ancien membre du personnel de l’AIPAC a publié un mémo visant expressément JFREF en la disqualifiant comme une organisation minuscule et marginale (tiny and fringe). Or si JFREF était si insignifiante, pourquoi se donner la peine de la critiquer ainsi ? Il y a bien, dans ce minuscule, quelque chose de profondément déstabilisant pour le camp du nationalisme et du populisme religieux. Dans une lettre de réponse envoyée aux adhérents, Carlyn Cowen, co-directrice de JFREF déclarait d’ailleurs ceci : « Nos plus de 6 000 adhérents n’ont rien de minuscule. Vous savez ce qu’on dit : “d’abord on vous ignore, puis on rit de vous, puis on vous combat, et à la fin c’est vous qui gagnez”. Eh bien, s’ils se moquent de nous, c’est bien parce qu’on est si près de gagner. »

    L’action prophétique de ces foules minuscules est bien orientée vers un eschaton, mais un eschaton joyeux et modeste qui est de ce monde, ici et maintenant. « Prochain arrêt, city Hall », tels sont les mots prononcés par une voix off d’un clip de quelques secondes, publié de façon ironique quelques minutes après l’annonce des résultats le soir du 4 novembre, où l’on voit une rame de métro s’arrêter à la station City Hall, où se trouve la mairie de New York. « En ce moment de ténèbres politiques, New York sera la lumière. La ville vous appartient », a déclaré Zohran Mamdani dans son discours de victoire. Ce soir-là, la cité a eu raison du peuple.

    • Voilà d’excellentes observatioms qui aident à comprendre le personnage et le mouvement qui l’a parté au poste de maire :

      – D’abord il n’est pas socialiste car il ne travaille pas pour l’abolition de la propriété privée source de toutes les injustices.
      – Mamdani n’est même pas social-démorate car il a ni la conscience ni la tradition essentielles pour les membres du plus vieux parti politique « de gauche » allemand.
      – L’homme et ses positions ressemblent plutôt au travaillistes (Arbeitnehmerflügel) au sein du parti chrétien-démocrate (CDU) .
      – Ce qui compte vraiment c’est le mouvement populaire typiquement états-unien qu’il a aidé à créer.

      Il nous faudrait un mouvement de ce type pour nous défendre contre l’avancée de la droite dans les sociétés européennes. Elisons des maires du peuple !

      cf. https://seenthis.net/messages/1151677

      #USA #New_York #politique #mouvement_populaire #démocratie

  • Oradour coloniaux français et mythologie nationale - AOC media
    https://aoc.media/analyse/2025/12/17/oradour-coloniaux-francais-et-mythologie-nationale/?loggedin=true

    Forgée pour les besoins de la très mauvaise cause défendue par les forces partisanes et médiatiques que l’on sait, « l’affaire Aphatie » doit être analysée comme un symptôme qui confirme l’influence croissante des adeptes du roman national. Et ce dernier s’impose d’autant plus que, depuis longtemps, les mêmes s’acharnent à disqualifier les sciences humaines et sociales, et les universités, toutes accusées « d’islamo-gauchisme » et de « wokisme[4] ». Relativement marginales il y a encore quelques années, ces incriminations abracadabrantesques sont désormais défendues des #extrêmes-droites jusqu’au mal nommé « bloc central » qui partage avec celles-ci nombre de représentations, d’éléments de langage et de propositions programmatiques.

    Les doctes gardiens du temple national-républicain soutiennent que la comparaison des #massacres coloniaux avec la tuerie commise par la 2e division blindée SS « Das Reich » dans le village martyr de la Haute-Vienne, serait indécente et nouvelle ; il n’en est rien et leurs affirmations péremptoires témoignent de leur ignorance crasse de l’#histoire. En décembre 1945, à l’Assemblée constituante, Pierre Fayet, député du Parti communiste algérien, dénonce les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata qui ont débuté le 8 mai de la même année. Au regard des méthodes employées, du nombre de civils exécutés sommairement – entre 30 000 et 35 000 victimes –, souvent torturés et dont les corps ont été parfois brûlés dans les fours à chaux proches d’Héliopolis pour tenter de faire disparaître les preuves des crimes commis, cet élu déclare que ces horreurs rappellent celles d’Oradour-sur-Glane[5].

    #république #mythe #massacre #colonialisme #déni