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  • Conseil constitutionnel : l’État de droit en trompe-l’œil - Lauréline Fontaine
    https://aoc.media/opinion/2026/03/29/conseil-constitutionnel-letat-de-droit-en-trompe-loeil

    Non juriste, Richard Ferrand est loin d’être le premier et le seul dans cette situation : le #Conseil_constitutionnel n’est pas un collège de juristes, pas même une institution mixte comme il est prétendu parfois, car on y cherche les professionnels du #droit ou du projet constitutionnel comme on cherche une aiguille dans une botte de foin.

    Mais cette situation est traitée avec humour, voire avec mépris pour l’ensemble de la communauté politique. On se souvient par exemple que lors de son audition, Alain Juppé avait ironisé sur cette question, en invoquant son droit à l’oubli, non seulement à propos de sa condamnation prononcée à son encontre à propos de l’exercice d’un mandat politique, mais aussi à propos de ses cours de droit constitutionnel reçus il y a plusieurs décennies à Sciences Po Paris.

    Que les membres du Conseil ne soient pas – sauf exception – juristes, est une chose, qu’ils s’en amusent en est une autre, et qu’ils ne se soient jamais singularisés dans le passé par une connaissance et un attachement aux règles constitutionnelles en est encore une autre.

    À cet égard, dresser le tableau de la nomination de Richard Ferrand à la présidence du Conseil constitutionnel est assez édifiant : c’est un « ami » du président de la République dont il aura à contrôler la partie législative de sa politique ; sa « réputation » a été entachée par l’affaire dite des Mutuelles de Bretagne, une affaire néanmoins déclarée prescrite (...)

    #État_de_droit #Constitution #constitutionnalité

  • Mourir mal - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/10/mourir-mal

    « Quand le tour de ma mère est venu, je ne me suis pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile. »

    • avertissement : barbarie.

      Deux semaines après sa mort, ma mère reçoit un mail de SFR : « B***, Vous souhaitez donner une seconde vie à votre matériel non utilisé. » L’objet indique : « Le service client toujours à vos côtés. » C’est moi qui reçois ce mail, bien sûr, puisque je gère son compte.

      J’ai pourtant joint le certificat de décès à ma demande de résiliation. Qu’on adresse les mots « seconde vie » à une défunte ne m’étonne pas outre mesure, puisqu’au décès de mon frère, le syndic de copropriété avait mandaté un huissier pour trois mois d’impayés – après les avoir informés de la disparition de celui-ci, et leur avoir fourni les coordonnées du notaire en charge de la succession. L’huissier s’était présenté chez le mort et avait facturé son déplacement.

      Le mail de SFR me semble une bonne conclusion aux deux mois durant lesquels j’ai accompagné ma mère dans son agonie, d’abord à l’hôpital puis en Soins de Suite et Réadaptation (SSR). Il porte à un point d’indécence instructif le déni que j’ai eu à affronter tout du long, et qui s’énonce ainsi : en France, la mort n’existe pas. On pourra toujours débattre sur la « fin de vie » : tant qu’on n’aura pas admis que la mort fait absolument partie de celle-ci, rien ne changera. Ni la loi sur « l’aide à mourir », ni le manque de lits, ni le sort des agonisants qui n’ont plus de #consentement_éclairé.

      Ma mère n’était apparemment pas assez vive et pas assez mourante à la fois, elle ne correspondait à rien de prévu par les institutions : elle est rapidement devenue une patate chaude pour l’hôpital public. Sa « fin de vie » s’est transformée en long cauchemar filandreux, prise entre la gloriole des chirurgiens et le manque de temps et de compassion des #soignants, le tout aggravé par le manque d’argent.

      J’avais lu le témoignage d’une journaliste sur la fin de vie de sa propre mère, et comment il lui avait été impossible de trouver une équipe de #soins_palliatifs à domicile. J’avais lu des articles sur le naufrage de la #gériatrie, de l’hôpital, mais je ne l’avais pas expérimenté. Mon frère était mort d’un cancer dans un endroit laid avec un médecin désagréable mais, du moins, il avait eu droit à la sédation profonde et continue prévue par la loi Claeys-Leonetti.

      Quand le tour de ma mère est venu, il y a deux ans, je ne me suis en quelque sorte pas méfié. Personne évidemment ne m’a prévenu que ses deux derniers mois allaient mal se passer, que ma mère ne se trouverait jamais au bon endroit, que j’aurais par conséquent à affronter une absence absolue de compassion. L’hôpital ne m’a pas dit : attention, je suis au bout du rouleau et contrairement à ce qu’indique mon nom, je vais être inhospitalier, voire hostile.

      Je n’avais pas lu Ann d’Angleterre de Julia Deck (Seuil, 2024) qui n’était pas encore sorti, et je n’aurais sans doute pas cru alors ce qu’elle raconte sur la façon dont l’hôpital a traité sa mère, puisque je ne l’avais pas vécu. Ce livre m’a beaucoup fait rire, j’en ai gardé plusieurs passages en mémoire, dont celui-ci : « Je nous imagine propulsées dans un film apocalyptique où une administration bananière prononcerait de beaux discours pendant qu’elle achèverait ses vieux dans des zones de non-droit. Ce n’est pas une hallucination, c’est une tactique. »

      Le cas de ma mère n’est pas unique. Je pense au contraire qu’il est très banal et que c’est pour cela qu’il faut raconter, encore et encore. Parce que beaucoup d’entre nous vont être confronté·es à cette réalité désormais : il n’y a pas de place pour les #mourants. J’ai bien conscience évidemment que ce n’est qu’un sous-cas de la faillite généralisée du service public : France Travail ne peut pas vous indemniser parce qu’il n’a aucune case pour votre précarité, l’hôpital psychiatrique ne peut soigner les schizophrènes armés qui se croient musulmans et vous ne pouvez pas mourir en paix parce qu’on a ôté de sous votre corps les lits et les structures, fussent-elles privées, adaptées à votre état.

      Pour ma mère, cela commence comme ça : un samedi matin, son infirmier m’appelle, elle est encore tombée. Il l’a retrouvée au matin chez elle, mais que je ne m’inquiète pas : les pompiers l’ont emmenée aux urgences de l’hôpital de M., « et elle peut remuer ses orteils ». L’infirmier a donné mes coordonnées aux pompiers, transmis les ordonnances. Puis il a appelé l’hôpital. Ils vont sans doute l’opérer, me dit-il, pour consolider sa colonne vertébrale, une cimentoplastie : une sorte d’injection de colle, trois fois rien, ce sera idéal pour son cas. Ma mère a 90 ans, donc je m’inquiète quand même. Je vis à 800 km, je ne peux pas me rendre sur place en un clin d’œil. Et à quoi servirai-je si on est en train de l’opérer ? Mais je suis aussi son dernier proche : tout le reste de la famille est mort, ses amies sont séniles, son armée d’#aides_à_domicile est, par définition, cantonnée au domicile. Ses capacités cognitives sont en outre diminuées depuis quelques mois et le transport dans un lieu étranger ne va rien arranger, je le sais d’expérience : je dois y aller, je ne peux pas la laisser seule dans cet endroit – je serai son point de repère.

      Aussitôt raccroché avec l’infirmier, j’appelle l’hôpital. Un automate propose d’énoncer le nom de la patiente : « Je n’ai pas compris votre demande. » Au bout de plusieurs heures, l’accueil répond enfin. On ne peut pas me passer le service, c’est le week-end. Ma mère doit être opérée, je dis que je vais laisser mes coordonnées pour qu’on me rappelle, mais mon interlocutrice refuse. Aimable jusque-là, je me raidis : je vais laisser mes coordonnées, insistai-je, car je suis non seulement son fils mais son tuteur légal, « et si elle meurt sur la table d’opération, cela vous évitera de prévenir la police pour retrouver ma trace ». Sensible à cet argument, la réceptionniste me passe le service. Au bout du fil, une femme semble soulagée de mon appel : ils ne savaient pas comment me joindre ni quel était son traitement médical. Je ne fais pas remarquer que l’infirmer a communiqué tout cela aux pompiers. Je transmets la dernière ordonnance que j’ai en ma possession par email. La femme ne sait pas comment va ma mère, sauf qu’elle ne peut pas répondre au téléphone, et l’opération ne se fera pas ce week-end. Il faudra attendre lundi pour parler au médecin.

      Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste.
      (Voilà une constante remarquable de ces huit semaines qui s’ouvrent : les infirmières ne savent pas comment vont les malades, elles ne sont pas habilitées à le savoir. Les infirmières du soir ne savent pas quels sont les traitements du matin, elles n’étaient pas là, elles se contentent de donner ceux du soir, même si la malade, quand elle ne pourra presque plus déglutir, les rend, s’étouffe avec – ou les deux à la fois. Autre constante : le matin, on ne peut pas visiter les malades. En réalité, on peut par dérogation, si votre proche est gravement atteint, ce qui va se révéler le cas, mais en pratique on peut difficilement puisque, quand vous vous présentez, on vous intime de déguerpir par égard pour les autres malades, auxquels on prodigue des #soins toutes portes ouvertes. La double injonction contradictoire règne. L’une vous dit d’un air de reproche : « Les médecins étaient étonnés de ne pas vous voir ce matin. » À quelle heure passent-ils ? Vers 10 heures. Le lendemain à 9h30, on commence par vous demander de sortir : les visites, c’est à partir de midi. On vous explique la pudeur comme si vous aviez cinq ans. Vous justifiez votre cas. Vous avez tort quand même : les médecins passent à 9 heures, ne le savez-vous donc pas ?)

      Le lundi, le médecin m’appelle. La cimentoplastie ne suffira pas mais il a une solution pour ma mère. L’arthrodèse. Une opération complexe, il la décrit. Car c’est plus grave qu’on ne pensait. « À la radio, y a plus de colonne vertébrale… Avec son ostéoporose, la pauvre, j’ai jamais vu ça, je vous montrerai si vous voulez. » Je le crois sur parole, pas besoin de me montrer, et je ne sais pas lire les radios. Il ajoute qu’elle est « hyperalgique » (traduction : elle souffre atrocement), et donc intransportable. Mais elle a trouvé une position supportable, me dit-il, elle est immobile. « Bon, l’arthrodèse, je vous cache pas qu’à son âge, 90 ans, c’est une opération hyper lourde, on fixe des plaques. Je vais essayer mais c’est pas sûr que les vis tiennent, et alors là, après, on pourra pas réopérer et alors sa qualité de vie… » Les anesthésistes n’étaient pas chauds, ajoute-t-il, mais il a bon espoir de pouvoir opérer quand même, il attend un second avis collégial.

      Ce type doit être fou. Je résume dans ma tête : elle risque au pire de mourir durant l’opération ou au moins d’avoir des suites post-opératoires affreuses pour un retour à la case départ, c’est-à-dire en l’occurrence la case fin. « Si l’opération rate, est-ce qu’elle souffrira davantage après ? » Il n’en sait rien. Je suppose surtout que ça ne l’intéresse pas de savoir, puisqu’il devrait pour cela envisager le ratage.

      (Autre récurrence médicale : mieux vaut agir que d’accepter que le réel résiste. Dix-sept ans plus tôt, quand le cancer de mon père était en phase terminale, irrécupérable, l’oncologue m’a expliqué qu’on allait commencer une chimiothérapie plus agressive. J’ai fait remarquer que cela allait le tuer plus vite. « C’est sûr, mais si on ne l’avait pas transfusé hier, il serait déjà mort. » Je sais surtout que cela va le faire souffrir davantage, mais par une politesse imbécile, je ne dis rien. C’est le protocole, argumente le médecin, et il y a une chance infinitésimale, miraculeuse, pour que ce traitement ait un effet. Dix jours après sa chimio, mon père meurt en effet, son état s’étant, comme prévu, brusquement dégradé.)

      Le second avis des anesthésistes arrive le lendemain. Une femme me téléphone : elle et ses collègues refusent l’opération, trop longue et trop lourde vu l’état de la patiente. Ce sera la seule personne, en deux mois, à m’avouer que, oui, ma mère est condamnée à brève échéance par grabatisation puisqu’elle ne peut plus bouger. Les fonctions vitales vont se détraquer jusqu’à ce que mort s’en suive. Je parle de « soins palliatifs », elle renchérit, promet qu’elle fera tout ce qu’elle peut pour la soulager, je suis légèrement rassuré. Mais je ne reverrai ni n’entendrai plus jamais cette médecin. La même semaine, au détour d’un couloir, une infirmière désignera ma mère comme « la petite mamie en fin de vie ». Malgré cela, je n’aurai désormais plus qu’une seule réponse, extravagante, de personnes s’occupant de mourants : « Nous, vous savez, on s’occupe de la vie. » On traitera toujours ma mère comme une malade appelée à guérir – et moi comme un importun.

      Je débarque à l’hôpital le mardi. Trois heures de TGV, quarante-cinq minutes d’attente avant une heure de bus intercités, puis encore vingt minutes de bus. Je me présente dans le service. Une infirmière m’engueule en guise de bienvenue : où sont les serviettes de toilettes de ma mère ? Le gel douche ? Le shampoing ? Je vois qu’il n’y a qu’un gobelet en carton pour boire et que, ne pouvant bouger, elle se renverse systématiquement le liquide sur elle. Plus tard, en SSR, une aide-soignante me dira : « Ah bon, ils vous ont demandé des serviettes de toilette à l’hôpital ? Ils sont gonflés, ils en ont. »

      Ma mère demande en me voyant « Mais qui es-tu ? » d’un air presque joyeux. Je le lui explique, elle a l’air satisfaite. Cette désorientation ne va pas s’améliorer dans les deux mois qui viennent. Elle ne parle presque plus, se contente de répondre par « oui » ou par « non » à des questions de bien-être (froid, chaud, mal, faim, etc.). Elle se plaint de l’eau : « C’est pas bon ». Sans doute un symptôme de délitement physiologique. Aucune boisson ne sera plus jamais bonne. Parfois des phrases sortent toutes armées de la confusion générale : « Remets ton col, il est de travers » (et c’est vrai).

      Ce premier jour, je vais donc acheter les serviettes de toilette dans un hypermarché de ZAC, à vingt minutes à pied de l’hôpital. Je prends les produits d’hygiène dans une pharmacie. On n’y vend pas de « verre anti-fausse route » (un gobelet plastique avec une anse et une paille intégrée dans le couvercle). J’irai dans un magasin spécialisé en matériel médical le lendemain. Le gobelet fait merveille, ma mère peut enfin boire. Mais il disparaîtra quand on la transférera un mois plus tard de l’hôpital aux Soins de Suite et de Réadaptation. J’en rachèterai un autre. Hélas, chaque fois qu’un soin de nursing est prodigué à ma mère, sa tablette est écartée du lit et jamais remise en place, son verre systématiquement hors de portée. Je suis là tous les après-midi, j’ai loué une chambre en ville, je remets le verre près de sa main dès que je reviens dans sa chambre.

      Assez vite, une infirmière me demande si je veux donner ses médicaments à ma mère à la fin du dîner, elle les a broyés dans un peu de compote. Je le fais volontiers, puisque le soir je la nourris à la cuiller. Le lendemain, une autre que je ne connais pas pose les médicaments sur le plateau sans rien dire et repart. Je sors de la chambre et demande si je dois les lui administrer. La question étonne : oui bien sûr. Je les broie, je les mets dans la compote. Un jour, le broyeur (un petit pot en plastique) a disparu. Je pars dans les couloirs à la recherche d’un autre broyeur. Soupir, grimace : visiblement, j’agace. Un autre soir encore, j’ose demander pourquoi il y a autant de médicaments et si l’on ne peut pas en supprimer, ma mère n’arrive jamais à tout avaler, elle en laisse ; le Tanganil, par exemple, recommandé lors des crises de vertige. Un infirmier téméraire abonde : « C’est sûr que ça ne va pas lui servir à grand-chose, elle est allongée en permanence. » C’est le seul que j’aurais entendu, durant ce séjour, dire une chose de bon sens. Personne apparemment n’avait remis en question l’ordonnance que j’avais transmise.

      On ne peut pas garder ma mère en chirurgie orthopédique ni même à l’hôpital si on ne lui fait rien. Car elle occupe un lit qui serait plus utile à soigner d’autres vies : personne ne le dit mais c’est une évidence et je suis d’accord. Malheureusement, on ne peut pas la redresser ni l’asseoir, et la transporter est dangereux. Le chirurgien décide donc de faire quelque chose. Il a une idée. On va essayer un corset. Il en profite pour me raconter la technique de l’arthrodèse une deuxième fois. Une orthoprothésiste vient prendre des mesures. Il lui faut aller chercher quelqu’un pour « mobiliser » comme on dit ma mère, sinon elle ne peut pas passer le mètre-ruban. Ma mère souffre, elle crie. Le lendemain, on me dit que la jeune femme a refusé de faire le corset. Je suppose qu’elle n’est pas là pour torturer les gens. Qu’à cela ne tienne, on convoque un deuxième orthoprothésiste, un homme jeune, cette fois-ci. Les mesures sont prises de nouveau dans les cris, le corset fabriqué. Je rentre trois jours à Paris, je dois absolument travailler « en présentiel ».

      Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes.
      Quand je reviens, c’est le soir, le corset est posé, ma mère implore en continu, de sa voix faible, « Mon Dieu, au secours, arrêtez, au secours ». Elle souffre visiblement. Les soignants et aide-soignants sont gênés de me voir. Je leur montre que ma mère a mal, ils sont obligés d’acquiescer. Je demande qu’on enlève le corset. Les infirmières disent qu’elles vont demander au médecin. Je demande à voir le médecin. Il n’est pas là. Je suis lâche et je n’en peux plus, je dis « Au moins donnez-lui un antalgique » et je m’en vais, il est vingt heures, ce spectacle est insoutenable. Le lendemain matin le chirurgien me reçoit (il me raconte à nouveau l’arthrodèse avec délectation, ça doit être son opération-signature) et me dit qu’il a constaté que le corset ne convenait pas et qu’il a donc préconisé de l’enlever – comme une preuve brillante de sa perspicacité. On finit par mettre ma mère sous morphine. Personne ne m’en informe alors que je viens tous les jours, mais je sais lire les étiquettes et je reconnais les hallucinations : j’ai déjà vu mon père et mon frère avec ce médicament.

      Chaque fois que je la quitte deux ou trois jours, ma mère met du temps à me reconnaître comme « son fils ». Après le « Mais qui es-tu ? » de la première fois, la suivante est pire, elle me vouvoie, me regarde comme un inconnu non invité. « — Tu ne me reconnais pas ? — Non. » Puis les liens rentrent dans l’ordre si je passe tous les après-midis avec elle. Vers le milieu de l’agonie, une soignante confirme : « Elle vous attend. – Je ne sais pas si elle me reconnaît vraiment. – Si, elle a dit que son fils allait venir ». Mais en général elle dort quand j’arrive.

      La dernière fois que je croise le chirurgien orthopédiste, il raisonne : on voit de plus en plus de cas comme ma mère, m’explique-t-il devant ses collègues des « soins palliatifs », deux femmes souriantes et mutiques que je verrai deux fois et qui ne pallient volontairement rien, car l’agonie de ma mère, discrète pendant leurs deux minutes de visite quotidienne, leur convient. Il existe des anxiolytiques pour personnes âgées, mais elles ne jugent pas utile de lui en prescrire, puisque je suis le seul témoin de son angoisse quotidienne. À son âge, il y a quelques années, continue le chirurgien, ma mère serait déjà morte d’autre chose. Mais maintenant qu’on soigne si bien les gens, les femmes finissent par périr irréparables, avec le squelette en miettes. Le roi de l’arthrodèse a cependant un dernier espoir : « que ça se recolle tout seul ». On lui fera une radio dans un mois pour savoir. Un miracle est si vite arrivé.

      En attendant la radio, on va donc envoyer ma mère en soins de suite et de réadaptation à un kilomètre de là. Un jour, il est prévu de la transférer : on l’emmène, mais les SSR se sont trompés, aucune chambre n’est libre. On la ramène, on la remet dans sa chambre d’hôpital. On lui a supprimé la morphine par la même occasion, j’ignore pourquoi, j’assiste en direct à sa descente et à son manque, elle ne comprend pas où elle est, son délire prend, comme souvent dans ce cas, la forme d’une logorrhée. Depuis qu’elle est hospitalisée, nous n’avons jamais autant parlé. Les chambres sont devenues doubles, des saumons japonais remontent des fleuves. Ce n’est pas à la télé qu’elle a vu ça, elle ne l’a pas. Elle me fait signe qu’elle l’a entendu. Mon père avait un dragon sous son lit qui faisait cuire des pommes de terre en crachant le feu. À chacun son animal.

      Là encore, personne ne m’a prévenu de rien, je suis venu à l’hôpital à l’heure dite du transfert pour l’accompagner, et elle était déjà revenue. Sans doute que je me laisse trop faire, sans doute qu’il faudrait gueuler, en imposer, avoir de mauvaises pensées et rudoyer cette humanité amorphe pour ce qu’elle est. Mais ce n’est pas de leur faute, me dis-je, c’est la loi de la jungle : pas d’argent pour l’hôpital, pas de pitié pour les mourants ni les proches. Ce doit donc être ma faute : je ne connais aucun médecin, nous sommes des prolétaires sans relations ni passe-droit, et l’infirmière-cadre m’assure que ce sera pareil dans une clinique privée. Il n’y a que certaines aides-soignantes et les femmes de ménage pour montrer un peu d’humanité.

      Quand je demande un point sur l’état de ma mère, deux fois par semaine, peut-être, pour connaître l’état de ses escarres, de son sommeil, de sa nutrition matinale, au moment d’un « nursing » ou de la prise des médicaments, l’infirmière va chercher son binôme et lui lance bien fort, d’un air narquois : « Y a le fils de Mme Loret qui voudrait des informations », comme elle dirait : « Démerde-toi ma petite. » Cela doit être un jeu entre elles. L’autre souffle ostensiblement, s’acquitte du pensum en résumant que « les constantes » vitales sont constantes. Personne ne veut affronter le fait qu’une patiente ou un patient va mourir, je le comprends bien. C’est l’impensable échec médical. Les gens qui ne peuvent pas guérir les emmerdent, ils en ont peur ou les évitent, et leurs familles avec. Personne ne peut dire « Oui, elle va mourir et nous allons vous accompagner tous les deux ».

      Finalement, au deuxième mois, il y a une place en SSR. Contraste frappant. Les aides-soignantes sont sympathiques, les infirmières toutes très jeunes et souriantes. Y a-t-il une distribution générale de Prozac ici ? Même s’il s’agit d’un service destiné à réadapter les accidentés, leur rendre leur autonomie, il y a d’autres cas désespérés de personnes qu’on ne peut plus « mobiliser ». Je m’attends donc à un peu d’intelligence de la part du gérontologue qui est assigné à ma mère. Hélas, celui-ci non plus n’arrive pas à me regarder dans les yeux. « Ici, on ne garde pas les gens plus de trois semaines », prévient-il. Il n’a pas l’air de croire à la consolidation spontanée qui permettrait d’échapper à la mort par grabatisation. « On va voir à la radio si on peut la mobiliser. — Et si on ne peut pas ? » Mais il faut la mobiliser : c’est la raison d’être des SSR.

      Au bout d’une semaine, un jour que je propose une énième compote à ma mère, elle répond « Je préférerais mourir ». Depuis le début, son visage est sans expression. Puis elle dit « Tu n’en as pas marre de moi ? » Je réponds « Non. Et toi, tu en as marre de moi ? — Non. » Dix jours plus tard, elle arrête définitivement de manger. Encore quinze jours, elle arrêtera de boire. Il n’y a que l’assistante sociale pour parler franchement : « Bon, elle nous fait un syndrome de glissement, on ne va pas se mentir. – Oui, je vois bien. Est-ce qu’on peut la transférer en soins palliatifs ? » Eh bien non, car elle ne souffre pas encore assez.

      C’est vrai qu’on n’est pas là pour achever les gens, suis-je bête : « on s’occupe de la vie », fût-elle invivable. Ce sera donc l’EHPAD. « Elle sera aussi bien soignée qu’ici. — Mais enfin, ça n’a aucun sens, elle va bientôt mourir, elle ne mange plus depuis deux semaines ». Je souhaite ramener ma mère chez elle. L’assistante sociale m’en dissuade. « Vous savez, ça peut durer très longtemps, on a eu une patiente qui est restée deux mois comme ça avant de mourir, vous vous imaginez seul avec elle ? » Car il est impossible de trouver du personnel assurant une garde 24 heures sur 24. Moi-même, je ne suis pas sûr que ma mère reconnaîtra sa maison – un ami me parle de son père hospitalisé à domicile qui disait « C’est bizarre, on dirait chez moi ». J’appelle son médecin traitant, son infirmier, personne ne connaît de service qui pourrait m’aider.

      Puisqu’elle va plutôt mourir que ressusciter, arguai-je auprès du gérontologue, ne peut-on lui procurer des soins palliatifs, puisqu’elle est de toute évidence en détresse ? J’ai apporté ses directives anticipées, rédigées il y a vingt ans : pas de souffrance inutile. Je répète ce qu’elle m’a dit : elle « préférerait mourir ». Évidemment, j’ajoute que j’ai bien conscience qu’elle est mentalement confuse. Peut-être préférait-elle mourir que de manger encore de la compote. « Je n’attends aucun miracle, je demande juste qu’elle ne souffre ni mentalement ni physiquement. » Le médecin fait une réponse minimale : « Donc nous sommes d’accord, si elle fait une crise cardiaque, nous ne la réanimerons pas. »

      L’assistante sociale trouve un EHPAD privé de luxe, me demande d’aller le visiter pour choisir une chambre, elle a transmis le dossier de ma mère. Le médecin de l’EHPAD est d’accord, on me demande un état précis de ses finances : le relevé en ligne de ses comptes ne suffit pas, il faut un papier tamponné par la banquière. À l’EHPAD, l’assistante sociale, qui est aussi apparemment directrice commerciale, me fait l’article : « Ici, quand ils ont un souci, les résidents sonnent et on leur parle via ces terminaux électroniques dernière génération, ça les rassure et ça évite de déranger le personnel pour rien. » Génial, ils ont inventé la téléassistance. « Ça fait longtemps que ma mère ne peut plus appuyer sur une sonnette », cinglai-je. Vont-ils la laisser crever si elle ne peut se manifester ? Je croyais qu’ils avaient lu son dossier. Je ne gifle pas la commerciale sociale : mais être aussi déconnectée du mourir me semble, à ce tarif-là, impardonnable.

      J’ai le choix entre une chambre assez grande, ensoleillée avec balcon, et une autre côté nord, avec vue sur un parking : « Non je ne vais pas prendre celle-ci, lui dis-je, sinon c’est moi qui saute par la fenêtre. »

      Dans un de ses rares moments de lucidité, ma mère me dit que le gérontologue lui a annoncé son transfert dans « une maison ». Elle n’a pas compris le but. Tout ce qu’elle sait, c’est qu’elle ne veut pas être transportée, cela lui fait trop mal, je vois que c’est une angoisse insupportable. Je lui dis qu’elle n’ira pas, je lui dis que je viendrai avec elle, je dis n’importe quoi. C’est un chemin de croix pour elle comme pour moi, il n’y a que du malheur et de la douleur depuis des semaines, on n’en peut plus. J’écris à un ami : « Rester à ses côtés, croire la retenir à bout de souffle et des “à demain” échangés jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de demain ou plus d’échange, est épuisant. » Un soir, vers la fin, une aide-soignante ukrainienne me ramasse en pleurs à l’arrêt de bus et me raccompagne en voiture au centre-ville. Elle me conseille de parler à un autre gérontologue du service, selon elle moins borné. Mais je n’aurai pas le temps.

      Parfois, il y a des moments drôles dans l’horreur. Un soir, avant qu’elle cesse de manger, comme je suis épuisé, je décide de m’éclipser, rentrer dans mon Airbnb et laisser l’aide-soignante la nourrir. Je soulève néanmoins la cloche en plastique, ma mère commence à faire le geste de porter une cuiller imaginaire à sa bouche, comme elle le fait depuis un moment. Mais le plat est fumant. Je lui crie : « Ouh là là, c’est très chaud ! Il faut attendre un peu ». J’ajoute : « Bon, je vais y aller, je vais rentrer. D’accord ? Tu me fais un bisou ? » Je lui tends la joue et elle mord dedans à belles dents qu’elle n’a plus, aussi bien que je ne sens rien. « Mais maman, ce n’est pas de la nourriture, c’est ma joue ! – Ah ben c’est malin, ça », me répond une autre région de son cerveau qui fonctionne encore, et qui croit que je lui ai fait une blague. Elle a une sorte de petit rire.

      Dans le même service de Soins de Suite et de Réadaptation, il y a une madame G. qui gueule en permanence, parle mal au personnel et a des exigences. J’apprendrai un peu plus tard qu’elle a été cheffe de quelque chose, habituée à commander. Elle a mordu jusqu’au sang une aide-soignante. Le premier dimanche où je l’entends, elle hurle en continu pendant presque une heure « J’ai mal, ma piqûre ! Viiite ! » Parfois, entre deux redites, elle menace de souiller ses draps, ou elle croit qu’elle l’a fait (une aide lui explique que ce n’est pas possible, vu qu’elle a, comme la plupart des vieillard·es ici, une sonde urinaire et une couche). Au bout d’un moment quelqu’un vient. Peut-être a-t-elle sa piqûre. Elle se tait.

      Trente minutes après, ça recommence, autre disque rayé, une longue plainte : « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! » Ses cris sont insupportables. Cela dure encore un moment et, au bout d’une énième répétition, elle ajoute à son « Je n’ai pas mangé, j’ai faim ! », en guise d’argument supplémentaire, d’un ton presque informatif et quelques décibels plus bas : « Et la dame à côté, elle a mal à la tête. » Je ris nerveusement.

      Le moment de la radio qui doit montrer si la colonne vertébrale s’est réparée approche. On me promet qu’on lui donnera un « bolus » de morphine, un supplément. Le jour J, l’examen est reporté ou annulé, ce n’est pas clair. Je dois repartir une seconde fois à Paris travailler, c’est obligatoire. Je reviendrai pour le jour du transfert à l’EHPAD, le mercredi suivant. Mais le dimanche soir, une infirmière appelle. L’état de ma mère s’est dégradé. « Vous voulez dire que c’est mieux si je viens le plus vite possible ? — Oui. » Et en effet, le lundi, je la retrouve inconsciente, il y a cinq moniteurs et pompes divers accrochés à son corps. « Vous la mettez toujours à l’EHPAD ? » Plus que jamais, apparemment. Le mardi, veille du transfert prévu, on m’informe qu’on va finalement l’emmener en soins palliatifs à 50 km de là, dans une clinique religieuse privée. Je change de ville et d’appartement, je me retrouve à la clinique à dix heures du matin, l’ambulance de ma mère est encore dans la cour.

      Là, un médecin en soutane m’apprend qu’on l’a transportée d’abord à l’hôpital de T. pour la radio promise : les vertèbres se sont bien ressoudées, mais avec des atteintes neurologiques définitives. Je la vois, on l’a débranchée, elle est consciente et ne peut presque plus articuler, on dirait un cadavre. Ici, ils ont une autre approche du traitement de la douleur, explique le médecin. Mais la comédie de la résurrection continue : on me demande d’aller acheter gel douche et shampoing (les SSR les ont gardés), du dentifrice et une toute petite brosse à dents chirurgicale pour masser ses chicots. Si je peux apporter des vêtements aussi. « Vous allez l’habiller ? — Oui bien sûr, on habille les patients ici, c’est une question de dignité. » Un infirmier me montre comment hydrater sa bouche avec un écouvillon à bout de mousse, puisque la déglutition ne fonctionne plus. Elle suce l’eau bicarbonatée et manque de s’étouffer.

      Il y a une psychologue aussi, qui est très présente. Trois fois, elle essaie de faire prononcer à ma mère les prénoms de ses fils. Une bouillie incompréhensible sort. Elle me dit : « Rentrez, vous êtes épuisé, c’est vous qui allez mourir si vous continuez. » Elle articule très fort à ma mère : « Votre fils est fatigué, il va rentrer. Vous aussi, vous êtes très fatiguée, je le vois, vous allez dormir. » Et à moi : « Reposez-vous, et demain revenez le plus tard possible, vous en avez assez fait. » Voilà qui me semble raisonnable. Je retourne à ma location.

      À zéro heure dix, la clinique m’appelle pour me dire que ma mère est décédée. Depuis sa chute deux mois plus tôt, elle aura passé moins de vingt-quatre heures dans un service adapté.

      #Hôpital #médecins #directives_anticipées #maltraitance #violence_médicale #mourir #mort #Éric_Loret #récit

  • Droit à l’aide à mourir ou le capitalisme à son comble - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/05/05/droit-a-laide-a-mourir-ou-le-capitalisme-a-son-comble

    Dans son essai, Elisa Rojas rappelle qu’existe en France une loi sur les soins palliatifs, la loi Claeys-Leonetti. Celle-ci a été expertisée et validée, et recouvre l’immense majorité des situations, à condition que l’accès aux soins palliatifs soit réellement mis en place et assuré sur l’ensemble du territoire, pour toutes les personnes qui le nécessitent, ce qui n’est pas le cas. Elle s’interroge, et nous interroge aussi, sur la manière dont le suicide est dans ce texte présenté comme une alternative acceptable, voire à encourager.

    Alors que le suicide est considéré comme un échec global, une catastrophe pour la personne, son entourage, et la société dans son ensemble, un choix non rationnel dont on essaie de sauver ceux et celles qui l’ont tenté en les réanimant, le projet de loi en cours distingue une catégorie de gens pour qui le choix du suicide serait considéré comme un choix rationnel à organiser méticuleusement, certaines vies étant considérées comme non dignes d’être vécues. Elle pointe chez les défenseurs du texte la manière dont le dispositif proposé constituerait un engrenage médical et administratif. Si la liberté de dire stop, d’arrêter la démarche, est supposée exister, certains défenseurs du texte semblent la considérer comme un simple obstacle à contourner, un patient angoissé au dernier moment pouvant bénéficier d’un sédatif pour le calmer et pouvoir procéder plus avant.

  • Démence froide - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/17/demence-froide

    Une démence se propage dans les centres de décision planétaires, ceux des États et des méga-corporations – le dernier exemple en date de cette pathologie étant l’assaut ordonné par Israël et les USA contre l’Iran. Qu’elle soit géopolitique ou technologique, chaque décision semble en effet prise par des personnes incapables de comprendre le monde, vissées sur un intérêt à court terme et aveugles à toute altérité comme à toute leçon de l’histoire. Démence géopolitique de guerres sans fin, démence politique de discours qui préparent l’arrivée au pouvoir des droites extrêmes, démence technologique du développement écologiquement insoutenable et cognitivement désastreux de l’IA.

  • La ville des Noirs - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/18/la-ville-des-noirs

    « Je ne savais pas encore que j’étais devenu un objet. Je me découvrais objet au milieu d’autres objets », écrit Frantz Fanon en 1952. Le 17 mars 2026, Apolline de Malherbe reprend une fake news d’extrême droite en interrogeant Bally Bakayoko, élu maire de Saint-Denis : il aurait appelé celle-ci « ville des Noirs ». Fanon savait.

  • Guerre contre l’Iran : ce que nous avons oublié de savoir
    Par Jean-François Bayart Politiste - mardi 10 mars 2026 - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/03/09/guerre-contre-liran-ce-que-nous-avons-oublie-de-savoir

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Face à la guerre d’agression illégale des États-Unis et d’Israël contre l’Iran, notre démission morale et politique est tragique. Le temps où la France rappelait à ses alliés les principes du droit international est révolu et Emmanuel Macron a étrangement choisi de ne pas saisir l’opportunité de réaffirmer la tradition diplomatique française.

    Une voix solitaire s’est élevée en Europe pour refuser de s’associer à ce qui est tout bonnement une guerre d’agression contraire au droit international et lourde de crimes de guerre, voire contre l’humanité. Une voix dont nous aurions attendu, et pu espérer, qu’elle fût celle de la France. Mais elle est venue d’Espagne, de la bouche de son Premier ministre.

    Il est décidément révolu, le temps où la France savait transcender les clivages des alliances dont elle était partie prenante pour rappeler les grands principes d’un droit international que ses éminents juristes avaient contribué à fonder, au lendemain de la seconde guerre mondiale, ou tout simplement pour énoncer le b.a.-ba de la raison politique. Le temps du discours du général de Gaulle, à Phnom Penh, en 1966, ou de celui de Dominique de Villepin, à la demande de Jacques Chirac, devant le Conseil de sécurité de l’ONU, en 2003.

    Face à ces événements tragiques que nous vivons et dont nous ne connaissons pas l’issue, peut-être plus tragique encore, notre démission, morale et politique, est complète. Elle s’explique par l’altération continue de notre conscience historique, sous les effets d’un débat public émollient. Notre jugement – si l’on veut à tout prix rester dans le registre de l’indulgence – se forge dans l’oubli de faits élémentaires, si tant est qu’ils n’aient jamais été appris au lycée ou à l’Université.

    Premier petit rappel historique
    Petit rappel à l’usage des mauvais élèves, dont certains exercent de bien grandes responsabilités…

    1. La guerre qu’Israël et les États-Unis ont déclenchée contre l’Iran – guerre qui n’existe pas, d’une certaine manière, puisqu’elle n’a jamais été déclarée – viole le droit international. De l’avis général, aucune attaque imminente de l’Iran contre ses deux agresseurs ne pouvait la justifier, pas plus en février 2026 qu’en juin 2025. Et aucun des deux belligérants n’agit sous mandat des Nations unies. Circonstance aggravante, pour la deuxième fois, les hostilités ont été lancées alors que se déroulaient des négociations diplomatiques entre les protagonistes, hormis Israël qui ne négocie plus guère et est devenu un serial rapist du droit international, désormais accusé de crimes de guerre par la Cour pénale internationale et de génocide par la Cour internationale de justice.
    2. De ce point de vue, la guerre d’agression de Donald Trump et de Benyamin Nétanyahou est en tout point comparable à celle qu’a lancée Vladimir Poutine contre l’Ukraine. Sur fond d’accusations non étayées, ou en tout cas non prouvées, à l’encontre de l’adversaire, l’objectif de l’attaque est d’obtenir le remplacement de ses dirigeants politiques et un « changement de régime ». Donald Trump explique sans ambages qu’il a son mot à dire dans le choix des futurs gouvernants de l’Iran. Ce que Photoshop illustre de manière ironique (ou sous l’inspiration de la Maison-Blanche ?) en le faisant siéger enturbanné au sein de l’Assemblée des experts chargée d’entériner la désignation du nouveau Guide de la Révolution.
    3. La propagande israélienne et américaine quant au programme nucléaire iranien, que relayent sans distance critique notre classe politique et une bonne part de nos médias, intoxiqués ou sous influence, se garde de mentionner que la République islamique avait signé, en 2015, un accord que les États-Unis n’ont jamais respecté et dont ils se sont unilatéralement retirés en 2018, à l’initiative de Donald Trump – ce qui, soit dit en passant, a affaibli les possibilités de contrôle dudit programme par l’Agence internationale de l’énergie nucléaire et s’est avéré dysfonctionnel en termes de sécurité collective et de non-prolifération.
    Nonobstant ces faits, établis mais oubliés ou délibérément tus, nous condamnons solennellement… l’Iran de bombarder Israël et les pays voisins qui abritent des installations militaires américaines, ouvrent leur espace aérien aux avions ennemis et accueillent des activités du Mossad – cela vaut aussi pour l’Azerbaïdjan, dont Téhéran sait qu’il avait reçu un soutien israélien décisif pendant sa propre guerre contre l’Arménie. Nous pourrions donc aussi bien parler de légitime défense, non ?
    Par ailleurs, l’Iran avait annoncé la couleur, et nul n’a pris la peine de faire pression en amont sur les États-Unis et Israël pour les mettre en garde et se désolidariser de toute action préventive et illégale du point de vue du droit international. Ramper, disent-ils… Et aujourd’hui de prendre des airs de vierge effarouchée devant l’ampleur des conséquences de ce conflit insensé dont le déclenchement incombe entièrement aux États-Unis et à Israël, on ne le répétera jamais suffisamment.
    Fuite en avant suicidaire, ou stratégie rationnelle ?
    Soyons bons princes, et admettons que la riposte de Téhéran est « disproportionnée » (par rapport aux destructions massives infligées par l’ennemi ?) ou « suicidaire » (mais qu’est-il besoin de se suicider quand d’autres se chargent de vous tuer ?) ou « messianique » (que voulez-vous, des chiites…). Mais si elle était tout simplement rationnelle, froidement rationnelle, faute d’autres réponses possibles ?
    Interdit d’arme nucléaire par le TNP de 1968 et la vigilance des principaux pays qui en sont signataires, interdit d’achat d’armements conventionnels occidentaux depuis la révolution de 1979, sans plus aucune aviation digne de ce nom depuis 1988, sans guère d’alliés, asphyxié par des décennies de sanctions internationales, l’Iran, militairement, a été écrasé en quelques heures par les deux puissances les mieux rompues aux nouvelles formes de la guerre, face auxquelles les armes acquises en Russie, en Chine ou en Corée du Nord ne pouvaient faire le poids, pas plus que son propre arsenal de missiles et de drones.
    Il lui faut donc inventer une stratégie sur la base de cette asymétrie. Elle est assez simple, et peut être efficace. Démontrer aux pétromonarchies que leur diplomatie mi-chèvre mi-chou a ses limites et leur alignement sur Israël et les États-Unis ses dangers. Ruiner en quelques attaques de drones l’illusion de leur développement bisounours et off-shore. Jouer la montre face à un Donald Trump toujours pressé et troubler les midterms de novembre qu’il redoute. Abattre son atout géographique, le contrôle du détroit d’Ormuz, dont le blocage a fait chanceler l’économie mondiale en quelques heures et paniquer les automobilistes du monde entier. Plonger la Chine dans l’inquiétude pour l’amener à user de son influence diplomatique dont elle avait fait la preuve en aidant au rapprochement entre les pétromonarchies et la République islamique d’Iran. Fatiguer les Américains qui financent et équipent à guichets ouverts la guerre sans fin, hautement technologique et donc hautement coûteuse, de Benyamin Nétanyahou.

    Tout cela, bien sûr, au prix de la poursuite de la destruction de leur propre pays. Le calcul est peut-être cynique et cruel, mais il n’est pas pour autant perdu d’avance. Car une autre asymétrie joue à l’avantage de la République islamique d’Iran. Là aussi, un minimum de conscience historique nous aurait peut-être évité de grosses bêtises. Ses dirigeants sont nés de la lutte révolutionnaire clandestine contre un régime répressif installé et soutenu par les Américains, décidément adeptes impénitents du « changement de régime ». Ils ont été formés à l’école de la guerre civile du Liban (1975-1990). Ils ont trempé leurs mains dans le sang de la Terreur révolutionnaire (1979-1988). De manière implacable, ils ont résisté à l’invasion de leur territoire par l’Irak que soutenaient les pays occidentaux et les monarchies arabes. Ils se sont impliqués ou ont été impliqués dans la plupart des conflits du Moyen-Orient dont ils s’estimaient parties prenantes, en tant que puissance régionale de 70-90 millions d’habitants, suivant les époques considérées. Ils y ont pratiqué des guerres sans merci, notamment en Syrie.

    Bref, les dirigeants de la République islamique sont quelque peu aguerris. Ils ont les moyens de garder le contrôle de leur population en recourant à une répression sans scrupule, comme en janvier, mais aussi en étant en phase avec son profond nationalisme.
    Il suffit d’avoir vu la présentatrice de la radiotélévision iranienne reprendre, après quelques minutes d’interruption, le cours de son journal dans un studio dévasté par un missile ennemi, en juin 2025, pour saisir que les tenants de la République islamique sont des dur(e)s. Feu Ali Khamenei avait lui-même survécu à un attentat qui l’avait laissé handicapé en 1981. Quelques semaines plus tard, le président de la République et quelques-uns des leaders révolutionnaires les plus éminents avaient péri dans l’explosion du bureau du Premier ministre qu’avaient piégé les moudjahidines du peuple. Cela n’avait pas empêché le régime révolutionnaire de persister dans son être et lui avait même donné l’opportunité de se durcir. Avec le sens politique qui le caractérisait, l’ayatollah Khomeyni, en 1980, avait salué l’invasion irakienne comme une divine surprise, une « bénédiction »…

    Ici, l’asymétrie est à l’avantage de l’Iran. Quiconque a entendu, en ce 7 mars, les Français piégés à Dubaï sangloter à l’antenne de France Culture parce que leurs vacances étaient gâchées, ou qu’ils avaient peur de quelques drones, et râler contre leur gouvernement parce que celui-ci n’assurait pas leur rapatriement, ou tout simplement parce qu’ils ne trouvaient pas de vols directs et qu’ils étaient contraints de passer par Zürich (!) en devant payer de leur poche, se convaincra aisément que nous ne sommes pas tirés de la vilaine affaire dans laquelle nous ont jetés Israël et les États-Unis.

    Second petit rappel historique
    Soyons derechef bons princes, et reprenons l’idée intéressante du chancelier allemand selon laquelle tout cela n’est pas très recommandable, mais tout de même admissible puisque Israël et les États-Unis font pour nous le sale boulot – en l’occurrence, il parlait de Gaza, sans commentaire…

    Mais, à nouveau, petit rappel historique.

    1. Nous n’avons jamais admis la légitimité de la révolution iranienne, non pas parce que celle-ci a aussitôt commis de graves violations des droits de l’homme, précisément parce qu’elle était une vraie révolution – à dire vrai, nous nous accommodons volontiers des violations des droits de l’homme, y compris des nôtres – mais parce qu’elle avait renversé un régime auquel nous nous identifions faute de véritablement le connaître et de le comprendre : un régime couronné qui se prétendait laïque, qui protégeait l’Occident de la menace communiste, qui était l’un de nos principaux fournisseurs de pétrole, avec lequel nous coopérions dans le domaine nucléaire, qui était un gros marché pour nos industries et dont nous aimions la reine.
    En conséquence, nous avons appuyé, peut-être encouragé, l’invasion de l’Iran par l’Irak, en 1980, y compris en fournissant à celui-ci un soutien militaire direct et en procédant pour son compte à des bombardements avec nos propres avions.
    2. Lorsque l’Irak a eu recours à des armes chimiques, en violation des conventions internationales qui les interdisent, nous n’avons pas levé le petit doigt et nous nous sommes contentés de quelques borborygmes diplomatiques et affligés.
    3. Dès lors, la République islamique a compris qu’elle ne pouvait faire confiance au droit international et a décidé de reprendre le programme nucléaire du Shah qu’elle avait suspendu après la révolution. Dans un esprit de dissuasion et selon une logique très française, afin de sanctuariser son territoire. La seule manière de l’en décourager eût peut-être été d’accepter de lui vendre des armes conventionnelles, ce que nous n’avons évidemment jamais envisagé. Quoi qu’il en soit, rien ne dit que l’Iran voulait se doter de la bombe. Plus probablement, il voulait devenir un « pays du seuil », à l’instar du Japon, à toutes fins utiles, en cas de nouvelle menace imminente. Telle était notamment l’hypothèse de François Nicoullaud, qui avait été ambassadeur de France à Téhéran et qui était, au demeurant, un excellent connaisseur de la question nucléaire de par ses fonctions antérieures, mais dont la voix fut étouffée par la « secte » de ses collègues diplomates qui contrôlait le dossier au Quai d’Orsay et à l’Élysée.
    4. Nous avons pris pour argent comptant les slogans antisionistes de la République islamique, parfaitement condamnables du point de vue du droit international, mais sans jamais évaluer leur vraisemblance, ainsi que les alarmes de l’État hébreu, sans jamais vouloir admettre que sa détention de l’arme nucléaire et son alliance indéfectible avec les États-Unis le préservaient de tout danger réel.
    5. Nous n’avons jamais admis que l’Iran, comme puissance régionale, pouvait avoir des intérêts régionaux légitimes, et sans relâche nous avons stigmatisé ses « ingérences » tout en parlant de notre « présence » au Liban et en trouvant tout à fait normal que les États-Unis et, maintenant, Israël instaurent leur hégémonie militaire, il est vrai sans jamais s’ingérer !
    6. Nous nous sommes constamment alignés sur les États-Unis et Israël, en étant parfois plus royalistes que le roi – notamment lorsque Nicolas Sarkozy a voulu laver à n’importe quel prix l’affront qu’avaient infligé à George W. Bush Jacques Chirac et Dominique de Villepin – et en nous associant à une politique de sanctions unilatérales, dont le fondement juridique reste à démontrer, à l’encontre de l’Iran sans voir qu’elle était une redoutable machine de guerre contre nos intérêts et qu’elle aggravait notre dépendance vis-à-vis d’un pays qui n’était plus véritablement notre allié [1].

    Il est vrai que l’Iran est mal élevé, comme le sont souvent les révolutionnaires, même lorsqu’ils deviennent des parvenus. Mais quand les avons-nous invités à notre table pour leur apprendre les bonnes manières ? Faute de conscience historique, nous avons chassé ces faits de notre mémoire. Pas les Iraniens.
    Le saut dans le vide

    Maintenant, il va falloir passer à la caisse pour nous acquitter de cette politique erratique, franchement irrationnelle, qui a facilité l’instauration d’une asymétrie régionale absolue à l’avantage de deux hegemon dont l’hubris et les objectifs ne s’accorderont pas nécessairement dans le moyen ou le long terme, tout cela au mépris de l’art élémentaire de la diplomatie qui consiste précisément à construire un équilibre régional, supposé plus propice à la paix.

    D’abord, le bon peuple de France doit découvrir qu’il est un belligérant, à son corps défendant, du fait des accords de défense « très engageants » que ses présidents successifs ont signés avec certaines des pétromonarchies du Golfe, sans trop en saisir le Parlement, et à quoi bon puisqu’il s’agissait de doper nos exportations ? Une triste réalité avec laquelle vont devoir apprendre à vivre nos vacanciers, nos influenceurs, nos hommes d’affaires, nos footballeurs et la population flottante de nos « nomades digitaux », ces nerds acquis au cyber-libertarianisme (David Golumbia) butinant de villes globales en plages idylliques leur Mac sous le bras et ayant fait de Dubaï un lieu de prédilection. Itou des conservateurs du Louvre Abu Dhabi.

    Ensuite, nous devons nous préparer aux effets dramatiques que comporteront soit la chute de la République islamique soit, plus probablement, l’enclenchement d’une longue et cruelle guerre civile que les États-Unis et Israël préparent déjà en armant les organisations kurdes iraniennes et sans doute aussi les moudjahidines du peuple, et en faisant miroiter la restauration d’une dynastie complètement déconnectée des réalités de l’Iran contemporain, si l’on en juge par l’iconographie délirante de ses partisans. L’installation d’un désordre décennal est sans doute un but de guerre pour Israël, qui n’a cure de son coût humain. Le plus probable est que Donald Trump n’a aucun objectif d’une durée supérieure au quart d’heure si l’on comprend bien les témoignages qui proviennent de sa propre administration. Mais, en matière de « changement de régime », il risque d’être déçu.

    Car, là aussi, un minimum de mémoire historique aurait dû nous inciter à la prudence. Pendant des décennies nous avons répété que la République islamique était celle des « mollahs » que contrôlait un dictateur, le Guide de la Révolution, et dont l’idéologie était l’obscurantisme religieux. C’était ne pas voir que la raison d’État l’emporte sur la raison religieuse depuis 1988, que le régime s’est largement sécularisé, que son idéologie est essentiellement d’ordre nationaliste et souverainiste, et que ses institutions sont collégiales et non dénuées d’une certaine représentativité sociale sans pour autant être politiquement démocratiques, cela va de soi.

    Sous les bombes, les Perpétuels thermidoriens se perpétuent. Quelques heures après l’exécution extrajudiciaire d’Ali Khamenei, nous avons découvert que ce dernier avait anticipé le coup en distribuant, en quelque sorte, ses prérogatives constitutionnelles entre différents hiérarques du régime : Ali Larijani, Mohammad Ghalibaf, Massoud Pezeshkian et quelques autres. Pied de nez à Donald Trump, son fils Mojtaba a été choisi comme successeur, le 8 mars. Un triumvirat a été désigné pour une durée indéterminée afin d’assurer la transition.

    Les gardiens de la révolution, dont les frappes ont décimé le commandement, sont un corps professionnel, économiquement et politiquement puissant, dont l’intervention israélo-américaine aura contribué à rajeunir la hiérarchie. Autrement dit, un brin de sociologie historique du politique eût été utile pour comprendre à qui nous avions affaire. Outre le fait qu’aucune intervention militaire dont l’Occident s’est montré prolixe ces dernières décennies n’est parvenue à ses fins. Il en est toujours résulté une aggravation de la situation et la guerre d’Iran ne dérogera pas à la règle.

    Trois crises complémentaires résulteront de ce chaos : environnementale (le pays est au bord de la désertification du fait de l’urbanisation, de la croissance de la population et d’une gestion erratique et prédatrice de la ressource hydrique) ; migratoire (nombre d’Iraniens fuiront leur pays qui, par ailleurs, ne sera plus un verrou sur la route des Afghans) ; narcotique (l’Iran est un point de passage de l’opium et peut rapidement en devenir un gros producteur). Ces trois crises frapperont directement l’Europe, qui pourrait bien vite regretter le bon vieux temps de la crise, toute diplomatique, du nucléaire. Celle-ci pouvant d’ailleurs revêtir un autre visage, autrement plus inquiétant et moins maîtrisé, dans le désordre qui se profile. Celui, répétons-le, d’une guerre civile dont certains protagonistes joueront la carte de la partition du pays. « Les frontières de l’Iran risquent de ne plus être les mêmes après le conflit », avertit Donald Trump.

    Enfin – et cela est plus grave encore – l’Europe, en se couchant devant Donald Trump, depuis son retour au pouvoir, comme elle l’a fait sous la veule houlette d’Ursula von der Leyen, a laissé s’installer un nouveau système mondial en forme de talk-show. « You’re fired », braille l’animateur, et le chef de l’État indésirable doit gicler. Maduro, « You’re fired ! » Khamenei, « You’re fired ! » Díaz-Canel, « You’re fired ! » Il est vrai que Vladimir Poutine serait en droit de demander des droits d’auteur sur cette nouvelle version de The Apprentice, l’émission de téléréalité dans laquelle avait excellé le locataire de la Maison-Blanche. Zelenski, « Вы уволены » ! Mais d’autres animateurs se préparent sans doute déjà pour accéder à l’open bar et profiter de son happy hour. À commencer par la Chine qui doit se pourlécher les babines en contemplant sa future proie, Taïwan.

    Dans ce scénario implacablement huilé, il reste une énigme picrocholine, anecdotique mais intrigante. Comment Emmanuel Macron, politiquement exsangue et jusqu’au bout mystérieux dans son inconsistance, n’a-t-il pas saisi cette opportunité de se refaire une santé, à quelques mois de la fin de son mandat, et d’essayer d’entrer dans l’Histoire en prononçant les paroles que nombre de ses concitoyens et d’étrangers attendaient, et qu’aurait pu lui suggérer une certaine tradition diplomatique de la France ? Sans doute faute de cette conscience historique qui reste la meilleure conseillère dans les temps troublés, et dont l’altération est l’un des dangers qui nous menacent de l’intérieur.

    Jean-François Bayart
    Politiste, Professeur à l’IHEID de Genève titulaire de la chaire Yves Oltramare "Religion et politique dans le monde contemporain"

  • Les ingénieurs de la confusion - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2026/01/29/les-ingenieurs-de-la-confusion

    Lundi, Peter Thiel triomphait à Paris : Académie le matin, ministre des affaires étrangères l’après-midi. Cette consécration du milliardaire trumpiste résulte de logiques sociales convergentes : fascination pour les « mages », quête de légitimité intellectuelle, circulation transnationale des idées réactionnaires. Du néofasciste italien Francesco Giubilei aux pages du Grand Continent, des revues mélonistes aux collections Gallimard, mêmes dynamiques à l’œuvre : la confusion intellectuelle produit les conditions de possibilité de la fusion des droites.

    Réponse

    La revue « le Grand Continent » dénonce les « attaques répétées » et à « tonalité complotiste » du journaliste Sylvain Bourmeau – Libération
    https://www.liberation.fr/idees-et-debats/la-revue-le-grand-continent-denonce-les-attaques-repetees-et-a-tonalite-c

    Le directeur du journal d’idées « AOC » a publié un article incendiaire accusant le média d’analyse géopolitique de contribuer à la « fusion des droites ». Le texte en forme de procès d’intention a provoqué une réponse cinglante de la revue et l’embarras d’universitaires.

    Plus complet et surtout public :

    https://geopolitique.eu/fake-news-sylvain-bourmeau.pdf

    #débat ? #AOC #Le_Grand_Continent #Sylvain_Bourmeau

  • Tout contre l’#IA, osons défendre la société !

    « Lumières sombres », « dette cognitive », « accélération réactionnaire » : faut-il « oser l’IA » si elle nous condamne à plonger dans nouvelle #servitude_volontaire face aux géants de la tech ? C’est sans compter sur les possibilités qu’offre la #régulation de ces technologies, qui peuvent être ainsi mises au service de nos intérêts individuels et collectifs.

    « #Osez_l’IA ![1] » : tel est le mot d’ordre qui donne son nom au #plan_national lancé le 1er juillet par le gouvernement français, visant à promouvoir la diffusion de l’IA dans les #entreprises ; sans surprise, l’argument avancé est celui de la #compétitivité.

    En plus de nous promettre l’augmentation et l’immortalité, l’IA nous assure aussi des gains de #productivité. Il s’agit donc de « faire de l’IA un outil accessible, concret et utile pour toutes les entreprises », à travers des opérations de #sensibilisation, de #formation et d’#accompagnement, spécifiquement destinées à celles qui n’auraient pas encore « osé ».

    (#paywall)
    https://aoc.media/opinion/2025/09/18/tout-contre-lia-osons-defendre-la-societe
    #intelligence_artificielle #AI #France

  • L’IA et le piège générationnel que nous n’avons pas vu venir - AOC media
    Par Paul Vacca, écrivain
    https://aoc.media/opinion/2025/07/24/lia-et-le-piege-generationnel-que-nous-navons-pas-vu-venir

    En 2012, Michel Serres célébrait dans Petite Poucette l’avènement d’une jeunesse née avec le numérique au bout des doigts, libre, inventive, détentrice d’un nouveau rapport au monde. Quinze ans plus tard, ce récit messianique semble vaciller. Et si, loin de libérer les « digital natives », le numérique avait fini par les piéger dans l’image qu’on avait projetée d’eux ?

    On avait fini par admettre comme un axiome que les jeunes générations étaient naturellement favorisées par l’avènement des nouvelles technologies. Quoi de plus logique finalement que ceux dont c’est le biotope natif soient plus à l’aise pour naviguer dans les nouvelles configurations numériques ? On avait donc assimilé les digital natives — nés avec les technologies numériques — à des digital masters, maîtres et possesseurs du futur. 

    Michel Serres célébrait d’ailleurs dans Petite Poucette l’avènement de cette jeunesse née avec le numérique au bout des doigts, libre, inventive, affranchie des anciens savoirs et détentrice d’un nouveau rapport au monde. Nous étions alors en 2012. Nous vivions l’essor des réseaux sociaux, des premiers « smart » phones et des MOOCs ; il fallait célébrer alors la fin du vieux monde scolaire pour faire place à l’horizontalité des savoirs, au pouvoir collaboratif du web et à l’émergence de l’intelligence en réseau : l’âge des rhizomes supplantant les arbres rigides des connaissances. 

    À l’horizon, l’avenir paraissait ouvert et fluide grâce au numérique, où l’élève libéré du professeur surferait librement sur le vaste champ des connaissances.

    Car à quoi pourrait bien servir un professeur désormais ? Car les précédentes générations seraient elles tout aussi naturellement déclassées, lestées qu’elles étaient par un bagage d’habitus et de comportements pré-numériques devenues obsolètes. Autant d’obstacles pour l’apprentissage d’une langue qu’elles ne seraient, de toute façon, jamais en mesure de parler couramment. 

    Même si cela s’avère brutal, il n’y avait rien de profondément révoltant, après tout. N’est-ce pas un peu l’ordre des choses. Une forme de loi naturelle du remplacement des générations ? 

    Or, avec l’arrivée de l’IA, il semble qu’un scénario à front renversé se dessine. Comme si un piège sournois – « hidden in plain sight », disent les Anglais – était en train de se refermer sur cette génération élue par le numérique. Un piège doté de trois mâchoires : d’abord, celle de la suspicion généralisée quant à l’outil ; ensuite celle d’une éviction invisible par rapport à l’apprentissage ; et enfin celle de la mise en place d’une barrière non pas technique, mais culturelle. 

    Le soupçon systémique
    Première mâchoire du piège : ce qui pouvait être considéré comme leur avantage compétitif est en train de se transformer par un effet de boomerang en soupçon généralisé. Leur facilité d’accès à l’outil génère en retour une méfiance automatique. Car il est de plus en plus fréquent que les étudiants soient accusés d’avoir utilisé ChatGPT pour leurs dissertations ou commentaires de texte simplement parce que leur style semble fluide, leur orthographe correcte et leurs idées bien structurées. Un « soupçon par défaut » qui tue la reconnaissance de l’effort. 

    Certes, on commence à entrevoir la nature du casse-tête méthodologique vécu par les enseignants face à l’IA. Comment ils se retrouvent eux-mêmes piégés par cette nouvelle technologie, sommés d’adapter leurs pratiques sans y avoir été préparés. Beaucoup d’enseignants, peu formés à ces outils, tâtonnent entre suspicion généralisée et abandon résigné. Certains renoncent à corriger des copies qu’ils soupçonnent d’être « assistées » : car comment juger ce travail ? Sur quels critères ? Nous sommes encore dans un entre-deux où les repères manquent. D’autres, enfin, exigent un travail « main levée », un retour aux méthodes de la IIIe République comme preuve d’authenticité.

    Mais a-t-on pleinement mesuré le choc existentiel que cela constitue pour les élèves et les étudiants ? Étudier à l’ère de l’IA est une situation particulièrement inconfortable. Dans le monde qui a vu naître ce que certains appellent la « plus grande invention depuis l’imprimerie », les étudiants risquent, en l’utilisant, de passer pour des tricheurs ; en ne l’utilisant pas, de paraître dépassés. 

    La défiance s’instille même jusque dans les sphères où la créativité individuelle est reine, créant là aussi une situation de malaise avec quelque chose de kafkaïen. Les jeunes auteurs sont maintenant tenus de justifier de leur originalité dans un monde où l’œuvre elle-même ne suffit plus (alors que, normalement, l’originalité se justifiait en elle-même). Si, aujourd’hui, Françoise Sagan proposait Bonjour tristesse, ne serait-elle pas soupçonnée d’avoir eu recours à une IA ? Car comment expliquer qu’une jeune femme d’à peine 18 ans fasse montre d’une telle maturité et maîtrise stylistique ? Idem avec Arthur Rimbaud avec son « Bateau ivre » à 15 ans. Une telle force symbolique et un tel flow poétique est-il concevable à cet âge ? Du reste, son poème « Voyelles » ne sent-il pas un peu le prompt habilement ficelé ? 

    Avec l’IA, le ressort de la gratification comme dynamique éducative ou créative semble cassé. Alors qu’ils étaient regardés comme des messies, détenteurs des clefs, les digital natives sont désormais perçus, par un twist pervers, comme des resquilleurs de par leur maîtrise même de l’outil. La génération formée à la « tech » se retrouve criminalisée par son propre écosystème.

    L’apprentissage impossible
    L’autre mâchoire du piège que tend l’IA à ses principaux alliés d’hier est d’ordre physique, cette fois-ci : celle-ci postulant à des stages à leur place. Car on note que les postes de stages en entreprises s’amenuisent. Dans le journalisme, la rédaction de brèves, la réécriture de dépêches ou la transcription d’interviews — longtemps confiées à des stagiaires — peuvent désormais être automatisées par des IA génératives. Dans la communication, ce sont les posts réseaux sociaux, les benchmarks ou les briefs qui s’écrivent en quelques prompts. Dans l’édition, les fiches de lecture, les résumés de manuscrits ou même les premiers jets de quatrièmes de couverture peuvent être produits sans apprentis lecteurs. Et dans la production audiovisuelle, le montage de premier niveau, les synopsis ou les repérages peuvent être confiés à des outils IA. 

    Avec la disparition de ces stages, ce ne sont évidemment pas les tâches automatisées qu’il faut regretter pour les jeunes générations. Mais en les leur retirant, on leur barre l’accès à tout ce qui ne s’apprend pas, mais s’acquiert. Car avec ces « tâches-formateurs » disparaît l’apprentissage discret, mais essentiel du métier : ce que l’on appelle les soft skills. Et celles-ci ne s’acquièrent que dans l’interaction réelle au contact d’autres humains. Pas avec une IA, justement. 

    Il s’agit toutefois d’un piège à double détente qui emporte aussi les entreprises : en dévorant l’avenir des juniors pour des gains immédiats, celles-ci scient la branche qui porte leur relève et le brassage générationnel.

    Le verrou culturel
    Ultime mâchoire du piège tendu aux digital natives : l’IA leur dresse désormais des barrières à l’entrée. Non pas techniques, mais culturelles, en exigeant d’une nouvelle génération ce que par essence elle ne peut posséder pleinement : l’expérience. Car le numérique via les IA génératives est devenu un outil technologique qui sanctuarise les compétences déjà acquises — comme le bagage systémique et ou l’agilité conceptuelle —désormais indispensables pour exploiter l’outil. Une situation de fait que nous avons eu tendance à amplifier par le dénigrement des méthodes traditionnelles jugées un temps « préhistoriques ».

    À la fois en « messianisant » les jeunes générations. Les hisser sur un piédestal a été le meilleur moyen de les enfermer dans leur habitacle numérique. Mais aussi en reprenant à notre compte le credo infusé par la Silicon Valley : puisque tout savoir se trouve désormais à portée de clic, à quoi bon s’encombrer des humanités ? Dates, textes, concepts, définitions ou simples connaissances : à remiser au grenier académique, asap. L’exemple le plus éloquent étant celui de Peter Thiel qui en pape proclame que « Harvard est une décoration en carton-pâte » et subventionne les désertions d’étudiants via son programme « 20 under 20 ». 

    Ainsi est née une nouvelle fracture numérique, culturelle cette fois-ci. Car l’IA, loin de consacrer les digital natives et la disruption supposée des savoirs, valorise désormais la profondeur de champ culturelle que l’on a voulu croire superflue. Une requête et la réponse qu’elle générera ne vaut que par la richesse de l’imaginaire qu’elle mobilise. 

    Par exemple, demander à une IA d’écrire « à la manière de Tocqueville » suppose de connaître l’auteur de De la Démocratie en Amérique. Inviter une IA à créer une affiche « dans l’esprit du Bauhaus » requiert une connaissance des codes esthétiques du mouvement… 

    Même une requête simple comme « propose trois angles originaux sur l’IA et les pièges face aux jeunes » ne vaut que par la capacité de son auteur à reconnaître ce qui a été déjà vu. Ce n’est pas l’outil qui pense : c’est la culture de celui qui l’interroge qui fait toute la différence.

    Loin de rendre les humanités inutiles, l’IA les réarme : elles constituent le socle qui permet de questionner l’outil, de le diriger et de le mettre en doute, notamment face à ses hallucinations qui se fondent dans ses réponses comme des caméléons. 

    Sortir du piège ensemble
    De la célébration au soupçon, du stage fantôme au verrou culturel, le piège se referme sur cette génération « élue » du numérique. Alors que faire ? Ne tombons pas dans le piège de la « fracture numérique 2 » ou l’énième remake stérile d’Anciens contre Modernes et ne jubilons pas avec un « On vous l’avait bien dit ! ». Inutile, donc, de prôner un retour en arrière – de toute façon illusoire. 

    Rassemblons-nous plutôt autour de notre commune humanité. Peut-être est-il temps de reconnaître que les compétences jugées « préhistoriques » constituent désormais des atouts méta-numériques. 

    Les humanités ne sont-elles pas le terreau de notre « humaine condition », chère à Montaigne ? Et aujourd’hui plus que jamais : à la fois, comme ancrage vital, mais aussi comme tremplin vers l’avenir en tant que nouveau « langage de programmation » de l’IA. 

    La connaissance n’est pas — et n’a jamais été — une fin en soi, mais la matière première de notre intelligence humaine. Et maintenant de notre intelligence artificielle aussi.

    Paul Vacca
    Écrivain, expert associé à la Fondation Jean-Jaurès, membre de l’observatoires « Marques, imaginaires de consommation et politique »

  • Neil Young, refuge esthétique - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/07/16/neil-young-refuge-esthetique

    Paul Valéry le théorisait : lorsque le politique, les valeurs, les institutions, tombent, il ne reste plus que l’esthétique, la contemplation, le refuge dans l’art, et les œuvres. Ce dimanche soir, c’était cela que Neil Young proposait implicitement : je suis un refuge, je joue et chante comme avant. Je ne vous ferai pas l’affront de vous dire ce que vous devez penser ni ce que vous devez être. Voici mes chansons, c’est tout, faites-en ce que vous voulez. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est un sentiment encore présent, un film qui remonte le temps et raconte, de « Cinnamon Girl » à « Harvest Moon », des années 1960 aux années 1990, une Amérique utopique qui n’existe plus que par la survivance d’un chanteur de 79 ans, tenant encore ses morceaux et son groupe, tout à son service, au service d’une utopie, d’une illusion aussi, sans doute. C’était d’une beauté si grande que c’était aussi d’un pessimisme infini, qui disait ceci : Neil Young, dans cette époque, n’a jamais été aussi bien défini que par ce vieux surnom un peu daté que les lecteurs de Rock & Folk lui connaissent parfaitement : le Loner. Sa solitude, c’est tout à fait la nôtre face à un monde au devenir fasciste annoncé.

    #Neil_Young #Esthétique_politique

    • Neil Young, refuge esthétique - AOC media

      Deux heures durant ce samedi à Paris, comme avant à Bruxelles ou Glastonbury, Neil Young a égrené une impressionnante setlist de morceaux savamment piochés dans l’ensemble de sa carrière, des années 1960 aux années 1990 – allant jusqu’à totalement ignorer son tout récent album. Comment le comprendre ? En y entendant la seule réponse possible à Donald Trump : l’esthétique.

      Quel sentiment s’est emparé de nous en écoutant et regardant Neil Young, dimanche 13 juillet à l’Adidas Arena de Paris ? Plutôt qu’un sentiment, il s’agissait surtout d’une illumination provoquée par le fait d’avoir été face à la dernière utopie du rock – qui disait par contraste tout ce que l’époque ne peut plus faire ni raconter, ce qu’elle ne porte plus.

      Deux heures durant, le chanteur américain, dont la carrière a démarré dans les années 1960 et qui est sans doute plus âgé désormais que la plupart de celles et ceux qui l’écoutaient ce soir-là, a proposé une séquence de morceaux passant en revue un pan de sa longue carrière, égrenant les morceaux qui se répondent fortement les uns les autres dans le sens où ils forment un tout : le portrait biographique de leur auteur, entre les années 1960 et les années 1990.

      La séquence, qui correspond à un ou deux morceaux près, à tous les concerts que Young joue depuis le début de cette tournée, était pensée pour le spectateur : elle partait d’un morceau rare, « Ambulance Blues », pris sur On The Beach, album maudit de 1974, fortement inspiré par Charles Manson, son culte et les désillusions alors croissantes dans lesquelles mouraient les idéaux hippie des années soixante. On pouvait y voir une façon de commenter le présent et dire la désillusion croissante avec le réel – ou y entendre une autre époque parler à celle-ci : Neil Young chante-t-il un passé où il était possible de protester, pour dire les impasses politiques du contemporain ? Peut-être.

      Il alternait électricité et acoustique avec « The Needle and the Damage Done » au milieu du spectacle, tenu par lui seul, et aboutissait en rappel unique à « Hey Hey My My (into the black) », comme trou noir de conclusion, emportant tout dans sa tension et ses paroles. Plus tôt dans la séquence, des morceaux légendaires comme le grandiose « Cinnamon Girl » ou l’imperturbable « Like A Hurricane » disaient déjà cela : la force d’attraction de l’électricité qui semble occuper toute la place et permettre de s’échapper du monde.

      À force de les avoir écoutés, ces morceaux sont devenus des tubes inconscients : le public les connaît par cœur, il les attend, il les espère. Et ce qui manque à l’appel fait aussi la beauté de l’ensemble : espérer « Cortez The Killer » et ne pas l’avoir fait partie du jeu. Idem pour « Journey Through the Past », « Out On The Weekend » ou pas mal d’autres. A la place, « Southern Man », « When You Dance I Can Really Love », « Cowgirl in the Sand » … et pas un seul morceau de son album sorti en juin, pourtant enregistré avec le groupe qui l’accompagne, les Chrome Hearts.

      Au fond, qu’est-ce ce que cela raconte ? Il y a bien entendu le sentiment si beau d’avoir entendu une légende être à la mesure de sa propre légende : à 79 ans, Neil Young fait du Neil Young mieux que personne. Tant mieux, pour lui, pour nous, c’était splendide, chacun aura comblé ses manques et cela répondait aussi à cet axiome désormais classique du concert : mieux vaut laisser le spectateur sur sa faim que le gaver de trop. En cela, Young est même presque muet entre les chansons, ne commentant rien, ne lâchant qu’une phrase répétée trois ou quatre fois – « How you doin back there ? Everybody ok ? ». C’est l’anti-Springsteen murmure un voisin attentif, qui hésite à le qualifier de taiseux.

      Mais que se passe-t-il en nous réellement, en 2025, qui le regardons ? Que font ces morceaux, mis à part convoquer le fan tapi en chaque spectateur venu là, espérant ses morceaux favoris ? Fallait-il s’attendre à une position politique plus explicite que celle sous-entendue dans les morceaux ? Fallait-il espérer quelque chose de plus extrême musicalement – parce qu’après tout ce qui était montré sur scène, ces façons de bouger en groupe, de mouvoir les guitares, c’était l’idiome même du rock le plus classique, non ? Fallait-il espérer que Neil Young, tel un David Lynch produisant 30 ans plus tard, une saison de Twin Peaks plus folle et plus belle que les originales, convoque quelque chose de résolument neuf tout en étant résolument puissant aussi ? Fallait-il espérer davantage de moments de feed-back, de larsens purs, d’abstraction nihiliste comme il a pu en produire dans les années Bush par exemple ?

      Que pouvait-on trouver dans ces morceaux ? Pouvait-on vraiment y lire une façon de commenter 2025 ou ne s’agissait-il que d’un tour de piste avant la fin annoncée ? Le choix parle de lui-même : sans doute, Neil Young, s’appuyant sur ses morceaux d’antan, ses classiques, dit-il la survivance en lui et en nous qui l’écoutons d’une Amérique idéale, idéalisée. Mais qui n’existe plus – ou n’a jamais plus existé depuis la mort de Kurt Cobain : ce qu’il chante, ce n’est pas l’Amérique de Trump, ce n’est même plus l’anti-Trump – ce que Neil Young chante et joue, est devenu une esthétique pure – c’est l’Amérique de Neil Young tel que Nirvana la fantasmait. Et Neil Young, debout, permet de regarder encore un peu de cette Amérique, de cette Amérique rêvée qui s’est progressivement effondrée, de la mort de Kurt à l’essor de Donald.

      Paul Valéry le théorisait : lorsque le politique, les valeurs, les institutions, tombent, il ne reste plus que l’esthétique, la contemplation, le refuge dans l’art, et les œuvres. Ce dimanche soir, c’était cela que Neil Young proposait implicitement : je suis un refuge, je joue et chante comme avant. Je ne vous ferai pas l’affront de vous dire ce que vous devez penser ni ce que vous devez être. Voici mes chansons, c’est tout, faites-en ce que vous voulez. Ce n’est pas de la nostalgie, c’est un sentiment encore présent, un film qui remonte le temps et raconte, de « Cinnamon Girl » à « Harvest Moon », des années 1960 aux années 1990, une Amérique utopique qui n’existe plus que par la survivance d’un chanteur de 79 ans, tenant encore ses morceaux et son groupe, tout à son service, au service d’une utopie, d’une illusion aussi, sans doute. C’était d’une beauté si grande que c’était aussi d’un pessimisme infini, qui disait ceci : Neil Young, dans cette époque, n’a jamais été aussi bien défini que par ce vieux surnom un peu daté que les lecteurs de Rock & Folk lui connaissent parfaitement : le Loner. Sa solitude, c’est tout à fait la nôtre face à un monde au devenir fasciste annoncé. Et ce « Journey Through The Past », ce voyage à travers le passé, qu’il n’a pas chanté, était pourtant le leitmotiv secret, le McGuffin implicite, de ces deux heures de musiques merveilleuses mais aussi merveilleusement illusoires. Au fond, par-delà le plaisir pur de la musique, la question qui résonne après ce concert, est celle que Nan Goldin posait il y a une semaine aux Rencontres de la photographie d’Arles, évoquant Gaza et l’impuissance du monde : et maintenant, on fait quoi ?

      Saada Nehme, Critique

  • Pour l’antiluddisme – du bon accueil de l’IA parmi les humains - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/06/05/pour-lantiluddisme-du-bon-accueil-de-lia-parmi-les-humains

    Par Franck Cochoy SOCIOLOGUE
    Pour ne pas céder à la panique morale qui accompagne les « intelligences artificielles », il faudrait faire preuve d’intelligence collective. Plutôt que de les refuser catégoriquement ou les adouber aveuglement, il conviendrait, sur la base d’un processus ouvert et publiquement débattu, de discuter collectivement de la définition et de la mise en œuvre des règles propres à les accueillir comme il convient en démocratie.

    Et si le moment était venu d’arrêter de parler avec une condescendance toute anthropocentrique d’intelligence artificielle, comme s’il s’agissait d’une intelligence factice de seconde zone, indigne de l’intelligence naturelle des humains ? Ne devrait-on pas plutôt prendre pour acquis que les machines, elles aussi, sont désormais intelligentes, et par conséquent s’en tenir à l’expression plus modeste et plus réaliste d’intelligence des machines ?

    Répondre par l’affirmative à ces questions repose sur une raison très simple : l’intelligence, qu’il faut se garder de confondre avec la conscience, est une aptitude assez banale, qui s’est trouvée partagée par de nombreuses entités autres qu’humaines, bien avant qu’on ne parvienne à en doter les machines. C’est ce que suggère la définition du spécialiste de neurosciences Anil Seth, qui a l’avantage d’être elle-même fondée sur une impressionnante synthèse de définitions préalables : « Pour moi, l’intelligence signifie, au sens large (et sans connotation morale), faire la bonne chose au bon moment. Une définition plus spécifique, tirée d’une étude de nombreuses définitions différentes, est la “capacité à atteindre des objectifs dans un large éventail d’environnements” (p. 23)[1]. L’intelligence conçue ainsi, comme dans la plupart des autres sens, est liée aux capacités fonctionnelles d’un système…[2] »

    Nombre des critiques de l’IA persistent pourtant à affirmer d’une part la différence, et d’autre part la supériorité de l’intelligence humaine vis-à-vis de celle des machines au nom de ce caractère prétendument artificiel/artificieux. Ils listent par contraste toute une série de compétences dont les machines seraient privées : émotions, imagination, créativité, etc. La critique de l’IA ne fait que recycler ici une très longue tradition d’anthropocentrisme radical, qui consiste à recourir à un « prêt à déprécier » les formes de cognition qui ne sont pas humaines, au nom de l’idée incroyablement prétentieuse que l’intelligence serait un attribut sinon exclusif de l’humain, du moins que l’intelligence humaine serait forcément la plus accomplie. Ce genre d’attitude s’est déployé tout au long de l’histoire à l’occasion de la rencontre avec diverses entités perçues comme concurrentes vis-à-vis de la cognition humaine. Or, dès lors qu’on trouve les moyens d’éventer cette prétention, la question n’est plus de nourrir une vaine controverse sur un prétendu privilège supposé de l’espèce humaine, mais de réfléchir à la façon de vivre avec les nouvelles machines intelligentes.

    Trois types de dénigrements anthropocentrés de l’intelligence des autres
    Au cours de l’histoire, les humains se sont engagés dans trois types de dépréciation anthropocentrées de l’intelligence des autres. Le premier, qui combine le racisme et le sexisme, porte sur les humains entre eux ; les deux autres, le spécisme et le luddisme, se sont efforcées d’accuser la différence entre les humains et les animaux d’une part et les humains et les machines d’autre part.

    Le dénigrement de l’intelligence des autres humains : racisme et sexisme
    La première figure du dénigrement des aliens se joue entre humains, certains d’entre eux trouvant divers arguments pour fonder leur supériorité vis-à-vis de ceux qui leur sont étrangers. Je pense ici au racisme et à d’autres figures du même type. Celui-ci cherche des fondements dès les origines, avec la paléontologie et la distinction entre sapiens et néandertal : l’homo sapiens, découvrant les vestiges de l’homo néanderthalensis, s’est appliqué à bien marquer sa prétendue supériorité sur son cousin. Le racisme s’est prolongé de façon sinistre avec la longue histoire de la rencontre entre les occidentaux blancs et d’autres populations. Le rejet entre humains s’est même ensuite propagé au sein de la société occidentale, avec tous les efforts visant à classer et à discriminer les personnes selon leurs différences morphologiques et/ou leurs performances cognitives. Ce type de discrimination a notamment été porté par la phrénologie et le développement de la psychologie. Ces deux disciplines ont largement nourri les mouvements eugénistes, avec l’invention des tests de QI mis au point pour trier les migrants aux États-Unis[3]. On le retrouve aussi, de façon plus ancienne et malheureusement tenace, sous la figure du sexisme, qui est allé jusqu’à prêter aux femmes des capacités inférieures à celles des hommes. Témoignent de ces perspectives, notamment, la façon dont les femmes ont été tenues jusqu’en 1944 à l’écart de la citoyenneté politique mais aussi, plus récemment, l’avènement du « shopping génétique » proposé par la startup Heliospect Genomics, qui vend à de riches acheteurs la possibilité de trier des embryons pour obtenir les « meilleurs » bébés possibles, dont la promesse d’un QI supérieur.

    Le dénigrement (ou le déni) de l’intelligence des animaux : spécisme
    La deuxième figure de dépréciation des aliens réside dans la distinction apparemment facile, et prétendument évidente, entre l’homme et l’animal, par laquelle l’espèce humaine cherche désespérément à refouler sa propre animalité et à se penser à la fois comme absolument distincte et infiniment supérieure aux autres êtres animés. Je pense bien sûr au spécisme et aux mille arguments qui l’ont fondé[4]. Ce n’est nullement un hasard si l’on dit d’une personne supposée dénuée d’intelligence qu’elle est « bête ». Seuls les humains seraient dotés de capacités réflexives, de culture, de rationalité, et dans tous les cas, quelles que puissent être d’éventuelles proximités, leurs performances cognitives seraient systématiquement supérieures à celles des animaux. Descartes a joué un rôle central dans l’émergence puis l’affirmation de cette tradition : « [je tiens pour] démontré que l’on ne saurait prouver en aucune manière qu’il y ait dans les animaux une âme qui pense », nous dit Descartes, avec pour conséquence le privilège pour l’homme de la parole, de la raison, de la pensée, de la conscience et de la liberté[5].

    Le dénigrement de l’intelligence des machines : e-luddisme
    Aujourd’hui, après s’être autocélébrés comme supérieurs à leurs semblables, comme supérieurs aux animaux, voici que les humains reprennent à nouveau frais le même effort de dénigrement anthropocentré des aliens en le tournant cette fois vers des machines qu’ils ont eux-mêmes conçues. La critique de l’IA se fait d’autant plus violente que le concurrent réalise des opérations cognitives étonnamment proches de celles qui nous sont chères : parler, interagir, écrire, créer, dessiner, calculer, coder… Cette fois, pour sauvegarder à tout prix le privilège supposé des humains sur toute autre forme d’entité, on ne se limite pas à dire que l’intelligence humaine serait supérieure ou différente ; on va jusqu’à écrire, sans peur du ridicule, et sans même prendre la précaution de distinguer entre l’IA comme compétence et l’IA comme discipline[6], que l’intelligence artificielle n’existe pas[7].

    Comme l’ont récemment montré Brian Merchant dans son livre, Blood in the Machine, The Origins of the Rebellion Against Big Tech[8], et Greg Robinson, dans son post « The Age of AI Ludddites, The rational fear of average quality »[9], la critique de l’IA réactive et transforme le vieux mouvement luddiste de rejet des machines qui avait conduit, en 1811 et 1812, des artisans du textile anglais à briser les métiers à tisser mécaniques qu’ils jugeaient menacer leurs professions. On peut citer au moins deux manifestations récentes de luddisme new look tourné vers l’IA. En 2023 les scénaristes de l’industrie du cinéma américaine ont conduit une grève acharnée de 148 jours, soit la plus longue de leur histoire, pour refuser le possible remplacement de certaines de leurs activités par les outils d’intelligence artificielle. Le même type de mouvement s’élargit aujourd’hui en Europe à d’autres catégories de professionnels. Ainsi, le sommet de l’IA organisé en France par les autorités françaises en février 2025 a donné lieu à la tenue parallèle d’un « contre-sommet de l’IA ». Cette (contre-)manifestation a rassemblé de nombreuses professions engagées dans une vie critique de l’IA, sur un registre clairement luddiste, pour dénoncer les impacts sociaux (et environnementaux) des nouveaux outils numériques : scénaristes bien sûr, mais aussi designers et métiers d’art, interprètes et traducteurs, journalistes, comédiens, doubleurs, auteurs de bandes dessinées, musiciens…

    Cette forme de critique est à la fois éminemment compréhensible – ceux qui la portent s’estiment menacés et luttent pour leur existence même – mais discutable d’un point de vue historique : si le rejet d’une technologie se fonde sur la crainte du remplacement des humains, toutes les technologies devraient toujours être rejetées, car le propre de la technologie, c’est d’assister mais aussi de suppléer les humains.

    De la vacuité de l’anthropocentrisme radical
    Dans la section suivante, j’entends rappeler d’abord à quel point l’histoire nous a montré la vacuité des diverses figures de l’anthropocentrisme radical, et montrer ensuite que ce qui est valable pour les humains et les animaux l’est sans doute encore plus pour les machines.

    Antiracisme et féminisme : défendre notre commune humanité
    L’antiracisme est un mouvement qui a mis hélas trop de temps pour se développer et s’imposer. Toutefois, des travaux récents ont revisité la prétendue infériorité des néandertaliens par rapport à homo sapiens. On a découvert que les premiers possédaient des capacités cognitives avancées, comparables à celles de notre propre espèce. Ils fabriquaient des outils complexes, utilisaient le feu, et il existe des preuves d’activités symboliques, comme la création d’art[10]. De même, ces hominidés ont fait montre d’une grande capacité d’adaptation à des environnements variés. Leur extinction relève donc sans doute moins d’une prétendue infériorité que de facteurs environnementaux, démographiques et peut-être des interactions qu’ils ont nouées avec homo sapiens[11].

    Si les différences cognitives entre néandertal et homo sapiens sont moins profondes qu’on n’a pu le croire, il en va a fortiori de même pour les différences cognitives que les homo sapiens n’ont cessé d’inventer entre eux. Le racisme a cédé la place à l’antiracisme, non seulement pour des raisons éthiques, mais plus encore en vertu de solides preuves matérielles. Grâce au codage systématique du génome humain, nous savons désormais que les personnes de toutes les « races » humaines, qu’elles soient perçues comme blanches, noires ou d’autres origines, partagent 99,9% de leur ADN[12]. Le sexisme n’a hélas pas disparu, mais il a au moins été repoussé dans la sphère profane des préjugés, à l’écart du monde scientifique, grâce à l’appui déterminant du féminisme qui défend inlassablement l’égalité cognitive et sociale entre les deux sexes. Entre les deux, toutes les théories potentiellement racistes ou sexistes se sont effondrées, de même que la phrénologie, et avec elle l’eugénisme ; il n’y a guère que la psychologie et sa quête tenace du quotient intellectuel qui fasse de la résistance.

    Antispécisme : exhiber l’intelligence des animaux – voire des végétaux !
    Quant aux différences entre l’homme et l’animal, elles sont de plus en plus largement relativisées. Le spécisme est un mot forgé en 1970 par analogie avec le racisme et le sexisme par le biologiste Richard Ryder pour dénoncer l’exploitation des animaux ; l’antispécisme comme lutte contre cette exploitation a été lancé dans la foulée par le jeune universitaire australien Peter Singer[13]. Ce mouvement est donc très récent, et il peine encore aujourd’hui à se généraliser, sans doute parce que nous mangeons les animaux, parce que nous les exploitons, et parce que faute de partager avec eux notre langage nous pensons qu’ils sont dotés de capacités cognitives limitées. Pourtant, les animaux sont à bien des égards nos semblables, même si depuis des siècles nous le nions : nous avons au moins en commun avec eux la condition animale.

    Nous savons désormais que, de même que tous les humains sont dotés du même génome à 99,9%, ils partagent environ 98,8 % de leur ADN avec les chimpanzés, ce qui fait de ces derniers nos plus proches parents vivants parmi les espèces animales[14]. Surtout, ce constat global est confirmé par mille enquêtes dévoilant le partage par les singes de propriétés jusqu’ici réservées aux humains. Ces derniers auraient-ils le privilège de la culture, du langage symbolique, voire de la conscience ? Que nenni. La primatologie a depuis longtemps démontré l’existence chez les chimpanzés de patrimoines culturels variables d’une région à l’autre, acquis par l’expérience et transmis de génération en génération[15]. Le cas célèbre de Koko, une femelle gorille formée au langage des signes, a montré qu’un singe pouvait acquérir et manier un langage symbolique, y compris la formation de phrases complexes et l’expression de sentiments abstraits comme la peur ou la peine[16]. Des macaques Rhésus dotés d’une marque de peinture sur leur front sont capables de toucher celle-ci en se regardant dans un miroir et témoigner ainsi d’une certaine connaissance d’eux-mêmes[17]. Mieux : dans certaines situations, les singes font preuve de capacités cognitives supérieures aux humains. Le primatologue japonais Tetsurō Matsusawa a appris à un chimpanzé un jeu de memory consistant à reproduire une séquence de chiffres après ne l’avoir observée qu’une fraction de secondes. Le singe retrouvait la séquence exacte dans 80 % des cas, alors que des étudiants formés au même jeu ne réussissaient que dans 40 % des cas[18]. On peut aussi citer l’expérience consistant à accéder à de la nourriture placée sur un flotteur dans un tube. Pour y accéder, il faut ajouter de l’eau. Un singe résout ce problème alors qu’un enfant humain n’y parvient pas[19].

    Plus encore, on aurait tort de penser que de telles capacités sont le privilège des grands singes, après tout si proches de nous, les humains. Il est possible de citer mille exemples attestant de l’intelligence dont sont capables d’autres animaux pourtant très éloignés de notre espèce. Cette intelligence est d’abord technologique : par exemple, des dauphins utilisent des éponges marines pour protéger leur rostre lorsqu’ils fouillent les fonds marins[20]. Cette intelligence concerne aussi le langage : certains perroquets peuvent maîtriser un riche vocabulaire, manier des notions concrètes et abstraites et tenir des conversations structurées[21]. Et les compétences linguistiques des animaux ne se limitent pas aux situations de laboratoire : à l’état sauvage les oiseaux[22] ou les cétacés[23] communiquent entre eux par l’intermédiaire de sons proches d’un langage articulé. Enfin, les singes ne sont pas les seuls capables de se reconnaître dans un miroir, mais partagent ce privilège, entre autres, avec les dauphins, les pies, les pigeons et même certaines fourmis[24] !

    Toutefois, tous les travaux visant à mettre au jour l’intelligence des animaux, indépendamment de leur contribution éloquente à l’éventement de l’anthropocentrisme radical, ont un grand défaut : celui de prendre l’intelligence humaine comme étalon, au risque au pire de passer à côté d’autres formes d’intelligence que la nôtre. Ce point est magnifiquement illustré par le travail du « neurobiologiste végétal » Stefano Mancuso. À suivre ce chercheur, on aurait tort de penser que, parmi les entités vivantes, l’intelligence est limitée au seul règne animal. Dans leur ouvrage L’intelligence des plantes, Mancuso et Viola montrent que les végétaux discernent formes et couleurs, mémorisent des données et communiquent entre elles, sont capables de sécréter des composés neuro-actifs pour attirer des fourmis, afin qu’elles viennent dévorer d’autres insectes qui les rongent[25]…

    Au final et ironiquement, s’il fallait hiérarchiser les espèces à l’aune de l’intelligence, on pourrait à bon droit se demander si l’espèce humaine ne mériterait pas d’être placée tout en bas de l’échelle, car c’est de très loin l’espèce la plus invasive et la plus nuisible, incapable d’entraver son action mortifère, en dépit de son caractère prétendument « intelligent ». L’humanité n’a cessé d’étendre son emprise sur la planète jusqu’à détruire d’innombrables autres êtres vivants – l’homme aurait largement amorcé une sixième extinction de masse des espèces naturelles[26], dont le taux serait 100 fois plus élevé que les précédentes[27]. Pire : l’espèce humaine est en train de menacer l’existence même de la terre tout entière ; elle est proche d’avoir épuisé en moins de trois siècles à peine des ressources énergétiques et minières dont la planète avait préservé la disponibilité et le renouvellement constant au cours de milliards d’année[28].

    Antiluddisme : accueillir des machines dotées d’intelligence matérielle
    Finalement, la seule intelligence qu’il nous reste à reconnaître est bien celle des machines, et il convient pour cela d’inventer en quelque sorte un antiluddisme cousin de l’antiracisme et de l’antispécisme qui devraient lui ouvrir la voie.

    Pour les humains, l’antiluddisme semble plus difficile à embrasser que l’antiracisme et l’antispécisme : avec l’intelligence artificielle, l’intelligence humaine se trouve plus directement concurrencée. On se focalise sur la substitution du travail humain que les machines semblent accomplir, au risque d’oublier à quel point elles transforment aussi les activités qu’elles viennent assurer. Par exemple, les mêmes traducteurs qui dénoncent leur éventuelle substitution par l’IA, y recourent massivement pour augmenter leur productivité et valoriser leur expertise. Elle les décharge en effet du sale boulot de la « frappe » en les dispensant d’avoir à produire un premier jet, et leur permet de redéfinir leur travail en le concentrant sur l’amélioration de la langue[29].

    En quoi pourrait consister l’antiluddisme appliqué à l’intelligence artificielle ? Paradoxalement, il s’agirait non pas de célébrer les machines, en se félicitant qu’elles atteignent voire dépassent des sommets que se réservaient jusqu’ici les humains, mais plutôt de reconnaître la banalité et l’ubiquité de l’intelligence, cette faculté qu’ont la plupart des êtres, qu’ils soient humains, animaux, végétaux, et désormais électroniques, à comprendre le monde, à communiquer avec lui, et à s’y adapter. En d’autres termes, il s’agirait d’accomplir une nouvelle révolution copernicienne : de même que l’on a fini par reconnaître que la terre n’est pas le centre de l’univers, il conviendrait désormais d’admettre que l’homme n’est pas le centre de la performance cognitive.

    Paradoxalement, ce sont les informaticiens qui ont peut-être le mieux réfléchi à ce qu’est l’intelligence, justement parce qu’ils ont fait le pari qu’il était possible d’extirper cette faculté de notre corps et de la réagencer/déplacer ailleurs. Cette réinvention/transplantation s’est opérée à tâtons, au gré de l’histoire tortueuse ayant opposé l’intelligence artificielle symbolique, qui consiste à modéliser les faits et les raisonnements humains sous forme de représentations du type « si… alors… », et l’intelligence artificielle connexionniste, qui consiste à simuler le fonctionnement des neurones pour permettre de produire des connaissances de façon inductive, sans modélisation de règles préalables[30].

    Mais l’architecture sous-jacente à l’activation de l’intelligence des machines importe infiniment moins que ses performances. À ce propos, c’est Alan Turing, le père de l’informatique, qui est ici le meilleur anthropologue : d’après son fameux test, est intelligente la machine qui sera jugée comme telle, peu importe les solutions techniques retenues pour fonder ce jugement. Or, chacun peut faire aujourd’hui l’expérience que les IA contemporaines réussissent très souvent haut la main – si l’on peut dire ! – le test de Turing : ces machines comprennent nos questions, y répondent, acceptent le dialogue, nous aident à accomplir mille tâches et à résoudre maints problèmes. Bref, les machines sont aujourd’hui de nouvelles entités intelligentes qui viennent peupler notre monde et s’insérer dans nos interactions.

    Une définition de l’humain non par ontologie, mais par résidu
    Pourtant, la résistance à l’IA est encore très vivace, et se déploie au nom d’une irréductible spécificité de l’intelligence humaine. Paradoxalement toutefois, au rebours de l’histoire, on ne définit pas l’intelligence des machines en se référant à l’intelligence des humains ; au contraire, on part de ce que fait la machine pour imaginer quelle part d’intelligence nous resterait en propre. Pour le dire en d’autres termes, l’intelligence humaine est désormais définie non par ontologie, mais par résidu. On passe ainsi en revue toutes les aptitudes cognitives dont les machines seraient dépourvues et qui resteraient le privilège des humains : les machines seraient incapables de créativité ou d’émotion ; elles auraient le défaut de produire une intelligence moyenne, d’être inaptes à restituer de façon transparente les raisonnements qui fondent leurs propositions, etc.

    L’ennui, c’est qu’une telle stratégie est purement défensive, éminemment fragile et provisoire : elle se trouve chaque jour un peu plus démentie par les faits, au gré de progrès continus qui réduisent les privilèges supposés de la cognition humaine comme peau de chagrin. L’IA serait incapable de créativité ? Ce point est contredit par l’usage que les artistes eux-mêmes font de l’IA, pour générer des idées de scénarios, créer des images, composer de la musique, etc. Par ailleurs, même un informaticien débutant sait qu’il suffit d’instiller un soupçon de procédure aléatoire dans un logiciel pour produire de l’imprévu, bref de la créativité. L’IA serait incapable d’éprouver des émotions ? Sans doute, puisque les ordinateurs sont dépourvus de corps biologique, mais nombre de systèmes comme Replika, Cleverbot, Zendesk ou Salesforce sont au moins capables de simuler des états émotionnels, et cela seul importe dans le cadre d’une interaction (d’autant plus que, lorsque je fais face aux émotions d’autrui, je suis souvent incapable de savoir si celles-ci sont réelles ou simulées).

    L’accusation d’intelligence « moyenne » est plus pertinente, dans la mesure où les réponses de l’IA sont fondées sur l’exploitation statistique d’un grand nombre de données hétérogènes qui favorisent effectivement la sélection des propositions les plus probables. Ce reproche en entraîne d’autres encore plus légitimes et sérieux, telle la production de biais et de stéréotypes, comme par exemple, respectivement, la sous-représentation des minorités, ou la mise en avant de clichés culturels. Pourtant, cette façon de procéder n’est pas très différente de la façon dont nous produisons nous-mêmes nos propres convictions à partir de l’ensemble des données auxquelles nous avons été confrontés ; par ailleurs, ce genre difficulté peut être significativement réduit en entraînant l’IA sur des corpus spécifiques. Ainsi, si l’on forme une IA à générer de la musique à partir de la seule œuvre de Mozart, la musique créée sera extrêmement proche de son modèle, et d’autant plus distante d’une musique moyenne fondée sur l’apprentissage d’un très vaste corpus musical.

    Quant au manque de transparence, c’est effectivement un aspect problématique de l’IA, que l’on doit souvent croire sur parole, sans connaître le détail des sources qui ont été mobilisées pour fonder ses propositions, ni a fortiori la nature des raisonnements qui l’ont conduite à produire tel ou tel résultat. Mais cette difficulté est en cours de résolution, avec la citation croissante des sources dans le cas de l’IA générative, et le développement de recherches sur « l’IA explicable » (ou XAI) permettant de conduire l’IA à restituer les raisonnements et arguments logiques susceptible de justifier ses conclusions[31].

    On le voit, les spécificités supposées de l’intelligence humaine résistent assez mal aux assauts concurrentiels de l’IA, sauf peut-être en ce qui concerne son incarnation matérielle. Les IA les plus populaires sont celles qui sont fondées sur les grands modèles de langage – Chat GPT, Claude, Deep Seek, Le chat… – et elles ont pour défaut de souffrir d’un corps obèse, statique et distribué dans l’immensité des serveurs et, pire encore, un corps scandaleusement glouton en énergie. Ce problème touche à la fois, si l’on peut dire, le corps et l’esprit de l’IA. N’ayant pas de corps clairement situé, ce type d’IA est sans point de vue, sans biographie, sans expérience personnelle. Ou plutôt, son point de vue s’apparente à celui de Dieu : parce qu’elle n’a pas accumulé ses connaissances au gré d’une trajectoire singulière et limitée, l’IA est omnisciente ; elle sait tout, a tout digéré, tout compilé, mais ce faisant elle se trouve paradoxalement dans l’incapacité d’exprimer un point de vue subjectif, de faire preuve de personnalité, sinon une personnalité infiniment désincarnée, distribuée, diluée ; elle ne peut qu’exprimer une espèce de moyenne de l’ensemble des points de vue dont elle a été gavée.

    Cela dit, ce problème est lui aussi en cours de résolution, grâce à l’hybridation de la robotique humanoïde et de l’intelligence artificielle[32], grâce à l’entraînement de l’IA sur de petits corpus spécialisés, et grâce au développement de solutions d’IA embarquées dans des unités de calcul localisées. Rien n’interdit non plus de doter des IA de biographies subjectives et à partir de là de les faire interagir avec nous ou entre elles.

    L’IA comme miroir déformant
    On le voit, l’IA est porteuse de nombreux défauts, biais et risques : promotion implicite de normes sociales arbitraires, production de biais de genre et de race, diffusion de clichés et de stéréotypes, etc. Mais ces défauts ne font que nous renvoyer l’image de ce que nous avons nous-mêmes produit. L’IA est en effet extractive avant d’être générative : elle se nourrit entièrement et quasi exclusivement des créations humaines ; son intelligence n’est pas la sienne, mais la nôtre (ce qui au passage rend quelque peu ironique le déni dont elle fait parfois l’objet).

    L’IA repose sur un transhumanisme inversé et distribué : avec l’IA, le projet n’est pas d’améliorer l’homme en y greffant des machines, mais d’améliorer la machine en y plaçant de l’humain. L’IA est une réincarnation très sérieuse voire hyperbolique du Turc mécanique, cet automate célèbre créé en 1770 par Johann Wolfgang von Kempelen. Cette machine censée être capable de jouer aux échecs était en réalité animée en coulisse par un humain dissimulé dans le meuble portant l’échiquier[33] : dans le Turc, il y avait un truc ! Or avec l’IA, ce n’est pas un homme, mais presque l’humanité tout entière qui est entrée dans la machine. Et cette fois il ne s’agit plus de jouer à un seul jeu comme les échecs, mais de se prêter à la quasi-totalité des interactions possibles. Ainsi, la cognition de l’IA est très largement dépendante de la nôtre, non seulement parce que la base d’apprentissage est entièrement humaine, mais parce que son architecture elle-même est également étroitement contrôlée par les humains : il n’y a pas d’autonomie des algorithmes ; ces derniers intègrent des règles éthiques, par exemple l’interdiction de tenir des propos dépréciatifs, ou de prêter leur concours à des actions illégales.

    De ce point de vue, s’interroger sur ce qu’est l’IA, critiquer son autonomie et les défauts qui lui seraient propres, c’est un peu se comporter comme l’animal qui fait le tour du miroir pour voir ce qu’il y a derrière, alors qu’il devrait plutôt se rendre compte qu’il s’agit de lui-même (ce que certains animaux font très bien comme nous l’avons vu !). En d’autres termes, si l’IA nous déplaît parfois, il faudrait reconnaître que c’est parce qu’elle fonctionne comme un miroir (déformant ?), qui révèle (ou accuse ?) les défauts de notre propre image. Face à l’IA, nous avons peur d’affronter le regard de l’autre qui est en nous, ou plutôt d’assumer notre regard qui est en l’autre. Ainsi, au lieu de refuser l’IA, mieux vaudrait au contraire s’en saisir pour repérer nos défauts.

    C’est à cette expérience plus intéressante que se sont récemment livrés les journalistes de France Culture : plutôt que de rejoindre la critique facile d’une technologie censée les supprimer, ces journalistes s’en sont saisis pour produire un épisode entièrement synthétique de leur documentaire phare Les pieds sur terre, après avoir entraîné une IA à partir d’un millier d’épisodes préalables produits par eux-mêmes[34]. Et ils ont pris le parti de voir le résultat non pas comme une menace pour leur activité, mais comme une façon d’identifier leurs propres travers, telle la tendance au mélo, à la moralisation, etc. L’IA nous permet ainsi de réfléchir à nos propres pratiques, et nous donne l’occasion de nous améliorer ou de nous réinventer (voire de faire autre chose, si l’on estime qu’il est temps de changer d’activité).

    Des vertus de l’anti-solipsisme cognitif
    Finalement, comparer l’intelligence humaine et celle des machines, et plus encore tenter de les définir ou de les hiérarchiser, sont des entreprises assez vaines, dotées de peu d’intérêt, voire contre-productives. Il existe plusieurs formes d’intelligence, et tout l’enjeu consiste plutôt à reconnaître cette pluralité et à les faire cohabiter.

    Pour cheminer en ce sens, il me semble que la bonne solution consiste à revenir résolument à ce que l’on pourrait nommer « l’anti-solipsisme cognitif » d’Alan Turing. Rappelons que le solipsisme est la théorie d’après laquelle il n’y aurait pour le sujet pensant d’autre réalité que lui-même. Sur ce modèle, le solipsisme cognitif est la théorie d’après laquelle il n’y aurait d’intelligence certaine pour le sujet que la sienne. L’anti-solipsisme cognitif de Turing consiste précisément à adopter l’axiomatique inverse, à savoir qu’en l’absence de certitude sur les capacités cognitives d’autrui, on a intérêt à considérer que tout le monde – ou toute chose – peut penser : « La seule façon d’être sûr qu’une machine pense, nous dit Turing, est d’être la machine et de se sentir penser. On pourrait alors décrire ces sentiments au monde, mais personne ne serait obligé d’en tenir compte. De même, selon ce point de vue, la seule façon de savoir qu’un homme pense est d’être cet homme en particulier. Il s’agit en fait d’un point de vue solipsiste. C’est peut-être le point de vue le plus logique, mais il rend la communication des idées difficile. A est susceptible de penser “A pense mais B ne pense pas” tandis que B pense “B pense mais A ne pense pas”. Au lieu de discuter continuellement sur ce point, il est habituel d’adopter la convention polie d’après laquelle tout le monde pense[35]. »

    Raisonner comme nous y invite Turing a de multiples avantages. Le premier est de ne pas présumer trop vite de qui ou de quoi est intelligent, selon quel critère, et a fortiori de ne pas chercher à hiérarchiser les intelligences. Un autre avantage de cette banalisation de l’intelligence est de permettre de relâcher la quête crispée d’une définition de l’intelligence qui soit suffisamment subtile pour en exclure les formes de cognition non humaines. Pour le dire en termes imagés, on peut s’en tenir à l’intelligence perçue, ou supposée, sans se lancer dans une complexe, périlleuse et vaine entreprise de trépanation puis de dissection du cerveau ou du serveur aux œufs d’or. Jusqu’à preuve du contraire, la plupart d’entre nous n’a jamais ouvert la boîte crânienne de ses interlocuteurs pour voir ce qu’il y avait à l’intérieur et comment cela fonctionne. Nous n’autopsions pas davantage les ordinateurs avec qui nous interagissons.

    Il faut sans doute se méfier des machines, mais, pour faire bonne mesure, il conviendrait d’ajouter que faire confiance à un humain est souvent tout aussi problématique. Car croire que mon partenaire est intelligent, qu’il soit humain ou non, ne présume en rien de sa bienveillance. Le test de Turing est en effet parfaitement réversible : je peux certes prendre une machine pour un humain, mais quand je me présente auprès de certains guichets, je peux tout aussi bien avoir l’impression que l’humain avec qui j’interagis se comporte comme une machine.

    Partant, la seule chose qui importe, c’est l’interaction, et ce qu’elle produit. Pour évaluer cette production, je ne suis pas tenu à devenir ingénieur en IA ou expert en neurosciences, selon que j’interagis avec une machine ou avec un humain. Il me suffit de juger ce qu’énonce la machine ou l’humain avec qui j’interagis. L’attitude à adopter consiste à reprendre celle que Michel Callon avait proposée pour traiter de la science économique. De même qu’il est vain, comme l’a montré Callon, de discuter à l’infini de la vérité ou de la fausseté des théorisations de l’économie, il est sans intérêt de débattre ad nauseam de l’intelligence ou de l’absence d’intelligence des machines. Ce qui compte, pour l’économie comme pour l’IA, c’est ce que performe l’une et l’autre, et l’évaluation du caractère bénéfique ou néfaste de cette production[36]. En fonction de la réponse, je pourrais à bon droit exiger qu’on reprenne la conception des modèles économiques ou le design de la cognition des machines. Au moins dans le cas de l’IA, il est en effet possible d’exiger que l’on rouvre et reprogramme la façon dont fonctionnent les cerveaux numériques pour le bien commun, tandis que ceux des hommes restent – pour l’instant ? – des sanctuaires inviolés.

    Pour un accueil ouvert mais prudent des machines intelligentes en démocratie
    Face aux machines intelligentes, il convient donc de faire preuve à la fois d’ouverture et de prudence. D’ouverture, car il faut profiter de l’expérience extraordinaire que nous avons la chance de vivre aujourd’hui, et qui consiste à accueillir une nouvelle créature dans notre monde, avec qui nous pouvons interagir (presque) comme avec nos semblables, d’autant plus que cette créature est un hybride, une entité qui combine des éléments matériels et humains et que nous avons nous-mêmes produits, et dans laquelle nous avons même transféré une grande partie de notre propre savoir, et de surcroît une créature dotée d’incroyables capacités cognitives. Il faut aussi faire preuve de prudence, car il convient bien sûr d’entreprendre le travail politique consistant à évaluer, acclimater, contrôler, et domestiquer l’intelligence des machines.

    Le double programme d’ouverture et de prudence ainsi défini revient-il à rejeter complètement l’e-luddisme qui s’en prend aux machines ? Que nenni. Les e-luddistes rappellent non seulement les luddistes des origines, mais aussi, plus près de nous, la façon dont les « faucheurs volontaires » de José Bové avaient entrepris la destruction des champs de plantes OGM. À propos de l’action des faucheurs volontaires, Bruno Latour s’était interrogé : « José Bové est-il un vandale » ? Et sa réponse était ambivalente : oui, José Bové est dans une certaine mesure un vandale, puisqu’il attente à la propriété privée et ce faisant contrevient aux règles du droit, et puisqu’il fait obstacle aux expérimentations nécessaires à l’évaluation des risques associés à l’essor du génie génétique. Mais non, José Bové n’est pas qu’un vandale, dans la mesure où son action alerte sur un point essentiel : l’absence de règles communes et politiquement établies pour statuer sur l’accueil de l’entité nouvelle « OGM » en démocratie[37].

    Il en va de même pour l’IA : les e-luddistes ont au moins un mérite, celui de nous signifier que les machines nouvelles ne sauraient être réduites à de purs artefacts matériels régis par les seules règles ordinaires du marché et de la propriété privée. Elles soulèvent trop de questions et trop d’enjeux collectifs pour être laissées à l’entière discrétion des entreprises qui les produisent. Elles doivent donc être accueillies, mais dans les formes, sur la base d’expérimentations ouvertes et publiquement débattues, et il est désormais urgent de discuter collectivement de la définition et de la mise en œuvre des règles propres à les accueillir comme il convient en démocratie.

    Franck Cochoy
    SOCIOLOGUE, PROFESSEUR DE SOCIOLOGIE À L’UNIVERSITÉ TOULOUSE-JEAN-JAURÈS, CHERCHEUR AU LISST-CNRS ET MEMBRE SÉNIOR DE L’IUF

  • Le castor fait-il de la politique ? - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/03/31/le-castor-fait-il-de-la-politique

    Par Philippe Éon– Philosophe
    Faut-il supprimer l’Office français de la biodiversité à cause d’un castor ? C’est ce qu’a suggéré Laurent Wauquiez, après que cette agence a sanctionné un agriculteur ayant détruit le barrage d’un castor qui mettait en péril ses récoltes. Une instrumentalisation populiste, qui témoigne d’un véritable cynisme électoral – alors que ce cas particulier permet justement de penser les politiques écologiques à l’échelle locale.

    Le castor fait-il de la politique ? Pourquoi poser la question, puisque la réponse ne peut être que négative ? Le castor ne fait pas de politique, pas plus que l’abeille, l’outarde canepetière ou le ver de terre. En revanche, il est tout aussi évident que le castor, malgré lui, provoque de la politique ou qu’il est un enjeu politique.

    De la même façon qu’il inonde les berges en construisant des barrages, le rongeur palmé semble capable par son comportement de faire émerger la politique, là où il semblait ne pas y en avoir. Une invitation au salon de l’agriculture, co-signée par le président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes et par son conseiller spécial Laurent Wauquiez, en atteste.

    La lettre adressée le 7 février dernier aux agriculteurs et agricultrices de la région mentionne un fait divers concernant des castors comme un argument de plus pour supprimer l’Office français de la biodiversité (OFB). De quoi est-il question exactement ? La presse locale et nationale s’en est faite l’écho : l’OFB aurait poursuivi un agriculteur pour avoir délibérément détruit un barrage de castors qui provoquait l’inondation d’une parcelle céréalière. Quand on se plonge dans le détail de l’histoire, on se rend compte que l’OFB a plutôt pris le temps de la prévention, de la pédagogie et de la recherche de solutions satisfaisantes, avant de saisir la justice. Mais peu importe ces détails : du point de vue de Wauquiez, l’incident montre combien les agriculteurs sont méprisés et doit étayer la vindicte actuelle contre les agences environnementales, en particulier l’OFB.

    A vrai dire, l’invitation de Laurent Wauquiez ne m’était pas adressée. Je pourrais très bien ne pas m’en soucier. Que les destinataires réagissent à leur guise ! Qu’ils suivent Laurent Wauquiez, si ça leur chante. Il se trouve cependant que la lettre, citée par une députée écologiste à l’Assemblée nationale, a été révélée au public via de nombreux réseaux sociaux. Il a donc été possible d’y reconnaître une illustration supplémentaire de la politique voulue par Laurent Wauquiez et de ressentir encore plus, à cette occasion, la nécessité de la combattre. Le castor n’a pas seulement inondé les berges d’une rivière, il a aussi fait monter le niveau de la polarisation politique au sein de notre société.

    La politisation du castor permet en apparence de figer les alternatives décisives : quel est votre camp ? Voulez-vous protéger les animaux ou protéger les agriculteurs (qui nous nourrissent) ? Gaspiller l’argent public ou en faire un usage social utile (plutôt utiliser le budget de l’OFB pour le renouvellement des générations, la reconstitution des cheptels) ? Êtes-vous de ces idéologues qui favorisent l’humiliation par les normes ou bien faites-vous preuve de bon sens en jugeant qu’il faut laisser les agriculteurs travailler dignement ?

    Naturellement, si on s’oppose à Laurent Wauquiez, la première chose à faire est certainement de déconstruire la polarisation par laquelle il cherche à se rallier une clientèle électorale. Joute classique dans l’arène politique. Comment Laurent Wauquiez cherche-t-il à consolider sa dynamique partisane ? Il fait jouer protection (des agriculteurs) contre protection (des castors). Il dénonce l’allocation injuste des ressources : 659 millions pour l’OFB en 2024, alors que tout cet argent pourrait « vous » revenir, à vous agriculteurs. Il alimente le ressentiment de la simplicité d’en bas contre la complexité du pouvoir d’en haut : l’OFB, émanation de la bureaucratie impersonnelle, tatillonne, insensible, injuste, surtout quand elle parle « européen ». Enfin, il fait de la destruction la première action à mener, parce qu’elle est la première source de plaisir politique : comme n’importe quel agriculteur doit avoir le droit de détruire le barrage de castors qui vient perturber son activité, il faudrait pouvoir supprimer purement et simplement (avec la tronçonneuse de Milei et de Musk ?) ces barrages irritants que sont les agences environnementales.

    Outre ses ressorts démagogiques et populistes, le discours politique de Laurent Wauquiez est surtout fondamentalement incohérent, pour ne pas dire plus. Il prétend fédérer les agriculteurs et les agricultrices en étant au plus près de leur intérêt : au diable les castors, s’ils vous privent de vos récoltes. Or, si Laurent Wauquiez avait cherché à en savoir un peu plus sur les castors, il ne se serait jamais laissé aller à opposer de façon binaire protection des agriculteurs et protection des castors. Si Laurent Wauquiez comprenait vraiment l’intérêt des agriculteurs, il ne se serait pas contenté d’évoquer « des millions à gagner » par dissolution de l’OFB. Il aurait plutôt parlé de l’eau des rivières à laquelle les agriculteurs, pour l’avenir même de leur activité, devrait accorder un soin tout particulier.

    Bref, si Laurent Wauquiez avait lu le livre de Baptiste Morizot, Rendre l’eau à la terre, il aurait compris que l’enjeu n’est pas uniquement de protéger le castor en tant qu’espèce menacée, quitte à « humilier » les agriculteurs. Il aurait compris à quel point le castor est un allié indispensable, et qui plus est économique, pour assurer une gestion plus avisée de l’eau qui coule dans les rivières. En conséquence, il n’aurait certainement pas fait cet usage mesquin de l’incident juridique survenu à propos d’un barrage de castors. Mais voilà, Laurent Wauquiez n’a pas lu Rendre l’eau à la terre du philosophe Baptiste Morizot. Je ne peux m’empêcher de penser que, s’il avait lu ce livre, il n’aurait pas « politisé » le castor comme il l’a fait.

    L’enjeu politique est en effet justement de ne pas opposer castors et agriculteurs. Il s’agit au contraire de parvenir à une cohabitation.

    « Comme il l’a fait… » : l’opposition à la politique affichée par Laurent Wauquiez ne consiste donc pas à revendiquer des positions contraires aux siennes, à savoir protection des castors vs protection des agriculteurs, etc. Le premier enjeu de l’opposition à la politique de Laurent Wauquiez est plutôt « ce qu’il fait de la politique ». Il est vrai qu’en adoptant cette posture, on retombe fatalement sur des qualifications qui relèvent de l’éthique : polarisation indécente, démagogie abjecte, mauvaise foi patente, simplification éhontée. Comme ce genre de politique fait désormais le diapason de notre époque et que des responsables comme Laurent Wauquiez en profitent pour faire assaut de désinhibition, il n’est certainement pas inutile de commencer par les dénoncer au plan éthique. Que les destinataires du courrier de Wauquiez réagissent comme ils l’entendent, de mon côté, en tout cas, je dirai « non » à cette façon indécente de dire les enjeux politiques et, d’après ce que je lis sur les réseaux sociaux, je suis assuré de ne pas être le seul.

    Mon opposition éthique aura beau être déterminée, elle n’est toutefois qu’un liminaire qui ne dit rien de la forme politique de l’opposition. Il ne suffit pas de s’offusquer. La question est de savoir comment faire de la politique contre la façon dont Laurent Wauquiez en fait ? Dans l’affaire des castors, il ne semble pas que ce soit une question si difficile. L’enjeu politique est en effet justement de ne pas opposer castors et agriculteurs. Il s’agit au contraire de parvenir à une cohabitation. Ce n’est finalement qu’une question de moyens : ces moyens commencent par de l’information et de la pédagogie, ils appellent des coopérations inédites, ils demandent de la progressivité dans la mise en œuvre, ils exigent probablement des moments de renoncement, ils passent sans doute par des recherches de compensation, et ils incluent, au besoin, une évaluation tout à fait normale des procédés des agences environnementales ou de toute autre administration concernée.

    La mise en œuvre de tels moyens peut paraître complexe, mais elle n’est nullement insurmontable au regard de ce dont les humains, et les agriculteurs en premier lieu, sont capables par ailleurs. Et quoi qu’il en soit des difficultés sociales, psychologiques, ou même financières auxquelles on se heurte, quiconque a compris l’enjeu et les bénéfices du résultat à obtenir ne peut que souscrire à une telle politique : il suffit d’avoir lu Rendre à l’eau à la terre de Baptiste Morizot pour s’en convaincre. A Laurent Wauquiez et à ceux que ses propos renforcent dans leurs convictions, il faudrait donc en tout premier lieu conseiller ce livre.

    Est-ce à dire que la première forme de l’opposition à « ce que Laurent Wauquiez fait de la politique » consiste à lire un livre de philosophie, lequel fait résonner intelligemment des connaissances scientifiques et les expérimentations pratiques auxquelles elles donnent lieu ? Il est bien évident qu’on n’a pas encore fait de politique tant qu’on se contente de ça. Sur ce point, il y a d’ailleurs dans le livre de Morizot un passage singulier à souligner. Dans les dernières pages, l’auteur se demande à quelle politique devraient conduire la connaissance des castors et surtout la reconnaissance de ce que ceux-ci nous apprennent des rivières. Quelques expressions font la passerelle vers cette politisation du castor : alliance avec le peuple castor, alliance objective comme en géopolitique, enjeux politiques, éviter la récupération par l’agrobusiness, exclure certains alliés de la sylviculture, clarifier le cadre politique, lutte et mobilisation au cas par cas. Il faut supposer que l’incident mentionné par Laurent Wauquiez fait partie de ces cas qui, du point de vue du philosophe, justifient la mobilisation au nom de l’alliance avec le peuple castor. On pressent d’ailleurs que la politisation du castor, même du point de vue philosophique qui est celui de Baptiste Morizot, retrouve la forme analogue d’une polarisation : exclure certains alliés, éviter la récupération, préserver le sens de l’alliance avec le castor contre l’idée de service écosystémique.

    On aurait pourtant tort de lire dans ce passage déclaratif le moment d’opposition qui met face à face deux façons de faire de la politique. Il y a une asymétrie entre la politisation du castor, façon Wauquiez, et la politisation du castor, façon Morizot. Pour politiser le castor, Baptiste Morizot est obligé de faire émerger la politique et de la désigner comme telle à partir de ce qu’il explique. La politisation du castor par le philosophe est métapolitique. La politisation du castor par Laurent Wauquiez est au contraire infra-politique, ou, en fait, simplement politique. Laurent Wauquiez n’a pas à prendre de la hauteur métapolitique à propos du barrage du castor. Le castor n’est pas politisé en tant que castor, pour tout ce qu’il peut nous apprendre à faire en vue d’une bonne gestion des rivières et de l’adaptation au changement climatique.

    Le barrage du castor n’est qu’une occasion parmi d’autres (« situations ubuesques », dit Laurent Wauquiez dans sa lettre) de redire la politisation dont le double carburant est la nécessité de transformer en adversaires ceux « qui nous empêchent » (OFB, Europe, idéologues écolos) et la satisfaction facile de les détester a priori. Autrement dit, rien à faire du castor, des rivières, et certainement encore moins de la métapolitique, tant que l’on croit nécessaire d’attiser la politisation dont l’enjeu est la conquête électorale et le pouvoir. Rien de nouveau dans cette conclusion, bien évidemment. La question, plus délicate, est de savoir ce que l’on en fait politiquement et non pas seulement éthiquement. Car ce n’est pas en disant la politisation du castor comme le fait Baptiste Morizot que l’on a quelque chance de s’opposer politiquement à « ce que Laurent Wauquiez fait de la politique ». Le même constat lucide s’applique d’ailleurs au présent article, et plus généralement à tous les textes philosophiques qui croient déjà faire un premier pas politique en « politisant » un tas de choses et de situations.

    Un dilemme classique qui ressemble au paradoxe de la lutte contre l’intolérance : faut-il en arriver à être intolérant avec les intolérants ?

    Sans doute serait-il plus conséquent, pour s’opposer à la politique de Laurent Wauquiez, de faire comme lui et de commencer par « ne pas dire la politique ». Pas besoin de dire la politique pour faire de la politique, c’est-à-dire militer dans un parti ou dans une association environnementaliste, quitte à adopter des réflexes de polarisation comparables à ceux qui structurent le discours et les décisions des adversaires. Un dilemme classique qui ressemble au paradoxe de la lutte contre l’intolérance : faut-il en arriver à être intolérant avec les intolérants ? Indécent pour contrer les indécents ? Démagogue face aux démagogues ? Cynique face aux cyniques ? A un moment ou à un autre, il faut probablement supporter ce genre de dilemme sans le résorber, si l’objectif légitime est de contrer les adversaires sur le terrain électoral. La fin justifie les moyens. Il ne faut évidemment pas exclure cette option.

    C’est la conclusion pratique à laquelle se résigne l’artiste et sociologue Mathilde Chénin https://aoc.media/opinion/2024/10/09/le-commun-par-lusage-post-scriptum , après avoir constaté combien la défiance de certains élus locaux suffisait à mettre par terre des projets qui permettaient pourtant de construire « des communs par l’usage », à la fois sur la base d’un attachement collectif « infra-politique » à un même territoire et en dépit des différends persistants. Quand une pratique politique alternative aussi intéressante échoue, il est conséquent de vouloir réorienter l’action vers une forme plus classique d’opposition : il faut reprendre les communes, comme le dit Mathilde Chénin, c’est-à-dire se faire élire et, dans ces circonstances pratiques, en passer par des moments où « dire la politique » n’a pas vraiment d’utilité.

    Il y a toutefois, et ce peut être parallèlement, une autre façon de ne pas dire la politique et de s’opposer à « ce que Laurent Wauquiez fait de la politique ». Dans le cas « localisé » qui nous occupe et qui occupe l’agriculteur mis en cause, c’est le barrage du castor qui est le lieu, l’objet, et l’enjeu de l’opposition. Détruire ou non le barrage, telle paraît être la question binaire. On peut extrapoler l’alternative et demander : mieux vaut-il un monde dans lequel les agriculteurs cohabitent avec les castors et leurs barrages ou un monde quasiment sans castors, comme ce fut le cas pendant des siècles ? Le livre de Baptiste Morizot montre tout l’intérêt de la première option, pour l’avenir des rivières et dans un souci d’adaptation au changement climatique. Mais cette idée décisive au plan politique « émerge » de nombreux développements, au cours desquels Baptiste Morizot explique comment il a lui-même élaboré sa connaissance du barrage de castors. Avant même de « politiser » le castor et son barrage, le philosophe a suivi le cours de nombreuses discussions avec ceux qui étaient capables de lui faire découvrir « la sagacité biéverine » inhérente aux enchevêtrements de branches coupées et d’embâcles. Il a parlé avec l’hydrologue, avec l’écologue, avec le technicien des rivières, mais ensuite aussi avec l’agriculteur, qui était d’accord pour expérimenter la reconstruction « humaine » d’un barrage de castors (une solution fondée sur la nature).

    Dans les propos du philosophe, le barrage de castors exemplifie la fonction de médiateur, telle que Bruno Latour l’a conceptualisée. Le barrage est la chose non sociale, et on pourrait ajouter non politique, à travers laquelle se fait le lien social de la discussion entre des compétences et des points de vue différents mais aussi, nous y voilà, l’alliance politique entre plusieurs acteurs. En détruisant unilatéralement le barrage « avant même de se demander à qui en parler », l’agriculteur mentionné par Laurent Wauquiez n’intervient pas seulement avec brutalité sur un écosystème, il supprime le potentiel de liens sociaux et d’alliances politiques qui se consolide par l’existence acceptée du barrage. Il donne donc lieu à un tout autre type d’échanges, qui revient à annuler d’emblée toute forme de médiation pour renforcer uniquement les alliances polarisées préexistantes : déclarer la norme injuste ou absurde ; affirmer son intérêt ; dénoncer des adversaires. Oui, dira-t-on, mais la parcelle n’est-elle pas réellement inondée ? La récolte n’est-elle pas réellement menacée ? Effectivement, mais ce sont là aussi « les choses » dont il peut être question en même temps que du barrage de castors et à travers lesquelles, tout autant qu’à travers le barrage, se font les alliances politiques. Des réseaux de l’agriculture durable en font la preuve.

    La forme de l’opposition politique à « ce que Laurent Wauquiez fait de la politique » revient à donner une chance à des alliances issues de la médiation des objets dont on accepte de parler (sans avoir pour cela à dire la politique). Certes, il n’est pas toujours facile d’aller jusqu’au bout des projets qui matérialiseront les alliances. Et il faut sans doute ne pas négliger de « reprendre les communes », comme le dit Mathilde Chénin, autrement dit de s’investir dans les élections locales, ce qui veut dire du même coup participer aux intercommunalités. Mais quiconque a l’expérience de ces barrages de castors (une métaphore qui peut renvoyer à beaucoup de choses – à voir comment parler de l’autoroute A69 de ce point de vue) dans lesquels se concrétise localement la politique (qui n’a pas besoin de se dire), sait qu’ils répandent sur les territoires des alliances quasiment insubmersibles.

  • Web synthétique - Le Courrier
    https://lecourrier.ch/2025/03/26/web-synthetique

    Web synthétique
    mercredi 26 mars 2025
    Alexandre Chollier
    A livre ouvert

    Activism, activists, advocacy, advocate, advocates, barrier, barriers, biased, biased toward…

    Voici les premiers mots d’une liste qui hier en comptait cent, aujourd’hui cent-vingt et demain on ne sait combien. Mots à bannir des projets de recherche aux Etats-Unis sous peine de perdre l’accès aux financements de l’Etat. Tout le monde ou presque en parle. S’il nous faut la voir pour y croire, il nous faut plus encore la lire, un mot après l’autre, pour percevoir ce dont elle est vraiment le signe.

    Tel est l’avis d’Olivier Ertzscheid. Sur le site de la revue AOC, ce chercheur en science de l’information et de la communication à l’Université de Nantes a signé il y a peu un texte crucial sur le sujet : « Blacklisté – sur le rapport fasciste de Trump au langage ». 1.

    La lecture de cette pièce ne laisse guère de place au doute. Aujourd’hui lorsque des mots sont attaqués – et en même temps qu’eux les réalités qu’ils désignent –, c’est potentiellement toute l’humanité qui s’en trouve affectée. La menace qui pèse sur nous toutes et tous ne s’arrête d’ailleurs pas à la seule interdiction de certains mots. Il faut y ajouter la suppression massive de données dans un « ‘immense autodafé numérique’, où ce ne sont plus des livres qu’on brûle, mais des sites Web, des pages Internet, des index, des bases de données ».

    Sans compter que le Web n’a pas attendu cette double attaque pour se métamorphoser. Sous l’effet de bots dopés aux algorithmes – et plus encore depuis l’arrivée des agents conversationnels –, le Web contient de plus en plus de textes, d’images et de vidéos générés artificiellement. Le Web a ainsi changé de nature sans qu’on ne s’en rende compte et il serait judicieux de le nommer pour ce qu’il est devenu : un Web synthétique.

    Olivier Ertzscheid vient d’y consacrer un ouvrage 2 saisissant dont les premières pages peuvent nous servir de vade-mecum à l’heure de naviguer sur le Web, plus encore si nous les lisons à la lumière de ce qui s’y joue depuis le 20 janvier.

    Le Web est un Web synthétique pour plusieurs raisons. D’abord parce que d’ici peu nous serons en passe d’interagir « au moins autant avec des programmes informatiques qu’avec des individus ». Parce qu’ensuite « l’essentiel de ce qui y est discuté comme de ce qui y est vu, est produit par la synthèse d’algorithmes artificiels et ‘d’agents’ […] tout autant artificiels ». Parce que si nous jouissons de contenus modérés, c’est grâce à des travailleurs et travailleuses du clic œuvrant dans des conditions misérables à l’autre bout de la planète. Parce qu’enfin l’artificialisation du Web en cours a tendance à s’autorenforcer ad libitum pour d’évidentes raisons : ce processus offre aux patrons de la Big Tech une réelle opportunité de nous « indiquer quoi faire, que dire et où regarder ».

    Sur un Web de cette sorte, soumis à la logique du capitalisme linguistique, complété en continu par des algorithmes digérant les données existantes, l’impact du « grand remplacement documentaire et linguistique » en cours aux Etats-Unis est autrement plus dangereux qu’on pourrait le croire, surtout si l’on se rappelle que les nouveaux contenus générés sont « totalement inféodés aux règles de la génération déterminées par les entreprises qui les déploient ». Des entreprises qui se sont, faut-il encore le rappeler, docilement ralliées à l’idéologie défendue par le locataire actuel de la Maison-Blanche, dans un mélange ingénieux « d’obéissance anticipée »3 et de visée programmatique.

    Ne nous voilons pas la face. Nous approchons d’un « point de bascule » aux implications sidérantes, rendu possible par la technologie numérique et plus particulièrement par l’« intelligence artificielle » ou, mieux dit, les modèles de langage de grande taille (LLM), que nous n’avons de toute évidence jamais eus sous notre contrôle. S’il est dans ce domaine un premier défi à relever, c’est avant tout de « savoir au service de qui [sont] mis [l]es grands modèles de langage ». C’est ensuite de se rappeler, avec Olivier Ertzscheid, qu’ils « ne seront jamais au service d’autres que celles et ceux qui en connaissent, en contrôlent et en définissent les systèmes de valeurs ».

    Notes[−]
    Notes ↑1 >https://aoc.media/opinion/2025/02/19/blackliste-sur-le-rapport-fasciste-de-trump-au-langage
    ↑2 >Olivier Ertzscheid, Les IA à l’assaut du cyberespace : Vers un Web synthétique, C&F Editions, 2024.
    ↑3 >« L’appel de Fred Turner : “La France doit résister au techno-fascisme de la Silicon Valley” », La Tribune, 11 février 2025.

    Géographe, écrivain et enseignant. Récente publication : November November. En route pour la Lune, la Terre en tête, Ed. La Baconnière, 2025.

    #Olivier_Ertzscheid #Suisse #Langage #Web_synthétique #Intelligence_artificielle

  • Zéro artificialisation nette : un objectif en péril - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/03/19/zero-artificialisation-nette-un-objectif-en-peril/?loggedin=true

    Le lundi je vote une loi
    Le mardi je mets en place des exceptions
    Le mercredi je vote une nouvelle loi pour annuler la première loi jugée trop woke, trop écologiste
    Et si ça ne suffit pas, je fais des décrets élargissant le champ des exceptions.

    Pas forcément besoin de traverser l’Atlantique pour comprendre que la démocratie est en danger. Et que les droits acquis ne sont jamais vraiment acquis.

    Il faut sauver le ZAN. Alors que l’ensemble des groupes politiques se targuent de vouloir lutter contre l’artificialisation des sols, les attaques concernant l’objectif du Zéro artificialisation nette se multiplient. Depuis 2024, pas moins de 5 initiatives législatives intégrant des dispositions qui le videraient de sa substance ont vu le jour – et rencontrent une opposition bien trop faible.

    #Artificialisation #Démocratie

  • L’amour selon le HCERES - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/03/11/lamour-selon-le-hceres

    Au fond, le Haut Conseil de l’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (HCERES), c’est exactement comme un mari toxique. Il nous contraint en permanence à exécuter des tâches dégradantes, toutes plus absurdes les unes que les autres, simplement pour assoir son autorité, rappeler qui est le maître.

    https://justpaste.it/cgxie

    • https://aoc.media/opinion/2025/03/17/lhecatombe-capitaliste-de-lexcellisation-dans-la-recherche-et-lenseignement-s

      Une hécatombe dans la promotion sociale

      Ces universités situées dans les régions et les départements les plus défavorisés du pays sont soumises aux mêmes critères objectifs que celles de Paris Centre, critères portant sur a) le taux de réussite, b) les dispositifs de professionnalisation, c) le suivi du devenir des étudiants, d) l’analyse de données d’insertion professionnelle, e) l’efficience des dispositifs d’amélioration continue, f) l’internationalisation.

      Les résultats de cette vague d’évaluation émettent des avis défavorables pour des centaines de formations de licence et de master, avec pour conséquence possible de devoir fermer ces formations, puisque l’avis du HCÉRES est pris en compte dans l’accréditation ou la non-accréditation des licences et masters en question [3]. Même si ces avis défavorables ne sont pas suivis de dés-accréditation, ils ont un puissant effet de discréditation : à l’heure de remplir les vœux d’inscription sur les plateformes ParcourSup et MonMaster, la rumeur et les polémiques suscitées autour des formations incriminées risquent de conduire bien des candidats potentiels à les éviter… Avec l’effet performatif habituel de telles évaluations : dire que ces formations recrutent difficilement contribue à faire que leurs difficultés s’aggravent… Dans le cas de l’Université Paris 8 située en Seine Saint Denis, 15 avis défavorables ont été assénés sur 21 licences actuellement proposées, 19 avis défavorables sur 42 programmes de masters. C’est bien d’une hécatombe qu’il s’agit, au sens étymologique de centaines de victimes sacrifiées sur l’autel rituel de l’excellence.

      https://justpaste.it/f5jv0

  • Trumpinoscope : les lois de la téléréalité - AOC media
    https://aoc.media/opinion/2025/03/13/trumpinoscope-les-lois-de-la-telerealite

    Par Christian Salmon, ÉCRIVAIN

    Du « clash historique » entre Trump et Zelensky dans le bureau Ovale au « revirement spectaculaire » de l’accord pour un cessez-le-feu en Arabie Saoudite, du yoyo quotidien des droits de douane au running gag des executive orders, les médias accompagnent avec délectation les rebondissements de la téléréalité trumpienne. Autant de stases d’une télégouvernance qui ruine l’espace même de la démocratie dans lequel une opposition pourrait prendre pied, assoir sa légitimité, se transformer en résistance.

    La vidéo a fait le tour du monde. Un plan séquence de 40 minutes au cours duquel Donald Trump et JD Vance houspillent sans relâche Volodymyr Zelensky dans le bureau ovale de la Maison-Blanche. Une semaine plus tard en Arabie saoudite les deux parties scellent un projet d’accord « spectaculaire » qui fait mentir les commentaires les plus alarmants de la médiasphère. Pendant ce temps à la Maison-Blanche, Donald Trump et Elon Musk en plein conflit d’intérêt se prêtent à une opération de promotion des voitures Tesla dont l’action en bourse est en chute libre.

    L’agenda de la présidence américaine se donne à lire comme une suite incohérente de chocs médiatiques dont le seul but est de capter l’attention. Ne cédons pas à cet engrenage qualifié improprement de « narratif » qui organise justement une dé-narrativisation de la vie politique. Le « clash » dans le bureau ovale entre Zelensky et Trump/Vance mérite d’être analysé soigneusement comme un épisode pilote qui contient dans son déroulement même tous les éléments de la téléréalité trumpienne.

    La scène du bureau ovale est plus qu’un décor, c’est un acteur, le troisième de cette dispute mémorable. Le caractère protocolaire des lieux tranche sur la violence de l’affrontement. L’aaggression rompt le protocole des rencontres entre chefs d’État, viole le secret des négociations. De ce clash les médias ont retenu surtout le verbatim comme si la transgression résidait dans le choix des mots, l’escalade des propos échangés. La tentation est grande en effet de voir dans cette dispute un accident discursif, un dérapage verbal.

    Pourtant si l’on coupe le son, l’échange ne perd rien de sa violence. Il gagne même en intensité. On voit des mains s’agiter dans l’espace clos du Bureau ovale transformé en volière. Elles volètent au-dessus des invités sagement assis côte à côte sur les canapés, tournoient comme des chauves-souris autour des têtes. Zelenski vêtu de noir en est la cible. Il se tient droit, assis sur le rebord de son fauteuil, prêt à en venir aux mains. Mais ses mains justement, il les retient entre ses bras croisés. A sa droite, une femme assise sur un canapé, on apprendra qu’il s’agit d’une diplomate ukrainienne, restée immobile tout au long de l’entretien, plonge soudain son visage entre ses mains comme catastrophée.

    La scène, immobilisée dans cette image arrêtée, est assurée de devenir légendaire. Sa puissance de contagion tient à son caractère visuel. Elle évoque ces vignettes qui ornaient nos livres d’histoire, comme le « vase de Soisson » ou « le coup d’éventail », celui du dey d’Alger au consul de France, en 1837, qui déclenchera trois ans plus tard la conquête de l’Algérie.

    Ici aussi il est question de dette et d’humiliation. Celle-ci vient rédimer celle-là. C’est un règlement comptable et émotionnel présent dans toutes les guerres. La dette est comptable, constituée par les prétendus 150 milliards versés par les États-Unis à l’Ukraine, aggravée par l’attitude prétendument offensante de Zelensky dans le bureau Ovale. Son remboursement est émotionnel : devoir de gratitude et remerciement extorqué. L’humiliation infligée en l’honneur du pays débiteur vient sanctionner la dette non honorée à l’égard du pays créancier. Les motifs de la dette et de l’humiliation s’emboitent parfaitement dans une construction narrative, qui articule la dette et sa réparation, l’honneur et l’offense.

    La persistance de ce type d’évènement historique dans l’inconscient collectif est indissociable d’un certain régime des images. La légende du vase de Soissons a nourri une abondante iconographie picturale. Le coup d’éventail du dey Hussein au consul de France date de la même année (1827) que les premières images de Nicéphore Niepce. La scène d’humiliation dans le Bureau ovale du président Zelensky relève elle aussi d’un régime d’images mais celui-ci n’est ni la peinture, ni la photographie, mais la téléréalité.

    Les deux protagonistes de l’affrontement en sont des représentants et des acteurs aguerris par leur histoire même – la série TV Serviteur du Peuple qui valut à Zelensky d’être un président de fiction avant d’être élu président de la République et l’émission de télé réalité The Celebrity Apprentice qui assura, bien plus que ses activités immobilières, la célébrité de Donald Trump aux États Unis. Ils en connaissent les règles et les codes. La guerre en Ukraine a réduit la distance chez Zelensky entre le président de l’Ukraine et le personnage de la série TV. Elle a réalisé le rêve des anges de la téléréalité : s’accomplir dans un devenir tragique. Le retour de Trump à la Maison-Blanche a consacré la supériorité de la téléréalité politique sur la politique réelle.

    Le Bureau ovale a souvent servi de décor à des films ou des séries télévisées mais jamais il n’avait fait l’objet d’un tel fétichisme. Qualifié de lieu « sacré » par le vice-président américain J.D. Vance, d’espace « précieux », « adoré des américains » par Donald Trump, il a cessé d’être simplement le siège du pouvoir exécutif américain, pour se transformer en un plateau de téléréalité où s’affrontent deux récits, deux sources de légitimité, sous l’arbitrage déloyal de Donald Trump comme dans ces parties de catch qu’il affectionne…

    Il n’y a pas loin, en effet, du catch au clash médiatique. Même goût de l’emphase, mêmes gestes exagérés, même immédiateté de l’effet recherché. Et si le combat est évidemment truqué, chacun le sait et en jouit.

    Comme le disait Roland Barthes, le catch n’est pas un sport, c’est un spectacle. La télé-réalité est un spectacle de dévoration ; dévoration des corps, des désirs, des attentions. Sur le plateau TV rempli de canapés s’affrontent non pas des lutteurs, comme dans la boxe ou les arts martiaux, mais des personnages clivés, des héros de mauvaise foi, qui simulent des valeurs contradictoires, la franchise et la duplicité, la loyauté et la trahison, l’obéissance et la transgression, la sincérité et la dissimulation. Ici, on joue à « qui perd gagne » sa légitimité.

    Le « clash » est un affrontement simulé, il obéit à la fois à la figure rhétorique de l’hyperbole et à la scénographie du combat. Dans le monde où l’on clashe, tout est simulé. N’y cherchez ni le cœur ni la raison. Inutile de se demander si le clash Trump/Zelensky était prémédité, un traquenard ou un dérapage, un piège ou un accident car il relève de la simulation. Sur le ring du reality show s’affrontent non pas des personnages réels, mais des rôles, non pas des programmes mais des scripts et des scenarios. Chacun est prié de coller à l’évidence de son rôle. Chaque mot, chaque signe est paradoxalement lisible dans sa duplicité.

    Donald Trump est un enfant de la téléréalité, il privilégie le scénario à la gouvernance et l’improvisation au scénario. Il lui arrive de prendre des libertés avec le script allant jusqu’à affirmer lors d’un discours devant le Comité d’action politique conservateur. « Vous savez que je suis totalement à côté du scénario en ce moment. Et c’est ainsi que j’ai été élu, en étant à côté du scénario ». Ce qui constitue une définition parfaite du modèle de la téléréalité, qui ne cesse de se dérober à l’attente des téléspectateurs : être à côté du scénario.

    En Donald Trump le performer mime l’homme politique comme le héros du film d’Orson Welles, Charles Foster Kane, en qui on peut voir un de ses doubles. Quand on fait remarquer à Kane, que son journal attaque la Société des Chemins de Fer dont il possède plus de 80 000 actions, sa réponse est troublante : « Il faut que vous compreniez que vous avez affaire à deux personnes différentes, le propriétaire d’un Journal et le grand actionnaire d’une entreprise ! »

    En la personne de Trump les électeurs ont affaire non pas seulement à deux mais à une foule de personnages. Un trumpinoscope à lui tout seul ! En lui se réunissent toutes les figures du puzzle social : le manager et le tribun populiste, l’agitateur raciste et le clown, le héros des tabloïds et l’amuseur de la téléréalité, le bâtisseur d’un empire immobilier et le joueur de golf impénitent. En bon marketeur il se plait à déjouer les attentes plutôt qu’à satisfaire des revendications. Il absorbe toutes les contradictions présentes dans la société. Homme lige. Le populiste méprise le banquier de Wall Street, le politicien conspue le marais de Washington qu’il promet d’assécher, le mythologue de l’Amérique profonde s’allie avec les utopies futuristes et les géants de la tech, ces grands enfants qui jouent avec les fusées et rêvent de voyages dans l’espace. L’explorateur à la casquette MAGA scrute l’horizon. Il redessine la carte de son empire « larger than life » rachète le Groenland, rebaptise le canal de Panama, annexe le Canada…

    Ce qui se joue avec la gouvernance trumpiste relève moins du pouvoir exécutif que de l’exécution d’une opération de simulation. Il y a longtemps que le stage craft (l’art de la mise en scène) a pris le pas aux Etats unis sur le state craft (l’art de gouverner). Hollywood avec Reagan. Storytelling sous Obama. Avec Trump, on passe de la théâtralité à la téléréalité du pouvoir. Le pouvoir ne se met plus seulement en scène, il met en œuvre la puissance corrosive du discrédit. Sur la scène de la téléréalité, l’homo politicus abandonne les signes de l’autorité et du charisme pour adopter l’arme infâme du discrédit. Il ne s’agit plus de gagner le crédit des électeurs mais de gouverner par le discrédit. Discrédit jeté sur les hommes et les institutions.

    Dans le clash Trump/Zelensky, l’enjeu était symbolique : retirer à Zelensky son auréole de chef de guerre et de résistant. « Vous vous êtes mis dans une mauvaise posture et vous n’avez pas les cartes en main », a-t-il lancé, avant de l’accuser de « jouer avec la vie de millions de personnes » et de « flirter avec la troisième guerre mondiale ». « Je ne joue pas aux cartes. (…) Je suis très sérieux, Monsieur le président », tenta de répliquer Zelensky. « Je suis un président en guerre ». Oui, aurait-on pu lui répondre : « Un président en guerre mais dans une émission de téléréalité ! ».

    « Avez-vous dit merci une seule fois ? », lui rétorqua J.D. Vance dans un apparent coq-à-l’âne. « Vous n’êtes pas en position de dicter ce que nous allons ressentir », surenchérit Donald Trump. Preuve si l’en est que l’objet de la rencontre était moins le partage du territoire ukrainien que le contrôle des affects. Car les adhésions ne se font plus sur le registre des idéologies et des convictions, mais sur celui des pulsions et des attentions. Sur les réseaux sociaux, ce n’est pas la rationalité qui gouverne les énoncés, mais la transgression émotionnelle. Les provocations verbales, les bouffonneries, les chambrages, l’autoglorification et les insultes, pratiqués par les stars de la boxe et du basket-ball pour gagner en notoriété, sont devenus l’apanage de tout internaute en quête de clicks et de reprises. Et le président est le premier d’entre eux.

    Dans une permutation surprenante du théâtre des opérations, le bureau Ovale prenait la place du territoire ukrainien envahi. Il était érigé en temple de la démocratie américaine, que l’impertinent Zelensky profanait par sa présence même, sa tenue, ses paroles et ses gestes. « Il a manqué de respect à l’égard des Etats-Unis dans leur bureau Ovale adoré », trancha après avoir mis fin à la discussion un Donald Trump plus téléréel que jamais. « You are fired ». 

    « C’est incroyable ce que l’émotion fait surgir », posta Trump sur son réseau Truth Social en producteur avisé. « Je pense qu’il est bon pour le peuple américain de voir ce qui se passe. C’est pour cela que j’ai laissé ceci se poursuivre si longtemps ». Avant d’avouer in fine le but de l’opération : « Ça va être de la grande télévision ». Mission accomplie !

    L’incident ne vaudrait pas qu’on s’y arrête s’il n’était l’occasion de comprendre ce qui se joue dans le « modèle Trump » de gouvernance, sa rationalité et son emprise. La rationalité des politiques publiques s’éclipse au profit des lois de l’économie de l’attention. Du storytelling au clash, nous sommes passés à la mise en abime du narratif. Les dirigeants n’exercent plus le pouvoir, ils interprètent une version fake, « à côté du scénario ». Ils simulent leur rôle dans une spirale du discrédit, déconstruisant les engrenages narratifs et les rituels du pouvoir, exerçant une tension délégitimante sur leur audience ce que Steve Bannon a défini littéralement par les mots : « flood the zone with shit » (inonder la zone de merde).

    Sa légitimité, Trump ne la tient pas de la sphère politique, mais de l’univers de la téléréalité, un univers hyperréel qui ne connaît d’autres lois que la captation des attentions par la transgression des comportements et des discours. En revendiquant son extraterritorialité à l’égard du système politique, il peut se faire le porte-parole des exclus du système. En refusant de se présidentialiser, il dépolitise la fonction présidentielle et la soumet aux lois de la téléréalité. Car la téléréalité n’est pas un jeu, mais un laboratoire, on y expérimente de nouveaux rapports au monde et une nouvelle éthique.

    « Au cours des dernières saisons de The Apprentice, rappelle Naomi Klein dans son livre Dire non ne suffit plus, la cruauté latente de l’émission a tourné́ au sadisme ». On y voyait d’un côté les winners, dans un appartement de luxe, avec champagne et piscine, et, de l’autre, les losers, que Trump qualifiait de « démunis », s’abritant sous des tentes cernées par des chiens et mangeant dans des assiettes en papier, comme des réfugiés. Préfiguration de la vidéo satirique générée par l’intelligence artificielle dans laquelle il se prélasse sur un transat aux côtés de Benyamin Netanyahou, sur une plage de Gaza transformée en cité balnéaire.

    Ce n’est pas un tyran shakespearien que les Américains ont réélu à la Maison Blanche, mais un héros baudrillardien, un roi de carnaval chargé d’une mission historique : détruire l’illusion démocratique. Après l’élection d’Arnold Schwarzenegger au poste de gouverneur de Californie, Jean Baudrillard avait écrit un texte intitulé -Carnaval et Cannibale_ (son dernier texte publié), qui éclaire la logique à l’œuvre dans l’élection de Donald Trump. « Nous sommes en pleine mascarade, là où la politique n’est plus qu’un jeu d’idoles, et de marketing ». Mais derrière cette mascarade, Baudrillard décelait une stratégie politique. L’hégémonie ne s’affirmait plus selon lui par l’exportation des techniques, des valeurs et des idéologies, mais par l’extrapolation universelle d’une parodie de ces valeurs.

    Baudrillard soulignait la puissance symbolique de la dérision et de la profanation des valeurs, « cette impiété totale d’un peuple qui fascine tout le monde, vulgarité phénoménale, d’un univers (politique, télévisuel) enfin ramené au degré zéro de la culture. Mais qui est aussi le secret de l’hégémonie mondiale… Je le dis sans ironie, et avec admiration : c’est ainsi, par la simulation radicale, que l’Amérique domine le reste du monde, à qui elle sert de modèle. (…) Dans cette parodie hallucinante de tous les systèmes de représentation, l’Amérique se venge à sa façon du mépris dont elle est l’objet. C’est par là qu’elle fait la preuve de sa puissance imaginaire, car dans cette fuite en avant dans la mascarade démocratique, dans cette entreprise nihiliste de liquidation des valeurs et de simulation totale, plus encore que sur le terrain de la finance et des armes, nul ne peut l’égaler, et elle aura longtemps plusieurs longueurs d’avance » .

    Juste avant l’investiture de Donald Trump en 2017, on avait demandé à Newt Gingrich, ancien président de la Chambre des représentants (1995-1999) et soutien de Donald Trump, ce qu’il pensait de la décision du président de conserver, après son élection, son poste de producteur délégué de Celebrity Aprentice : « Trump va être le producteur délégué de quelque chose qui s’appelle le gouvernement des États-Unis. Il aura la responsabilité d’un immense show télévisé intitulé Diriger le monde ».

    En tant qu’acteurs plus ou moins consentants de la vie numérique, nous ne sommes pas seulement « pris au mot » mais « pris au clash », emportés dans la spirale du discrédit qui fait valser les raisons et les légitimités et qui ruine l’espace même dans lequel notre indignation pourrait prendre pied, assoir sa légitimité, se transformer en résistance. Elle reste incluse, comme des applaudissements enregistrés, dans l’univers de la téléréalité.