Le président des Etats-Unis cherche à exclure certaines catégories de population du recensement décennal, sur lequel s’appuie la répartition équitable du pouvoir et des financements fédéraux, explique danah boyd, professeure de communication, dans un entretien au « Monde ».
Propos recueillis par Marion Dupont
Publié hier à 06h00
Temps de Lecture 4 min.
Article réservé aux abonnés
Offrir l’article
Mettre Le Monde en favori sur Google
Lire plus tard
Le quartier Fifth Ward, à Houston (Texas), le 6 octobre 2025.
Le quartier Fifth Ward, à Houston (Texas), le 6 octobre 2025. BRANDON BELL/GETTY IMAGES VIA AFP
Professeure de communication à l’université Cornell, danah boyd (qui souhaite que son nom soit écrit sans majuscules) a mené, durant sept ans, une enquête sociologique au cœur de l’agence fédérale chargée du recensement décennal de la population des Etats-Unis. Elle raconte le fonctionnement de cette institution dans La Fabrique des données. On ne trouve pas les données, on les construit (C & F Editions, 464 pages, 32 euros). Pour Le Monde, elle rappelle le rôle crucial joué par les données du recensement décennal dans le système représentatif américain, et revient sur les enjeux politiques des modifications que l’administration Trump souhaite apporter aux modalités de cette procédure.
Le 10 septembre, le bureau du recensement – dont la communication est régie par la Maison Blanche – a annoncé plusieurs modifications dans la procédure décennale, notamment d’en exclure les personnes sans papiers légaux, et de ne plus inclure de questions portant sur l’appartenance ethnique ou raciale des Américains. Pourquoi les modalités de cette procédure intéressent-elles la Maison Blanche ?
Cet intérêt tient à l’organisation de la démocratie américaine. Aux Etats-Unis, chaque Etat voit son nombre de représentants à la Chambre ainsi que le montant de ses subventions fédérales déterminés en fonction de la taille de sa population.
Or, selon l’article 1, section 2 de la Constitution, la taille de la population est déterminée par le recensement décennal. Tous les dix ans, le Bureau du recensement est donc chargé de mener un décompte exact de tous les habitants des Etats-Unis – c’est-à-dire de s’assurer que chaque personne soit comptée une seule et même fois, au bon endroit. Ce nombre une fois déterminé, un algorithme alloue une partie des 435 représentants de la Chambre à chaque Etat, et chaque Etat distribue ensuite ces représentants à chacun de ses districts. L’exclusion de groupes de la population du recensement pourrait donc affecter le nombre de représentants et les ressources financières alloués à certains Etats.
Lors de ce recensement, les répondants sont aussi invités à donner des indications qui peuvent sembler surprenantes à un Français. En effet, la France a fait le choix d’interdire la collecte des données ethniques ou raciales, pour protéger ses citoyens de toute discrimination. Les Etats-Unis ont pris la direction opposée. Ces données raciales servent ensuite à la production de statistiques, qui servent elles-mêmes à l’application de lois antidiscrimination comme le Civil Rights Act [1964], le Voting Right Act [1965], ou l’Equal Employment Opportunity Act [1972].
Le choix a été fait d’arrimer ces lois luttant contre les discriminations à de telles données, et donc d’en rendre la collecte indispensable. En proposant, comme elle vient de le faire, de cesser la collecte de données raciales et ethniques, l’administration Trump cherche à rendre ces lois antidiscrimination inapplicables, sans passer par le Congrès.
Comment ce recensement est-il réalisé ?
Il n’y a pas, aux Etats-Unis, de fichier recensant la population à l’échelle nationale qu’il suffirait de compléter ou d’actualiser régulièrement. La solution trouvée est la suivante : effectuer chaque décennie un dénombrement exact de la population. Il ne s’agit pas d’un système d’échantillonnage, ou d’un modèle statistique de pointe, mais bien d’un décompte tête par tête. Cet engagement est inscrit dans notre Constitution et dans nos lois.
Comme il ne s’agit rien de moins que de répartir équitablement le pouvoir et les financements fédéraux, tout est mis en œuvre pour que ce décompte soit le plus précis possible. Evidemment, tout le monde ne répond pas au formulaire qui leur est envoyé par la poste ou par mail, pour toutes sortes de raisons. Tous les dix ans, 500 000 agents du recensement sont donc envoyés à travers le pays pour faire du porte à porte. Or, certaines régions américaines sont isolées du reste du pays, et leurs habitants n’ont ni adresse postale, ni téléphone, ni Internet.
Pour mener à bien leur mission, les « énumérateurs » du Bureau traversent les parties les plus sauvages de l’Alaska en chiens de traîneau, sillonnent en canoë les côtes du Maine et de l’Etat de Washington pour atteindre des îles reculées… Certains ont été parachutés dans le nord de la Californie pour recenser les gens alors que des incendies ravageaient la région et empêchaient le bon fonctionnement de la poste.
Les Américains acceptent-ils volontiers de confier leurs données personnelles aux agents du recensement ?
De manière générale, non. Une grande partie de la population n’accorde aucune confiance aux autorités politiques du pays, de quelque bord qu’elles soient. Elle est donc rétive à l’idée de devoir fournir ces informations personnelles à une agence gouvernementale. Par ailleurs, nombre d’habitants sont dans une situation précaire vis-à-vis de la loi ou de leur statut migratoire – ils peuvent avoir de très bonnes raisons pour ne pas vouloir jouer le jeu.
Il faut donc parfois les convaincre de participer. Ce rôle peut revenir à leur maire, qui leur rappelle que le recensement permet d’obtenir des financements fédéraux cruciaux. Ou aux énumérateurs, en soulignant que la loi interdit que ces données, strictement confidentielles, soient utilisées par les forces de l’ordre, les autorités judiciaires, la police de l’immigration, ni même par le fisc. Pour autant, nombreux sont ceux qui mettent en doute l’inclination des autorités à respecter cette interdiction. L’histoire leur donne raison, puisque les données du recensement de 1940 ont par exemple été utilisées pendant la seconde guerre mondiale pour retrouver des personnes d’origine japonaise et les incarcérer.
Est-ce la première fois que le pouvoir exécutif se mêle des règles du recensement décennal ?
Historiquement, le Congrès a pu s’intéresser au recensement et en modifier le déroulement, mais la Maison Blanche a, quant à elle, toujours gardé ses distances vis-à-vis du Bureau. L’administration Trump est différente : elle tente de peser sur chaque détail de la méthodologie, modifie des règles anciennes établissant comment les gens sont comptés, et produit des rapports partisans sur la gestion du recensement.
La bataille actuelle est celle de la légitimité des données : quelles sont les données que nous considérons comme légitimes à servir de fondement pour prendre toutes ces décisions politiques cruciales ? Or, de nombreux points de la procédure qui régira le prochain recensement décennal, en 2030, doivent être déterminés dans les six prochains mois. Si nous n’avons pas la possibilité de récolter certaines informations, cela pourrait tout changer. C’est une des raisons pour lesquelles Donald Trump mène son offensive maintenant – et pourquoi nous devons prendre dès aujourd’hui cette question de la légitimité à bras-le-corps.
Marion Dupont