• @raspa Dans la suite de notre discussion de l’autre jour, un article intéressant sur la « zone grise » (un docu vient d’être réalisé pour France 2) :

    « Depuis toujours, il arrive aux jeunes femmes de ne pas consentir à des rapports sexuels et d’y céder malgré tout, décrit la voix-off au début du docu. Souvent à leur entrée dans la sexualité, les filles vivent ces agressions sans menace physique, sans violence ou sans cri. Où se trouve, alors, la limite avec le consentement, la limite avec le malentendu, la limite avec le viol ? »

    Dans l’article il est rappelé l’expression de Nicole-Claude Mathieu, qui parle de « céder sans consentir », ce que je trouve très juste. Surtout, le documentaire a été précédé d’un documentaire radio, (que je t’avais raconté je crois) à retrouver ici : https://www.franceculture.fr/emissions/les-pieds-sur-terre/le-consentement

    . Il est une parfaite description de cas où les filles ne savent pas trop à quoi s’attendre, ne sont pas sûres de ce qu’elles veulent elles (parce qu’elles n’ont pas appris à le savoir, et qu’elles sont jeunes), ne sont pas sûres d’avoir le droit de dire non et de refuser (parce que là non plus, on ne leur a pas franchement appris... et qu’on n’a pas appris à leurs agresseurs à respecter la fille en face !). Au final, elles vivent des rapports sexuels imposés qui jamais ne seraient reconnus comme des viols devant les tribunaux, malgré la grande violence de ce qu’elles ont subies.

    L’article revient beaucoup sur les débats autour de cette notion de « zone grise », c’est vraiment intéressant :

    Autre défaut du terme, pointé par la philosophe Geneviève Fraisse : puisqu’il donne l’impression que les choses sont compliquées, il arrange bien les agresseurs. « Ils sont ravis les dominants avec ce terme, qui leur donne bonne conscience », avance-t-elle. Pour cette historienne de la pensée féministe, parler de « zone grise », c’est encore une fois donner l’impression que les femmes ne savent pas ce qu’elles veulent. « Bien sûr que si, les femmes savent ce qu’elles veulent ! Quand elles cèdent, c’est parce qu’elles savent qu’elles sont face à “la bourse ou la vie”, c’est un rapport contraint où elles ont choisi la vie sur la bourse », nous dit-elle

    Une gynéco interviewée dans l’article a une position très intéressante je trouve :

    Emmanuelle Piet, gynécologue et présidente du Collectif Féministe Contre le Viol (CFCV), utilise elle aussi le terme de viol - tout en précisant que dans le cadre de ses consultations, quand ses patientes évoquent des violences sexuelles, elle prend soin de décrire l’acte comme la femme le décrit, pour ne pas leur imposer un terme.

    « Je propose souvent à mes patientes violentées par leur partenaire un certificat médical de contre-indication au rapport sexuel. Ça marche très bien, ça leur permet de comprendre des trucs. Quand elles reviennent, elles disent "c’est bien je me suis reposée" ou bien "vous vous rendez compte, il l’a fait quand même". » Autre arme : le lubrifiant. La médecin conseille d’en appliquer, pour éviter que les rapports soient douloureux. « Certaines reviennent me voir et me disent "il m’a dit qu’il aimait pas quand j’ai pas mal". Et là, elles comprennent des choses. »

    D’autres réflexions sur la question du vocabulaire :

    Delphine Dhilly évoque le terme anglais de date rape et regrette qu’« en français, on n’ait pas de terme comme ça ».

    La féministe Valérie Rey, qui blogue sous le nom de Crêpe Georgette, propose, elle, le terme de « sexe coercitif », notamment utilisé dans la littérature anglo-saxonne. « Le sexe coercitif, c’est ce mec qu’on a toutes connues, qui insiste, qui te dit qu’au moins tu pourrais lui faire une fellation, que sinon ça veut dire que tu ne l’aimes pas, etc. Dans ce cas, tu as la possibilité de dire non, mais les constructions sociales font que dans beaucoup de cas, tu vas céder. Pour moi, à partir du moment où un consentement explicite a été donné, il ne s’agit pas de viol au sens juridique, mais de sexe coercitif. »

    En anglais, on trouve ainsi cet article du site féministe Bustle qui interroge la nature d’un « oui » énoncé sous la contrainte et décrypte « cinq types de coercition sexuelle ». Si vous avez des rapports parce que vous pensez que c’est votre devoir ; parce que vous avez été menacé-e ; parce qu’on vous a culpabilisé ; parce qu’on vous a persuadé de boire de l’alcool ; parce que vous avez peur de mettre en colère votre partenaire. Un nouveau champ de réflexion à explorer ?

    Et pour finir, ce témoignage glaçant d’un garçon. On a beau le savoir, c’est pas toujours marrant de se rappeler la longueur du chemin qui reste à parcourir...

    Dans leur documentaire, Delphine Dhilly et Blandine Grosjean ont également interviewé quelques garçons, croisés à la plage ou lors de festivals, sur leur rapport au consentement. Dont ce témoignage, qui en dit plus en quelques mots que tout un livre de sociologie :

    « Ça m’est déjà arrivé d’être dans cette situation où je veux aller plus loin et elle non, on a fait la première partie et elle est là "ah, mais non, je peux pas". Donc je l’ai relancé, et au petit matin, j’ai eu ce que je voulais.(...) Dès qu’on me dit non, ça me motive encore plus d’y aller. (...) Pour moi le "non" d’une fille c’est limite, pas excitant, mais ça me motive en tout cas. »