gueules armées de la République ? – Mondes Sociaux

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    • Par ailleurs, la bravoure et la combativité attendues des animaux éclairent, en miroir, l’exercice de la force par les cynopoliciers et la conception du professionnalisme dans les brigades canines. La réduction des compétences animales à l’agressivité rend compte d’une réduction des compétences humaines à la violence. La formation des agents cynotechniques vise à réveiller leur animalité, qui fait partie de la façade (Goffman, 1973) des brigades canines. Les cynopoliciers arborent sur leurs uniformes des écussons ayant pour motifs des chiens et des loups, certains étant représentés dans leur férocité. Cette iconographie symbolise l’identité de leur corps professionnel. Se pose donc la question de la mesure policière (Moreau de Bellaing, 2009) dans l’usage d’une force augmentée par la force animale : les cynopoliciers sont-ils en mesure de domestiquer cette émotion au travail ? Sur ce point, l’ethnographie met en lumière les discordances entre la fréquence des entraînements et la réalité des interventions en situation réelle. La mission des brigades canines n’est, du reste, pas nécessairement d’intervenir, mais d’incarner la potentialité d’une force coercitive animale.

      56Par ailleurs, le courage a trait à la virilité, une stratégie de défense contre la souffrance au travail (Dejours, 1998 ; Molinier, 2006) déployée par les policiers (Pruvost, 2007). Elle soulève, par rebond, la question de la souffrance au travail des chiens de patrouille. La naturalisation de leur dressage par les cynopoliciers, qui y voient, pour la plupart, une libération de l’instinct d’agression des chiens des entraves de la domestication — donc une modalité d’épanouissement —, voile au contraire la dégradation des conditions de vie des animaux. Les contraintes imposées aux chiens, dont la dépendance à l’agressivité et l’isolement social, annihilent leur possibilité d’actualiser d’autres répertoires comportementaux que l’agression, posant ainsi le problème du placement de ces « chiens déstructurés » à leur sortie de la police. Leur carrière se prolonge dans la garde de pépinières ou de casses automobiles. Le dressage engendre également l’apparition de troubles du comportement en chenil, dont une agressivité accrue et des auto-mutilations, qui induisent une dégradation des conditions de vie au travail des cynopoliciers. La prise en compte de la souffrance au travail des animaux permettrait d’éclairer celle des policiers, qui prend une forme aiguë dans le contexte actuel de lutte contre la délinquance et le terrorisme.