Dans un documentaire poignant, la réalisatrice Tamara Erde montre comment ni la police ni la justice n’ont su protéger Shaïna Hansye, 15 ans, brûlée vive par son petit ami en 2019. “Shaïna, histoire d’un mépris criminel” est à voir sur arte.tv.
Shaïna Hansye était une enfant choyée et joyeuse. Elle a 13 ans quand elle porte plainte pour viol en réunion. À 14 ans, après avoir été passée à tabac en représailles à sa dénonciation, elle dépose une nouvelle plainte. Elle sera assassinée un ans plus tard.
Par Isabelle Poitte
En 2019, le meurtre de Shaïna Hansye, 15 ans, bouleverse l’opinion et accélère une prise de conscience sur l’ampleur des violences faites aux femmes. En octobre, le corps de l’adolescente est découvert dans un cabanon de Creil. Elle a été brûlée vive par son petit ami, alors qu’elle était enceinte. Une tragédie qui s’inscrit dans une spirale de violences entamée deux ans plus tôt : à 13 ans, elle était victime d’un viol en réunion. Son dépôt de plainte lui valait un passage à tabac en représailles. Dans le quartier où elle a grandi, sa liberté a fait d’elle « une fille facile ». Un fardeau qui ne l’a jamais quittée.
Mais c’est encore une autre violence que met au jour le documentaire de la réalisatrice franco-israélienne Tamara Erde, Shaïna, histoire d’un mépris criminel, à voir sur arte.tv : celle des institutions policières et judiciaires qui n’ont pas su écouter Shaïna, la croire, la protéger. Parce qu’elle se déshabille sans difficulté devant le médecin légiste, qu’elle raconte les faits sans émotion apparente, parce qu’elle traîne une « sale réputation », Shaïna est-elle véritablement une victime ? C’est cette ligne de fracture terrible, faite de doutes et de préjugés, qui traverse le récit saisissant mené par Tamara Erde, sur les pas de l’avocate de la famille de Shaïna, Mᵉ Negar Haeri, à la veille des différents procès.
La parole forte et militante de l’avocate 1 irrigue cette poignante chronique d’une tragédie implacable, qui résonne avec tant d’autres : « Mᵉ Negar Haeri n’a pas commencé par me parler de l’assassinat lui-même, mais du premier dossier, celui de la plainte que Shaïna avait déposée concernant le viol en réunion et toutes les défaillances qu’elle avait rencontrées, se souvient Tamara Erde. Elle m’a décrit toutes ses démarches et la façon dont elles avaient été ignorées ou mal reçues. C’est en cela que l’histoire de Shaïna apparaît comme un cas d’école, tellement révélateur de tout ce qui ne fonctionne pas dans le système. »
Le silence assourdissant des experts
Rapports d’experts et procès-verbaux à l’appui, l’avocate cite les observations des professionnels ayant reçu la jeune fille. Des phrases lapidaires induisant un doute à peine voilé sur sa crédibilité… Aucun d’eux — médecin légiste, psychologue, enquêtrice et inspecteurs, avocats généraux et procureurs… — n’a accepté de rencontrer la réalisatrice : « Leur absence de remise en question a été une de mes plus grandes déceptions. C’était une occasion unique d’analyser et de comprendre : nous sommes tous plus ou moins prisonniers de nos habitudes et de nos préjugés. Je les ai eus au téléphone plusieurs fois, et ils ont refusé de parler, par peur d’être jugés ou attaqués. Mais, au-delà de leur refus de participer au film, je me suis rendu compte qu’ils n’avaient même pas entamé ce chemin. »
Une voix vient briser ce silence : celle de Georges Domergue, qui fut le président de la cour d’appel chargée du premier dossier en 2023, après la requalification du viol en agression sexuelle. « On aurait pu, et peut-être même dû, qualifier ces faits de viol », observe le magistrat, regrettant également de ne pas avoir délivré de mandat d’arrêt lorsque l’accusé a quitté la salle pour ne plus jamais revenir… Une parole sobre, courageuse, qui s’ajoute à celle plus analytique de spécialistes : psychologues et experts en droit, médecins (dont la gynécologue Ghada Hatem, fondatrice de La Maison des femmes) démontent, un à un les rouages d’un système qui minimise la gravité des violences sexuelles, entretient l’inversion des responsabilités, et pousse à l’indulgence lorsqu’il s’agit de juger de jeunes garçons immatures… L’assassin de Shaïna, bénéficiant de l’excuse de minorité, sera condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle en 2023.
Aujourd’hui encore, des clans subsistent dans le quartier, opposant ceux qui ont soutenu Shaïna à ceux qui prennent le parti de son assassin.
Chaque entretien est une façon pour le film d’empoigner l’immense question des racines de la violence masculine, sans discours surplombant et sans jamais la cantonner aux quartiers dits « sensibles ». Comme le souligne Tamara Erde : « J’ai étudié d’autres affaires similaires, ailleurs, pour comprendre les mécanismes. Beaucoup sont communs, quel que soit le milieu social, y compris dans des contextes bourgeois parisiens. Ici, on pourrait être tenté de se concentrer sur le cadre social, les banlieues ou certains aspects religieux, mais là n’est pas l’essentiel. Ces éléments peuvent certes amplifier le phénomène — le fait que tout le monde se connaisse ou certaines règles culturelles ou religieuses —, mais au fond ils ne sont pas au centre de ces affaires. » Le drame de Shaïna éclaire d’une lumière crue les structures de la société patriarcale et les défaillances éducatives qui en découlent. Des causes profondes qui produisent presque toujours les mêmes effets : « Les jugements, les copines qui s’éloignent ; les mères des mis en cause qui ne se posent aucune question sur les actes de leurs enfants ; le fait que ce soit la victime qui soit amenée à changer de vie… »
Tissé sur un fil délicat d’émotion, le documentaire donne longuement la parole à la famille brisée de Shaïna. Au gré des photos et des vidéos personnelles, sa mère, son père, son grand frère rappellent que Shaïna fut une enfant joyeuse et choyée et une petite sœur adorée. « Ils étaient à la fois très fragiles dans leur deuil et incroyablement combattants, souligne Tamara Erde. Dès la première rencontre, ils étaient prêts à tout pour faire entendre l’histoire de Shaïna et obtenir justice. Ils m’ont dit qu’ils voulaient que d’autres femmes et jeunes filles sachent ce qui s’est passé pour elle, pour faire changer les choses. »
Dans ce récit d’une tristesse infinie, domine ainsi une volonté profonde de combler les manques d’une justice qui n’a jamais su redonner à Shaïna sa voix et sa dignité. On y ressent l’oppression silencieuse du quartier où elle a vécu des mois d’angoisse. Derrière le visage de la victime se devine alors celui d’une jeune fille forte, résistante. « Ce qui m’a frappée, c’est qu’aujourd’hui encore, des clans subsistent dans le quartier, opposant ceux qui ont soutenu Shaïna à ceux qui prennent le parti de son assassin. Le fait qu’elle ait été assassinée n’a en rien effacé ces divisions. Pour beaucoup, elle est toujours perçue comme responsable de ce qui lui est arrivé. Et cette situation nourrit un climat de peur qui empêche les gens de s’exprimer librement. » Dans cette atmosphère lourde, des mots simples de solidarité, parfois murmurés dans la froideur d’un hall d’immeuble, se chargent d’une puissance consolatrice. Tout comme ceux de l’avocate Negar Haeri qui viennent clore le film : « Que le souvenir de Shaïna, vaillante et libre, résiste au temps et à nos insuffisances. »
“Shaïna, histoire d’un mépris criminel”, sur Arte.tv : un film en forme de plaidoyer pour que justice lui soit enfin rendue
1 Autrice de La Jeune Fille et la Mort, éd. Seuil, 2025.