Revue des livres, des idées et des écologies

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  • Réimaginer la terre avec les peuples autochtones

    Barbara Glowczewski

    https://lavoiedujaguar.net/Reimaginer-la-terre-avec-les-peuples-autochtones

    https://www.terrestres.org/2020/03/10/reimaginer-la-terre-avec-les-peuples-autochtones

    « À l’heure du plus grand défi de l’humanité, qui est la crise climatique causée par l’industrialisation du monde sous domination de la vision capitaliste, nous les Peuples Premiers, nous invitons le monde à revoir et reconsidérer sa relation avec ce que les Occidentaux appellent la Nature. Nous en dépendons complètement et pourtant nous restons continuellement sourds à ses cris de douleur. Chacun doit agir à son échelle, et la Guyane, en tant que pays amazonien à son rôle à jouer. La France, en tant que cinquième puissance mondiale doit assumer ses responsabilités et arrêter son hypocrisie. » Cette déclaration fut prononcée le 12 décembre 2019 par Yanuwana Christophe Pierre, réalisateur kali’na, président fondateur de la JAG (Jeunesse autochtone de Guyane), qui s’est mobilisée avec succès contre le projet de la Montagne d’Or, consortium de multinationales, russe et canadienne. Les peuples autochtones, habitants des forêts, savanes ou désert, soignaient la terre avant l’imposition de normes industrielles et administratives qui interdisent, par exemple en France, d’habiter l’endroit où l’on travaille, que ce soit une parcelle agricole ou un atelier d’artiste en ville. Le parc national en Amazonie guyanaise a autorisé le maintien de villages indiens mais leurs droits de chasse et de pêche, leurs pratiques ancestrales pour faire pousser leurs nourritures et construire leurs villages sont menacés tant par la normalisation des lois que par les orpailleurs clandestins qui polluent les rivières et la forêt en menaçant la survie de tous les habitants humains et non humains. (...)

    #peuples_autochtones #Barbara_Glowczewski #Irène_Bellier #Guyane #Montagne_d’Or #colonisation #Afrique #Australie #Canada #Mexique #Jérôme_Baschet #Malcom_Ferdinand

  • Sans smartphone, pas de liberté ? | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2021/02/06/sans-smartphone-pas-de-liberte

    e projet de loi sécurité globale a provoqué une levée de bouclier à gauche et dans les syndicats (dont ceux de journalistes, mais largement au-delà). Au cœur de cette contestation figure le fameux (feu) article 24 et la tentative mal dissimulée du gouvernement de décourager les témoignages sur les violences policières par des arguties peu convaincantes. Cette mobilisation s’est ainsi très rapidement concentrée autour de l’ éventuelle interdiction qui nous serait faite de diffuser des vidéos d’agissements de la police, notamment lors des manifestations. Il serait trop fastidieux de faire un inventaire exhaustif des textes, banderoles, prises de paroles, bombages et slogans plaçant au centre de la mobilisation contre cette loi, la liberté de filmer et son corollaire, celui d’alimenter internet, ses réseaux dits sociaux, ses infrastructures, et bien sûr ceux qui s’en nourrissent : multinationales et… police. Considérée comme un supplément d’âme à ne cultiver qu’une fois les questions prioritaires réglées, la critique des technologies reste hélas de l’ordre de la coquetterie pour une gauche, très majoritairement productiviste1, qui a d’autres chats à fouetter actuellement. Logiquement, les analyses et réponses à ce projet de loi, pour nombre d’entre elles, en sont l’ illustration et si « le monde est flou », les slogans sont parfois explicites.

    Le site d’information Lundi Matin, par exemple, se réjouit du succès de bombages réalisés à Bordeaux le 24 novembre. Sur les murs de l’École Nationale de la Magistrature, l’un d’eux proclame sans trembler : « Pas de vidéos, Pas de justice ». Un autre : « Sous les pavés, la carte SD », assez révélateur de l’imaginaire technophile de certains héritiers de 68. Les animateurs du site (habituellement attentifs à la question des flux dans leur critique du capitalisme), sans doute galvanisés à leur tour par la puissance du récit et des slogans associant justice, révolte et vidéo, n’ont pas jugé utile de souligner un éventuel lien entre flux informatiques et destruction du monde. Dommage. L’auteur de l’article, finalement pris d’un doute, estime cependant qu’il est un peu tôt pour affirmer que ce genre de manifestation inaugure « le début d’une série de protestations à la hauteur des enjeux. »2 C’est peu de le dire.

    • Plus honnête sans doute, quoique pas plus rassurant sur l’état des forces en présence, la pancarte « Vos armes contre -n-o-s—c-a-m-é-r-a-s- … plus rien » confirme ce que l’on craignait : sans smartphone, nous ne sommes plus rien. Ce terrible aveu révèle et prend acte d’une forme d’impuissance grandissante (d’un manque d’imagination ?), dans le camp progressiste – mais pas seulement, à esquisser un monde plus vivable, ou a minima une résistance, en l’absence de l’appareillage technologique que la société industrielle nous a collé dans les mains. Il trahit donc le sentiment dégradé que nous avons de nous-mêmes et de nos capacités à agir.

      […]

      Plus honnête sans doute, quoique pas plus rassurant sur l’état des forces en présence, la pancarte « Vos armes contre nos caméras … plus rien » confirme ce que l’on craignait : sans smartphone, nous ne sommes plus rien. Ce terrible aveu révèle et prend acte d’une forme d’impuissance grandissante (d’un manque d’imagination ?), dans le camp progressiste7 – mais pas seulement, à esquisser un monde plus vivable, ou a minima une résistance, en l’absence de l’appareillage technologique que la société industrielle nous a collé dans les mains. Il trahit donc le sentiment dégradé que nous avons de nous-mêmes et de nos capacités à agir.

      […]

      Le recours à ces appareillages ne nous protège de rien mais nous confisque la parole et fragilise sa légitimité en lui préférant implicitement une preuve par l’image, censément plus délicate à contester. Si c’est bien à cette idée que se rangent les slogans évoqués plus haut, le pouvoir et ses conseillers en numérisation peuvent se féliciter d’avoir convaincu très au-delà de leur cercle d’influence.

      […]

      Geoffroy de Lagasnerie, philosophe et inspirateur de la gauche radicale, répond à sa façon au journaliste du site Reporterre :

      « J’ai beaucoup de mal à penser la technique du point de vue du pouvoir. La technique, on peut toujours s’en retirer. Je ne vois aucun effet de pouvoir de Facebook, de Twitter ou d’Instagram parce que je peux les fermer. Le seul pouvoir dont je ne peux me retirer, c’est l’État. Mais Facebook ne me met pas en prison. Instagram ne me met pas en prison. Mon Iphone ne me met pas en prison. »

      Pourtant mis par son interlocuteur sur la piste des conséquences écologiques désastreuses imputables à l’omniprésence des technologies, il ne voit décidément pas matière à s’attarder sur ce point.

      […]

      Bien qu’elle n’en ait pas l’exclusivité, cette cécité assumée est emblématique d’une gauche qui semble ne répondre qu’à des stimuli que la sphère universitaire et culturelle prémâche puis lui sert sur un plateau (de télé ou de radio en général). Il ne faut pas s’étonner que, puisant à de telle sources, elle peine à penser la liberté hors de ses thèmes de prédilection : focalisation sur le seul caractère inégalitaire de la répartition des richesses produites, sur les dominations (de genre, de race, etc.) et sur les sales manières de l’Etat policier. Rien d’étonnant non plus à ce qu’elle accepte sans sourciller l’idée de confier à un iPhone le soin de la défendre face à l’Etat.

      #liberté #critique_techno #smartphone #téléphone_portable #caméra #police #violence_policière #violences_policières #informatisation #Progrès #anti-industriel #progrès_de_notre_dépossession

  • Cultiver, bloquer, occuper, freiner..., unir nos forces pour impulser et inventer des résistances nouvelles, à la mesure du ravage
    https://ricochets.cc/Cultiver-bloquer-occuper-freiner-unir-nos-forces-pour-impulser-et-inventer

    Voici un programme réjouissant, qui parle non seulement de résistance et de blocages de projets écocidaires, mais aussi d’alternatives et d’offensives pour le vivant les communs : Appel des Soulèvements de la Terre La catastrophe écologique n’est pas à venir, elle est déjà là. Nous ne nous résoudrons pas à la contempler, impuissants, isolés et enfermés chez nous. Nous avons besoin d’air, d’eau, de terre et d’espaces libérés. Les causes et les responsables de la destruction des sols nous entourent : (...) #Les_Articles

    / #Résistances_au_capitalisme_et_à_la_civilisation_industrielle, #Agriculture, #Ecologie, La (...)

    #La_propriété
    https://www.terrestres.org/2021/03/10/soulevements-de-la-terre
    https://reporterre.net/Contre-l-apocalypse-climatique-les-soulevements-de-la-Terre
    https://lessoulevementsdelaterre.org
    https://lessoulevementsdelaterre.org/programme-saison-1
    https://lessoulevementsdelaterre.org/blog/la-lutte-des-sucs
    https://www.lavoiedujaguar.net/17-avril-2021-Nouvel-appel-a-agir-contre-la-reintoxication-du-monde

  • La décroissance : le socialisme sans la croissance | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2021/02/18/la-decroissance-le-socialisme-sans-la-croissance

    Qui a peur de la « décroissance » ? Il est des alliances étonnantes : que Le Monde Diplomatique, organe combatif d’une certaine gauche sociale et marxiste française, critique acerbe du système capitaliste, ouvre grandes ses colonnes, pour penser l’écologie et la décroissance, à Leigh Phillips, un représentant du Breakthrough Institute – think tank californien défendant le transhumanisme et la géo-ingénierie au service de l’innovation et des profits de la nouvelle économie numérique capitaliste –, voilà qui doit faire réfléchir sur l’état de désorientation des forces de gauche dites « progressistes » face à la destruction écologique.

    Climato-scepticisme insidieux (le changement climatique ne serait qu’un problème technique aussi facile à régler que le fut l’interdiction des gaz à l’origine du trou dans le couche d’ozone dans les années 1980). Apologie aveugle de l’innovation technologique, culte de « l’espèce humaine » toujours capable, par son artifice, d’échapper aux effets néfastes de ses activités sur le monde naturel. Sophismes grossiers qui amalgament l’idée de décroissance avec celles de pénurie et de surpopulation : tout y est dans cet article caricatural (intitulé « Les mirages de la décroissance »). Comment se fait-il que le grand récit du Progrès, de la Croissance voire de la Civilisation fédère dans une commune détestation de l’écologie une idéologie libertarienne « pro-technologie » avec une certaine gauche marxiste française ? À quand un véritable examen critique par le Monde Diplomatique des liens intimes qu’entretient depuis son origine cet impératif de la Croissance avec l’expansion du mode de production capitaliste et sa colonisation du monde ?

    Le comité de rédaction de la revue Terrestres.

  • Endosser l’ombre striée des feuillages | Dénètem Touam Bona
    https://www.terrestres.org/2021/01/13/endosser-lombre-striee-des-feuillages

    Quand des feux sans fin assombrissent les cieux de régions tropicales convoitées (Amazonie, Bornéo…), on s’alarme aussitôt de la destruction de la forêt « primaire ». Cette nostalgie irrépressible du jardin d’Eden nourrit pourtant l’érotisme prédateur qu’elle croît condamner : le viol (néo)colonial d’une nature « vierge ». Source : Terrestres

  • La nature sublime | Bernard Aspe et Lena Balaud à propos de : #Jacques_Rancière, Le Temps du paysage. Aux origines de la révolution esthétique
    https://www.terrestres.org/2020/12/19/la-nature-sublime

    Les jardiniers-paysagistes Price et Knight nous appelaient à une expérience d’agrandissement sensible en résonance avec la grandeur des paysages qui se laissent compléter (dans une complémentation bien sûr inachevable) par l’imagination. Cet agrandissement qui se place dans la dimension du sensible suspend les opérations de l’esprit, dans un « contentement sans nom » (p. 78) et un « enthousiasme tranquille » (p. 79). Ce sont ce contentement et cet enthousiasme que Kant évacue en faisant disparaître cette qualité particulière que partagent la nature-artiste et le nouveau sujet esthétique qu’elle convoque : celle de pouvoir grandir encore.

  • Cent Mille Ans | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/12/19/cent-mille-ans

    La Meuse n’a pas été choisie au hasard. La filière #nucléaire y a jeté son dévolu après avoir été expulsée partout ailleurs. On compte dans les environs de Bure 6 habitants au kilomètre carré, avec une population vieillissante. Claude Kaiser, un élu local, raconte souvent cette anecdote. Lorsqu’il avait rencontré une conseillère du Premier ministre Lionel Jospin, au début du projet, celle ci lui avait dit de « mettre 10 000 personnes dans la rue à Bar le duc. A partir de là, on pourra peut-être commencer à discuter ». L’élu local lui a répondu que c’était impossible dans la Meuse. « c’est bien pour cela qu’elle a été choisie », a-t-elle alors rétorqué.

    Avec la bande dessinée Cent Mille Ans, ce qui nous préoccupe se situe moins en profondeur qu’à la surface. A Bure, nous avons compris que le nucléaire n’est pas seulement un enjeu technique ou une question d’expertise scientifique. Il est avant tout une manière de gouverner : un ordre social qui achète les populations locales, et réprime ses opposants.

  • Réécrire l’histoire, neutraliser l’écologie politique
    https://www.terrestres.org/2020/11/02/reecrire-lhistoire-neutraliser-lecologie-politique

    Une critique d’Aurélien Berlan du livre de Pierre Charbonnier Abondance et liberté paru à La Découverte en 2019.

    Je vais analyser le livre de Charbonnier de la même manière qu’il aborde les discours qu’il a sélectionnés, comme une série « d’opérations conceptuelles » et « d’interventions théoriques » dans les « controverses » liées à l’écologie politique (p. 28-29). Ces opérations permettront de mieux identifier sa position réelle dans le débat actuel. L’auteur présente d’abord son ouvrage comme une philosophie de la liberté dans ses rapports avec l’abondance et, de manière classique dans la philosophie académique, il recourt à l’histoire des idées comme moyen pour enquêter sur cette problématique, le tout dans le but de politiser la question écologique. Je vais analyser ces trois versants du livre comme trois opérations : un brouillage des notions de liberté et d’abondance, une purge dans l’histoire des idées et une mise au rebut de l’écologie politique, afin d’en neutraliser le potentiel subversif.

    Ces trois opérations peuvent être lues comme les trois moments de ce qui constitue l’opération principale du livre, relative à l’usage du terme « autonomie ». On sait que depuis les années 1970, et malgré les tentatives du management pour la récupérer, cette notion est très valorisée dans les milieux écologistes (et au-delà) comme alternative à la pseudo liberté promise par la « société d’abondance ». Sans jamais discuter cet usage, Charbonnier emploie quant à lui la notion dans un sens large qui la remet sur les rails du grand récit de la conquête moderne de la « liberté illimitée ». C’est que cet Humpty Dumpty de l’écologisme cherche moins à préserver l’habitabilité de notre planète qu’à sauver l’idée de Progrès.

    #Pierre_Charbonnier #Aurélien_Berlan #écologie_politique #Liberté_et_autonomie #abondance

  • Séminaire « Devenir Terrestres » de la revue Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/12/01/seminaire-devenir-terrestres-de-la-revue-terrestres

    Cette année, la revue Terrestres propose un séminaire accueilli à l’EHESS. Se déroulant du 9 décembre 2020 au 9 juin 2021, chaque séance est le lieu d’une discussion avec des invité·e·s autour de thèmes aujourd’hui structurants pour les questions écologiques.

    9 décembre : Autour de l’État
    Une histoire critique de la souveraineté d’État, autour du livre Dominer (La Découverte, 2020) : Christian Laval (co-auteur avec Pierre Dardot)
    L’État peut-il être écologique ? Imaginer des processus institutionnels terrestres, débat entre Sophie Gosselin (co-auteure de Le toucher du monde) et Xavier Ricard (co-auteur de Revenir sur Terre)

    Cette première se déroulera en distanciel. S’inscrire en envoyant un email à l’adresse suivante : cbonneuil [at] gmail [point] com

    13 janvier : Autour de l’Écoféminisme
    Un écoféminisme vernaculaire (Geneviève Pruvost)
    Simone Weil peut-elle nourrir une approche éco-féministe ? (Geneviève Azam)

    10 février : Penser le géopouvoir
    Anthropocène et géopouvoir : “Earth beings and the neoliberal state of nature” (Federico Luisetti, en anglais)
    Penser les régimes de planétarité depuis 1492 (Christophe Bonneuil)

    10 mars : Nous ne sommes pas seuls. Politique des alliances terrestres
    Autour du livre Nous ne sommes pas seuls (Seuil, 2021) avec Léna Balaud et Antoine Chopot.

    14 avril : La Terre ou le temps des métamorphoses
    La Terre ou les temps des métamorphoses : avec Emmanuele Coccia (auteur de Métamorphoses) David gé Bartoli (co-auteur de Le toucher du monde) et Frédéric Neyrat (auteur de La part inconstructible de la Terre).

    12 mai : Devenirs Terrestres
    Présentation et discussion d’un texte collectif en cours d’élaboration

    9 juin : Revisiter la place de la technocritique dans la pensée écologique à l’heure du capitalisme numérique
    Avec François Jarrige, Célia Izoard et Mathieu Amiech

  • Les Coups d’Etau permanents | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/11/18/les-coups-detau-permanents

    Sur les cinq dernières années, la France a vécu plus de la moitié du temps sous un état d’exception restreignant les #libertés fondamentales3 . La panique d’Etat face au mouvement des Gilets-Jaunes a ouvert un régime de #coercition brutale. Le pouvoir politique a encouragé et couvert les #violences policières par une série de discours, de mesures administratives et de #lois permettant de protéger les agissements policiers4 . Pour mesurer l’#acclimatation progressive et presque inaperçue de notre quotidien à la société de contrôle, projetons-nous il y a seulement une vingtaine d’années.

    Lors de sa création en 1998, le Fichier enregistrant les empreintes génétiques devait uniquement recenser les délinquants sexuels condamnés. En 2018, il renferme l’ADN de plus de 3 millions de personnes, conservé 25 ans pour l’écrasante majorité qui n’ont pas été condamnées et 40 ans pour celles qui l’ont été5 . Justifié au nom des crimes sexuels, le périmètre s’est élargi à divers crimes, puis à de simples délits et est devenu presque banal pour les individus participant à des mouvements sociaux.

    A la fin des années 1990, seule la ville-laboratoire des Balkany Levallois-Perret s’est aventurée dans une expérimentation appartenant au répertoire standard de la science-fiction : disposer des caméras dans les principaux lieux de passages pour y filmer l’espace public. La vie ordinaire allait désormais être encapsulée 24 heures sur 24. Aujourd’hui, l’ensemble du territoire totalise le chiffre vertigineux de 1,5 à 2 millions de caméras, tandis que Nice, la ville la plus quadrillée du pays, en compte une pour 130 habitants6

  • Crime d’État par Bernard Aspe
    https://www.terrestres.org/2020/11/06/crime-detat

    Un article récent de Frédéric Lordon était intitulé « Ces criminels qui nous gouvernent ». On ne soulignera jamais assez le fait que la notion de « crime », ici, est aujourd’hui moins que jamais une métaphore. Elle indique de façon très exacte l’opération politique qui est en cours : pour sauver la logique de la rentabilité, la logique de la valorisation du capital, les gouvernants sacrifient à la fois les libertés et les vies. La mise au travail pour sauver l’économie est un crime politique, et un crime tout court. Elle est la raison de la catastrophe sanitaire, la raison du ravage écologique, et la raison qui permet de livrer chaque jour davantage la population au pouvoir policier. Les gouvernants qui en sont responsables devraient donc être considérés comme des criminels, et traités comme tels.

    #Confinement #Bernard_Aspe #économie #capitalisme #covid

  • Crime d’État, Bernard Aspe | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/11/06/crime-detat

    Les mesures prises par le gouvernement Macron ne suscitent pas l’unanimité. Le problème est que les critiques qui les visent semblent incompatibles entre elles. D’un côté, on constate avec effarement l’extraordinaire rétrécissement des libertés qui se produit au nom de la gestion de la crise. Se rassembler pour manifester, bien sûr, mais aussi prendre un café en ville, aller voir les amis ou même sortir de chez soi : autant de gestes désormais interdits (ou du moins soumis à l’approbation de la police), dont on n’aurait pu imaginer il y a tout juste huit mois qu’ils puissent l’être un jour dans nos « démocraties libérales ».

    De l’autre côté, on insiste sur l’échec de la gestion de la crise sanitaire en tant que telle. Le risque d’un effondrement de l’hôpital est notamment souligné par le personnel soignant depuis plusieurs semaines, et pourtant aucune mesure permettant de contrer efficacement l’épidémie n’a été prise à temps – car c’est en septembre, lorsque l’épidémie reprenait à bas bruit, qu’il aurait fallu réagir. Les hésitations, atermoiements et incohérences des gouvernants mettent donc en danger la vie de plusieurs dizaines de milliers de personnes.

    Alors quelle est la position juste : s’agit-il de dire que le confinement est une mesure liberticide, que le port du masque devrait être laissé à la libre initiative de chacun et que l’attention dont chacun est capable pour ses proches et pour les autres doit suffire à éviter une catastrophe ? Ou bien au contraire faut-il dire que le confinement devrait être plus conséquent, qu’il faudrait stopper la majeure partie des activités sur les lieux de travail et dans les écoles, et prévoir plusieurs mois de consommation réduite au strict nécessaire ? Peut-être n’est-ce pas la bonne alternative. Du moins, peut-être que l’alternative, formulée ainsi, rate quelque chose d’essentiel.

    Il faut peut-être repartir de ce qu’indiquent les critiques formulées à l’encontre du gouvernement. On peut considérer que chacune a sa pertinence : non seulement il y a une incohérence manifeste dans les choix du gouvernement, mais ceux-ci ne peuvent se défendre ni du point de vue d’une stricte logique sanitaire, ni du point de vue des conséquences sur la vie sociale et politique. Que des points de vue critiques apparemment contradictoires puissent être également pertinents, cela veut dire deux choses : premièrement, qu’ils cernent bien les contradictions dans lesquelles s’empêtrent les dirigeants ; deuxièmement, à l’inverse : ce qui semblait contradictoire du côté des critiques peut en réalité se révéler tout à fait cohérent. Comment dégager cette cohérence ? Avec les mesures adoptées récemment par l’État français, la réponse à cette question a sans doute été clarifiée.

    #covid-19 #économie #travail #mise_au_travail

    • Cette obsession de la productivité du travail est notamment ce qui a conduit il y a quelques années Jean Castex, alors directeur de l’hospitalisation et de l’organisation des soins au ministère de la santé, à concevoir le plan hôpital 2007, par lequel la logique de la rentabilité s’est introduite dans les structures hospitalières. L’actuelle ministre de la culture, Roselyne Bachelot, a pour sa part travaillé à entériner cet état de choses avec la Loi portant réforme de l’hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires, du 21 juillet 2009. Les principaux responsables directs de l’état de délabrement dans lequel sont plongés les hôpitaux, qui sont donc aussi les responsables de la catastrophe sanitaire en cours, se trouvent donc aujourd’hui à la tête du gouvernement.

      La bêtise et le cynisme d’un Macron, par ailleurs indubitables, ne suffisent pourtant pas à expliquer le geste de nommer ces personnes dans le nouveau gouvernement. Il faut voir dans cette nomination un geste politique. Un geste qui peut se traduire ainsi : « nous assumons pleinement la logique de rentabilité imposée dans les institutions de soin. Nous allons défendre cette logique quel qu’en soit le coût en termes politiques, et quel que soit le nombre de vies qu’il faudra sacrifiées ».

  • U.S.A. : #fascisme ou abolition | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/10/20/u-s-a-le-fascisme-ou-labolition

    Secondé par le Parti Républicain, Trump tente aujourd’hui d’invalider par avance l’élection de novembre 2020 à laquelle pourtant il participe, jouant ainsi sur deux tableaux à la fois au cas où il ne serait pas élu : en détruisant les services postaux, ce qui a pour effet de ralentir l’acheminement des bulletins de votes envoyés par la poste et pourra ainsi invalider les bulletins arrivés trop tard (au Texas, le gouverneur a eu une meilleure idée : se débarrasser des boites où les électeurs des régions à majorité démocrate peuvent déposer leur bulletin) ; en purgeant les listes électorales et exigeant des preuves d’identités parfois impossibles à produire ; en réduisant la possibilité de voter avant le 3 novembre (early voting), alors que le vote est un mardi, c’est-à-dire un jour où il est difficile de voter pour ceux qui travaillent ce jour-là ; en appelant des électeurs à voter deux fois, par correspondance et aussi le jour du vote, alors que c’est un crime ; en déclarant par avance les élections « truquées » ; en appelant les milices d’extrême-droite, genre Proud Boys, à « surveiller » les élections, c’est-à-dire à intimider ceux qui vont voter. Et il y a de quoi être intimidé, quand on est African-American, c’est-à-dire quand on est un sujet pouvant être tué impunément – tué avec la bénédiction du pouvoir en place.

    Nietzsche avait raison de dire que les événements importants arrivent souvent inaperçus, avec la légèreté de « pattes de colombes » ; mais certains d’entre ces événements arrivent parfois avec des fusils d’assaut. Tout ce dont je parle est effectué au grand jour, il s’agit d’une fascisation directe, établie à partir d’actes revendiqués, justifiés, validés par les cours suprêmes de chaque État lorsqu’elles sont à majorité Républicaine, tout le contraire d’un complot obscur. Il semble d’ailleurs, pourrait-on dire à titre d’hypothèse para-freudienne, que plus la brutalité réelle est manifeste, sans discours cherchant à la dissimuler dans un jet de brouillard idéologique, plus c’est la dissimulation elle-même qui devient l’objet d’un investissement psycho-politique déplacé : une cause obscure, délirante (QAnon), cherche à évincer les causes évidentes (brutalité du pouvoir et de l’argent). On tue au grand jour (policier filmé en train d’asphyxier un sujet africain-américain), on ment effrontément, on expose sans vergogne la vie des populations au COVID-19. On déclare que de toute façon la démocratie n’est pas l’objectif de la société états-unienne3.

  • COVID-19 : vers une gouvernementalité anthropocénique
    https://www.terrestres.org/2020/09/30/covid-19-vers-une-gouvernementalite-anthropocenique

    Le choix d’une mise à l’arrêt temporaire de l’économie réelle par l’adoption du confinement de masse ainsi que l’ensemble des mesures qui se sont suivies pour répondre à la propagation fulgurante de la Covid 19 semblent configurer une nouvelle forme de gouvernementalité s’appliquant à l’échelle planétaire et s’appuyant sur les technologies de contrôle numériques pour s’exercer : une gouvernementalité anthropocénique. Que les États décident de mettre quasi-simultanément sous cloche environ 4 milliards d’êtres (...)

    #technologisme #transhumanisme #domination #COVID-19 #santé

    ##santé

  • Les médecines terrestres face au coronavirus | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/09/30/les-medecines-terrestres-face-au-coronavirus

    Dans la tourmente du covid-19, nous prenons légitimement la défense des personnels soignants et du système de soin, contre la dynamique néolibérale de destruction de la Santé comme service public et bien commun, enclenchée depuis une vingtaine d’années. Pourtant, n’est-il pas important, vital même, que cet événement considérable rende aussi possible un questionnement sur le monopole d’une médecine moderne dont la rationalité et l’« efficacité » toujours vantées, sont néanmoins solidaires d’un système de vie profondément pathogène ?

    Il y a près de 50 ans, Ivan Illich posait dans Némésis médicale une question simple et plus que jamais d’actualité : celle de la contre-productivité de l’institution médicale moderne. Cette médecine entretient une promesse générale de « guérison » plus que de santé et de prévention. Elle se fonde sur une coupure profonde entre le corps médical qui sait, prescrit et « prend en charge », et le « patient », hétéronome, nu et passif face au traitement. Mais cette promesse de guérison, cette quête de nouveaux traitements et vaccins n’est-elle pas vaine et sans fin, dès lors qu’elle s’avère profondément solidaire d’un système de vie industrialisé qui génère constitutivement des maladies et des nuisances nouvelles, liées aux pesticides, aux perturbateurs endocriniens, aux polluants chimiques disséminés partout, à la pollution de l’air, mais aussi à la déforestation, au braconnage d’espèces sauvages et à l’agrobusiness ?

    De fait, aucun autre horizon collectif de soin n’a encore surgi dans le débat autour de l’événement du covid-19. Notamment, aucune place positive n’aura été accordée, du moins dans l’information « grand public », aux visions, propositions et solutions des médecines dites alternatives. Or, ces autres médecines, associant plantes médicinales, travail de long terme de renforcement de notre système immunitaire et souci pour l’alimentation, sont plus enclines à penser des techniques de soin reliant les humains et leurs milieux de vie, à concevoir l’individu comme un foyer de relations, dont la santé dépend de la qualité même de ces relations. La médecine et la santé, ici, ne sont alors plus dissociables de la forme de vie que nous menons et des relations que nous entretenons avec notre milieu.

    En compagnie de Thierry Thévenin et Lilian Ceballos nous allons essayer de comprendre comment et pourquoi défendre une médecine terrestre. Renouant avec un pan de l’écologie politique des années 1970 s’interrogeant sur les conditions et les institutions du soin, nous essayons de saisir cet événement planétaire du covid-19 pour ne pas seulement en appeler à plus de moyens pour la médecine telle qu’elle se pratique dans nos sociétés industrialisées, mais aussi pour mettre en discussion les limites constitutives de cette médecine-là et poser le problème de l’unité complexe du soin des humains et du soin des milieux de vie.

  • Écologie ou/et économie, la culture et ses sponsors. Des échanges polémiques, parus en août dans la revue Terrestres, qui questionnent le moment qui est le nôtre, ainsi que la place de « la culture » — et de l’amitié — au sein de celui-ci.

    Quelle culture voulons-nous nourrir ? par Isabelle Fremeaux et John Jordan

    https://www.terrestres.org/2020/08/04/quelle-culture-voulons-nous-nourrir

    Lettre ouverte sur l’amitié et appel à déserter le forum Agir Pour Le Vivant, ayant lieu à Arles du lundi 24 août au dimanche 30 août.

    [... Nous vous écrivons en amis, pas en ennemis. Nombre de vos idées et de vos écrits nous ont souvent servi d’ancrage dans les tempêtes qui se déchaînent en cette époque vacillante. Nous avons rencontré certain-e-s d’entre vous, avec qui nous avons partagé notre passion pour la protection du vivant. Plusieurs nous ont rendu visite sur la zad (Zone à défendre) de Notre-Dame-de-Landes, apportant votre soutien à la lutte victorieuse contre un aéroport climaticide. Nous avons croisé d’autres d’entre vous lors de festivals et de forums où nous présentions nos travaux respectifs. Nous partageons la même maison d’édition avec d’autres encore, et nous avons hâte de rencontrer en personne celles et ceux dont les chemins n’ont pas encore croisé les nôtres. Mais malheureusement, cela ne se produira pas en ce mois d’août, dans la chaleur estivale de la ville d’Arles, lors du forum Agir pour le vivant, car nous n’y viendrons pas. Cette lettre ouverte Quelle culture voulons-nous nourrir ? vous invite à vous aussi incarner ce refus, afin qu’il devienne une désertion collective. L’amitié implique toujours des choix et des conséquences et cette lettre ouverte traite de l’art de choisir de bonnes relations.

    2020 nous a propulsé-e-s dans une bataille d’imaginaires aux proportions rarement connues dans l’histoire : La vie ou l’économie d’abord ? Retour à la normale ou non ? C’est une bataille où non seulement les façons dont nous percevons la vie et coexistons avec elle sont plus que jamais en jeu, mais où une grande partie du vivant pourrait être confrontée à une précarité extrême, à des expulsions et à une extinction massive dans les prochaines décennies. Dans toute bataille, il est impératif de choisir ses ami-e-s et l’événement Agir Pour le Vivant nous semble emblématique de ce type de choix. Le programme paraît irrésistible, toutes les bonnes questions sont posées, avec les bons mots et les bons imaginaires. Pourtant, cet événement est soutenu par des alliés profondément problématiques pour quiconque se soucie du vivant : la plupart des « partenaires » (un terme qui se rapporte autant à nos amours qu’à ceux avec qui nous faisons affaire, un terme bien plus chaleureux que « sponsors »…) font partie de la logique délétère qui ne cesse de traiter le vivant comme n’ayant de valeur que si celle-ci peut être calculée comme une marchandise ou un service au sein du marché.

    Cette logique est celle de l’extractivisme5, des enclosures6, de l’externalisation et de l’extra-territorialité. En somme, c’est la logique même du capitalisme, le contraire de la logique des Communs qui, elle, est la forme de vie que nous nous efforçons de développer et que nous partageons probablement avec la plupart d’entre vous.

    Comme nous l’a proposé Donna Haraway, l’une des clés de cette période de déconstruction du système consiste à générer des « parentés dépareillées » ( make kin ). Il faut nous rappeler qu’il ne s’agit pas seulement de reconstruire nos rapports avec les mondes « plus qu’humains », mais aussi de choisir en toute conscience avec qui nous lions des amitiés dans la lutte pour que la vie continue à vivre et prospérer malgré la guerre que lui mène l’économie. [...]

    « Nous sommes plus que jamais confrontés à la sensibilité et à la fragilité de la Terre » claironne l’élégant site web éco-pop d’Agir pour le Vivant, (www.agirpourlevivant.fr), un forum qui « entend présenter des solutions, oser des expérimentations et contribuer à l’écriture de nouveaux récits… » en vue d’ « une nouvelle conscience en faveur de la biodiversité ». L’événement, qui doit durer une semaine, est organisé par Actes Sud, l’une des plus grandes maisons d’édition francophones. Sa directrice, Françoise Nyssen, est devenue célèbre pour avoir été nommée en 2018 Ministre de la Culture par un banquier devenu Président (Emmanuel Macron) et avoir dû démissionner peu de temps après à cause de « l’affaire de la mezzanine ».

    En faisant défiler la page d’accueil du site jusqu’en bas, après la liste d’illustres intellectuel-le-s et artistes, on découvre 26 logos de « partenaires ». Parmi ces logos, il y a ceux d’institutions financées par des fonds publics (Office du tourisme d’Arles, Parcs Naturels Régionaux de France), ceux de media libéraux (Libération, Kombini), ceux d’entreprises semi-publiques (Banques des Territoires ou Compagnie National du Rhône)… Les autres logos sont ceux de multinationales privées telles que BNP Paribas ou du cabinet de gestion financière Mirova. Le logo du forum est une sorte d’hybride inter-espèces arbre-humain, qui court à perdre haleine, pour, nous semble-t-il, fuir cet événement et la toxicité de ses entreprises partenaires.

    La meilleure manière de comprendre ces partenariats n’est pas tant de les voir comme des entités qui soutiennent le forum mais plutôt l’inverse : c’est le forum qui rend crédible leur mensonge selon lequel elles se soucient de toute autre chose que de faire des profits, en détruisant des vies humaines et non-humaines si nécessaire. Il ne s’agit pas d’argent propre ou sale, mais d’une toute autre monnaie d’échange : la confiance et la valeur qu’on lui accorde.

    Quel trouble voulons-nous habiter ? Réponse à Isabelle Fremeaux et John Jordan - Baptiste Morizot, Estelle Zhong Mengual
    https://www.terrestres.org/2020/08/12/quel-trouble-voulons-nous-habiter-reponse-a-isabelle-fremeaux-et-john-jo

    Votre lettre est magnifique, parce qu’animée par les passions politiques les plus généreuses. Vous auriez pu dire : « Monstres, quel monde pérennisez-vous en ne boycottant pas ce festival ! ». Vous dites : « Quelle culture voulons-nous nourrir ? », et bien sûr, on nourrit, on favorise toujours en contre, mais ce n’est déjà plus le même monde qu’on ouvre, ni la même tonalité de relations. On ne retrouve pas non plus dans votre lettre les sophismes par glissement si courants dans les textes bassement polémiques1. Ce qui est convaincant, c’est que ce n’est pas une critique abstraite et vague du « système » qui vouerait tout contact avec de l’argent aux gémonies : dans votre analyse précise, ce n’est pas le fait que BNP Paribas soit une banque qui rend tout ça condamnable, mais le fait documenté qu’elle soit le plus grand investisseur européen dans les énergies fossiles. Ces pratiques sont objectivement contradictoires avec le mot d’ordre du festival. Cela mérite vraiment attention, cette affaire.

    Quelle lettre revigorante, quelle belle discorde qui nous force à penser, dans un événement qui aurait pu être feutré et tristement consensuel ! Pour tout ça, merci.

    L’AMITIÉ

    Néanmoins, nous ne boycotterons pas ce festival. La première raison, d’abord, pour ne pas parer ce message des faux atours de la pure rationalité idéologique : c’est l’amitié. Pour plusieurs d’entre nous, c’est notre éditeur qui organise ce festival, il y joue un rôle central, or c’est lui qui nous permet de produire des effets par l’écriture, et c’est aussi là que nous nous sentons utiles à la cause. Or, chez cet éditeur et sa nébuleuse d’auteurs, nombre d’entre eux sont devenus des amis, et ce sont ces amis qui nous ont invités. Ils nous ont invités à parler avec des amis, qui défendent des projets forts et des idées radicales que nous défendons aussi. Donc, par loyauté tranquille envers cette nébuleuse d’amis, nous refusons de répondre au problème réel que vous pointez (le risque de participer au greenwashing de BNP Paribas) par un boycott symbolique, à notre sens sans effectivité. Le boycott n’est pas la seule réponse possible à ce trouble, voici notre ligne.

    Nous confessons ce faisant la faiblesse de faire passer nos amitiés réelles, de vivant à vivant, avant les gestes abstraits et définitifs contre des ennemis de principe, ce qui fait de nous de piètres Saint-Just, entre autres impuissances.

    Et oui, ce faisant, il faut habiter dans le trouble de cette phrase si juste de votre lettre : « Les amis de nos amis ne sont pas toujours nos amis ».

    LA LIMITE DU BOYCOTT

    Votre lettre ouvre un débat, parce qu’il ne s’agit pas d’une leçon de morale, mais d’une réflexion de stratégie politique. Parlons donc stratégie.

    Cinq questions en marchant à celles et ceux qui ont décidé de rester à Agir pour le vivant , par Isabelle Fremeaux et John Jordan
    https://www.terrestres.org/2020/08/23/cinq-questions-en-marchant-a-celles-et-ceux-qui-ont-decide-de-rester-a-a

    Commençons par la célébration et la joie. La joie que les mots aient mené à l’action comme cela devrait toujours être le cas. Cette action c’est le retrait d’un des sponsors d’ Agir pour le Vivant qui a dû se retirer et a ainsi libéré le forum d’un de ses liens toxiques. Le logo de BNP Paribas a été retiré du site et son argent va apparemment être restitué. “Nous tenons à les remercier ici pour leur engagement en faveur du vivant” dit la page du site du forum couverte de logos. Pour BNP Paribas, cet “engagement pour le vivant” aurait coûté 20 000 euros ( c’est à dire 7,4 % du budget total de 270 000 euros du festival, comme nous l’a appris l’article du journal local l’Arlésienne sur cette controverse2). Pour une entreprise dont les revenus s’élèvent à 44,6 milliards d’euros et les bénéfices à 8,17 milliards en 2019, un tel investissement est une goutte d’eau dans l’océan, mais leur recul est significatif. Ce qui est tout aussi significatif pour nous, c’est que leur personnel ne sera pas présent au forum, ni dans les présentations publiques, ni dans les “ateliers de travail” à huis clos réunissant PDG et stratèges des financeurs, tels que L’empreinte naturelle des entreprises (non accessible au public, même ceux qui auront déboursé 50 euros pour leur pass d’entrée, et non visible sur le site web d’Agir pour le vivant).

    Cette victoire n’est pas isolée. En effet, ces dernières années, nombre d’institutions culturelles se sont libérées de tels financeurs toxiques. Rien qu’au Royaume-Uni, la Tate Gallery et la Royal Shakespeare Company se sont débarrassées du sponsoring de British Petroleum, le Science Museum, le National Theatre et la National Gallery ont mis fin à leur relation avec Shell, le festival de science d’Édimbourg a rompu ses liens avec ExxonMobil et Total. Aux Pays-Bas, le musée d’art néerlandais Mauritshuis, le musée des sciences et de la culture Museon et, le musée Van Gogh d’Amsterdam, n’accepteront plus le financement de Shell.

    Bien sûr, aucune de ces institutions n’a fait tout cela volontairement, elles ont changé de politique et ont lâché leurs amis grâce aux inconfortables lettres qui leur ont été écrites, et surtout parce que des gens ont incarné leurs idées et mis leur corps en jeu, souvent par des protestations et perturbations pleines de créativité et de beauté3. Nombre de ces corps désobéissants étaient des artistes, des intellectuel-le-s et des chercheur-euse-s qui, en entrant en conflit avec ces institutions, mordaient la main qui les nourrit. Mais il-le-s ont décidé que leur capital culturel comptait moins que la perpétuation d’une culture de résistance contre ceux qui, comme l’écrit Donna Haraway, “greenwash les exterminateurs4“.

    L’autre chose qui nous réjouit, c’est que certains participants ont choisi de déserter, dont l’écrivain afro-européen Dénètem Touam Bona et le jardinier Gilles Clément. Nous parlons ici de joie, pas en tant que “satisfaction des choses comme elles sont”, ainsi que le dit Silvia Federici, mais comme “le fait de ressentir la puissance et les capacités grandir en soi et chez celles et ceux qui nous entourent. C’est un ressenti, une passion, qui naît d’un processus de transformation et d’évolution … vous ressentez que vous avez le pouvoir de changer et vous vous sentez changer à travers ce que vous faites, ensemble, avec d’autres gens. Ce n’est pas une façon d’acquiescer à ce qui existe.”5. Pour nous, cette capacité à transformer nos vies et les mondes dans lesquelles elles se déploient est au coeur de la résistance collective et de la construction de formes de culture et de vie qui affirment le vivant.

    Dans leur lettre ouverte Quel trouble voulons-nous habiter ? , une autre des conditions que Baptiste Morizot, Estelle Zhong Mengual et leurs amis (dont Rob Hopkins, Cyril Dion, Nancy Huston et Vinciane Despret) ont posées aux organisateurs du festival afin de ne pas déserter, était que tous les logos des entreprises soient retirés des supports de communication du forum. Nous écrivons cette réponse près d’une semaine plus tard, et non seulement les logos sont toujours présents sur le site, mais ils sont maintenant au nombre de 33, alors qu’il n’y en avait que 26 lorsque la première lettre a été écrite. Ce qui est surprenant et quelque peu absurde, c’est qu’alors qu’une banque est partie, une autre est entrée : le Crédit du Nord, qui est entièrement détenu par la Société Générale, de loin le plus grand bailleur de fonds du gaz de schiste nord-américain (depuis la signature de l’accord de Paris en décembre 2015, plus de 11 milliards d’euros ont été injectés dans cette industrie mortifère. Quelle est la différence entre la Société Générale et BNP Paribas ?

    Nous ne voulons ennuyer personne avec une autre cartographie de sponsors vénéneux. Mais pour changer une chose, il faut connaître la texture de cette chose. Il nous semble que nous devons être à l’écoute et profondément sensibles aux détails spécifiques des situations et des relations particulières dans lesquelles nous sommes impliqué-e-s. Une telle compréhension située nous permet d’avancer en fonction de ce qui est requis à ce moment-là. Pour nous, c’est la clé de l’éthique. Nous ne nous intéressons pas à ces vieilles formes de radicalisme rigide qui tentent de contrôler les choses, mais nous nous efforçons de renforcer nos capacités à rester réactif-ve-s face aux situations changeantes et à ouvrir des espaces communs qui favorisent la transformation mutuelle. L’objectif est de nous sentir plus vivant-e-s ensemble.

    Nous ne ressentons certainement pas de joie lorsque nous voyons que toutes les autres entreprises restent et que les nouveaux logos comprennent Faber et Novel – une entreprise de “talent et technologie” comptant Total parmi ses clients ; la Fondation Yves Rocher, qui expose ses travailleur-euse-s sous payé-e-s aux pesticides et a récemment licencié 132 travailleuses turques parce qu’elles avaient rejoint un syndicat ; et enfin, les grands pollueurs d’espace public et d’imaginaires, la plus grande entreprise de publicité urbaine du monde – JC Decaux.

    BNP Paribas est-il ici l’arbre qui cache la forêt ?

    #Écologie #économie #greenwashing #capitalocène #culture #sponsors

    • ... ces dernières années, nombre d’institutions culturelles se sont libérées de tels financeurs toxiques. Rien qu’au Royaume-Uni, la Tate Gallery et la Royal Shakespeare Company se sont débarrassées du sponsoring de British Petroleum, le Science Museum, le National Theatre et la National Gallery ont mis fin à leur relation avec Shell, le festival de science d’Édimbourg a rompu ses liens avec ExxonMobil et Total. Aux Pays-Bas, le musée d’art néerlandais Mauritshuis, le musée des sciences et de la culture Museon et, le musée Van Gogh d’Amsterdam, n’accepteront plus le financement de Shell.

      Une tentative de forcing du dimanche pour attirer l’attention sur ce débat de qualitay.

      #musées #sponsoring #prise_de_parti

    • La meilleure manière de comprendre ces partenariats n’est pas tant de les voir comme des entités qui soutiennent le forum mais plutôt l’inverse : c’est le forum qui rend crédible leur mensonge selon lequel elles se soucient de toute autre chose que de faire des profits, en détruisant des vies humaines et non-humaines si nécessaire.

  • Choses vues, Julien Coupat et alli [ alii ] | Terrestres
    https://www.terrestres.org/2020/09/04/choses-vues

    Nous avons vu abolie en un claquement de doigts la liberté la plus élémentaire des constitutions bourgeoises – celle d’aller et venir.

    Nous avons vu un président prétendant régler depuis l’Elysée les « détails de notre vie quotidienne ».

    Nous avons vu un gouvernement promulguer du jour au lendemain de nouvelles habitudes, la façon correcte de se saluer et même édicter une « nouvelle normalité ».

    Nous avons entendu les enfants traités de « bombes virologiques » – et puis finalement non.

    Nous avons vu un maire interdire de s’asseoir plus de deux minutes sur les bancs de « sa » ville et un autre d’acheter moins de trois baguettes à la fois.

    Nous avons entendu un professeur de médecine dépressif parler de « forme de suicide collectif pour eux-mêmes et pour les autres » au sujet de jeunes gens qui prenaient le soleil dans un parc.

    Nous avons vu un système médiatique parfaitement déconsidéré tenter de regagner une once de crédit moral par une entreprise de culpabilisation massive de la population, comme si la résurrection du « péril jeune » allait amener la sienne propre.

    Nous avons vu 6 000 gendarmes des unités « montagne » appuyés par des hélicoptères, des drones, des hors-bords et des 4X4, lancés dans une traque nationale aux arpenteurs de sentiers, de bords de rivières, de lacs – sans parler, évidemment, des bords de mer. [...]

    Nous voyons, face à la croissante « ingouvernabilité des démocraties », se durcir un bloc social-grégaire appareillé technologiquement, financièrement, policièrement tandis que s’esquissent mille désertions singulières et de petits maquis diffus, nourris de quelques certitudes et quelques amitiés. Nous voyons la désertion générale hors de cette société, c’est-à-dire des rapports qu’elle commande, s’imposer comme la mesure de survie élémentaire sans quoi rien ne peut renaître. Nous voyons l’anéantissement comme le destin manifeste de cette société, et comme ce qu’il incombe de précipiter à ceux qui ont entrepris de la déserter – si du moins nous voulons rendre à nouveau respirable, où que ce soit, la vie sur Terre. Le mur face auquel nous nous trouvons pour l’heure est celui des moyens et des formes de la désertion. Nous avons l’expérience de nos échecs en guise de plastic pour le faire céder. Toute stratégie en découle.

    Nous nous sommes attachés à nous formuler ce dont nous avons été témoins au printemps dernier, avant que l’amnésie organisée ne vienne recouvrir nos perceptions. Nous avons vu et nous n’oublierons pas. Plutôt, nous nous reconstruirons sur ces évidences. Nous ne présupposons aucun nous, ni celui du peuple, ni celui de quelque avant-garde de la lucidité. Nous ne voyons pas d’autre « nous », en cette époque, que celui de la netteté des perceptions partagées et de la détermination à en prendre acte, à tous les étages de nos modestes et folles existences. Nous ne visons pas la constitution d’une nouvelle société, mais d’une nouvelle géographie.

    Mai-août 2020

    • Nous avons vu les grands libertaires faire l’apologie du confinement et promouvoir le port citoyen du masque et les plus gros fachos en dénoncer la tyrannie. L’anarchiste qui veut croire à quelque bonne volonté voire à quelque bienveillance de l’État nous rappelle ainsi qu’il n’y a pas de gouvernement sans auto-gouvernement, et vice-versa. Gouvernement et auto-gouvernement sont solidaires, relèvent du même dispositif. Que le pasteur soigne son troupeau ne l’a jamais empêché de mener les agneaux à l’abattoir.

      Mouais. Ya pas à croire à la bienveillance de l’État pour croire à certaines réalités bien empiriques : quand on se masque, ça fait baisser les transmissions du virus, point. C’est pour le moment un fait « scientifique » partagé à l’échelle mondial, un consensus. Que ces supra-autonomes tentent de le réfuter si ça les amuse… Mais ce n’est pas parce que c’est promu par l’État, que c’est mal, et que du coup faudrait absolument faire le contraire. Logique de CP, non ?

      Je crois toujours à la possibilité d’organisation autonome des populations. Mais pour ça faut qu’on ait envie de faire des choix pour s’auto-protéger réellement, savoir qu’on fait tel acte (mettre un masque) pour aider les plus faibles et qu’il y ait moins (beaucoup énormément moins) de morts et d’handicapés, et pas parce qu’on nous le dit de le mettre sous peine d’amende ou de réprobation sociale. Je vois pas en quoi faire le bravache aide en quoi que soit à augmenter en autonomie.

      Depuis des semaines là avec l’été, je râlais (sans dénoncer personne merci) que la tranche d’âge « entre 20 et 30 » mettait beaucoup moins le masque que les autres tranches d’âge (plus jeune et plus vieux), et qu’on voit des groupes de cet âge de 30, 50, et plus, sur les quais de la ville, à se regrouper, se faire tous la bise, et passer la soirée comme ça en groupe énorme sans masques, à boire et rigoler sur les quais. Et moi je voyais ça « à vue d’œil », à mon niveau évidemment, en ayant pris les transports en commun pas mal, en étant sorti à des concerts d’extérieur aussi (bien masqué moi). Et bien c’était pas une vue de mon esprit : l’ARS d’ici dans son point de la rentrée : 9x (pas 2, pas 3, NEUF FOIS !) plus de cas entre 20 et 30 ans que dans le reste de la population, et une augmentation de 9x sur cette tranche rien que pour les 2 dernières semaines. Dans leur texte « Julien et alli » vont dire « les autorités trouvent ça mal, c’est juste des jeunes qui profitaient de belles soirées ». Alors que ça a produit des effets très concrets de transmission du virus, et donc d’augmentation des cas et des morts ensuite.

      Et que sortir des phrases super vagues ("on a bien le droit de sortir au soleil") peut à la fois être tout à fait vrai et tout à fait faux : il y a des grosses différences d’échelle, et rester sur leurs phrases super vagues ne dit strictement rien des conséquences suivant les cas. En effet, ne pas être confinés et pouvoir faire un pique nique en famille (ou tout autre cellule d’habitation, tout petit groupe qui vit proche et sait que ces proches avec qui l’on vit n’ont pas le virus), ça n’a rien à voir du tout avec se regrouper à 50 ou plus (qu’on soit jeune de 22 ans ou une soirée politique de vieux mâles blancs), avec des gens éloignés, sans masques, à se faire la bise etc. Or avec la mentalité « moi je suis un rebelle » comme ça, et l’anti-pédagogie des bons gestes ("c’est de la délation de dire aux autres qu’il faut faire les bons gestes"), bah impossible de faire la différence et d’être du coup autonome et savoir quand sortir et quand ne pas faire.

    • Le problème, et on le voit bien ici, c’est que les milieux radicaux (anars, autonomes) sont trop souvent gangrénés par des idées fausses sur la médecine et la science en général (je pense sans trop me tromper que Coupat préfère largement étudier la littérature et faire des belles phrases plutôt que la biologie ou la physique). Il y beaucoup de confusion et ce texte en est l’exemple parfait.

  • La tentation écofasciste : migrations et écologie

    Pierre Madelin

    https://lavoiedujaguar.net/La-tentation-ecofasciste-migrations-et-ecologie

    En 2019, le nombre de migrants internationaux à l’échelle mondiale a atteint 272 millions selon l’ONU, soit une augmentation de 51 millions par rapport à 2010. Cette même année 2019, le jour du « dépassement écologique » mondial, soit la date à partir de laquelle l’humanité a consommé plus de ressources naturelles et émis plus de gaz à effet de serre que la Terre n’est capable d’en produire et d’en absorber au cours d’une année, a été atteint le 29 juillet. Quelques mois auparavant, le 25 avril, un rapport affirmait que 14 % des emplois des pays membres de l’OCDE allaient disparaître en raison de l’automatisation, et que 31,6 % des activités seraient quoi qu’il en soit transformées par celle-ci. Le 15 mars, à Christchurch, en Nouvelle-Zélande, un homme répondant au nom de Brenton Tarrant, équipé d’armes de guerre, tuait dans plusieurs mosquées 51 personnes et en blessait 49 autres. Enfin, le 3 août, à El Paso, ville frontalière du Texas, Patrick Crusius attaquait à l’arme automatique un supermarché fréquenté par des latinos, tuant 22 personnes et en blessant 26. Quatre phénomènes apparemment étrangers, mais néanmoins reliés les uns aux autres par la dynamique du capitalisme, qui tend à épuiser « en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur » (Marx). (...)

    #fascisme #écologie #capitalisme #extrême_droite #écofascisme #Ugo_Palheta #carbo-fascisme #André_Gorz #Bernard_Charbonneau

    • Or cette raréfaction conjointe du travail et des ressources entraîne logiquement la multiplication d’êtres humains « inutiles » [6] ou « non rentables » du point de vue de l’accumulation du capital ; « Ce n’est plus, écrit le groupe Krisis dans son Manifeste contre le travail, la malédiction biblique, “tu mangeras ton pain à la sueur de ton front”, qui pèse sur les exclus, mais un nouveau jugement de damnation encore plus impitoyable : “Tu ne mangeras pas, parce que ta sueur est superflue et invendable”. [7] » Ces humains « inutiles » sont qui plus est « encombrants », dans la mesure où, n’ayant pas renoncé au désir de vivre et de survivre, ils souhaitent malgré tout pouvoir obtenir leur part de ressources et de richesse. La crise du capitalisme provoque donc aussi un accroissement de la compétition pour l’accès au travail et aux ressources, tant chez les individus qui sont privés de cet accès que chez les personnes qui en bénéficient tout en le jugeant menacé.

      #surnuméraires #travail #automatisation

      Les trois sens de l’écofascisme :

      1. Au début des années 1990, ce concept a été utilisé à des fins diffamatoires par des idéologues « libéraux », notamment en France, pour suggérer que toute critique écologiste radicale de la modernité industrielle et capitaliste favoriserait l’avènement de régimes autoritaires. « Sous l’amour de la nature, la haine des hommes », écrivait par exemple Marcel Gauchet dans un célèbre article, peu avant que Luc Ferry ne publie son pamphlet Le Nouvel Ordre écologique, qui exerça une influence délétère sur la réception de la pensée écologiste anglo-saxonne dans les milieux intellectuels français [12].

      2. Dès les années 1970, divers penseurs de l’écologie politique soutinrent que la détérioration des milieux et la raréfaction des ressources provoquées par la croissance capitaliste entraîneraient à terme une gestion de plus en plus autoritaire (voire totalitaire) des territoires et des populations. « Les divers responsables de la ruine de la Terre, écrivait Bernard Charbonneau dans Le Feu vert, organiseront le sauvetage du peu qui en restera, et après l’abondance géreront la pénurie et la survie [13] », tandis qu’André Gorz, dans un texte célèbre, s’inquiétait de l’émergence d’une ingénierie écologique chargée de « déterminer scientifiquement les techniques et les seuils de pollution écologiquement supportables, c’est-à-dire les conditions et les limites dans lesquelles le développement de la technosphère industrielle peut être poursuivi sans compromettre les capacités autorégénératrices de l’écosphère » [14].

      3. Enfin, à partir des années 1980, dans le monde anglo-saxon, divers auteurs s’inquiétèrent des conclusions politiques que certains pourraient être tentés de tirer des positions éthiques dites écocentrées. Ils craignaient notamment que ces éthiques, lorsqu’elles accordent davantage de valeur aux communautés et aux touts qu’aux individus et aux parties qui les composent, ne puissent être invoquées pour légitimer, fût-ce à leur corps défendant, le sacrifice de certaines personnes et de certains groupes humains au nom de la préservation des écosystèmes. C’est cela qu’ils nommèrent écofascisme : la tendance à considérer que des populations spécifiques, dont on estime qu’elles perturbent les équilibres de la biosphère par leurs pratiques ou par leur nombre, doivent être éliminées, et qu’il peut être nécessaire de s’en débarrasser au nom du « bien commun » [15].

      […]

      Je souhaite pour ma part suggérer que l’écofascisme au sens 2 et l’écofascisme au sens 3 pourraient fusionner, en montrant que la gestion autoritaire de la pénurie et de la survie n’affecterait pas l’ensemble des êtres humains de manière indifférenciée, un point sur lequel Gorz ou Charbonneau ne se sont guère attardés. Elle pourrait à terme conduire, au nom de « l’intérêt général » et de la préservation des équilibres de la biosphère ou des écosystèmes nationaux, au sacrifice des groupes placés en bas de l’échelle sociale, restreignant dans un premier temps drastiquement leur accès aux ressources et aux richesses, et remettant finalement en cause leur droit à l’existence. Par écofascisme, il faudrait alors entendre une politique désireuse de préserver les conditions de la vie sur Terre, mais au profit exclusif d’une minorité.

      […]

      À la différence d’une option que l’on pourrait dire éco-socialiste, qui se proposerait de limiter par un procédé démocratique l’appropriation de la nature qui est au fondement de l’accumulation du capital, ainsi que sa captation par des groupes privilégiés, l’option écofasciste entendrait limiter la population par des méthodes autoritaires pour que ces mêmes groupes, définis suivant des critères ethno-raciaux toujours plus exclusifs, puissent continuer à s’approprier la nature comme bon leur semble, mais de façon à ce que l’abondance dont cette appropriation leur permet de jouir continue à être viable d’un point de vue écologique.

      #ethno-différencialisme

      En intégrant peu à peu la question écologique, l’ethno-différentialisme s’est en effet progressivement doublé de ce que l’on pourrait appeler un « éco-différentialisme ». Sans remettre en cause le caractère spécifiquement culturel de l’identité du groupe, il s’est efforcé, via un raisonnement analogique, de montrer que cette identité était en dernière instance tributaire d’un support naturel : l’écosystème, le milieu, ou la bio-région. À chaque ensemble culturel correspondrait ainsi un territoire, et l’intégrité de l’un ne pourrait être respectée qu’à condition de respecter l’intégrité de l’autre. Tout comme la biodiversité, l’ethno-diversité devrait être protégée, et à l’image des écosystèmes, les cultures seraient des entités fragiles dont il faudrait préserver les équilibres lorsque ceux-ci sont menacés par des perturbations extérieures.

      #éco-différentialisme #bio-région #nouvelle_droite #Alain_de_Benoist

      Si la décroissance et l’abolition des rapports sociaux capitalistes doivent demeurer des objectifs prioritaires, il serait donc malencontreux d’abandonner la question démographique aux idéologues d’extrême droite, qui en feront toujours un usage nauséabond et l’inscriront systématiquement dans le cadre de politiques autoritaires, eugénistes et racistes allant de la stérilisation forcée des femmes issues des populations subalternes à leur élimination pure et simple. Il vaudrait au contraire la peine de se demander dans quelles conditions une politique de décroissance démographique pourrait s’articuler à une visée émancipatrice. De ce point de vue, la pionnière française de l’éco-féminisme, Françoise d’Eaubonne, offre des perspectives intéressantes [34]. Dès la fin des années 1970, cette théoricienne avait en effet proposé d’articuler une politique de décroissance démographique, qu’elle jugeait indispensable, à la lutte des femmes contre le contrôle physique et juridique exercé par le patriarcat sur leurs capacités reproductives, et tout simplement contre leur assignation à une pure fonction reproductrice. En garantissant un accès universel aux moyens de contraception et au droit à l’avortement (aujourd’hui encore un enjeu majeur pour les mouvements féministes dans les pays du Sud, par exemple en Amérique latine), il était selon elle possible de faire coup double : promouvoir la liberté des femmes tout en réduisant les taux de natalité sans soulever le spectre de mesures coercitives (remarquons que ce principe est également au fondement des programmes de contrôle de la population des Nations unies). Dans cette perspective, il s’agirait en quelque sorte de dénaturaliser la croissance démographique et de montrer que celle-ci, loin d’être un phénomène purement biologique, est également la résultante du pouvoir exercé sur le corps des femmes par diverses institutions : la famille, l’Église ou encore l’État

      #démographie #femmes #contrôle_des_naissances #contraception

      et ping @antonin1 @monolecte @rezo un texte clair, bon résumé, très accessible

  • Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?
    Par Matthieu Amiech
    https://www.terrestres.org/2020/06/01/peut-on-sopposer-a-linformatisation-du-monde

    Le 13 mars 2019, dans l’émission « Du grain à moudre » sur France Culture, Hervé Gardette reçoit trois chercheurs pour répondre à une question a priori peu subversive : « La 5G va-t-elle nous simplifier la vie ? ». Après quelques échanges initiaux sur l’état actuel des réseaux et les enjeux industriels de ce projet d’intensification des ondes de téléphonie mobile, le journaliste donne un tour assez inattendu à l’entretien : « Est-ce que selon vous la question de l’utilité est suffisamment posée ? On nous vend une société qui va être structurée différemment par ça, [du coup], est-ce qu’on a la possibilité de dire – mettons, la société française – nous, on préfère ne pas faire le choix de la 5G, parce qu’au regard des gains et des pertes, on préfère rester là où on en est ? ou bien, est-ce qu’une telle question est inenvisageable ? »

    Pierre-Jean Benghouzi, professeur à l’École polytechnique (et ancien membre de l’Autorité de régulation des communications et des postes, l’Arcep), légèrement surpris, commence par répondre : « Non, elle n’est pas inenvisageable ». Hervé Gardette insiste alors : « Donc, on peut dire : non, on n’y va pas ». Benghouzi corrige le tir : « Non, on ne peut pas… » Quelques instants plus tard, une autre intervenante, la sémiologue Laurence Allard, répond de manière très différente : « La réponse peut être donnée par la terre elle-même, par la planète, qui peut à sa façon dire non. Parce que ce scénario socio-technique, consistant à connecter tous les objets, à multiplier les data centers, à extraire encore plus de métaux rares, est assez improbable en termes environnementaux ». Et de souligner le lien entre notre mode de vie hyper-connecté et le réchauffement climatique.

    #Matthieu_Amiech #informatisation #numérisation

    • Excellent texte, très sobre et « factuel ».

      Notre dépendance aux écrans, et la réduction concomitante de nos vies à un stock d’informations, posent en effet au minimum quatre problèmes politiques majeurs : les entreprises accroissent considérablement leur emprise sur nous ; le pouvoir social a tendance à se concentrer de manière extraordinaire ; le travail est plus facilement exploité par le capital ; la catastrophe écologique en cours est nettement aggravée par la croissance exponentielle des technologies prétendument « immatérielles ». Comme on le voit, il ne s’agit pas de questions esthétiques, de partis pris sensibles ou philosophiques, qui peuvent par ailleurs légitimement entrer en ligne de compte pour juger d’un monde où les machines, les algorithmes et les procédures impersonnelles prennent de plus en plus de place. Il s’agit de problèmes politiques essentiels, auxquels aucun partisan du progrès social et humain – de l’égalité et de la liberté – ne peut rester indifférent ; et auxquels effectivement un nombre croissant de nos contemporains sont sensibles, même si cela n’entraîne pas pour l’instant de rejet massif de la quincaillerie électronique.

      #critique_techno #pollution #écologie #démocratie #capitalisme

  • Révolution sans arche
    https://www.terrestres.org/2020/06/01/revolution-sans-arche

    Que peut nous dire Walter Benjamin sur la situation contemporaine, sur la montée simultanée des eaux et de l’éco-fascisme ? C’est à cette question que le livre de Michael Löwy, auteur indispensable pour comprendre la philosophie de Benjamin, nous aide à répondre. L’enjeu est de taille : reformuler le concept de révolution.

    #Walter_Benjamin #Michael_Löwy #Frédéric_Neyrat #révolution #dérèglement_climatique