• "Réfugiés", « migrants », « exilés » ou « demandeur d’asile » : à chaque mot sa fiction, et son ombre portée

    Alors que les violences policières contre un campement éphémère de personnes exilées font scandale, comment faut-il nommer ceux dont les tentes ont été déchiquetées ?

    Nombreuses et largement unanimes, les réactions qui ont suivi l’intervention de la police, lundi 23 novembre au soir, place de la République à Paris, condamnent la violence des forces de l’ordre. De fait, après cette intervention pour déloger le campement éphémère installé en plein Paris dans le but de donner de l’écho à l’évacuation récente d’un vaste camp de réfugiés sur les contreforts du périphérique, les images montrent les tentes qui valsent, les coups qui pleuvent, des matraques qui cognent en cadence, et de nombreux soutiens nassés en pleine nuit ainsi que la presse. Survenu en plein débat sur la loi de sécurité globale, et après de longs mois d’un travail tous azimuts pour poser la question des violences policières, l’épisode a quelque chose d’emblématique, qui remet au passage l’enjeu de l’accueil migratoire à la Une des médias.

    Une occasion utile pour regarder et penser la façon dont on nomme ceux qui, notamment, vivent ici dans ces tentes-là. Durant toute la soirée de lundi, la réponse policière à leur présence sur la place de la République a été amplement commentée, en direct sur les réseaux sociaux d’abord, puis sur les sites de nombreux médias. Si certains utilisaient le mot “migrants” désormais ordinaire chez les journalistes, il était frappant de voir que d’autres termes prenaient une place rare à la faveur de l’événement à chaud. Et en particulier, les mots “réfugiés” et “exilés”.

    En ligne, Utopia56, le collectif à l’origine de l’opération, parle de “personnes exilées”. Chez Caritas France (ex-Secours catholique), c’est aussi l’expression qu’utilise par exemple, sur la brève bio de son compte twitter, la salariée de l’humanitaire en charge des projets “solidarité et défense des droits des personnes exilées”. Ce lexique n’a rien de rare dans le monde associatif : la Cimade parle aussi de longue date de “personnes exilées”, la Fédération des acteurs de solidarités qui chapeaute 870 associations de même, et chez chez Act up par exemple, on ne dit pas non plus “migrants” mais “exilés”. Dans la classe politique, la nuit de violences policières a donné lieu à des déclarations de protestation où il n’était pas inintéressant d’observer l’usage des mots choisis dans le feu de l’action, et sous le projecteur des médias : plutôt “exilés” chez les écologistes, via le compte twitter “groupeecoloParis”, tandis qu’Anne Hidalgo, la maire de Paris, parlait quant à elle de “réfugiés”.

    Du côté des médias, le terme poussé par le monde associatif n’a sans doute jamais aussi bien pris qu’à chaud, dans l’épisode de lundi soir : sur son compte Twitter, CNews oscillait par exemple entre “migrants” et “personnes exilées”... au point de se faire tacler par ses abonnés - il faudrait plutôt dire “clandestins”. Edwy Plenel panachait pour sa part le lexique, le co-fondateur de Médiapart dénonçant au petit matin la violence dont avaient fait l’objet les “migrants exilés”.

    Peu suspect de gauchisme lexical, Gérald Darmanin, ministre de l’Intérieur, affirmait de son côté saisir l’IGPN pour une enquête sur cette évacuation d’un “campement de migrants”, tandis que le mot s’affichait aussi sur la plupart des pages d’accueil des sites de médias. Comme si le terme “migrants” était devenu un terme générique pour dire cette foule anonyme de l’immigration - sans que, le plus souvent, on interroge en vertu de quels critères ? Cet épisode de l’évacuation violente de la place de la République est en fait l’occasion idéale pour regarder la façon dont le mot “migrants” s’est disséminé, et remonter le film pour comprendre comment il a été forgé. Car ce que montre la sociologue Karen Akoka dans un livre qui vient justement de paraître mi-novembre (à La Découverte) c’est que cette catégorie est avant tout une construction dont la sociogenèse éclaire non seulement notre façon de dire et de penser, mais surtout des politiques publiques largement restées dans l’ombre.
    Les mots de l’asile, ces constructions politiques

    L’Asile et l’exil, ce livre formidable tiré de sa thèse, est à mettre entre toutes les mains car précisément il décortique en quoi ces mots de l’immigration sont d’abord le fruit d’un travail politique et d’une construction historique (tout aussi politique). Les acteurs de cette histoire appartiennent non seulement à la classe politique, mais aussi aux effectifs des officiers qui sont recrutés pour instruire les demandes. En centrant son travail de doctorat sur une sociohistoire de l’Ofpra, l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides, créé en 1952, la chercheuse rappelle qu’il n’est pas équivalent de parler d’exil et d’asile, d’exilés, de demandeurs d’asile, de migrants ou de réfugiés. Mais l’ensemble de sa démonstration éclaire en outre toute la part d’artifice que peut receler ce raffinage lexical qui a permis à l’Etat de construire des catégories d’aspirants à l’exil comme on labelliserait des candidats plus ou moins désirables. Face aux "réfugiés", légitimes et acceptables depuis ce qu’on a construit comme une forme de consensus humaniste, les "migrants" seraient d’abord là par émigration économique - et moins éligibles. Tout son livre consiste au fond en une déconstruction méthodique de la figure du réfugié désirable.

    Les tout premiers mots de l’introduction de ce livre (qu’il faut lire en entier) remontent à 2015 : cette année-là, Al-Jazeera annonçait que désormais, celles et ceux qui traversent la Méditerranée seront pour de bon des “réfugiés”. Et pas des “migrants”, contrairement à l’usage qui était alors en train de s’installer dans le lexique journalistique à ce moment d’explosion des tentatives migratoires par la mer. Le média qatari précisait que “migrants” s’apparentait à ses yeux à un “outil de deshumanisation”. On comprenait en fait que “réfugié” était non seulement plus positif, mais aussi plus légitime que “migrant”.

    En droit, c’est la Convention de Genève qui fait les “réfugiés” selon une définition que vous pouvez consulter ici. Avant ce texte qui remonte à 1951, on accueillait aussi des réfugiés, quand se négociait, au cas par cas et sous les auspices de la Société des nations, la reconnaissance de groupes éligibles. Mais le flou demeure largement, notamment sur ce qui, en pratique, départirait le “réfugié” de “l’étranger”. A partir de 1952, ces réfugiés répondent à une définition, mais surtout à des procédures, qui sont principalement confiées à l’Ofpra, créé dans l’année qui suit la Convention de Genève. L’autrice rappelle qu’à cette époque où l’Ofpra passe d’abord pour une sorte de “consulat des régimes disparus”, il y a consensus pour considérer que l’institution doit elle-même employer des réfugiés chargés de décider du sort de nouveaux candidats à l’asile. A l’époque, ces procédures et ces arbitrages n’intéressent que très peu de hauts fonctionnaires. Ca change progressivement à mesure que l’asile se politise, et la décennie 1980 est une bonne période pour observer l’asile en train de se faire. C’est-à-dire, en train de se fabriquer.

    La construction du "réfugié militant"

    Sur fond d’anticommunisme et d’intérêt à relever la tête après la guerre coloniale perdue, la France décidait ainsi au début des années 80 d’accueillir 130 000 personnes parmi celles qui avaient fui l’un des trois pays de l’ex-Indochine (et en particulier, le Vietnam). On s’en souvient encore comme des “boat people”. Ils deviendront massivement des “réfugiés”, alors que le mot, du point de vue juridique, renvoie aux critères de la Convention de Genève, et à l’idée de persécutions avérées. Or Karen Akoka rappelle que, bien souvent, ces procédures ont en réalité fait l’objet d’un traitement de gros. C’est-à-dire, qu’on n’a pas toujours documenté, dans le détail, et à l’échelle individuelle, les expériences vécues et la position des uns et des autres. Au point de ne pas trop chercher à savoir par exemple si l’on avait plutôt affaire à des victimes ou à des bourreaux ? Alors que le génocide khmer rouge commençait à être largement connu, l’idée que ces boat people massivement arrivés par avion camperaient pour de bon la figure du “bon réfugié” avait cristallisé. La chercheuse montre aussi que ceux qui sont par exemple arrivés du Vietnam avaient fait l’objet d’un double tri : par les autorités françaises d’une part, mais par le régime vietnamien d’autre part… et qu’il avait été explicitement convenu qu’on exclurait les militants politiques.

    Or dans l’imaginaire collectif comme dans le discours politique, cette représentation du réfugié persécuté politiquement est toujours très active. Elle continue souvent de faire écran à une lecture plus attentive aux tris opérés sur le terrain. Et empêche par exemple de voir en quoi on a fini par se représenter certaines origines comme plus désirables, par exemple parce qu’il s’agirait d’une main-d’œuvre réputée plus docile. Aujourd’hui, cette image très puissante du "réfugié militant" reste arrimée à l’idée d’une histoire personnelle légitime, qui justifierait l’étiquetage de certains “réfugiés” plutôt que d’autres. C’est pour cela qu’on continue aujourd’hui de réclamer aux demandeurs d’asile de faire la preuve des persécutions dont ils auraient fait l’objet.

    Cette enquête approfondie s’attèle à détricoter ce mirage du "bon réfugié" en montrant par exemple que, loin de répondre à des critères objectifs, cette catégorie est éminemment ancrée dans la Guerre froide et dans le contexte post-colonial. Et qu’elle échappe largement à une approche empirique rigoureuse, et critique. Karen Akoka nous dépeint la Convention de Genève comme un cadre qui se révèle finalement assez flou, ou lâche, pour avoir permis des lectures et des usages oscillatoires au gré de l’agenda diplomatique ou politique. On le comprend par exemple en regardant le sort de dossiers qu’on peut apparenter à une migration économique. Sur le papier, c’est incompatible avec le label de “réfugié”. Or dans la pratique, la ligne de partage entre asile d’un côté, et immigration de l’autre, ne semble plus si étanche lorsqu’on regarde de près qui a pu obtenir le statut dans les années 1970. On le comprend mieux lorsqu’on accède aux logiques de traitement dans les années 70 et 80 : elles n’ont pas toujours été les mêmes, ni été armées du même zèle, selon l’origine géographique des candidats. Edifiant et très pédagogique, le sixième chapitre du livre d’Akoka s’intitule d’ailleurs “L’Asile à deux vitesses”.

    L’autrice accorde par exemple une attention particulière à la question des fraudes. Pas seulement à leur nombre, ou à leur nature, mais aussi au statut que les institutions ont pu donner à ces fraudes. Ainsi, Karen Akoka montre l’intérêt qu’a pu avoir l’Etat français, à révéler à grand bruit l’existence de “filières zaïroises” à une époque où la France cherchait à endiguer l’immigration d’origine africaine autant qu’à sceller une alliance avec le Zaïre de Mobutu. En miroir, les entretiens qu’elle a menés avec d’anciens fonctionnaires de l’Ofpra dévoilent qu’on a, au contraire, cherché à dissimuler des montages frauduleux impliquant d’ex-Indochinois.

    Les "vrais réfugiés"... et les faux

    Entre 1970 et 1990, les chances de se voir reconnaître “réfugié” par l’Ofpra ont fondu plus vite que la banquise : on est passé de 90% à la fin des années 70 à 15% en 1990. Aujourd’hui, ce taux est remonté (de l’ordre de 30% en 2018), mais on continue de lire que c’est le profil des demandeurs d’asile qui aurait muté au point d’expliquer que le taux d’échec explose. Ou que la démarche serait en quelque sorte détournée par de “faux demandeurs d’asile”, assez habiles pour instrumentaliser les rouages de l’Ofpra en espérant passer entre les gouttes… au détriment de “vrais réfugiés” qu’on continue de penser comme tels. Karen Akoka montre qu’en réalité, c’est plutôt la manière dont on instruit ces demandes en les plaçant sous l’égide de politiques migratoires plus restrictives, mais aussi l’histoire propre de ceux qui les instruisent, qui expliquent bien plus efficacement cette chute. Entre 1950 et 1980 par exemple, nombre d’officiers instructeurs étaient issus des mêmes pays que les requérants. C’était l’époque où l’Ofpra faisait davantage figure de “consulat des pays disparus”, et où, par leur trajectoire personnelle, les instructeurs se trouvaient être eux-mêmes des réfugiés, ou les enfants de réfugiés. Aujourd’hui ce sont massivement des agents français, fonctionnaires, qui traitent les dossiers à une époque où l’on ne subordonne plus les choix au Rideau de fer, mais plutôt sous la houlette d’une politique migratoire et de ce qui a sédimenté dans les politiques publiques comme “le problème islamiste”.

    Rassemblé ici au pas de course mais très dense, le travail de Karen Akoka est un exemple vibrant de la façon dont l’histoire, et donc une approche pluridisciplinaire qui fait la part belle aux archives et à une enquête d’histoire orale, enrichit dans toute son épaisseur un travail entamé comme sociologue. Du fait de la trajectoire de l’autrice, il est aussi un exemple lumineux de tout ce que peut apporter une démarche réflexive. Ca vaut pour la façon dont on choisit un mot plutôt qu’un autre. Mais ça vaut aussi pour la manière dont on peut déconstruire des façons de penser, ou des habitudes sur son lieu de travail, par exemple. En effet, avant de soutenir sa thèse en 2012, Karen Akoka a travaillé durant cinq ans pour le HCR, le Haut commissariat aux réfugiés des Nations-Unies. On comprend très bien, à la lire, combien elle a pu d’abord croire, et même nourrir, certaines fausses évidences. Jusqu’à être “mal à l’aise” avec ces images et ces chimères qu’elle entretenait, depuis son travail - qui, en fait, consistait à “fabriquer des réfugiés”. Pour en éliminer d’autres.

    https://www.franceculture.fr/societe/refugies-migrants-exiles-ou-demandeur-dasile-a-chaque-mot-sa-fiction-e

    #asile #migrations #réfugiés #catégorisation #catégories #mots #terminologie #vocabulaire #Ofpra #France #histoire #légitimité #migrants_économiques #réfugié_désirable #déshumanisation #Convention_de_Genève #politisation #réfugié_militant #Indochine #boat_people #bon_réfugié #Vietnam #militants #imaginaire #discours #persécution #persécution_politique #preuves #guerre_froide #immigration #fraudes #abus #Zaïre #filières_zaïroises #Mobutu #vrais_réfugiés #faux_réfugiés #procédure_d'asile #consulat_des_pays_disparus #politique_migratoire
    #Karen_Akoka
    ping @isskein @karine4 @sinehebdo @_kg_

    • ...même jour que l’envoi de ce post on a discuté en cours Licence Géo le séjour d’Ahmed publié en forme de carte par Karen Akoka dans l’atlas migreurop - hasard ! Et à la fin de son exposé un étudiant proposait par rapport aux catégories : Wie wäre es mit « Mensch » ? L’exemple du campement à Paris - des pistes ici pour approfondir !

    • Ce qui fait un réfugié

      Il y aurait d’un côté des réfugiés et de l’autre des migrants économiques. La réalité des migrations s’avère autrement complexe souligne la politiste #Karen_Akoka qui examine en détail comment ces catégories sont historiquement, socialement et politiquement construites.

      L’asile est une notion juridique précieuse. Depuis le milieu du XXe siècle, elle permet, à certaines conditions, de protéger des individus qui fuient leur pays d’origine en les qualifiant de réfugiés. Mais l’asile est aussi, à certains égards, une notion dangereuse, qui permet paradoxalement de justifier le fait de ne pas accueillir d’autres individus, les rejetant vers un autre statut, celui de migrant économique. L’asile devenant alors ce qui permet la mise en œuvre d’une politique migratoire de fermeture. Mais comment faire la différence entre un réfugié et un migrant économique ? La seule manière d’y prétendre consiste à s’intéresser non pas aux caractéristiques des personnes, qu’elles soient rangées dans la catégorie de réfugié ou de migrant, mais bien plutôt au travail qui consiste à les ranger dans l’une ou l’autre de ces deux catégories. C’est le grand mérite de « #L’Asile_et_l’exil », le livre important de Karen Akoka que de proposer ce renversement de perspective. Elle est cette semaine l’invitée de La Suite dans Les Idées.

      Et c’est la metteuse en scène Judith Depaule qui nous rejoint en seconde partie, pour évoquer « Je passe » un spectacle qui aborde le sujet des migrations mais aussi pour présenter l’Atelier des artistes en exil, qu’elle dirige.

      https://www.franceculture.fr/emissions/la-suite-dans-les-idees/ce-qui-fait-un-refugie

      #livre #catégorisation #catégories #distinction #hiérarchisation #histoire #ofpra #tri #subordination_politique #politique_étrangère #guerre_froide #politique_migratoire #diplomatie

    • La fabrique du demandeur d’asile

      « Il y a les réfugiés politiques, et c’est l’honneur de la France que de respecter le droit d’asile : toutes les communes de France en prennent leur part. Il y a enfin ceux qui sont entrés illégalement sur le territoire : ceux-là ne sont pas des réfugiés, mais des clandestins qui doivent retourner dans leur pays », disait déjà Gerald Darmanin en 2015. Mais pourquoi risquer de mourir de faim serait-il moins grave que risquer de mourir en prison ? Pourquoi serait-il moins « politique » d’être victime de programmes d’ajustement structurels que d’être victime de censure ?

      Dans son livre L’asile et l’exil, une histoire de la distinction réfugiés migrants (La découverte, 2020), Karen Akoka revient sur la construction très idéologique de cette hiérarchisation, qui est liée à la définition du réfugié telle qu’elle a été décidée lors de la Convention de Genève de 1951, à l’issue d’âpres négociations.

      Cette dichotomie réfugié politique/migrant économique paraît d’autant plus artificielle que, jusqu’aux années 1970, il suffisait d’être russe, hongrois, tchécoslovaque – et un peu plus tard de venir d’Asie du Sud-Est, du Cambodge, du Laos ou du Vietnam – pour décrocher le statut de réfugié, l’objectif premier de la France étant de discréditer les régimes communistes. Nul besoin, à l’époque, de montrer qu’on avait été individuellement persécuté ni de nier la dimension économique de l’exil.

      Aujourd’hui, la vaste majorité des demandes d’asile sont rejetées. Qu’est ce qui a changé dans les années 1980 ? D’où sort l’obsession actuelle des agents de l’OFPRA (l’Office français de protection des réfugiés et apatrides) pour la fraude et les « faux » demandeurs d’asile ?

      Plutôt que de sonder en vain les identités et les trajectoires des « demandeurs d’asile » à la recherche d’une introuvable essence de migrant ou de réfugié, Karen Akoka déplace le regard vers « l’offre » d’asile. Avec la conviction que les étiquettes en disent moins sur les exilés que sur ceux qui les décernent.

      https://www.youtube.com/watch?v=bvcc0v7h2_w&feature=emb_logo

      https://www.hors-serie.net/Aux-Ressources/2020-12-19/La-fabrique-du-demandeur-d-asile-id426

    • « Il n’est pas possible d’avoir un système d’asile juste sans politique d’immigration ouverte »

      La chercheuse Karen Akoka a retracé l’histoire du droit d’asile en France. Elle montre que l’attribution de ce statut a toujours reposé sur des intérêts politiques et diplomatiques. Et que la distinction entre les « vrais » et les « faux » réfugiés est donc discutable.

      Qui étaient les personnes qui ont été violemment évacuées du camp de la place de la République, il y a quatre semaines ? Ceux qui les aident et les défendent utilisent le mot « exilés », pour décrire une condition qui transcende les statuts administratifs : que l’on soit demandeur d’asile, sans-papiers, ou sous le coup d’une obligation de quitter le territoire français, les difficultés restent sensiblement les mêmes. D’autres préfèrent le mot « illégaux », utilisé pour distinguer ces étrangers venus pour des raisons économiques du seul groupe que la France aurait la volonté et les moyens d’accueillir : les réfugiés protégés par le droit d’asile. Accordé par l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) depuis 1952, ce statut permet aujourd’hui de travailler et de vivre en France à celles et ceux qui peuvent prouver une persécution ou une menace dans leur pays d’origine. Pour les autres, le retour s’impose. Mais qui décide de l’attribution du statut, et selon quels critères ?

      Pour le savoir, Karen Akoka a retracé l’histoire de l’Ofpra. Dressant une galerie de portraits des membres de l’institution, retraçant le regard porté sur les Espagnols, les Yougoslaves, les boat-people ou encore les Zaïrois, elle montre dans l’Asile et l’Exil (La Découverte) que l’asile a toujours été accordé en fonction de considérations politiques et diplomatiques. Elle remet ainsi en cause l’idée que les réfugiés seraient « objectivement » différents des autres exilés, et seuls légitimes à être dignement accueillis. De quoi prendre conscience (s’il en était encore besoin) qu’une autre politique d’accueil est possible.
      Comment interprétez-vous les images de l’évacuation du camp de la place de la République ?

      Quand on ne connaît pas la situation des personnes exilées en France, cela peut confirmer l’idée que nous serions en situation de saturation. Il y aurait trop de migrants, la preuve, ils sont dans la rue. Ce n’est pas vrai : si ces personnes sont dans cette situation, c’est à cause de choix politiques qui empêchent toute forme d’intégration au tissu social. Depuis les années 90, on ne peut plus légalement travailler quand on est demandeur d’asile. On est donc dépendant de l’aide publique. Avec le règlement européen de Dublin, on ne peut demander l’asile que dans le premier pays de l’Union européenne dans lequel on s’enregistre. Tout cela produit des illégaux, qui se trouvent par ailleurs enfermés dans des statuts divers et complexes. Place de la République, il y avait à la fois des demandeurs d’asile, des déboutés du droit d’asile, des « dublinés », etc.
      Y a-t-il encore des groupes ou des nationalités qui incarnent la figure du « bon réfugié » ?

      Aujourd’hui, il n’y a pas de figure archétypale du bon réfugié au même titre que le dissident soviétique des années 50-60 ou le boat-people des années 80. Il y a tout de même une hiérarchie des nationalités qui fait que les Syriens sont perçus le plus positivement. Mais avec une différence majeure : alors qu’on acheminait en France les boat-people, les Syriens (comme beaucoup d’autres) doivent traverser des mers, franchir des murs… On fait tout pour les empêcher d’arriver, et une fois qu’ils sont sur place, on les reconnaît à 90 %. Il y a là quelque chose de particulièrement cynique.
      Vos travaux reviennent à la création de l’Ofpra en 1952. Pourquoi avoir repris cette histoire déjà lointaine ?

      Jusqu’aux années 80, l’Ofpra accordait le statut de réfugié à 80 % des demandeurs. Depuis les années 90, environ 20 % l’obtiennent. Cette inversion du pourcentage peut amener à la conclusion qu’entre les années 50 et 80, les demandeurs d’asile étaient tous de « vrais » réfugiés, et que depuis, ce sont majoritairement des « faux ». Il était donc important d’étudier cette période, parce qu’elle détermine notre perception actuelle selon laquelle l’asile aurait été dénaturé. Or il apparaît que cette catégorie de réfugié a sans cesse été mobilisée en fonction de considérations diplomatiques et politiques.

      La question de l’asile n’a jamais été neutre. En contexte de guerre froide, le statut de réfugié est attribué presque automatiquement aux personnes fuyant des régimes communistes que l’on cherche à décrédibiliser. Lorsqu’on est russe, hongrois ou roumain, ou plus tard vietnamien, cambodgien ou laotien, on est automatiquement reconnu réfugié sans qu’il soit nécessaire de prouver que l’on risque d’être persécuté ou de cacher ses motivations économiques. Ce qui apparaît comme de la générosité est un calcul politique et diplomatique. Les 80 % d’accords de l’époque sont autant pétris de considérations politiques que les 80 % de rejets aujourd’hui.
      Ces considérations conduisent alors à rejeter les demandes émanant de certaines nationalités, même dans le cas de régimes communistes et/ou autoritaires.

      Il y a en effet d’importantes différences de traitement, qui s’expliquent principalement par l’état des relations diplomatiques. La France est réticente à accorder l’asile aux Yougoslaves ou aux Portugais, car les relations avec Tito ou Salazar sont bonnes. Il n’y a d’ailleurs même pas de section portugaise à l’Ofpra ! Mais au lieu de les rejeter massivement, on les dirige vers les procédures d’immigration. La France passe des accords de main- d’œuvre avec Belgrade, qui permettent d’orienter les Yougoslaves vers la régularisation par le travail et de faire baisser le nombre de demandeurs d’asile.

      Grâce aux politiques d’immigration ouvertes on pouvait donc diriger vers la régularisation par le travail les nationalités rendues « indésirables » en tant que réfugiés en raison des relations diplomatiques. On pouvait prendre en compte les questions de politique étrangère, sans que cela ne nuise aux exilés. Aujourd’hui, on ne peut plus procéder comme cela, puisque la régularisation par le travail a été bloquée. Les rejets ont donc augmenté et la question du « vrai-faux » est devenu le paradigme dominant. Comme il faut bien justifier les rejets, on déplace la cause des refus sur les demandeurs en disséquant de plus en plus les biographies pour scruter si elles correspondent ou non à la fiction d’une identité de réfugié supposée neutre et objective.

      Cela montre qu’il n’est pas possible d’avoir un système d’asile juste sans politique d’immigration ouverte, d’abord parce que les catégories de réfugiés et de migrants sont poreuses et ne reflètent qu’imparfaitement la complexité des parcours migratoires, ensuite parce qu’elles sont largement façonnées par des considérations politiques.
      Vous identifiez les années 80 comme le moment où change la politique d’asile. Comment se déroule cette évolution ?

      Les changements de cette période sont liés à trois grands facteurs : la construction de l’immigration comme un problème qui arrime la politique d’asile à l’impératif de réduction des flux migratoires ; la fin de la guerre froide qui diminue l’intérêt politique à l’attribution du statut ; et la construction d’une crise de l’Etat social, dépeint comme trop dépensier et inefficace, ce qui justifie l’austérité budgétaire et la rigueur juridique dans les institutions en charge des étrangers (et plus généralement des pauvres). L’Ofpra va alors passer d’un régime des réfugiés, marqué par un fort taux d’attribution du statut, des critères souples, une activité tournée vers l’accompagnement des réfugiés en vue de leur intégration, à un régime des demandeurs d’asile orienté vers une sélection stricte et la production de rejets qui s’appuient sur des exigences nouvelles. Désormais, les demandeurs doivent montrer qu’ils risquent d’être individuellement persécutés, que leurs motivations sont purement politiques et sans aucune considération économique. Ils doivent aussi fournir toujours plus de preuves.
      Dans les années 80, ce n’était pas le cas ?

      La particularité de la décennie 80 est qu’elle voit coexister ces deux régimes, en fonction des nationalités. Les boat-people du Laos, du Cambodge et du Vietnam reçoivent automatiquement le statut de réfugié sur la seule base de leur nationalité. Et pour cause, non seulement on retrouve les questions de guerre froide, mais s’ajoutent des enjeux postcoloniaux : il faut que la figure de l’oppresseur soit incarnée par les anciens colonisés et non plus par la France. Et n’oublions pas les besoins de main- d’œuvre, toujours forts malgré les restrictions de l’immigration de travail mises en place dès les années 70. L’arrivée de ces travailleurs potentiels apparaît comme une opportunité, d’autant qu’on les présume dociles par stéréotype. Au même moment, les Zaïrois, qui fuient le régime du général Mobutu, sont massivement rejetés.
      Pourquoi ?

      Après les indépendances, la France s’efforce de maintenir une influence forte en Afrique, notamment au Zaïre car c’est un pays francophone où la France ne porte pas la responsabilité de la colonisation. C’est également un pays riche en matières premières, qui fait figure de rempart face aux Etats communistes qui l’entourent. Les Zaïrois qui demandent l’asile doivent donc montrer qu’ils sont individuellement recherchés, là où prévalait auparavant une gestion par nationalité. L’Ofpra surmédiatise les fraudes des Zaïrois, alors qu’il étouffe celles des boat-people. On a donc au même moment deux figures absolument inversées. Dans les années 90, la gestion de l’asile bascule pour tous dans le système appliqué aux Zaïrois. Cette rigidification entraîne une augmentation des fraudes, qui justifie une nouvelle surenchère d’exigences et de contrôles dans un cercle vicieux qui perdure jusqu’aujourd’hui.
      Il faut ajouter le fait que l’Ofpra devient un laboratoire des logiques de management.

      L’Ofpra est longtemps resté une institution faible. Il était peu considéré par les pouvoirs publics, en particulier par sa tutelle, les Affaires étrangères, et dirigé par les diplomates les plus relégués de ce ministère. Au début des années 90, avec la construction de l’asile comme « problème », des sommes importantes sont injectées dans l’Ofpra qui s’ennoblit mais sert en retour de lieu d’expérimentation des stratégies de management issues du secteur privé. Les agents sont soumis à des exigences de productivité, de standardisation, et à la segmentation de leur travail. On leur demande notamment de prendre un certain nombre de décisions par jour (deux à trois aujourd’hui), faute de quoi ils sont sanctionnés.

      Cette exigence de rapidité s’accompagne de l’injonction à justifier longuement les décisions positives, tandis qu’auparavant c’était davantage les rejets qui devaient être motivés. Cette organisation productiviste est un facteur d’explication du nombre grandissant de rejets. La division du travail produit une dilution du sentiment de responsabilité qui facilite cette production des rejets. Ce n’est pas que les agents de l’Ofpra fassent mal leur travail. Mais les techniques managériales influent sur leurs pratiques et elles contribuent aux 80 % de refus actuels.
      Quelle est l’influence de la question religieuse sur l’asile ?

      Pour aborder cette question, je suis partie d’un constat : depuis la fin des années 90, un nouveau groupe, composé de femmes potentiellement victimes d’excision ou de mariage forcé et de personnes homosexuelles, a accès au statut de réfugié. Comment expliquer cette ouverture à un moment où la politique menée est de plus en plus restrictive ? On pense bien sûr au changement des « mentalités », mais cette idée, si elle est vraie, me semble insuffisante. Mon hypothèse est que c’est aussi parce que nous sommes passés du problème communiste au problème islamiste comme soubassement idéologique de l’attribution du statut. Par ces nouvelles modalités d’inclusion se rejoue la dichotomie entre un Occident tolérant, ouvert, et un Sud global homophobe, masculiniste, sexiste.

      Cette dichotomie a été réactualisée avec le 11 septembre 2001, qui a donné un succès aux thèses sur le choc des civilisations. On retrouve cette vision binaire dans la façon dont on se représente les guerres en Afrique. Ce seraient des conflits ethniques, flous, irrationnels, où tout le monde tire sur tout le monde, par opposition aux conflits politiques de la guerre froide. Cette mise en opposition permet de sous-tendre l’idée selon laquelle il y avait bien par le passé de vrais réfugiés qui arrivaient de pays avec des problèmes clairs, ce qui ne serait plus le cas aujourd’hui. Cette vision culturaliste des conflits africains permet également de dépolitiser les mouvements migratoires auxquels ils donnent lieu, et donc de délégitimer les demandes d’asile.

      https://www.liberation.fr/debats/2020/12/20/il-n-est-pas-possible-d-avoir-un-systeme-d-asile-juste-sans-politique-d-i

    • Le tri aux frontières

      En retraçant l’histoire de l’Office français de protection des réfugiés et des apatrides, Karen Akoka montre que l’accueil des migrants en France relève d’une distinction non assumée entre « bons » réfugiés politiques et « mauvais » migrants économiques.
      « Pourquoi serait-il plus légitime de fuir des persécutions individuelles que des violences collectives ? Pourquoi serait-il plus grave de mourir en prison que de mourir de faim ? Pourquoi l’absence de perspectives socio-économiques serait-elle moins problématique que l’absence de liberté politique ? »

      (p. 324)

      Karen Akoka, maîtresse de conférences en sciences politique à l’Université Paris Nanterre et associée à l’Institut des sciences sociales du politique, pose dans cet ouvrage des questions essentielles sur les fondements moraux de notre société, à la lumière du traitement réservé aux étrangers demandant une forme de protection sur le territoire français. Les institutions publiques concernées – principalement le ministère des Affaires Étrangères, l’ Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra), le ministère de l’Intérieur – attribuent depuis toujours aux requérants un degré variable de légitimité : ce dernier, longtemps lié à la nationalité d’origine, s’incarne en des catégories (réfugié, boat people, demandeur d’asile, migrant…) qui sont censées les distinguer et les classer, et dont le sens, les usages, et les effets en termes d’accès aux droits évoluent dans le temps. Cet ouvrage a le grand mérite de dévoiler les processus organisationnels, les rapports de force, les intérêts politiques, et les principes moraux qui sous-tendent ces évolutions de sens et d’usage des catégories de l’asile.

      Ce dévoilement procède d’une entreprise socio-historique autour de la naissance et du fonctionnement de l’Ofpra, entre les années 1950 et les années 2010, et notamment des pratiques de ses agents. Dans une approche résolument constructiviste, la figure du « réfugié » (et en creux de celui qui n’est pas considéré « réfugié ») émerge comme étant le produit d’un étiquetage dont sont responsables, certes, les institutions, mais qui est finalement délégué aux agents chargés de la mise en œuvre des règles et orientations politiques.

      Comment est-on passé d’une reconnaissance presque automatique du statut de réfugié pour des communautés entières de Russes, Géorgiens, Hongrois dans les années 1960 et 1970, à des taux de rejets très élevés à partir des années 1990 ? À quel moment et pourquoi la preuve d’un risque individuel (et non plus d’une persécution collective) est devenue un requis ? À rebours d’une explication qui suggérerait un changement de profil des requérants, l’auteure nous invite à rentrer dans les rouages de la fabrique du « réfugié » et de ses alter ego : le « demandeur d’asile » et le « migrant économique ». Pour comprendre à quoi cela tient, elle se penche sur le travail des agents qui sont appelés à les ranger dans une de ces multiples catégories, et sur les éléments (moraux, organisationnels, économiques, et politiques) qui influencent leurs arbitrages.
      Un voyage dans le temps au sein de l’OFPRA

      En s’appuyant à la fois sur les archives ouvertes et sur de nombreux entretiens, son livre propose un éclairage sur l’évolution des décisions prises au sein de l’Ofpra, au plus près des profils et des expériences des hommes et femmes à qui cette responsabilité a été déléguée : les agents.

      Karen Akoka propose une reconstruction chronologique des événements et des logiques qui ont régi l’octroi de l’asile en France à partir de l’entre-deux-guerres (chapitre 1), en s’attardant sur la « fausse rupture » que représente la création de l’Ofpra en 1952, à la suite de la ratification de la Convention de Genève (chapitre 2). Elle montre en effet que, loin de représenter un réel changement avec le passé, la protection des réfugiés après la naissance de cette institution continue d’être un enjeu diplomatique et de politique étrangère pendant plusieurs décennies.

      Les chapitres suivants s’attachent à montrer, de façon documentée et parfois à rebours d’une littérature scientifique jusque-là peu discutée (voir Gérard Noiriel, Réfugiés et sans-papiers, Paris, Hachette, 1998), que la création de l’Ofpra n’est pas exemplaire d’un contrôle « purement français » de l’asile : le profil des agents de l’Ofpra compte, et se révèle déterminant pour la compréhension de l’évolution des pourcentages de refus et d’acceptation des demandes. En effet, entre 1952 et la fin des années 1970, des réfugiés et des enfants de réfugiés occupent largement la place d’instructeurs de demandes de leurs compatriotes, dans une période de guerre froide où les ressortissants russes, géorgiens, hongrois sont reconnus comme réfugiés sur la simple base de leur nationalité. Les contre-exemples sont heuristiques et ils montrent les intérêts français en politique étrangère : les Yougoslaves, considérés comme étant des ressortissants d’un régime qui s’était désolidarisé de l’URSS, et les Portugais, dont le président Salazar entretenait d’excellents rapports diplomatiques avec la France, étaient pour la plupart déboutés de leur demande ; y répondre positivement aurait été considéré comme un « acte inamical » vis-à-vis de leurs dirigeants.

      Les années 1980 sont une décennie de transition, pendant laquelle on passe d’un « régime des réfugiés » à un « régime des demandeurs d’asile », où la recherche d’une crainte individuelle de persécution émerge dans les pratiques des agents. Mais toujours pas vis-à-vis de l’ensemble des requérants : des traitements différenciés continuent d’exister, avec d’évidentes préférences nationales, comme pour les Indochinois ou boat people, et des postures de méfiance pour d’autres ressortissants, tels les Zaïrois. Ce traitement discriminatoire découle encore des profils des agents chargés d’instruire les demandes : ils sont indochinois pour les Indochinois, et français pour les Zaïrois. La rhétorique de la fraude, pourtant bien documentée pour les ressortissants indochinois aussi, est largement mobilisée à charge des requérants africains. Elle occupe une place centrale dans le registre gouvernemental dans les années 1990, afin de légitimer des politiques migratoires visant à réduire les flux.

      L’entrée par le profil sociologique des agents de l’Ofpra et par les changements organisationnels internes à cet organisme est éclairante : la proximité culturelle et linguistique avec les publics n’est plus valorisée ; on recherche des agents neutres, distanciés. À partir des années 1990, l’institution fait évoluer les procédures d’instruction des demandes de façon à segmenter les compétences des agents, à déléguer aux experts (juristes et documentaristes), à réduire le contact avec les requérants ; l’organisation introduit progressivement des primes au rendement selon le nombre de dossiers traités, et des sanctions en cas de non remplissage des objectifs ; des modalités informelles de stigmatisation touchent les agents qui accordent trop de statuts de réfugié ; le recrutement d’agents contractuels permet aux cadres de l’Ofpra d’orienter davantage leur façon de travailler. Il apparaît alors qu’agir sur le profil des recrutés et sur leurs conditions de travail est une manière de les « contrôler sans contrôle officiel ».

      L’approche socio-historique, faisant place à différents types de données tels les mémoires, le dépouillement d’archives, et les entretiens, a l’avantage de décrire finement les continuités et les ruptures macro, et de les faire résonner avec les expériences plus micro des agents dans un temps long. Aussi, l’auteure montre que leurs marges de manœuvre sont largement influencées par, d’un côté, les équilibres politiques internationaux, et de l’autre, par l’impact du new public management sur cette organisation.

      Le retour réflexif de l’auteure sur sa propre expérience au sein du HCR, où elle a travaillé entre 1999 et 2004, est aussi le gage d’une enquête où le sens accordé par les interlocuteurs à leurs pratiques est pris au sérieux, sans pour autant qu’elles fassent l’objet d’un jugement moral. Les dilemmes moraux qui parfois traversent les choix et les hésitations des enquêté.e.s éclairent le continuum qui existe entre l’adhésion et la résistance à l’institution. Mobiliser à la fois des extraits d’entretiens de « résistants » et d’« adhérents », restituer la puissance des coûts de la dissidence en termes de réputation auprès des collègues, faire de la place aux bruits de couloirs : voilà les ingrédients d’une enquête socio-historique se rapprochant de la démarche ethnographique.
      Pour en finir avec la dichotomie réfugié/migrant et la morale du vrai/faux

      Une des contributions essentielles de l’ouvrage consiste à déconstruire l’édifice moral de l’asile, jusqu’à faire émerger les paradoxes de l’argument qui consisterait à dire que protéger l’asile aujourd’hui implique de lutter contre les fraudeurs et de limiter l’attribution du statut aux plus méritants. Karen Akoka aborde au fond des enjeux politiques cruciaux pour notre société, en nous obligeant, si encore il en était besoin, à questionner la légitimité de distinctions (entre réfugié et migrant) qui ne sont pas sociologiquement fondées, mais qui servent en revanche des intérêts et des logiques politiques des plus dangereuses, que ce soit pour maquiller d’humanitarisme la volonté cynique de davantage sélectionner les candidats à l’immigration, ou pour affirmer des objectifs populistes et/ou xénophobes de réduction des entrées d’étrangers sur le territoire sous prétexte d’une prétendue trop grande diversité culturelle ou encore d’une faible rentabilité économique.

      Ce livre est une prise de position salutaire contre la rhétorique des « vrais et faux réfugiés », contre la posture de « autrefois c’était différent » (p. 27), et invite à arrêter de porter un regard moralisateur sur les mensonges éventuels des demandeurs : ces mensonges sont la conséquence du rétrécissement des cases de la protection, de la surenchère des horreurs exigées pour avoir une chance de l’obtenir, de la réduction des recours suspensifs à l’éloignement du territoire en cas de refus de l’Ofpra… La portée politique d’une sociohistoire critique des étiquetages est en ce sens évidente, et l’épilogue de Karen Akoka monte en généralité en mettant en perspective la dichotomie réfugié/migrant avec d’autres populations faisant l’objet de tri : le parallèle avec les pauvres et les guichetiers étudiés par Vincent Dubois (La vie au guichet. Relation administrative et traitement de la misère, Paris, Economica, 2003) permet de décloisonner le cas des étrangers pour montrer comment le système justifie la (non)protection des (in)désirables en la présentant comme nécessaire ou inévitable.

      https://www.icmigrations.cnrs.fr/2021/05/25/defacto-026-08

  • Les jeunes face à l’emploi : méritocratie scolaire ou débrouillardise ?

    « Crise de l’emploi, fermeture ou contrôle des frontières, et un lot d’incertitudes face à un risque sanitaire que l’on maitrise mal : le covid pose un véritable défi aux jeunes entrants sur le marché du travail. Pour une fois, cette situation de précarité face à l’emploi englobe l’ensemble des vingtenaires. Le Plan pour l’insertion de 6, 5 milliards d’euros annoncé par le gouvernement fin juillet, composé de différents volets pour l’aide à l’embauche et pour la formation, vise tous les moins de 25 ans – la prime pour l’embauche concerne ceux qui sont recrutés pour au moins trois mois jusqu’à deux SMIC, un niveau de salaire qui concerne presque tous les nouveaux diplômés. Dans ce contexte inédit, sur quelles cartes miser pour atteindre le graal de l’insertion, des diplômes ou de la capacité à se réinventer dans le brouillard du monde ?

    (…)

    Un point de clivage essentiel a émergé dans ce marathon aux diplômes : entre les étudiants qui chassent dans les hautes sphères du système, qui poussent le plus loin leurs études, qui fréquentent les établissements prestigieux, et qui souvent multiplient les parchemins grâce aux passerelles édifiées entre les filières, d’une part, et tous les autres, d’autre part. Les bacs + 5 (et souvent davantage), les détenteurs d’un doctorat ou du titre d’une profession d’expertise fermée statutairement (avocat, médecin, journaliste, architecte) et plus largement les diplômés des grandes écoles d’ingénieur ou de management, forment un monde en soi assez éloigné des autres étudiants (des filières professionnelles, ou dans des secteurs moins porteurs) qui vont occuper des positions moyennes. La montée en gamme du niveau de diplôme a abouti à créer une « élite de masse » (le terme est d’Emmanuel Todd), ces premiers de cordée englobant environ 20-25 % des nouvelles générations. Cette élite de masse se distingue du reste de la société par une constellation de critères : une concentration résidentielle dans les grandes agglomérations, avec un espace qui se conforme à un imaginaire romantique de mode de vie – multiplication de services éducatifs et culturels, espaces de coworking, ateliers réhabilités, artisanat et nouveaux créateurs, essor de marques et services qui promettent une expérience humaine, alliance du luxe et du cheap, floraison de terrasses, d’espaces arborés et/ou dédié à l’agriculture urbaine, lieux événementiels, pistes cyclables, friches rénovées, etc. Chez elle prospère un ethos : la qualité de la vie dans sa dimension existentielle, voire spirituelle, se faire du bien à soi-même, s’améliorer. La célébration de l’individu électron libre dans tous ses choix de vie cohabite avec une vision enchantée du bonheur privé, un retour à un idéal familial new look qui concilie tradition et futurisme. Au fil du temps, les premiers de la classe ont embrassé avec enthousiasme le thème de la liberté et sont moins réceptifs à celui de l’égalité. Ces catégories bien diplômées forment l’aspirational class, une classe mue par une ambition éthique et esthétique pour elle-même, selon l’expression de la sociologue Elizabeth Currid-Halkett qui se fonde sur le modèle américain (voir mon article sur Telos du 6 avril 2018).

    (…)

    Face à la démonétisation de la méritocratie, une autre valeur a vu sa côte se hausser : celle de la débrouillardise. Comme la figure inversée de la méritocratie scolaire, celle-ci est synonyme de capacité à déjouer le sort et à s’abstraire des logiques et déterminations sociales. Elle valorise l’audace, le goût de risque, l’aptitude à gérer des situations complexes, à surmonter les obstacles, le sens de l’opportunité quitte à malmener des règles établies. Bref loin de l’effort de connaissances et d’approfondissement sur le long terme qu’implique la méritocratie (scolaire ou autre d’ailleurs), elle porte au pinacle l’ingéniosité du moment, une malice à agir rapidement, à prendre des chemins de traverses, à innover et oser, quitte à s’abstraire de toute maturation réflexive ou parfois de morale – du startuper au dealer. La culture managériale californienne, innovation à tous crins et économie du winner takes all, est ancrée dans le culte de la débrouillardise.

    Mais la débrouillardise peut s’emboiter à une autre perspective, celle de l’aventure personnelle – se lancer dans la permaculture, opter pour la bohème artistique, ouvrir une boutique de pain bio, changer de vie, changer de décor – et offrir les clefs à un défi existentiel. Dans un contexte socio-historique de changement de paradigme pour la production et la consommation, une friche s’ouvre aux audacieux (...)

    https://www.telos-eu.com/fr/les-jeunes-face-a-lemploi-meritocratie-scolaire-ou.html

  • Hors-Série - Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans
    https://www.hors-serie.net/emission.php?id=342

    Je fais partie de cette catégorie de gens qui ont le permis mais qui ne savent plus conduire. A force de ne jamais pratiquer, je n’ai acquis aucun réflexe. Et plus le temps passe, plus j’ai peur de réesssayer. Je pense qu’on peut désormais parler de « blocage psychologique ». Vous imaginez donc la lueur d’espoir qu’ont suscitée les nouvelles sur l’arrivée imminente des voitures autonomes, qui promettaient de me délivrer de ce handicap un peu honteux. Je ne lui en veux pas, mais Antonio Casilli a brisé ce (...)

    #travail #GigEconomy #technologisme #AmazonMechanicalTurk #algorithme #Amazon

    https://www.hors-serie.net/medias/vimeo/=342/=342_medium.jpg

  • Hors-Série - Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans
    https://www.hors-serie.net/Aux-Ressources/2018-03-03/Heroine-la-catastrophe-invisible-id290

    Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans. Dans cet entretien on retrace ensemble les grandes étapes de l’histoire sociale, culturelle et politique de l’héroïne en France, « la Découverte » (1964-1973), « la Bascule » (1973-1987) et « le Reflux » (1988-1996), pour saisir comment l’héroïne connaît « une transformation totale, passant du statut de produit “chic”, valorisé, voire médicalement approuvé, à celui de monstre épidémique. En changeant de statut social, ou plus exactement, d’univers culturel et social d’ancrage, elle change aussi de statut politique, institutionnel, imaginaire ». — <a href="https://my.framasoft.org/u/rouge-glace/?zfv3ug&quot ; (...)

    #addictions #drogues #partage_collegues #rdr

  • Pour s’occuper (suite) :

    Des livres en téléchargement gratuit :

    La casse du siècle - À propos des réformes de l’hôpital public, de Pierre-André Juven, Frédéric Pierru et Fanny Vincent :
    http://www.raisonsdagir-editions.org/catalogue/la-casse-du-siecle

    L’Insurrection Qui Vient :
    https://lafabrique.fr/wp-content/uploads/2017/05/pdf_Insurrection.pdf

    Bullshit Jobs, de David Graeber
    https://fr.calameo.com/read/006196667134f1b042fa2

    L’An 01, de Gébé
    https://fr.calameo.com/read/0026427177f2d806867f0
    https://seenthis.net/messages/836318

    COVID-19, un virus très politique, éditions Syllepse
    https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/un-virus-tre--s-politique.pdf
    https://seenthis.net/messages/836579

    Les Briques rouges
    http://www.editionsamsterdam.fr/les-briques-rouges

    Le Propriétaire absent
    http://www.editionsamsterdam.fr/le-proprietaire-absent

    La Petite Ville
    http://www.editionsamsterdam.fr/la-petite-ville

    L’éblouissement de la révolte, de Jean-Luc Sahagian
    https://www.editionscmde.org/livre/leblouissement-de-la-revolte

    Encyclopédie anarchiste en quatre volumes (1930)
    http://www.encyclopedie-anarchiste.xyz
    https://seenthis.net/messages/837331

    Blues et féminisme noir, de Angela Davis
    https://www.editionslibertalia.com/IMG/zip/davis-bluesetfeminismenoir.zip

    PALESTINE - Memories of 1948 - Photographs of Jerusalem de Chris Conti et Altair Alcantara

    ENGLISH VERSION :
    https://view.joomag.com/palestine-memories-of-1948-photographs-of-jerusalem/0818716001586958136?short

    VERSION FRANÇAISE :
    https://view.joomag.com/palestine-m%C3%A9moires-de-1948-j%C3%A9rusalem-2018/0317879001587059471?short

    Le musée Guggenheim de New York met en ligne plus de 200 livres d’art à télécharger gratuitement
    https://seenthis.net/messages/860034
    https://archive.org/details/guggenheimmuseum

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    Listes de livres mis en accès libre par les maisons d’édition :
    https://seenthis.net/messages/835946

    Éditions La Découverte
    https://editionsladecouverte.fr/art_home/article.php?id=14351

    Éditions Amsterdam
    https://fr.calameo.com/accounts/6196393

    La Fabrique
    https://lafabrique.fr/offres-epub

    Les éditions Entremonde mais aussi plein d’autres liens pour trouver des livres ici :
    https://seenthis.net/messages/832994
    https://entremonde.net/ebook

    Zones Sensibles
    http://www.zones-sensibles.org/de-la-lecture-en-temps-de-confinement
    https://seenthis.net/messages/837204

    Le Lombard :
    https://www.lelombard.com/actualite/actualites/confinement-albums-gratuits

    Libertalia :
    https://www.editionslibertalia.com/blog/epub-et-pdf-en-acces-libre

    Editions Zones :
    https://www.editions-zones.fr/livres
    https://www.editions-zones.fr/2020/03/17/chez-soi-en-acces-libre

    Utopiques :
    https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/utopique-autogestion.pdf
    https://www.syllepse.net/syllepse_images/articles/les-utopiques-n-deg--12.pdf

    Hors Série :
    https://www.hors-serie.net/index.php

    Les Presses Universitaires de Rennes (dont Boys Don’t Cry !) :
    https://seenthis.net/messages/841075
    https://books.openedition.org/pur

    Wildproject
    https://seenthis.net/messages/846770
    https://www.wildproject.org/index
    ============================
    D’autres ressources pour des livres :
    https://seenthis.net/messages/836201

    1. Project Gutenberg http://www.gutenberg.org
    2. Europeana http://www.europeana.eu/portal
    3. Digital Public Library of America http://dp.la
    4. Internet Archive http://archive.org
    5. Open Library http://openlibrary.org
    6. Feedbooks http://www.feedbooks.com
    7. Manybooks http://manybooks.net
    8. DailyLit https://www.dailylit.com
    9. Google Book Search http://books.google.com
    10. Books Should Be Free http://www.booksshouldbefree.com
    11. The Literature Network http://www.online-literature.com
    12. Bartleby http://www.bartleby.com
    13. Authorama http://www.authorama.com
    14. Read Easily http://www.readeasily.com
    15. LibriVox https://librivox.org
    16. Legamus http://legamus.eu
    17. Open Culture http://www.openculture.com
    18. Classic Literature Library http://classic-literature.co.uk
    19. The Online Books Page http://digital.library.upenn.edu/books
    20. Great Books and Classics http://www.grtbooks.com
    21. Classic Reader http://www.classicreader.com
    22. Planet Publish http://www.planetpublish.com
    23. Classical Chinese Literature http://zhongwen.com/gudian.htm
    24. Wolne Lektury
    25. Projekti Lönnrot http://www.lonnrot.net (fi/sk)

    –Projekt Gutenberg-DE
    https://www.projekt-gutenberg.org
    –Le générateur de livres epub
    https://www.epub2go.eu
    –Zeno.org
    http://www.zeno.org
    –Library Genesys
    http://gen.lib.rus.ec

    Couperin :
    https://www.couperin.org/site-content/145/1413-covid19-recensement-des-facilites-offertes-par-les-editeurs-du-fait-d

    Université de Grenoble :
    https://bibliotheques.univ-grenoble-alpes.fr/collections/collections-numeriques/selection-d-ebooks-dans-le-cadre-du-confinement-co

    Les Libraires :
    https://www.leslibraires.fr/boutique/26/ebooks-livres-numeriques-electroniques/?f_price=0%270

    Marxists :
    https://www.marxists.org/francais

    The Anarchist Library :
    https://fr.theanarchistlibrary.org/special/index

    Info Kiosques :
    https://infokiosques.net

    Bibliothèque Solidaire :
    https://www.facebook.com/groups/bibliothequesolidaire

    Lectures conseillées sur anarlivre :
    https://anarlivres.free.fr/pages/nouveau.html

    ====================================

    Pour s’occuper 1 :
    https://seenthis.net/messages/831048

    Pour s’occuper 2 :
    https://seenthis.net/messages/831731

    Pour s’occuper 3 (continuité pédagogique) :
    https://seenthis.net/messages/832035

    #coronavirus #confinement

  • Hors-Série - Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans
    https://www.hors-serie.net/Dans-le-Texte/2020-02-15/Je-n-ai-qu-une-langue-ce-n-est-pas-la-mienne-id391

    Qu’est-ce donc qu’écrire dans la langue de celui qui a historiquement réduit au silence notre langue d’origine et celle de nos ancêtres, langue bannie comme un vulgaire dialecte domestique et dont il faut nécessairement se départir si l’on aspire à quelque reconnaissance littéraire, accordée par ces professionnels de la littérature concentrés de l’autre côté de la Méditerranée ? On sait à quel point la littérature algérienne est toute entière frappée par l’expression de cette douleur identitaire encore vive, marquée par le souvenir d’une mère sacrée à jamais perdue** – « la langue maternelle » – ou d’un village de fellahs enseveli sous les feux d’une modernité broyeuse d’identités ancestrales. On réalise ici, grâce au très beau travail de Kaoutar Harchi, que cette histoire de souffrances est aussi – et surtout – une histoire de luttes que mènent chacun à leur manière les écrivains algériens afin de franchir clandestinement les frontières de la légitimité littéraire.

    #langue #post-colonial

  • Hors-Série - Des entretiens filmés avec de la vraie critique dedans

    https://www.hors-serie.net/Dans-le-Texte/2020-01-11/Macronisme-le-regime-de-l-antiphrase-id386

    Ludivine Bantigny :

    « ...Prendre soin des mots abîmés, détournés de leur sens ou détruits par la langue sans vergogne du pouvoir, ce n’est pas qu’une question de lexique. C’est une vision d’un monde à défendre »


    @laurencedecock1

    Mais quelle est donc cette « réalité » d’où le macronisme parle, pour qu’à chaque énoncé produit par le président ou l’un de ses avatars, nous soyons effarés devant l’impudence des contrevérités, au point de demeurer souvent interdits, incertains que la langue puisse encore nous secourir puisqu’elle est par eux méthodiquement détruite ? Pour ma part, j’ai résolu d’appeler « régime de l’antiphrase » cette caractéristique structurante du Macronistan : son principe est de produire des énoncés qui sont la contradiction exacte des réalités qu’ils prétendent décrire. Ainsi baptise-t-il « Ecole de la confiance » une reconfiguration de l’institution qui généralise la suspicion, « Bienvenue en France » une réforme qui refoule les étudiants extracommunataires par des coûts d’inscription prohibitifs, « dialogue républicain et respectueux » un déluge de violences policières coupable d’avoir arraché cinq mains et explosé vingt-cinq yeux, ou encore « Grand débat » un interminable monologue présidentiel d’où la contradiction fut soigneusement évincée ou répudiée.

    #mots #macronisme #novlangue_macroniste #mensonge #gouvernement_par_le_mensonge #anti-mots #mots_discours #anti_phrases #lmsi

  • Ni Foucault 2.0, ni Debord 2.0 - France Culture
    https://alireailleurs.tumblr.com/post/146000332994

    Dans l’émission la Suite dans les idées, Sylvain Bourmeau recevait Bernard Harcourt (@bernardharcourt), professeur de droit à la Columbia University où il dirige le Center for Contemporary Critical Thought, et directeur d’études à l’Ecole des hautes Etudes en Sciences Sociales. Bernard Harcourt est également l’auteur de Exposed, un essai qui interroge la question du désir et de désobéissance à l’heure du numérique. Dans son livre, Harcourt interroge ce qu’il appelle la “société d’exposition”, pour savoir si nous sommes dans une “société du spectacle” ou une société surveillée, panoptique… Qu’est-ce qui nous pousse à nous mettre sur l’écran ? Etre visible est devenu le moyen de communiquer et de s’organiser à l’heure des réseaux. Pourtant, malgré son talent visionnaire, Orwell dans 1984 nous promettait un futur (...)

    #surveillance

  • La Dignité ou la mort
    https://www.hors-serie.net/Dans-le-Texte/2019-03-23/La-Dignite-ou-la-mort-id351

    Ce tri entre les vies dignes d’être vécues et puis les autres, Foucault avait tenté d’en esquisser la logique raciste : il postulait que cette logique consistait à produire une ligne de partage entre ceux qui doivent vivre, et ceux qui doivent mourir. Mais il y a un troisième terme, que le penseur du « biopouvoir » n’avait pas vu : ceux dont la mort nous indiffère, et qui sont condamnés à ce que Norman Ajari appelle la « vie-sous-forme-de-mort ». Ceux-là meurent aujourd’hui au fond de la méditerrannée, dans les camps lybiens aux portes de l’Europe, ou bien dans ses banlieues, sous les balles et les coups de la police - lesquels forment l’horizon toujours possible de ceux qui survivent.

    En philosophe, Ajari entreprend de penser la notion de dignité à partir de cette expérience-là : celle de la vie-sous-forme-de-mort à laquelle sont assignés ceux que l’histoire - de la traite négrière, de l’esclavage, des lynchages, de la ségrégation, des discriminations - a constitués comme Noirs. Partir de ce point-là, c’est philosopher à partir du désastre, depuis les confins de l’humanité, en son point de possible disparition. La philosophie européenne du XXème siècle avait bien sûr déjà entrepris cette tâche, mais en se focalisant sur son propre désastre : celui qui a pour nom Auschwitz, et qui a fourni la référence exclusive pour définir le concept de « crime contre l’humanité ».

  • #Gilets_Jaunes : #démocratie et #émancipation

    Voici une semaine qu’on nous tympanise sans relâche : l’antisémitisme supposé des Gilets Jaunes sature le débat public, et la dernière lubie de Macron, qui entend criminaliser l’antisionisme au même titre que l’antisémitisme (ce qui serait à la fois anticonstitutionnel et complètement irresponsable), semble avoir pour vocation d’ensabler le mouvement des Gilets Jaunes dans des polémiques infâmantes. On voit bien l’intérêt de la manœuvre : pendant ce temps-là, les revendications d’un des plus grands mouvements de contestation que la France ait connus depuis cinquante ans deviennent complètement inaudibles, et les vertus politiques de leur soulèvement se dissolvent dans l’acide des querelles et des injures.

    Et pourtant, ces vertus politiques ne manquent pas, à commencer par la très salutaire réactivation de la question démocratique qu’ils mettent en œuvre. Confrontés très tôt à une répression féroce, les Gilets Jaunes ont été précocement amenés approfondir leur positionnement politique : la simple demande de pouvoir d’achat s’est métamorphosée dès le mois de décembre en une exigence de justice sociale conjuguée à un projet institutionnel de grande ampleur, dont le RIC n’était que la métonymie. Il s’agissait, à travers la mise en place d’une procédure de consultation populaire d’initiative citoyenne, de reprendre le gouvernail, et d’infléchir profondément la forme de notre organisation politique.

    La démocratie représentative ayant largement montré ses limites, c’est de démocratie directe que les Gilets Jaunes parlent désormais, et ce sont ses procédures qu’ils ont concrètement mises en oeuvre partout où ils le pouvaient. Sur les ronds-points qui tiennent encore, dans les maisons du peuple que les pelleteuses n’ont pas encore rasées, dans les assemblées qui parviennent à se tenir, toutes les décisions doivent être votées, la parole doit circuler de manière égalitaire et respectueuse des expressions minoritaires, les représentants doivent être dûment mandatés, et quiconque s’autoproclame porte-parole sans l’onction d’une assemblée se voit bientôt disqualifié par le reste du mouvement. Macron aura beau mouiller la chemise en d’interminables soliloques devant des auditoires dûment disciplinés, il ne se trouve plus grand monde (à part les éditocrates de BFM) pour être dupe de la mascarade : c’est du côté des Gilets Jaunes que s’édifie un projet démocratique authentiquement soucieux de l’expression populaire, et de la doter d’une capacité politique réelle.

    Bien sûr il y a loin de la coupe aux lèvres : il ne suffit pas de vouloir la démocratie, et de la mettre en œuvre localement, pour révolutionner les institutions et nous faire changer de système. Mais le processus est enclenché : les « subalternes », les « gagne-petit », les « invisibles » qui avaient déserté les organisations syndicales et partidaires aussi bien que les rendez-vous électoraux se sont massivement emparé de la question politique et sont décidés à reprendre la main.

    Du côté de leurs observateurs bienveillants, on se réjouit de ce processus de politisation ; mais on s’inquiète, aussi. N’entrer dans l’action politique que sous le prisme de l’exigence démocratique, n’est-ce pas se contenter d’un « citoyennisme » bon enfant, se réclamant d’un peuple uni et homogène - et illusoire, ignorant de ses propres contradictions - et persuadé que c’est dans les procédures institutionnelles (et non dans le rapport de force économique, qui fera retour tôt ou tard) que peut se jouer l’émancipation ?

    Ce sont ces questions que je voulais aborder avec mes deux invités : Antoine Chollet est philosophe, et un expert en matière de démocratie directe. Samuel Hayat, de son côté, est enseignant-chercheur en sciences politiques, spécialisé dans l’histoire des luttes populaires du XIXème siècle et la démocratie représentative. Ainsi les deux grandes formes de la démocratie (la démocratie libérale, représentative, face à la démocratie sociale, directe) sont-elles mises en discussion afin d’éclairer ce que les Gilets Jaunes s’efforcent de construire, avec une héroïque opiniâtreté, tandis que le pouvoir s’acharne à les ensevelir sous l’opprobre.

    https://www.hors-serie.net/En-acces-libre/2019-02-23/Gilets-Jaunes-democratie-et-emancipation-id347

  • Quelle crise de la masculinité ?
    En accès libre
    #Francis_Dupuis-Déri
    https://www.hors-serie.net/En-acces-libre/2018-09-08/Quelle-crise-de-la-masculinite--id325
    En accès libre , émission publiée le 08/09/2018
    Durée de l’émission : 83 minutes

    Entretien visible en ligne ou à télécharger :
    – en vidéo :
    http://v42.hors-serie.net/telecharger/DLTDupuisD2.mp4


    – en #audio :
    https://www.hors-serie.net/medias/mp3/288783675.mp3

    (En suivant le tag, y’a deux entretiens récents écrits
    https://seenthis.net/messages/757145
    https://seenthis.net/messages/749037
    et audio
    https://seenthis.net/messages/751544)

    Le jeudi 7 février (hier), les Éditions du remue-ménage annoncent :

    Aujourd’hui paraissent en Europe francophone (France, Belgique, Suisse) LA CRISE DE LA MASCULINITÉ de Francis Dupuis-Déri et LES FILLES EN SÉRIE de @MartineDelvaux Grâce à Hobo Diffusion (Makassar), la présence outre-mer de notre maison d’édition féministe ne fera que croître.

    https://twitter.com/remue_menage/status/1093642964621033472

    Pour info, Dupuis-Déri sera en France en février :
    – Paris, librairie Violette and co, le jeudi 21, 19h
    http://www.violetteandco.com/librairie/spip.php?article1181
    – Rennes, librairie La Nuit des temps, mercredi 27, 19h
    "Si vous souhaitez réserver une place assise, vous pouvez nous envoyer un mail à librairielanuitdestemps/at/gmail.com ou nous appeler au 02 99 53 37 95 . Si toutes les places assises sont réservées, pas de panique, vous pouvez tout de même assister à la rencontre debout ou assis.e par terre.
    https://www.facebook.com/events/247047939553888
    – Ailleurs ?

    En attendant, Slate publie des extraits du bouquin :
    http://www.slate.fr/story/173145/crise-masculinite-mythe

    #fan-club

    • Présentation de l’entretien sur Hors-série :

      La Une de l’Obs cet été a tiré la sonnette d’alarme : « Etre un homme après #MeToo » serait une affaire compliquée - laissant les mecs, comme sur la photo qui illustrait cette couverture, hagards, démunis et esseulés. Que l’on ne s’inquiète pas trop, cependant : depuis l’Antiquité romaine, chaque fois que la moindre revendication féministe se fait entendre, l’alerte est sonnée et les masculinistes sont sur le pont, annonçant que la masculinité est en crise et la société en péril. Bien sûr, à l’époque de Caton l’Ancien ça ne s’appelle pas comme ça : « féminisme » et « masculinisme » ne sont pas encore des notions en vigueur, mais ça n’empêche pas le-dit Caton de penser le phénomène en une vision tout à fait analogue à celle d’un Eric Zemmour : « Les femmes, écrit-il en 195 avant J.C., sont devenues si puissantes que notre indépendance est compromise à l’intérieur même de nos foyers, qu’elle est ridiculisée et foulée aux pieds en public ».

      C’est le livre de Francis Dupuis-Déri qui nous l’apprend, en nous offrant une très précieuse mise en perspective historique : la prétendue « crise de la masculinité » est vieille comme le patriarcat, et son expression connaît des périodes de recrudescence à travers les siècles, non pas lorsque les rapports de sexe tendent vers des formes d’égalité (par exemple au Haut Moyen-Âge en Europe) mais lorsqu’au contraire la domination masculine a repris des formes si radicales et si spectaculaires que les protestations des femmes se font plus vives - suscitant, à chaque fois, ce qu’on pourrait appeler une « Réaction masculiniste ». Laquelle en général ne se contente pas de s’inquiéter qu’il ne soit plus possible d’être « un homme, un vrai » : c’est une rhétorique qui associe toujours la différenciation des sexes à leur hiérarchisation tacite (le masculin se caractérisant par des propriétés qui le vouent à une suprématie « naturelle ») et cette hiérarchisation à la bonne santé de la société. Dès le XVIIIème siècle, le masculinisme est un nationalisme, assignant les femmes aux seules tâches reproductives afin de soutenir une démographie assez tonique pour assurer la suprématie nationale sur les nations rivales. Et si par malheur les nations connaissent des crises économiques ou des défaites militaires, c’est bien sûr à cause des femmes, ou de la « féminisation de la société ».

      Il faut le lire pour le croire, et le livre du politiste québecois est une hallucinante somme de citations, dont la lecture est aussi cocasse que terrifiante : il s’est vraiment trouvé, à toutes les époques à peu près, des masculinistes pour expliquer les malheurs du monde par les trop voraces conquêtes des femmes. Le génocide au Rwanda, les attentats du 11 septembre 2001, l’échec scolaire des garçons, le taux de suicide des hommes, ne cherchez plus : c’est à cause de l’émancipation des femmes et de la féminisation de la société.

      On le comprend peu à peu, la soi disant « crise de la masculinité » a bon dos : c’est une arme de dépolitisation massive, qui permet de produire des pseudo-analyses du monde parfaitement aveugles aux rapports de violence et d’exploitation réels, et niant que la domination masculine est encore, factuellement, partout en vigueur. C’est aussi, tout bêtement, l’expression d’un anti-féminisme assez bas du front, qui s’invite ici et là - par exemple aux prochaines Universités d’été du féminisme, où s’exprimeront Raphaël Enthoven et Elizabeth Levy - en se faisant passer pour un art de la nuance ou un éloge de la différence dont il ne faut pas être dupe. Pour la paix des hommes et des femmes, pour leur émancipation respective et mutuelle, le masculinisme est le problème - ce n’est jamais la solution.

      NB : Le livre de Francis Dupuis-Déri, « La crise de la masculinité, autopsie d’un mythe tenace », sorti au Québec (Ed. Remue Ménage), ne sera disponible dans les librairies françaises qu’à partir de janvier 2019.

    • Il y avait un we promotionnel il y a pas longtemps. Je me suis régalée.
      on en parle un peu ici : https://seenthis.net/messages/657532
      et là : https://seenthis.net/messages/651611

      J’avais découvert Judith Bernard via ASI quant il y avait encore la TV et j’ai toujours trouvé interessant ce qu’elle faisait à l’époque. Avec Pierre Carles (découvert via rezo) et le sexisme de Shnedeirmann (qui m’enervait depuis longtemps) et aussi du mec pseudo scientifique dont j’ai oublié le nom, j’ai pas continué à suivre quant illes ont poursuivi sur le web. Mais dans Hors-série il m’a pas semblé y avoir Shneiderman, et j’ai bien aimé. Les 30€ annuels me semble bien dépensés vu la qualité des émissions.
      Les trois « dans le myth » Anonymous-cyborg et sorcières sont passionnant. La laideur féminine, l’emission avec G.Sellier a voire aussi. J’en ai stocké quelques unes que je compte écouté en dessinant probablement la semaine prochaine. J’ai téléchargé que le son car j’ai surtout pris des entretiens Lordon, celui sur la misarchie, les prédateurs au pouvoir, une sur les chants inuits (qui devrait intéressé @simplicissimus aussi) et d’autres que j’ai pas en tête ...

    • De ce que Judith Bernard m’a raconté, elle travaillait pour ASI version web après le mouvement des instits où elle s’est fait connaître. C’est suite à des divergences politiques (exactement, toujours d’après ce qu’elle m’a expliqué, une histoire de prise de position explicite ou non) que Bernard et Shneiderman ont décidé de la formule suivante : ASI héberge et produit HS. Ils sont indépendants mais hébergés et produits.

    • A propos de G. Sellier @mad_meg . Tout ce qu’elle raconte sur les politiques publiques du CNC et de la Cinémathèque est passionnant. Et puis Laura Raim l’invite à parler de cinéma. Et là mes roues en sont tombées. C’est très bizarre et assez affligeant. D’ailleurs je conseille vivement les premiers commentaires de cette émission avec des personnes qui visiblement pensent et parlent un peu mieux que moi... Mais alors ? Ne peut-on vraiment pas du tout penser le cinéma comme un objet un petit peu indépendant de ceux et celles qui l’ont fabriqué ? Et pareil : pour moi entre un personnage, un ou une auteur, et enfin le film lui-même ne peut-on pas imaginer une distance. Bon merde ça m’énerve excusez-moi

    • Elle dit qu’elle est en réaction à l’habitude française qui exclue tout débat sur le fond et réduit les films à des questions formelles. Je sais que sur ca on est souvent en désaccord. Les œuvres ne sortent pas du néant, elles sont d’une certaine époque, d’une certaine origine culturelle... Pourquoi est ce qu’on ne pourrait pas mettre en relation l’auteur et ou il se situe. Surtout dans le ciné dit d’auteur. Le contexte socio-culturel de la création des films je ne trouve pas réducteur de le connaitre et d’en discuter. Tu ne reçoit pas un film hong-kongais de la meme manière qu’un film suédois et un auteur pedophile ou/et violeur ca donnt un contexte a son discours qu’on peu vouloir prendre en consideration sur l’appreciation de son discours artistique.

    • « Je sais que sur ca on est souvent en désaccord. »
      Il ne me semble pas que ce soit figé, en tout cas pas de mon côté.
      Moi ce qui me gêne vraiment, notamment dans le site https://www.lecinemaestpolitique.fr, c’est la tendance systématique à jeter aux ordures un film sur le simple constat de ce qui s’y passe. Ainsi que le raccourci personnage mauvais=discours mauvais=film mauvais. Il me semble que les auteurs ne sont pas si con·ne·s que ça.

    • Si je pensait que changer d’avis est exclue (de ta part et de la mienne) je prendrait pas la peine de discuter.

      Par rapport au site le cinéma est politique, le critère d’évaluation du ciné par les membres du site est la politique. En fait le ciné est plutot un prétexte à parler de féminisme, homophobie, racisme, transphobie, classes sociales... et de se servir du ciné comme un réservoir d’exemple de stéréotypes. C’est dans cet esprit que j’ai écrit un article là bas il y a quelques années. Ca me semble logique que les membre du site déconseillent les films qui ne sont pas satisfaisant sur le critère du discours tenu vu que c’est le critère du site. C’est un peu comme si il y avait un site « le cinéma est lumière » et que tu reprochait aux membres du site de se servir de la lumière comme critère pour évalué le cinéma et de pas s’interessé aux autres aspects des films. Si l’éclairage est mauvais, le site « le cinéma est lumière » déconseillera le film, et cela même si le montage est excellent et les acteurices époustoufflant·es. C’est la même chose que pour Sellier, comme elle l’explique le discours sur ce que racontent les films à été méprisé dans la critique ciné française pendant des années. C’est toujours pas fini d’ailleurs vu que les personnes qui s’intéressent à ce que disent les films, et pas à comment ils le disent, sont toujours facilement traité de con·nes. Ca me semble important, utile et bienvenu d’analysé le discours tenu par les films produits par Weinstein, de démonté le racisme des comédies françaises, d’analysé la culture du viol dans star war... Des critiques sur le génie grandios de Star war c’est pas ce qui manque, par contre de la critique politique on en trouve que depuis peu de temps.

      Par rapport aux gens du site le cinéma est politique que j’ai rencontré pour la plus part, illes ont des films qu’ils apprécient malgré le fait que politiquement ca leur déplaise. De mon coté ca m’arrive aussi, mais j’avoue qu’un film qui me dit des trucs misogynes, racistes, homophobes... ca me gâche le plaisir.

      J’ai pas mal édité ce message car je l’ai écrit un peu précipitamment tout à l’heur, j’espère que ca te pose pas de problème.

    • Non @mad_meg aucun problème. Plusieurs remarques viennent toutefois à mon esprit...
      Si un·e personnage, principal·e ou pas, a un comportement que les membres du site désapprouvent, j’ai souvent l’impression qu’aucune problématique n’est posée sur la distance possible entre le film et ce personnage. Cela me parait grave et susceptible de détériorer complètement la renommée du site. Bien sur, ce n’est pas le cas pour tous les articles mais certains, dans ce sens, m’ont bien semblé complètement à côté de la plaque. Rien n’est simple lorsqu’on affirme « le film dit... ». Il faut attraper ça avec des pincettes, et précisément, pour tenter de trouver un discours critique fertile. Ou alors (et c’est possible) on affirme haut et fort que compte tenu du monde audiovisuel actuel tout films contenant des violences sexistes est politiquement à bannir grâce au raccourci viol dans un film=film qui promeut la culture du viol.
      Et biensur, certains autres articles m’ont semblé tout à fait originaux et moralement/politiquement salvateurs (l’article sur Death Proof, ...).

      Je finis sur ton exemple le cinéma est politique et le cinéma est lumière. Cela me semble tout différent. Je ne crois pas qu’on puisse parler d’un film autrement que sur un plan politique. On peut bien sur aimer un film pour d’autres raisons que le supposé discours politique du film. Evidemment. Mais c’est comme si, dans un film tout était politique. De l’intérieur du film, ce qui s’y passe, narrativement mais aussi techniquement, et aussi de l’extérieur, quel système, quelle époque, l’accouche. On peut aussi l’apprécier pour d’autres raisons certes. Mais alors, que dirais « le cinéma est lumière » d’un film pornographique de vidéo club ? Non non... je crois que le politique chapeaute tout autre critère.

    • J’ai écrit ça sur LCEP à propos de La Leçon de piano :
      Compte tenu de la date de cet article et des nombreux commentaires qui y ont fait suite, il est un peu vain d’en faire quelque chose. Toutefois essayons.

      Julie G je ne me permettrai aucun reproche à votre analyse.
      Je me permettrai toutefois de vous proposer une autre grille de lecture, un autre point de vue. Je vois bien en effet votre volonté de prendre ce film comme un creuset à partir duquel vous élargissez votre propos à tout un ensemble de films et plus généralement de médias. Ainsi votre article fait fi de la date de production du film, du reste de l’œuvre de sa réalisatrice ainsi que de son mode de production. C’est un choix très clair qui vous permet, entre autre, de mettre les points sur les « i » en notant les violences dont l’héroïne est victime.

      Je crois que c’est tout le travail de Jane Champion que de prendre le point de vue de ses personnages féminins pour étudier, le plus précisément possible la manière qu’elles ont de résister à un monde qui les écrase et les détruit. C’est d’ailleurs d’après moi toute la richesse du cinéma que de pouvoir mettre en scène des personnages mauvais (raciste, misogyne, fasciste, ...), des personnages qui dégoûtent, en les rendant donc plus humains mais sans faire l’éloge de leurs méfaits.
      Pour La Leçon de piano, Jane Campignon me semble s’attacher à décrire les nuances de ce personnage trouble qui, en effet, finira par trouver une source de liberté dans le personnage joué par Harvey Keitel. Je ne crois pas qu’elle en fait une règle absolue : oppresse ou viole ton égérie elle finira par t’aimer. Je repense aussi à la scène d’un érotisme fou (chacun sa sensibilité) du trou dans la chaussette. Justement, il me semble que cette scène est absolument rare dans le cinéma mainstream et d’autant plus dans le cinéma primé à Cannes. Vous parlez de la sacro sainte pénétration je crois pourtant que personne d’autre que Jane Camion n’a su dans le cinéma explorer autant les questions de désir féminin.

      Enfin, vous citez d’autres œuvres cinématographiques ou télévisuelles où des femmes ont eu une place importante, scénaristes, réalisatrices... Tout les cas que vous citez sont les produits de système extrêmement rigoureux en terme de production (studio hollywoodien, major, chaîne de télé,...). Depuis ses débuts Jane Campion a pris soin de son indépendance (au début...) pour explorer les thématiques qui lui tenait à cœur.

    • J’avais pas eu le temps de te répondre la dernière fois et merci à toi de relancé la discutions avec un exemple précis. C’est justement ce que j’allais te demandé pour discuter plus concrètement. Comme j’ai vu la leçon de piano une seule fois et il y a longtemps et que je connais mal la filmographie de Campion (j’ai beaucoup apprécié sa série Top of the lake), que je me souviens pas du texte de Julie G, il faut que je me rafraîchisse la mémoire. Je révise et je te répondre la semaine prochaine.

      Par rapport à cette phrase :

      Ou alors (et c’est possible) on affirme haut et fort que compte tenu du monde audiovisuel actuel tout films contenant des violences sexistes est politiquement à bannir grâce au raccourci viol dans un film=film qui promeut la culture du viol.

      Avec ce genre de phrase j’ai pas l’impression que tu comprenne ce qu’est la culture du viol. Le site ne préconise pas le bannissement de films. Les films sont des supports à discutions sur les stéréotypes culturels, le cinéma est choisi pour son coté industriel (plus de critique des Disney, Batman que de Campion).

      Par rapport à Campion la possiblilité qu’une scène d’un de ses films vehicule des clichés sur le viol ne met pas en cause ni la qualité du film en question ni l’independance de Campion. Je voie pas comment on peu se prétendre immunisé contre le patriarcat et je pense que c’est interessant d’avoir des interrogations y compris vis à vis des réalisatrices et du ciné indé. Mais peut être que il n’y a rien de problématique vis à vis de la culture du viol dans la leçon de piano comme tu le dit, là dessus je te répond dans quelques jours.

    • Je reviens après la lecture de l’article de Julie G sur La leçon de piano.
      Je reprend ton commentaire pour y répondre précisément.

      Pour La Leçon de piano, Jane Campignon me semble s’attacher à décrire les nuances de ce personnage trouble qui, en effet, finira par trouver une source de liberté dans le personnage joué par Harvey Keitel. Je ne crois pas qu’elle en fait une règle absolue : oppresse ou viole ton égérie elle finira par t’aimer.

      Julie G ne prétend pas que Campion fasse une règle absolue de ce stéréotype. Julie G dit que Campion utilise se stéréotype sans s’en rendre compte et ne le dépasse pas, elle le valide dans son scénario. Le fait que Harvey Keitel soit un agresseur sexuel est atténué et les exemples d’inversion de culpabilité propre à la culture du viol sont bien présents.

      Je repense aussi à la scène d’un érotisme fou (chacun sa sensibilité) du trou dans la chaussette. Justement, il me semble que cette scène est absolument rare dans le cinéma mainstream et d’autant plus dans le cinéma primé à Cannes. Vous parlez de la sacro sainte pénétration je crois pourtant que personne d’autre que Jane Camion n’a su dans le cinéma explorer autant les questions de désir féminin.

      Oui mais l’article ne parle que de la leçon de piano et prend la peine de dire que le film est beau et que l’oeuvre de Camprion est féministe. Le fait qu’il y ai des scènes qui explore un érotisme différent dans ce film ou dans d’autres de Campion, ne change pas la pértinance des remarques faites par Julie G sur les scènes qui lui ont posé problème.

      Par rapport à l’époque, c’était pas tourné au XIXeme, et le féminisme existe depuis deux siècles. Meme si c’était une oeuvre de jeunesse, ca ne change pas que les stéréotypes : « elle est devenu amoureuse de son agresseur » et « les agresseurs sont en fait de grands amoureux » sont présents dans se film et qu’on en avait jamais parlé. En parlé comme le fait Julie G ne fait pas de la leçon de piano un film à bannir, ni un mauvais film. C’est juste qu’il est important et utile de bien comprendre que les clichés de « elle est devenu amoureuse de son agresseur » et « les agresseurs sont en fait de grands amoureux » sont très commun, y compris dans le ciné d’auteurices, y compris dans le ciné réalisé par des femmes, y compris dans le ciné réalisé par des femmes féministes.

      Du coup je comprend pas ce que tu reproche ici à Julie G. Elle ne dit pas que le film est à bannir, elle ne dit pas que Campion est une mauvaise féministe ou qu’elle n’aurait pas d’indépendance. C’est très bien que Campion soit indépendante, mais c’est pas le sujet. Le sujet c’est la culture du viol et aussi la culture colonial (cf la partie sur les maoris) qui est insidieuse au point qu’on la trouve là ou on aurait pas cru la trouvé.

    • Je te conseil ces textes
      https://womenandfiction.blog/2016/03/31/un-viol-disparait-zone-grise-et-mere-coupable

      L’utilisation de ce vocabulaire anachronique a des limites, mais pour moi, il s’agit d’un préalable nécessaire à toute étude, pour éviter de reconduire la culture du viol sans regard critique, pour éviter de présenter les violences sexuelles comme normales : à partir du moment où les bons mots sont utilisés, on peut contextualiser, proposer des nuances, mettre en valeur le traitement des violences sexuelles spécifique à la trilogie (très riche et surtout contradictoire chez Beaumarchais, entre analyse des rapports sociaux de pouvoir et naturalisation des violences).

      –----
      Laclos, Casanova et la culture du viol, ou du danger de fétichiser le XVIIIe siècle
      http://imaristo.hypotheses.org/166

      Je passe sur la déconstruction de cette théorie et de ses conséquences politiques[8] pour me concentrer plutôt sur son sous-bassement épistémologique : une vision tronquée et partielle de la littérature et de la culture du XVIIIe siècle, au service d’une thèse idéologique de type réactionnaire. Ce que je veux défendre ici, c’est l’idée qu’une attention portée à ce que la pensée féministe appelle, depuis les années 1970, la « culture du viol » (soit, suivant une définition minimale, un ensemble de discours et de représentations qui tendent à minimiser, tolérer, voire même excuser ou encourager le viol des femmes) non seulement n’est pas une lecture a priori anachronique de la littérature du XVIIIe siècle, mais pourrait même rendre compte de la réalité de la présence du viol dans ces textes de manière beaucoup plus satisfaisante, et nous permettre de mieux saisir la puissance critique et libératoire de certains d’entre eux, à l’image de cette page des Liaisons dangereuses avec laquelle j’ai commencé ce billet.