Creutzfeldt-Jakob : l’inquiétante mort d’une laborantine de l’INRA - Page 1

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  • Creutzfeldt-Jakob : l’inquiétante mort d’une laborantine de l’INRA
    https://www.mediapart.fr/journal/france/210619/creutzfeldt-jakob-linquietante-mort-dune-laborantine-de-linra

    Une plainte a été déposée contre l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) pour « homicide involontaire » et « mise en danger de la vie d’autrui » après le décès d’une ancienne salariée, Émilie, 32 ans, contaminée au cours d’une manipulation dans un laboratoire. De nombreux manquements en matière de sécurité ont été commis par l’Inra. Le ministère lance une #Enquête à l’échelle nationale.

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    • Contaminée à la suite d’un accident dans un laboratoire de l’Institut national de recherche agronomique (Inra), Émilie, 33 ans, est décédée lundi 17 juin du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Selon nos informations, son époux et ses parents ont déposé plainte pour « homicide involontaire » et « mise en danger de la vie d’autrui ». Elle est en cours d’étude au parquet de Versailles.

      Interrogé par Mediapart, le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche explique qu’il vient de confier à l’inspection générale de l’administration, de l’éducation nationale et de la recherche ainsi qu’à l’Inspection santé et sécurité au travail une enquête nationale pour évaluer les mesures de sécurité des laboratoires de recherche sur les prions et vérifier, par ailleurs, dans quelles conditions est survenue la contamination d’Émilie à l’Inra.

      Le diagnostic de la maladie a été fait en avril et confirmé en mai par la Cellule nationale de référence de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, basée à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris. Sans exclure l’éventualité d’une contamination liée à une consommation de viande durant la crise de la vache folle, l’équipe médicale conclut néanmoins que l’origine de la maladie est compatible avec « une contamination accidentelle en milieu professionnel », du fait notamment de « l’exposition professionnelle à un agent bovin et ou à l’agent de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Dans l’hypothèse d’une contamination en 2010, la période d’incubation serait de 8 ans ». 2010 est l’année où Émilie s’est coupée alors qu’elle manipulait des prions contaminés dans le laboratoire de l’Inra.

      Après un premier poste à l’Institut Curie, Émilie rentre à l’Inra en avril 2009 en tant qu’assistante ingénieure. Affectée à l’unité de recherche de virologie et d’immunologie, elle rejoint l’équipe chargée des recherches sur les prions.

      Sous sa forme infectieuse, la protéine du prion provoque des encéphalopathies spongiformes transmissibles (EST), comme la maladie dite de la « vache folle », de la tremblante du mouton chez les animaux d’élevage ou de la maladie de Creutzfeldt-Jakob chez l’homme.

      Incurable et mortelle, cette pathologie s’attaque au cerveau, entraînant une mort neuronale. En fonction de son origine et de ses variantes, la maladie peut se déclarer trois à cinquante ans après l’infection et avoir ensuite une évolution fatale en quelques mois.

      Difficile d’oublier les images de vaches tremblantes ou d’abattages massifs de troupeaux qui illustrent, dans les années 1980 et 1990, ce qu’on a communément appelé « la crise de la vache folle », touchant la filière bovine en Grande-Bretagne. Cette crise sanitaire avait entraîné le décès de 224 personnes et conduit les pays européens à décréter un embargo sur la viande de bœuf britannique.

      Une course s’engage alors entre les laboratoires européens, conscients du retard de la recherche scientifique sur les prions, et les programmes se multiplient, notamment sur les modes de transmission de la maladie. Aujourd’hui, le décès de la jeune ingénieure interroge sur les conditions dans lesquelles certains laboratoires se sont lancés dans ces recherches.

      En 2010, Émilie participe à l’un des programmes de l’Inra, à Jouy-en-Josas (Yvelines), l’un des principaux sites de recherche de l’institut. Elle travaille sur des cerveaux de souris transgéniques infectées par des souches de prions humains.

      Selon la réglementation sur la prévention des risques des travailleurs exposés à des agents biologiques pathogènes, les prions sont classés parmi les plus dangereux (de niveau 3 sur une échelle croissante de 1 à 4). Comme le signale le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) dans ses Cahiers de prévention, « une formation doit être dispensée avant que le travailleur n’exerce une activité impliquant un contact avec les agents biologiques ». Prévue par le code du travail, elle concerne notamment les risques pour la santé, les précautions à prendre et la conduite à tenir en cas d’accident.

      Première infraction de l’Inra concernant les mesures de prévention : la jeune ingénieure n’a pas été suffisamment formée au danger des prions ni au protocole à suivre en cas de contamination.

      Le 10 mai 2010, quelques jours seulement avant son accident, l’Inra lance un appel d’offres concernant des formations afin de permettre aux équipes d’acquérir ou de renforcer leurs « connaissances sur le travail en milieu confiné », « le respect des bonnes pratiques de laboratoire, la sensibilisation aux risques biologiques ». Il est déjà trop tard pour Émilie.

      Comme le relève un chercheur français qui connaît bien la dangerosité de ces agents pathogènes, « l’institut de recherche a décidé de multiplier les souches de prions les plus dangereuses pour l’homme dans des souris transgéniques humanisées qui ne présentent justement plus de barrière d’espèce avec l’homme afin de faciliter la transmission des prions. Mais compte tenu de ce degré très élevé de dangerosité, avoir confié leur manipulation à une personne de 25 ans, en CDD, en milieu confiné, sans aucun contrôle d’un senior, c’est démultiplier les risques ». Effectivement, Émilie est seule, avec l’une de ses collègues, à manipuler ces agents mortels en laboratoire confiné.

      Ce lundi 31 mai 2010 à 11 h 30, alors qu’elle range le matériel utilisé pour découper un cerveau infectieux de souris transgénique, Émilie s’entaille le pouce avec une pince, « piqûre qui a provoqué une plaie saignante », ainsi que l’atteste la déclaration d’accident rédigée le jour même. Les deux paires de gants en latex prévus à cet usage n’ont pas suffi à assurer sa protection.

      Le dispositif de prise en charge de la jeune ingénieure témoigne également d’un faisceau de négligences frisant l’amateurisme de la part de l’institut, qui semble s’être affranchi des règles de sécurité.

      Alors qu’en cas de contamination par des prions, la victime doit être désinfectée immédiatement et sur place, Émilie est déplacée dans une autre pièce du bâtiment et ne reçoit les premiers soins que près de 15 minutes après l’incident. Pire, elle n’est examinée ni par un médecin, absent ce jour-là, comme le signale la déclaration d’accident, ni même par une infirmière, avec laquelle elle devra se contenter d’un échange téléphonique.

      En rentrant chez elle, Émilie fait part de l’accident à Mathieu*, son conjoint, lui aussi ingénieur dans la recherche scientifique. « Elle a toujours été rigoureuse et elle a tenu à déclarer cet accident. Mais lorsqu’elle l’a fait, ses chefs ont ri et se sont largement moqués de ses craintes. C’est terrible », déplore Mathieu.

      « Émilie avait 25 ans à l’époque, poursuit-il, et elle avait envie de faire confiance à ses responsables. Mais elle était quand même anxieuse et parfois, elle faisait des allusions en me disant, sur le ton de la plaisanterie pour cacher ses peurs : et si j’avais été contaminée ? Elle pensait alors à l’état des souris qu’elle manipulait. »

      Un mois plus tard, dans un courrier daté du 30 juin 2010, l’Inra informe Émilie que son « accident a été reconnu imputable au service de l’administration », confirmant de facto la responsabilité de l’institut. Alors même que la jeune ingénieure est susceptible d’être atteinte du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, l’Inra passe sous silence le risque de contamination et n’exige aucun suivi médical.

      Interrogé, un médecin explique « qu’à ce stade, vu le temps d’incubation de la maladie, aucun prélèvement sanguin n’aurait été utile. En revanche, informer la victime du risque de contamination et lui demander de réaliser des examens neurologiques, cela aurait été le minimum ».

      Une fois son contrat terminé à l’Inra, en 2012, Émilie est recrutée au Commissariat à l’énergie atomique pour travailler dans un laboratoire d’étude du métabolisme des médicaments. Depuis son départ de l’Inra, elle n’a plus jamais manipulé de prions.

      À partir de novembre 2017, progressivement, son état de santé se dégrade. En avril 2018, souffrant de façon persistante de douleurs à l’épaule, elle passe des examens radiographiques qui ne signalent rien d’anormal. En août 2018, elle ne peut plus marcher et sombre dans une dépression. Sa santé se dégrade inexorablement. Elle est régulièrement hospitalisée. Puis, elle perd l’usage du langage et ne parvient plus à se déplacer.

      C’est finalement en avril 2019, après de multiples examens et prélèvements sanguins, que les médecins de la Cellule nationale de référence des maladies de Creutzfeldt-Jakob de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière concluent qu’Émilie est atteinte du variant de la maladie de Creutzfeldt-Jakob. Mais Émilie n’en saura rien.

      « En accord avec ses parents et les médecins, je n’ai pas voulu lui dire de quoi elle était atteinte, confie Mathieu. Elle connaissait les effets de cette maladie et surtout qu’il n’y avait pas d’issue possible, c’est pourquoi nous avons préféré ne pas lui dire. C’est tellement difficile d’avoir fait ce choix, mais nous ne voulions pas l’effrayer. » Le 3 juin, le médecin qui la suit constate « une nette évolutivité de la maladie pouvant mettre à court terme son pronostic vital en jeu ». Émilie meurt le 17 juin.

      Mathieu a alerté l’Inra de la maladie de son épouse. « Je n’ai eu aucune réponse de leur part », précise-t-il. Souhaitant rester auprès d’elle pour les derniers mois de sa vie, il a demandé aux représentants du personnel et des syndicats de relancer l’institut.

      Confrontés au même silence, des délégués syndicaux ont confié à Mediapart : « Nous n’avons été informés de cet accident que neuf ans après. C’est inimaginable. Il n’y a pas eu, à notre connaissance, de CHS extraordinaire [Comité hygiène et sécurité, devenu en 2013 le Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail – ndlr] comme la législation et surtout la situation l’exigeaient. Le code du travail prévoit qu’il y ait une analyse et un suivi des incidents et des accidents. Nous attendons toujours la preuve que cela ait été fait. »

      Aujourd’hui, une cellule psychologique a été mise en place pour répondre aux inquiétudes de l’équipe travaillant sur les prions, mais « ce n’est pas cela qui permet de comprendre ce qui s’est passé lors de l’accident. L’Inra a aussi une obligation : celle de reconnaître ses responsabilités et le caractère professionnel de la maladie contractée par la défunte », conclut l’un des chercheurs syndiqués.

      « Cette affaire est un véritable scandale, estiment Marc et Julien Bensimhon, les avocats d’Émilie, de son époux et de ses parents. La maladie de Creutzfeldt-Jakob fait partie des pathologies les plus dangereuses. Or, aucune des règles de sécurité et de précaution n’a été respectée par l’Inra. Nous sommes manifestement dans l’incompétence la plus totale, alors que l’Inra est un institut national reconnu, devant être considéré comme tel. La justice sera chargée de déterminer les responsabilités. »

      Ils déplorent que l’Inra se soit « désintéressé de la situation et continue à faire le mort en refusant d’assumer sa responsabilité. Cette attitude est totalement inadmissible, surtout lorsqu’on connaît le calvaire qu’a vécu Émilie. Après huit ans d’incubation, elle a commencé à supporter pendant plus d’un an des symptômes de la maladie de Creutzfeldt-Jakob, des douleurs physiques puis des confusions mentales et des pertes de conscience. Jusqu’à ce qu’en avril 2019, la maladie soit diagnostiquée et confirmée par la Cellule nationale de référence basée à l’hôpital de la Salpêtrière ».

      Parallèlement à la plainte pénale, « nous avons saisi le président du tribunal administratif de Paris, le 6 juin, qui compte tenu de la gravité de la situation et de l’état de santé d’Émilie a, en urgence, désigné un neurologue, expliquent Marc et Julien Bensimhon. Il a pu réaliser une première expertise quelques jours avant le décès. Cette expertise permettra également de démontrer les responsabilités ».

      Philippe Mauguin, PDG de l’Inra depuis juillet 2016, a tenu à répondre lui-même à nos questions parce que « l’idée que l’Inra cacherait des choses doit se dissiper ». Sur ce point, l’absence d’informations délivrées aux salariés lors de la survenue de cet accident en 2010 infirme ses propos.

      Pour le reste, il tient à assurer que face à « un tel drame, toutes les pièces du dossier seront données à la justice et que s’il y a des responsabilités de l’Inra, elles seront assumées ». L’ancien directeur de cabinet du ministre de l’agriculture Stéphane Le Foll conteste l’absence de formation mais ne commente pas les irrégularités commises lors de la prise en charge d’Émilie après l’accident.

      « Si cette contamination est due à cette coupure, si c’est confirmé, nous prendrons les mesures de sécurité appropriées », conclut-il. Pourtant, en 2010, le protocole de sécurité existait déjà depuis un arrêté ministériel de 2007, et il n’a pas été respecté par l’Inra.

      Ce serait une première en France, et certainement dans le monde (des informations que nous avons pu avoir à ce jour), qu’une telle contamination se fasse par voie cutanée, à la suite d’une coupure au doigt.

      Le 19 juin, dans une déclaration commune, les syndicats CFDT, CGT, Sud, EPST et la CFTC ont rappelé à la direction de l’institut qu’il y a des procédures de suivi médical à suivre lors des déclarations d’accidents, particulièrement ceux liés aux risques biologiques, chimiques et radioactifs.

      « C’est effrayant de devoir rappeler ces règles de base à l’Inra. Aujourd’hui, à l’annonce de ce décès, la direction est paniquée parce que je pense qu’elle connaît l’entendue de ses responsabilités dans ce drame », précise un délégué syndical de l’Inra, avant de conclure : « C’est regrettable de devoir attendre des drames comme celui-ci pour découvrir qu’il y a eu un accident et apprendre dans quelles conditions désastreuses cette ingénieure a été prise en charge. Depuis l’annonce de ce décès, un vent de panique a saisi le milieu de la recherche française et plusieurs laboratoires, qui ne sont pas seulement à l’Inra, suivent de près cette affaire. »